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....................Avant-propos

 

L'accueil très favorable qu'a rencontré mon premier livre d'Explications littéraires m'a incité à en publier un second et sans doute y en aura-t-il d'autres. Comme je l'ai déjà dit dans l'Avant-propos du précédent recueil, je n'ai aucunement la sotte outrecuidance de croire que jamais personne avant moi, et surtout pas l'auteur, n'a vraiment compris le véritable sens des textes que j'explique. J'ai la naïveté de penser qu'un auteur digne de ce nom sait ce qu'il veut dire, que, de plus, il sait bien le dire et qu'ainsi, pour savoir ce qu'il a dit, c'est à lui d'abord que l'on doit se fier. Est-ce à dire pour autant que l'explication littéraire, et la critique, en général, n'ont aucune raison d'être ? Je ne publierais pas ce livre si telle était mon opinion.

S'il est vrai, en effet, qu'un auteur écrit directement pour le lecteur et non pour des critiques qui se chargeront ensuite d'expliquer au lecteur ce qu'il a voulu dire, l'auteur, du moins le grand auteur, n'écrit pas pour n'importe quel lecteur, mais pour un lecteur adulte, intelligent, cultivé. Le critique peut donc jouer un rôle auprès du lecteur qui ne remplit pas ces conditions et l'aider à se former. Mais, fort heureusement, son utilité ne se limite pas à cet aspect proprement scolaire et pédagogique et il peut prétendre aider même de bons lettrés à mieux comprendre et à mieux goûter les grandes œuvres. Car, si un grand auteur est un homme comme les autres, s'il a les mêmes qualités que les autres hommes, l'intelligence, l'imagination, la sensibilité, l'art de se servir du langage, certaines de ces qualités, et particulièrement la dernière, se manifestent chez lui à un degré tout à fait exceptionnel, et c'est ce qui fait son génie. Aussi, bien que, pour l'essentiel et sauf cas particuliers, un lecteur intelligent et cultivé, puisse comprendre tout seul une œuvre littéraire, il reste néanmoins que certaines finesses, que certaines subtilités peuvent facilement lui échapper; il reste qu'il est difficile, s'il s'agit d'une œuvre majeure, qu'à moins de l'avoir lue et relue bien des fois, il puisse vraiment saisir dans le détail toutes les intentions de l'auteur et comprendre parfaitement tous ses choix. C'est pourquoi le critique peut être pour lui un auxiliaire précieux. Car, à défaut d'avoir lui-même du génie, outre qu'il peut néanmoins, et c'est même souhaitable, avoir un sens littéraire plus développé que la moyenne des gens, il peut surtout avoir passé beaucoup de temps à étudier l'œuvre de l'auteur qu'il veut éclairer, il peut, comme c'est mon cas, savoir par cœur depuis très longtemps les textes dont il parle et les avoir ruminés pendant des années, voire des dizaines d'années.

Bien loin d'être inutile, l'explication de textes me paraît être particulièrement propre à former le sens littéraire et à donner le goût des grandes œuvres. Aussi est-elle d'abord, et de loin, le plus précieux de tous les exercices scolaires. Quels que puissent être les mérites de la dissertation ou de l'exposé, dans la mesure où ils obligent à traiter un sujet, le plus souvent, relativement vaste, dans un cadre assez rigide et très restreint, ils gardent nécessairement un caractère très schématique. Il n'est pas de même de l'explication de texte qui étudie un texte très court et qui peut le faire tout à loisir et en toute liberté. Encore faut-il, pour qu'elle puisse produire tous ses effets bénéfiques, qu'elle soit une véritable explication, c'est-dire qu'elle analyse et qu'elle étudie le texte de la manière la plus serrée et la plus attentive possible. Malheureusement l'explication de texte traditionnelle, qui constituait autrefois dans les lycées l'exercice de base des classes de français, est de plus en plus souvent remplacée par ces médiocres succédanés que sont la lecture méthodique ou le commentaire composé.

Rien n'est plus regrettable. Avec la priorité, et parfois même la quasi exclusivité donnée à des auteurs contemporains souvent médiocres et qui parfois même ne méritent aucunement le nom d'auteurs, la disparition progressive de l'explication de texte dans l'enseignement secondaire (et il est à craindre qu'elle ne finisse par diparaître aussi de l'enseignement supérieur) me paraît être, une des principales causes de la profonde dégradation, pour ne pas dire de la destruction de l'enseignement littéraire à laquelle nous assistons depuis bien des années déjà, quand, sous prétexte de le rendre moins élitiste, on tend à lui ôter tout caractère proprement littéraire [1]. On prétend vouloir mettre la littérature plus à la portée des élèves, mais, en supprimant l'explication traditionnelle, on les prive de ce qui était pour eux le meilleur moyen de la découvrir. La lecture méthodique qui, tenant à la fois de la paraphrase et du résumé, se contente de survoler les textes, en en dégageant seulement les grandes lignes, est bien peu propre, en effet, à leur faire sentir la spécificité du texte littéraire, puisqu'elle tend, au contraire, à traiter celui-ci comme un texte ordinaire, destiné simplement à fournir un certain nombre d'informations, comme peut le faire un article de presse.

Pour être, à première vue, moins superficiel que la lecture méthodique, le commentaire composé est peut-être plus néfaste encore. La lecture méthodiique a du moins cet avantage qu'elle laisse une grande liberté à celui qui la pratique et qu'ainsi, à condition d'en violer l'esprit, on peut, en s'attardant très longuement sur un passage, se livrer sans le dire à une véritable explication littéraire. Le triste, le sinistre commentaire composé, avec son cadre étroit et son plan rigide, est un exercice terriblement stérilisant. Il constitue, pour le texte littéraire, un véritable lit de Procuste. Un commentaire composé est nécessairement un commentaire qui reste toujours plus ou moins incomplet : si ingénieux que puisse être le plan qu'on aura imaginé, il gardera toujours un caractère plus ou moins schématique, il y aura toujours quelques aspects du texte qu'il ne pourra prendre en compte, il y aura toujours un certain nombre de remarques de détail, et notamment de remarques touchant la forme, qui ne pourront y trouver leur place. Toujours plus ou moins partiel, le commentaire composé est aussi toujours plus ou moins partial : la nécessité de ménager un équilibre entre les différentes parties oblige généralement à accorder aux divers aspects du texte qu'on aura retenus, une place à peu près égale, alors que leur importance peut être très inégale. Mais l'effet le plus néfaste du commentaire composé tient au fait que, découpant le texte en tranches correspondant aux divers centres d'intérêt qu'on y découvre, il lui enlève tout son rythme et tout son mouvement. Cet inconvénient est toujours très grave, et il est véritablement mortel dans le cas de certains textes dont on peut dire qu'en quelque sorte, toute l'explication consiste précisément à en faire sentir la progression [2].

Mais le commentaire composé ne me paraît pas être un exercice très inférieur à la véritable explication de texte, seulement parce qu'il ne peut jamais être qu'une médiocre explication, qu'une explication au rabais, une explication-minute, nécessairement squelettique, schématique et sans vie. Le commentaire composé ne saurait jamais être autre chose que ce qu'il est, c'est-à-dire un exercice scolaire. L'explication de texte, en revanche, peut se permettre d'être un peu plus qu'une explication de texte et de sortir du cadre étroit de l'exercice scolaire. La même liberté qui lui permet de s'attarder sur le texte pour en proposer une étude aussi précise, aussi fouillée et aussi exhaustive que possible, lui permet aussi de prendre ses distances avec lui, voire de sembler l'oublier pour mieux y revenir. Point de place, dans cette explication étroitement cloisonnée et compartimentée qu'est le commentaire composé pour des digressions, pour des réflexions qui ne s'imposent pas absolument. Point de place pour des sentiments ou des impressions un peu personnels, voire pour de brèves confidences. Point de place pour des considérations plus ou moins humoristiques, voire quelque peu saugrenues, pour des remarques caustiques, des observations sarcastiques, voire des commentaires franchement burlesques. L'explication de texte permet, au contraire, des remarques très libres où la personnalité du critique pourra se faire sentir à côté de celle de l'auteur, voire s'opposer à elle.

Comme on le verra dans les pages qui suivent, je ne me suis pas privé d'user très largement de cette possibilité qu'offre l'explication de texte, à tel point que certains pourront être tentés de se dire que j'en ai abusé et qu'ainsi mon explication du célèbre texte d'Agrippa d'Aubigné sur la Résurrection est plus proche de l'article « Résurrection » du Dictionnaire philosophique de Voltaire que d'une explication de texte. Et assurément elle ne ressemble guère à une explication d'examen. Mais, malgré les apparences, c'est pourtant bien, même si ce n'est pas que cela, une véritable explication de texte qui rend compte, du moins je l'espère, des intentions et des choix de l'auteur et explique sa réussite. Je crois même avoir été le premier à attirer l'attention sur un élément essentiel qu'à ma connaissance les critiques n'avaient pas encore relevé, à savoir qu'Agrippa d'Aubigné a voulu que la résurrection des martyrs se distinguât d'une manière éclatante et glorieuse de celle des autres morts. Si, pour les autres textes que j'ai étudiés, je me suis sans doute moins écarté du type traditionnel de l'explication de texte, je ne m'en suis pas moins accordé pas mal de libertés et je ne me suis jamais privé de faire toutes les remarques humoristiques ou ironiques que les textes m'inspiraient.

On aurait grand tort, à mon avis, de penser que de telles remarques sont une espèce de luxe dont l'explication peut fort bien et doit même se passer. On aurait grand tort de prétendre que celui qui explique un texte ne doit jamais faire d'autres remarques que celle qui sont directement et strictement nécessaires à l'intelligence de ce texte. Outre qu'elles présentent l'avantage d'atténuer le caractère nécessairement scolaire de l'explication de texte et de la rendre ainsi plus attrayante, les remarques plus ou moins libres et personnelles auxquelles le critique peut se livrer, permettent de rappeler au lecteur que la fin première des textes littéraires n'est pas de servir de matière à des exercices scolaires, que l'auteur est un homme qui écrit pour d'autres hommes qui tous n'ont pas les mêmes idées, la même sensibilité, le même tempérament que lui ni reçu la même éducation, et qui, par conséquent, peuvent réagir de manières très diverses à ses écrits. Si la tâche du critique est d'abord d'analyser et d'expliquer de la manière la plus exhaustive et la plus objective possible le travail de l'auteur, il n'est pas mauvais que l'homme apparaisse aussi derrière le critique, il n'est pas mauvais que l'on puisse se rendre compte qu'il n'est pas qu'un professeur. Si l'on veut que les gens s'intéressent vraiment à la littérature, et non pas seulement parce qu'ils ont des examens ou des concours à passer, il faut être capable de leur faire sentir que soi-même, on ne s'y intéresse pas seulement, ni même d'abord, pour des raisons professionnelles. L'explication de texte permet de le faire; le commentaire composé ne le permet guère. C'est pourquoi, alors qu'un livre de commentaires composés ne peut guère avoir d'autre intérêt qu'un intérêt utilitaire, et ne saurait guère être lu que par des professeurs, des étudiants ou des élèves, en vue de préparer leurs cours ou leurs examens, un recueil d'explications de textes, me semble-t-il, peut être lu, et il devrait même toujours pouvoir l'être, d'une façon toute désintéressée, par des gens qui n'ont ni cours ni examens à préparer, mais qui simplement aiment la littérature. Je souhaite vivement que ce soit le cas de celui-ci.


NOTES :

[1] Je rappelle qu'à l'Épreuve écrite de français du baccalauréat, dans toutes les séries et donc y compris dans les séries littéraires, le premier sujet proposé est un sujet non littéraire. On peut donc de nos jours obtenir son baccalauréat dans une série littéraire, même si l'on a fait une complète impasse sur la littérature française.

[2] Je ne saurais en donner de meilleur exemple que le passage de l'Amphitryon 38 de Giraudoux (acte II, scène 2) que j'ai étudié dans mon premier volume d'Explications littéraires (pp. 145-176). On peut dire, en effet que toute l'explication de ce passage consiste à étudier la très subtile progression qui amène Alcmène, après avoir tout au début récusé l'épithète de 'divine' que son amant divin, Jupiter veut donner à la nuit qu'il vient de passer avec elle, à reprendre, en lui donnant un sens inattendu et paradoxal, cette même épithète pour qualifier toutes les nuits qu'elle a passées avec son mortel de mari, Amphitryon.

 

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