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maxime 407


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....................Maxime 407

 

.......« Il s'en faut bien que ceux qui s'attrapent à nos finesses ne nous paraissent aussi ridicules que nous nous le paraissons à nous-mêmes quand les finesses des autres nous ont attrapés. »

 

.......Cette maxime apparaît dans la quatrième édition et reste sans changement dans la cinquième. On ne connaît point de variante.

.......La Rochefoucauld affirme que nous nous jugeons plus ridicules, quand nous nous laissons abuser par les autres [1], que nous ne jugeons les autres ridicules, quand ils se laissent abuser par nous. Et la tournure qu'il a adoptée (« Il s'en faut bien que ») suggère que nous ne les jugeons pas seulement moins ridicules que nous, mais beaucoup moins ridicules, ou, plus exactement (on le comprendra une fois que l'on aura compris le véritable sens de la maxime) que les autres nous paraissent à peine ridicules, tandis que nous nous trouvons nous-mêmes aussi ridicules qu'on peut l'être. A première vue cette maxime semble donc montrer que nous nous jugeons nous-mêmes beaucoup plus sévèrement que nous ne jugeons les autres, que nous sommes beaucoup plus indulgents pour eux que nous ne le sommes pour nous-mêmes. Elle semble indiquer que, loin d'être prévenus en notre faveur, nous avons tendance à avoir une meilleure opinion des autres que de nous-mêmes. Voilà, par conséquent, une maxime apparemment très positive, puisqu'elle nous montre aussi indulgents envers les autres que sévères envers nous-mêmes, puisqu'elle nous dépeint à la fois charitables et modestes.

.......Mais, on s'en doute, on aurait grand tort de s'en tenir à cette première impression. Une fois de plus La Rochefoucauld veut dire toute le contraire de ce que semble suggérer une première lecture, rapide et superficielle, de la maxime. Et, une fois de plus, il laisse au lecteur le soin et le plaisir de le découvrir par lui-même, et de comprendre qu'en réalité, si nous jugeons que, dans la même situation, les autres sont moins ridicules que nous ne le sommes, ce qui semblerait être à première vue une marque de modestie, est tout au contraire la meilleure preuve de notre incurable orgueil.

.......En effet, si nous jugeons que les autres sont beaucoup moins ridicules, quand ils se laissent prendre à nos finesses, que nous le sommes nous-mêmes, quand nous nous laissons prendre aux leurs, c'est tout simplement parce qu'ils ont, pour s'être laissés abuser, ce qui est à nos yeux la meilleure des excuses possibles : ils l'ont été par nous. Mais, bien sûr, nous, nous n'avons pas la même excuse. Bien au contraire, ce qui rend, à nos yeux, les autres facilement excusables, à savoir que nous sommes plus intelligents qu'eux, nous rend, nous, tout à fait inexcusables. Quand les autres se laissent duper par nous, nous considérons qu'ils sont dupés par quelqu'un de plus fin qu'eux; quand nous sommes dupés par les autres nous sommes dupés par des gens moins fins que nous. Ainsi, quand les autre sont dupés par nous, ce n'est pas de leur faute : c'est dans l'ordre des choses et ils n'y pouvaient rien. Mais, quand nous sommes, nous, dupés par les autres, c'est entièrement de notre faute : ce ne sont pas les autres qui ont été plus fins que nous, mais nous qui, par un accident incompréhensible, par une distraction inexcusable, n'avons pas été à notre propre hauteur. Quand les autres ont été dupés par nous, ils n'ont pas été en-dessous d'eux-mêmes, ils n'ont pas démérité; quand les autres nous ont dupés, nous n'avons pas été nous-mêmes.

.......Il est donc logique que nous nous jugions très ridicules, lorsque nous nous laissons prendre aux finesses des autre et que nous jugions que les autres ne le sont guère lorsqu'ils se laissent prendre aux nôtres. Car, si c'est ridicule d'être trompé par moins fin que soi, ça ne l'est pas d'être trompé par plus fin que soi. C'est ridicule d'avoir l'air idiot quand on ne l'est pas, mais ça ne l'est pas quand on l'est vraiment. Ce que nous ne pouvons pas nous pardonner, lorsque nous nous laissons duper par les autres, c'est d'avoir l'air idiot alors que nous savons bien que nous ne le sommes pas, c'est d'avoir l'air moins fins que les autres alors que nous sommes persuadés d'être plus fins.

.......Mais, et c'est évidemment ce que La Rochefoucauld entend aussi suggérer, nous ferions certainement mieux de nous demander si nous avons bien raison d'en être persuadés. Car si nous nous trouvons si ridicules de nous laisser prendre aux finesses des autres, c'est sans doute parce que nous ne voulons pas admettre qu' « on peut être plus fin qu'un autre, mais non pas plus fin que tous les autres », comme le dit La Rochefoucauld dans la maxime 394. Notre erreur est de ne pas vouloir nous avouer que les autres peuvent être aussi fins et parfois plus fins que nous. Et cette même erreur qui fait que nous nous trouvons ridicules alors que nous avons été sots, lorsque nous nous sommes laissés attraper aux finesses d'autrui, pourrait bien expliquer, le plus souvent, pourquoi nous nous y sommes laissés attraper. Car, comme le dit encore La Rochefoucauld dans la maxime 127, « le vrai moyen d'être trompé, c'est de se croire plus fin que les autres ». Et le fait de se croire plus fin que les autres nous pousse à croire que les autres peuvent difficilement se croire plus fins que nous et donc chercher à nous faire des finesses.

.......Ainsi, si nous paraissons plus sévères envers nous-mêmes qu'envers les autres, la réalité est bien différente. C'est au contraire parce que nous sous-estimons les autres et nous surestimons nous-mêmes que, dans certaines occasions, nous nous jugeons plus ridicules ques les autres. Et c'est une fois de plus l'amour-propre qui nous donne la clef de ce paradoxe. Ce que La Rochefoucauld nous dit dans la maxime 407, c'est donc ce qu'il nous dira dans la maxime posthume 5 à savoir que « chacun pense être plus fin que les autres », mais d'une manière trop directe et trop claire pour que la maxime soit vraiment réussie. La maxime 407 le dit, elle d'une manière très subtile, et c'est là que réside sa réussite.


NOTES :

[1] Le mot « finesse » a, bien sûr, ici le sens qu'il a souvent à l'époque de « ruse supercherie, tromperie ». C'est d'ailleurs le sens qu'il a toujours dans les Maximes (voir les maximes 117, 124, 125, 126, 350 et la maxime posthume 2).

 

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