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Amphitryon


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....................Sur une clef d'Amphitryon

 

.......Comme chacun sait, on voit souvent, dans Amphitryon, sinon une véritable pièce à clés, du moins une pièce qui contiendrait d'évidentes allusions à Louis XIV et à ses amours avec Mme de Montespan. Cette thèse, qui a été émise pour la première fois en 1835 par le comte Rœderer [1], a été reprise d'abord par Michelet [2], qui a même prétendu que la pièce avait été écrite à la demande de Louis XIV pour essayer de justifier ses aventures extra-conjugales et de convaincre M. de Montespan de ne pas faire d'esclandre, et ensuite par de nombreux critiques, notamment par René Jasinski [3], qui s'est fait une spécialité de regarder les grandes œuvres par le petit bout de la lorgnette et de voir partout des allusions à l'actualité [4]. M. Jacques Truchet a repris, lui aussi, la thèse de l'allusion aux amours extra-conjugales de Louis XIV, à ceci près qu'il a prétendu voir, derrière Alcmène, non pas Mme de Montespan, mais Mlle de La Vallière [5]. Mais cette hypothèse pour le moins saugrenue (dans une histoire d'adultère, on s'attend, d'ordinaire, à trouver un mari) ne semble avoir convaincu personne.

.......Michel Autrand pense, avec d'autres critiques, que, contre la thèse de ceux qui croient que Molière a voulu faire allusion aux amours de Louis XIV avec Mme de Montespan, « le seul argument sérieux est celui qui se fonde sur la chronologie [6]». Ce n'est pas du tout mon avis. Certes, la chronologie aurait pu apporter à la thèse de Rœderer un démenti sans appel. Il est bien évident, en effet, qu'un auteur ne saurait faire allusion à un fait qui ne s'est pas encore produit à la date où il écrit, ou que lui-même ne connaît pas encore. Si donc il était prouvé que Louis XIV ne s'était pas encore intéressé à Mme de Montespan au moment où Molière écrivait sa pièce, ou seulement que celui-ci, ne pouvait pas le savoir, la question serait définitivement réglée. Mais pour pouvoir affirmer que Molière a bien fait allusion aux amours de Louis XIV avec Mme de Montespan, il ne suffit pas d'être sûr qu'il en était bien informé : il faudrait encore être sûr qu'il pouvait bien se permettre d'y faire allusion. Sur ces deux points, les avis des critiques sont partagés. Despois et Mesnard, les éditeurs de Molière dans la collection des 'Grands Ecrivains de la France' se montrent très réservés envers la thèse de Rœderer [7]. M. Pierre Mélèse est encore plus sceptique que Despois et Mesnard : il pense que « vraisemblablement » Molière « n'était pas informé » de « l'intrigue nouée entre le Roi et Mme de Montespan [8]», lorsqu'il a repris le sujet d'Amphitryon Antoine Adam estime, lui, que la faveur de Mme de Montespan « était, au contraire, notoire et l'objet de tous les commentaires [9]». Mais le dossier le plus complet sur la question est sans doute celui que nous présente Georges Couton, dans la notice qu'il a consacrée à Amphitryon dans son édition de la Pléiade [10]. Ce dossier me semble établir clairement que, si Mme de Montespan n'était peut-être pas encore la maîtresse de Louis XIV, au moment où Molière écrivait sa pièce, le roi s'intéressait déjà beaucoup à elle et tout le monde à la cour devait le savoir. Et Georges Couton de conclure : « Nous inclinerions à penser que Rœderer avait vu juste. Molière pouvait très bien faire allusion aux amours royales sans provoquer autre chose qu'un sourire amusé [11]».

.......Mais, si Georges Couton a sans doute raison de penser que « Molière pouvait très bien faire allusion aux amours royales sans provoquer autre chose qu'un sourire amusé », il n'est pas du tout sûr pour autant que « Rœderer avait vu juste ». Le dossier rassemblé par Georges Couton prouve bien que Molière devait savoir que Louis XIV s'intéressait à Mme de Montespan et que, connaissant la cour, il devait savoir aussi qu'il pouvait faire allusion à cette intrigue sans créer de scandale. Mais il ne suffit pas de prouver qu'il pouvait le faire pour prouver qu'il l'a effectivement fait. Or le silence des contemporains me paraît être déjà une bonne raison d'en douter, comme d'ailleurs un certain nombre de critiques l'ont fait remarquer [12]. A cette objection, Georges Couton répond que « les contemporains étaient malgré tout obligés à quelque discrétion [13]». Mais cette réponse ne me satisfait guère. Il semble, en effet, paradoxal de prétendre que Molière pouvait se permettre sans le moindre risque de faire des allusions aux amours royales et de prétendre en même temps que ses contemporains ne pouvaient se permettre de laisser paraître qu'ils les avaient comprises. Le même Georges Couton qui nous dit que les contemporains étaient obligés à la discrétion, s'emploie ensuite à rassembler un certain nombre de textes contemporains destinés à prouver non seulement que « Les amours extra-conjugales d'un roi ne scandalisent pas [14]», mais même qu' « une manière de complicité paraît s'établir (entre le public et le roi amoureux), comme si le peuple donnait en quelque sorte au souverain une procuration pour être un Don Juan [15]». Comment expliquer, par conséquent, que, dans tous ces textes, il n'y en ait aucun qui fasse allusion à Amphitryon [16] ?

.......Si les contemporains n'ont jamais parlé des allusions que Molière aurait faites aux amours royales dans Amphitryon, c'est probablement parce qu'ils ne les ont pas vues. S'ils ne les ont pas vues, c'est probablement parce qu'il n'y en avait pas. Et s'ils n'ont pas eu l'idée de chercher dans le texte ce qui ne s'y trouvait pas, c'est probablement parce qu'ils avaient su y trouver tout ce qui s'y trouvait. Comme d'innombrables exemples pourraient servir à le montrer (je pense d'abord à Roland Barthes et à toute la « nouvelle critique »), quand on voit dans un texte ce qui ne s'y trouve pas, c'est généralement parce qu'on ne sait pas voir ce qui s'y trouve.

.......Ceux qui pensent que Molière a voulu faire allusion aux amours du roi, sont tous d'accord pour estimer qu'il a ainsi voulu prendre le parti de Louis XIV et suggérer que les maris à qui il faisait l'honneur de coucher avec leur femme, devaient s'estimer trop heureux. C'était, par exemple, l'avis de Daniel Mornet qui n'a pas craint d'écrire qu'Amphitryon était une « pièce-flagornerie, ou, si l'on songe à toutes les flagorneries du temps, une pièce de courtisan [17]». M. Mélèse n'est pas du tout de cet avis : « On peut douter, écrit-il, que Molière, dont on connaît l'indépendance de caractère, se soit plié volontiers à un acte d'aussi plate courtisanerie [18]». On aimerait penser que M. Mélèse a raison, mais il faudrait pouvoir en être sûr et c'est (faute de pouvoir confesser Molière) malheureusement impossible. On pourrait, d'ailleurs, imaginer que Molière ait pu, en effet, vouloir se ranger du côté du roi, sans, pour autant, en conclure nécessaitement qu'il l'ait fait par pure flagornerie. Il aurait pu, comme le suggère M. Pierre Voltz [19], vouloir défendre, au delà-du cas personnel de Louis XIV, le droit au plaisir et à l'amour et, profiter de l'occasion pour combattre ses ennemis du parti dévot. Il semble donc que, pas plus que sur la chronologie, on ne puisse s'appuyer sur la psychologie et faire appel à ce que l'on peut savoir de la personnalité de Molière pour écarter définitivement la thèse de Rœderer.

.......Mais sans doute aurait-il mieux valu commencer par le commencement et se demander tout d'abord si le seul examen du texte ne pouvait pas permettre de faire ce que ni la chronologie ni la psychologie ne pouvaient faire [20]. Il me semble que c'est le cas et que l'étude attentive du texte ne peut que nous amener à rejeter sans appel l'interprétation de Rœderer et de tous ceux qui l'ont suivi. Jamais personne, en effet, n'a songé à émettre l'hypothèse que Molière aurait pu, non pas vouloir justifier la conduite du roi, mais, tout au contraire, la désapprouver. Et certes cette hypothèse ne saurait être retenue un seul instant. Si Molière aurait pu se permettre de faire allusion à la conduite du roi pour la justifier, il n'aurait absolument pas pu se permettre de le faire pour la critiquer. Pourtant, à partir du moment où l'on pense que la pièce fait bien allusion aux amours royales, on s'aperçoit que cette hypothèse s'accorderait beaucoup mieux avec le texte que l'hypothèse inverse. Tous ceux qui veulent voir dans la pièce des allusions aux amours de Louis XIV, ne semblent les y voir, en fait, que dans la toute dernière scène, la scène 10 de l'acte III. Ainsi, si la pièce est, ne fût-ce que partiellement, une pièce à clé, il faut donc remarquer d'abord que la clé ne commence à être vraiment utile que lorsque la pièce est sur le point de s'achever. C'est une première raison pour être sceptique. Mais surtout, quand on prend la peine de lire cette scène avec suffisamment d'attention et qu'on évite de faire un sort à certains vers en les isolant de leur contexte, on s'aperçoit que la clé ne pourrait fonctionner qu'en la faisant tourner dans le sens contraire à celui dans lequel on veut la faire tourner. Et c'est sans doute pourquoi les contemporains de Molière n'ont pas vu ce que beaucoup de critiques croient y voir maintenant.

.......A la différence de ces critiques, les contemporains de Molière ont sans doute compris que le dénouement d'Amphitryon avait un caractère passablement insolite. D'ordinaire une comédie se termine dans l'euphorie générale. Tous les problèmes sont réglés, tous les conflits sont apaisés et tout le monde est content. Malheureusement, quand tout s'arrange pour les personnages, les spectateurs, eux, cessent de s'amuser. Quand, sur la scène, tout le monde rit et se congratule, dans la salle, on commence à s'ennuyer. Cela, certes, n'est pas bien grave, puisque la pièce s'achève. Toujours est-il que la dernière scène est, bien souvent, une des moins drôles, voire la moins drôle d'une comédie. Il n'en est pas de même dans Amphitryon dont la dernière scène reste pleinement une scène de comédie. Et, s'il en est ainsi, c'est parce que, dans cette dernière scène, bien loin que tout baigne dans l'huile, on sent que les tensions ne sont qu'en partie apaisées et qu'il subsiste toujours un réel et profond malaise [21].

.......Il n'en était pas de même chez Plaute ni chez Rotrou lequel, d'ailleurs, a suivi Plaute d'assez près. Molière, lui, a sensiblement modifié le dénouement qu'il trouvait chez ses devanciers. Chez Plaute et chez Rotrou, l'apparition de Jupiter était précédée par une scène dans laquelle la servante d'Amphitryon venait raconter à son maître que sa femme avait accouché de deux jumeaux, et que l'un des enfants avait étouffé deux horribles serpents qui s'étaient approchés des berceaux, après quoi une voix venue du Ciel (celle de Jupiter lui-même, chez Plaute), avait révélé que cet enfant était le fils de Jupiter. Et, chez les deux auteurs, la scène se terminait par une tirade d'Amphitryon qui se déclarait non seulement satisfait mais honoré d'apprendre que son rival n'était autre que Jupiter. Ainsi donc, quand celui-ci se présentait ensuite devant Amphitryon pour lui expliquer ce qui s'était passé et lui dire qu'il n'avait plus lieu de se plaindre, ses propos pouvaient sembler assez inutiles, puisque, outre que son récit faisait en peu double emploi avec celui de la servante, à la scène précédente, il prêchait un converti.

.......Il n'en va plus du tout ainsi chez Molière. Lorsque Jupiter paraît, Amphitryon sait déjà que c'est lui qui a pris son apparence, Mercure l'ayant révélé à la scène précédente. Mais, comme il n'a rien dit, on ne peut pas savoir s'il s'estime satisfait ou non, et son silence semble plutôt indiquer qu'il ne l'est pas. Aussi Jupiter va-t-il être obligé de déployer toute son éloquence et de faire appel à toute sa force de persuasion pour essayer de le désarmer et de le convaincre qu'il ne doit garder nulle amertume et se regarder, au contraire, comme le plus heureux des hommes. Chez Molière, le discours de Jupiter n'a donc plus du tout le caractère passablement gratuit qu'il avait chez ses prédécesseurs. De plus et surtout, il va devenir profondément comique parce que Jupiter va totalement manquer son but, ce qui, pour un dieu, et qui, plus est, pour un dieu qui est, comme il le rappelle lui-même, le « souverain des dieux [22]», est particulièrement mortifiant. Non seulement il ne va pas réussir à convaincre Amphitryon que, bien loin d'être amer, il a tout lieu se réjouir, mais il va obtenir le résultat inverse de celui qu'il cherche.

.......Le signe, la preuve indubitable de l'échec de Jupiter, c'est évidemment le silence obstiné que garde Amphitryon jusqu'à la fin de la pièce. Ce silence, comme à la scène précédente, est une innovation de Molière : chez Plaute, en effet, c'était Amphitryon qui, après le discours et le départ de Jupiter, concluait rapidement la pièce, en disant à Jupiter qu'il obéirait à ses ordres et qu'il lui demandait de tenir ses promesses, et en invitant ensuite les spectateurs à applaudir par égard pour le grand Jupiter; chez Rotrou, Amphitryon invitait tout le monde à bénir Jupiter et célébrait l'adultère d'Alcmène qui faisait d'elle « une autre Junon [23]». Ce silence, dont on devine qu'il devient de plus en plus pesant, est certainement l'élément le plus important de la scène. Jupiter n'avait sans doute pas l'intention d'être si long. C'est probablement l'attitude d'Amphitryon qui va l'amener à en dire plus qu'il n'avait prévu. Chez Rotrou comme chez Plaute, on a l'impression que Jupiter vient prononcer un discours fait à l'avance. Chez Molière, on a l'impression que Jupiter attend, avec une impatience croissante, qu'Amphitryon se décide enfin à se déclarer satisfait. On a l'impression, par moments, qu'il marque une légère pause, et que s'il continue, c'est parce que la réaction qu'il espérait de la part d'Amphitryon, n'est pas venue. Quoi qu'il en soit, on sent que Jupiter, aussi sûr de lui, tout au début, que peut l'être « le souverain des dieux », ne tarde pas à éprouver une gêne qui ne cesse de grandir au fur et à mesure qu'il se rend compte que, loin de dissiper la froideur d'Amphitryon, ses propos semblent plutôt l'accroître. Et, en effet, plus Jupiter va s'efforcer de convaincre Amphitryon, et plus, pour ce faire, il va être amené à remuer le fer dans la plaie.

.......Il serait évidemment trop long de faire ici l'explication détaillée du discours de Jupiter. Je me contenterai donc de quelques remarques. Les vers les plus souvent invoqués par ceux qui veulent absolument que, derrière Jupiter, se cache Louis XIV, sont sans doute les deux octosyllabes 

Un partage avec Jupiter
N'a rien du tout qui déshonore.

Mais ces deux vers viennent tout droit de Plaute, et M. Mélèse, qui les rappelle, est donc fondé à demander ironiquement si l'on ne pourrait pas « trouver jusque chez Plaute des allusions au royal adultère ? [24]» M. Truchet, qui cite ce propos, lui répond dédaigneusement : « comme si le propre des mythes n'était pas de se recharger d'allusions chaque fois qu'une nouvelle époque les reprend [25]». M. Truchet a sans doute raison sur un plan général, mais, dans le cas présent, il aurait mieux fait d'y regarder de plus près. En effet, non seulement il est quasi certain que Molière se serait souvenu ici des vers de Plaute, comme d'ailleurs Rotrou l'avait déjà fait, même s'il n'avait aucunement songé à faire allusion à Louis XIV, mais il est probable que, s'il avait effectivement songé à le faire, comme le croit M. Truchet, il aurait suivi Plaute plus étroitement qu'il ne l'a fait. Car les vers dont Molière s'est inspiré se trouvaient, chez Plaute, non pas dans la bouche de Jupiter, mais dans celle d'Amphitryon lorsqu'il avait appris par sa servante que son rival était Jupiter [26]. En effet, si Molière avait vraiment voulu laisser entendre qu'un mari ne devait pas se sentir déshonoré lorsque le roi voulait bien coucher avec sa femme, il aurait, comme l'avait fait Plaute, mis ses vers dans la bouche d'Amphitryon. Car, si c'est seulement le suborneur qui le dit, on peut estimer que son propos est trop intéressé pour être bien convaincant. Il en est déjà un peu autrement, si c'est comme chez Rotrou [27], une tierce personne qui le dit. Mais il vaut beaucoup mieux que ce soit le mari qui le dise, puisque c'est lui qu'il s'agit de convaincre. Or, chez Molière, non seulement ce n'est plus le mari qui le dit, mais son silence obstiné suggère clairement qu'il n'est guère d'accord. Il convient en outre de noter, avec M. Jean Mesnard que « La portée de cet adage complaisant a d'ailleurs été dévaluée à l'avance par le propos de Mercure qui lui fait écho et qui en est le double [28]». En effet, à la scène précédente, après avoir dévoilé son identité, Mercure avait avoué qu'il s'était amusé à rosser Sosie et il avait ajouté :

Mais de s'en consoler il a maintenant lieu;
Et les coups de bâton d'un dieu
Font honneur à qui les endure [29].

J'ajouterai que, si le propos de Jupiter fait écho à celui de Mercure, le silence très réticent d'Amphitryon fait aussi écho, si l'on peut dire, à la réponse très ironique que Sosie faisait à Mercure :

Ma foi! Monsieur le dieu, je suis votre valet :
Je me serais passé de votre courtoisie [30].

A l'évidence, le silence d'Amphitryon montre que, lui aussi, se serait bien passé de l'honneur que lui a fait Jupiter. M. Jean Mesnard a donc bien raison de penser qu' « Il est assez imprudent de faire excuser par Molière les amours adultères de Louis XIV [31]».

.......Non content de dire à Amphitryon qu'il ne doit pas se sentir déshonoré par ce qui lui est arrivé, mais, au contraire, s'en glorifier [32], Jupiter, pour le désarmer, lui dit que c'est bien plutôt lui qui doit « être le jaloux [33]»:

Alcmène est toute à toi, quelque soin qu'on emploie;
Et ce doit à tes feux être un objet bien doux
De voir que pour lui plaire il n'est point d'autre voie
Que de paraître son époux,
Que Jupiter, orné de sa gloire immortelle,
Par lui-même n'a pu triompher de sa foi,
Et que ce qu'il a reçu d'elle
N'a par son cœur ardent été donné qu'à toi [34].

.......On le voit, pour convaincre Amphitryon que c'est lui, Jupiter, qui a subi une défaite, le dieu est amené à rappeler qu'outre qu'elle a été exceptionnellement longue, la nuit a été a été chaude, très chaude, non seulement parce que le dieu (« quelque soin qu'on emploie ») ne s'est pas ménagé (quand il vient partager la couche d'une mortelle, ce n'est assurément pas pour dormir et sa faculté de récupération est évidemment bien supérieure à celle des humains), mais aussi parce que sa partenaire a su être à la hauteur de la situation (« par son cœur ardent»). Il est aisé de deviner que ces propos ne sont pas précisément de nature à apaiser Amphitryon.

.......Tel est bien, semble-t-il, le sentiment de Sosie qui commente ironiquement la tirade de Jupiter en disant :

Le seigneur Jupiter sait dorer la pilule [35].

.......Ce vers est très important et l'on peut s'étonner de constater que les critiques qui, pour prouver que, derrière le dieu, il faut voir le roi, font un sort aux deux vers de Jupiter :

Un partage avec Jupiter
N'a rien du tout qui déshonore

ces mêmes critiques ne pensent jamais, en revanche, à citer le vers de Sosie. Derrière Jupiter, ils prétendent voir Louis XIV, mais ils ne le voient que quand cela les arrange ou quand, du moins, ils croient que cela les arrange. Le propos très ironique de Sosie (dorée ou non, une pilule est une pilule), qui dégonfle aussitôt le grand discours de Jupiter, montre bien que Molière n'a aucunement voulu suggérer que le roi s'était exprimé par la bouche du dieu. Car, si cela était, il faudrait alors admettre que, loin d'avoir voulu justifier sa conduite, il a voulu la censurer.

.......Le vers de Sosie est d'autant plus audacieux que, même si l'on peut penser que Sosie s'exprime à mi-voix, il n'est pas dit en aparté (Molière l'aurait indiqué). Il n'en faut donc point douter : Jupiter, qui a, bien sûr, l'oreille particulièrement fine, ne peut pas ne pas l'entendre. Il l'entend, et il comprend en même temps que ce qu'a dit Sosie est aussi ce que pense Amphitryon. Aussi, va-t-il changer de tactique. Il ne va plus parler du passé, mais de l'avenir, et va essayer d'apaiser Amphitryon en lui promettant toutes sortes de biens. Mais, il lui faut d'abord annoncer la future naissance d'Hercule, et on sent que Jupiter n'est pas si sûr qu'il feint de le croire que cette nouvelle va enchanter Amphitryon :

Chez toi doit naître un fils qui, sous le nom d'Hercule,
Remplira de ses faits tout le vaste univers [36].

.......M. Truchet, nous l'avons vu, prétend que, pour Molière comme pour ses devanciers, le mythe d'Amphitryon « est celui de la naissance d'Hercule », ce pourquoi « il s'achève par la solennelle proclamation de la divine origine du héros ». C'est à se demander si M. Truchet a bien lu le même texte que nous. Car, ce qu'il appelle une proclamation « solennelle », est bien plutôt une proclamation embarrassée, ou plus exactement ce n'est pas une « proclamation » du tout. Et c'est justement ce qui fait que c'est comique. M. Truchet ne semble pas avoir vraiment compris qu'Amphitryon était une comédie. La « solennelle proclamation » qu'il croit entendre, si elle avait eu lieu, n'eût pas été comique du tout. Mais l'annonce voilée de Jupiter est tout à fait plaisante. Car il se garde bien de dire clairement qu'il est le père de l'enfant à naître [37] et que c'est lui qui a choisi de l'appeler Hercule, comme il se garde bien de dire clairement qui est la mère. S'il y a des choses qui vont encore mieux en les disant, il y en a d'autres qui vont moins mal en ne les disant pas, ou, à tout le moins, en les disant sans les dire. C'est ce que fait ici Jupiter, en utilisant une formule (« Chez toi doit naître un fils ») particulièrement savoureuse. Si Amphitryon devait effectivement avoir un fils, Jupiter ne lui dirait pas qu'il va naître chez lui. La précision, en effet, serait tout à fait inutile. Lui dire qu'un fils va naître chez lui, revient donc, paradoxalement, à lui dire que ce fils ne sera pas le sien. Mais ce qui est amusant pour le spectateur, ne l'est évidemment pas pour Amphitryon, et paraîtrait moins amusant au premier s'il ne devinait aisément que ça ne doit pas l'être pour le second. Un homme marié n'apprécie guère, en général, qu'un autre homme lui annonce que sa femme est enceinte et que le prénom du bébé a été choisi sans qu'il ait été consulté. Et Sosie ne manquera pas de relever tout à l'heure le comique involontaire du propos de Jupiter, en le reprenant ironiquement :

Et chez nous il doit naître un fils d'un très grand cœur [38].

.......Si Amphitryon n'apprécie guère d'apprendre que sa femme va avoir un fils qui ne sera pas de lui, il n'apprécie sans doute guère, non plus, d'apprendre que ce fils :

Remplira de ses faits tout le vaste univers.

Car il se serait probablement bien passé de la publicité qui sera ainsi faite à son aventure et fera de lui le cocu le plus célèbre de toute la terre. Et l'on peut penser, pour la même raison, que c'est avec des sentiments très mitigés qu'il prend acte des promesses de Jupiter :

L'éclat d'une fortune en mille biens féconde
Fera connaître à tous que je suis ton support,
Et je mettrai tout le monde
Au point d'envier ton sort [39]

Une fois de plus, sans le vouloir, Jupiter ne peut s'empêcher de remuer le fer dans la plaie. Car dire à Amphitryon qu'il fera tout pour faire envier son sort, c'est lui rappeler que cela ne va pas du tout de soi et que d'ordinaire un tel sort n'a vraiment rien d'enviable.

.......Rien d'étonnant, par conséquent, si Amphitryon ne semble aucunement disposé à sortir de sa réserve. Aussi Jupiter se rend-il sans doute compte qu'il ne réussira pas à l'amadouer et semble-t-il y renoncer. Avec les derniers vers qu'il prononce, avant de se perdre dans les nues :

Tu peux hardiment te flatter
De ces espérances données.
C'est un crime que d'en douter :
Les paroles de Jupiter
Sont des arrêts des destinées [40],

on a vraiment l'impression que le dieu est profondément dépité et qu'il se drape dans sa dignité.

.......On le voit, l'image que Molière nous donne de Jupiter, dans la dernière scène d'Amphitryon, celle d'un dieu qui n'arrive pas à désarmer la rancune d'un mortel, cette image prête à sourire. Si donc Molière avait vraiment voulu exalter Louis XIV, alors il s'y serait vraiment mal pris. Comment croire que Molière a voulu, par la bouche de Jupiter, convaincre les maris qu'ils devaient s'estimer trop heureux quand le roi daignait leur emprunter leur femme, puisque le dieu ne réussit manifestement pas à convaincre Amphitryon ?

.......Mais, si la première partie de la scène n'incite guère à penser que Molière ait pu avoir les intentions que lui prêtent Rœderer et ceux qui l'ont suivi, c'est sans doute encore plus vrai de la seconde. Car c'est Sosie qui y tient la vedette et c'est lui qui aura le mot de la fin. Le petit discours de Sosie sur lequel s'achève la pièce, s'il s'adresse à Naucratès et aux autres capitaines, est aussi et surtout une réponse, indirecte et voilée, mais néanmoins très claire, à Jupiter. Certes Jupiter n'est plus là. Mais Jupiter est un dieu, et même le plus puissant des dieux : il n'a donc pas besoin d'être sur la terre pour entendre tout ce qui s'y dit. Le seul fait que ce soit un valet qui donne la réplique à Jupiter, n'incite déjà guère à penser que Molière, par la bouche du dieu, ait voulu faire parler le roi. Et ce qui incite encore beaucoup moins à le penser, c'est le sens de cette réplique. Car cette réplique, très irrévérencieuse, va évidemment dans le même sens que le vers très ironique par lequel Sosie avait plaisamment résumé la première tirade de Jupiter. Pas plus qu'il n'a réussi à convaincre Amphitryon, Jupiter n'a réussi à convaincre Sosie. Ce que le premier dit par son silence, le second le dit par son ironie.

.......Cela n'a pourtant pas empêché ceux qui soutiennent que Molière veut justifier les amours adultères de Louis XIV, de prétendre trouver dans les propos mêmes de Sosie la confirmation de leur thèse. Mais c'est au prix d'une lecture tout à fait abusive des derniers vers de Sosie, lecture qui constitue un évident et grossier contresens. Rappelons-le texte. Après le départ de Jupiter, Naucratès s'apprête à féliciter chaleureusement Amphitryon :

Certes, je suis ravi de ces marques brillantes…

et on devine que les autres capitaines vont se joindre à lui. Mais Sosie intervient aussitôt :

Messieurs, voulez-vous bien suivre mon sentiment ?
Ne vous embarquez nullement
Dans ces douceurs congratulantes :
C'est un mauvais embarquement,
Et, d'une et d'autre part, pour un tel compliment,
Les phrases sont embarrassantes.
Le grand Dieu Jupiter nous fait beaucoup d'honneur,
Et sa bonté sans doute est pour nous sans seconde;
Il nous promet l'infaillible bonheur
D'une fortune en mille biens féconde,
Et chez nous il doit naître un fils d'un très grand cœur :
Tout cela va le mieux du monde.
Mais enfin coupons aux dicours,
Et que chacun chez soi doucement se retire.
Sur telles affaires toujours
Le meilleur est de ne rien dire.

.......On le voit, le petit discours de Sosie est en trois parties. Dans la première (les six premiers vers), il invite les capitaines à ne pas féliciter Amphitryon. Dans la deuxième (les six vers suivans), il résume les propos de Jupiter et conclut que tout « va le mieux du monde ». Dans la troisième (les quatre derniers vers), il dit que, « sur (de) telles affaires », il vaut mieux se taire. On pourrait donc le résumer de la façon suivante : « Surtout gardons-nous bien de féliciter Amphitryon. Certes Jupiter a raison et tout est pour le mieux. Mais de grâce, parlons d'autre chose ! ». Comment ne pas voir qu'il y a une totale contradiction entre la première et la troisième parties, d'une part, et la deuxième, d'autre part ? Il est clair que, si Sosie pensait réellement que tout « va le mieux du monde », il ne s'empresserait pas de couper court aux félicitations des capitaines; s'il pensait réellement que tout « va le mieux du monde », il ne conclurait pas qu'il faut surtout bien se garder de le dire.

.......En interrompant Naucratès pour lui conseiller, ainsi qu'aux autres capitaines, de s'abstenir de féliciter Amphitryon, Sosie fait évidemment preuve de beaucoup d'audace, puisqu'il se permet, lui, simple valet, de faire la leçon à des capitaines [41]. Mais comment ne pas se dire aussi que son intervention apporte un éclatant démenti à la thèse de ceux qui veulent, avec Daniel Mornet, qu' Amphitryonsoit « une pièce de courtisan » ? Car, s'il y a quelqu'un qui se comporte ici en courtisan, c'est bien Naucratès qui s'empresse de féliciter Amphitryon. Si donc Molière avait voulu faire « une pièce de courtisan », il aurait laissé Naucratès, suivi par les autres capitaines, féliciter Amphitryon et la pièce se serait achevée sur un concert de « douceurs congratulantes ». Mais, en coupant tout net leurs félicitations, ce n'est pas seulement envers les capitaines que Sosie fait preuve d'une indéniable audace : c'est aussi, et plus encore, envers Jupiter. Car les inviter à ne pas féliciter Amphitryon, c'est les inviter à ne pas faire ce que Jupiter les a implicitement invités à faire, lorsqu'il a dit, devant eux, à Amphitryon qu'il voulait mettre « tout le monde au point d'envier (s)on sort ». Bien plus, c'est les inviter à ne pas faire ce que Jupiter vient de faire lui-même. Sosie veut leur faire comprendre que Jupiter a déjà suffisamment gaffé et qu'il convient d'arrêter les frais. Il leur demande de faire preuve de plus de psychologie que le dieu, lequel, pour en manquer, a l'excuse d'être un dieu. Mais les capitaines devraient, eux, savoir se mettre un peu mieux à la place d'Amphitryon et comprendre pourquoi il ne faut pas le complimenter. Si Sosie n'est pas plus explicite sur ce point, c'est parce qu'il pense que ce n'est pas nécessaire, mais aussi et surtout parce que la même raison qui fait qu'il ne faut pas complimenter Amphitryon, fait aussi qu'on ne peut pas expliquer clairement pourquoi il ne faut pas le faire. S'expliquer clairement, ce serait, en remuant le fer dans la plaie, refaire l'erreur même commise par Jupiter [42].

.......Sosie est parfaitement conscient du fait qu'en exhortant les capitaines à s'abstenir de féliciter Amphitryon, il va à l'encontre de tout ce qu'a dit Jupiter. C'est pourquoi, car, s'il y a une chose qu'il n'aime vraiment pas, c'est de prendre des risques, il s'empresse, aussitôt après, de se mettre en quelque sorte à couvert, en proclamant bien haut que Jupiter leur « fait beaucoup d'honneur » et que sa bonté est « sans seconde ». Mais on sent bien que le cœur n'y est pas et le seul problème est de savoir, si, pour expliquer les propos de Sosie, il faut faire appel d'abord à l'hypocrisie ou d'abord à l'ironie [43]. Quoi qu'il en soit, l'éloge si peu convaincant que Sosie fait ici de Jupiter, loin de nous inciter à croire que Molière a voulu justifier Louis XIV, ne peut que nous en faire douter encore un peu plus.

.......Et c'est encore bien plus évident pour les quatre derniers vers de la tirade. Jasinski veut voir dans ces vers un avertissement adressé au « commun des mortels », au « public »: « Qu'il ne se mêle pas de juger les dieux ! Qu'il s'abstienne de tout commentaire ! 'Sur telles affaires', conclut Sosie, 'le meilleur est de ne rien dire'. La consigne de discrétion s'impose non seulement pour l'importun mari, mais pour les bavards. Point de murmures. Point de goguenardises; 'Coupons aux discours', dit encore Sosie, 'et que chacun chez soi doucement se retire'. Jamais l'absolutisme n'avait osé pareille légitimation, au sens le plus épicurien du mot, de son 'bon plaisir' [44]». M. Jacques Truchet pense, lui aussi, que ces vers constituent un « avertissement à l'adresse de ceux qui seraient tentés de hasarder des critiques [45]».

.......Mais, pour comprendre ainsi ces vers, il faut avoir complétement oublié le contexte. Car enfin, nous venons de le voir, les « discours » auxquels Sosie a voulu couper court, ce ne sont point du tout des « murmures », des « goguenardises », et des « critiques », comme le veulent Jasinski et M. Truchet : ce sont, tout au contraire, des compliments et des congratulations. Sosie ne veut pas du tout dire qu'il ne faut pas critiquer Jupiter : il veut dire, tout au contraire, qu'il ne faut pas féliciter Amphitryon, ce qui revient, redisons-le, à contredire, indirectement mais très clairement, Jupiter qui vient de s'efforcer de démontrer à Amphitryon que ce qui lui était arrivé n'avait rien que de « glorieux » et de lui promettre que « tout le monde » devra « envier (s)on sort ».

.......La signification des derniers vers de Sosie est fort claire. Comme on l'a déjà remarqué, ces vers rappellent d'assez près des vers de La Fontaine, dans Joconde, le premier de ses Contes et Nouvelles, Joconde est un jeune gentihomme, marié depuis peu. Ayant dû quitter sa femme, malgré ses pleurs et ses supplications, pour se rendre à la Cour où le roi le demandait, il revient chez lui à l'improviste :

Il monte dans sa chambre, et voit près de la dame
Un lourdaud de valet sur son sein étendu.
Tous deux dormaient. Dans cet abord, Joconde
Voulut les envoyer dormir en l'autre monde :
Mais cependant il n'en fit rien;
Et mon avis est qu'il fit bien.
Le moins de bruit que l'on peut faire
En telle affaire
Est le plus sûr de la moitié [46].

.......Sosie a compris qu'Amphitryon ne souhaite, ne veut qu'une chose : le silence (son propre silence le dit assez [47]), comme Joconde, et comme tous les cocus de la terre. Si l'expression « en telles affaires » est volontairement vague (encore une fois, Sosie ne peut être plus explicite, puisqu'il pense qu'il faut parler le moins possible), elle ne renferme aucune ambiguïté. Elle veut évidemment et seulement dire : dans les affaires de mari trompé. Prétendre que Sosie pense qu'il faut se taire parce qu'en l'occurrence, le trompeur est un dieu et représente le roi, c'est faire un total contresens. Pour lui, s'il faut se taire, ce n'est parce que le trompeur est un dieu, mais bien qu'il soit un dieu; s'il faut se taire, c'est parce qu'un mari trompé par un dieu ou par un roi n'en reste pas moins un mari trompé et qu'un mari trompé préfère le plus souvent qu'on parle d'autre chose.

 

................................................................*

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.......Que conclure ? Il est assez probable que Molière savait que Louis XIV s'intéressait à Mme de Montespan lorsqu'il a écrit sa pièce. Auquel cas, il ne pouvait pas ne pas se dire qu'en la voyant, certains courtisans n'allaient pas manquer de penser aux amours du roi. Mais, s'il ne pouvait l'éviter, rien n'indique qu'il ait fait quoi que ce soit pour les y inciter. Pour prouver qu'il l'ait fait, il faudrait pouvoir montrer qu'il y a dans la pièce des choses que Molière n'aurait pas écrites, si Louis XIV n'avait jamais eu la moindre aventure extra-conjugale. Non seulement ce n'est pas le cas, mais on peut penser que, si Molière avait vraiment voulu faire ce que les critiques qui ont suivi Rœderer ont prétendu qu'il avait voulu faire, sa dernière scène aurait été assez différente de ce qu'elle est, et sans doute beaucoup plus proche de ce qu'elle est chez Plaute.

....... M. Truchet a certes raison de penser qu'un grand auteur est celui qui est capable de renouveler les grands mythes. Mais il y a manière et manière de le faire. Il y a une manière facile, superficielle de le faire. C'est celle, anecdotique et boulevardière, que Molière aurait mise en œuvre, s'il fallait en croire MM. Truchet, Jasinski, Antoine Adam ou Georges Couton. Tous ces gens-là sont des dix-septiémistes, et des dix-septiémistes assurément très savants. Mais, Dieu merci ! Molière, lui, n'est pas un dix-septiémiste. C'est un auteur comique, et ce qu'il veut faire quand il reprend un thème comique déjà traité par ses devanciers, c'est essayer d'en exploiter encore davantage les ressources comiques. Pour ce faire, il a été amené, entre autres choses, à modifier profondément le dénouement. Or toutes ces modifications, loin d'être de nature à nous inciter à voir dans Amphitryon des allusions aux amours de Louis XIV, ne peuvent que nous en détourner, sauf à penser, mais c'est une hypothèse que personne n'a envisagée et qui paraît, en effet, totalement exclue, que Molière aurait voulu condamner la conduite du roi. Aussi bien, les mêmes critiques qui prétendent que Molière a su moderniser le sujet d'Amphitryon en l'adaptant à l'actualité, sont amenés, en fait, à méconnaitre les principales transformations qu'il lui a apportées, et notamment le fait qu'il a su rendre vraiment comique un dénouement qui, avant lui, ne l'était pas du tout (chez Plaute) ou ne l'était qu'assez peu (chez Rotrou).


 

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NOTES :

[1] Mémoire pour servir à l'étude de la société polie en France, ch. XXII. Cité dans Molière, Œuvres complètes, collection des Grands Ecrivains de la France, édition de Despois et Mesnard, Hachette 1873-1893, tome VI, pp. 316-317.

[2] Dans son Histoire de France , tome XIII (1860), p. 111. Cité par Despois et Mesnard (Op. cit., p. 322).

[3] Dans son Molière, Collect. 'Connaissance des Lettres', Hatier, 1959, pp. 176-185.

[4] Voir Vers le vrai Racine (2 tomes, Armand Colin, 1958) et La Fontaine et le premier recueil des « Fables » (2 tomes, Nizet, 1966).

[5] 'A propos de l'Amphitryon de Molière : Alcmène et La Vallière', in Mélanges d'histoire littéraire offerts à Raymond Lebègue, Nizet, 1969, pp.241-248.

[6] Molière, Amphitryon, Classiques Bordas, 1966, p. 14. Cet argument pourtant ne lui paraît aucunement décisif. Après avoir rappelé que « la liaison du roi, restée secrète jusqu'en août 1667, ne fut officielle que bien après Amphitryon», il ajoute, en effet : « Mais il suffit que Molière, au même titre que beaucoup d'autres à la Cour, ait eu vent, au début de 1667, que le roi recherchait la marquise, qu'il en était aux avances, comme plusieurs témoignages le laissent penser. Il a pu, dès lors, tout naturellement y songer en choisissant son sujet » (Ibidem).

[7] « Tout bien examiné, écrivent-ils, nous ne pouvons guère reconnaître pour vraisemblable qu'en 1667, même à la cour, et fût-ce au mois d'août, on parlât autrement qu'en très grand secret d'un attachement qui ne s'avouait pas encore. On voit la difficulté qu'il y a à supposer Molière autorisé à cette époque, à en réjouir le public, et combien même on aurait peine à l'en croire informé » (Op. cit., p.319). Voilà qui semble clair. Je ne comprends donc pas comment, après avoir rappelé que « toutes les fois que l'on a voulu poser le problème des allusions possibles dans l'Amphitryon de Molière, on l'a fait en fonction d'une éventuelle assimiliation ALcmène-Mme de Montespan », M. Jacques Truchet peut ajouter : « C'est cette assimilation que les auteurs de l'édition des Grands Ecrivains ont proclamée » (Op. cit., p. 241). M. Jacques Truchet est encore plus mal inspiré lorsqu'il écrit plus loin : « Le mythe d'Amphitryon tel que le public le connaissait tant par les anciens (Plaute) que par les modernes (Rotrou), et tel que Molière l'a respecté, est celui de la naissance d'Hercule; il s'achève par la solennelle proclamation de la divine origine du héros, et par le départ de Jupiter qui regagne les cieux en rendant la pudique Alcmène à son époux. 'Il est regrettable, écrivent ingénument les auteurs de l'édition des Grands Ecrivains, que la pièce n'ait pas été faite après 1670. On n'aurait pas pu douter que la naissance du duc du Maine n'y fût célébrée' » (p. 242). Passons sur ce que M. Truchet dit de la naissance d'Hercule (j'y reviendrai tout à l'heure) pour noter seulement qu'il aurait beaucoup mieux fait de ne pas ironiser sur l'ingénuïté de Despois et Mesnard. Car ceux-ci, s'il avaient pu le faire, n'auraient pas manqué de lui retourner son compliment, la phrase qu'il a trouvée ingénue étant évidemment très ironique.

[8] Voir son édition d'Amphitryon(Collections 'textes littéraires français', Droz, 1950, introduction, p. XI).

[9] Histoire de la littérature française au XVIIe siècle , Domat, 1952, tome III, p.364.

[10] Voir Molière, Œuvre complètes, Bibl. de la Pléiade, Gallimard, 1971, tome II, pp.351-357.

[11] Ibidem, p. 357.

[12] Redisons-le, jusqu'à preuve du contraire, Rœderer semble bien avoir été le premier à établir un rapprochement entre M. de Montespan et Amphitryon. « Nous n'en trouvons pas trace chez les contemporains », observent Despois et Mesnard (Op. cit., p. 316). « Personne, à l'époque, ne paraît l'avoir soupçonné; du moins ne l'a-t-on pas laissé voir », écrit M. Jean-Pierre Collinet dans les commentaires de son édition d'Amphitryon ,et il pense à juste titre qu' « On risque fort de se tromper quand on l' (M. de Montespan) identifie avec l'époux d'Alcmène » (Molière, Amphitryon, Le Livre de Poche, 1988, p. 118).

[13] Op. cit., p. 352.

[14] Op. cit., p. 356. Citons tout le passage : « Le lecteur moderne de Benserade (que Georges Couton a cité plus haut) peut s'étonner de la liberté amusée avec laquelle il fait allusion aux amours royales. Cela doit nous ouvrir les yeux sur la façon dont les mœurs changent. Les amours extra-conjugales d'un roi ne scandalisent pas. La famille de l'élue ne s'indigne généralement pas, mais suppute l'honneur et les profits du choix. Le public ne s'indigne pas non plus. Des poètes conciliants font au besoin savoir que les amours du roi ne l'empêchent pas de bien faire son métier; ils disent qu'il est malaisé, voire malséant, qu'un roi jeune ne soit pas amoureux, que ses faiblesses sentimentales même sont une garantie de son humanité » (pp. 356-357).

[15] Ibidem., p. 357.

[16] Georges Couton cite notamment un passage d'une lettre de Bussy-Rabutin d'octobre 1673, dans laquelle il dit, à propos de l'attitude du frère de Mme de Montespan : « il en témoigna du chagrin soit qu'il crût sans raison que les passions des rois font honte aux familles, soit qu'il craignît que le monde ne crût que les dignités qu'il aurait ne lui vinssent que par faveur ». Et Georges Couton ajoute (p. 356) : « Ainsi dit Bussy-Rabutin, et on ne peut s'empêcher de faire le rapprochement avec ces vers :



Un partage avec Jupiter
N'a rien du tout qui déshonore.


Je reviendrai assez longuement sur ces vers (vers 1898-1899) tout à l'heure, puisque ce sont sans doute ceux qu'invoquent le plus volontiers ceux qui veulent que Jupiter représente Louis XIV. Je constate simplement pour l'instant que Georges Couton dit qu'on ne peut s'empêcher de faire le rapprochement, mais qu'il ne songe pas à s'étonner que Bussy-Rabutin n'ait pas songé à le faire, ni qu'aucun texte contemporain n'ait relevé une allusion qu'on dit si évidente.

[17] Molière , collection 'Le livre de l'étudiant', Boivin, 1943, pp. 145-146.

[18] Op. cit., p. XI. M. Mélèse invoque aussi deux arguments de fait : « si le Roi avait expressément commandé Amphitryonà Molière, la comédie n'aurait-telle pas été jouée en premier lieu devant le Roi, alors qu'elle ne le fut qu'après deux représentations publiques ? Et, d'autre part, n'aurait-elle pas été dédiée au Roi plutôt qu'à M. le Prince ? » (Ibidem). Mais, outre que Molière aurait très bien pu penser à prendre le parti de Louis XIV sans que celui-ci le lui ait expressément demandé, ces deux arguments, pour n'être pas sans intérêt, ne sauraient être considérés comme déterminants. En effet, même si Louis XIV avait effectivement commandé la pièce à Molière, il aurait pu estimer qu'il valait mieux ne pas trop le laisser paraître.

[19] Voir La Comédie, A. Colin, p. 64 : « La pièce cherche à se moquer des censeurs de la galanterie royale, c'est-à-dire du clan dévot. Le plaisir que l'on sent que Molière a pris à écrire cette pièce vient en partie du sentiment qu'il avait de donner un coup de patte, en passant, aux persécuteurs de son Tartuffe. Mais cette actualité n'est pas vile flatterie. Molière aborde un problème moral et y répond sans ambiguïté. Amphitryon fait l'apologie du plaisir et de la liberté, conçus comme attributs de la puissance divine, c'est-à-dire de la puissance royale. Jupiter-Roi ne connaît aucune limite à ses désirs : il ignore à la fois les obstacles extérieurs et les scrupules moraux. Il est la divinité très païenne d'une aristocratie éprise de liberté morale ».

[20] Il va de soi que, comme la chronologie, l'étude du texte ne peut apporter de réponse catégorique que si cette réponse est négative. En effet, même si Molière avait effectivement fait allusion aux amours de Louis XIV, il ne pouvait le faire d'une manière suffisamment directe pour ne laisser aucune place à l'incertitude.

[21] L'absence d'Alcmène, absence insolite puisqu'en principe tous les personnages d'une pièce doivent être présents au dénouement, à commencer, bien sûr, par les protagonistes, est évidemment un signe de ce malaise. Certes, Alcmène était déjà absente au dénouement chez Plaute et chez Rotrou. Mais, chez eux, elle avait une bonne raison que n'a plus l'Alcmène de Molière : elle venait d'accoucher de deux enfants.

[22] Vers 1901.

[23] Voir acte V, scène dernière, vers 1797-1802.

[24] Op. cit., introduction p. XII. On est un peu surpris de constater que M. Mélèse ne précise pas que les vers qu'il vient de citer pour dire qu'on pourrait, bien sûr, faire des rapprochements avec M de Montespan, ces vers viennent effectivement de Plaute. Il répond à cet argument en disant qu'à ce compte-là, en cherchant un peu, on pourrait sans doute faire les mêmes rapprochements avec le texte de Plaute, sans voir semble-t-il, qu'il vient de nous indiquer lui-même un des endroits où il faudrait chercher.

[25] Op. cit., p. 16.

[26] Acte V, scène 1, vers 1124-1125 :



Pol me haud paenitet,
Si licet boni dimidium mihi dividere cum Iove.

[27] Chez Rotrou, c'est le premier capitaine qui le dit en s'adressant à Amphitryon tout à la fin de la pièce, juste avant les derniers vers prononcés par Sosie (acte V, scène dernière vers 1805-1806) :



Pour tout dire en deux mots et vous féliciter,
Vous partagez des biens avecque Jupiter.


Dans son article, 'Le dédoublement dans l'Amphitryon de Molière (in Thèmes et genres littéraires aux XVII° et XVIII° siècles, Mélanges en l'honneur de Jacques Truchet, P.U.F.,1992, pp. 435-472), M Jean Mesnard écrit, en parlant des deux vers de Jupiter : « L'équivalent, chez Plaute et Rotrou, se trouvait placé dans la bouche d'Amphitryon, qui se rangeait ainsi à l'ordre final » (p. 470), c'est parce qu'il pense aux deux vers que l'Amphitryon de Rotrou, prononce à la fin de la scène 5 de l'acte V (vers 1761-1762)



Je plaindrais mon honneur d'un affront glorieux,
D'avoir eu pour rival le monarque des dieux.


Si l'on peut, certes, rapprocher ces vers de ceux de Plaute, ils en sont pourtant plus éloignés que ceux du premier capitaine qui seuls en constituent le véritable « équivalent ». De plus, on ne peut pas dire qu'Amphitryon, chez Rotrou comme chez Plaute « se rangeait ainsi à l'ordre final ». Il le devançait plutôt qu'il ne s'y rangeait, puisqu'il parlait ainsi avant même l'arrivée de Jupiter.

[28] Ibidem.

[29] Acte III, scène 9, vers 1877-1879.

[30] Vers 1880-1881.

[31] Op. cit., p. 470.

[32] Voir les deux vers suivants (1900-1901) :



Et sans doute il ne peut être que glorieux
De se voir le rival du souverain des dieux.


[33] Vers1904.

[34] Vers 1905-1912.

[35] Vers 1913.

[36] Vers 1916-1917.

[37] Comme le remarque justement M. Jean Mesnard : « Jupiter prophétise la naissance d'Hercule. Mais il ne se donne pas expressément pour le père » (Op. cit., p. 471).

[38] Vers 1938.

[39] Vers 1918-1921.

[40] Vers 1922-1926.

[41] C'est sans doute Rotrou qui a donné à Molière l'idée de terminer sa pièce sur le couplet de Sosie. Chez Rotrou, en effet, Sosie reste seul sur la scène à la fin de la pièce pour prononcer les vers suivants (vers 1807-1814) :



Cet honneur, ce me semble, est un triste avantage,
On appelle cela lui sucrer le breuvage;
Pour moi j'ai de nature un front capricieux,
Qui ne peut rien souffrir, et lui vînt-il des cieux.
Mais j'ai trop pour mon bien partagé l'aventure,
Quelque dieu bien malin avait pris ma figure,
Si le bois nous manquait, les dieux en ont eu soin,
Ils nous en ont pourvu et plus que de besoin.


On le voit, comme celui de Molière, le Sosie de Rotrou pense qu'il n'est jamais agréable d'apprendre que sa femme a couché avec un autre, même quand il s'agit d'un dieu. Molière a bien compris que Rotrou avait eu une très bonne idée en terminant sa pièce sur le couplet ironique de Sosie, mais il a compris en même temps qu'il n'avait pas su aller jusqu'au bout de son idée et en exploiter toutes les ressources. Chez Rotrou, la portée des propos de Sosie reste, en effet, beaucoup plus limitée du fait qu'il a laissé les capitaines féliciter Amphitryon et qu'il ne parle qu'à son bonnet.

[42] Si Sosie n'explique pas clairement pourquoi



Et d'une et d'autre part, pour un tel compliment,
Les phrases sont embarrassantes,

il est aisé de comprendre ce qu'il veut dire. Il pense très justement que le complimenteur donnera ou bien l'impression d'en faire trop, et ainsi de se moquer du monde, ou bien de ne pas en faire assez, et donc d'avoir peur de s'avancer sur un terrain glissant. Quant au complimenté, ou bien il donnera l'impression de boire du petit lait, et ainsi de manquer de dignité, ou bien il répondra froidement ou ne répondra pas du tout (comme Amphitryon vient précisément de le faire avec Jupiter) et alors on pensera que la pilule a bien du mal à passer.

[43] Il est impossible de répondre de manière précise à cette question. La poltronnerie et la servilité de Sosie inciteraient d'abord à privilégier l'hypocrisie. Mais Sosie a aussi beaucoup de sens critique et ne manque pas d'esprit, et il semble bien que ce soit cet aspect du personnage qui l'emporte au dénouement. Les propos que Sosie a tenus à la scène précédente et le commentaire indubitablement ironique qu'il a fait de la première tirade de Jupiter, incitent nettement à privilégier l'ironie.

[44] Op. cit., pp. 183-184.

[45] Op. cit., p. 247.

[46] La Fontaine, Contes et Nouvelles, I, 1, vers 95-103. La nouvelle est tirée de l'Arioste.

[47] L'attitude d'Amphitryon ne saurait surprendre le spectateur ou le lecteur attentif. Ils se souviennent, en effet, que lorsque Posiclès, à la scène 7 de l'acte III, lui faisait remarquer que la ressemblance parfaite des deux Amphitryons semblait innocenter Alcmène, Amphitryon lui a répondu (vers 1820-1826) :



Ah! sur le fait dont il s'agit,
L'erreur simple devient un crime véritable,
Et sans consentement l'innocence y périt.
De semblables erreurs,quelque jour qu'on leur donne,
Touchent des endroits délicats.
Et la raison bien souvent les pardonne,
Que l'honneur et l'amour ne les pardonnent pas.

 

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