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....................Sur un passage célèbre de Candide

 

Si l'anecdote d'un Voltaire écrivant Candide d'un seul jet, en s'enfermant pendant trois jours, relève assurément de la légende, ainsi que M. René Pomeau l'a démontré [1], on ne prend pourtant guère de risques en affirmant, avec M. Jean Sareil, que « le conte a été écrit et relu très rapidement [2]». Outre que l'exceptionnelle facilité de Voltaire est suffisamment attestée par l'ampleur de son œuvre, ainsi que par la richesse et la vivacité tout à fait extraordinaires de sa Correspondance, il y a, dans Candide, beaucoup de menues inadvertances, de petites incohérences ou de légères incongruités qui montrent bien que la rédaction a été très alerte et le travail de correction un peu hâtif, Les commentateurs en ont déjà relevé un grand nombre [3], mais certaines semblent avoir encore échappé à leur vigilance, et je voudrais aujourd'hui en signaler deux, d'inégale importance, qui se trouvent, au début du chapitre trois, dans la célèbre évocation de la guerre entre les Bulgares et les Abares.
La première anomalie concerne le dénombrement des soldats tués dans la bataille, Elle est, je le reconnais, tout à fait minime et ne peut guère être relevée que par un lecteur très attentif, pour ne pas dire chicaneur. Rappelons le texte : « Les canons renversèrent d'abord à peu près six mille hommes de chaque côté; ensuite la mousqueterie ôta du meilleur des mondes environ neuf à dix mlle coquins qui en infectaient la surface. La baïonnette fut aussi la raison suffisante de la mort de quelques milliers d'hommes. Le tout pouvait bien se monter à une trentaine de mille âmes ». Soulignons tout d'abord que, dans cette bataille qui, avec ses trois phases successives (duel d'artillerie, feux d'infanterie et charge à la baïonnette), reproduit le schéma type d'une bataille au XVIIIe siècle, les pertes sont, tout au long, identiques dans les deux camps. Voltaire ne l'a précisé que pour les pertes causées par la canonnade (« de chaque côté »). Mais il est clair qu'il en est de même pour celles causées par la mousqueterie (il faut comprendre qu'il y a environ quatre mille cinq cents à cinq mille tués de chaque côté) et par le corps à corps à la baïonnette (il doit y avoir, en nombre égal, de mille cinq cents à trois mille tués de chaque côté) [4]. Au total, l'ensemble des pertes s'élevant à une trentaine de mille hommes, il faut comprendre qu'il y en a une quinzaine de mille de chaque côté. L'égalité des pertes, qui s'explique par le fait que les mêmes causes donnent les mêmes effets (les deux armées ont sans doute les mêmes effectifs, le même armement et la même tactique, qui ressemble fort, en l'occurrence, à une absence de tactique : il ne s'agit pas de chercher à vaincre, mais seulement de tuer et de se faire tuer), illustre évidemment l'inutilité et l'absurdité de la bataille.
Cela dit, on relève, dans les chiffres des pertes relatives à chacune des trois phases de la bataille, une double progression. Ils sont d'abord de plus en plus faibles. De douze mille tués environ (« à peu près six mille hommes de chaque côté »), on passe ensuite à « neuf ou dix mille » et on arrive enfin à « quelques milliers », ce qui peut faire de trois à six mille (s'il n'y en avait que deux mille ou deux mille cinq cents, cela ne ferait pas quelques milliers, et s'il y en avait sept ou huit mille, on aurait un chiffre trop proche de celui des pertes causées par la mousqueterie et la décroissance de la courbe s'estomperait). Les chiffres sont aussi de plus en plus imprécis. Les pertes causées par le canon sont évaluées avec une assez grande précision, à quelques centaines de tués près tout au plus (« à peu près six mille hommes »). Les pertes causées par la mousqueterie ne sont plus évaluées qu'à mille hommes près (« environ neuf à dix mille coquins »). Avec les pertes causées par le corps à corps à la baïonnette, la marge d'erreur est environ de trois mille. Tout cela est fort logique. Il est tout à fait normal que les chiffres des pertes soient de plus en plus faibles. Outre que plus il y a de soldats qui sont déjà morts, et moins il y en a qui peuvent encore être tués, les moyens employés successivement dans les trois phases de la bataille expliquent suffisamment que le rendement aille en diminuant. Il est tout à fait normal aussi que, la situation devenant de plus en plus confuse au fur et à mesure du déroulement de la bataille, les états-majors des deux armées aient de plus en plus de mal à évaluer exactement le nombre des tués et qu'ainsi les chiffres soient de moins en moins précis.
Mais, quand on veut faire le total des pertes subies par les deux armées, on n'arrive pas tout à fait au chiffre que donne Voltaire : une trentaine de mille. Faisons les comptes : douze mille pour les canons, neuf à dix mille pour la mousqueterie, trois à six mille pour la baïonnette, cela fait un total qui varie entre vingt-quatre et vingt-huit mille morts. Il manque donc quelques milliers d'hommes. A l'évidence, au moment du bilan, Voltaire n'a pas pris la peine de faire vraiment le calcul. Il s'est rendu compte qu'il dépassait nettement les vingt mille et il a arrondi à trente mille pour avoir un meilleur score. S'il avait pris le temps de faire les comptes, il lui aurait été facile de corriger ses chiffres pour justifier le total auquel il voulait arriver. Il lui aurait suffi, par exemple, de porter à huit mille les « six mille hommes de chaque côté » tués par la canonnade pour arriver à un total variant entre vingt-huit et trente-deux mille morts, qu'il aurait donc très bien pu évaluer globalement à une trentaine de mille. Mais, après avoir évoqué les horreurs de la guerre telles qu'on peut les voir sur un champ de bataille, il ne pensait déjà plus qu'à évoquer celles, peut-être plus atroces encore, dont les victimes sont les populations civiles.
Comme on le sait, la bataille finie, Candide décide de chercher un en droit plus propice pour réfléchir sereinement à l'événement auquel il vient d'assister et qui lui paraît, à première vue, se concilier assez mal avec la philosophie optimiste que lui a enseignée Pangloss. Il fuit donc le champ de bataille et arrive dans un village Abare que les Bulgares ont brûlé, après en avoir massacré la population. Le spectacle qu'il découvre alors ne peut, bien sûr, qu'accroître encore sa perplexité : « Ici des vieillards criblés de coups regardaient mourir leurs femmes égorgées qui tenaient leurs enfants à leurs mamelles sanglantes; là des filles éventrées, après avoir assouvi les besoins naturels de quelques héros, rendaient les derniers soupirs; d'autres à demi brûlées criaient qu'on achevât de leur donner la mort. Des cervelles étaient répandues sur la terre à côté de bras et de jambes coupés ». Très volontairement, Voltaire nous brosse ici le tableau le plus conventionnel qu'on puisse imaginer. Comme le note M. Pierre Pouget, « pas plus que dans le tableau de la bataille, Voltaire ne s'adresse ici à notre imagination ni à notre sensibilité. II ne vise pas à nous faire frémir par la peinture réaliste de scènes d'horreur. II coule beaucoup de sang, mais il coule "fort loin", comme dit Valéry à propos des Lettres Persanes [5]». Il est certes impossible de s'y croire ; on se croirait plutôt au Grand Guignol. Bien entendu, en nous présentant un tableau aussi caricatural, Voltaire n'entend pas du tout nous suggérer que la réalité n'est heureusement jamais aussi horrible, et de fait, même si c'est d'une manière bouffonne, après nous avoir donné une bataille type, il nous donne le massacre type d'une population civile par des soldats qui n'oublient jamais de violer les filles avant de les tuer.
Mais, si le schématisme de ce tableau est tout à fait délibéré, on y trouve pourtant une incongruité dont Voltaire n'a sans doute pas eu conscience et que, d'ailleurs, ni M. Pouget ni, à ma connaissance, aucun autre commentateur ne semblent avoir aperçue, à moins qu'ils n'aient pas cru bon de la relever. Elle me paraît cependant mériter d'être signalée, mais je laisse au lecteur le soin d'en juger. Voltaire nous propose au début une transposition aussi grinçante que sanglante d'une scène tout à fait classique et qui, mieux que toute autre peut-être, symbolise le bonheur familial, celle où la jeune mère allaite son enfant sous le regard attendri du père. Par un hasard cruel, derrière lequel Madame de Staël ne manquerait pas de reconnaître la « gaieté infernale » de l'auteur de Candide, les soldats bulgares ont fait irruption dans le village abare au moment précis où toutes les femmes ayant un enfant au sein étaient en train d'allaiter sous les yeux de leur maris, et ces scènes de bonheur se sont brusquement muées en scènes d'horreur. Les maris, bien que « criblés de coups », respirent encore et assistent horrifiés à la lente agonie de leurs femmes « égorgées » qui rassemblent leurs dernières forces pour tenir le plus longtemps possible leur enfant contre leur sein afin de lui permettre de prendre jusqu'au bout sa dernière tétée. Car, Voltaire n'ayant pas dit que les enfants au sein avaient été égorgés ou embrochés par les soldats bulgares, il y a tout lieu de penser qu'ils sont sains et saufs. Mais hélas ! la tétée qu'ils sont en train de prendre, risque fort d'être la dernière. Tous ceux qui, comme moi, goûtent profondément le comique involontaire des tableaux mélodramatiques de Greuze, regretteront vivement qu'il ne nous ait pas laissé une toile illustrant la phrase de Candide. Nous aurions eu probablement, avec La Dernière Tétée, un tableau tout à fait désopilant. Cela dit, si l'on voyait sur un tableau un vieillard à côté d'une femme en train d'allaiter, on n'imaginerait guère qu'ils sont mari et femme. Certes, il arrive que des vieillards se marient ou se remarient avec des femmes encore jeunes et qu'ils en aient des enfants. C'est tout de même un fait très exceptionnel. Admettons qu'on puisse trouver, dans un village, un vieillard qui soit dans ce cas; admettons même qu'on puisse en trouver deux. Mais l'indéfini employé par Voltaire indique qu'il yen a un certain nombre et le balancement de la construction ( « Ici des vieillards […] ; là des filles […] ; d'autres […] ») suggère que, parmi, toutes les scènes d'horreur qui s'offraient aux yeux de Candide, il n'a voulu retenir que les plus banales. II est donc permis de s'étonner que, dans ces scènes de famille, le rôle des pères soit tenu par des vieillards.
S'il y a là une évidente incongruité, il est pourtant assez facile de comprendre comment, dans la chaleur de l'inspiration, elle est venue sous la plume de Voltaire. Les Abares étant en guerre contre les Bulgares, tous les hommes susceptibles de porter les armes sont partis à l'armée. Beaucoup d'entre eux ont sans doute été tués pendant la bataille qui vient d'avoir lieu, et ceux qui en ont réchappé risquent fort d'être tués à la suivante. II ne reste alors, dans les villages, que des vieillards, des femmes et des enfants. Voltaire a donc voulu les rassembler dans un même tableau de famille et il s'est dit que, pour ce faire, rien ne convenait mieux que la scène aussi traditionnelle qu'attendrissante de la mère allaitant sous le regard du père. Il a ainsi été amené à faire jouer aux vieillards le rôle des pères, oubliant que, quand les hommes sont à la guerre, les pères aussi sont à la guerre. Il serait donc beaucoup plus normal que ces vieillards « criblés de coups » regardent mourir, non leurs femmes, mais leurs filles ou leurs brus, et que ces nourrissons soient leurs petits-enfants.
Il se peut, d'ailleurs, mais nous ne le saurons jamais, que Voltaire se soit rendu compte après coup de son inadvertance et qu'il ait songé à la réparer. Il lui aurait suffi, pour cela, de remplacer « femmes » par « filles » et d'écrire : « Ici des vieillards criblés de coups regardaient mourir leurs filles égorgées…  ». Mais cette solution avait un triple inconvénient. Tout d'abord, elle faisait disparaître le mot « femmes  » remplacé par « filles ». Certes, il n'y avait que le mot qui changeait (des filles de vieillards qui allaitent leurs enfants sont assurément des femmes). Toujours est-il qu'on ne trouvait plus, réunis dans une même phrase, ces trois mots de « vieillards », de « femmes » et d' « enfants », qui, employés ensemble, évoquent traditionnellement les populations civiles, et, plus généralement, les êtres faibles et sans défense, à qui, dans une société civilisée, on doit, en priorité, aide et protection, ce qu'ignorent, de toute évidence, les soldats bulgares. Ensuite, remplacer « femmes » par « filles  » aurait créé une répétition fâcheuse puisque le mot « filles » se trouvait déjà au début de la phrase suivante (« là des filles éventrées… »). Enfin cette correction amenait Voltaire à renoncer à l'excellente trouvaille qui consistait à reprendre le cliché du père regardant sa femme allaiter son enfant pour en proposer une parodie sinistrement bouffonne. Si donc, en relisant cette phrase, il a pris conscience de l'incongruité qui s'y trouvait, il a dû bien vite décider de passer outre, en se disant que le lecteur, emporté par l'alacrité du récit, ne s'en apercevrait sans doute pas et que, dans le cas contraire, il n'en serait guère gêné et saurait se l'expliquer.
J'en suis tout à fait conscient, les deux petites incongruités que je viens de relever, sont assurément des vétilles (la première plus encore que la seconde) et certains penseront peut-être qu'il était inutile de leur consacrer un article. Je crois pourtant que, s'agissant d'un des passages les plus célèbres d'un des plus grands chefs-d'œuvre de notre littérature, on ne saurait craindre d'être trop pointilleux. Les plus grands textes sont aussi ceux qui ont droit à l'attention la plus vigilante et au regard le plus exigeant, surtout quand leurs auteurs se sont signalés autant que Voltaire par l'exceptionnelle vigueur d'un esprit critique toujours en alerte.


 

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NOTES :

[1] Voir, dans 1'lntroduction de son édition critique de Candide (Nizet, 1959), les pages 25 à 46 (« La Rédaction de Candide»)

[2] Essai sur « Candide », Droz, 1967, p. 17.

[3] Le dernier en date est M. André Magnan dans son récent et très intéressant petit Candide (P.U.F., collection « Etudes littéraires », voir pp. 33-34).

[4] On peut estimer, en effet, nous allons le voir, que la baïonnette a fait de trois à six mille morts.

[5] L'Explication française au baccalauréat, Hachette. 1952. p. 78.

 

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