Assez décodé !
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....................Avant-propos

 

J'avais imprudemment annoncé en présentant le quatrième volume de mes Explications littéraires que ce se serait le dernier. Et je crains en publiant ce cinquième volume que le lecteur ne se dise que j'aurais effectivement mieux fait de m'abstenir. Car je suis conscient que ce nouveau volume se ressent des effets de l'âge et de la maladie. Il est donc fort probable qu'il sera, lui, vraiment le dernier, mais, par prudence, j'éviterai de l'affirmer.
Je ne reviendrai pas une nouvelle fois sur les mérites d'un exercice que j'ai beaucoup pratiqué et qui a toujours constitué la base de mon enseignement. La conception que j'en ai n'a assurément rien d'original et ne devrait guère, à première vue, susciter de contestation. Mais, ce n'est pourtant pas le cas, et beaucoup la considèrent comme tout à fait ringarde et rétrograde. J'ai, d'ailleurs, toujours été regardé, par les tenants de la « nouvelle critique » et des nouvelles méthodes d'étude des textes, comme un représentant de la critique la plus traditionnelle, la plus conservatrice, voire la plus réactionnaire. Je ne me suis pourtant jamais privé de critiquer, et parfois très vivement, les travaux des maîtres de la Sorbonne lorsqu'il y avait lieu de le faire, notamment ceux de mon ancien directeur de thèse, Jacques Truchet, qui n'appréciait pas du tout mes critiques : il me faisait des scènes, qui me faisaient rire, ce qu'il appréciait encore moins. Je noterai en passant que les universitaires qui affectaient de me considérer comme un traditionaliste borné, se gardaient bien quant à eux de s'en prendre nommément aux tenants de la critique traditionnelle. Ils pensaient trop à leur carrière pour prendre ce risque. À l'instar de Raymond Picard, que des journalistes ignorants et stupides, comme Jean-Jacques Brochier, affectaient pourtant de ranger parmi les tenants les plus bornés de la critique biographique [1], j'ai, de même, toujours pris mes distances avec celle-ci, à laquelle la critique traditionnelle accordait généralement la plus grande importance. J'ai toujours considéré, en effet, que les œuvres d'un véritable écrivain se suffisaient à elles-mêmes, les informations qu'il est parfois nécessaires d'avoir sur la vie de l'auteur pour comprendre ses œuvres, nous étant alors données par l'auteur lui-même.
Mais revenons à ma conception de l'explication de texte. Elle n'est en rien novatrice, il est vrai. Non seulement je n'ai jamais prétendu apporter de nouvelles recettes pour expliquer les textes, mais je n'ai, pour ce faire, jamais eu de véritable méthode, à moins d'appeler « méthode » le fait d'apprendre par cœur les textes et de les ruminer longuement. Je me suis toujours contenté de me demander naïvement ce que l'auteur avait voulu dire et de chercher à comprendre comment il s'y était pris pour le dire le mieux possible. Je suis persuadé que tous les prétendus outils que la linguistique et la stylistique nous proposent ou plutôt veulent nous imposer, ne servent strictement à rien, sinon à masquer la paresse ou l'incapacité de ceux qui y ont recours. Rien d'étonnant, par conséquent, si ma « méthode » les irrite profondément. Cette irritation s'exprime rarement par écrit, non que mes adversaires aient jamais craint de nuire par là à leur carrière (je n'ai jamais été en situation de nuire à la carrière de qui que ce soit [2]), mais tout simplement parce qu'ils pensent qu'il vaut mieux ne pas parler du tout de moi, pour éviter qu'on ne me lise.
Madame Claude Debon a pourtant pris ce risque dans un article intitulé :« L'analyse du poème aujourd'hui : l'exemple des “Femmes” d'Apollinaire » paru dans un recueil de mélanges en hommage à Léon Somville [3]. Le titre du recueil, Le sens à venir, laisse déjà songeur. Est-ce vraiment la peine d'ouvrir un livre qui nous annonce d'emblée que ceux qui aiment trouver un véritable sens à ce qu'ils lisent, devront repasser. Peut-être annonce-t-il la publication ultérieure d'un nouveau recueil en préparation intitulé cette fois Le sens est arrivé. Mais rien n'est moins sûr. L'arrivée du sens est sans doute renvoyée à la fin des temps. Ce titre ridicule est bien dans l'air du temps. Tous les esprits éclairés savent, depuis Roland Barthes [4], que le sens n'est jamais là : il est toujours ailleurs, mais on ne sait jamais vraiment où. Il joue à cache-cache : il se dérobe sans cesse.
Madame Debon partage certainement ce point de vue. Le seul titre de son article, « L'analyse du poème aujourd'hui », semble déjà l'indiquer. Si elle veut faire le point sur l'analyse du poème aujourd'hui c'est, bien sûr, pour l'opposer à l'analyse du poème hier, dont je suis, selon elle, un représentant attardé, et qu'elle juge complètement dépassée. Mais si l'analyse du poème hier est rendue totalement anachronique par l'analyse du poème aujourd'hui, celle-ci le sera par l'analyse du poème demain qui le sera elle-même par l'analyse du poème après-demain. On peut donc se demander, dans ces conditions, s'il ne vaut pas mieux renoncer à parler de la poésie, voire de la littérature en général. C'est, en tout cas, ce que madame Debon et ses amis, auraient, sans doute, de mieux à faire.
L'article de madame Debon a pour origine, nous dit-elle « son séminaire de méthodologie en poésie moderne » et « la rencontre-choc avec une récente explication de texte des « Femmes» proposée par René Pommier [5]». Elle ne s'attendait pas à une « lecture » aussi archaïque et aussi obtuse. Naïvement je m'attendais, moi, à ce que, donc, madame Debon reprît mon analyse du poème vers par vers, en montrant à chaque fois que je l'avais mal compris et en en rétablissant le véritable sens. C'est ce que je fais moi même lorsque je réfute une interprétation aberrante. C'est ce que j'ai fait, par exemple, lorsque j'ai réfuté l'explication ubuesque que madame Anne Ubersfeld nous avait proposée du poème des Contemplations, « Aux Feuillantines » [6]. J'aurais été d'autant plus intéressé de connaître l'interprétation de madame Debon que je ne suis aucunement un spécialiste d'Apollinaire, auquel elle s'est, elle, entièrement consacrée [7]. Malheureusement elle n'a pas daigné nous livrer sa « lecture » du poème. Mais, si j'ai été déçu, je n'ai pas été vraiment surpris. Les gens qui, comme madame Debon, traitent très savamment de la « méthodologie » de l'explication de texte, daignent rarement s'abaisser à mettre concrètement en application leurs doctes principes.
Mais ils n'aiment pas du tout que l'on pratique l'explication de texte sans faire appel à eux. C'est, bien sûr, la première chose que madame Debon me reproche. Au début de son article, elle évoque « les mutations spectaculaires » de la critique « dans les années soixante » et « les méthodes mises en œuvre explicitement (linguistique et stylistiques structurales, psychanalyse, textanalyse, anthropologie structurale, histoire littéraire avec ses variantes modernes comme l'intertextualité, etc. [8]» Ces méthodes, je n'en fais aucun cas. Madame Debon l'a fort bien compris et elle n'en revient pas : « Il reste pourtant aujourd'hui des critiques qui se comportent comme si toutes ces avancées dans l'analyse des poèmes n'avaient pas existé [9]».
Je suis, selon elle, l'exemple même de ces critiques. Mais, si je ne tiens, en effet, aucun compte de ces méthodes c'est que, loin de les considérer comme des « avancées », je n'y vois que des impasses. Loin de permettre d'aller plus loin dans l'analyse des textes, elles offrent les moyens de s'en dispenser. Elles semblent avoir été inventées tout exprès pour pouvoir parler savamment des textes sans avoir à prendre la peine de les regarder de près. C'est en tout cas comme cela que les étudiants s'en servent. Ils cherchent à repérer des figures de style et à relever des champs lexicaux avant de se demander si le texte a un sens et lequel. Et une fois qu'ils en ont trouvé suffisamment, ils croient pouvoir mettre un point final à leur copie, sans avoir vraiment commencé à expliquer le texte.
Certains étudiants pourtant ne se laissent pas impressionner par le jargon des sémioticiens et il semble même qu'ils soient de plus en plus nombreux. J'ai, en tout cas, de plus en plus souvent la grande satisfaction de recevoir des e-mails d'étudiants ou de jeunes professeurs qui me disent avoir été complètement dégoûtés des études littéraires par l'enseignement qu'ils avaient reçus à l'Université, que les livres d'Anne Ubersfeld, de Georges Molinié et de leurs semblables les avaient profondément rebutés et qui me remercient vivement de leur avoir permis de reprendre courage et de comprendre qu'ils pouvaient très bien étudier la littérature et l'enseigner sans avoir recours aux prétendus outils qu'on leur avait présentés comme indispensables. On croit apercevoir enfin le bout du tunnel et l'on peut espérer que le règne des cuistres, qui dure depuis plus de cinquante ans, va bientôt prendre fin.
 Après avoir ainsi souligné le caractère, selon elle, compétemment anachronique de ma méthode, madame Debon dénonce l'« illusion d'exhaustivité » dont je serais la victime, mon « idéal, non formulé dans ces termes », étant de prétendre « tout dire sur le poème [10]». Madame Debon a raison : tel est bien mon idéal et je suis même tout à fait prêt à le formuler « dans ces termes », à la condition toutefois d'ajouter une précision essentielle. Je pense, en effet, qu'il faut chercher à tout dire sur le poème, mais seulement ce qu'il y a vraiment à dire. Car, et c'est là ce qui me sépare de madame Debon et qui lui fait considérer que je suis victime de l' « illusion d'exhaustivité », je ne vois nullement un poème, ou tout autre texte littéraire, comme une sorte de puits sans fond duquel on pourrait indéfiniment tirer des choses nouvelles. Mais j'ai déjà traité ailleurs de la prétendue pluralité du sens et je renvoie le lecteur à ce que j'en ai dit [11].
Madame Debon me reproche ensuite une autre « revendication, qui, selon elle, met en complète contradiction avec moi-même : « Mais le critique a une autre revendication : celle de ne pas masquer sa personnalité, de façon que “l'homme apparaisse derrière le critique”, au nom d'une liberté de l'explication. On est alors dans le genre de l'essai, difficilement conciliable avec la visée pédagogique du recueil : d'un côté un “exercice scolaire”, de l'autre une subjectivité qui s'affirmer. Ce que propose René Pommier est donc à la fois normatif, mais à contre-courant des analyses contemporaines de la poésie, et subjectif, réintroduisant ainsi dans l'approche du texte une dimension qui, pour n'être pas absente par impossibilité de nature, n'était plus ouvertement revendiquée comme apport critique [12]».
Madame Debon est toute contente, car elle croit m'avoir pris en flagrant délit de contradiction. Mais elle m'a mal compris ou plutôt elle n'a pas voulu me comprendre. Si j'ai, en effet, revendiqué la liberté pour le critique de laisser parfois transparaître sa subjectivité en se permettant quelques remarques personnelles, je n'ai, bien sûr, jamais aucunement prétendu qu'elles constituaient un « apport critique ». Je n'ai jamais prétendu qu'elles faisaient partie de l'explication proprement dite. Mes étudiants d'ailleurs, plus perspicaces que madame Debon, ne s'y trompaient pas. Quand je me permettais une remarque volontairement incongrue, ils riaient [13], mais ils s'arrêtaient un instant de prendre des notes. 
En publiant mes Explications littéraires, j'ai certes ! voulu m'adresser aux étudiants et aux enseignants. Mais j'ai voulu aussi m'adresser à tous les honnêtes gens qui s'intéressent à la littérature sans avoir d'examens à passer ou de cours à préparer. J'ai donc évité d'adopter un ton scolaire pour pratiquer un style parfois très littéraire comme dans mon explication du dernier paragraphe des Mémoires d'Outre-Tombe [14]. Il m'est même arrivé de pousser très loin la liberté de ton, notamment lorsque j'ai expliqué le passage des Tragiques dans lequel Agrippa d'Aubigné évoque la Résurrection. C'est, je l'avoue, une explication franchement bouffonne qui se situe dans la lignée des textes de Fontenelle et de Voltaire sur le sujet [15]. Cela reste pourtant une explication de texte puisque, non content de faire toutes les remarques nécessaires à une bonne analyse de ces vers, j'ai fait des observations qui, de l'aveu même de spécialistes d'Agrippa d'Aubigné, n'avaient encore jamais été faites, touchant notamment les modalités particulières dont la Résurrection s'opérait pour les martyrs.
Si madame Debon désapprouve, en général, le fait de se livrer, à l'occasion d'une explication de texte, à des remarques qui, il est vrai, ne s'imposent pas, elle déplore franchement celles que je me permets en commentant le poème des « Femmes ». Ces remarques témoignent, selon elle, d'une « imagination singulièrement matérialiste […] épaissement concrète [qui] ne craint pas les clichés les moins élégants à tous égards [16]». Le « sommet » de la vulgarité est atteint, selon elle, avec « l'explication du “enfin” de “Gertrude et son voisin Martin enfin s'épousent” » et madame Debon cite le commentaire assurément trivial que ce vers m'a inspiré : « S'il se sont mis à coucher ensemble, c'est vraisemblablement parce que c'était commode : ils sont voisins, et le soir après avoir fini de traire ses vaches, Martin n'a que quelques pas à faire pour aller tripoter les tétons teutoniques de la grosse Gertrude »
Je ne prétends certes ! pas que c'est une plaisanterie très raffinée, et l'on peut, bien sûr, s'en dispenser pour expliquer ce vers. On ne peut, en revanche, se dispenser de relever le caractère lourd de sous-entendus de cet « enfin ». Mais, si ma plaisanterie a choqué madame Debon, elle aurait sans doute amusé Apollinaire. Car elle est de la même veine que certains des vers de celui qui nous dit dans la « Chanson du Mal-Aimé »:
Et moi j'ai le cœur aussi gros
Qu'un cul de dame damascène
Nul doute que madame Debon ne juge ces deux vers bien peu élégants, même si elle ne l'avouera jamais. En tout cas, on comprend mal qu'ayant le goût si délicat, elle ait choisi de se consacrer à l'auteur des Onze Mille Verges, livre que, pour ma part, je n'ai pas lu : si grossièrement matérialiste que puisse être mon imagination, le titre ne m'a pas attiré. 
Madame Debon me reproche ensuite de relever deux petites incongruités et de remarquer que le travail d'Apollinaire est rarement impeccable. La première de ces petites incongruités concerne le vers :

Le sacristain sourd et boiteux est moribond

J'ai cru devoir faire remarquer, en effet que la femme qui annonce que « le sacristain […] est moribond » n'a aucune raison de rappeler qu'il est sourd et boiteux, puisque les autres femmes le savent aussi bien qu'elle depuis longtemps. Madame Debon juge cette remarque tout à fait sotte : j'aurais dû comprendre, en effet, que « l'élément surprenant, en l'occurrence “sourd et boiteux”, loin d'être une faiblesse, fait partie d'un système nouveau à découvrir ». Ce « système nouveau, » on s'attend donc à ce que madame Debon s'empresse de nous le faire découvrir. Il n'en sera rien. Nous ne saurons jamais en quoi il consiste. Madame Debon n'en dira pas un mot. Comment alors ne pas se dire alors qu'elle se fout du monde ?
La seconde de ces petites incongruités concerne le dernier vers :

Les femmes se signaient dans la nuit indécise

Il fait évidemment écho au premier :

Dans la maison du vigneron les femmes cousent.

Il est donc difficile de supposer qu'Apollinaire puisse évoquer maintenant non pas les femmes qui sont dans la maison du vigneron mais d'autres femmes, celles qui au dehors passent devant les fenêtres. Comment expliquer alors que les femmes soient « dans la nuit indécise »? On pourrait, bien sûr, supposer qu'elles n'ont pas allumé leurs lampes, mais ce serait un peu étonnant puisqu'elles sont occupées à coudre. Heureusement, grâce à madame Debon, nous n'avons plus besoin de nous poser de questions. Elle nous fournit la solution : « Oui, M. Pommier, qu'elles aient ou non allumé la lampe, qu'elles aient ou non posé leurs aiguilles, les femmes sont “dans la nuit indécise” car elles sont dans un autre espace, celui auquel le poème seul nous a donné accès, et cette nuit est celle de la poésie, qui ne sait si elle est noire ou blanche mais qui se souvient d'un “tremblement” qui a traversé ce soit d'hiver [17]». Tout s'explique maintenant, tout devient lumineux : les femmes sont dans la nuit de la poésie et celle-ci se souvient d'un tremblement. Nous voilà parfaitement éclairés. Madame Debon, mille mercis.
Si j'ai cru devoir relever ces deux petites incongruités, qui, je l'avoue, ne sont guère gênantes, c'est d'abord parce que, contrairement à madame Debon, je cherche toujours à être aussi précis et exhaustif que possible. C'est aussi parce que je considère que le travail du critique ne consiste pas seulement à mettre en valeur les mérites d'une œuvre, mais aussi à en relever les imperfections et les ratés. Et, sauf s'il s'agit d'un texte très court, il y en a toujours, et particulièrement chez les poètes, même chez les plus grands. Sans parler de Victor Hugo, ou, cas extrême, de Paul Claudel chez qui les trouvailles les plus géniales alternent avec les marques du gâtisme le plus affligeant, on peut en relever même chez Baudelaire qui est pourtant un perfectionniste. Mais les tenants de la nouvelle critique refusent généralement d'admettre qu'une œuvre puisse comporter des faiblesses, tout pour eux dans un texte littéraire étant également « signifiant » et madame Debon partage sans doute ce point de vue.
Mais, si j'ai relevé ces petites incongruités, ce n'est aucunement, comme madame Debon affecte de le croire, parce que je suis attaché à des canons complètement dépassés. Voici, en effet, ce qu'elle écrit : « Le jugement selon lequel un poème est bon ou mauvais selon qu'il respecte ou non des canons a priori antérieurs est si éloigné de l'idée que nous nous faisons de la poésie en général et de la poésie moderne en particulier que l'on reste stupéfait. La grande revendication des poètes, principalement depuis Apollinaire, consiste à être avant tout des créateurs ne se référant pas à des modèles antérieurs [18]». N'en déplaise à madame Debon, la cohérence et la vraisemblance ne sont pas des « canons a priori antérieurs » et donc susceptibles d'être dépassés : ce sont des exigences qui valent pour tous les temps et qui survivent aux modes. Des invraisemblances, des contradictions, des absurdités restent des invraisemblances, des contradictions et des absurdités quelles que soient les modes, quels que soient les canons propres à une époque. 
À défaut de reprendre vers par vers mon analyse du poème et de substituer à chaque fois ses propres explications aux miennes pour nous expliquer de manière précise en quoi je n'avais cessé de me fourvoyer, madame Debon aurait pu, du moins, nous proposer une interprétation générale du poème pour remplacer la mienne et prouver qu'elle ne valait rien. Mais, là encore, nous resterons sur notre faim. Madame Debon me reproche de me livrer à une « réduction prosaïque [19]» du poème. J'étais donc très curieux de découvrir quelle signification non prosaïque madame Debon parvenait à donner aux propos qu'échangent les femmes et qui constituent la plus grande partie du poème (23 vers sur 36). Car, si mon explication peut paraître bien prosaïque, c'est d'abord parce que les propos des « femmes » le sont au plus haut point. Il n'est pas très fréquent, en effet, de tomber, dans un poème, sur des vers tels que :

Apporte le café le beurre et les tartines
La marmelade le saindoux un pot de lait

Il manque, il est vrai, un morceau de boudin, mais, même sans boudin, il est permis d'estimer que nous sommes en plein prosaïsme. Cela dit, je ne me suis pas contenté de relever toutes les notations prosaïques que renferme le poème : j'en ai dégagé la justification et montré le sens, sans pour autant avoir eu le moins du monde le sentiment d'avoir fait une découverte. Car c'est par opposition à l'agonie et la mort du sacristain que ces évocations de la vie quotidienne dans ce qu'elle a de plus banal prennent toute leur signification. C'est par opposition à l'agonie et à la mort du sacristain que la « tranche de vie » que nous offrent les propos des femmes retient notre intérêt. Apollinaire a su créer ainsi tout au long du poème un contraste volontairement grinçant qui assure sa réussite. C'est ce perpétuel contrepoint qui donne aux propos des femmes une résonance inattendue en même temps qu'il fait ressortir le triste sort du sacristain, comme je l'ai souligné dans les dernière lignes de ma conclusion : « L'agonie et la mort du sacristain accusent encore un peu plus le caractère prosaïque et quotidien des propos des femmes. Et les propos des femmes, par leur banalité journalière, par le fait qu'ils évoquent, sinon tout ce qui fait la vie, du moins ses aspects les plus constants et les plus communs (la nourriture, les tâches domestiques, le mariage et l'amour) soulignent par contraste le sort du sacristain et l'infinie tristesse d'une existence qui s'éteint, comme elle a été vécue, dans l'indifférence et la solitude [20]»
Mais cette interprétation suscite l'ironie très méprisante de madame Debon : « Cette “tranche de vie” passée sous la toise des modèles antérieures débouche sur une philosophie déjà évoquée par R. Faurisson : la vie continue malgré la mort. “Ainsi va la vie !” Acquisition précieuse, on le voit, sur le plan de la connaissance, que celle d'un des clichés les plus répandus de la terre [21]». Quand on lit ces lignes, on se dit que madame Debon passe les bornes de la mauvaise foi, à moins, laissons-lui le bénéfice du doute, que ce ne soit celles de la sottise. Certes ! « sur le plan de la connaissance », j'avoue très volontiers que ce poème ne nous apprend rien. Mais, puisque madame Debon n'est apparemment pas de cet avis, la moindre des choses aurait été qu'elle daignât prendre la peine de nous dire quelle « acquisition précieuse » ce poème avait bien pu lui apporter. Puisqu'elle ne l'a pas fait, son appréciation dédaigneuse ne mérite qu'un haussement d'épaules. Elle n'a assurément pas tort de penser que la « philosophie » que mon interprétation dégage de ce poème n'est rien d'autre qu' « un des clichés les plus répandus de la terre ». Mais c'est le cas de quasiment tous les poèmes, à commencer par les plus beaux et les plus célèbres. Madame Debon le sait fort bien, elle ne peut pas ne pas le savoir. Elle prend donc ses lecteurs pour de parfaits crétins.
Mais, pour conclure sur une note plus aimable, le polémiste invétéré que je suis, prenant toujours beaucoup de plaisir à faire enrager les imbéciles, remercie vivement madame Debon de lui avoir prouvé qu'il avait, une fois de plus, pleinement atteint son objectif.


 

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NOTES :

[1] Certes, Raymond Picard a écrit une thèse purement biographique (La Carrière de Racine, Gallimard). Certes, cette thèse n'éclaire en rien les tragédies de Racine, mais Raymond Picard en était pleinement conscient. C'est contre son gré qu'il a dû se résoudre à écrire une thèse biographique et il en avait conçu, il me l'a dit, une assez grande amertume. Il s'est, en quelque sorte, vengé, en écrivant, comme il le dit lui-même, une thèse « qui pouvait constituer une excellente machine de guerre contre la critique biographique » puisqu'elle ne laissait « apercevoir aucune relation entrez l'homme dont on retraçait la carrière et les tragédies » (Nouvelle critique ou nouvelle imposture, Jean-Jacques Pauvert, 1967, p. 82, note 1).

[2] Mes adversaires ont tout fait, eux, pour nuire à ma carrière et ils y ont réussi. Largement majoritaires au Conseil National des Universités, ils ont refusé avec obstination de m'inscrire sur la liste de qualification aux fonctions de professeur des universités alors qu'ils y sont inscrit allègrement quantité de gens qui avaient moins de titres que moi, (certains n'étaient même pas agrégés), moins de travaux et moins de lecteurs, (certains n'ont jamais eu d'autres lecteurs que les membres de leur jury de thèse, et encore ceux-ci avaient-ils dû parfois ne la lire qu'en biais). Madame Gisèle Mathieu-Castellani qui présidait une commission, a même estimé dans son rapport non seulement que je n'étais pas digne d'être professeur des universités, mais que j'avais eu bien de la chance d'être nommé à la hors classe des maîtres de conférence. Selon elle je n'aurais même jamais dû être nommé maître de conférences. Elle ignorait que pendant mon service militaire en Algérie, j'avais fait la classe aux enfants. Si elle l'avait su, elle n'aurait pas manqué de dire que l'on n'aurait jamais dû me confier la charge d'apprendre à lire, à écrire et à compter à des enfants. J'y arrivais pourtant très bien.

[3] Le Sens à venir. Création poétique et démarche critique. Hommage à Léon Somville, édité par David Gullentops, Peter Lang, 1995, pp. 147-156.

[4] Voir notamment le fragment intitulé « Le frisson du sens » dans lequel Roland Barthes prône le sens « qui ne se laisse pas “prendre” : il reste fluide, frémissant d'une légère ébullition » (Roland Barthes par Roland Barthes, collection « écrivains de toujours », éditions du Seuil, 1975, p. 101).

[5] Op. cit., p. 147.

[6] Voir Assez décodé ! nouvelle édition, Eurédit, 2005, pp.

[7] Les universitaires qui s'intéressent à leur carrière plus qu'à la littérature, choisissent volontiers de se consacrer entièrement à un seul et même auteur, dont ils font le sujet de leur thèse, et de tous leurs travaux ultérieurs. Ils se font ainsi plus rapidement et plus aisément une place dans le monde universitaire. Ils sont alors invités à tous les colloques et manifestations consacrés à leur auteur et sont cités par tous ceux qui écrivent sur ses œuvres. Et, bien sûr, ils ne manquent pas de les citer eux aussi.

[8] Op. cit., p. 147.

[9] Ibid., p. 149.

[10] Ibidem.

[11] Voir Un marchand de salades qui se prend pour un prince, Roblot, 1986, réédité sous le titre Du « Misanthrope ». De son interprétation et de la prétendue pluralité du sens, Eurédit, 2007.

[12] Op. cit., p. 150.

[13] Je dois l'avouer, même si cet aveu ne fera certainement qu'aggraver mon cas aux yeux de madame Debon, je faisais souvent rire mes étudiants et parfois aux larmes. 

[14] Explications littéraires, première série. nouvelle édition, Eurédit 2005, pp.

[15] Mes plaisanteries sur la Résurrection n'ont pas eu l'heur de plaire à Maurice Laugaa qui a rapporté sur mon dossier devant le Conseil National des Universités et qui n'a pas craint d'en faire état pour prétendre que je n'étais pas digne d'accéder à la fonction de Professeur d'Université. Voilà bien la liberté d'esprit de certains gauchistes !

[16] Op. cit., p. 150.

[17] Ibid., p. 154.

[18] Ibid., p. 151.

[19] Ibid., p. 152.

[20] Op. cit., p. 195.

[21] Op. cit., p. 152.

 

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