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....................MONSIEUR DIAFOIRUS :

 

 

- Monsieur, ce n'est pas parce que je suis son père, mais je puis dire que j'ai sujet d'être content de lui, et que tous ceux qui le voient en parlent comme d'un garçon qui n'a point de méchanceté. Il n'a jamais eu l'imagination bien vive, ni ce feu d'esprit qu'on remarque dans quelques-uns; mais c'est par là que j'ai toujours bien auguré de sa judiciaire, qualité requise pour l'exercice de notre art. Lorsqu'il était petit, il n'a jamais été ce qu'on appelle mièvre et éveillé. On le voyait toujours doux, paisible et taciturne, ne disant jamais mot, et ne jouant jamais à tous ces petits jeux que l'on nomme enfantins. On eut toutes les peines du monde à lui apprendre à lire, et il avait neuf ans qu'il ne connaissait pas encore ses lettres. "Bon, disais-je, en moi-même, les arbres tardifs sont ceux qui produisent les meilleurs fruits; on grave sur le marbre bien plus malaisément que sur le sable; mais les choses y sont conservées bien plus longtemps, et cette lenteur à comprendre, cette pesanteur d'imagination est la marque d'un bon jugement à venir." Lorsque je l'envoyai au collège, il trouva de la peine; mais il se raidissait contre les difficultés et ses régents se louaient toujours à moi de son assiduité et de son travail. Enfin, à force de battre le fer, il en est venu glorieusement à avoir ses licences; et je puis dire sans vanité que depuis deux ans qu'il est sur les bancs, il n'y a point de candidat qui ait fait plus de bruit que lui dans toutes les disputes de notre Ecole. Il s'y est rendu redoutable, et il ne s'y passe point d'acte où il n'aille argumenter à outrance pour la proposition contraire. Il est ferme dans la dispute, fort comme un Turc sur ses principes, ne démord jamais de son opinion et poursuit un raisonnement jusque dans les derniers recoins de la logique. Mais, sur toute chose, ce qui me plaît en lui, et en quoi il suit mon exemple, c'est qu'il s'attache aveuglément aux opinions de nos anciens, et que jamais il n'a voulu comprendre ni écouter les raisons et les expériences des prétendues découvertes de notre siècle touchant la circulation du sang et autres opinions de même farine.

...........................................................Le Malade imaginaire, acte II, scène 5 [1].

 

La grande scène 5 de l'acte II du Malade imaginaire nous fait faire la connaissance des Diafoirus, père et fils, venus chez Argan pour présenter Thomas à son futur beau-père et, accessoirement, à sa future femme. Ils se sont soigneusement préparés à cette visite qui est, pour eux, très importante. Ce mariage, en effet, est tout à fait inespéré : Argan est très riche, et s'il n'avait eu « la maladie des médecins [2]», s'il n'avait voulu à tout prix se faire « un gendre et des alliés médecins [3]», il n'aurait jamais donné sa fille à un médecin [4]. Il importe donc que Thomas fasse la meilleure impression possible. Aussi a-t-il préparé des compliments pour son futur beau-père, sa future belle-mère et sa future femme. C'est très probablement son père qui en a eu l'idée. Peut-être même a-t-il aidé Thomas à les préparer. En tout cas, il les a certainement approuvés. La sottise de ces compliments reflétera donc celle du père en même temps que celle du fils. Thomas a ensuite entrepris de les apprendre par cœur et l'on peut penser que cela n'a pas dû être aisé : interrompu par Béline au début de son compliment, il aura tout à l'heure un trou de mémoire et ne pourra poursuivre. Nul doute que son père ne les lui ait fait réciter bien souvent et qu'en se rendant chez Argan, ils n'aient employé tout le temps du trajet à une ultime révision.

La scène commence par un échange de politesses entre Argan et M. Diafoirus rendu fort comique par le fait qu'ils parlent ensemble, chacun d'eux ne pensant qu'à poursuivre son propos sans se soucier le moins du monde de ce que dit l'autre. Comme dans un duo d'opéra, les deux voix se mêlent et s'enlacent jusqu'à ce qu'enfin, miraculeusement, tous deux arrivent ensemble au bout de leurs couplets. M. Diafoirus se tourne alors vers son fils : « Allons, Thomas, avancez. Faites vos compliments ». Mais, avant de se lancer, Thomas, à qui son père a dû pourtant dire bien des fois qu'il fallait commencer par le futur beau-père, éprouve le besoin de se le faire confirmer : « N'est-ce pas par le père qu'il convient de commencer ? [5]»On le voit donc tout de suite, si Thomas n'a jamais été vraiment enfant (la tirade de son père va nous l'apprendre), il n'en est pas moins resté pourtant profondément infantile. Il apparaît totalement dépendant de son père qui lui dit tout ce qu'il doit faire, comme s'il était un jeune enfant, et dont il sollicite sans cesse l'approbation, avant de faire quelque chose et après l'avoir faite (après avoir récité le compliment d'Argan, il ne va pas manquer de demander : « Cela a-t-il bien été, mon père ? »). Quant au compliment lui-même, sa balourdise aussi épaisse qu'ampoulée nous convainc définitivement que son auteur est un crétin des plus gratinés. Thomas veut faire ensuite le compliment de Béline, mais elle n'est pas là et il s'adresse à Angélique qu'il prend pour sa future belle-mère. Argan lui ayant signalé son erreur et dit que sa femme allait venir, Thomas pose cette question particulièrement stupide : « Attendrai-je, mon père, qu'elle soit venue ? » (on le sent tout disposé à faire le compliment de Béline en l'absence de l'intéressée, car il attache beaucoup plus d'importance au compliment lui-même qu'à celle qui en est l'objet). Sur l'invitation de son père, il adresse alors à Angélique le compliment qui lui est destiné. Ce compliment est aussi grotesque que celui d'Argan, mais quand même il ne l'aurait pas été, quand même il aurait été le mieux tourné du monde, il n'aurait pu effacer l'effet de la gaffe irréparable que Thomas avait faite. Comment pourrait-on jamais faire croire à une jeune fille qu'on est fasciné par son charme, quand on a commencé par la prendre pour sa marâtre ? Il faudrait pour le moins que cette marâtre fût d'une exceptionnelle beauté et qu'elle ait conservé une grande partie de son éclat, mais rien n'indique que ce soit le cas de Béline. Quoi qu'il en soit, Toinette et Cléante feignent ironiquement de s'extasier devant l'éloquence de Thomas, mais leur ironie (comment s'en étonner ?) échappe aux deux Diafoirus ainsi qu'à Argan qui félicite M. Diafoirus : « Vous voyez, monsieur, que tout le monde admire votre fils et je vous trouve bien heureux de vous voir un garçon comme cela ». Monsieur Diafoirus saute alors sur l'occasion de faire le portrait de son fils, un portrait qui, bien sûr, veut être un éloge, pour ne pas dire un panégyrique.

 

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N'en doutons point, ce portrait n'est aucunement improvisé. M. Diafoirus l'a soigneusement préparé comme Thomas a préparé ses compliments dont il doit être le digne complément. Il a évidemment été conçu pour renforcer encore un peu plus, si faire se peut, l'excellente impression que les compliments de Thomas ne pouvaient pas manquer de produire. La première phrase est une sorte d'exorde. On y trouve, après une précaution oratoire (« Ce n'est pas parce que je suis son père »), l'idée générale de la tirade : l'affirmation de la valeur de Thomas que tout le monde reconnaît, à l'instar de son père (« mais je puis dire que j'ai sujet d'être content de lui et que tous ceux qui le voient en parlent comme d'un garçon qui n'a point de méchanceté »). La deuxième phrase (« Il n'a jamais eu… de notre art ») nous révèle quel est le trait essentiel de la personnalité de Thomas (absence d'imagination et d'esprit) sur lequel M. Diafoirus a depuis toujours fondé les plus grands espoirs. M. Diafoirus va ensuite faire un rapide curriculum vitae de Thomas en distinguant quatre étapes. Dans les deux phrases suivantes (« Lorsqu'il était petit… enfantins »), il évoque d'abord la petite enfance, essentiellement marquée, semble-t-il, par la prostration. Deux autres phrases (« On eut toutes les peines du monde… d'un bon jugement à venir ») évoquent ensuite le si difficile, mais par là même si prometteur aux yeux de M. Diafoirus, apprentissage des rudiments. La phrase suivante (« Lorsque je l'envoyai au collège… et de son travail ») évoque les années de collège et le labeur acharné de Thomas que ses piètres résultats ne découragent aucunement. M. Diafoirus en arrive enfin aux études de médecine et leur consacre tout le reste de sa tirade. Deux phrases (« Enfin, à force de battre le fer… de notre Ecole ») évoquent d'abord les brillants succès de Thomas. Et ces succès, les deux dernières phrases de la tirade vont les expliquer par les exceptionnelles qualités de l'étudiant. La première (« Il est ferme… de la logique ») évoque l'entêtement de Thomas, farouchement attaché à ses opinions. La seconde (« mais, sur toute chose… de même farine ») précise la nature de cet entêtement et de ces opinions, en nous révélant l'absolu immobilisme d'un esprit qui ne jure que par les Anciens et qui est résolument fermé à tout progrès et à toute découverte. C'est l'occasion pour M. Diafoirus de redire sa fierté d'avoir un fils si brillant et si digne de lui, et cette dernière phrase, ample et vibrante, prend l'allure d'une péroraison.

Le « Monsieur » par lequel commence la tirade de M. Diafoirus, ne doit pas être confondu avec le banal vocatif dont on se sert pour ponctuer la conversation. Outre qu'il est en tête de la phrase [6], on peut penser qu'il est suivi d'une légère pause. On peut même supposer qu'il est accompagné d'une petite inclinaison de tête, voire d'une révérence, comme l'ont certainement été le « Monsieur » et le « Mademoiselle » par lesquels commençaient les compliments que Thomas a adressés à Argan et à Angélique. Comme Thomas, M. Diafoirus a appris son texte par cœur. Il ne fait aucun effort pour essayer de faire croire qu'il va se laisser aller à des confidences à bâtons rompus et ne cherche aucunement à dissimuler le caractère très concerté de ses propos. On se rend tout de suite compte qu'il va débiter sa récitation comme Thomas vient de débiter les siennes. Certes, quant au style, la tirade de M. Diafoirus est loin d'avoir l'horrible lourdeur des compliments de Thomas avec leurs articulations si appuyées et leurs balancements si pesants. Elle a pourtant un caractère oratoire assez marqué qui apparaît notamment dans la structure de la première phrase (« ce n'est pas parce que…, mais je puis dire que… et que… »), avec ses balancements (il y a deux propositions principales, dont la seconde commande deux complétives, à la seconde desquelles se rattachent deux relatives) et son volume croissant (la seconde partie de la phrase est beaucoup plus longue que la première et, dans cette seconde partie, la seconde complétive est elle-même beaucoup plus longue que la première).

M. Diafoirus commence par une précaution oratoire (« ce n'est pas parce que je suis son père »). Comme beaucoup de parents qui font l'éloge de leur progéniture, il tient à dire que ce n'est point l'affection paternelle qui le fait parler et que l'excellente opinion qu'il a de son fils est fondée sur des raisons tout à fait objectives. Mais cette précaution oratoire va se révéler après coup tout à fait comique parce que parfaitement inutile. Car, si M. Diafoirus a le sentiment que le portrait qu'il va faire de son fils est tellement élogieux qu'il risque fort d'être jugé trop flatteur, c'est une impression bien différente, qu'à l'exception d'Argan dont le jugement est complètement faussé par ses lubies, vont avoir ses auditeurs. Après avoir entendu M. Diafoirus leur révéler avec tant d'insistance et de naïveté à quel point son rejeton avait été peu gâté par la nature, ils ne vont pas manquer de se dire que ce n'était vraiment pas la peine de préciser qu'il n'était pas aveuglé par l'amour paternel. Et, de fait, M. Diafoirus n'a sans doute pas tort, car ce n'est pas d'abord, ce n'est pas vraiment parce qu'il est son père qu'il est si content de Thomas. Toute la tirade, et particulièrement la dernière phrase, va nous le montrer : si M. Diafoirus est si content de Thomas, c'est bien plutôt parce que Thomas est son fils, c'est-à-dire parce qu'il est, comme son père, et peut-être plus encore, étonnamment borné. Mais on peut penser que M. Diafoirus n'aurait pas manqué d'admirer un être d'une aussi rare stupidité, quand bien même il n'aurait pas été son fils. Beaucoup plus que celle du sang, la solidarité qui le lie à son fils est celle de la sottise.

Pour bien prouver qu'il n'est pas prévenu en faveur de son fils, M. Diafoirus croit pouvoir invoquer les témoignages unanimes de « tous ceux qui le voient ». Et il ne ment certainement pas lorsqu'il affirme qu'ils « en parlent comme d'un garçon qui n'a point de méchanceté ». Mais, bien sûr, il se serait bien gardé de rapporter ce propos, s'il en avait compris le véritable sens. Car cette belle unanimité que M. Diafoirus croit pouvoir invoquer en faveur de son fils, est évidemment toute en sa défaveur. M. Diafoirus veut dire qu'il suffit de voir Thomas pour avoir une bonne opinion de lui, et il prouve, ou plutôt il confirmerait, s'il en était besoin, ce que Thomas s'est déjà chargé de prouver lui-même, qu'il suffit de le voir pour être parfaitement convaincu de sa sottise. De plus, M. Diafoirus nous prouve, ou plutôt nous confirme aussi sa propre sottise puisqu'il ne comprend pas un euphémisme qui est pourtant tout à fait classique : dire que quelqu'un n'est pas méchant est un moyen très banal de faire entendre qu'il est borné. Et il nous prouve, en outre, que les autres en sont tout à fait conscients puisqu'ils ne s'exprimeraient évidemment pas de cette façon devant lui, s'ils le croyaient capable de comprendre ce qu'ils veulent dire.

M. Diafoirus nous explique ensuite pourquoi il a toujours su que son fils avait un grand avenir, c'est-à-dire, car, chez lui, le père et le médecin n'ont toujours fait qu'un et il n'a jamais envisagé l'avenir de son fils que d'une seule façon, pourquoi il a toujours su qu'il deviendrait un jour un grand médecin : « Il n'a jamais eu l'imagination bien vive, ni ce feu d'esprit qu'on remarque dans quelques-uns; mais c'est par là que j'ai toujours bien auguré de sa judiciaire, qualité requise dans l'exercice de notre art ». Le moins que l'on puisse dire, c'est que l'éloge de Thomas commence décidément d'une façon bien déconcertante. M. Diafoirus n'en est, bien sûr, aucunement conscient. Non seulement il n'a jamais songé à s'inquiéter d'avoir un fils dépourvu d'imagination et d'esprit, mais c'est le contraire qui n'aurait pas manqué de l'inquiéter. S'il emploie des litotes (« Il n'a jamais eu l'imagination bien vive, ni ce feu d'esprit qu'on remarque dans quelques-uns »), ce n'est pas pour essayer de minimiser les cruelles insuffisances de son rejeton, mais bien plutôt parce qu'il a peur d'avoir l'air de présenter son fils sous un jour trop favorable (s'il disait que son fils ne semble n'avoir jamais eu la moindre parcelle d'imagination ni d'esprit, à coup sûr, pense-t-il, on le croirait aveuglé par l'amour paternel). N'allons donc surtout pas croire que M. Diafoirus hésite à avouer que son fils a toujours paru bien peu doué et qu'il ne le fait qu'avec réticence. Pour lui, l'imagination et l'esprit ne sont pas des dons, ou, si ce sont des dons, ce sont des dons empoisonnés. Moins on en a et mieux cela vaut. M. Diafoirus n'a jamais eu le sentiment que son fils semblait bien mal parti; il ne s'est jamais dit qu'il avait été bien peu gâté par la nature. Bien au contraire, il n'a cessé de se féliciter, il n'a cessé de se réjouir de ce qui aurait inquiété, de ce qui aurait consterné un autre père. M. Diafoirus n'entend aucunement souligner au début les handicaps, les graves déficiences de Thomas, afin de faire mieux ressortir ensuite, par contraste, sa réussite finale. Il entend, au contraire, nous indiquer dès le début que cette réussite était attendue, qu'elle était parfaitement prévisible. La suite de la tirade ne fera que le confirmer, tout ce qu'un autre aurait regardé comme des insuffisances, voire comme des infirmités, l'absence d'imagination et d'esprit, la lenteur, la lourdeur, l'hébétude intellectuelles de Thomas, M. Diafoirus, lui, les a toujours considérés comme ses atouts les plus précieux (« et c'est par là que j'ai toujours… »).

Pour M. Diafoirus, la totale absence de qualités brillantes chez Thomas est le gage, la garantie des qualités les plus solides. A l'imagination, à l'esprit, il préfère de beaucoup la « judiciaire », c'est-à-dire le jugement [7]. Et, pour lui, non seulement l'imagination et l'esprit sont incompatibles avec le jugement, mais leur absence semble être le seul critère qui permette de le reconnaître. M. Diafoirus semble établir entre l'imagination et l'esprit, d'une part, et le jugement, d'autre part, une opposition radicale. Celui-ci semble être inversement proportionnel à ceux-là. On ne peut avoir que peu de jugement quand on a beaucoup d'imagination et d'esprit, et, inversement, on est assuré d'avoir beaucoup de jugement quand on a peu d'imagination et d'esprit, a fortiori quand on n'en a pas du tout. Ce n'est certes pas le lieu, et je ne m'en sens aucunement capable, d'essayer d'établir une théorie générale sur les rapports de l'imagination, de l'esprit et du jugement. Mais on ne prend guère de risque en affirmant que celle de M. Diafoirus est tout à fait inepte. Sans doute peut-il arriver que quelqu'un qui n'a pas beaucoup d'imagination et d'esprit, puisse avoir un bon jugement. Encore faudrait-il, pour pouvoir lui accorder du jugement, qu'il nous ait fourni l'occasion de l'apprécier. Car il serait parfaitement absurde de conclure, comme le fait apparemment M. Diafoirus, que quelqu'un a du jugement pour la seule raison qu'il a peu d'imagination et d'esprit. Contrairement à ce que croit M. Diafoirus, il ne manque pas de gens qui ont à la fois de l'imagination, de l'esprit et du jugement (on peut même penser qu'il n'y a pas d'esprit vraiment digne de ce nom sans jugement) et il ne manque pas de gens, non plus, qui n'ont ni imagination ni esprit ni jugement. C'est le cas des demeurés et précisément on a tout lieu de penser, et le portrait qu'en fait son père ne fait que le confirmer, que Thomas peut être considéré comme tel. Mais sans doute M. Diafoirus a-t-il une conception très particulière du jugement. Son critère semble être strictement professionnel : la « judiciaire », dit-il, est une « qualité requise dans l'exercice de notre art ». En théorie, il a assurément raison de penser qu'un bon médecin doit avoir du jugement, mais, comme la fin de sa tirade nous le révélera, il a une conception de la médecine qui exclut le jugement autant que l'imagination. Le jugement, pour M. Diafoirus, ne se définit que comme la qualité nécessaire pour pouvoir être un bon médecin, mais le bon médecin, tel que le conçoit M. Diafoirus, est un être totalement dépourvu de jugement.

Après avoir ainsi résumé le diagnostic et le pronostic qu'il avait depuis toujours portés sur son fils, M. Diafoirus va nous dire ensuite comment ils ont été pleinement vérifiés, en nous faisant revivre toute l'évolution du cas. En homme méthodique et en médecin scrupuleux, il va commencer quasiment ab ovo et remonter aux tout premiers symptômes. M. Diafoirus fait penser à ces mères d'élèves qui éprouvent toujours le besoin de remonter ju'squ'à la petite enfance de leur rejeton, voire d'évoquer les difficultés de leur accouchement. Notons que Thomas n'a manifestement plus sa mère, car il n'en est question nulle part. Sans doute est-elle morte très tôt, peut-être des suites de l'accouchement (on ne met pas impunément au monde un Thomas Diafoirus) et très probablement victime des soins de son mari [8]. En tout cas, M. Diafoirus, qui n'a pas d'autre enfant [9], semble bien avoir élevé Thomas tout seul (c'est ce qui ressort notamment de cette tirade) et avoir consacré à cette tâche tout le temps qu'il ne donnait pas à la médecine. Mais, nous l'avons dit, chez M. Diafoirus, le père et le médecin n'ont toujours fait qu'un et il n'a jamais pensé à faire de son fils autre chose qu'un médecin. Aussi n'a-t-il cessé de guetter chez Thomas, dès ses plus tendres années, les premiers signes d'une éventuelle vocation médicale. Et très vite, pour ne pas dire tout de suite, le comportement du bébé Thomas a fait naître chez son père les plus grands espoirs que l'enfant Thomas n'a cessé ensuite de confirmer et de renforcer : « Lorsqu'il était petit, il n'a jamais été ce qu'on appelle mièvre et éveillé. On le voyait toujours doux, paisible et taciturne, ne disant jamais mot et ne jouant jamais à tous ces petits jeux que l'on nomme enfantins ».

Les parents, et plus encore les grands parents, se plaignent souvent (mais ils ne manqueraient pas de s'inquiéter s'il en allait autrement) que les enfants sont fatigants. Thomas, lui, n'a assurément jamais fatigué personne. Mutisme, immobilité, prostration, hébétude, le petit Thomas semble n'avoir connu que la vie végétative. Mais M. Diafoirus n'a jamais songé à s'en inquiéter. Bien au contraire. S'il emploie une tournure négative (« Il n'a jamais été ce qu'on appelle mièvre [10] et éveillé »), elle n'a aucunement une valeur de litote. Il ne cherche nullement à masquer l'apathie, à atténuer la léthargie de Thomas. Il veut souligner, au contraire, que « jamais » il n'en est sorti. Il veut souligner que « jamais » il n'a donné le moindre signe de vivacité physique ou intellectuelle. S'il l'avait fait, »ne fût-ce que très occasionnellement, c'est alors que M. Diafoirus se serait inquiété. L'expression « ce qu'on appelle" trahit bien l'éloignement mêlé d'une sorte d'effroi qu'inspirent à M. Diafoirus les enfants vifs et malicieux. L'étrange redondance "ne jouant jamais à tous ces petits jeux que l'on nomme enfantins" (à quoi jouent d'ordinaire les enfants, si ce n'est à des jeux, et à quels jeux, si ce n'est à des jeux enfantins ?) montre de même à quel point le monde des enfants qui jouent, le monde de la vie et du mouvement, est, pour M. Diafoirus, un monde insolite et inquiétant. Loin de l'inquiéter, l'étonnant lymphatisme de Thomas lui a paru très prometteur : rarement, et peut-être jamais, à sa connaissance, une vocation médicale ne s'était ainsi de si bonne heure dessinée aussi nettement. On peut penser, d'ailleurs, que M. Diafoirus n'avait pas attendu la naissance de Thomas pour s'assurer de sa totale apathie. Pendant la grossesse de sa femme, il a dû bien souvent, du moins à partir de trois mois et demi, moment où les enfants commencent d'ordinaire à bouger, coller l'oreille contre son ventre pour bien vérifier qu'il ne bougeait pas. Car, on peut l'affirmer sans risque de se tromper, Thomas n'a jamais bougé dans le ventre de sa mère et il a fallu faire une césarienne pour aller l'y chercher.

Après la petite enfance, M. Diafoirus va évoquer la deuxième étape de la biographie de Thomas : l'apprentissage des rudiments, disons les études primaires. Le moins que l'on puisse dire, c'est que les débuts de Thomas ne semblent guère encourageants : « On eut toutes les peines du monde à lui apprendre à lire, et il avait neuf ans qu'il ne connaissait pas encore ses lettres ». On se dit qu'il est apparemment peu fait pour les études et qu'il ne faudra surtout pas essayer de le pousser et de vouloir à tout prix lui faire faire des études supérieures. Mais ce n'est pas du tout le sentiment de M. Diafoirus. Il a, au contraire, le sentiment que les débuts de Thomas sont étonnamment prometteurs et qu'il est parti pour aller très loin. C'est pourquoi il n'essaie aucunement de farder la vérité et de minimiser les difficultés que Thomas a rencontrées. Il est, au contraire, heureux et fier de les souligner. Il n'a point recours à la litote : il ne dit pas qu'on a eu « un peu de peine »; il dit qu'on a eu « toutes les peines du monde à lui apprendre à lire ». Et c'est sur un ton véritablement triomphal qu'il ajoute  : « et il avait neuf ans qu'il ne connaissait pas encore ses lettres ». Il a le sentiment que son fils a accompli un exploit, qu'il a battu un record qui semblait impossible à battre. Sans doute M. Diafoirus a-t-il étudié la biographie des médecins les plus célèbres de son temps et a-t-il découvert qu'ils avaient tous rencontré des difficultés pour apprendre à lire, que ces difficultés avaient été d'autant plus grandes qu'ils étaient devenus plus célèbres, mais qu'aucun jusqu'ici n'avait mis aussi longtemps que Thomas pour y parvenir.

On ne saurait douter, en tout cas, que, loin de s'en inquiéter, il ne se soit réjoui et félicité des difficultés de Thomas, puisqu'il nous le dit lui-même : "Bon, disais-je en moi-même, les arbres tardifs sont ceux qui portent les meilleurs fruits; on grave sur le marbre bien plus malaisément que sur le sable; mais les choses y sont conservées bien plus longtemps, et cette lenteur à comprendre, cette pesanteur d'imagination est la marque d'un bon jugement à venir". On le sent, M. Diafoirus repense avec émotion aux premières difficultés scolaires de son fils, difficultés qui lui ont paru confirmer pleinement les grandes espérances qu'avait fait naître l'hébétude de ses premiers ans. Il redit avec une gravité attendrie, avec une sorte de recueillement (« Bon, disais-je en moi-même »), les mots mêmes qu'il s'était dit à lui-même à ce moment oh combien émouvant ! où derrière ce que d'autres n'auraient considéré que comme une incurable stupidité, il avait su percevoir les prémisses du plus brillant avenir.

Pour justifier des espérances si mal fondées, M. Diafoirus a naturellement recours à des proverbes ou à des expressions proverbiales. Rien d'étonnant à cela ! Le proverbe, ou le dicton, est chez Molière, comme c'est aussi souvent le cas dans la vie, le mode d'expression privilégié des imbéciles [11]. Une de ses fonctions principales semble, être, en effet, de donner une apparence de rationalité à des sentiments ou à des croyances peu fondés, voire tout à fait irraisonnés et parfois parfaitement absurdes. C'est évidemment le cas ici. Si M. Diafoirus avait raison, ce seraient toujours ceux qui semblent être d'abord les plus mal partis qui iraient finalement le plus loin. Certes, il peut arriver qu'un enfant, après des débuts un peu lents, se réveille un peu tardivement et fasse finalement de brillantes études, comme il peut arriver, inversement, qu'un enfant, après des débuts qui semblaient très prometteurs, s'essouffle progressivement au bout de quelques années et ne fasse finalement que des études assez moyennes. Mais il est difficilement contestable que les dons intellectuels et artistiques se manifestent généralement assez tôt, et parfois même très tôt, surtout quand ils sont éclatants, comme il est difficilement contestable aussi qu'un enfant qui montre une aussi grande « lenteur à comprendre » que Thomas, n'a pas beaucoup de chances de pouvoir faire de brillantes études, pour ne pas dire qu'il n'en a pratiquement aucune. L'expérience montre que les meilleurs étudiants ont généralement été d'abord les meilleurs collégiens et les meilleurs écoliers, et cela est assurément tout à fait logique.

L'absurdité du diagnostic que porte Diafoirus sur les capacités intellectuelles de son rejeton, témoigne, bien sûr, de sa sottise, mais on peut aussi l'expliquer d'une manière plus précise par une espèce de déformation professionnelle. Les médecins de Molière semblent se plaire, en effet, dans leurs diagnostics, à prendre l'exact contre-pied du bon sens et de l'évidence, en décrétant que tout ce qui est communément considéré comme un signe de santé est un signe de maladie, et réciproquement. S'il fallait les en croire, on ne devrait jamais autant s'inquiéter que lorsqu'on se sent en pleine forme. Selon eux, cela ne prouve aucunement que l'on n'est pas malade, mais bien plutôt que l'on est atteint d'une maladie particulièrement insidieuse, d'autant plus pernicieuse qu'elle est mieux cachée. Ainsi, dans Le Médecin malgré lui, lorsque Jacqueline dit à Sganarelle qui, pour des raisons tout à fait extra-médicales, a grande envie de la soigner : « Je me porte le mieux du monde », il lui répond gravement : « Tant pis, Nourrice, tant pis. Cette grande santé est à craindre [12]». De même, lorsque Monsieur de Pourceaugnac objecte aux médecins qui veulent le soigner contre son gré qu'il n'est pas malade, il s'entend répondre : « Mauvais signe, lorsqu'un malade ne sent pas son mal [13]». Inversement, les médecins de Molière ne sont jamais plus rassurants que lorsque la situation semble être plus inquiétante, comme en témoigne ce dialogue entre Sganarelle et Géronte dans Le Médecin malgré lui : « Comment se porte la malade ? - Un peu plus mal depuis votre remède. - Tant mieux : c'est signe qu'il opère. - Oui; mais, en opérant, je crains qu'il ne l'étouffe. - Ne vous mettez pas en peine; j'ai des remèdes qui se moquent de tout, et je l'attends à l'agonie [14]». Ainsi, habitué à poser des diagnostics totalement absurdes lorsqu'il s'agit de la santé du corps, M. Diafoirus fait de même lorsqu'il s'agit de la santé de l'esprit [15]. Tout ce qu'on considère habituellement comme des signes d'intelligence, l'imagination, la vivacité d'esprit, la rapidité à comprendre et à apprendre, est considéré par M. Diafoirus comme des signes de futilité et de superficialité. Inversement la lenteur, la pesanteur, l'apathie, la léthargie intellectuelles sont à ses yeux les marques les plus sûres d'un esprit sérieux et profond, les caractères les plus manifestes de la véritable intelligence.

Mais, dans la mesure où M. Diafoirus considère que l'avenir de son fils n'est et ne peut être que dans la médecine, il n'a pas tort de se féliciter de ce qui désolerait un autre père. Dans une telle perspective, en effet, les graves déficiences de Thomas, loin d'être des obstacles à sa future réussite, en sont, au contraire, les meilleurs gages. Et, de fait, le diagnostic de M. Diafoirus va, d'une certaine façon, se vérifier, comme la suite de la tirade nous le montrera. Mais, bien sûr, ce diagnostic ne se serait jamais vérifié, si Thomas avait choisi une autre voie que la médecine. L'absurde dignostic de M. Diafoirus ne s'est vérifié que parce que Thomas s'est engagé dans une carrière où l'absurdité triomphe, où la sottise est le meilleur gage du succès, où la stupidité est l'instrument privilégié de la réussite, où ceux qui seraient les derniers partout ailleurs sont assurés d'être les premiers. S'il était à mille lieues de savoir pourquoi (il aurait fallu pour ce faire qu'il fût conscient de l'absurdité de la médecine, du moins de la médecine telle qu'il la conçoit et la pratique, et donc de sa propre sottise), M. Diafoirus n'en avait donc pas moins raison d'être confiant.

M. Diafoirus évoque ensuite la troisième période de la vie du jeune Thomas, c'est-à-dire les études secondaires : « Lorsque je l'envoyai au collège, il trouva de la peine; mais il se raidissait contre les difficultés, et ses régents se louaient toujours à moi de son assiduité et de son travail ». M. Diafoirus passe assez vite sur cette période pourtant assez longue des années de collège. C'est qu'il n'a rien à dire de nouveau et que la situation reste inchangée. On devine aisément, à travers les propos de son père, que Thomas montre toujours aussi peu de dispositions pour les études (« il trouva de la peine ») et qu'il manifeste toujours la même stupidité et la même hébétude (« il se raidissait contre les difficultés »). Mais la confiance de M. Diafoirus n'en est nullement ébranlée et il est manifestement persuadé que les professeurs de Thomas la partagent. Aussi rapporte-t-il avec fierté leurs propos  : « ses régents se louaient toujours à moi de son assiduité et de son travail [16]». Mais, bien sûr, M. Diafoirus ne comprend pas plus ce que veulent dire les professeurs de Thomas qu'il ne comprenait ce que voulaient dire ceux qui disaient que son fils n'avait « point de méchanceté ». Il prend pour des appréciations très élogieuses des propos qui sont manifestement destinés à essayer de lui faire comprendre que les possibilités de son fils, sont singulièrement limitées, pour ne pas dire qu'elles semblent inexistantes. Le « travail » et l' « assiduité » de Thomas, rendent, en effet, ses piètres résultats d'autant plus inquiétants. S'il était distrait, s'il ne travaillait pas, s'il faisait l'école buissonnière, on pourrait toujours espérer voir les résultats s'améliorer rapidement le jour où il se déciderait enfin à travailler. Mais l'entière bonne volonté de Thomas et son acharnement au travail rendent son cas parfaitement désespéré. S'il pouvait donner quelque chose, il l'aurait déjà donné, pensent évidemment ses professeurs qui veulent suggérer au père qu'il vaudrait peut-être mieux renoncer à lui faire faire des études. Mais M. Diafoirus comprend si peu ce qu'ils veulent lui faire comprendre qu'il prend, au contraire, leurs propos pour des encouragements. En essayant de lui ôter ses illusions, les professeurs ne font que renforcer encore un peu plus la confiance inébranlable qu'il a en l'avenir de Thomas. S'ils ont eu tout le loisir de bien mesurer toute la sottise du fils, sans doute n'ont-ils pas encore bien saisi toute l'étendue de celle de son père.

Si M. Diafoirus est passé assez vite sur les études secondaires de son fils, ce n'est pas seulement parce qu'il n'avait rien à dire de vraiment nouveau, c'est aussi parce qu'il avait hâte d'en venir à la dernière étape de son récit et d'évoquer les études supérieures de Thomas et ses brillants succès à la faculté de médecine : « Enfin, à force de battre le fer, il en est venu glorieusement à avoir ses licences; et je puis dire sans vanité que depuis deux ans qu'il est sur les bancs, il n'y a point de candidat qui ait fait plus de bruit que lui dans toutes les disputes de notre Ecole ». Le « enfin » par lequel commence la phrase de M. Diafoirus, et qui constitue le pivot sur lequel tout son récit va basculer, suffit à nous dire cette hâte. Après tant d'années de stagnation, malgré un travail assidu, c'est enfin l'éclosion tant attendue. C'est une véritable métamorphose qui semble se produire en Thomas lorsqu'il entre à la faculté de médecine. Jusqu'ici, que ce soit d'abord dans les jeux de la petite enfance, que ce soit ensuite pour apprendre à lire, que ce soit enfin au collège, il avait toujours été à la traîne, il s'était toujours montré le plus lent, le plus lourd, le plus dépourvu de toute vivacité physique ou intellectuelle, il avait toujours semblé incarner l'hébétude et la stupidité; et voilà que lui qui avait eu tant de mal à apprendre ses lettres, passe brillamment (« glorieusement ») ses licences, et voilà que lui qui « ne disait jamais mot », parle maintenant plus qu'aucun autre, et intervient dans tous les débats, dans toutes les controverses, dans toutes les soutenances [17]. Bref le cancre est devenu un crac.

Comment expliquer cet apparent miracle ?.M. Diafoirus est persuadé que son fils a réussi à force de travail (« à force de battre le fer [18]»); il est convaincu que la réussite de Thomas est due à ses qualités profondes, cachées jusqu'ici sous une apparente simplicité d'esprit que des observateurs peu perspicaces auraient pu prendre pour de la sottise; il ne doute pas que le sérieux de Thomas, sa sûreté de jugement et sa solidité d'esprit ont enfin porté leurs fruits. Mais on ne comprend guère pourquoi l'acharnement au travail de Thomas, pourquoi ses prétendues qualités de jugement n'ont pas donné de résultats avant qu'il n'arrive à la faculté de médecine. Au lieu de l'amélioration lente, mais continue, à laquelle on aurait dû logiquement assister, il s'est produit une espèce de soudaine métamorphose, une sorte d'explosion dès que Thomas est arrivé à la faculté de médecine. Tout semble donc indiquer, et sans qu'il s'en doute, la suite de la tirade de M. Diafoirus ne fera que le confirmer, que ce n'est pas Thomas qui a changé, mais le milieu où il se trouve. Le cancre n'est pas devenu un crac par une sorte de miracle. Thomas n'a pas changé : il a trouvé sa voie. La faculté de médecine constitue le milieu idéal où sa stupidité naturelle peut enfin s'épanouir et se donner libre cours. Avant il souffrait d'une stupidité rentrée; maintenant il peut enfin s'y adonner librement et donner toute sa mesure. Non seulement il n'a plus peur de s'exprimer, mais plus il dit de sottises et plus on l'applaudit. Car il ne dit que des sottises, il ne débite que des absurdités; et c'est ce qui fait sa force, c'est de là que viennent ses succès. D'ailleurs M. Diafoirus nous le dit inconsciemment lorsqu'il nous dit qu'aucun étudiant ne « fait plus de bruit que lui ». Molière joue ici sur l'ambiguïté du mot « bruit ». M. Diafoirus veut évidemment dire que Thomas s'est acquis une grande renommée [19], mais, en l'écoutant, on ne peut s'empêcher de penser que les propos de Thomas ne doivent être, en effet que du « bruit ».

D'ailleurs, dès la phrase suivante, M. Diafoirus, manifestant toujours la même inconscience, va s'empresser de nous confirmer que les succès de Thomas ne sont aucunement dus à la solidité de son argumentation ni à la rigueur de ses raisonnements : « Il s'y est rendu redoutable, et il ne s'y passe point d'acte où il n'aille argumenter à outrance pour la proposition contraire ». On le voit, M. Diafoirus vend la mèche avec une totale innocence : dire que Thomas « argumente à outrance pour la proposition contraire » revient à dire qu'il ne se préoccupe nullement de faire triompher la vérité, mais seulement d'avoir toujours le dernier mot, et que, pour ce faire il n'hésite pas à dire n'importe quoi (« à outrance »). Rien ne l'arrête jamais : il ne recule devant aucune contradiction, aucune contrevérité, aucune absurdité. Mais ce qui aurait dû le ridiculiser complètement, le discréditer définitivement, l'a, au contraire, « rendu redoutable » à ce que nous dit M. Diafoirus. Dans son inconscience, M. Diafoirus ne se contente donc pas de souligner, une nouvelle fois, l'inaltérable imbécillité de son fils, il nous éclaire sur ce qu'on n'ose appeler la vie intellectuelle à la faculté de médecine et les étranges débats auxquels on s'y livre. Outre que tout semble s'y passer en discussions abstraites et en controverses byzantines, plus propres, penserait-on, à former de futurs philosophes ou de futurs théologiens que de futurs médecins, on ne paraît guère se soucier que de réduire les autres au silence. Les examens consistent en d'interminables joutes verbales où tous les coups sont permis [20]. Les futurs médecins s'entraînent à lutter les uns contre les autres, et non pas contre les maladies. Rien d'étonnant donc si, lorsqu'ils exerceront, on les verra, comme dans L'Amour médecin [21], se quereller violemment au chevet des malades.

Pour M. Diafoirus, les brillants succès de Thomas s'expliquent avant tout par l'inébranlable fermeté de son esprit  : « Il est ferme dans la dispute, fort comme un Turc sur ses principes, ne démord jamais de son opinion et poursuit un raisonnement jusques dans les derniers recoins de la logique ». Certes, la fermeté intellectuelle est une qualité particulièrement précieuse et finalement assez rare  : on le voit bien de nos jours où les girouettes sont légion [22]. Mais, s'agissant de Thomas, plutôt que de « fermeté » d'esprit, il faudrait parler de fermeture. Il n'a changé qu'en apparence. Foncièrement, il est toujours le même, profondément, essentiellement borné. Quoi d'étonnant à cela ? Quand on est un demeuré, on le reste. Mais c'est maintenant un demeuré très remuant et des plus m'as-tu-vu. Et les expressions même qu'emploie M. Diafoirus trahissent, sans qu'il s'en doute, cette permanence de l'épaisseur d'esprit et de la stupidité. Ce Thomas « fort comme un Turc sur ses principes [23], qui « ne démord pas de son opinion », ressemble comme un frère à l'enfant qui ne brillait que par sa « lenteur à comprendre » et sa « pesanteur d'imagination », et au collégien qui « se raidissait contre les difficultés ». Ce que M. Diafoirus prend pour de la fermeté et de la force n'est que balourdise épaisse et obtusion intellectuelle. Il nous avait déjà dit que Thomas argumentait « à outrance », il nous dit maintenant qu'il « poursuit un raisonnement jusque dans les derniers recoins de la logique ». Cette expression imagée est extrêmement suggestive. On devine aisément que cette logique à « recoins » doit être une bien étrange logique; on devine que dans ces "recoins" la lumière du sens commun ne doit jamais pénétrer. On devine que Thomas est tout le contraire d'un vrai savant : c'est un croyant, et des plus fanatiques. Ce que M. Diafoirus nous dit de son fils annonce le portrait que Béralde fera de M. Purgon : « C'est un homme tout médecin depuis la tête jusqu'aux pieds; un homme qui croit à ses règles plus qu'à toutes les démonstrations des mathématiques, et qui croirait du crime à les vouloir examiner; qui ne voit rien d'obscur dans la médecine, rien de douteux, rien de difficile, et qui, avec une impétuosité de prévention, une raideur de confiance, une brutalité de sens commun et de raison, donne au travers des purgations et des saignées et ne balance aucune chose [24]».

La dernière phrase de M. Diafoirus résonne comme une sorte de péroraison, et c'est, bien sûr la péroraison d'un panégyrique. Le ton en est véritablement triomphal  : « Mais, sur toute chose, ce qui me plaît en lui, et en quoi il suit mon exemple, c'est qu'il s'attache aveuglément aux opinions de nos anciens, et que jamais il n'a voulu comprendre ni écouter les raisons et les expériences des prétendues découvertes de notre siècle touchant la circulation du sang et autres opinions de même farine ». Comme la première, cette dernière phrase a une allure très nettement rhétorique. On y trouve les mêmes effets de balancements, tant en ce qui concerne les propositions (« ce qui me plaît en lui et en quoi il suit mon exemple »; « c'est qu'il s'attache… et que jamais il n'a voulu… ») que les mots et les expressions (« comprendre ni écouter »; « les raisons et les expériences »; « la circulation du sang et autres opinions de même farine »). Mais c'est surtout l'ampleur progressive des membres de phrases qu'il convient de relever (« Mais (1), sur toute chose (4), ce qui me plaît en lui (6), et en quoi il suit mon exemple (8), c'est qu'il s'attache aveuglément aux opinions de nos anciens (16), et que… (50) » ). M. Diafoirus ménage ses effets. Le débit est d'abord lent : M. Diafoirus multiplie les pauses pour bien attirer l'attention sur le fait qu'il en arrive maintenant au point capital ("Mais, sur toute chose") et pour bien souligner sa fierté d'avoir un fils si brillant et si digne de lui ("ce qui me plaît en lui, et en quoi il suit mon exemple"). Puis le débit s'accélère un peu et la voix s'enfle et devient de plus en plus vibrante, en même temps que les membres de phrase deviennent beaucoup plus longs, pour dire les raisons de cette fierté : le ton se fait d'abord triomphal pour évoquer l'indéfectible fidélité de Thomas envers les anciens (« c'est qu'il s'attache aveuglément aux opinions de nos anciens [25]), tandis que dans le très long membre de phrase final (« et que jamais… farine »), en même temps qu'on sent la voix vibrer de l'admiration qu'inspire à M. Diafoirus la résistance farouche que son fils oppose aux idées des novateurs, on la sent gronder de colère contre ceux-ci. Il y a du Bossuet chez M. Diafoirus. Il est toujours prêt à tonner contre les « prétendues découvertes de notre siècle », comme Bossuet contre « les molles délices du siècle ».

Après avoir souligné, dans la phrase précédente, que la force de Thomas résidait essentiellement dans l'inébranlable fermeté de ses principes et de ses opinions, M. Diafoirus va nous dire enfin, dans cette dernière phrase, en quoi consistent ces principes et ces opinions. Et, ce faisant, en même temps qu'il va achever de nous convaincre, s'il en était encore besoin, de la parfaite stupidité de son fils et de la sienne propre, il va achever de nous donner la clé de l'apparente contradiction que sa tirade fait si bien ressortir entre les extrêmes difficultés rencontrées par l'écolier et le collégien Thomas et les éclatants succès obtenus par l'étudiant en médecine. Comme on pouvait s'y attendre, ces principes et ces opinions sont les plus rétrogrades qui soient. Thomas n'a d'autres principes que l'immobilisme le plus absolu, que l'obscurantisme le plus épais, qu'une soumission inconditionnelle à la tradition. Ses opinions ne sont jamais les siennes, mais toujours celles des anciens. Pour lui, il ne saurait y avoir d'évolution de la médecine, et encore moins de progrès. Tout ce qu'il y a à savoir, tout ce que l'on saura jamais se trouve écrit depuis des siècles dans les livres des anciens. Il ne saurait donc y avoir que de « prétendues » découvertes. Aussi Thomas rejette-t-il en bloc « la circulation du sang [26]» et toutes les autres « opinions de même farine », sans tenir le moindre compte ni des arguments (« les raisons ») ni des « expériences » qui établissent ces découvertes. Pour lui, la médecine ne saurait être que purement livresque et il est donc parfaitement inutile de se livrer à quelque expérience que ce soit.

Une fois de plus, sans s'en rendre compte, M. Diafoirus emploie des expressions qui traduisent fort bien la parfaite stupidité, la complète absurdité de l'attitude de Thomas : il suit « aveuglément » les anciens; il ne « veut » pas « comprendre » ni même « écouter » les arguments des novateurs. En ce faisant, M. Diafoirus achève de nous convaincre qu'en dépit des apparences, Thomas est resté fondamentalement ce qu'il a toujours été : un imbécile achevé, un crétin des plus gratinés. Ce qui le définit, c'est toujours la stupidité, c'est toujours l'hébétude. Mais, de muette et paisible, sa stupidité est devenue bavarde et batailleuse; mais son hébétude est maintenant une hébétude bruyante, une hébétude exubérante. Ce que montre donc fort bien, à son insu, M. Diafoirus, c'est que Thomas n'a pas réussi malgré sa balourdise, malgré sa bêtise, mais bien à cause d'elles. Il n'a jamais eu d'imagination, mais il n'en faut pas, mais il n'en faut surtout pas pour réussir dans la médecine, puisqu'il n'y a rien à découvrir, rien à inventer, puisque tout a déjà été dit par les anciens. Il a toujours été très lent à comprendre, mais, en médecine, il ne faut surtout pas chercher à comprendre, il ne faut surtout pas essayer de se demander, par exemple, à quoi le sang peut vraiment servir. Thomas a été un enfant et un élève particulièrement attardés, mais cela lui donne les meilleures chances pour faire carrière dans un milieu particulièrement rétrograde. Thomas a toujours été un enfant passif et il reste encore profondément dépendant de son père, mais c'est ce qu'il faut pour réussir dans une discipline qui est restée elle-même si dépendante des anciens. Thomas est et sera toujours infantile, mais il est ainsi tout à fait à sa place dans une discipline elle-même infantile. Thomas est un véritable demeuré, mais la médecine qu'il a apprise et qu'il va pratiquer est elle-même essentiellement, fondamentalement demeurée.

En mettant ainsi la dernière touche au portrait de Thomas, M. Diafoirus achève assurément de nous convaincre, s'il en était encore besoin, qu'il est un fieffé, un parfait imbécile. Mais il achève de nous convaincre en même temps que Thomas est bien le digne fils de son père, c'est-à-dire que le père est, lui aussi, un fieffé, un parfait imbécile. Outre qu'il s'extasie sans cesse devant la sottise de son fils et qu'il est d'autant plus content de lui qu'il aurait moins lieu de l'être, il nous apprend , mais on ne saurait s'en étonner que Thomas « suit [s]on exemple », et donc que lui-même manifeste le même attachement aveugle aux opinions des anciens et refuse aussi obstinément et aussi absurdement que lui de comprendre et d'écouter les arguments des novateurs. Il achève enfin de nous convaincre que, s'il y a un milieu où les imbéciles sont rois, c'est bien celui da la médecine.

Mais l'anathème que lance M. Diafoirus contre les « prétendues découvertes de notre siècle, touchant la circulation du sang et autres opinions de même farine », nous apprend aussi qu'il n'y a quand même pas, parmi les médecins, que des Diafoirus ou des Purgons. En les faisant condamner si véhémentement par la bouche d'un individu aussi évidemment stupide que M. Diafoirus, Molière se prononce très clairement en faveur des découvertes de son siècle, parmi lesquelles celle de la circulation du sang lui paraît être, à très juste titre, de beaucoup la plus importante. C'est là une indication particulièrement intéressante. Elle tend, en effet à prouver que le scepticisme de Molière à l'égard de la médecine n'était peut-être pas aussi total ou aussi définitif qu'on pourrait le croire. Tel est bien l'avis d'Antoine Adam qui écrit : « Molière, ici, n'est plus sceptique. Il croit à la circulation du sang, il croit à la raison, il croit 'aux découvertes de notre siècle' [27]». Il y a, d'ailleurs, dans Le Malade imaginaire, une autre indication qui va dans ce sens. Dans la grande discussion qu'il a avec Argan à l'acte III, celui-ci lui ayant demandé : "Pourquoi ne voulez-vous pas, mon frère, qu'un homme en puisse guérir un autre ?", Béralde lui répond : « Par la raison, mon frère, que les ressorts de notre machine sont des mystères, jusques-ici, où les hommes ne voient goutte, et que la nature nous a mis au-devant des yeux des voiles trop épais pour y connaître quelque chose [28]». Le « jusques-ici » semble bien indiquer que Molière n'écartait pas totalement la possibilité pour l'homme de parvenir un jour à comprendre suffisamment « les ressorts de notre machine » pour pouvoir espérer intervenir d'une manière enfin efficace. Tel est encore l'avis d'Antoine Adam qui commente ce « jusques-ic»", en disant que Molière «admettait par conséquent la possibilité d'un progrès, d'une conquête de l'homme sur les forces mystérieuses [29]».

Robert Garapon, il est vrai, ne partage pas ce point de vue : « Béralde ne dit pas exactement ce que M. Adam lui fait dire : il commence par affirmer que les hommes n'ont rien percé jusques ici des mystères de la physiologie humaine, et il avance ensuite la raison de cet échec  : c'est que 'la nature nous a mis au-devant des yeux des voiles trop épais… '. L'obstacle en question est présenté comme permanent, issu de la disposition même et de la complexité des choses. J'ai grand-peur que l'expression jusques-ici ne soit qu'une de ces politesses de style où excellait un La Rochefoucauld, destinées seulement à atténuer un peu la brutalité d'une constatation désolante. Au reste, si Molière avait voulu séparer la médecine aristotélicienne des 'découvertes de notre siècle' (les 'prétendues découvertes de notre siècle', dit exactement M. Diafoirus au deuxième acte), l'occasion lui était bonne de prêter à son porte-parole une éloquente distinction entre une vraie et fausse médecine, comme Cléante avait naguère distingué entre vraie et fausse dévotion. Mais nous n'entendons rien de tout cela. La médecine telle que Molière la connaissait est ici condamnée en bloc, et on n'en imagine point d'autre [30]». On peut sans doute accorder à Robert Garapon que le commentaire d'Antoine Adam, du moins à propos du « jusques-ici » de Béralde, est peut-être trop catégorique. Car les propos de Béralde sont assez ambigus et la fin de la phrase (« la nature nous a mis au-devant des yeux des voiles trop épais pour y connaître quelque chose ») semble refermer la perspective optimiste ouverte par le « jusques-ici ». Robert Garapon en conclut donc que le « jusques-ici » n'est qu'une clause de style et il semble (car ses propos, eux aussi, sont un peu ambigus) aller même plus loin et considérer que, loin d'ouvrir une perspective optimiste, il vise, au contraire, à ne nous laisser aucune illusion, en suggérant que, si « les hommes n'ont rien percé jusques-ici des mystères de la physiologie humaine », il n'y a aucune raison de penser qu'ils puissent jamais le faire un jour. On peut certes hésiter entre l'interprétation d'Antoine Adam et celle de Robert Garapon. Mais la condamnation par M. Diafoirus des « prétendues découvertes de notre siècle » m'incite à me prononcer plutôt pour l'interprétation d'Antoine Adam [31]. Certes, comme l'observe Robert Garapon, Béralde ne prononce pas un grand couplet sur la nécessité de distinguer entre la vraie et la fausse médecine, comme Cléante le fait à propos de la vraie et de la fausse dévotion. Mais, outre que Cléante ne l'aurait sans doute pas fait, ou l'aurait fait d'une manière beaucoup moins insistante, si Molière n'avait pas voulu essayer de se prémunir ainsi contre les attaques des dévots, c'est M. Diafoirus, dans Le Malade imaginaire qui se charge de distinguer entre la vraie et la fausse médecine à ceci près qu'il prend la fausse pour la vraie et la vraie pour la fausse, en opposant la médecine des anciens et les découvertes modernes. Le commentaire de Robert Garapon est, sur ce point, tout à fait inacceptable. Il est particulièrement absurde, en effet, pour essayer de prouver que Molière n'a pas voulu séparer le médecine aristotélicienne des découvertes modernes, de faire valoir que M. Diafoirus dit que ce sont de « prétendues » découvertes. Robert Garapon semble raisonner comme si M. Diafoirus était ici le porte-parole de Molière. Celui-ci, bien au contraire, ne pouvait pas prendre plus nettement parti en faveur des découvertes modernes, il ne pouvait pas mieux les opposer à la médecine traditionnelle qu'en les faisant condamner sans appel par M. Diafoirus. On ne peut donc pas dire que Molière condamne « en bloc » la médecine de son temps et encore moins qu'il « n'en imagine point d'autre » que celle des Purgons et des Diafoirus [32]. Certes il est très souvent tenté de la condamner en bloc, et cela se sent tout particulièrement dans les propos qu'il prête à Béralde à la scène 3 de l'acte III [33], parce qu'il a, à juste titre sans doute, trop souvent l'impression qu'elle ne compte guère en son sein que des Purgons et des Diafoirus. De plus Molière est un auteur comique et satirique. Son métier n'est pas d'exalter le mérite et de célébrer l'intelligence, mais de dénoncer les défauts et de pourfendre la sottise. Rien d'étonnant donc si, au lieu de faire directement l'éloge des découvertes modernes, comme l'aurait voulu Robert Garapon, il le fait indirectement en les faisant rejeter violemment par un imbécile achevé.

 

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Nous l'avons dit, le portrait que M. Daifoirus fait de son fils a été conçu pour être le digne complément des compliments prononcés par Thomas. Il était destiné à parfaire l'impression que ces compliments devaient produire, à permettre de le mieux connaître et de se faire à son sujet une opinion claire et définitive. N'en doutons point, M. Diafoirus a pleinement atteint son objectif. A ceci près qu'elle n'est pas du tout celle qu'il croit, il nous a entièrement confirmés dans l'opinion que nous nous étions déjà faite sur Thomas. Au cas, mais la chose n'était guère possible, où nous aurions pu avoir encore quelques doutes sur la parfaite stupidité de sa progéniture, ils seraient maintenant totalement dissipés. Il nous a appris que son fils n'avait jamais été doué; il nous a appris qu'il avait, au contraire, donné, dans sa petite enfance, tous les signes d'une profonde imbécillité, que, dès l'apprentissage des rudiments, il avait rencontré les plus grandes difficultés, que, par la suite, il avait toujours beaucoup peiné dans ses études; il nous a appris, enfin, que les brillants succès qu'il avait remportés à la faculté de médecine n'avaient récompensé que sa constance dans la sottise la plus épaisse et son acharnement à ne rien comprendre. Nous voilà donc amplement convaincus, et c'est le but premier de cette tirade comme de l'ensemble de la scène, que le mari qu'Argan veut donner à sa fille est un individu parfaitement inepte et ridicule, et tout à fait incapable assurément de faire son bonheur.

Mais, bien sûr, en nous convainquant que son fils est un parfait imbécile, M. Diafoirus n'a pas de peine à nous convaincre en même temps qu'il en est un autre et à se rendre aussi ridicule par son petit discours que Thomas par ses compliments. Ce qui rend si comique, le portrait que M. Diafoirus nous fait de Thomas, c'est qu'au fond il est tout à fait objectif. Certes M. Diafoirus fait et veut faire l'éloge de son fils; certes il vante et veut vanter la marchandise. Mais le portrait n'est pourtant aucunement flatté; il n'est en rien fardé. M. Diafoirus ne nous déguise rien des graves déficiences de son fils; il ne nous cache rien des grandes difficultés qu'il a rencontrées dans ses études. M. Diafoirus ne nous ment pas, même pas par omission. Mais ce n'est pas par honnêteté que M. Diafoirus ne nous ment pas, c'est par pure bêtise. Pourquoi nous mentirait-il ? Pourquoi nous cacherait-il des défauts qui, à ses yeux, n'en sont pas, des défauts dont, tout au contraire, il est tout fier, des défauts qui sont aussi les siens ? Pourquoi nous cacherait-il que son fils n'a ni esprit ni imagination, puisqu'il les regarde comme des dons funestes, comme des dépravations dont on ne saurait assez se méfier ? Pourquoi nous cacherait-il que son fils a été un enfant amorphe, apathique, léthargique, puisque, à ses yeux, rien ne vaut l'hébétude pour bien débuter dans la vie ? Pourquoi nous cacherait-il qu'il a eu le plus grand mal à apprendre à lire et qu'il a été tout le contraire d'un brillant collégien, puisque, à ses yeux, le retard dans les études, surtout s'il est très grand, et les échecs scolaires, surtout s'ils sont constants et cuisants, sont, pour qui se destine à la médecine, les meilleurs garants d'une grande réussite future ? Pourquoi nous cacherait-il que son fils suit « aveuglément » les opinions des anciens et qu'il refuse farouchement de prendre en considération les découvertes modernes qui permettent enfin de commencer à comprendre comment fonctionne la machine humaine, puisque lui-même fait de même et qu'il n'y a rien dont il soit plus fier ? Pourquoi nous cacherait-il que son fils est un demeuré, puisque c'est, à ses yeux, ce qui en fait une lumière ?

M. Diafoirus a eu bien raison de commencer par dire qu'il n'était pas aveuglé par l'amour paternel : il l'est par la sottise. Rien n'est plus plaisant que la totale inconscience avec laquelle il s'extasie sur la sottise de sa progéniture. Ce qui rend sa tirade si comique, c'est qu'il ne cesse de prouver le contraire de ce qu'il veut prouver. Et, bien sûr, il ne s'en doute absolument pas. Au contraire, s'il est très content de son fils, on le sent aussi très content du portrait qu'il en fait. Il est à mille lieues de soupçonner que tout ce qu'il nous dit pour nous convaincre de l'exceptionnelle valeur de Thomas ne peut que nous convaincre de son exceptionnelle ineptie. On peut donc rapprocher la tirade de M. Diafoirus de la fameuse tirade d'Orgon qui essaie de convaincre Cléante de la sainteté de Tartuffe et qui ne réussit qu'à le convaincre de son hypocrisie [34]. Là aussi, le comique de la tirade tient d'abord au fait qu'elle produit exactement l'effet contraire de celui qu'elle est destinée à produire  : plus Orgon veut et croit souligner la sainteté de Tartuffe, et plus il souligne son hypocrisie, plus il la rend évidente. C'est que, comme le portrait que M. Diafoirus fait de Thomas, le portrait qu'Orgon fait de Tartuffe est, somme toute, tout fait objectif. Orgon décrit les faits et gestes de Tartuffe tels qu'il les a vus; il rapporte ses paroles telles qu'il les a entendues. Il n'invente rien, il ne déforme rien, il ne cache rien. Orgon est un témoin parfaitement fidèle, mais c'est aussi un témoin particulièrement stupide. Il a bien vu, il a bien entendu, mais il n'a rien compris : il s'est laissé prendre aux apparences et il a cru ce que Tartuffe voulait lui faire croire, sans soupçonner un seul instant que tout ce qu'il voyait et tout ce qu'il entendait était une comédie montée pour l'abuser. Et c'est parce qu'il n'a rien compris au jeu de Tartuffe, un jeu si grossier qu'il ne pouvait tromper qu'un jobard aussi borné que lui, qu'Orgon le décrit si bien. En décrivant ce jeu, tel qu'il l'a vu, avec toutes ses outrances et ses invraisemblances, Orgon fait ressortir l'hypocrisie de Tartuffe encore mieux sans doute que s'il en avait été conscient et avait voulu la dénoncer, de même que M. Diafoirus met en valeur la sottise de son fils encore mieux sans doute qu'un Béralde ne l'aurait fait. Et, bien sûr, en ce faisant, M. Diafoirus comme Orgon font éclater leur propre stupidité encore mieux que ne sauraient le faire ceux qui voudraient se moquer d'eux.

Mais ce n'est pas seulement sa propre stupidité et celle de son fils que M. Diafoirus fait éclater d'une manière si admirablement convaincante, c'est aussi celle de ses collègues médecins, du moins de ceux, mais ils semblent faire la loi à la faculté de médecine, qui ont de la médecine la même conception que lui. Parmi toutes les pages que Molière a écrites contre la médecine de son temps, la tirade de M. Diafoirus constitue sans doute la charge la plus féroce. M. Diafoirus est médecin, et que nous dit toute sa tirade, sinon que, quand on est un parfait crétin, le chemin est tout tracé : il faut se faire médecin ? En écoutant M. Diafoirus, comment ne pas avoir le sentiment que le monde de la médecine est vraiment le monde à l'envers, que l'on y marche véritablement sur la tête ? Tous les critères habituels qui permettent de juger de la valeur intellectuelle d'un individu, semblent être totalement inversés. L'imagination, la vivacité d'esprit, la rapidité à apprendre et à comprendre y sont considérés comme des dispositions particulièrement inquiétantes et profondément néfastes. On n'y apprécie que la balourdise, que la sottise, que la bêtise la plus épaisse. On n'y estime que les esprits les plus lents, les plus lourds et les plus obtus. Les moins doués y remportent les plus grands succès; les plus bornés y deviennent les plus brillants; tous les ratés y sont assurés de réussir; tous les arriérés y sont promis à une éclatante carrière; les demeurés y règnent en maîtres.

Certes, cette page constitue une charge particulièrement outrancière et l'on peut penser que même les plus bornés des médecins de l'époque étaient quand même assez loin de l'être autant que ne le sont les Diafoirus. Mais cette charge n'est pourtant pas gratuite. Si bouffonne qu'elle soit, la caricature qu'en fait Molière n'en met pas moins le doigt sur les défauts capitaux et mortels de la médecine de son temps, telle du moins qu'elle était encore enseignée et pratiquée le plus souvent. Par son immobilisme, son attachement aveugle aux théories des anciens et notamment à la vieille et ridicule physiologie des humeurs, par son formalisme abstrait, par ses ratiocinations byzantines, par son refus de l'expérimentation, par son rejet des découvertes modernes, la médecine que condamne Molière est tout le contraire d'une véritable science : elle n'est qu'un rituel ridicule, qu'une scolastique, la plus creuse et la plus sclérosée qui soit. Comment ne pas se dire que ces médecins qui refusent d'admettre la circulation du sang, sont les dignes frères des théologiens qui refusent d'admettre que la terre tourne ?

Comment ne pas se dire aussi, par conséquent, qu'au-delà d'une médecine archaïque, abstraite, anti-scientifique, la satire de Molière vise et atteint toutes les fausses sciences et tous les obscurantismes ? S'appuyant sur un bruit rapporté par le médecin François Bernier [35], bruit selon lequel Molière avait envisagé de porter sur la scène les querelles des théologiens, Antoine Adam pense qu'il « se souvint de cette œuvre projetée lorsqu'il écrivit son Malade imaginaire, et la Faculté de médecine reçut les coups qu'il avait d'abord destinés à une autre [36]». C'est aussi l'avis de M. John Cairncross [37]. Robert Garapon estime, lui, que cette hypothèse est très invraisemblable, car, et il est difficile de ne pas lui donner raison sur ce point, « au sortir de la longue bataille du Tartuffe , une telle récidive aurait présenté de réels dangers [38]». Mais, faute de documents vraiment probants, il semble bien difficile de se prononcer nettement : on ne peut ni affirmer que Molière avait vraiment projeté de tourner en ridicule les théologiens, ni qu'il n'ait jamais eu cette intention. Quoi qu'il en soit, que Molière ait ou non effectivement envisagé de se moquer des théologiens, il me paraît assez évident qu'il aurait bien aimé le faire. S'il est vrai qu'on ne peut trouver, dans Le Malade imaginaire, aucune attaque directe et explicite contre la religion, il reste que bien des traits que Molière lance contre la médecine, pourraient servir aussi contre la religion [39]. Mais ils pourraient servir aussi contre toutes les formes modernes de l'obscurantisme, formes d'autant plus exaspérantes et pernicieuses que ceux qui en sont atteints, se croient très éclairés et se prennent pour des hommes de progrès. Si la médecine est maintenant devenue une véritable science, les médecins de Molière n'ont pas disparu pour autant : ils se sont faits psychanalystes, structuralistes ou sémioticiens.


 

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NOTES :

[1] Molière, Œuvres complètes, bibliothèque de la Pléiade, édition de Georges Couton, Gallimard, 1971, Tome I, pp. 1133-1134. Toutes les citations de Molière renverront à cette édition.

[2] Selon l'expression de Béralde : « Encore un coup, mon frère, est-il possible qu'il n'y ait pas moyen de vous guérir de la maladie des médecins et que vous vouliez être toute votre vie enseveli dans leurs remèdes ? » (Acte III, scène 4, p. 1157)

[3] A Toinette qui lui demande : « Quelle est votre raison, s'il vous plaît, pour un tel mariage ? », il répond : « Ma raison est que, me voyant infirme et malade comme je suis, je veux me faire un gendre et des alliés médecins afin de m'appuyer de bons secours contre ma maladie, d'avoir dans ma famille les sources des remèdes qui me sont nécessaires et d'être à même des consultations et des ordonnances » (Acte I, scène 5, p. 1107).

[4] Toinette n'a pas manqué de lui faire remarquer qu'un tel mariage constituait une mésalliance : « Quoi, Monsieur ? vous auriez fait ce dessein burlesque ? et, avec tout le bien que vous avez, vous voudriez marier votre fille avec un médecin ? » (ibidem ).

[5] Au moment où Thomas prononce cette réplique, la première de son rôle, Molière croit devoir avertir le lecteur que c'est « un grand benêt, tout nouvellement sorti des écoles, qui fait toutes choses de mauvaise grâce et à contretemps » (p. 1132). C'est le moins que l'on puisse dire. Aussi est-on un peu surpris que Molière, qui d'ailleurs ne nous a aucunement habitués à ce procédé, ait cru bon de nous prévenir, et en des termes qui paraissent très en-dessous de la réalité, d'une stupidité qui se manifeste d'une manière aussi patente.

[6] Dans la conversation, de même qu'au début d'une lettre, il se glisse, le plus souvent, après les deux ou trois premiers de la phrase. Citons, par exemple, le début de la scène : « Monsieur Purgon, Monsieur, m'a défendu…; Je reçois, Monsieur…; Nous venons ici, Monsieur... »(p. 1131).

[7] Rappelons comment Furetière définit la « judiciaire »  : « puissance de l'âme qui a le discernement, la faculté de juger ».

[8] Rappelons que les soins de M. Purgon ont coûté la vie à sa femme et à ses enfants, ainsi que Béralde le rappelle à Argan : « C'est de la meilleure foi du monde qu'il vous expédiera, et il ne fera, en vous tuant, que ce qu'il a fait à sa femme et à ses enfants, et ce qu'en un besoin il ferait à lui-même » (acte III, scène 3, p. 1154)).

[9] « Monsieur Diafoirus n'a que ce fils-là pour tout héritier », a dit Argan à la scène 5 de l'acte I (p. 1108).

[10] Le mot « mièvre » n'a pas ici le sens moderne. D'après le Dictionnaire de l'Académie (1694), il « se dit d'un enfant vif, remuant et un peu malicieux ».

[11] Citons seulement Madame Pernelle (voir Le Tartuffe, acte I, scène 1, vers 23 : « Mais, il n'est, comme on dit, pire eau que l'eau qui dort »; voir aussi tout le début de la scène 3 de l'acte V) et, bien sûr, Sganarelle qui, en guise de démonstration apologétique et de discours moralisateur, offre à Dom Juan un absurde récital de proverbes et de dictons (voir Dom Juan, acte V, scène 2, p. 82).

[12] Acte II, scène 4, tome II, p. 247.

[13] Acte I, scène 8, tome II, p. 611. Au début de la scène, le premier médecin lui ayant demandé s'il mangeait bien, Monsieur de Pourceaugnac répond : « Oui, et bois encore mieux », et le médecin déclare alors : « Tant pis : cette grande appétition du froid et de l'humide est une indication de la chaleur et sécheresse qui est au-dedans » (p. 607).

[14] Acte III, scène 5, pp. 254-255.

[15] On aurait tort de croire que l'absurdité des diagnostics que Molière prête à ses médecins n'a qu'une fonction purement bouffonne. On peut penser, au contraire, qu'il a voulu mettre le doigt sur une pratique, ou, à tout le moins sur une tentation réelle. Il est clair, en effet, qu'un diagnostic qui est en complète contradiction avec l'état apparent du sujet, a beaucoup plus de chances de faire impression qu'un diagnostic si évident que tout le monde aurait pu le faire. Un médecin qui annonce le prompt rétablissement de quelqu'un qui semble être à l'agonie et la mort prochaine de quelqu'un qui semble être au mieux de sa forme, a plus de chance d'en imposer, du moins sur le moment, que celui qui annonce la mort prochaine du premier sujet et décerne au second un brevet de bonne santé. Il y a donc là, pour qui veut étonner à tout prix, un moyen commode d'y parvenir. Mais c'est évidemment une politique à très court terme et l'on peut penser que, dans la réalité, le médecin qui voudrait la pratiquer d'une manière systématique, n'aurait plus qu'à faire ce que prétend faire Toinette lorsqu'elle se déguise en médecin, c'est-à-dire se transformer en "médecin passager" et voyager sans cesse « de ville en ville, de province en province, de royaume en royaume » (voir Le Malade imaginaire, acte III, scène 10, p. 1162) et sans doute ferait-il bien de changer de nom assez souvent. Mais, et c'est pourquoi la satire de Molière n'est pas gratuite et est toujours actuelle, il est d'autres domaines où cette politique peut se pratiquer, et se pratique effectivement avec un succès souvent durable, et aujourd'hui sans doute plus que jamais. Aussi, si Molière avait vécu de nos jours, nul doute qu'il aurait cherché ses Diafoirus et ses Purgons du côté des sciences humaines, et tout particulièrement du côté de la critique. Car les critiques les plus célèbres de notre temps sont ceux qui ont compris, comme Roland Barthes, que, pour ébahir les jobards, il fallait prendre hardiment le contre-pied du sens commun et s'ingénier à faire dire aux textes quantité de choses que l'auteur n'avait jamais songé à dire, voire à ne leur faire dire que ce que l'auteur n'avait jamais songé à dire.

[16] Rappelons qu'un « régent » est un professeur de collège. Voir Furetière : « signifie aussi un Professeur public des Arts ou des Sciences, qui tient une classe dans un Collège ».

[17] Les soutenances étaient très nombreuses parce qu'on ne présentait pas de thèse seulement pour l'obtention du doctorat, mais aussi aux étapes antérieures des études : les nouveaux bacheliers (les « bancs » dont parle M. Diafoirus sont ceux des bacheliers sur lesquesl ils restent deux ans avant de pouvoir passer leurs licences) doivent notamment soutenir toute une série de thèses dites quodlibétaires ou cardinales, et toute l'assistance peut intervenir dans la discussion. aussitôt après la tirade de son père, Thomas va sortir de sa poche, pour l'offrir à Angélique, une grande thèse roulée qu'il a soutenue « contre les circulateurs ». Mais Thomas, qui « sera reçu médecin dans trois jours », comme Argan nous l'a appris à la scène 5 de l'acte I (p. 1106), n'a pas encore fait sa thèse de doctorat. C'est, en effet, après avoir passé ses licences que l'on est reçu médecin. Pour devenir docteur, il faut encore soutenir une thèse finale, dite Vespérie, parce que la soutenance avait lieu l'après-midi. Sur ces questions, voir M. Raynaud, Les médecins au temps de Molière, Paris, Didier, 1862 et François Millepierres, La Vie quotidienne des médecins au temps de Molière, Paris, Hachette, 1964.

[18] L'expression vient de l'escrime : « S'exercer à tirer des armes chez les maîtres d'escrime et en ce sens se dit figurément qu'un homme a longtemps battu le fer , quand il s'est longtemps exercé en quelque art ou profession que ce soit » (Furetière).

[19] Rappelons que le mot « bruit » peut avoir le sens de « renommée », voire de « gloire ». Voir Furetière : « figurément se dit de la renommée, de la réputation ».

[20] Rappelons qu'un « acte » est, au sens universitaire, une soutenance de thèse.

[21] Voir acte II, scènes 3, 4 et 5.

[22] Sans doute y a-t-il toujours eu, à toutes les époques, quantité de gens qui changeaient d'opinions comme de chemises. Mais, autrefois, c'était, le plus souvent, le cas d'imbéciles obscurs. Aujourd'hui, c'est souvent le cas d'écrivains ou d'intellectuels en renom, comme Roger Garaudy ou Philippe Sollers.

[23] Selon Littré, la locution « fort comme un Turc » est « née de la force qu'on attribue aux portefaix de Constantinople ». M. Diafoirus conçoit les controverses intellectuelles comme des espèces de matchs de catch où le plus lourd l'emporte.

[24] Acte III, scène 3, p. 1153.

[25] Notons la place régulière des accents ("c'est qu'il s'attache (4) aveuglément (4) aux opinions (4) de nos anciens (4)") qui contribue à donner aux propos de M. Diafoirus un ton vibrant et triomphal.

[26] Rappelons que la circulation du sang a été découverte par l'anglais William Harvey, qui a exposé les résultats de ses travaux dans son ouvrage Exercitationes de motu cordis et sanguinis circulatione, paru en 1628.

[27] Histoire de la littérature française du XVIIe siècle, Domat, 1952, tome II, p. 399.

[28] Acte III, scène 3, p. 1153.

[29] Loc. cit.

[30] Robert Garapon, Le Dernier Molière, S.E.D.E.S, 1977, pp. 186-187.

[31] C'est aussi l'avis de M. John Cairncross qui pense que le point de vue de Molière se reflète « dans la confiance prudente du moderne Ervé (Harvey), dans son débat avec un collègue ancien dans Les Dialogues des morts de Fontenelle (1683) selon lequel : 'On n'a pas encore eu le loisir de tirer quelque usage de tout ce qu'on a appris depuis peu; mais il est impossible qu'avec le temps on n'en voie de grands effets' » (« Impie en médecine : Molière et les médecins », in L'Humanité de Molière, Nizet, 1988, p. 192).

[32] Molière partage sans doute le sentiment de Fontenelle  : les découvertes modernes lui font espérer que peut-être un jour une vraie médecine pourra remplacer la fausse médecine des Diafoirus et des Purgons. Mais, pour l'instant, cette vraie médecine n'existe pas encore vraiment. Si l'on comprend un peu mieux comment fonctionne la machine humaine, on ne sait pas encore en tirer parti pour améliorer son fonctionnement. Rien d'étonnant, par conséquent, si Molière n'a pas cru devoir prêter à Béralde cette « éloquente distinction entre une vraie et une fausse médecine » que Robert Garapon aurait souhaité entendre.

[33] Ou dans ceux qu'il prête à Dom Juan à la scène 1 de l'acte III. Quand Béralde dit que la médecine est « une des plus grandes folies qui soit parmi les hommes » (p. 1152), il fait d'ailleurs écho à Dom Juan qui dit : «c'est une des grandes erreurs qui soit parmi les hommes » (tome II, p. 56). Certes de telles formules semblent bien traduire un scepticisme total et définitif, mais les propos que Molière a prêtés à M. Diafoirus ne nous en invitent pas moins à penser, au contraire, que la position de Molière est, en réalité, plus nuancée et que, si, d'une part, son horreur du jargon, de l'obscurantisme et des fausses sciences, l'amènent à condamner sans appel cette scolastique absurde qu'est encore, pour l'essentiel, la médecine de son temps, sa confiance en la raison et son goût pour les idées modernes l'incitent tout de même à espérer, sinon à penser, que, grâce à d'autres découvertes comme celle de la circulation du sang, on verra peut-être se constituer peu à peu une autre, une véritable médecine.

[34] Le Tartuffe , acte I, scène 5, vers 281-310. On trouvera une explication de cette tirade dans mes Etudes sur « Le Tartuffe », S.E.D.E.S, 1992, rééditon Eurédit, 2005.

[35] Dans sa Requête des maîtres ès-arts, professeurs et régents de l'Université de Paris, 1671. On y lit ceci : « On m'avait dit que le sieur Molière observait toutes les démarches de ces Messieurs (les partisans d'Aristote) et qu'il se proposait de démêler toutes leurs intrigues dans une comédie qu'il préparait pour le divertissement de la Cour. Il avait entre autres un acteur avec de grandes mâchoires qui représenterait merveilleusement l'Original » (cité par Georges Mongrédien, Recueil des textes et des documents du XVIIe siècle relatifs à Molière, C.N.R.S., 1965, tome I, p. 399). « L'Original » auquel Bernier fait allusion est Morel, le doyen de la Faculté de Théologie, connu pour sa forte mâchoire.

[36] Op. cit., pp. 395-396.

[37] Voir Op. cit., pp. 197-198 et Molière bourgeois et libertin , Nizet, 1963, p. 38.

[38] Op. cit., p. 157.

[39] Ce n'est pas l'opinion de Robert Garapon qui écrit notamment : « Aux yeux d'Argan, Béralde est un impie, puisqu'il bafoue la religion dont le Malade tire de si grands secours contre la crainte de la mort. Mais, de grâce, ne faisons pas chorus avec cet imbécile, et ne voyons pas là une trace d'irréligion et de libertinage chez Molière » (Op. cit., p. 185). Ce n'est pas le lieu (ce serait beaucoup trop long) d'entrer dans une discussion approfondie sur ce sujet, mais, contrairement à Robert Garapon, et comme Antoine Adam ou John Cairncross, je crois que Molière était beaucoup plus proche des libertins que des dévots. Le raisonnement de Robert Garapon me paraît très simpliste : Argan, dit-il, est un imbécile; or il considère Béralde comme un impie; donc Béralde ne peut être un impie ni, par conséquent, Molière dont il est évidemment le porte-parole. Mais les prémisses du syllogisme n'imposent nullement la conclusion que Robert Garapon en tire. Argan est un imbécile, donc il se trompe, nous dit-il. Soit ! Mais l'erreur d'Argan peut fort bien consister, non pas à penser que Béralde est un impie, mais à penser qu'il a tort de l'être. Et, d'ailleurs, si l'on s'en tient à l' « impiété » que manifeste Béralde envers la médecine, c'est évidemment à cette conclusion que Molière a voulu nous conduire. Le problème est de savoir si, comme semble le penser Robert Garapon, Argan considère que Béralde n'est pas seulement « impie en médecine » pour reprendre la formule que Sganarelle applique à Dom Juan (voir Dom Juan , acte III, scène 1, p. 56). Certes Argan emploie une formule assez voisine, lorsqu'il dit à Béralde : « Vous ne croyez donc point à la médecine ? » (acte III, scène 3, p. 1152). Toujours est-il qu'à la différence de celle de Sganarelle (rappelons, d'ailleurs, que Sganarelle dit à Dom Juan « vous êtes aussi impie en médecine ? »), la formule d'Argan n'établit pas de lien explicite entre la médecine et la religion. En revanche, Béralde le fait évidemment en répondant en ces termes : « Non, mon frère, et je ne vois pas que pour son salut il soit nécessaire d'y croire ». Et Argan réplique alors : « Quoi, vous ne tenez pas véritable une chose établie par tout le monde, et que tous les siècles ont révérée ? » Comment ne pas voir que, pour défendre la médecine, Argan emploie les termes mêmes et les arguments mêmes (ceux du consentement universel et de la permanence à travers les siècles) qu'emploierait un dévot pour défendre la religion. Certes, le fait que Béralde suggère un rapprochement entre l'attitude d'Argan envers la médecine et celle d'un croyant, ne permet pas d'en conclure vraiment que Béralde est impie, même si le rapprochement est bien peu flatteur pour les croyants. Mais, si Béralde n'est peut-être pas un impie, l'auteur qui prend un malin plaisir à faire défendre la médecine par un "imbécile" dans les termes mêmes dont un croyant se servirait pour défendre la religion, me paraît pouvoir être facilement soupçonné d'en être un.

 

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