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....................DIDEROT

 

Jacques ne connaissait ni le nom de vice, ni le nom de vertu ; il prétendait qu'on était heureusement ou malheureusement né. Quand il entendait prononcer les mots 'récompense' ou 'châtiment', il haussait les épaules. Selon lui, la récompense était l'encouragement des bons ; le châtiment, l'effroi des méchants. Qu'est-ce autre chose, disait-il, s'il n'y a point de liberté et que notre destinée soit écrite là-haut ? Il croyait qu'un homme s'acheminait aussi nécessairement à la gloire ou à l'ignominie qu'une boule qui aurait la conscience d'elle-même suit la pente d'une montagne ; et que, si l'enchaînement des causes et des effets qui forment la vie d'un homme depuis le premier instant de sa naissance jusqu'à son dernier soupir nous était connu, nous resterions convaincus qu'il n'a fait que ce qu'il était nécessaire de faire. Je l'ai plusieurs fois contredit, mais sans avantage et sans fruit. En effet, que répliquer à celui qui vous dit : Quelle que soit la somme des éléments dont je suis composé, je suis un ; or une cause une n'a qu'un effet ; j'ai toujours été une cause une ; je n'ai donc jamais eu qu'un effet à produire ; ma durée n'est donc qu'une suite d'effets nécessaires. C'est ainsi que Jacques raisonnait d'après son capitaine. La distinction d'un monde physique et d'un monde moral lui semblait vide de sens. Son capitaine lui avait fourré dans la tête toutes ces opinions qu'il avait puisées, lui, dans son Spinoza qu'il savait par cœur. D'après ce système, on pourrait imaginer que Jacques ne se réjouissait, ne s'affligeait de rien ; cela n'était pourtant pas vrai. Il se conduisait à peu près comme vous et moi. Il remerciait son bienfaiteur, pour qu'il lui fît encore du bien. Il se mettait en colère contre l'homme injuste ; et quand on lui objectait qu'il ressemblait alors au chien qui mord la pierre qui l'a frappé : 'Nenni, disait-il, la pierre mordue par le chien ne se corrige pas ; l'homme injuste est corrigé par le bâton'. Souvent il était inconséquent comme vous et moi, et sujet à oublier ses principes, excepté dans quelques circonstances où sa philosophie le dominait évidemment ; c'était alors qu'il disait : 'Il fallait que cela fût, car cela était écrit là-haut'. Il tâchait à prévenir le mal ; il était prudent avec le plus grand mépris pour la prudence. Lorsque l'accident était arrivé, il en revenait à son refrain ; et il était consolé. Du reste, bon homme, franc, honnête, brave, attaché, fidèle, très têtu, encore plus bavard […].

Diderot, Jacques le Fataliste [1].

 

 

Cette page, qui résume les idées maîtresses de Jacques ainsi que les grandes lignes de sa conduite et les traits essentiels de son caractère, constitue un portrait intellectuel et moral du personnage. Il serait tout à fait vain de chercher à expliquer pourquoi Diderot a choisi de nous dresser un tel portrait à cet endroit du roman plutôt qu'à un autre. Ce choix est évidemment tout à fait arbitraire et Diderot ne fait rien pour le dissimuler. Comme il le fait tout au long du roman, il se plaît, au contraire, à nous rappeler qu'il est le seul maître du jeu et n'en fait qu'à sa tête.
Le marquis des Arcis vient de dire au maître de Jacques qu'il allait lui raconter l'histoire de son secrétaire. Diderot feint alors de se dire que le lecteur, qui attend depuis le début du roman la suite et la fin du récit sans cesse interrompu des amours de Jacques, risque de nouveau de s'impatienter et, comme il l'a déjà fait bien des fois, il l'interpelle pour le rassurer : « Je vous entends, Lecteur, vous me dites : Et les amours de Jacques ?… Croyez-vous que je n'en sois pas aussi curieux que vous ? Avez-vous oublié que Jacques aimait à parler et surtout à parler de lui, manie générale des gens de son état, manie qui les tire de leur abjection, qui les place dans la tribune, et qui les transforme tout à coup en personnages intéressants ? » Il se livre ensuite à des considérations sur le plaisir qu'éprouvent les hommes à raconter des histoires pour se rendre intéressants, avant de nous dire qu'il ne fait que répéter des propos de Jacques. Et c'est alors que, sans transition, il se met à nous faire son portrait. Après quoi, il exhorte de nouveau le lecteur à la patience et reprend son récit : « Ainsi, Lecteur, je vous conseille de prendre votre parti et, au défaut des amours de Jacques, de vous accommoder des aventures du Secrétaire du marquis des Arcis »

 

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Le texte est construit sur une opposition entre la première partie qui nous expose les grandes idées de Jacques, et la seconde qui évoque la conduite de Jacques. Les idées de Jacques ne sont pas celles de tout le monde. La plupart des gens respectent, ou font semblant de respecter, les valeurs morales, même si souvent ils les malmènent allègrement ; Jacques, lui, les récuse hardiment. La plupart des gens pensent que l'homme plus ou moins est libre ; Jacques est convaincu qu'il est totalement déterminé. La plupart des gens croient que l'homme n'est pas seulement un être matériel, mais qu'il est aussi gouverné par un principe spirituel ; Jacques résolument matérialiste, rejette tout principe spirituel. La seconde partie du texte montre que la conduite de Jacques n'est pas du tout celle que ses idées pourraient faire attendre. S'il n'a pas les idées de tout le monde, il se conduit en gros comme tout le monde. Il se montre reconnaissant envers ceux qui lui font du bien et se révolte contre l'injustice. De plus, lui qui ne croit pas à la morale, est doté des plus hautes qualités morales et en particulier de celles qui devraient lui être les plus étrangères, en tant que « fataliste ».
« Jacques ne connaissait ni le nom de vice, ni le nom de vertu ; il prétendait qu'on était heureusement ou malheureusement né. ». La première partie du texte nous fait connaître les idées de Jacques dans un ordre récurrent, en nous faisant remonter des conséquences aux principes. Diderot commence par nous dire que Jacques récuse les notions morales traditionnelles. Il nous dit ensuite qu'il ne croit pas à la liberté et l'on comprend alors pourquoi il rejette les notions morales Il nous dit enfin que Jacques a une conception moniste et matérialiste de l'homme; et l'on comprend alors l'origine de son déterminisme. Il n'y a pas de morale parce qu'il n'y a pas de liberté et il n'y a pas de liberté parce que l'homme n'a pas une âme distincte du corps.
Lorsque Diderot dit que Jacques ne connaît « ni le nom de vice ni le nom de vertu », il ne veut évidemment pas dire qu'il ne connaît pas ces mots, mais seulement qu'il affecte de ne pas les connaître, en se refusant à les employer. Pour lui, en effet, ce ne sont que des mots, des mots vides, des mots trompeurs dans la mesure où ils font appel à des notions qu'il considère comme totalement irréelles et dénuées de toute valeur, les notions de responsabilité morale, de mérite et de démérite. Un homme n'est ni vicieux ni vertueux : il est seulement « heureusement ou malheureusement [2] né  ». Il ne faut pas parler de responsabilité morale, mais de hasard ; il ne faut pas parler de mérite ou de démérite, mais de la chance ou de malchance.
Dans le Rêve de d'Alembert, le docteur Bordeu propose à mademoiselle de Lespinasse qui ne veut pas renoncer à ces mots, de remplacer « vertu » et « vice » par « bienfaisance » et « malfaisance »: « Mais, docteur, et le vice et la vertu ? La vertu, ce mot si saint dans toutes les langues, cette idée si sacrée chez toutes les nations – Il faut le remplacer par celui de bienfaisance et son opposé en celui de malfaisance. On est heureusement ou malheureusement né ; on est insensiblement entraîné par le torrent universel qui conduit l'un à la gloire, l'autre à l'ignominie [3]». Le docteur Bordeu ne juge pas utile de le préciser, mais il importe, bien sûr, de ne donner à ces mots de « bienfaisance » et de malfaisance » aucune signification morale pour ne leur conserver qu'un sens strictement descriptif. Le « bienfaisant » n'est pas celui qui fait le bien, mais seulement celui qui fait ce qu'il est convenu d'appeler le bien ; le « malfaisant » n'est pas celui qui fait le mal, mais seulement celui qui fait ce qu'il est convenu d'appeler le mal [4].
« Quand il entendait prononcer les mots 'récompense' ou 'châtiment', il haussait les épaules. Selon lui, la récompense était l'encouragement des bons; le châtiment, l'effroi des méchants ». De même qu'il récuse les mots de « vertu » et de « vice », Jacques récuse ceux de « récompense » et de « châtiment » et cela pour la même raison, à savoir qu'ils impliquent une idée de responsabilité morale, de mérite et de démérite. Mais cela ne signifie pas pour autant qu'il refuse l'usage des récompenses et des châtiments et qu'il les juge inutiles, comme le pense M. Pierre Pouget : « Les récompenses sont attribuées à des gens qui, étant bons par nature, n'ont aucunement besoin d'être encouragés à le devenir; inversement le châtiment n'effraie que des méchants que cet effroi ne saurait en rien amender [5]  ». C'est là un contresens d'autant plus regrettable que M. Pouget était inspecteur général. Jacques ne considère aucunement que les récompenses et les châtiments ne servent à rien ; il conteste seulement qu'ils aient une quelconque valeur morale. Quand on parle de récompenses et de châtiments, on se réfère à des actes passés dont les auteurs méritent d'être complimentés ou d'être condamnés. C'est cet usage que Jacques rejette, car, pour lui, personne ne mérite ni d'être complimenté ni d'être condamné. Mais, s'il récuse les notions de récompenses et de châtiments dans la mesure où elles prétendent sanctionner un comportement passé, il entend bien les conserver en tant que moyens de modifier le comportement futur, de favoriser les actes réputés bons et de prévenir les actes réputés mauvais, et c'est pourquoi il emploie les mots « encouragement » et « effroi ». De même qu'il conviendrait, selon Diderot que, bien sûr, Jacques approuverait, de remplacer les mots de « vertu » et de « vice » par ceux de « bienfaisance » et de « malfaisance », on pourrait remplacer les mots de « récompense » et de « châtiment » par ceux d'« incitation » et de « dissuasion ».
Bien d'autres textes de Diderot pourraient être invoqués à l'appui de cette interprétation, s'il y avait la moindre raison, mais ce n'est pas le cas, de la mettre en doute. Ainsi, dans Le Rêve de d'Alembert, lorsque mademoiselle de Lespinasse, après s'être inquiétée de la disparition des mots de « vertu » et de « vice », s'informe de ce que deviennent dans son système « les récompenses et les châtiments », le docteur Bordeu lui répond : « Des moyens de corriger l'être modifiable qu'on appelle méchant et d'encourager celui qu'on appelle bon [6]». On pourrait citer aussi la lettre à Landois du 29 juin 1756 : « Quoique l'homme bien ou malfaisant ne soit pas libre, l'homme n'en est pas moins un être qu'on modifie ; et c'est pour cette raison qu'il faut détruire le malfaisant sur la place publique [7]» ainsi que l'article « Malfaisant » de l'Encyclopédie : « S'il n'y a point de liberté, il n'y a plus que des hommes bienfaisants et des hommes malfaisants ; mais les hommes n'en sont pas moins modifiables en bien et en mal ; les bons exemples, les bons discours, les châtiments, les récompenses, le blâme, la louange, les lois ont toujours leur effet [8]». M. Pouget ne connaissait peut-être pas ces textes, mais cela ne l'excuserait pas, car il y a un peu plus loin dans notre extrait une phrase qui aurait tout de même dû lui faire comprendre qu'il s'était trompé : « Il se mettait en colère contre l'homme injuste ; et quand on lui objectait qu'il ressemblait alors au chien qui mord la pierre qui l'a frappé : 'Nenni, disait-il, la pierre mordue par le chien ne se corrige pas ; l'homme injuste est corrigé par le bâton' [9]» .
« Qu'est-ce autre chose, disait-il, s'il n'y a point de liberté et que notre destinée soit écrite là-haut ? » Après nous avoir dit que Jacques récusait toutes les notions impliquant une idée de responsabilité morale, Diderot nous explique pourquoi en rapportant directement les propos de son héros. Jacques ne croit pas à la morale parce qu'il ne croit pas à la liberté. A vrai dire, on l'avait déjà compris, mais, cette fois-ci la négation de la liberté est explicite. Pour traduire sa pensée, Jacques a recours à une image traditionnelle, celle du livre, celle du « grand rouleau [10]» sur lequel « notre destinée » est « écrite là-haut ». Cette formule qui apparaît tout au début du roman [11], et sur laquelle il s'achèvera [12], va revenir comme un refrain tout au long de l'œuvre ponctuer de nombreux épisodes [13].
Cette formule, très ambiguê, pourrait faire croire que Jacques est fataliste parce qu'il croit que notre destinée a été décidée d'avance par le grand ordonnateur de l'univers et que nous sommes condamnés à ne faire que ce que, de toute éternité, il a voulu que nous fissions. Mais ce fatalisme théologique, que Diderot relève notamment chez Mahomet [14], n'est pas celui de Jacques, comme le montre la phrase qui suit.
« Il croyait qu'un homme s'acheminait aussi nécessairement à la gloire ou à l'ignominie qu'une boule qui aurait la conscience d'elle-même suit la pente d'une montagne ; et que, si l'enchaînement des causes et des effets qui forment la vie d'un homme depuis le premier instant de sa naissance jusqu'à son dernier soupir nous était connu, nous resterions convaincus qu'il n'a fait que ce qu'il était nécessaire de faire ». On le voit, si Jacques pense que nous ne sommes pas libres, ce n'est pas parce qu'il croit qu'une puissance surnaturelle a réglé d'avance notre destinée, mais parce qu'il est persuadé que nous sommes à chaque instant de notre vie entièrement déterminés à sentir, à penser et à agir comme nous le faisons par des causes qui ne dépendent pas de nous [15]. Pour un homme d'aujourd'hui, Jacques est non pas fataliste, mais déterministe. Mais les mots « déterminisme » et « déterministe » n'existaient pas au dix-huitième siècle. Le mot « déterminisme » n'apparaît qu'au milieu du dix-neuvième siècle, emprunté à l'allemand « Determinismus » apparu en 1790 [16].
Selon Jacques, qui recourt volontiers à des images pour exprimer sa pensée, l'homme est aussi totalement déterminé qu'une boule qui suit la pente d'une montagne. La seule différence est qu'il est conscient et que la boule ne l'est pas. Mais, si la boule était consciente, elle croirait descendre la pente librement. Si l'homme se croit libre, c'est parce qu'il n'a pas conscience des causes qui le déterminent ou du moins qu'il ne les voit jamais toutes [17]. La mécanique des causes et des effets qui gouvernent sa destinée est si complexe qu'il ne peut jamais en apercevoir tous les rouages. Mais, pour une intelligence qui serait capable de percevoir à la naissance d'un homme toutes les causes qui vont agir sur sa destinée et de prévoir la succession de tous les effets qu'elles vont engendrer, toute la vie à venir de cet homme serait en quelque sorte déjà écrite devant ses yeux. C'est en ce sens que l'on peut dire que tout est écrit là-haut sans pour autant supposer l'existence d'une puissance surnaturelle qui aurait tout réglé d'avance.
Mais si, de nos jours, on dirait donc que Jacques est déterministe plutôt que fataliste, sa pensée n'en apparaît pas moins assez flottante, et il y a bien des moments où l'on a le sentiment inverse. Le déterministe pense qu'un phénomène est toujours le résultat nécessaire d'un enchaînement inéluctable de causes et d'effets antérieurs. Le fataliste est persuadé que certains événement, et notamment les événements funestes, se produisent parce qu'ils devaient nécessairement se produire quelque que fût la succession des événements antérieurs. Il est persuadé que tel ou tel évènement se produira même si l'on fait tout pour essayer de le prévenir ou qu'il ne se produira même si l'on fait tout pour qu'il se produise. Or c'est assez souvent ce que semble croire Jacques et son refrain prend alors une résonance indiscutablement fataliste. C'est évidemment le cas lorsque Jacques se dit à la fin du roman : « S'il est écrit là-haut que tu seras cocu, Jacques, tu auras beau faire, tu le seras ; s'il est écrit au contraire que tu ne le seras pas, ils auront beau faire, tu ne le seras pas; dors donc, mon ami ».
Quoi qu'il en soit de ces incohérences, Jacques est essentiellement déterministe et c'est ce que confirme la suite du texte : « Je l'ai plusieurs fois contredit, mais sans avantage et sans fruit. En effet, que répliquer à celui qui vous dit : Quelle que soit la somme des éléments dont je suis composé, je suis un ; or une cause une n'a qu'un effet ; j'ai toujours été une cause une ; je n'ai donc jamais eu qu'un effet à produire ; ma durée n'est donc qu'une suite d'effets nécessaires ». Diderot qui nous a déjà fait savoir à plusieurs qu'il avait connu Jacques [18] sans jamais daigner nous dire où et comment et qui ne nous le dira jamais, prétend avoir plus d'une fois essayé de le contredire et de défendre la liberté. Mais, nous dit-il, il s'est à chaque fois heurté au même raisonnement imparable qui se présente sous la forme d'un syllogisme, avec une majeure: « je suis un », une mineure : « une cause une n'a qu'un effet » et une conclusion : « je n'ai donc jamais eu qu'un effet à produire ». Jacques avait déjà utilisé cet argument au début du roman : « Puis-je n'être pas moi, et étant moi, puis-je faire autrement que moi ? Puis-je être moi et un autre ? Et depuis que je suis au monde y a-t-il eu un seul instant où cela n'ait été vrai [19] ? »
Diderot estime que cet argument est irréfutable et il le regrette. On peut pourtant penser qu'il est bien simpliste. Car la faiblesse de ce syllogisme réside évidemment dans sa mineure. En disant « quelle que soit la somme des éléments dont je suis composé, je suis un », Jacques fait bon marché de l'extrême complexité de l'être humain. Il raisonne comme si celle-ci ne changeait rien, comme si, sur ce sujet, il n'y avait aucune différence entre l'être vivant le plus simple, entre un organisme unicellulaire et l'homme qui dispose d'un cerveau constitué de plus de cent milliards de neurones et de connexions neuronales. C'est peut-être un peu court, mais j'y reviendrai dans ma conclusion.
« C'est ainsi que Jacques raisonnait d'après son capitaine. La distinction d'un monde physique et d'un monde moral lui semblait vide de sens. Son capitaine lui avait fourré dans la tête toutes ces opinions qu'il avait puisées, lui, dans son Spinoza qu'il savait par cœur ». Nous savions, depuis les premières lignes du roman, que le « fatalisme » de Jacques lui venait de son capitaine et il n'avait cessé de l'invoquer et de parler de lui dans la suite du roman. Nous apprenons maintenant que son capitaine, qui a tellement influencé la pensée de Jacques, avait lui-même été profondément marqué par celle de Spinoza. Le déterminisme de Jacques est donc le fruit de ces deux rencontres. Jacques ne serait pas devenu « fataliste » s'il n'avait pas connu son capitaine et si celui-ci n'avait pas lu Spinoza, ces deux évènements étant eux-mêmes le résultat d'une chaîne infinie de causes et d'effets.
Mais nous apprenons surtout que Jacques est matérialiste. L'homme n'est pas habité par un principe spirituel. Il n'est pas un composé; il n'est pas constitué d'un corps et d'une âme : il n'a qu'un corps. Ce monisme matérialiste est, bien sûr, celui de Diderot lui-même qui écrit à Landois : « Il n'y a qu'une sorte de causes à proprement parler : ce sont les causes physiques [20]». Le déterminisme de Jacques, comme celui de Diderot, a pour origine donc son matérialisme. Mais il ne prend pas la peine d'expliquer pourquoi la croyance au matérialisme conduit à la négation de la liberté. Pour lui, cela semble aller de soi, mais on peut trouver de nouveau, et là aussi j'y reviendrai, que cela ne va pas nécessairement de soi.
Après nous avoir exposé les grandes lignes de la « philosophie » de Jacques, Diderot va évoquer sa conduite qui ne semble guère être en accord avec ses idées : « D'après ce système, on pourrait imaginer que Jacques ne se réjouissait, ne s'affligeait de rien; cela n'était pourtant pas vrai. Il se conduisait à peu près comme vous et moi ». Si les idées de Jacques peuvent le faire apparaître comme un original, voire comme un excentrique, il n'en est pas de même de son comportement qui ressemble à celui de tout le monde. Son « fatalisme » devrait lui faire accueillir tous les événements heureux ou malheureux avec la même indifférence. Il n'en est rien. Loin d'être un homme froid, impassible, indifférent, Jacques est un être sensible et prompt à s'émouvoir. Il se félicite de ses bonnes fortunes et déplore ses mésaventures. Il se réjouit du bonheur des autres et s'afflige de leurs malheurs.
« Il remerciait son bienfaiteur, pour qu'il lui fît encore du bien. Il se mettait en colère contre l'homme injuste ; et quand on lui objectait qu'il ressemblait alors au chien qui mord la pierre qui l'a frappé : 'Nenni, disait-il, la pierre mordue par le chien ne se corrige pas ; l'homme injuste est corrigé par le bâton' ». Persuadé que personne n'est jamais responsable de ce qu'il fait de bien ou de mal, Jacques ne devrait jamais ni remercier personne ni protester contre quoi que ce soit. Mais, là encore, ce n'est pas du tout le cas. Jacques ne manque jamais de témoigner sa gratitude à ceux qui lui viennent en aide et il s'emporte facilement au spectacle de l'injustice. Il parvient néanmoins à concilier sa conduite avec ses idées. S'il remercie son bienfaiteur c'est, dit-il, non pas parce qu'il lui a fait du bien, mais pour qu'il lui en fasse encore. S'il se met en colère contre l'homme injuste, ce n'est pas à cause des injustices qu'il a commises, mais à cause de celles qu'il peut encore commettre et que Jacques cherche ainsi à prévenir. Mais, à ce stade du roman, on connaît suffisamment Jacques pour deviner qu'il s'agit de justifications a posteriori. Et ses remerciements sont inspirés par la gratitude et ses colères par l'indignation. On le constate, dès le début du roman, lorsque les brigands qui avaient précédé Jacques et son maître dans l'auberge où ils s'étaient arrêtés et s'étaient emparés de toutes les provisions, leur font porter sur une assiette les os d'une des volailles qu'ils viennent de manger. « Jacques, indigné, prend les pistolets de son maître » et se précipite dans la chambre des brigands « un pistolet armé dans chaque main [21]». On le voit, la réaction de Jacques est immédiate, la moutarde lui monte soudainement au nez et l'indignation suffit à expliquer sa conduite. C'est seulement après coup, pour se justifier à ses propres yeux et envers ceux qui pourraient lui reprocher d'être en contradiction avec ses idées, qu'il prétend avoir voulu, en remerciant son bienfaiteur ou en se mettant en colère contre un homme injuste, non pas réagir à une action qui vient d'être commise, mais essayer d'influer sur un comportement futur.
« Souvent il était inconséquent comme vous et moi, et sujet à oublier ses principes, excepté dans quelques circonstances où sa philosophie le dominait évidemment; c'était alors qu'il disait : 'Il fallait que cela fût, car cela était écrit là-haut' ». Cette inconséquence, cet oubli de ses principes, que relève Diderot chez son héros, Jacques est le premier à les reconnaître. C'est le cas notamment lorsque son maître s'étonne d'apprendre qu'il lui arrive parfois de prier : « Je prie à tout hasard ; et quoi qu'il m'advînt, je ne m'en réjouirais pas ni ne m'en plaindrais, si je me possédais ; mais c'est que je suis inconséquent et violent, que j'oublie mes principes ou les leçons de mon capitaine et que je ris et pleure comme un sot [22]». Tout compte fait, nous dit Diderot, c'est seulement dans « quelques circonstances » que « sa philosophie le dominait évidemment ». Et alors il s'agit, généralement dans d'accidents ou d'événements pénibles [23]. On invoque rarement la fatalité lorsqu'il s'agit d'événements heureux.
« Il tâchait à prévenir le mal ; il était prudent avec le plus grand mépris pour la prudence. Lorsque l'accident était arrivé, il en revenait à son refrain ; et il était consolé ». L'inconséquence de Jacques se manifeste particulièrement lorsqu'il tâche « à prévenir le mal ». Il est prudent parce qu'il n'a rien d'un masochiste et il cherche donc à éviter les ennuis et les dangers. Mais, en même temps, sa philosophie le porte à considérer qu'il est vain de chercher à éviter ce qui de toute façon doit arriver, et donc à mépriser la prudence. Cela l'amène à des comportements parfois incohérents. C'est le cas dans l'épisode des brigands rencontrés à l'auberge. Lorsque, le lendemain matin, Jacques et son maître quittent l'auberge où ils ont laissé les brigands enfermés dans leur chambre, son maître voudrait s'éloigner au grand trot, mais Jacques, qui s'est levé et s'est habillé sans se presser, s'obstine à vouloir aller au pas. Il a pris la précaution d'emporter avec lui la clé de leur chambre dans laquelle il avait déposé, après s'en être emparé, toutes les affaires des brigands, ainsi que celle de la chambre de ceux-ci afin que la nécessité d'enfoncer les deux portes retarde une éventuelle poursuite. Mais, comme son maître s'en étonne et lui demande alors : « si tu veux gagner du temps, pourquoi aller au petit pas comme tu le fais ? », Jacques répond : « C'est que faute de savoir ce qui est écrit là-haut, on ne sait ce qu'on veut ni ce qu'on fait, et qu'on suit sa fantaisie qu'on appelle raison, ou sa raison qui n'est souvent qu'une dangereuse fantaisie qui tourne tantôt bien tantôt mal [24]». On le voit, Jacques n'essaie même pas de justifier un comportement dont il sait bien qu'il est parfaitement incohérent.
Dans le cas présent, l'inconséquence de Jacques reflète non seulement sa tendance à oublier sa philosophie, mais aussi, et sans doute plus encore, le caractère assez incertain de celle-ci. C'est parce qu'il n'a pas clairement choisi entre le déterminisme et le fatalisme qu'il peut, comme ici, faire preuve à la fois de prudence et d'insouciance. Son déterminisme le pousse à chercher à prévoir l'enchaînement futur des causes et des effets et à intervenir dans cet enchaînement afin d'essayer de prévenir un malheur éventuel Son fatalisme le pousse à penser que toutes les précautions sont inutiles puisque, de toute façon ce qui doit arriver doit arriver. Et il lui permet, comme le note Diderot, de se consoler des accidents et des mésaventures en revenant à « son refrain ».
« Du reste, bon homme, franc, honnête, brave, attaché, fidèle, très têtu, encore plus bavard ». Diderot termine ce portait de Jacques par une rapide énumération des principaux traits de sa personnalité. Et il nous dit que, Jacques, qui ne croit pas à la morale, qui récuse le mot « vertu », est un être profondément moral et doué des plus hautes vertus. Il ne croit pas à la première d'entre elles, la bonté ; il est persuadé que les hommes ne sont ni bons ni méchants, que ceux qui font le bien n'y ont aucune mérite parce qu'ils ne font que faire ce que leur nature les détermine à faire, mais il n'en est pas moins fondamentalement « bon ». Il ne devrait pourtant pas l'être. Si l'on croit que personne n'est bon ni méchant, que les hommes que l'on dit bons sont seulement « heureusement nés », et que ceux que l'on dit méchants sont seulement « malheureusement nés », on ne devrait jamais éprouver ni témoigner la moindre sympathie ou la moindre antipathie envers qui que ce soit. Jacques devrait être indifférent et il est foncièrement bienveillant et généreux [25].
Foncièrement « bon », Jacques est aussi « franc » et « honnête ». Ces deux vertus cousines sont elles aussi inattendues chez un homme qui, ne croyant pas à la morale, ne devrait pas se sentir tenu à se montrer franc et honnête. Plus étonnant encore, Jacques est « brave ». Certes ! sa philosophie ne peut que l'inciter à se montrer « philosophe » en face du danger, à affronter les périls avec sérénité. Mais si le fataliste n'est d'ordinaire pas homme à fuir devant le danger, s'il est porté à l'ignorer, il n'est pas homme non plus à le rechercher, à aller au-devant de lui, comme Jacques le fait volontiers, ainsi que nous l'a montré, entre autres épisodes, celui des Brigands rencontrés à l'auberge.
On ne s'attendrait pas davantage à ce que Jacques se montrât « fidèle » et « même « attaché ». Or il est attaché à son maître, malgré les coups que celui-ci-lui donne parfois sans raison, comme il a été, et sans doute plus encore, attaché à son capitaine. Pourtant sa philosophie devrait l'inciter à ne jamais s'attacher à personne. Dans la mesure où il pense que tous les hommes se valent, qu'ils ne sont aucunement responsables des sentiments qu'ils éprouvent, des idées qu'ils ont et des actes qu'ils commettent, et qu'en conséquence, aucun d'eux n'est plus sympathique ou plus antipathique qu'un autre, ils devraient tous lui être également indifférents.
On ne s'attendrait pas non plus à ce que Jacques fût « têtu ». Sa philosophie devrait l'inciter à s'incliner devant la nécessité, à prendre les événements comme ils viennent et les gens comme ils sont. Loin de s'obstiner à faire ce qu'il a décidé de faire, il devrait être enclin à y renoncer dès qu'il rencontre une difficulté ou une résistance. Au lieu de cela, il n'en fait jamais qu'à sa tête. Tout ce que son maître peut lui dire pour essayer de le dissuader de faire quelque chose ou pour l'inciter à faire ce qu'il ne veut pas faire, n'a jamais aucun effet sur lui. Bien loin que sa philosophie soit capable de le guérir de son entêtement, on a parfois l'impression que c'est, au contraire, parce qu'il est foncièrement têtu qu'il en revient toujours à son refrain. C'est le cas, dès les premières pages du roman, lorsque son maître lui objecte : « Mais en raisonnant à ta façon, il n'y a point de crime qu'on en commît sans remords » et qu'il lui répond : « Ce que vous m'objectez là, m'a plus d'une fois chiffonné la cervelle ; mais avec tout cela, malgré que j'en aie, j'en reviens toujours au refrain de mon capitaine [26]». Comme c'est assez souvent le cas, Jacques nous fait penser ici à Pangloss qui, lorsque Candide lui demande : « Eh bien, mon cher Pangloss […] quand vous avez été pendu, disséqué, roué de coups et que vous avez ramé aux galères, avez-vous toujours pensé que tout allait le mieux du monde ? » lui fait cette réponse justement célèbre : « Je suis toujours de mon premier sentiment […], car enfin je suis philosophe, il ne me convient pas de me dédire [27]».
Si Jacques est « têtu », il est « encore plus bavard », nous dit Diderot. Mais on s'en était, bien sûr, aperçu depuis longtemps. Jacques prétend expliquer sa loquacité par le fait que ses grands parents, qui étaient, eux, particulièrement taciturnes, le forçaient à porter un bâillon. « C'est, dit-il, à ce maudit bâillon que je dois la rage de parler [28]». On peut penser pourtant que, quel que pût être leur amour du silence, ses grands parents ne lui auraient pas fait porter un bâillon, s'il n'avait pas été d'un naturel bavard. Lui-même nous avoue d'ailleurs qu'il est « né bavard [29]» et se définit comme « un animal jaseur [30]». Et, comme les précédents, ce dernier trait surprend de la part d'un « fataliste ». On s'attendrait à ce qu'il jugeât parfaitement inutile de commenter des comportements et des événements qui ne pouvaient être que ce qu'ils étaient, et fût, par conséquent, profondément taciturne. On peut pourtant se demander si la philosophie de Jacques, qui, à première vue, devrait l'inciter au mutisme, ne favorise pas, au contraire, son impérieux besoin de parler. Car, quand on est bavard, il vaut mieux avoir des idées toutes prêtes. Là encore on pense à Pangloss, qui est, lui aussi foncièrement bavard comme son nom le dit, et qui a, lui aussi, une philosophie dont il ne démord pas. Comme Jacques, il a lui aussi son « refrain » (« Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles »). En revanche, les gens qui, comme moi, n'ont jamais eu d'idées (et ce n'est pas à mon âge que je vais me mettre à en avoir) sont volontiers taciturnes.

 

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« Vous concevez, lecteur, jusqu'où je pourrais pousser cette conversation sur un sujet dont on a tant parlé, tant écrit depuis deux mille ans, sans en être d'un pas plus avancé [31]» écrit Diderot, après avoir relaté la première discussion entre Jacques et son maître sur le problème de la liberté. Et cette page, dans laquelle il résume les idées de Jacques sur la question, idées qui sont aussi les siennes, ne saurait, bien sûr, nous apporter aucune lumière nouvelle, non plus que le reste du roman. Jacques est persuadé que sa démonstration est irréfutable et Diderot se dit incapable de le contredire. On peut pourtant penser que son raisonnement est trop simpliste pour être convaincant. Jacques est persuadé qu'il n'y a rien en dehors de la matière et que l'esprit n'en est qu'une émanation. Ce monisme matérialiste l'amène à conclure que nos sentiments, nos pensées et nos actes sont entièrement conditionnés par notre nature biologique et par les influences que nous subissons et auxquelles nous ne pouvons réagir que d'une seule façon, et ce déterminisme le conduit à récuser toutes les notions morales.
Or si cette seconde déduction est parfaitement fondée, car il va de soi que l'absence totale de liberté implique la négation de toute morale, il n'en va pas de même de la première. On peut très bien estimer qu'il n'existe rien que la matière, que la vie, que la conscience, que la pensée ne sont que des productions de la matière lorsqu'elle atteint un grand degré de complexité, sans pour autant en conclure que nous ne disposons d'aucune sorte de liberté. Jacques raisonne, nous l'avons vu, comme si l'extrême différence de complexité entre les êtres ne changeait rien à rien, comme si un être qui dispose d'un cerveau doté d'environ cent milliards de neurones n'était, en réalité, pas plus autonome qu'un organisme monocellulaire. Il paraît pourtant plus raisonnable de penser que la complexité croissante que l'on constate dans l'échelle des êtres leur donne une autonomie de plus en plus grande qui leur permet d'être capables de réagir aux circonstances de façons de plus en plus variées et de plus en plus adaptées et de disposer de possibilités d'actions toujours plus grandes. Jacques pense que nous ne somme pas plus autonomes qu'une boule qui descend la pente d'une montagne. Il se dit que, si la boule était dotée de conscience, elle croirait comme nous être autonome et se figurerait qu'elle descend librement la pente. Mais à quoi servirait à une boule, qui n'a effectivement aucune autonomie, d'être dotée de sensibilité et de conscience ? Et, inversement, à quoi servirait à l'homme d'être conscient et capable de raisonner, s'il n'avait aucune autonomie, s'il ne disposait pas d'une certaine liberté de pensée et d'action, quels que puissent être les déterminismes auxquels il est soumis ?
On peut donc penser que Diderot, par la bouche de Jacques, n'a pas réglé le problème de la liberté et que la question reste ouverte. Quoi qu'il en soit, et c'est ce que montre bien Diderot, le déterministe le plus convaincu ne peut s'empêcher d'oublier souvent ses idées et de réagir et de se comporter comme s'il croyait que l'homme est libre et responsable de ses actes. La contradiction que Diderot relève entre les idées de Jacques et son comportement est donc, à des degrés divers, celle de tous ceux qui pensent que nous ne sommes en rien libres de nos pensées et de nos actions, et d'abord de Diderot lui-même qui en est parfaitement conscient. C'est ce que montre notamment ce passage, souvent cité par les commentateurs, d'une lettre de septembre 1769 probablement adressée à Mme de Maux : « Si je crois que je vous aime librement, je me trompe. Il n'en est rien. O le beau système pour les ingrats! J'enrage d'être empêtré d'une diable de philosophie que mon esprit ne peut s'empêcher d'approuver et mon cœur de démentir. Je ne puis souffrir que mes sentiments pour vous, que vos sentiments pour moi soient assujettis à quoi que ce soit au monde et que Naigeon les fasse dépendre du passage d'une comète [32]».
Comme Jacques, et le portrait moral qu'il fait de celui-ci dans la dernière phrase de notre extrait ressemble beaucoup à un autoportrait, Diderot est un être impulsif, démonstratif, fidèle dans ses amitiés et extrêmement bavard. Comme lui, surtout, il est foncièrement moral ; comme lui, il est prompt à s'indigner des injustices et à s'enthousiasmer devant des actions généreuses : « Si le spectacle de l'injustice, écrit-il à Sophie Volland, me transporte parfois d'une telle indignation que j'en perds le jugement et que, dans ce délire, je tuerais, j'anéantirais, aussi celui de l'équité me remplit d'une douceur, m'enflamme d'une chaleur et d'un enthousiasme où la vie, s'il me fallait la perdre, ne me tiendrait à rien. Alors il me semble que mon cœur s'étende au-dedans de moi, qu'il nage ; je ne sais quelle sensation délicieuse et subtile me parcourt partout ; j'ai peine à respirer ; il s'excite à toute la surface de mon corps comme un frémissement ; c'est surtout au haut du front, à l'origine des cheveux qu'il se fait sentir ; et puis les symptômes de l'admiration et du plaisir viennent se mêler sur mon visage avec ceux de la joue et mes yeux se replissent de pleurs. Voilà ce que je suis quand je m'intéresse vivement à celui qui fait le bien [33]». Ces réactions sont assurément inattendues de la part de quelqu'un qui récuse toutes les idées morales. Mais il est probable que tous ceux qui se disent et se croient déterministes, et qui ne sont sans doute pas très nombreux, ne peuvent pourtant pas, même si leurs réactions sont moins vives que celles de Diderot, s'empêcher à l'occasion d'être blessés par l'injustice et émus par la générosité, et l'on ne peut que sans réjouir. Pour ma part, il m'est parfois arrivé de me dire, lorsque j'étais en train de rompre des lances avec Roland Barthes, René Girard ou d'autres « décodeurs », qu'ils n'étaient peut-être pas responsable des âneries qu'ils écrivaient, la nature les ayant dotés d'un cerveau qui ne pouvait sécréter que des sottises. Mais il suffisait que je me remette à les lire pour que la colère me reprenne, scandalisé de constater que des êtres qui disposent d'un cerveau d'homo sapiens puissent en faire un usage aussi lamentable.


 

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NOTES :

[1] Diderot, Œuvres romanesques, édition de Henri Bénac, Garnier, Paris 1951, pp. 670-671. Toutes les citations renverront à cette édition.

[2] On notera la reprise en chiasme de « vice » et de » « vertu » par « heureusement ou malheureusement né ». Il s'agit de mieux suggérer l'équivalence de ces deux notions.

[3] Diderot, Œuvres, édition de Laurent Versini, collection Bouquins, Robert Laffont, 1994, tome I, Philosophie, p. 664.

[4] Voir aussi la lettre à Landois du 29 janvier 1756 : « Mais, s'il n'y a point de liberté, il n'y a point d'action qui mérite la louange ou le blâme ; il n'y a ni vice ni vertu, rien dont il faille récompenser ou châtier. Qu'est-ce qui distingue donc les hommes ? La bienfaisance et la malfaisance ? Le malfaisant est un homme qu'il faut détruire et non punir ; la bienfaisance est une bonne fortune et on une vertu ». (Diderot, Œuvres, Collection Bouquins, tome V, Correspondance, p. 56).

[5] L'Explication française au Baccalauréat, Hachette, 1952, p. 82.

[6] Op.cit., p. 665.

[7] Op. cit., p. 56.

[8] Diderot, Œuvres, Collection Bouquins, tome I, p. 478. Voir aussi l'article « Modification » de l'Enyclopédie: « Moins un être est libre, plus on est sûr de le modifier et plus la modification lui est nécessairement attachée » (ibid., p. 479).

[9] Fontenelle pense, comme Jacques et comme Diderot, que l'on peut croire que nous sommes totalement déterminés et estimer néanmoins qu'il faut punir les êtres malfaisants : « Quant à la morale, ce système rend la vertu un pur bonheur et le vice un pur malheur ; il détruit donc toute la vanité et toute la présomption qu'on peut tirer de la vertu et donne beaucoup de pitié pour les méchants sans inspirer de haine contre eux. Il n'ôte nullement l'espérance de les corriger ; parce qu'à force d'exhortations et d'exemples, on peut mettre dans leur cerveau les dispositions qui les déterminent à la vertu, et c'est ce qui conserve les lois, les peines et les récompenses.
« Les criminels sont des monstres qu'il faut étouffer en les plaignant ; leur supplice en délivre la société et épouvante ceux qui seraient portés à leur ressembler » (Traité de la liberté de l'âme, Œuvres complètes, édition d'Alain Niderst, Corpus des Œuvres de philosophie en langue française, tome III, p. 235).

[10] « C'est comme un grand rouleau qui se déploie petit à petit » (p. 499).

[11] « Comment s'étaient-ils rencontrés ? Par hasard, comme tout le monde. Comment s'appelaient-ils ? Que vous importe ? D'où venaient-ils ? Du lieu le plus prochain ? Où allaient-ils. Est-ce que l'on sait où l'on va ? Que disaient-ils ? Le maître ne disait rien, et Jacques disait que son Capitaine disait que tout ce qui nous arrive de bien et de mal ici-bas était écrit là-haut » (p. 493).

[12] « On a voulu me persuader que son maître et Desglands étaient devenus amoureux de sa femme. Je ne sais ce qui en est ; mais je suis sûr qu'il se disait le soir à lui-même, "S'il est écrit là-haut que tu seras cocu, Jacques, tu auras beau faire, tu le seras ; s'il est écrit au contraire que tu ne le seras pas, ils auront beau faire, tu ne le seras pas; dors donc, mon ami", et qu'il s'endormait » (p. 780).

[13] Il n'est évidemment pas question de relever toutes les occurrences de cette formule. J'ai déjà citée la première ; je citerai seulement les deux suivantes. La deuxième se trouve à la troisième page du roman : « Jacques commença l'histoire de ses amour. C'était l'après-dînée : il faisait un temps lourd ; son maître s'endormit. La nuit les surprit au milieu des champs. Les voilà fourvoyés. Voilà le maître dans une colère terrible et tombant à grands coups de fouet sur son valet, et le pauvre diable disant à chaque coup : "Celui-là était apparemment encore écrit là-haut" » (p. 495)
A la page suivante, Jacques réconforte une femme tombée de cheval en lui disant : « Consolez-vous, ma bonne, il n'y a ni de votre faute, ni de la faute de M. le docteur, ni de la mienne, ni de celle de mon maître : c'est qu'il était écrit là-haut qu'aujourd'hui, sur ce chemin, à l'heure qu'il est, M. le docteur serait un bavard, que mon maître et moi serions deux bourrus, que vous auriez une contusion à la tête et qu'on vous verrait le cul… » (p. 496 .

[14] Voir la lettre à Sophie Volland du 30 octobre 1759 : « Il [Mahomet] prêcha le dogme de la fatalité, qui inspire l'audace et le mépris de la mort, le péril étant aux yeux du fataliste, le même pour celui qui manie le fer sur un champ de bataille et pour celui qui repose dans un lit ; l'instant de périr étant irrévocable, et toute prudence humaine étant vaine devant l'Eternel qui a enchaîné toutes choses d'un lien que sa volonté même ne peut ni resserrer ni relâcher » (op. cit., p. 187).

[15] Voir la Lettre à Landois du 29 juin 1756 : « Regardez-y de près et vous verrez que le mot liberté est un mot vide de sens ; qu'il n'a point, et qu'il ne peut y avoir d'êtres libres ; que nous ne sommes que ce qui convient à l'ordre général, à l'organisation, à l'éducation, et à la chaîne des événements. Voilà ce qui dispose de nous invinciblement. On ne conçoit non plus qu'un être agisse sans motif qu'un des bras d'une balance se meuve sous l'action d'un poids ; et le motif nous est toujours extérieur, étranger, attaché ou par la nature ou par une cause quelconque qui n'est pas nous » (op. cit., p. 56).

[16] Voir Le Trésor de la langue française, article « déterminisme ».

[17] C'est la thèse de Spinoza : « Nempe falluntur homines, quod se liberos esse putant ; quæ opinio in hoc solo consistit, quod suarum actionum sint conscii, et ignari causarum, a quibus determinantur. Hæc ergo est eorum libertatis idea, quod suarum actionum nullam cognoscant causam» (éthique, deuxième partie, scolie de la proposition XXXV, édition de Charles Appuhn, Garnier, 1934, tome I, pp. 190).

[18] Il nous l'a encore rappelé dans la phrase qui précède immédiatement notre extrait : « Tout ce que je vous débite là, lecteur, je le tiens de Jacques ».

[19] P. 498.

[20] Lettre du 29 juin 1756, op.cit., p. 56.

[21] PP. 499-500.

[22] P .656. Voir aussi ce petit échange avec son maître : « Quand je pleure je trouve souvent que je suis un sot - Et quand tu ris ? –Je trouve encore que je suis un sot ; et cependant je ne puis m'empêcher ni de pleurer ni de rire : et c'est ce qui me fait enrager » (p. 573).

[23] C'est le cas, nous l'avons vu, dans les premières pages du roman, lorsque son maitre tombe à grands coups de fouet sur le pauvre Jacques ou lorsque la femme que le chirurgien portait en croup tombe de cheval.

[24] PP. 502-503.

[25] Comme en témoigne notamment l'épisode où il secourt une pauvre femme qui était tombée et avait cassé la cruche d'huile qu'elle portait : « Dans ce moment survinrent les petits enfants de cette femme, ils étaient presque nus, et les mauvais vêtements de leur mère montraient toute la misère de la famille ; et la mère et les enfants se mirent à crier. Tel que vous me voyez, il en fallait dix fois moins pour me toucher ; mes entrailles s'émurent de compassion, les larmes me vinrent aux yeux. Je demandai à cette femme, d'une voix entrecoupée, pour combien il y avait d'huile dans sa cruche. "Pour combien ? me répondit-elle en levant les mains en haut ? Pour neuf francs, pour plus que je ne saurais gagner en un mois…" A l'instant, déliant ma bourse et lui jetant deux gros écus, "tenez ma bonne, lui dis-je, en voilà douze…" et, sans attendre ses remerciements, je repris le chemin du village » (p. 571).

[26] P. 498.

[27] Voltaire, Candide ou de l'optimisme, édition critique par René Pomeau, Nizet, Paris, 1959, p. 216.

[28] P. 606.

[29] P. 658.

[30] P. 654.

[31] P. 499.

[32] Op. cit., p. 979.

[33] Ibid. pp. 261-262.

 

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