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....................Racine sur le divan de Roland Barthes.

 

Roland Barthes était homosexuel. Il serait absurde de le lui reprocher. On ne choisit pas son orientation sexuelle : on la subit. Il semble aussi que ses pulsions sexuelles aient été particulièrement fortes, pour ne pas dire que c’était un obsédé. Mais là encore l’on n’est pas responsable de la force de ses pulsions. On peut pourtant penser qu’il est possible, quand on est un intellectuel et un écrivain, de les contrôler suffisamment pour faire en sorte qu’elles n’altèrent pas notre jugement. Celui de Roland Barthes semble être souvent et profondément altéré par sa libido et un certain nombre de ses sornettes lui sont manifestement dictées par ses hormones. Il est aussi, comme tant d’autres, très influencé par la lecture de Freud, ou du moins, car il n’est pas sûr qu’il l’ait beaucoup lu, par les idées qu’il a répandues, et donc porté à voir de la sexualité partout.

Le Sur Racine nous en offre plusieurs exemples. Raymond Picard n’avait pas manqué de relever la large place qu’y tient la sexualité : « On ne saisit pas davantage la situation exacte de la sexualité dans cette psychanalyse indéfinie. Obsédante, débridée, cynique, elle intervient cependant partout et il faut relire Racine pour se persuader qu’après tout ses personnages sont différents de ceux de D.-H. Lawrence 1». Raymond Picard exagère sans doute en disant que, dans le Sur Racine, la sexualité « intervient […] partout », mais il est vrai que Roland Barthes la fait volontiers intervenir de manière totalement gratuite.

Pour comprendre « la sexualité racinienne », il faut d’abord, selon Roland Barthes, bien voir qu’elle « est de situation plus que de nature ». Voilà encore une affirmation bien propre à séduire les jobards. S’il y a une chose qui semble relever d’abord et surtout de la nature, c’est bien la sexualité. Et il y a gros à parier que Racine partageait ce sentiment. Mais n’ayant pas lu le Sur Racine, il ne pouvait pas savoir ce qu’il pensait vraiment. Roland Barthes, lui, l’a parfaitement compris : « Dans Racine le sexe lui-même est soumis à la situation fondamentale des figures tragiques entre elles qui est une relation de force ; il n’y a pas de caractères dans le théâtre racinien (c’est pourquoi il est absolument vain de disputer sur l’individualité des personnages, de se demander si Andromaque est coquette ou Bajazet viril), il n’y a que des situations, au sens presque formel du  terme ; tout tire son être de sa place dans la constellation générale des forces et des faiblesses. La division du monde racinien en forts et faibles, en tyrans et en captifs, est en quelque sorte extensive au partage des sexes ; c’est leur situation dans le rapport de force qui verse les uns dans la virilité et les autres dans la féminité, sans égard à leur sexe biologique. Il y a des femmes viriloïdes (il suffit qu’elles participent au Pouvoir : Axiane, Agrippine, Roxane, Athalie). Il y a des hommes féminoïdes, non par caractère, mais par situation : Taxile, dont la lâcheté est mollesse, ouverture devant la force d’Alexandre ; Bajazet, à la fois captif et convoité, promis par une alternative proprement racinienne au meurtre ou au viol ; Hippolyte, qui est au pouvoir de Phèdre, désiré d’elle et de plus vierge (Racine a tenté de “déféminiser” Hippolyte, en le rendant amoureux d’Aricie, mais sans succès, comme l’atteste le jugement des contemporains : la situation initiale était trop forte) ;  Britannicus enfin, haï de Néron n’en est pas moins dans un certain rapport érotique avec lui, car il suffit que la haine coïncide avec le Pouvoir pour que les sexes se partagent : Néron jouit de la souffrance de Britannicus comme de celle d’une femme aimée et torturée 2»

On saura gré à Roland Barthes de bien vouloir admettre que les personnages de Racine ont un « sexe biologique ». Mais, selon lui, il est seulement indicatif et provisoire. Ce sont les circonstances de la vie qui vont se charger de le fixer. Elles peuvent le confirmer, mais elles peuvent aussi l’inverser. L’élément déterminant, selon Roland Barthes, est la situation dans laquelle se trouve le personnage. Si c’est une situation de force, elle est de nature à le viriliser, s’il s’agit d’une femme ; si c’est une situation de faiblesse elle peut le féminiser, s’il s’agit d’un homme. Quel que soit son sexe, un personnage peut devenir viril ou féminin, suivant qu’il exerce le Pouvoir ou qu’il le subit. Il suffit ainsi que les femmes « participent au Pouvoir » pour devenir « viriloïdes ». À l’appui de sa thèse, Roland Barthes invoque quatre exemples de personnages féminins de Racine ainsi devenus « viriloïdes » : Axiane, Agrippine, Roxane, Athalie. De ces quatre personnages, c’est assurément Agrippine qui mérite le mieux d’être qualifiée de « viriloïde ». Pourtant cet exemple, qui semble le plus propre à illustrer la thèse de Roland Barthes, est aussi celui qui en fait le mieux éclater toute l’absurdité. Pour dire à tout prix du nouveau, Roland Barthes, une fois de plus, inverse l’ordre des termes et met la charrue devant les bœufs. Il prétend que c’est le Pouvoir qui a virilisé Agrippine, mais c’est, au contraire parce qu’il y avait en elle quelque chose de viril qu’elle a pu exercer le Pouvoir. Elle n’aurait jamais eu accès au Pouvoir, si elle ne l’avait aimé, si elle ne l’avait désiré et si elle n’avait reculé devant rien pour y parvenir. C’est la « nature » d’Agrippine, c’est, osons le dire, son « caractère » qui l’ont conduite à une situation de Pouvoir, ce n’est pas cette situation qui a modifié sa nature et son caractère.

Quant à Axiane, Roxane et Athalie, ce ne sont assurément pas des femmelettes. Peut-on dire pour autant qu’elles sont « viriloïdes » et que c’est l’exercice du Pouvoir qui les a rendues telles ? Elles ont certes, du caractère, ce sont des femmes passionnées,  mais c’est le cas d’assez nombreuses femmes qui pourtant ne participent en rien au Pouvoir.

Parmi les personnages masculins de Racine qui seraient  « féminoïdes, non par caractère, mais par situation », Roland Barthes cite d’abord « Taxile, dont la lâcheté est mollesse, ouverture devant la force d’Alexandre ». Une fois de plus, il a l’art de nous prendre à contrepied. La surprise est totale, en effet. En nous disant que la lâcheté de Taxile « est mollesse, ouverture devant la force d’Alexandre », il nous dit le contraire de ce qu’il nous avait annoncé, à savoir que Taxile est « féminoïde » par caractère et non par situation. c’est ce qui apparaît d’ailleurs très clairement si on le compare à Porus. Taxile et Porus sont l’un et l’autre dans la même situation par rapport à Alexandre. S’ils se comportent différemment, c’est qu’ils ont des personnalités très différentes, pour ne pas dire opposées. Porus est essentiellement un guerrier, Taxile est un politique ; Porus est téméraire, c’est un fonceur, Taxile est prudent, c’est un calculateur.

Le deuxième exemple est celui de « Bajazet, à la fois captif et convoité, promis par une alternative proprement racinienne au meurtre ou au viol ». Et, plus loin, Roland Barthes revient longuement sur le cas de Bajazet lorsqu’il analyse la pièce dans la seconde partie de « L’Homme racinien » : « Bajazet n’est qu’un sexe indécis, inversé, transformé d’homme en femme. la critique du temps avait remarqué ce qu’elle appelait la fadeur du personnage ; mais la fadeur de Bajazet n’est pas caractérielle (il n’y a pas d’intérêt à discuter si Bajazet est ceci ou cela), elle est définie par sa situation ; c’est le Sérail qui l’invertit ; d’abord physiquement même, si l’on peut dire ; Bajazet est un mâle confiné dans un milieu féminin où il est le seul homme ; c’est un frelon, dont on dirait qu’il est nourri, engraissé par Roxane pour son pouvoir génital même ; comme ces oies que l’on gave pour la succulence de leur foie, Bajazet est enfermé dans l’obscurité, réservé, mûri pour le plaisir de la Sultane qui conduira d’ailleurs son meurtre comme on contrôle un orgasme ; parti d’une sexualité forte, on le sent lentement désexué par la virile Roxane. Mais surtout, son ambiguïté sexuelle tient à ce qu’il est un mâle prostitué ; Bajazet est beau, il se donne à Roxane pour en obtenir un bien, il dispose ouvertement de sa beauté comme d’une valeur d’échange. C’est cet état totalement parasitaire de Bajazet qui le désexualise : on sait que chez Racine les “rôles” sexuels sont essentiellement définis par Relation d’Autorité, et qu’il n’y a chez lui d’autre constellation érotique que celle du pouvoir et de la sujétion 3».

On s’étonne tout d’abord, avec Raymond Picard 4, que Roland Barthes puisse affirmer que Bajazet est «  lentement désexué par la virile Roxane » alors qu’il vient de nous dire « qu’il est nourri, engraissé par Roxane pour son pouvoir génital même ». On se demande ensuite sur quels vers de Racine Roland Barthes peut bien s’appuyer pour prétendre que l’inversion de Bazazet se manifeste « d’abord  physiquement même ». Racine, que je sache, ne nous dit nulle part que Bajazet est devenu grassouillet ni non plus qu’il a développé une hyperplasie non tumorale de la glande mammaire, appelée communément gynécomastie. S’il avait vraiment voulu nous faire comprendre que Bajazet avait été dévirilisé par sa captivité dans le sérail, il ne l’aurait pas faire mourir en vendant chèrement sa peau, et Osmin ne l’aurait pas trouvé au milieu de morts et de mourants comme il le raconte à Acomat :


Bajazet était mort. Nous l’avons rencontré

De morts et de mourants noblement entouré,

Que vengeant sa défaite et cédant sous le nombre,

Ce héros a forcés d’accompagner son ombre 5.


Si la pièce avait été écrite par Roland Barthes, Bajazet serait sans doute mort en disant aux janissaires : «  Arrêtez coquins, vous me chatouillez ».

Hippolyte fournit ensuite à Roland Barthes un troisième exemple d’homme féminisé par sa situation : « Hippolyte, qui est au pouvoir de Phèdre, désiré d’elle et de plus vierge (Racine a tenté de “déféminiser” Hippolyte, en le rendant amoureux d’Aricie, mais sans succès, comme l’atteste le jugement des contemporains : la situation initiale était trop forte) ». Mais on est d’abord très étonné d’apprendre que, selon Roland Barthes, Hippolyte « est au pouvoir de Phèdre ». On ne voit pas en effet, qu’il soit aucunement soumis à Phèdre. Quand, au début de la pièce, il décide de partir à la recherche de son père, il ne songe pas à lui en demander la permission, il ne la consulte pas. Il serait abusif de prétendre que c’est, au contraire, Phèdre qui est soumise au pouvoir d’Hippolyte. Il n’en reste pas moins que Thésée a amené Phèdre à Trézène, en même temps qu’Aricie pour qu’elles soient toutes les deux sous la garde d’Hippolyte, comme celui-ci le rappelle à son père :


Vous daignâtes, Seigneur, aux rives de Trézène

Confier en partant Aricie et la reine.

Je fus même chargé du soin de les garder 6.


Quoi qu’il en soit, les activités habituelles d’Hippolyte sont celles d’un jeune homme apparemment très viril, si l’on se fie à ce que lui dit Théramène qui s’étonne de le voir délaisser depuis quelque temps ses sports favoris :


Avouez-le, tout change. Et depuis quelques jours,

On vous voit moins souvent, orgueilleux et sauvage,

Tantôt faire voler un char sur le rivage,

Tantôt savant dans l’art par Neptune inventé,

Rendre docile au frein un coursier indompté.

Les forêts de nos cris moins souvent retentissent 7.


Enfin, comme celle de Bajazet, la mort d’Hippolyte n’est assurément pas celle d’un être féminisé, si l’on se fie à ce que nous dit Théramène :


Tout fuit, et sans s’armer d’un courage inutile,

Dans le temple voisin chacun cherche un asile.

Hippolyte lui seul digne fils d’un héros,

Arrête ses coursiers, saisit ses javelots,

Pousse au monstre, et d’un dard lancé d’une main sûre

Il lui fait dans le flanc une large blessure 8


Mais, comme pour Bajazet encore, Roland Barthes nous en dit davantage sur sa conception du personnage d’Hippolyte dans son analyse de la pièce : « La contrainte orale d’Hippolyte est ouvertement donnée comme une contrainte sexuelle : Hippolyte est muet comme il est stérile ; en dépit des précautions mondaines de Racine, Hippolyte est refus du sexe, antinature ; la confidente, voix de la normalité, par sa curiosité même, atteste le caractère monstrueux d’Hippolyte dont la virginité est spectacle. Sans doute la stérilité d’Hippolyte est dirigée contre le Père, elle est remontrance au père pour la profusion anarchique dont il gaspille la vie. Mais le monde racinien est un monde immédiat : Hippolyte hait la chair comme un mal littéral ; Éros est contagieux, il faut se couper de lui, refuser le contact des objets qu’il a effleurés : le seul regard de Phèdre sur Hippolyte corrompt Hippolyte, son épée devient répugnante dès que Phèdre l’a touchée  9».

Qu’Hippolyte, comme souvent les sportifs, ne soit pas d’un naturel très bavard, c’est bien possible. Mais il n’est certes pas muet puisque son rôle est le plus long de la pièce (355 vers) après celui de Phèdre (476) 10. On est encore plus surpris d’apprendre que « La contrainte orale d’Hippolyte est ouvertement donnée comme une contrainte sexuelle ». Selon Roland Barthes, cette équivalence est « ouvertement » affirmée par Racine. Il aurait donc dû lui être facile de citer les vers qui le prouvent. S’il ne l’a pas fait, c’est évidemment parce qu’il ne le pouvait pas. On est d’autant plus surpris que Roland Barthes puisse affirmer qu’ « Hippolyte est muet comme il est stérile » qu’il va nous apprendre, un peu plus loin, que « parler c’est se répandre, c’est-à-dire se châtrer 11». Hippolyte est assurément poursuivi par la haine implacable des dieux. Le ciel se joue cruellement de lui : s’il se tait, il est stérile, mais s’il parle il se châtre. Tout cela est bien étrange, mais Roland Barthes, lui, ne se laisse jamais déconcerter par ce qu’il écrit. Juste après avoir affirmé que « parler c’est […] se châtrer », il ne craint pas de réaffirmer que le mutisme d’Hippolyte est stérilité : « Cette fermeture intolérable de l’être qui est dans un même mouvement mutisme et stérilité, c’est aussi, on le sait, l’essence d’Hippolyte 12».

Notons en passant qu’à propos de Phèdre également Roland Barthes croit pouvoir établir une relation entre son mutisme et sa sexualité : « C’est au moment, écrit-il, où Phèdre se tait le plus que, par un geste compensatoire, elle rejette les vêtements qui l’enferment et veut montrer sa nudité 13». Ces deux lignes, on l’admettra, méritaient bien d’être citées. On a tout d’abord bien du mal à comprendre cette bien étrange formule : « au moment où Phèdre se tait le plus ». Comment diable ! s’y prend-elle ? Quand on se tait, ce qui arrive généralement dès que l’on cesse de parler, comment peut-on faire pour se taire plus encore ? On se tait ou l’on ne l’on ne se tait pas, mais l’on ne se tait pas plus ou moins. À ma connaissance, personne, avant de faire respecter une minute de silence, n’a jamais eu l’idée de faire une répétition et de répéter l’opération jusqu’à ce que le niveau de silence souhaité ait été atteint.

Mais venons en à l’affirmation de Roland Barthes selon laquelle Phèdre « veut montrer sa nudité » et à l’explication qu’il nous entend nous donner de cette prétendue poussée d’exhibitionnisme. Il prétend que c’est parce qu’elle se tait que Phèdre éprouverait le besoin de se déshabiller. On aimerait savoir si cette explication vaut seulement pour Phèdre ou si Roland Barthes, car ses assertions ont le plus souvent une portée générale, pense qu’on peut effectivement établir une relation de cause à effet entre le mutisme et le besoin de se dénuder.  Peut-on dire que, « par un geste compensatoire », les individus taciturnes ou, pour des raisons diverses, condamnés à se taire seraient de ce fait portés à l’exhibitionnisme ? Je me sens, pour ma part, bien incapable de se me prononcer sur ce point et je pense qu’il serait grand temps de faire des enquêtes à ce sujet dans les camps de nudistes. Je suggère aussi d’organiser dans les meilleurs délais un grand colloque international à Cerisy-la-Salle sur le thème « Mutisme et nudisme », et dont on confierait la direction à une personnalité particulièrement éminente du monde intellectuel, Julia Kristeva par exemple. En attendant, je ferai seulement deux remarques qui vont à l’encontre de cette hypothèse. Tout d’abord, que je sache, on n’a encore jamais observé à la fin d’une minute de silence qu’un certain nombre de personnes éprouvaient soudainement un impérieux besoin de se déshabiller. Enfin, si cette hypothèse était fondée, tous les moines devraient finir tôt ou tard par jeter le froc aux orties.

Mais trêve de plaisanteries ! Admettons que l’assertion de Roland Barthes ne vaille que pour Phèdre. C’est parce qu’elle est obligée de taire sa passion que, selon Roland Barthes, Phèdre éprouverait le besoin de se dénuder et il nous renvoie en note aux vers célèbres  :


Que ces vains ornements, que ces voiles me pèsent !

Quelle importune main en formant tous ces nœuds

A pris sur mon front d’assembler mes cheveux ?

Tout l’afflige et me nuit et conspire à me nuire 14.


Tour d’abord, Roland Barthes nous dit que Phèdre « rejette les vêtements qui l’enferment ». C’est un coup de pouce qu’il donne au texte car Phèdre ne parle pas de vêtements qui l’ « enferment », mais de vêtements qui lui « pèsent ». Elle ne se plaint pas d’être habillée : elle se plaint seulement d’être trop habillée. Quand elle leur a dit qu’elle voulait sortir, Œnone et ses servantes ont cru qu’elle reprenait goût à la vie et, tout heureuses, se sont empressées de la parer comme la reine qu’elle est. Et c’est justement ce qui agace Phèdre. Car, si elle a voulu sortir, ce n’était pas parce qu’elle voulait reprendre le cours normal de sa vie, et encore moins parce qu’elle avait envie de prendre un bain de soleil ou de faire du strip-tease en plein air, comme l’en accuse Roland Barthes ; c’était, bien au contraire, parce qu’elle voulait faire ses adieux au soleil et à la vie. Ce qui irrite Phèdre, c’est la totale incompréhension de ses sentiments et de son état dont témoigne le comportement d’Œnone et de ses servantes, même si elle fait tout pour qu’on ne puisse les comprendre. D’ailleurs, quoi que puissent essayer de faire Œnone et ses servantes, elles sont assurées de lui déplaire, puisque, comme le dit elle-même, son irritabilité extrême se nourrit de tout :

Tout m’afflige et me nuit et conspire à me nuire.


Si donc elles lui avaient fait mettre un bikini pensant, non sans raisons, qu’après être restée longtemps enfermée, elle risquait fort d’avoir un déficit de vitamine D et avait besoin d’une cure de soleil, elle n’aurait pas manqué de se plaindre aussi et de pester contre ce biquini tellement enquiquinant. Et, si quelqu’un lui avait dit que, comme le prétend Roland Barthes, elle n’avait, en réalité, qu’une envie : se mettre toute nue, la tragédie aurait avorté car la colère l’aurait tellement suffoquée qu’elle n’aurait pas survécu.

Mais revenons à Hippolyte. Pour affirmer qu’il « est refus du sexe », Roland Barthes croit, en revanche, pouvoir s’appuyer sur deux vers d’Ismène qu’il cite en note :


Et même en le voyant le bruit de sa fierté

A redoublé pour lui ma curiosité 15.


Ces vers sont, selon lui, la preuve qu’Hippolyte est un être que son indifférence au sexe rend  proprement anormal : « la confidente, voix de la normalité, par sa curiosité même, atteste le caractère monstrueux d’Hippolyte dont la virginité est spectacle ». Mais, une fois de plus il a recours à la pratique de la citation tronquée. Il suffit, en effet, de citer les vers qui suivent pour s’apercevoir que, bien loin d’avaliser la réputation d’insensibilité d’Hippolyte, Ismène affirme qu’elle est tout à fait infondée :


Sa présence à ce bruit n’a pas paru répondre.

Dès vos premiers regards je l’ai vu se confondre.

Ses yeux, qui vainement voulaient vous éviter,

Déjà pleins de langueur ne pouvaient vous quitter.

Le nom d’amant peut-être offense son courage,

Mais il en a les yeux, s’il n’en a le langage 16.


Roland Barthes prétend qu’« Hippolyte hait la chair comme un mal littéral ». Ce qui le prouve selon lui,  c’est la façon dont il réagit à l’aveu de Phèdre. Certes, cet aveu le trouble, le perturbe profondément. Pour Roland Barthes, c’est « Éros » qui le panique, Éros qui « est contagieux » et qu’il faut fuir à tout prix. Il oublie seulement que Phèdre n’est pas pour Hippolyte une femme comme les autres : elle est la femme de son père comme il le lui rappelle aussitôt :


Dieux ! qu’est-ce que j’entends ? Madame oubliez-vous

Que Thésée est mon père et qu’il est votre époux 17?


Roland Barthes affirme que la profonde horreur que lui inspire « Éros » fait qu’à ses yeux « son épée devient répugnante dès que Phèdre l’a touchée ». Mais ce n’est pas Hippolyte qui le dit, c’est Phèdre qui le dit en s’adressant à Œnone :


Hélas ! quand son épée allait chercher mon sein,

A-t-il pâli pour moi ? Me l’a-t-il arrachée ?

Il suffit que ma main l’ait une fois touchée,

Je l’ai rendue horrible à ses yeux inhumains,

Et ce fer malheureux profanerait sa main 18.


Si Hippolyte n’a pas réagi quand Phèdre s’est emparé de son épée, c’est d’abord parce la surprise le laisse sans réactions et c’est aussi parce que Racine voulait que cette épée restât entre les mains de Phèdre afin qu’Œnone pût s’en servir pour accuser Hippolyte. Phèdre croit qu’Hippolye se sentirait souillé par sa propre épée maintenant qu’elle l’a touchée. Mais Phèdre ne lui prêterait peut-être pas cette réaction si elle ne se regardait elle-même avec la plus profonde horreur et n’avait le sentiment de souiller par sa seule présence la nature entière, ainsi qu’elle le dit dans les deux derniers vers qu’elle prononce avant de rendre l’âme :


Et la mort à mes yeux dérobant la clarté

Rend au jour qu’ils souillaient toute sa pureté 19.  


Mais, pour en finir avec Hippolyte, on ne saurait négliger le commentaire que sa mort inspire à Roland Barthes : « à la fermeture principielle d’Hippolyte correspond tragiquement (c’est-à-dire ironiquement) une mort par éclatement, la pulvérisation largement étendue par le récit d’un corps jusque-là essentiellement compact 20». Si l’on ne veut pas mourir soi-même de rire par éclatement, mieux vaut se tenir les côtes quand on lit ces lignes. Roland Barthes remarque qu’avant d’éclater et d’être pulvérisé le corps d’Hippolyte était « jusque-là essentiellement compact ». Comment ne pas admirer la sûreté de son diagnostic ? Roland Barthes aurait été un étonnant médecin légiste et ses rapports d’autopsie seraient restés dans les annales de la médecine légale. S’il avait eu à s’occuper d’un corps coupé en morceaux, il n’aurait pas manqué de dire que, selon lui, ce corps était sans doute encore entier lorsqu’il a été coupé en morceaux et il aurait ajouté : « Nous savons maintenant que toute découpe d’un corps porte un préjudice irréparable à l’intégrité physique de la personne sur laquelle elle est opérée ».

Roland Barthes présente le fait d’être « essentiellement compact » comme une spécificité propre à Hippolyte et à ceux qui, comme lui, se défient du sexe. Mais ceux de ses lecteurs qui accordent du crédit à ce qu’il dit, risquent de se sentir soudain perplexes et inquiets, surtout, s’ils sont, eux, portés sur le sexe. Ils étaient certainement persuadés jusque-là que, tout le monde étant essentiellement compact, ils l’étaient eux aussi.  Et voilà que Roland Barthes a insufflé le doute dans leur esprit. Et s’ils n’étaient pas essentiellement compacts ! S’ils ne l’étaient qu’accessoirement ! S’ils ne l’étaient qu’occasionnellement ! Et si même ils n’étaient pas compacts du tout ! C’est, avouons-le, une perspective particulièrement déstabilisante. Certains même, d’un naturel spécialement anxieux, peuvent se demander si, en réalité, ils ne seraient pas effervescents, perspective véritablement effroyable. On peut pourtant penser que ceux qui se sont posés cette question ont dû se rassurer assez vite en se disant que, si tel avait été le cas, ils auraient disparu depuis longtemps : ils n’auraient pas survécu à leur premier bain.

S’il fallait en croire Roland Barthes, Hippolyte serait mort par pulvérisation et par éclatement. Certes, dans un cas comme dans l’autre, la mort est inévitable. Mais ce que l’on ne comprend guère alors, c’est qu’il ait pu mourir à la fois par pulvérisation et par éclatement. Quand on a été pulvérisé, le risque d’éclatement peut désormais, me semble-t-il, être considéré comme nul. En revanche, il est vrai que lorsqu’on a éclaté, on peut encore être pulvérisé. Mais tous ceux à qui cela est arrivé, ont assuré qu’ils étaient déjà morts.

Roland Barthes prétend enfin que Racine a choisi de faire mourir Hippolyte par pulvérisation et éclatement pour conférer à sa mort un caractère puissamment ironique. Mais à ma connaissance jamais aucun spectateur ni aucun lecteur de la pièce n’a réagi au récit de la mort d’Hippolyte en ricanant doucement et en se disant : « C’était bien la peine d’être essentiellement compact ! »

Quoi qu’il en soit, cette version de la mort d’Hippolyte est démentie par le récit de Théramène. Il nous dit qu’après avoir été traîné par ses chevaux son corps n’était plus qu’une plaie. Mais avant d’expirer, il a encore eu la force de dire quelques mots à Théramène pour lui demander de veiller sur Aricie, ce qu’il n’aurait pu faire s’il avait été pulvérisé ou s’il avait éclaté. 

Le dernier exemple d’homme que, selon Roland Barthes sa situation a rendu « féminoïde » est celui de  « Britannicus qui « haï de Néron n’en est pas moins dans un certain rapport érotique avec lui, car il suffit que la haine coïncide avec le Pouvoir pour que les sexes se partagent : Néron jouit de la souffrance de Britannicus comme de celle d’une femme aimée et torturée ». Et il ajoute en note : « Le rapport érotique entre Néron et Britannicus est explicite chez Tacite 21».

Si l’on comprend bien Roland Barthes, celui qui a le Pouvoir a de ce fait la faculté de transformer en femmes tous les hommes qu’il hait et d’avoir ainsi avec eux une relation sexuelle, qui, dans ce cas, ne relève donc pas de l’homosexualité. Roland Barthes ne nous dit pas s’il peut aussi transformer en hommes toutes les femmes qu’il hait afin d’avoir ainsi avec elles une relation cette fois-ci évidemment homosexuelle. Il a sans juste oublié de le préciser. 

Pour donner plus de crédit à son affirmation, Roland Barthes rappelle en note que, selon Tacite Néron aurait abusé de Britannicus peu avant son assassinat. Il suggère ainsi que, puisqu’il est explicite chez Tacite, le rapport érotique, intertextualité oblige, ne peut ne pas exister implicitement chez Racine. Certes, ce détail n’a certainement pas échappé à Racine lecteur très attentif de Tacite. Mais il n’a certainement pas songé une seule seconde à le retenir. Il n’avait assurément aucune raison de le faire.

Pour achever de nous convaincre que la sexualité chez Racine est bien étroitement liée au Pouvoir, Roland Barthes soutient que les personnages qui sont à l’écart du Pouvoir n’ont eux aucune vie sexuelle : « Inversement, les personnages qui sont par nature hors de tout rapport de force (c’est-à-dire hors de la tragédie) n’ont aucun sexe. Confidents, domestiques, conseillers (Burrhus, par exemple, rejeté dédaigneusement hors d’Éros par Néron) n’accèdent jamais à l’existence sexuelle. Et c’est évidemment dans les êtres les plus manifestement asexués, la matrone (Œnone) ou l’eunuque (Acomat) que se déclare l’esprit le plus contraire à la tragédie, l’esprit de viabilité : seule l’absence de sexe peut autoriser à définir la vie, non comme un rapport critique de forces, mais comme une durée et cette durée comme une valeur. Le sexe est un privilège tragique dans la mesure où il est le premier attribut du conflit originel : ce ne sont pas les sexes qui font le conflit, c’est le conflit qui définit les sexes 22».

Reconnaissons-le, il faut savoir gré d’une chose à Roland Barthes, c’est qu’il nous oblige continuellement à faire de la gymnastique : on passe, en effet, son temps à hausser les épaules. Il affirme que chez Racine les confidents, les domestiques et les conseillers sont totalement privés de toute vie sexuelle. Mais ce n’est pas parce que personne ne parle de leur vie sexuelle qu’ils n’en ont aucune. Seulement on ne la connaît pas. Un confident reçoit des confidences, il n’en fait pas. Mais, s’il n’en fait pas, ce n’est pas parce qu’il n’a rien à dire sur lui-même ; c’est parce que personne ne songe jamais à l’interroger sur sa santé, sur ses goûts, sur son enfance ou sur sa vie sentimentale. Cela ne veut pas dire nécessairement que les personnages de Racine se désintéressent complètement des états d’âme de leur confidents et qu’ils n’ont pas envie parfois, en dépit du fait que la journée tragique, d’ordinaire, ne leur en laisse guère le loisir, de leur poser une ou deux questions. Mais le dramaturge s’y oppose absolument : il n’a pas de temps à perdre lui avec les états d’âme des confidents. Il ne faut jamais oublier, en effet, lorsqu’on étudie une œuvre dramatique, que, contrairement au romancier qui peut prendre tout son temps, le dramaturge doit écrire un texte destiné à être dit, et non à être seulement lu, ce qui est nettement plus rapide, et que cette lecture ne peut excéder la durée d’une représentation. On peut dire qu’en moyenne une pièce de théâtre est de dix à vingt fois plus courte qu’un roman. Mais, si Racine ne nous dit rien de la vie sexuelle des confidents, cela ne signifie pas qu’il pense pour autant qu’ils n’en ont aucune.

Roland Barthes prétend qu’Œnone fait partie, avec Acomat, des « êtres les plus manifestement asexués ». Il est certes probable qu’Œnone n’a plus de vie sexuelle. Elle n’est pas pourtant pas asexuée, puisque, nourrice de Phèdre, elle a eu des enfants qu’elle a quittés pour suivre Phèdre comme elle le lui rappelle à la scène 3  de l’acte I 23. Quant à Acomat, Roland Barthes croit avoir une très bonne raison pour pouvoir affirmer qu’il est totalement asexué : c’est un eunuque. Il faut le reconnaître, Roland Barthes n’a pas son pareil pour découvrir ce que personne n’avait jamais découvert et avant lui et que personne n’aurait jamais découvert sans lui. Qui aurait jamais pu deviner, en effet, qu’Acomat, le premier vizir, le personnage le plus important de l’empire ottoman après le sultan, était un eunuque ? Mais il me semble que Roland Barthes aurait dû garder pour lui cette découverte. Acomat est un personnage de tragédie et cette information pourrait nuire à sa dignité. Je ferai donc, pour ma part, semblant de continuer à croire qu’Acomat avait encore tous ses attributs. 

Mais quand bien même Acomat aurait effectivement été eunuque, il n’aurait pas, pour autant, été nécessairement privé de toute vie sexuelle. Avant de pouvoir l’affirmer, il aurait fallu être informé sur la nature exacte de l’opération qu’il aurait subie. S’il s’était agi d’une pénectomie, alors il aurait, en effet, été privé de toute activité sexuelle. Mais il aurait plus vraisemblablement, car c’était de loin le cas le plus fréquent, seulement subi l’ablation des testicules. Or cette opération, si elle supprime la spermatogenèse et donc l’éjaculation, n’empêche pas l’érection, la copulation et l’orgasme, même s’il est « sec » ce qui est sans doute un peu tristounet. Mais ceux qui souhaiteraient avoir des informations précises sur la sexualité des eunuques d’Amurat, devront rester sur leur faim. Car Racine a totalement oublié de nous en informer et l’on a, bien sûr, beaucoup de mal à comprendre une telle négligence. Malheureusement l’on est bien obligé de constater, et c’est là un témoignage de plus de l’étrange cécité de la critique universitaire, qu’aucun racinien n’a jamais songé à s’en étonner.

Comme on pouvait s’y attendre, Roland Barthes n’a pas manqué de découvrir, en lisant Racine, des spécimens d’un objet dont tous les freudiens sont éperdument et perpétuellement en quête, un objet infiniment précieux, un objet fabuleux : le phallus. Et le phallus racinien, qui, semble-il, a plus particulièrement retenu l’attention de Roland Barthes est celui qu’il a découvert dans Iphigénie. Selon lui, en effet, Ériphile est tombée immédiatement amoureuse d’Achille, à la seule vue de son bras ensanglanté qui la tenait pressée contre lui, bras dont la nature phallique saute, bien sûr, aux yeux les moins dessillés. Commençons donc par rappeler en quels termes Ériphile raconte à Doris la naissance de son amour :


Rappellerai-je encor le souvenir affreux

Du jour qui dans les fers nous jeta toutes deux?

Dans les cruelles mains par qui je fus ravie

Je demeurai longtemps sans lumière et sans vie.

Enfin mes tristes yeux cherchèrent la clarté ;

Et, me voyant presser d'un bras ensanglanté,

Je frémissais, Doris, et d'un vainqueur sauvage

Craignais de rencontrer l'effroyable visage.

J'entrai dans son vaisseau, détestant sa fureur,

Et toujours détournant ma vue avec horreur.

Je le vis : son aspect n'avait rien de farouche ;

Je sentis le reproche expirer dans ma bouche ;

Je sentis contre moi mon cœur se déclarer ;

J'oubliai ma colère et ne sus que pleurer.

Je me laissai conduire à cet aimable guide 24.


Pour Roland Barthes, dans ce récit, « la précieuse imagination » d’Ériphile s'emploie « à débarrasser la figure du héros aimé de ses éléments érotiquement inutiles ; d'Achille, elle ne rappelle (sans cesse) que ce bras sanglant qui l’a possédée, et dont la nature phallique est, je suppose, suffisamment évidente 25». À l’appui de cette affirmation, il cite d’abord en note deux vers qu’Ériphile a prononcés un peu plus haut :


Cet Achille, l’auteur de mes maux et des miens,

Dont la sanglante main m'enleva prisonnière26.


Du récit d'Ériphile, il ne cite ensuite que les six vers suivants :


Dans les cruelles mains par qui je fus ravie

Je demeurai longtemps sans lumière et sans vie.

Enfin mes tristes yeux cherchèrent la clarté ;

Et me voyant presser d'un bras ensanglanté,

Je frémissais, Doris, et d'un vainqueur sauvage

Craignais de rencontrer l’effroyable visage.


Le traitement que Roland Barthes fait subir ici au récit d’Ériphile est une parfaite illustration des singulières méthodes de la « nouvelle critique ». Il prétend qu’Ériphile « débarrasse » l’image d'Achille de tout ce qui n'est pas le bras « phallique ». Mais c'est lui qui le fait, et il le fait d'une manière totalement abusive et parfaitement absurde. Pour que le récit d'Ériphile paraisse illustrer son propos, il n’hésite pas à lui couper la parole au moment même où elle s’apprêtait à faire à Doris la révélation qu’elle voulait lui faire, celle de son amour pour Achille. Il suffit donc de la laisser poursuivre son récit pour faire éclater l’incroyable malhonnêteté de Roland Barthes, en rappelant ces vers déjà cités :


J'entrai dans son vaisseau, détestant sa fureur,

Et toujours détournant ma vue avec horreur.

Je le vis: son aspect n'avait rien de farouche [...]


Roland Barthes, et toute la « nouvelle critique » avec lui, manifeste le plus profond mépris pour l’explication de texte traditionnelle. Et pour cause. S’il s’était livré à cet exercice avec toute l’extrême attention au texte qu’il implique, il n’aurait jamais écrit le Sur Racine. Ce qui saute aux yeux, en premier lieu, de quiconque entreprend d’expliquer ce passage, c’est que le récit d'Ériphile est tout entier construit sur une opposition entre le « Je le vis » qui marque la naissance instantanée de son amour et que les vers suivants ne font que développer, et les vers précédents qui soulignent avec beaucoup de force combien les circonstances prédisposaient peu Ériphile à tomber amoureuse d’Achille. Si l’on en croit Ériphile plutôt que Roland Barthes, loin de se sentir le moins du monde attirée par le bras ensanglanté d’Achille, elle s’est dit qu’il ne pouvait appartenir qu’à un « vainqueur sauvage » doté d’un « effroyable visage ».  Loin donc d’éprouver le moindre plaisir à regarder ce bras, elle n’a ressenti que de « l’ « horreur » et s’est empressée de détourner la vue. Mais ses sentiments changent aussi brusquement que complètement lorsqu’elle découvre enfin que, bien loin d’être « farouche », le visage d’Achille est tout à fait « aimable ». La crainte et à l’horreur laissent soudain la place à l’abandon (« Je me laissai conduire »), à l’attendrissement (« et ne sus que pleurer ») et à l’amour (« Je sentis contre moi mon cœur se déclarer »).

L'interprétation de Roland Barthes constitue donc un contresens radical et ridicule. Selon Ériphile, et sa version est beaucoup plus plausible que celle de Roland Barthes, la vue du visage d’Achille a dissipé instantanément la profonde horreur dans laquelle l’avait plongée la vue de son bras ensanglanté, faisant naître aussitôt en elle le plus ardent l’amour. Roland Barthes pourtant ne craint pas de prendre l’absolu contre-pied de ce que dit Ériphile. Il prétend que « la précieuse  imagination » d’Ériphile s’emploie « à débarrasser la figure du héros aimé de ses éléments érotiquement inutiles », à commencer par son visage, pour ne conserver que le souvenir du bras ensanglanté, la seule et unique source de son amour.  

Mais Ériphile n’imagine rien du tout : elle se souvient seulement. C’est Roland Barthes qui imagine, ou plutôt qui phallucine. C’est son imagination phallucinogène qui veut voir à tout prix un phallus dans le bras ensanglanté d’Achille. Et naturellement ce phallus le fascine et il ne retient que lui du récit d’Ériphile. Mais le caractère phallique de ce bras ne saute pas aux yeux. Freud lui-même, qui a pourtant découvert tant de phallus insoupçonnés, n’a pas, du moins à ma connaissance, fait mention du bras. Il est vrai que, s’il y avait pensé, il n’aurait sans doute pas hésité longtemps avant de l’ajouter à son immense et désopilante panoplie phallique. Pour Roland Barthes, semble-t-il, le fait que ce bras soit ensanglanté, renforce puissamment son caractère phallique. Sans être un spécialiste du sexe, je crois pourtant pouvoir affirmer que les phallus ne sont que très rarement ensanglantés, sauf bien sûr si la partenaire a ses règles. Mais la plupart des amants évitent les rapports sexuels pendant cette période.

Ajoutons qu’en ne retenant du récit de Doris que la vision du bras ensanglanté et ne tenant aucun compte du pivot sur lequel bascule tout son récit, le « Je le vis », Roland Barthes nous prouve, comme il le fait souvent, qu’il n’attache gère plus d’importance à ce qu’il écrit lui-même qu’au texte de Racine. Plus haut, en effet, il s’est employé à établir une distinction, fondamentale, à ses yeux entre les « deux Éros » raciniens, l’ « Éros-événement » que la seule vue d’un être fait naître immédiatement, autrement dit l’amour, issu d’un coup de foudre et l’ « Éros sororal », l’amour qui se développe progressivement entre deux êtres qui se connaissent depuis longtemps. Il nous a expliqué alors que, dans le cas de l'« Éros-Événement », le caractère immédiat de sa naissance était souligné par « un passé défini brutal (Je le vis, elle me plut, etc.) 27». On est donc sidéré de le voir maintenant escamoter complètement le « Je le vis » d’Ériphile et interrompre le récit de la naissance de l'« Éros-Événement », avant que l'« Événement » se soit produit.

À l’appui de sa thèse Roland Barthes invoque les vers que prononce Iphigénie lorsqu’elle comprend qu’Ériphile est amoureuse d’Achille et que celle-ci s’en défend en rappelant dans quelles circonstances bien peu propices à faire naître l’amour elle a rencontré Achille : « Iphigénie devine très bien - ce qui est remarquable pour une jeune fille aussi vertueuse - la nature exacte du traumatisme amoureux chez Ériphile. Il est vrai que la jalousie lui donne de l’intuition :


Oui, vous l'aimez, perfide!

Et ces mêmes fureurs que vous me dépeignez,

Ces bras que dans le sang vous avez vus baignés,

Ces morts, cette Lesbos, ces cendres, cette flamme,

Sont les traits dont l'amour l'a gravé dans votre âme 28!


Roland Barthes ne cache pas la profonde admiration que lui inspire Iphigénie. Il est très étonné qu’ « une jeune fille aussi vertueuse », qui, contrairement à lui, n’a lu ni Sade ni Freud, ait si bien repéré les composantes sadomasochistes des sentiments d’Ériphile. Et l’on peut s’étonner, en effet, de rencontrer un personnage de Racine qui semble partager une opinion de l’auteur du Sur Racine. Pourtant à la réflexion cette étrange anomalie n’est qu’apparente et s’explique aisément : Iphigénie comme Roland Barthes, connaît mal la pièce. Mais elle est aussi excusable que Roland Barthes l’est peu. Roland Barthes est censé connaître tous les propos de tous les personnages de la pièce. Il est donc censé connaître le récit qu’Ériphile a fait à Doris et le connaître dans son intégralité. Or ce n’est certainement pas le cas d’Iphigénie. Car Ériphile n’a jamais évoqué Achille devant Iphigénie que pour lui faire croire qu’elle le haïssait. Elle lui a donc raconté plus d’une fois sans doute dans quelles circonstances elle l’avait rencontré, mais elle ne lui a évidemment pas fait le même récit que celui qu’elle a fait à Doris. Elle n’a pas manqué à chaque fois d'arrêter son récit là où précisément Roland Barthes a arrêté sa citation, avant le « je le vis » et sans doute a-t-elle insisté beaucoup plus qu’elle ne l’a fait devant Doris sur l’effroi et l’horreur qu’elle avait ressentis. Il est donc tout naturel qu'lphigénie, comprenant enfin qu'Ériphile aime Achille et l’ayant toujours entendue évoquer les mêmes images sanglantes, en conclue que son amour est lié à ces images.

Mais, si grande que puisse être la charge sexuelle du récit d’Ériphile, la « scène érotique » la plus forte du théâtre de Racine serait, selon Roland Barthes, le songe d’Athalie. « Le théâtre racinien, écrit-il dans le chapitre « La “scène” érotique », connaît d’ailleurs un état encore plus explicite du fantasme érotique, c’est le rêve ; le songe d’Athalie est, dans la lettre, une prémonition ; mythiquement c’est une rétrospection : Athalie ne fait que revivre une fois de plus la scène où elle l’a vu pour la première fois 29». Et il ajoute, dans l’analyse de la pièce, qu’Athalie « peut changer, redevenir femme sous l’action d’Éros (car c’est bien le lien qui l’unit à Joas : un charme, une fascination d’amour) 30».

Il n’est pas difficile de deviner pour quelle raison Roland Barthes prétend voir dans le songe d’Athalie un exemple particulièrement « explicite » de « fantasme érotique ». On y trouve, en effet, un objet auquel seul un esprit rétrograde et des plus obtus pourrait songer à refuser le label phallique. Cet objet, c’est évidemment l’« homicide acier » qu’Éliacin a plongé dans le sein d’Athalie 31. Comme nier que l’on ait là un authentique phallus, un phallus indubitable, indiscutable, incontestable, un phallus inoxydable même puisqu’il est en acier ? Je ne vais donc pas chicaner et encore moins ricaner, ce que mes adversaires me reprochent souvent.

En revanche, j’ai un peu de mal à comprendre comment ce qui est « à la lettre » une « prémonition » peut « mythiquement » devenir une « rétrospection ». On me dira, bien sûr, que si Roland Barthes est objectivement un crétin des plus gratinés, il n’est est pas moins « mythiquement », comme en témoignent les innombrables livres, articles, colloques et séminaires qui lui ont été et qui lui sont encore consacrés, un des plus grands intellectuels français de la seconde moitié du vingtième siècle, et peut-être même le plus grand. Quoi qu’il en soit, je ne vois vraiment pas comment Athalie peut « revivre une fois de plus la scène où elle l’ [Éliacin] a vu pour la première fois » puisqu’elle ne l’a pas encore vu.  Mais surtout, si Athalie est effectivement touchée à la vue de l’enfant 32, il est parfaitement incongru de supposer qu’elle est saisie d’un trouble amoureux. L’effet que la vue d’Éliacin produit sur Athalie est d’une tout autre nature que celui que la vue d’Hippolyte produit sur Phèdre. Pour un individu normal, si gracieux, si charmants qu’ils puissent être, les enfants ne sont aucunement « sexy ». Les personnes âgées sont souvent très attirées par les enfants.  Est-ce à dire que leur libido connaîtrait alors un regain de vigueur ?

Selon Roland Barthes, Athalie, que le pouvoir a rendue « viriloïde », redevient soudain femme à la vue d’Éliacin parce qu’elle redécouvre la fascination amoureuse. Mais il oublie que les femmes ne sont pas seulement des amantes : elles sont aussi très souvent des mères et plus tard des grand-mères ce qui est précisément, et même, pour parler comme Roland Barthes, « très précisément », le cas d’Athalie, puisque Joas est son petit-fils. Les sentiments d’affection et de tendresse qui unissent les parents et les enfants ne relèvent pas de la sexualité. Il fa ut être aussi fondu que l’est Freud pour oser affirmer, ainsi qu’il le fait dans un texte publié en 1923, Psychanalyse et théorie de la libido, que la solidité des liens qui unissent les parents et les enfants vient de ce que « les relations de tendresse entre parents et enfants […] à l’origine, étaient pleinement sexuelles33».

Concluons que, si Roland Barthes n’a pas réussi à nous convaincre que le songe d’Athalie était chez Racine l’état le plus « explicite du fantasme érotique », il a, en revanche, achevé de nous persuader qu’il était, lui, aussi cinglé que Freud.


 

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NOTES :

1 Op. cit., pp. 30-31.

2 Œuvres complètes, tome II, p. 68.

3 Ibid., pp. 136-137.

4 Voir Op. cit., p. 32

5 Acte V, scène 11, vers 1700-1703.

6 Acte III, scène 5, vers 929-931.

7 Acte I, scène 1, vers 129-133.

8 Acte V, scène 6, vers 1525-1530.

9 Œuvres complètes, tome II, p. 150.

10 Bryan C. Freeman et Alan Batson, Concordance du Théâtre et des Poésies de Racine, Cornell University Press, 1968, tome II, p. 1479.

11 Œuvres complètes, tome II, p. 151.

12 Ibidem.

13 Ibid., p. 151.

14 Acte I, scène 3, vers 158-161.

15 Acte II, scène 1, vers 407-408.

16 Ibid., vers 409-414.

17 Acte II, scène 6, vers 663-664.

18 Acte III, scène 1, vers 748-752.

19 Acte V, scène dernière, vers 1643-1644.

20 Œuvres complètes, tome II, p. 153.

21 Ibid., note 1.

22 Ibid., pp. 68-69.

23 Vers 235 :

Mon pays, mes enfants, pour vous j’ai tout quitté.

24 Iphigénie, acte II, scène 1, vers 487-501.

25 Op. cit.,, p. 76.

26 Acte Ii, scène 1, vers 472-473.

27 Op. cit., p. 65.

28 Op cit, p. 76, note 2.

Vers cités : acte II, scène 5, vers 678-684.

29 Ibid., p. 72

30 Ibid., p. 163.

31 Voir acte II, scène 5, vers 513-514 :

J’ai senti tout à coup un homicide acier

Que le traître en mon sein a plongé tout entier.

32 jJadmirais sa douceur n son air noble et modeste (vers 512°.

33 Œuvres complètes, tome XVI, p. 207.

 

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