Assez décodé !
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....................Avant-propos

 

Je n'ai aucunement l'intention, en publiant ces Explications littéraires, de vouloir à « apprendre à lire » à qui que ce soit. Je voudrais, bien au contraire, rassurer tous ceux à qui l'on a mis dans la tête que rien n'était plus difficile que de lire un texte littéraire, qu'ils ne pouvaient en aucun cas prétendre y arriver tout seuls et qu'ils devaient nécessairement faire appel à quantité de spécialistes hautement qualifiés ? On a fait croire à des générations d'étudiants qu'ils ne comprendraient jamais rien à la littérature s'ils n'avaient d'abord assimilé tous les « acquis » les plus récents des sciences humaines et n'étaient devenus très ferrés, non seulement en stylistique et en linguistique, mais en sémiotique, en psychanalyse en en sociologie, en ethnologie, en mythologie comparée… on leur a fait croire qu'on ne pouvait aborder Racine que bardé de Barthes, de Goldmann et de Mauron… On leur a fait croire qu'on ne pouvait lire Rabelais, Montaigne, La Fontaine, Molière Voltaire, Balzac, Hugo, Baudelaire, Zola, Proust… sans avoir lu d'abord non seulement Marx et Freud, mais Adler, Althusser, Bourdieu, Chomsky, Deleuze, Derrida, Foucault, René Girard, Greimas, Heidegger, Jakobson, Jung, Julia Kristeva, Lacan, Lévi-Strauss, Lukacs, Ricardou, Saussure, Michel Serres, Troubetzkoy, sans oublier, bien sûr, Dimitri Phonemopoulos, Youri Archilexemovitch, Galina Galimatiaskaïa et le grand Anton Dekohnablock. comment ne pas comprendre le désarroi, de tous ceux à qui l'on propose continuellement de nouvelles méthodes pour « l'approche des textes » qui n'ont en commun, le plus souvent, que d'en retarder considérablement la lecture. Il y a maintenant tellement d'écoles, de doctrines, de théories critiques qu'il est impossible d'en faire vraiment le tour [1]. Quiconque voudrait les examiner toutes, afin de pouvoir faire son choix en toute connaissance de cause, arriverait harassé au terme de son existence, la tête bourdonnante de vocables barbares, et plus que jamais incapable de savoir laquelle il devrait adopter, si on lui accordait une seconde vie ; et sans doute déciderait-il de la consacrer à faire de la musique ou des mathématiques plutôt que d'étudier la littérature.

Fort heureusement on peut tout à fait se passer de lire les fariboles rébarbatives de tous les barbacoles abscons dont se nourrit la jobardise snobinarde de notre époque. S'il n'est pas mauvais de les parcourir à l'occasion, c'est seulement parce qu'il est souhaitable de ne pas ignorer complètement les grande sornettes de notre temps. Comme celles des théologiens, leur lecture nous permet de mieux mesurer l'ingéniosité quasi infinie de la sottise humaine et parfois de nous dilater la rate avec une ânerie bien gratinée ; mais il ne faut surtout pas leur demander de nous apprendre à lire. Comment pourraient-ils nous apprendre ce qu'ils ont désappris ? Quelques différents moyens qu'il utilisent pour parvenir à cette fin, ils s'emploient tous à « lire »dans les textes ce qu'ils se seraient sans doute refusés à y lire, si l'auteur avait songé à le dire. Toutes ces clés, toutes ces grilles, tous ces systèmes de « lecture »qui se prétendent scientifiques, n'ont pour effet, au lieu de les éclairer, que de fausser, que de forcer, que de déformer les textes sous prétexte de les « faire fonctionner ».

Comment pourrait-il en être autrement ? Contrairement à ce que prétendent tous les tenants des nouvelles théories et des nouvelles méthodes critiques, ce qui est important, ce qui est intéressant dans un texte littéraire, c'est bien ce que l'auteur a dit parce qu'il a voulu le dire, et non ce qu'il aurait pu dire sans savoir qu'il l'avait dit. Je n'ignore pas que certains auteurs eux-mêmes ont prétendu le contraire. On connaît la déclaration que fait Gide au début de Paludes  : « Avant d'expliquer aux autres mon livre, j'attends que d'autres me l'expliquent. Vouloir l'expliquer d'abord, c'est en restreindre aussitôt le sens ; car si nous savons ce que nous voulions dire, nous ne savons pas si nous ne disions que cela ». Je ne connais pas suffisamment Paludes pour savoir si Gide y a vraiment dit beaucoup de choses sans le savoir, si ce n'est justement dans cette déclaration liminaire. Et ce qu'il nous dit ici sans le savoir, ne me paraît guère être à son honneur. A moins, bien sûr, qu'il ne prenne ses lecteurs pour des imbéciles, ce qu'il nous dit sans le savoir, c'est la fausseté d'un esprit trop facilement séduit par le paradoxe [2] et un désir, assez indigne, de flagorner ses lecteurs. Le principal intérêt de cette déclaration, un intérêt qu'évidemment Gide ne soupçonne point, me semble donc être qu'elle est particulièrement propre à marquer les limites et à montrer le peu d'intérêt de ce qu'un écrivain peut dire sans le savoir. D'une manière générale, sans parler des cas où, parfois avec insistance il nous dit qu'il est borné, ce qu'un auteur peut nous dire sans le savoir relève, le plus souvent, de ce misérable « petit tas de secrets » dont parle un personnage de Malraux [3] : il peut nous dire qu'il est snob, imbu de lui-même, misogyne, obsédé, paranoïaque… Bref, ce qu'il peut nous dire sans le savoir ne pourrait généralement que nous inciter à ne pas le lire, s'il n'avait rien d'autre à nous dire. De plus, ce qu'il peut nous dire sans le savoir a toutes les chances de rester en deçà de l'art, car il ne saurait vraiment le dire ; il ne peut que le laisser voir.

Ne craignons donc pas d'enfoncer des portes ouvertes puisque tant d'autres prétendent les condamner : expliquer un texte consiste à essayer de se mettre à la place de l'auteur, à se demander ce qu'il a voulu dire et comment il s'y est pris pour le dire, à tenter de reconstituer son travail. C'est une activité qui a nécessairement quelque chose, sinon d'ingrat, du moins de subalterne. Il ne s'agit pas de rivaliser avec une œuvre, mais de la mettre en valeur ; il ne s'agit pas de s'en servir, mais de la servir, en sachant bien que tout ce qu'on peut faire pour elle est bien peu de chose par rapport à ce que l'auteur lui-même a fait. Car un écrivain digne de ce nom ne compte que sur lui-même pour se faire comprendre. Il n'écrit pas pour être décrypté par les critiques, mais s'adresse directement à ses lecteurs. Il estime, d'ordinaire, qu'étantt mieux placé que personne pour savoir ce qu'il veut dire, il a toutes les chances de pouvoir le dire mieux que personne, et c'est à cette tâche qu'il se consacre tout entier. Mieux il s'en acquitte et plus il facilite celle de ses lecteurs. Les plus grandes œuvres sont celles dont l'auteur a su dire ce qu'il voulait dire de la manière la plus forte et la plus efficace, celles, par conséquent, dont le sens devrait s'imposer à tous avec le plus d'évidence. Quoi que veuillent nous faire croire tous les escrocs qui ont fait main basse sur une bonne partie de la critique actuelle, ce n'est nullement une chose extraordinaire que de comprendre un texte. c'est une chose normale et légitime dont on n'a, d'ordinaire, aucun lieu de s'enorgueillir, mais dont on a encore bien moins lieu de s'inquiéter ni d'avoir honte, même si l'on y parvient naturellement et sans effort. Car c'est, le plus souvent [4], ce que l'auteur a souhaité.

Qu'on ne s'en étonne donc point ! Contrairement à beaucoup d'autres, je n'ai aucunement la prétention d'être le premier à comprendre vraiment les textes dont je parle. La façon dont je les comprends, et d'une manière générale, dont je comprends tous les grands textes de notre littérature, ressemble fort, pour l'essentiel, à la façon dont la quasi totalité des lecteurs les ont compris avant moi. Aussi le lecteur ne trouvera-t-il dans les pages qui suivent que des remarques qu'il aurait pu faire lui-même, s'il avait passé sur les textes que j'étudie autant de temps que moi. Cela dit, et c'est la raison pour laquelle j'ai cru pouvoir publier ces Explications littéraires, la très longue familiarité que j'ai avec ces pages que je n'ai cessé de ruminer, en même temps que beaucoup d'autres, depuis vingt ou trente ans que je les sais par cœur [5], m'a permis non pas d'en renouveler l'interprétation générale, mais d'apporter sur un certain nombre de points des observations ou des précisions inédites. Elle m'a permis également de relever des maladresses ou des inadvertances qui semblent avoir échappé jusqu'ici à l'attention sinon de tous les lecteurs, du moins des commentateurs. Car la tâche du critique n'est pas seulement de mettre en valeur les réussites ; elle est aussi, quand il y a lieu, de relever les faiblesses et les ratés. L'une ne va pas sans l'autre et d'ailleurs la « nouvelle critique » néglige celle-ci autant que celle-là. Rien d'étonnant à cela ! A partir du moment où l'on ne voit dans le texte littéraire qu'un prétexte pour ses propres divagations, où on le considère, non comme une œuvre que son auteur a voulue aussi achevée que possible, mais comme un point de départ pour ses élucubrations personnelles, tout devient également bon. Pourtant si grand, si accompli que soit un ouvrage, un examen attentif permet toujours d'y déceler des défaillances et des imperfections ? Certes, celles que j'ai relevées dans les deux explications de La Princesse de Clèves et d'Amphitryon38 peuvent paraître bien légères. Si je n'en ai pour ainsi dire point trouvé dans le dernier paragraphe, très court, des Mémoires d'Outre-Tombe (mais j'en aurais trouvées, si j'avais étudié le paragraphe précédent), ce ne sont pas seulement des faiblesses et des imperfections que j'ai relevées dans le sonnet de Mallarmé « Sur les bois oubliés… », mais de nombreuses, de très graves, de détestables maladresses d'expression.

Enfin, non content de critiquer le travail de l'auteur lorsqu'il m'a semblé mal fait, je me suis permis de temps à autre des remarques humoristiques et j'ai laissé paraître çà et là les convictions rationalistes et voltairiennes qui me tiennent lieu de philosophie. Car autant il me paraît non seulement malhonnête mais absurde de tirer un texte à soi, autant il me paraît normal et même souhaitable, après avoir aussi objectivement que possible analysé ce que l'auteur a dit et apprécié la façon dont il l'a dit, de prendre à l'occasion quelque distance avec lui. Mais précisément l'on ne peut prendre ses distances avec un texte que si l'on s'est d'abord abstenu de le tirer à soi. Bien entendu, dans le cadre d'une explication littéraire, et a fortiori s'il s'agit d'une explication d'examen ou de concours, cela ne peut se faire que très rapidement et en passant la fin de cet exercice n'étant pas de se livrer à des plaisanteries plus ou moins gratuites ni d'exposer sa philosophie personnelle et de s'étendre sur ses états d'âme. Mais cela permet d'atténuer un peu le caractère nécessairement scolaire de l'explication littéraire, et, si l'on est heureux, comme le dit Pascal [6], de trouver un homme quand on lit un auteur, il n'est pas mauvais non plus d'en trouver un lorsqu'on ne lit qu'un critique.


 

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NOTES :

[1] Rien de tel, pour se convaincre de cette impossibilité, que de lire l'ouvrage de Jean-Yves Tadié, La Critique littéraire au XXe siècle (Belfond, 1987). Il est difficile de ne pas éprouver tout d'abord, si l'on se contente de le feuilleter rapidement, beaucoup d'étonnement et d'admiration. On se demande comment l'auteur qui, par ailleurs, a tant fait pour les études proustiennes, a eu le temps de lire et surtout comment il a pu réussir à dominer une telle quantité de travaux souvent très longs et très arides. Mais, quand on regarde de près ce qu'il dit des critiques sur lesquels on a soi-même travaillé, l'admiration fait bientôt place à l'indignation. Outre qu'il les présente d'une manière très sommaire et parfois très maladroite qui incite à croire qu'il ne les a lus que très hâtivement il se garde bien de commencer seulement à se livrer à un examen véritablement critique de leurs analyses et de leurs théories, alors même que cela s'imposait le plus, et leur tire, au contraire, son chapeau, alors même qu'ils ne cessent de montrer le plus total mépris tant des textes que des règles les plus élémentaires de la pensée logique. Pour s'incliner avec « respect » comme il le fait devant les travaux de Lucien Goldmann et particulièrement devant ses « recherches considérables sur le jansénisme, Pascal et Racine »(p. 166), il faut avoir totalement renoncé à faire usage de son jugement.

[2] C'est le péché mignon de Gide, comme aussi et sans doute plus encore, de Valéry. Ils sont en cela, les précurseurs de Roland Barthes et de tous les grands barbacoles de notre temps. Mais les disciples ont largement dépassé les maîtres et la remarque de Malebranche : « Il y a une infinité de gens qui perdent le sens commun parce qu'ils le veulent passer, et qui ne disent que des sottises parce qu'ils ne veulent dire, que des paradoxes » (La Recherche de la vérité, bibliothèque de la Pléiade p. 431), n'a jamais été autant d'actualité.

[3] Walter, dans Les Noyers de l'Altenburg, Gallimard, 1948, p. 90.

[4] Je n'ignore pas qu'il y a des auteurs volontairement hermétiques. Ils ont généralement de bonnes raisons pour cela, c'est-à-dire de très mauvaises. Mais j'y reviendrai à propos de Mallarmé.

[5] Ma seule « méthode », si on peut l'appeler ainsi, consiste à apprendre par cœur tous mes textes que j'étudie. je n'explique ni ne cite jamais un texte que de mémoire et, depuis quatorze ans que j'enseigne à la Sorbonne, j'ai toujours fait cours sans livres et sans la moindre note. Cette méthode, on le voit, est diamétralement opposée à celle « assez fétichiste »de Roland Barthes qui consiste à noter seulement « certains passages, certains moments, voire certains mots qui ont le pouvoir de [l]'exalter »(Le grain de la voix, Seuil, 1981, p. 173), sans plus se soucier du contexte. La méthode de Roland Barthes, je le reconnais volontiers, est assurément beaucoup plus rapide que la mienne.

[6] Voir Pensées, Brunschvicg 29, Lafuma 675.

 

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