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Feuillantines


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....................Que se passait-il aux Feuillantines ?

 

.......Pendant bien longtemps nous avons cru naïvement qu'aucun commentaire de texte ne pouvait être à la fois aussi puissamment comique et aussi intensément consternant que les Pensées sur le Cantique des Cantiques de sainte Thérèse d'Avila. Rien ne nous paraissait, en effet, aussi désopilant et aussi désolant en même temps que de voir cet esprit supérieur, (nous voulions en croire Simone de Beauvoir), ce docteur de l'Eglise, assisté par le Saint Esprit, buter dès le début sur le premier verset (« Qu'il me baise d'un baiser de sa bouche ! »), jubiler de n'y rien comprendre (« Je ne comprends pas cela et je trouve un grand plaisir à ne le point comprendre [1]»), s'extasier longuement sur ce qui devrait l'offusquer et répéter inlassablement une formule doublement pléonastique dont la clarté n'a d'égale que la banalité, mais qui lui semble chargée d'un sens religieux si profond et si dense qu'elle se sent incapable de jamais l'entrevoir. A tel point que nous en venions parfois à nous demander, en lisant ces lignes s'il n'y avait pas effectivement lieu de chercher, derrière une sottise aussi insolite, quelque chose de surnaturel.

.......Nous aurions eu grand tort. En effet, si de nous jours le souffle de l'Esprit Saint est devenu singulièrement languissant, les sciences humaines ont bien pris la relève et jamais sans doute on ne s'était autant acharné à faire dire aux textes ce qu'ils n'ont jamais dit, quand ce n'est pas le contraire de ce qu'ils disent. Mais, plutôt que de chercher un sens religieux caché dans des chants d'un amour tout profane, la mode est maintenant de découvrir à tout prix des 'connotations' érotiques dans les textes les plus innocents. Le vent de divagation, s'il n'a peut-être jamais soufflé aussi fort, a bien changé de direction. Pour s'en assurer, il suffit de lire quelques-unes des stupidités suffocantes qui constituent le principal tribut de la psychanalyse aux études littéraires. C'est pourquoi, si nous avions aujourd'hui à décerner le prix de la glose la plus grotesque, de l'exégèse la plus inepte, de l'interprétation la plus extravagante dont un texte ait jamais fait l'objet, ce n'est plus à Thérèse d'Avila que nous donnerions la palme : nous la donnerions sans hésiter un seul instant à madame Annie Ubersfeld pour son article 'Le livre et la plume', publié dans le numéro 6 de la revue Romantisme.

.......Ce commentaire consternant est consacré au poème des Contemplations : Aux Feuillantines. On pourrait être surpris qu'une poésie aussi limpide d'un auteur aussi peu sibyllin que Victor Hugo ait pu susciter les élucubrations les plus ahurissantes. Mais, s'il est vrai que pendant longtemps les auteurs difficiles et notamment les poètes réputés obscurs, comme Mallarmé, ont été les principales victimes du délire d'interprétation, il y a déjà bien longtemps qu'il n'épargne plus personne et il semble même qu'il prenne de plus en plus volontiers pour cibles les textes les plus simples. A vrai dire cette évolution se comprend aisément : s'il était normal que le délire d'interprétation frappât d'abord les textes qui s'y prêtaient le mieux, une surenchère naturelle devait progressivement l'amener à frapper aussi, voire à frapper surtout, ceux qui s'y prêtaient le moins. Il est relativement facile de faire dire tout ce que l'on veut à un texte nébuleux qui n'a cessé de donner lieu à des interprétations divergentes. C'est en revanche particulièrement difficile lorsqu'il s'agit d'un texte absolument transparent qui n'a jamais posé à qui que ce soit le plus petit problème d'interprétation, que depuis des générations et même depuis des siècles tous les lecteurs sans exception ont compris immédiatement sans avoir à faire le plus petit effort. Mais c'est en même temps ce qu'il y a de plus tentant pour tous ceux (et ils sont de plus en plus nombreux) qu'une prodigieuse présomption et un monstrueux snobisme ont persuadés que jamais personne n'avait su lire avant eux.

.......S'il est un poème qui a toujours semblé tout à fait innocent à tout le monde, s'il est un poème qui a toujours paru parfaitement transparent à tous les lecteurs, c'est bien Aux Feuillantines, poème dans lequel Victor Hugo nous raconte comment, lorsqu'ils étaient « tout enfants », ses deux frères et lui ont, un jour, interrompu leurs jeux pour lire dans une vieille Bible illustrée l'histoire de Joseph, celle de Ruth et de Booz et celle du bon Samaritain. Mais c'est précisément cette innocence et cette « plate transparence [2]» qui ont intrigué Mme Ubersfeld. Elle s'est étonnée aussi de découvrir que ce poème était « curieusement non-théologique [3]». Bref, très vite, il lui a paru « trop neutre pour être honnête [4]». Certes elle aurait pu se dire que cette innocence, cette transparence et ce caractère « non-théologique » s'expliquaient tout naturellement par le fait que ce poème évoquait de jeunes enfants. Mais fort heureusement, comme beaucoup d'autres, Mme Unbersfeld a appris, grâce à Roland Barthes sans doute, à ne pas se laisser enfermer dans de « fausses évidences » qui prétendent entraver l'extravagance et qui portent une insupportable atteinte à la liberté de divagation. Sa méfiance ainsi éveillée, elle n'a pas tardé à déceler dans ce poème en apparence si limpide un certain nombre de « signes biographiques », de « clins d'œil » et à se rendre compte que tout nous invitait à considérer ce texte comme un « palimpseste » ou un « rébus » et à y lire « un message occulté » et « une autre histoire du moi [5]».

.......A ceux qui s'étonneraient de cette « occultation » et qui en demanderaient les raisons, Victor Hugo n'ayant guère l'habitude de s'exprimer d'une manière énigmatique, Mme Ubersfeld répond sans la moindre hésitation : « Bien évidemment cette occultation est le produit d'une censure [6]». Elle avoue, en revanche, ne pas pouvoir déterminer si cette censure est « celle qu'imposent les conditions idéologiques du XIXe siècle et/ou celle qui ferme la porte aux pulsions du moi [7]». Qu'importe ? on ne saurait douter qu'il y ait censure puisque aussi bien « la thématique de la censure, de la critique pudibonde, envahit les textes des Contemplations qui renvoient à la poétique [8]». Et Mme Ubersfeld d'évoquer la Réponse à un acte d'accusation, A propos d'Horace et de faire remarquer que « tout le poème Quelques mots à un autre (I, 26) est construit sur l'assimilation de la liberté littéraire et de la liberté sexuelle, dans la même attaque rhétorique contre une 'censure' ambivalente [9]  ». Mais si Mme Ubersfeld a été intriguée par le « fonctionnement du texte » de Victor Hugo, quant à nous, ce qui nous intrigue, ce qui nous inquiète, pour le fonctionnement de la tête de Mme Ubersfeld, c'est que, pour prouver que ce poème est « le produit d'une censure », elle aille citer, et avec insistance, les textes même dans lesquels Victor Hugo a condamné la censure avec l'éloquence la plus véhémente. Bien entendu il peut arriver que l'on pratique soi-même, surtout si c'est inconsciemment, ce que l'on condamne chez les autres avec la plus grande énergie. Le fait que Victor Hugo ait condamné la censure ne serait donc pas une raison suffisante pour écarter a priori l'hypothèse de Mme Ubersfeld. Mais c'est encore beaucoup moins une raison pour l'adopter, à moins d'avoir recours à une logique tout à fait insolite.

 

 

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.......Mais l'inquiétude que nous inspirent ces remarques préliminaires ne va pas durer. Très rapidement, au fil du commentaire, elle va se muer en certitude : la 'lecture' de Mme Ubersfeld illustre d'une façon caricaturale tous les ridicules d'une certaine critique actuelle dont les principes directeurs sont la cuistrerie et le crétinisme. Dès le premier vers :

............Mes deux frères et moi, nous étions tout enfants

ces deux grands principes, dont il semblait ici que l'on pût se passer, vont guider l'explication. Il est difficile de concevoir un vers plus simple; Mme Ubersfeld va pourtant le commenter avec une rare cuistrerie. Il est difficile de concevoir un vers plus limpide; Mme Ubersfeld va pourtant s'en étonner. Elle commence par nous faire remarquer que « le poème prend pour objet, dès le premier vers, un moi qui renvoie à la fois au sujet de l'énonciation et au sujet de l'énoncé [10]». Voilà évidemment (et il n'y en aura pas tellement) une affirmation qui n'est guère discutable. Mais Mme Ubersfeld semble présenter comme une chose assez remarquable, voire paradoxale, (« dès le premier vers », « à la fois ») la chose la plus banale qui soit : le sujet de l'énonciation et celui de l'énoncé (pour parler comme elle) ne font qu'une seule et même personne non seulement dans d'innombrables textes, mais encore chaque fois que l'on parle de soi. Le faire remarquer, et avec une pareille cuistrerie, est donc parfaitement inutile. L'analyse de ce premier vers se poursuit en ces termes : « Il [le poème] s'installe au départ : 1° dans le retour autobiographique à un passé qui est précisément celui de l'enfance; 2° dans le nous d'un rapport à l'autre posé dès le départ : l'énergique affirmation de la triade y prend l'aspect paradoxal d'une dyade : mes deux frères et moi [11]  ». On admirera la maîtrise souveraine avec laquelle Mme Ubersfeld conduit le commentaire de ce premier vers, la manière méthodique et progressive dont elle en analyse la substance. Après avoir si judicieusement noté que Victor Hugo parlait de lui à la première personne, elle nous apprend maintenant qu'il évoque son passé et plus « précisément » son enfance ainsi que celle de ses deux frères. On admirera enfin la précision et l'exactitude du calcul qui lui permet d'établir, à partir des indications du premier hémistiche (« Mes deux frères et moi »), la présence d'une « triade ». Bien sûr certains esprits chagrins déploreront la pesanteur et le pédantisme de l'expression (tout l'article est écrit dans le jargon grotesque et détestable qui est le le véhicule habituel de ce genre d'élucubrations). Il faut bien reconnaître pourtant que c'est ce jargon qui habilite Mme Ubersfeld à expliquer à des universitaires (c'est à eux que s'adresse la revue dans laquelle elle écrit) des choses qu'on n'oserait même pas expliquer à des enfants; il faut bien avouer que ce jargon lui permet d'énoncer les banalités les plus désarmantes avec une autorité étonnante : un éléphant n'enfoncerait pas avec plus de force une enfilade de portes grandes ouvertes.

.......Hélas ! la vigueur que manifeste Mme Ubersfeld lorsqu'elle enfonce des portes ouvertes, se donne libre cours aussi dans la divagation. En effet quand elle écrit : « l'énergique affirmation de la triade prend l'aspect paradoxal d'une dyade : mes deux frères et moi », ce qui « dès le départ  » s'affirme avec énergie, c'est une ineptie que toute la suite de l'article ne fera que confirmer. Grâce à cette phrase et à ces deux adjectifs tellement inattendus ('énergique' » et 'paradoxal'), le commentaire de Mme Ubersfezld atteint, « dès le premier vers », au dernier degré du grotesque. Certes ! lorsque Victor Hugo dit « mes deux frères et moi », l'affirmation est nette, elle est catégorique. Mais ce qui aurait été très étonnant, c'est qu'elle ne le fût pas. Que, dans un moment de grande distraction ou d'extrême fatigue intellectuelle, quelqu'un puisse hésiter sur le nombre de ses frères ou de ses sœurs, cela peut à la rigueur se comprendre, s'il en a plus de vingt, mais non s'il en a deux. Grâce à Mme Ubersfeld, les citoyens des pays développés, qui ont souvent l'occasion de fournir sans hésiter les renseignements d'état civil qui leur sont demandés, auront désormais pleinement conscience de toutes les extraordinaires ressources d'énergie qui sont en eux. Mais en même temps tous ceux qui ont eu un jour l'occasion de dire « mes deux frères et moi » ou d'employer une formule du même genre, seront très surpris de se découvrir un goût pour la paradoxe qu'ils ne soupçonnaient guère. Il est vrai que la première phrase de l'article de Mme Ubersfeld (« Le poème autobiographique est pour des raisons paradoxales, mais claires, le lieu où le moi du poète ne peut se dire qu'à travers les médiations d'un récit ») aura suffi à leur montrer qu'elle fait du mot « paradoxal » un usage pour le moins paradoxal; car, dans cette phrase où le prédicat, développant lourdement (et pour quels lecteurs ?) le sens de l'adjectif « autobiograpjhique », ne fait que répéter le sujet, si l'adjectif « claires » est ridicule, étant tout à fait superflu, l'adjectif « paradoxal » est grotesque, étant tout à fait saugrenu (nous nous attendons à lire prochainement un article dans lequel Mme Ubersfeld s'emploiera à démontrer que « pour des raisons paradoxales, mais claires, la tautologie relève du truisme »). Mais, pour en revenir à la « triade » qui prend « l'aspect paradoxal d'une dyade », on aimerait savoir tout d'abord ce que, dans l'expression « mes deux frères et moi », Mme Ubersfeld considère comme une « dyade ». S'agit-il des « deux frères », comme pourrait le donner à penser le fait qu'elle écrit « deux » en italiques ? ou bien, et c'est plus probable, est-ce le « et » qui crée la « dyade »: d'un côté les « deux frères », et de l'autre, « moi »? A vrai dire, il importe assez peu de le savoir, car, dans l'un et l'autre cas, l'étonnement de Mme Ubersfeld est absolument incompréhensible. Comment l'adjectif « deux » peut-il étonner Mme Ubersfeld puisque c'est évidemment parce qu'il a « deux » frères que Victor Hugo peut constituer avec eux une « triade » ? Si c'est le « et » qui crée la « dyade », il nous semble que Mme Ubersfeld aurait dû remarquer depuis longtemps que « dans le nous d'un rapport à l'autre » (pour utiliser son affreux galimatias), il y a toujours une « dyade » fondamentale : il y a toujours d'un côté, le « moi », celui dans la peau de qui nous ne cessons et ne cesserons jamais d'être, et, de l'autre côté les autres, ceux dans la peau de qui nous ne sommes et ne serons jamais. Il peut arriver, bien sûr, que l'on perde le sentiment de son identité personnelle et de l'altérité d'autrui, mais c'est généralement le signe d'un état mental assez préoccupant. Puique Mme Ubersfeld s'étonne de la façon dont Victor Hugo s'est exprimé, c'est assurément que d'autres formules lui auraient paru plus naturelles. Alors, de grâce, qu'elle nous dise lesquelles ! De grâce qu'elle nous dise comment Victor Hugo aurait pu évoquer la « triade » qu'il constituait avec ses frères sans lui donner l'aspect d'une « dyade » ! Aurait-il dû écrire  :

............Ma mère avait trois fils et j'en faisais partie ?

ou bien ( mais alors Mme Ubersfeld aurait sans doute retrouvé la paradoxale dyade) aurait-il dû écrire :

............Ma mère avait trois fils dont deux étaient mes frères ?

.......Nous ne le croyons pas et, tant que Mme Ubersfeld ne nous aura pas donné la solution, nous persisterons à penser que la formule, la plus naturelle, la plus simple, la plus claire et la plus brève (sans compter qu'elle avait le grand mérite de constituer un hémistiche d'alexandrin) était bien : « Mes deux frères et moi ». Cette formule est pourtant, aux yeux de Mme Ubersfeld, la première des ces « plages d'ombre » qui l'ont amenée à considérer ce texte comme un « rébus » et à faire appel pour le « décrypter » aux « ressources éprouvées de la psychanalyse [12]». C'est grâce à elles que Mme Ubersfeld va réussir à percer le mystère des deux vers suivants :

............Notre mère disait : 'Jouez, mais je défends
............Qu'on marche dans les fleurs et qu'on monte aux échelles'

mystère d'autant plus redoutable que, sans Mme Ubersfeld, bien loin d'être percé, il n'eût jamais été perçu, et l'on aurait continué de croire que ces deux vers exprimaient la double préoccupation qui est celle de toutes les mères de famille, lorsque leurs enfants, les garçons surtout, sont en train de jouer; elles craignent qu'ils n'abîment ou ne cassent quelque chose et elles redoutent qu'ils ne se fassent mal. Mais Mme Ubersfeld ayant entrepris de « rendre à ce texte d'une plate tranparence le relief de ses manques [13]», cette très banale recommandation d'une mère de famille à des moutards turbulents va devenir le symbole de toutes les répressions. « Sa parole, écrit Mme Ubersfeld, est celle de l'ordre, mais surtout celle de l'interdit; l'impératif jouez trouve sa contrepartie immédiate dans le je défends [14]». On voit que le texte est déjà faussé : l'impératif jouez exprime bien moins l'ordre qu'une simple permission (« vous pouver jouer ») et, si le je défends suit immédiatement le jouez, c'est que, dans le cas contraire, les enfants seraient déjà trop loin pour qu'il soit entendu. Le procédé qui consiste à rendre du relief à un texte en le forçant de façon systématique, apparaît encore plus nettement dans les lignes qui suivent : « Le discours de la mère […] profère la parole répressive en un on anonyme [15]». Le grossissement est maintenant grotesque : il est obtenu par l'emploi impropre du mot « discours » (c'est la mode : le moindre « heu !… » est de nos jours un « discours dubitatif  »), du verbe « proférer » et bien sûr de l'épithète qu'on attendait : « répressive ». On sait que pour certains n'importe quelle interdiction, quand bien même elle serait dictée par la seule considération de l'intérêt le plus évident de ceux à qui elle s'adresse, constitue dans tous les cas une odieuse répression. Une mère de famille qui, mue par un souci d'hygiène bien compréhensible, dirait à sa fille : « Ne te crève donc pas les yeux avec mes épingles à cheveux ! », passerait à leurs yeux pour la plus répressive des mégères. Cette « parole répressive », au prix d'une tournure très discutable (« proférer en un on ») et grâce à une fin de phrase sans doute volontairement cacophonique, Mme Ubersfeld va nous en faire entendre le grondement menaçant  : « en un on anonyme ».

.......Après avoir fait passer sur ses lecteurs ce petit frisson de terreur, Mme Ubersfeld commente l'emploi de « on » en disant qu'il « ne traduit pas seulement la généralité de l'interdit, mais l'occultation du je individuel et sa négation en tant qu'être désirant [16]». Que l'emploi de « on » au lieu de « vous » puisse avoir parfois cette signification, c'est indéniable. Encore faut-il que le contexte la suggère ou, à tout le moins, la permette. Est-ce le cas ici ? Tout d'abord nous pourrions faire remarquer à Mme Ubersfeld qu'une évidente raison de métrique a dû être à l'origine de ce choix : l'emploi de « vous » (« Que vous marchiez dans les fleurs et montiez aux échelles ») aurait entraîné un pied de trop. Mais, encore qu'il y ait toujours intérêt, avant de chercher des explications tortueuses aux choix des écrivains à prendre clairement conscience des contraintes techniques auxquelles ils sont soumis, il est vrai, que cette explication, loin d'être suffisante, n'en est pas vraiment une. Pour qu'un choix, dicté à l'origine par de simples contraintes techniques, soit finalement ratifié par un écrivain digne de ce nom, il faut qu'il lui paraisse justifié par des considérations moins négatives et qu'il lui semble exprimer au mieux ce qu'il voulait dire. Lorsque Néron répond à Britannicus :

............Et que vous montrent-ils [ces lieux] qui ne vous avertisse
............Qu'il faut qu'on me respecte et que l'on m'obéisse [17],

il est probable que le « on » a été dicté à Racine par les nécessités de la versification. Mais il est probable qu'il n'a pas dû hésiter à ratifier ce choix, tellement il était justifié tant par le contexte immédiat que par l'ensemble de la pièce : que le vœu de Néron soit bien, pour parler comme Mme Ubersfeld, « l'occultation du je individuel » de Britannicus, le dénouement le prouvera amplement. En revanche, les sentiments d'une mère à l'égard de ses enfants étant généralement très différents de ceux qui animent un empereur tyrannique et cruel à l'égard d'un rival amoureux, héritier légitime du trône qu'il a usurpé et susceptible de le lui reprendre, cette volonté d' « occultation », même sous une forme bien sûr très atténuée, est loin d'être évidente. Si le « on » traduit bien, comme le dit Mme Ubersfeld, « la généralité de l'interdit », et par là lui donne un caractère un peu plus insistant que ne le ferait le « vous », il est tout à fait arbitraire d'interpréter cette insistance comme une volonté de brimade. Le souci d'éviter que les fleurs ne soient piétinées explique suffisamment la première interdiction et la seconde témoigne d'une évident volonté, non pas d' « occultation » ou de « négation », mais de préservation. De plus c'est un des traits de la langue familière que de remplacer volontiers le « vous » par le « on » et ce serait faire preuve d'un pessimisme très excessif que d'y voir le signe d'une volonté généralisée de nier les autres. Le souci d'éviter les désinences verbales souvent embarrassantes des deux premières personnes du pluriel (car le « on » remplace encore plus facilement le « nous » que le « vous ») a des chances d'être dans bien des cas l'explication la meilleure, à plus forte raison quand on s'adresse à de jeunes enfants.

.......Si Mme Ubersfeld grossit d'une façon aussi caricaturale « l'interdit » maternel, c'est pour préparer le lecteur à une interprétation dont il serait imprudent de prendre connaissance sur les barreaux d'une échelle, comme on le fait parfois dans une bibliothèque. « Sans doute n'est-ce pas un hasard, écrit-elle, si l'interdit porte sur des actions représentées dans le texte par des verbes (d'ailleurs récurrents) dont les emplois érotiques sont classiques [18]». On demeure interdit. Après un long moment, on se remet un peu et l'on se demande d'abord si Mme Ubersfeld n'a pas voulu nous faire marcher et monter à l'échelle. Hélas ! il suffit d'avoir lu quelques lignes de son article pour se rendre compte qu'on verra le pape, célébrant la messe le jour de l'Ascension, se mettre à faire l'avion, les bras en croix à la fin de l'Elévation, avant qu'elle ne songe à montrer quelque humour. Le lecteur pensera peut-être que nous ferions mieux de tirer l'échelle et qu'à partir du moment où le délire atteint un tel degré, il est vain d'essayer de raisonner. Mais, sans avoir la prétention de convaincre Mme Ubersfeld, nous croyons que, si stupides qu'elles fussent, il n'est jamais futile de réfuter des foutaises. Certes la bêtise est éternelle; ce n'est pourtant pas une raison pour se taire, surtout de nos jours où elle relève tellement la tête, où tant d'universitaires lui font fête, où tant d'autres n'osent lui dire son fait. L'article de Mme Ubersfeld aurait dû, semble-t-il, soulever de tous les côtés les protestations les plus véhémentes; nous n'en avons point lue. Nous avons lu, en revanche, plusieurs comptes rendus extrêmement élogieux, non de cet article il est vrai (cela viendra peut-être), mais de la thèse de Mme Ubersfeld. N'en ayant pas encore pris connaissance, nous ne pouvons la juger; nous serions fort étonné pourtant de pouvoir y admirer « cette application naïve, cette prudence siouxe […], ce quart de tour du tourniquet universitaire » que M. Jacques Seebacher a célébrés [19].

.......Poursuivons donc et, pour revenir aux vers qui nous occupent, marchons allègrement dans les fleurs que le cartel des cuistres a envoyées à Mme Ubersfeld. Et tout d'abord, s'il est possible qu'il existe des emplois érotiques du verbe « marcher » (qui d'ailleurs n'est pas « récurrent »), ils ne doivent pas être aussi « classiques » que le dit Mme Ubersfeld, car nous les avons vainement cherchés dans le Littré et dans le Robert. En revanche, nous lui concéderons très volontiers l'existence d'un emploi érotique du verbe « monter » pris dans le sens de « couvrir une femelle ». Nous nous permettrons cependant de lui rappeler que cette acception est en principe réservée (et il suffit d'avoir assisté une fois à l'opération pour en comprendre la raison) à des quadrupèdes tels que les chevaux, les taureaux ou les chiens, animaux fort peu aptes, les deux premiers surtout, à monter aux échelles. Et qui, au contraire, s'entend mieux à y monter que le singe dont pourtant on ne dit pas qu'il « monte » la guenon ? De toute façon la fréquence des emplois érotiques du verbe « monter » par rapport à ses autres emplois doit être fort réduite. Supposons (pour prendre un ordre de grandeur, car elle est certainement encore beaucoup plus faible) qu'elle soit de un sur mille. Lui prêter systématiquement un sens érotique c'est donc s'exposer à faire un contresens particulièrement ridicule 999 fois sur 1000. 

.......Après nous avoir révélé que l'interdiction maternelle était d'ordre érotique, Mme Ubersfeld en a précisé en partie la nature dans la note 8 : « marcher (dans les fleurs), monter (aux échelles) : la mère profère l'interdit (de l'inceste) frappant ainsi de suspicion tout désir ». Ce qui nous paraît le plus étonnant dans cette note, ce n'est pas l'affirmation que l'interdit est celui de l'inceste. Pour insane que soit cette ânerie, elle n'est pas inattendue : le seul mot de « mère », pour les freudiens les plus ineptes, évoque immédiatement l'idée d'inceste. Ce qui nous étonne, c'est la conclusion qu'en tire Mme Ubersfeld (« la mère frappe ainsi de suspicion tout désir ») et elle nous étonne par son indiscutable rigueur : comment nier, en effet, si le désir de monter aux échelles doit être interprété comme masquant un désir d'inceste, que tous les désirs des trois frères, quels qu'ils puissent être, devront s'interpréter de la même façon ? Il arrive donc, dans cet article, que Mme Ubersfeld tire une conclusion tout à fait logique d'une proposition antérieure. elle n'y met, semble-t-il, qu'une condition : cette proposition doit être parfaitement grotesque.

.......Quelles que soient l'abondance des absurdités et l'assurance avec laquelle elles sont assénées, quelles que que soient la profusion des stupidités et l'intrépidité avec laquelle elles sont proférées, il arrive pourtant (ce sont là les inévitables ratés du génie créateur) que les sornettes de Mme Ubersfeld restent à l'état de projet et ne parviennent pas à prendre vraiment forme. Ces sornettes avortées, ces sornettes qui n'auraient demandé qu'à naître, sont alors recueillies dans des notes qu'on ne peut lire sans quelque émotion. Commme on devine, en effet que Mme Ubersfeld a pour ces sornettes mort-nées une tendresse secrète ! Comme on y sent que ces sornettes qui n'ont pas pris corps, sont finalement les plus chères à son cœur ! Arrêtons-nous un moment devant la note 9 : « L'écriture du lieu dans le texte dessine un champ de l'interdit, de l'inacessible  : dans les fleurs, aux échelles, sur le haut d'une armoire, oiseaux des cieux; la tentation est grande de ranger dans la même série le sur nos genoux et le partout des estampes ». Etonnante Annie Ubersfeld ! S'il y a une chose qui, par-delà toutes les différences ethniques, toutes les différences de milieux et d'époques, toutes les différences d'opinions philosophiques, religieuses ou politiques, rapproche généralement tous les membres de la communauté humaine, ce sont bien leurs tentations; les siennes n'appartiennent qu'à elle. Quel dommage qu'elle se soit retenue et qu'elle n'y ait pas franchement succombé : une tentation aussi inattendue était une occasion à ne pas manquer. Saint Antoine lui-même n'y aurait pas résisté, si le diable y avait pensé.

.......Si, avec cette note, l'amateur de sornettes a le sentiment d'être resté un peu sur sa faim, qu'il se rassure : le commentaire du vers suivant

............Abel était l'aîné, j'étais le plus petit

va le combler. Bien entendu, avec un instinct infaillible, Mme Ubersfeld commence par faire ce qui, pour ce vers, s'imposait le moins : s'en étonner. « Le vers suivant, écrit-elle, ouvre sur les rapports fraternels dans une double étrangeté : la présence du frère aîné, cet Abel qui participait si peu aux jeux des cadets, et l'absence d'Eugène [20]». Il est vrai que Victor Hugo jouait beaucoup plus souvent avec Eugène, plus proche de lui par l'âge, qu'avec Abel. On peut pourtant penser que les trois frères ont dû jouer ensemble plus d'une fois. De plus, si Eugène n'est pas nommé, il n'est à aucun moment « absent » de ce texte : la « triade » fraternelle, affirmée dès le premier vers, se maintient jusqu'au dernier. Dans ce vers même, en disant « j'étais le plus petit », Victor Hugo se situe par rapport à ses deux frères et donc à Eugène. Il reste que, si Eugène n'est pas vraiment « absent » de ce vers, il n'y est, lui, qu'implicitement. Mais il n'y a nullement lieu de s'en étonner. Qu'a voulu faire Victor Hugo dans ce vers sinon indiquer les âges relatifs des trois frères et la formule qu'il a choisie, si elle 'sous-entend' Eugène, n'est-elle pas, comme la formule « Mes deux frères et moi », la plus simple et la plus naturelle ? C'est un fait que dans les familles l'aîné et le dernier ont bien souvent une situation privilégiée. C'est un fait que, si l'on a trois enfants et qu'on veuille les présenter très rapidement à un visiteur, il arrivera facilement qu'on désigne l'aîné et le dernier et qu'on laisse au visiteur le soin d'en conclure que le troisième se situe entre les deux autres. Il n'arrivera guère, en revanche, que l'on désigne l'aîné et le deuxième sans désigner aussi le dernier, ou le deuxième et le dernier sans désigner l'aîné, bien que logiquement ce soit tout aussi inutile que dans le premier cas. Une nouvelle fois, on aurait aimé que Mme Ubersfeld nous communiquât sa solution; on aurait aimé qu'elle nous expliquât comment Victor Hugo pouvait, en un seul vers, nous indiquer les âges relatifs des trois frères d'une façon plus claire et plus naturelle. Pour qu'Eugène fût nommé, aurait-il dû écrire, au prix d'une cacophonie et en disloquant « ce grand niais d'alexandrin »:

............L'aîné, ce n'était pas Eugène, encore moins moi ?

.......Mais remettons-nous de la surprise que nous a causée l'étonnement de Mme Ubersfeld, car, nous le savons déjà, l'étonnement déconcertant n'est hélas ! dans ses raisonnements qu'une étape destinée à nous préparer à une explication consternante. « Allons plus loin, écrit-elle  : l'opposition Abel / jeconduit par la formule Abel /Caïn à l'équation Je=Caïn. Le code culturel biblique est ici déjà présent et le Je s'accepte meurtrier du frère [21]». Le plus plaisant, c'est que Mme Ubersfeld fait comme si elle était arrivée à cette conclusion des plus inattendues malgré elle, comme si elle avait été « conduite » à cette « équation » pour le moins cocasse par une logique toute mathématique, devant laquelle elle n'aurait eu qu'à s'incliner. La mode veut, en effet, que les sornettes les plus grotesques, que les stupidités les plus ridicules, que les pires absurdités s'expriment en formules pseudo-mathématiques. Cela dit, si vain que ce soit, nous objecterons néanmoins à Mme Ubersfeld que pour s'assimiler à Caïn et se sentir fratricide sous prétexte qu'on a un frère qui se prénomme Abel, il faut être singulièrement superstitieux, pour ne pas dire stupide. Nous lui objecterons surtout que, dans la Bible, l'aîné, ce n'est pas Abel, mais justement Caïn. Nous pourrions lui demander enfin ce qu'elle fait de celui qui est entre Abel et Victor. Mais Mme Ubersfeld n'a garde d'oublier Eugène. Après avoir écrit que « le je s'accepte meurtrier du frère », elle ajoute en effet : « Quel frère ? Celui qui a disparu, le non nommé, celui qui s'est définitivement englouti dans la faille de la puissante césure : 'Abel était l'aîné/j'étais le plus petit' [22]». Il faut avouer que l'effet de surprise est saississant : Eugène brusquement substitué à Abel pour disparaître aussitôt dans la trappe de la césure, qui pouvait s'y attendre ? Victor Hugo s'est vanté d'avoir « disloqué ce grand niais d'alexandrin », mais il a omis de nous dire que, lorsqu'il avait sagement conservé la césure à l'hémistiche, c'était en réalité pour la transformer en précipice. Mme Ubersfeld avait promis, nous l'avons vu, de « rendre à ce texte d'une plate transparence le relief de ses manques ». Reconnaissons-le  : elle tient sa parole. Et dire que, depuis plus d'un siècle, tous les lecteurs ont passé tranquillement d'un hémistiche à l'autre sans soupçonner l'abîme qui les séparait et sans entendre le long cri déchirant du « non nommé » ! Enfin Mme Ubersfeld est venue, elle a vu l'abîme, elle a entendu le cri et tout de suite elle a compris : « Eugène ! C'est Eugène ! »

.......Cette exégèse n'empêche pas Mme Ubersfeld de reconnaître ensuite que « les connotations meurtre-culpabiliré ne sont pas prises en compte par le tissu du poème; le rapport meurtrier Je / tu se fond dans un nous qui subsiste jusqu'au dernier tercet exclusivement [23]». Allez y comprendre quelque chose ! Qu'est-ce que des « connotations » qui « ne sont pas prises en compte » par le texte ? Comment peuvent-elles mériter encore le nom de « connotations », puisque le préfixe de ce mot implique justement cette prise en compte ?

.......Si nous nous sommes livré, pour les quatre premiers vers du poème, à un examen relativement minutieux du commentaire de Mme Ubersfeld, c'était pour permettre au lecteur de mesurer suffisamment la stupidité de cette étude. Mais il comprendra en même temps que nous ne puissions l'épuiser (il y faudrait tout un volume) et il nous excusera de renoncer à consigner toutes les sottises et à souligner toutes les absurdités d'une analyse aussi délirante. Nous nous contenterons de relever quelques-unes des sornettes les plus étonnantes de Mme Ubersfeld.

.......Le troisième tercet :

............Nous montions pour jouer au grenier du couvent,
............Et là, tout en jouant, nous regardions souvent,
............Sur le haut d'une armoire, un livre inaccessible.

va nous fournir l'occasion de donner un nouveau coup de sonde dans la sottise confondante de ce commentaire. « Peut-on 'interpréter', écrit Mme Ubersfeld, le verbe jouer avec sa place récurrente à la césure, comme désignant les jeux auto-érotiques de l'enfance et de l'adolescence ? C'est possible et même probable [24]». A première vue, le verbe « jouer », qui évoque plus naturellement l'innocence et la pureté que la sensualité et le stupre, ne nous semblait pas particulièrement riche en « connotations » érotiques. Nous avons néanmoins tenu à lire très attentivement l'article « jouer » du Robert et nous n'y avons trouvé d'un peu érotique que les expressions « jouer de l'œil, de la prunelle ». Puisque Mme Ubersfeld a employé à dessein l'expression de « jeux autoérotiques », nous ajouterons que pas plus que le verbe « jouer », le substantif « jeu » n'a naturellement de signification érotique. Lorsqu'il prend une telle signification, il la tire tout entière des épithètes ou des compléments qu'on lui accole, comme dans les expressions « jeux érotiques, jeux amoureux, jeux de Vénus.». Il est même probable que la fortune de l'expression « jeux érotiques » vient de ce que l'association de l'adjectif et du substantif a d'abord été ressentie comme tout à fait insolite et constituant une sorte d'oxymoron. Gageons que le jour est proche où quelque cuistre, à court de « connotations » incongrues, invoquera le vers fameux :

............Cette obscure clarté qui tombe des étoiles

pour expliquera que les « connotations » du mot « clarté » évoquent aussitôt l'obscurité.

.......Mais que Mme Ubersfeld oublie complètement le sens le plus constant des mots les plus courants pour leur découvrir les « connotations » les plus inattendues, n'est plus pour nous étonner. Nous ne nous étonnerons pas davantage que Mme Ubersfeld parle des « jeux auto-érotiques de l'enfance et de l'adolescence » comme s'il n'y avait, du point de vue de la sexualité, aucune différence entre l'enfance et l'adolescence. Nous touchons là, en effet, à ce qui constitue l'une des contradictions des freudiens les plus étonnantes et les plus constantes : à force d'être obnubilés par la sexualité, à force de la voir à l'œuvre partout et toujours, ils en arrivent à oublier complètement l'étape la plus importante de son développement : la puberté. A l'exemple de ses maîtres, Mme Ubersfeld a une vision de l'enfance remarquable par ce que nous appellerons (pour lui appliquer le galimatias ridicule qu'elle ose utiliser pour 'expliquer' Victor Hugo) son « irréalité référentielle [25]». On se demande assurément de quels jeunes enfants elle a bien pu observer les jeux pour s'en faire une idée aussi extravagante. L'avouerons-nous ? depuis que nous avons lu Mme Ubersfeld, il nous est arrivé plus d'une fois de nous dire, à la fin d'une journée où les jeux de notre progéniture nous avaient rompu la tête : « Plutôt que de pousser ces affreux cris de Sioux, que ne se livrent-ils à des jeux érotiques ? »

.......Ce qui, en revanche, nous étonne encore un peu, bien que notre faculté d'étonnement soit déjà bien affaiblie, c'est que Mme Ubersfeld ne cherche guère, comme c'est pourtant l'usage, à conserver une certaine cohérence à l'intérieur de son délire. Dans son souci de ne laisser passer aucune occasion d'énoncer une nouvelle ânerie, elle en arrive à oublier ses âneries antérieures. C'est pourquoi nous prendrons la liberté de lui rappeler que son commentaire des vers 2 et 3 :

............Notre mère disait  : 'Jouez, mais je défends
............Qu'on marche dans les fleurs et qu'on monte aux échelles'

donnait aux actions sur lesquelles portait l'interdit maternel une signification érotique. Mais, du fait de l'antithèse, il excluait en même temps pour l'impératif « Jouez » toute possibilité d'un interprétation semblable. On aimerait donc savoir comment le verbe « jouer » peut prendre au vers 7 une signification entièrement opposée à celle qu'il avait au vers 2.

.......« Allons plus loin »: cette interprétation érotique du verbe 'jouer' ne se concilie pas davantage avec les âneries ultérieures de Mme Ubersfeld et notamment avec ce qui constitue, si nous l'avons bien comprise, la 'thèse' centrale de cet inénarrable et atterrant commentaire. Dans les remarques qui précèdent 'l'explication' proprement dite, Mme Ubersfeld s'était étonnée que Victor Hugo n'ait pas précisé ce que la lecture de la Bible avait révélé aux enfants [26]. Pour notre part, la lecture de la Bible ne nous ayant jamais apporté la moindre révélation, nous n'avions pas songé à nous en étonner, mais nous savons suffisamment que Mme Ubersfeld ne s'étonne qu'à contretemps. Quoi qu'il en soit, Mme Ubersfeld n'a eu aucune difficulté, semble-t-il, à deviner que la leçon, ou du moins une des leçons, que les jeunes enfants Hugo vont tirer de la lecture de la Bible, sera la suivante : « Fi donc de la physiologie ! Jouissez, éjaculez, n'attendez pas la puberté pour copuler ! »

.......Bien entendu Mme Ubersfeld ne manquerait pas d'être profondément choquée par la 'vulgarité' de notre 'traduction'. Elle a d'ailleurs protesté par avance contre une entreprise de ce genre en écrivant : « Ce serait un tort d'imaginer, la suite nous le dira mieux, le livre simplement comme un objet-écran, substitutif du plaisir. Toute 'traduction' biographique en termes de pulsion individuelle, en abolissant la polysémie, réduirait le texte [27]». Inconsciemment sans doute Mme Ubersfeld a deviné qu'en traduisant en termes trop clairs ses élucubrations lubriques, elle risquerait de décourager jusqu'aux jobards les mieux disposés à les gober. Et craignant non sans raison qu'on ne le fasse à sa place, elle fait appel au respect de la « polysémie ». Le procédé est devenu classique : au nom de la polysémie, on se permet tous les sophismes, toutes les sottises, toutes les folies, toutes les polissonneries et, au nom de la même polysémie, on prétend ôter aux contradicteurs éventuels la possibilité de les expliciter et de s'en gausser à leur guise. C'est ici le lieu de faire ton apologie, O Polysémie, Muse des polissons, Providence des pédants, Secours des cuistres. C'est toi qui rajeunis les universitaires auc cheveux gris. C'est toi qui a permis à M. Serge Doubrovsky de revenir ravi aux âneries anales de ses jeunes années [28].

.......Evitons donc de « réduire », non pas le poème de Victor Hugo (nous en sommes si loin !), mais l'extravagance du commentaire de Mme Ubersfeld. « Ce que le Nous veut dire, écrit-elle, ne saurait se réduire à l'alphabet du plaisir [29]». Nous lui en donnons acte. Toujours est-il que, pour Mme Ubersfeld, la Bible apporte aux enfants Hugo, entre autres révélations, celle du plaisir. Or comment peut-elle le faire, puisque, pour en revenir au commentaire du troisième tercet et à la signification érotique que Mme Ubersfeld donne au verbe « jouer », le plaisir était déjà leur principale occupation ? Nous retrouverons d'ailleurs le verbe « jouer » plus loin au vers 18 :

............Et, dès le premier mot, il nous parut si doux
............Qu'oubliant de jouer nous nous mîmes à lire

où Victor Hugo a établi une opposition évidente entre « jouer » et « lire ». On aurait aimé savoir, car elle ne l'a pas dit, comment Mme Ubersfeld expliquait cette opposition, étant donné que pour elle ces deux verbes ont l'un et l'autre une signification érotique.

 

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.......Le commentaire du troisième tercet nous a amené à anticiper sur la suite et à évoquer la découverte de la Bible. mais pour attraper cette Bible « sur le haut de l'armoire », les trois enfants Hugo ont dû, selon Mme Ubersfeld, transgresser l'interdiction maternelle de monter aux échelles. Victor Hugo a beau écrire :

............Je ne sais pas comment nous fîmes pour l'avoir

Mme Ubersfeld le sait pour lui : « visiblement, pour atteindre l'objet du désir, il faut l'intrument défendu, l'échelle [30]». Bien entendu il ne vient pas une seconde à l'esprit de Mme Ubersfeld que Victor Hugo pourrait fort bien s'en être souvenu. Il ne lui vient pas à l'esprit qu'il aurait pu juger beaucoup trop compliqué de raconter, surtout en alexandrins, comment les trois frères avaient installé, sur une table bancale maintenue en équilibre par l'aïné, un tabouret branlant, tenu par le deuxième et sur lequel le plus petit était monté. Il ne lui vient pas à l'esprit qu'il aurait pu trouver beaucoup plus simple et beaucoup plus rapide de mentir et de dire qu'il ne se rappelait plus comment ils avaient fait.

.......Les critiques freudiens se figurent que seul l'inconscient est rusé. Quand bien même il le serait autant qu'ils le croient, un grand écrivain dans son travail l'est sans doute bien davantage. Mais admettons que Victor Hugo ait effectivement oublié comment ses deux frères et lui avaient pu réussir à prendre cette Bible. A l'inverse de Mme Ubersfeld, nous en conclurions que le seul « instrument  » à exclure de façon presque sûre serait l'échelle. Victor Hugo s'étant souvenu de l'interdiction maternelle de monter aux échelles, s'il avait passé outre à cette interdicion, il aurait dû en bonne logique s'en souvenir aussi. Bien sûr, nous n'ignorons pas ce que répondrait Mme Ubersfeld : cet oubli est justement « le produit d'une censure ». Et cette censure, elle l'expliquerait en rappelant la signification érotique qu'elle a donné à l'acte de « monter aux échelles ». Mais alors, quand on songe qu'elle donne également une signification érotique à « jouer » et à « lire la Bible », comme s'y reconnaître ? Pour essayer d'y voir plus clair, nous allons traduire « jouer », « monter aux échelles » et « lire la Bible » par « jouir ». Précisons qu'en traduisant de cette façon nous nous sommes efforcé de respecter le plus possible la sacro-sainte polysémie. En effet il faut comprendre par là à la fois que les enfants se masturbent, puisque Mme Ubersfeld a parlé de « jeux auto-érotiques », qu'ils font l'amour entre eux, du moins les deux derniers, puisque Mme Ubersfeld a évoqué une possible « révélation érotique entre les deux frères Victor et Eugène, en leur commune adolescence de collège » et que, ce faisant, car il ne s'agit pas (ce serait trop simple) « d'une fixation affective électivement homosexuelle », ils couchent symboliquement avec leur mère (Mme Ubersfeld écrit aussitôt après : « la présence de la mère et des femmes et le choix des épisodes bibliques conduiraient bien davantage à l'idée d'un amour-haine, d'une rivalité entre les frères dans l'amour de la mère [31]»), de même d'ailleurs qu'en montant aux échelles [32] et qu'en lisant la Bible, puisque Mme Ubersfeld a écrit un peu plus haut : « Lire le livre, c'est franchir l'interdit maternel, donc à la fois se venger de la contrainte et 'posséder', 'avoir' la mère (ou la voir). La polysémie du vocabulaire dans le langage familier indique aussi l'ambiguïté dans la satisfaction [33]». Dans ces conditions le lecteur comprendra aisément que, pour plus de commodité, nous préférions traduire par un terme très général comme « jouir ». Résumons maintenant : les enfants jouent, mais, bientôt et, bien que leur mère le leur ait interdit, ils cessent de jouer pour monter sur une échelle afin d'y lire la Bible et d'y découvrir la justification du plaisir. Il ne reste plus qu'à traduire : les enfants jouissent, mais bientôt et bien que leur mère le leur ait interdit de jouir, ils ne cessent de le faire que pour s'y remettre aussitôt afin de mieux recommencer et de comprendre, en ce faisant, qu'il est pour eux grand temps de s'y mettre vraiment.

.......L'explication de tout cela, seule Mme Ubersfeld pourrait nous la donner et nous pensons qu'elle l'a fait un peu plus loin, lorsque croyant commenter le vers 6 :

............Des estampes partout ! quel bonheur ! quel délire !

elle nous a livré, inconsciemment bien sûr, sa méthode de 'lecture' : « Prenons à la lettre le mot délire. Lire, c'est dé-lire; la lecture défait le livre [34]». On ne saurait mieux dire.

 

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.......On ne s'étonnera pas qu'à partir de ce « quel délire ! », Mme Ubersfeld se mette à déraisonner sinon davantage (comment le pourrait-elle ?), du moins avec une confiance accrue. « Sur le mot délire, écrit-elle tout le texte tourne [35]». Plus que jamais bien sûr, elle a la conviction que ce poème veut dire tout autre chose que ce qu'il semble dire et comme il lui paraît, à première vue, de plus en plus pauvre, elle en conclut qu'il est de plus en plus riche : « Le signifiant prolifère à mesure que s'appauvrit le signifié apparent [36]». Heureusement nous savons que l'on peut compter sur elle pour rendre au texte tout son relief. Et en effet après nous avoir révélé l'existence d'un précipice au beau milieu du vers 4, c'est « la grande flèche d'un renvoi culturel » qu'elle va nous faire découvrir maintenant : « Il existe une scène célèbre, suffisamment illustre pour que Musset l'utilise dans le Souvenir comme un texte de référence : dans L'Inferno de Dante, Paolo et Francesca de Rimini lisent dans le même livre jusqu'à ce que leurs bouchent se rencontrent. Le livre est posé comme l'Entremetteur, l'outil paradoxal de la révélation sensuelle. Or il s'agit du seul poème, dans toute l'œuvre du Hugo, qui soit écrit en tercets, forme qui, malgré la différence dans le jeu de rimes, suggère irrésistiblement la terza rima de Dante, le renvoi à la Divine Comédie redouble le choix de la Bible, livre sacré, livre de la Loi [37]». Bien entendu, et l'on ne s'en étonnera pas, cette « grande flèche », de même que la césure-précipice, jamais personne ne l'avait vue avant Mme Ubersfeld et l'on peut penser, l'on peut espérer que personne sans elle ne l'aurait jamais vue. Rarement, en tout cas, rapprochement de textes aura paru aussi arbitraire, aussi aberrant, aussi absurde.

.......Nous ferons tout d'abord remarquer que, si la réflexion que Dante a prêtée à Françoise de Rimini (« Il n'est pire douleur que de se rappeler le bonheur de jadis dans les jours de malheur [38]») est effectivement célèbre, la scène précise à laquelle Victor Hugo est supposé avoir fait allusion, l'est sans doute beaucoup moins. Combien de gens, en effet, citent cette réflexion sans savoir de qui elle est ou en sachant seulement qu'elle est de Dante, mais en ignorant tout de son contexte. Ce n'est pas le cas de Victor Hugo qui connaissait assurément l'histoire de Françoise et de Paul Malatesta : ainsi que Mme Ubersfeld le rappelle, il y fait allusion à la fois dans la Préface de Cromwell (Club Français du Livre, III, p. 54) et dans le poème des Voix intérieures, XXVII, Après une lecture de Dante [39]. Mais contrairement à ce qu'elle affirme, ces deux allusions ne prouvent pas du tout qu'il « connaissait parfaitement ce texte [40]». Si les vers de Après une lecture de Dante :

............L'amour couple enlacé, triste et toujours brûlant,
............Qui dans un tourbillon passe, une plaie au flanc

vers que Mme Ubersfeld a cités, évoquent d'une manière très générale, l'histoire de Françoise et de Paul et notamment leur mort, ils n'évoquent nulllement la lecture de Lancelot qui fut à l'origine de leur premier baiser. Quant à l'allusion de la Préface de Cromwell, elle est encore beaucoup plus vague et l'on comprend que Mme Ubersfeld n'ait pas cru bon de la citer : « Croit-on que Françoise de Rimini et Béatrix seraient aussi ravissantes chez un poète qui ne nous enfermerait pas dans la tour de la Faim et ne nous forcerait point à partager le repoussant repas d'Hugolin ? » D'ailleurs, dans les notes de son édition de la Pléiade relatives au poème Après une lecture de Dante, M. Pierre Albouy écrit : « Il est assez difficile de déterminer quelle connaissance Hugo avait de l'œuvre de Dante [41]». Pourtant comme il est impossible de prouver que l'affirmation de Mme Ubersfeld est fausse, nous supposerons qu'elle est exacte. Ce que l'on peut affirmer, en revanche, c'est que, quand bien même Victor Hugo se serait parfaitement souvenu de ce texte, il n'avait aucune raison d'y penser en écrivant Aux Feuillantines. La lecture à plusieurs dans un même livre est le seul point commun des deux textes, et, à la différence de Mme Ubersfeld, nous ne pensons pas qu'une telle lecture aboutisse nécessairement à une « révélation érotique » entre ceux qui y participent. En effet la façon dont elle présente le texte de Dante est pour le moins singulière : « Paolo et Francesca de Rimini lisent dans le même livre jusqu'à ce que leurs bouches se rencontrent ». Elle voudrait nous faire croire, semble-t-il que, lorsqu'on lit à plusieurs dans le même livre suffisamment longtemps, les bouches finisssent par se rencontrer inévitablement, quels que soient l'âge, le sexe et les relations qui existent entre les lecteurs. En tout cas, ce n'est pas l'impression que donne le texte de Dante. Il ne dit nullement que c'est parce que leurs yeux lisaient dans le même livre que les bouches de Françoise et de Paul se sont rencontrées. D'ailleurs dans le cas d'une lecture à deux, les têtes se trouvent à peu près parallèles. Qu'il en aille un peu autrement dans le cas d'une lecture à trois (c'est celui des enfants Hugo) et que les têtes soient amenées alors à converger un peu plus, nous le concéderons volontiers à Mme Ubersfeld. L'intimité à deux n'en est pas moins considérée généralement comme la plus favorable aux « révélations érotiques ». Mais surtout, si les bouches de Paul et de Françoise se sont rencontrées, c'est d'abord parce qu'elles se cherchaient. Celles d'Abel, d'Eugène et de Victor Hugo n'avaient pas les mêmes raisons de le faire. Paul et Françoise n'avaient ni le même père ni la même mère et les révélations érotiques sont tout de même plus fréquentes entre des sujets qui n'ont pas les mêmes parents qu'entre des frères et sœurs. Paul et Françoise n'étaient pas du même sexe, et les révélations érotiques sont tout de même plus fréquentes entre des sujets de sexes opposés qu'entre des sujets du même sexe. Paul et Françoise n'étaient plus, depuis quelque temps déjà, de jeunes enfants (ils étaient mariés l'un et l'autre) et les révélations érotiques sont tout de même plus fréquentes entre des sujets d'âge nubile qu'entre des sujets impubères. Enfin le livre que lisaient Paul et Françoise n'était pas la Bible, mais le roman d'amour le plus célèbre de l'époque. Ainsi bien loin d'être « l'outil paradoxal de la révélation sensuelle », il en fut l'outil très naturel, et cela d'autant plus que le passage du livre qui les amena à échanger leur premier baiser, évoquait le premier baiser de Lancelot et de Guenièvre.

.......Les deux textes appatraissent tellement différents du point de vue du fond qu'il pourrait sembler tout à fait superflu d'accorder quelque attention à la ressemblance formelle invoquée par Mme Ubersfeld. Mais cet argument lui paraissant « irrésistible », on nous permettra de le rappeler (« il s'agit du seul poème, dans toute l'œuvre de Hugo, qui soit écrit en tercets, forme qui, malgré la différence dans le jeu des rimes, suggère irrésitiblement la terza rima de Dante ») et de faire quelques remarques. On pourrait tout d'abord contester qu'il s'agisse vraiment « du seul poème, dans toute l'œuvre de Hugo, qui soit écrit en tercets ». A l'appui de cette affirmation Mme Ubersfeld invoque l'autorité de M. Léon Cellier qui « montre dans son édition des Contemplations (Garnier, p. 664) que les deux autres exemples de strophes de trois vers ne sont pas des tercets [42]». En réalité c'est seulement à propos de l'un de ces deux textes (Toute la Lyre, II, 32) que M. Cellier écrit qu'il « n'a d'un tercet que l'apparence : il s'agit d'un poème en rimes plates ». Il ne conteste pas à la seconde pièce (Envoi des Feuilles d'Automne, pièce XVIII des Chants du Crépuscule) « la particularité […] d'être écrite en tercets ». D'ailleurs le titre primitif de cette pièce était : A Madame Marie, tercets [43]'. On pourrait soutenir, il est vrai, en faisant abstraction des intervalles entre les tercets et en ne tenant compte que de la disposition des rimes qu'il s'agit en réalité de deux neuvains; car, comme l'a noté M. Cellier, « la rime du troisième vers est triplée ». Mais, si l'on appliquait ce principe, il faudrait dire alors, comme le fait d'ailleurs M. Georges Ascoli, que, dans Aux Feuillantines, « les tercets forment des ensembles indépendants deux par deux : ce ne sont en réalité que des sizains avec une coupe après le troisième vers [44]». Au contraire, dans la tierce rime (aba, bcb, cdc...), les strophes forment une chaîne ininterrompue, la rime du deuxième vers restant toujours en suspens, ce qui oblige le poète à terminer par un vers isolé qui rime avec le deuxième vers du dernier tercet, comme le fait Dante à la fin de chaque chant, ou à faire rimer le deuxième vers du dernier tercet avec le premier et le troisième vers de l'avant-dernier ou du premier tercet. On voudra bien nous excuser de ce petit rappel : nous voulons simplement souligner la désinvolture avec laquelle Mme Ubersfeld refuse de prendre en considération (« malgré la différence dans le jeu des rimes ») ce qui ne cadre pas avec sa thèse. Elle affirme que Aux Feuillantines « suggère irrésistiblement » la terza rima de Dante. Il est permis de penser pourtant que, s'il avait voulu « suggérer irrésistiblement » la terza rima de Dante, il aurait pris sur lui d'en respecter le schéma métrique, comme l'ont fait beaucoup d'autres poètes du XIXe siècle qui, le plus souvent, n'entendaient d'ailleurs nullement faire allusion à Dante. En réalité, lorsqu'il veut évoquer Dante, il utilise une méthode beaucoup moins tortueuse et qui ne condamne pas ses allusions à n'être comprises, avec plus d'un siècle de retard, que par une seule personne : il le nomme. Fort heureusement Victor Hugo n'a pas la même conception de la poésie que Mme Ubersfeld  : ses poèmes ne sont pas des rébus pour universitaires saturés de littérature ni des devinettes culturelles pour occuper les cuistres.

 

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.......Après avoir jeté sur cette « grande flèche » le coup d'œil qu'elle méritait, nous allons, de peur que le lecteur saoûlé de sottises, saturé de sornettes, accablé de calembredaines ne nous quitte en chemin, laisser de côté un certain nomtre d'âneries de moindre prix pour en venir tout de suite à la façon dont Mme Ubersfeld commente le dernier tercet :

............Tels des enfants, s'ils ont pris un oiseau des cieux,
............S'appellent en riant et s'étonnent, joyeux,
............De sentir dans leurs mains la douceur de ses plumes

.......Considérons tout d'abord une note qui peut semble bien anodine, puisqu'elle ne contient, ô surprise stupéfiante ! aucune extravagance, mais qui, par le fait même, est peut-être la bouffonnerie la plus étonnante de cet article : « La biographie nous apprend que les enfants Hugo avaient des oiseaux en cage; ce détail ne peut qu'égarer la lecture : l''oiseau des cieux' est un être sauvage, soudainement capturé [45]». Sous une autre plume que celle de Mme Ubersfeld, cette note serait déjà passablement ridicule. Quel besoin, en effet, de mettre en garde le lecteur contre une erreur qu'il n'a vraiment aucune raison de commettre, quand bien même il saurait que « les enfants Hugo avaient des oiseaux en cage »? Le verbe « prendre » (« s'ils ont pris ») et l'expression « oiseau des cieux » excluent bien évidemment qu'il puisse s'agir d'un oiseau en cage. Mais sous la plume de Mme Ubersfeld qui n'a cessé de proposer au lecteur, en guise d''explications', les âneries les plus énormes, les contresens les plus grotesques et les absurdités les plus ahurissantes, cette crainte qu'abandonné à son seul jugement, il n'aille commettre une erreur d'interprétation, fût-ce sur un point tout à fait secondaire, voilà assurément qui met le comble au comique involontaire de ces pages impayables.

.......Pourtant le lecteur ne peut ignorer, s'il est un peu familiarisé avec les fariboles de pareille farine, qu'il lui faut encore se farcir la facétie fatale du fantasme phallique. Il ne restait, en effet, à Mme Ubersfeld, pour mettre la dernière main aux âneries inénarrables d'une analyse aussi inepte, que de se conformer à cette insane manie : « La métaphore de l'oiseau renvoie à un code métaphorique plus que traditionnel, mais qui reprend ici son efficace, celui du 'petit oiseau', de l'oiseau-phallus [46]». Cet oiseau-phallus ne nous arrêtera qu'un court instant : ce sera seulement pour rappeler la fin du poème :

........................................[…] et s'étonnent, joyeux,
............De sentir dans leurs mains la douceur de ses plumes

et pour souligner quel relief tout nouveau prennent, dans cette perspective, l'étonnement et la joie des enfants Hugo. Pour la première fois, et grâce à Mme Ubersfeld, nous croyons les entendre s'exclamer, ahuris et hilares : « Tu l'as vu, ce phallus ? plus on le manipule et plus il devient doux ! »

.......L'interprétation de Mme Ubersfeld va lui permettre d'éclairer aussi d'une manière toute nouvelle le dernier mot du poème : « plumes ». A vrai dire jamais personne n'avait éprouvé le besoin de l'expliquer : qui s'étonnerait qu'un oiseau ait des plumes ? D'ailleurs Mme Ubersfeld n'a pas eu le temps de s'en étonner. Son esprit délirant maintenant avec une rapidité merveilleuse, elle a tout de suite compris : si cet oiseau a des plumes, ce n'est pas en tant qu'oiseau, du moins pas directement, mais parce qu'étant oiseau, il est aussi phallus. Rien ne sert de protester, c'est une « équation »: « la relation d'identité passe de l'équation livre = (oiseau) = phallus, à l'équation phallus = plume [47]». Car pour Mme Ubersffeld, et il importe de ne pas méconnaître la richesse de son interprétation, la Bible n'apporte pas seulement aux enfants Hugo la révélation de « la Jouissance », elle leur apporte en même temps celle de « l'Ecriture [48]». Comment oublier en effet, et d'ailleurs Mme Ubersfeld ne manque pas de nous le rappeler, que « la Bible est l'Ecriture [49]»? On sait combien les cuistres de notre temps qui, à l'instar de Roland Barthes, se prennent pour des écrivains de toujours, se gargarisent de ce mot. L'occasion était trop belle pour la laisser échapper. Bien sûr un algébriste objecterait sans doute que Mme Ubersfeld aurait pu arriver à la même conclusion (la découverte de la vocation littéraire) par la simple « équation livre = plume» sans faire intervenir le facteur phallus. Il n'est pas impossible, après tout, qu'un écrivain découvre sa vocation dans les grands livres du passé, même si ces livres ne l'ont pas, au préalable, convaincu de la nécessité et de l'urgence qu'il y avait pour lui, quelques difficultés techniques que son jeune âge pût lui causer, à se masturber à tour de bras, à culbuter ses frères à tout bout de champ, sans cesser un seul instant d'imaginer qu'il couchait avec sa mère. Mais pour Mme Ubersfeld qui, dans une formule digne du meilleur Barthes (entendez du plus goûté, c'est-à-dire du plus grotesque) évoque « l'unité provisoire, mais jubilante, du jouir et de l'écrire [50]», comme pour quantité de critiques freudiens, le premier stylo d'un écrivain, c'est toujours le phallus. Et c'est, pense-t-elle, précisément une des leçons du poème Aux Feuillantines : « Il nous importe de voir dans cet texte un art poétique où se lit la liaison du désir et de la création [51]». On notera au passage la naïveté désarmante de la formule (« Il nous importe de voir dans ce texte »). Mme Ubersfeld l'avoue : elle voit dans les textes ce qu'elle a envie d'y voir.

.......Mais le mot « plumes » ne nous a pas encore livré toutes ses richesses. Non content de symboliser la Jouissance et l'Ecriture, il fallait pour que l'interprétation de Mme Ubersfeld fût tout à fait dans le vent, qu'il symbolisât aussi la Révolution. De nos jours, il suffit d'écrire, en délayant un peu  : « J'ai un corps et ça jouit », pour être non seulement un écrivain, mais un révolutionnaire. Comment Mme Ubersfeld qui, dans cet article, recherche l'originalité, non par la nature de ses âneries, mais seulement par leur quantité et leur densité, aurait-elle pu ne pas souligner la portée révolutionnaire du poème Aux Feuillantines ? Evoquant La Fin de Satan, elle écrit : « la métaphore affranchit : l'oiseau-Hugo, en se délivrant ouvre la cage des révolutions futures; la Plume libère et ce n'est pas par hasard si c'est la plume de Satan, devenue l'Ange-Liberté, qui jette aux cieux 'le cri de l'amour factieux' annonçant la prise de la Bastille [52]». On pourrait bien sûr s'étonner de cet oiseau qui « se délivre » et « ouvre la cage des révolutions futures », puisque Mme Ubersfeld nous a elle-même avertis qu'il ne s'agissait pas d'un oiseau qu'on avait sorti de sa cage, mais d'une oiseau « soudainement capturé ». Nous préférons nous étonner que Mme Ubersfeld, peut-être parce qu'elle a jugé que sa signification politique était évidente, n'ait pas mieux dégagé les « connotations » révolutionnaires de ce poème. Sans doute a-t-elle eu raison de ne pas voir dans le titre « la grande flèche » d'un renvoi historique, car une allusion aux Feuillants ne saurait constituer une « connotation » révolutionnaire vraiment satisfaisante. D'ailleurs n'a-t-elle pas proposé pour ce titre une explication dont on ne sera pas surpris qu'elle nous ait suffi ? Après avoir écrit, nous l'avons vu : « Lire, c'est dé-lire; la lecture défait le livre », elle ajoutait en effet : « La Bible est détournée de son usage, éparpillée en images : ces feuilles enfantines (Feuillantines ?) attendent le moment où elles seront transformées en papillons par les enfants de Quatre-vingt-treize». En revanche, ayant si bien montré que « le code culturel biblique » était déjà présent au vers 4, comment n'a-t-elle pas vu qu'en réalité il était présent dès le vers 3 pour l'enrichir de « connotations » hautement révolutionnaires ? Comment n'a-t-elle pas vu que monter aux échelles « suggère irrésistiblement » l'échelle de Jacob, ce qui nous conduit, par l'équation Jacob = jacobins, à l'équation monter aux échelles = aller aux Jacobins ? Nous espérons que Mme Ubersfeld nous saura quelque gré d'avoir établi ainsi la nature politique, en même temps qu'érotique, de l'interdit maternel. Mais nous reconnaissons bien volontiers que nous n'aurions jamais fait cette découverte, si elle ne nous avait révélé que, dans Aux Feuillantines, « plus distinctement qu'ailleurs se lit […] cette liaison de l'écrire, du désir et de la liberté qui donne son sens proprement révolutionnaire à l'ensemble de l'œuvre hugolienne [53]  ».

.......Cette dernière phrase renvoie à une note que nous croyons devoir citer. Elle permettra, en effet, si ce n'est déjà fait, de convaincre définitivement le lecteur que Mme Ubersfeld est toujours capable de proposer une explication d'une admirable subtilité, même lorsqu'elle paraissait devoir être si simple que jamais personne n'avait éprouvé le besoin de la donner. Qu'on en juge : « Une réserve cependant : l'unité heureuse est provisoire. La synecdoque plurielle (plumes), dernier mot du texte, renvoie à une poétique de la dispersion. Avant même que la poussée révolutionnaire ait éparpillé le livre, la Bible est déjà découpée en estampes, en récits, en feuilles. L'objet-oiseau ne permet pas la constitution d'un ensemble solide, d'une unité théologique. La plume renvoie à une métonymie de la dissémination. Ni Dieu ni La Fin de Satan ne seront achevés. Et le récit de l'homme s'étoile en Petites Epopées [54]». On le voit, alors que, dans une interprétation préubersfeldienne, le pluriel « plumes » ne pose évidemment aucun problème (c'est le singulier qui en aurait posé un, étant donné l'extrême rareté des oiseaux à plume unique), dans l'interprétation de Mme Ubersfeld où le mot « plumes » symbolise à la fois le phallus (qu'il s'agisse d'oiseaux ou d'hommes, les phallus multiples relèvent de la tératologie) et « l'Ecriture » (on emploie toujours le singulier dans ce cas), c'est le pluriel qui devient très surprenant. Mais c'est justement l'intérêt de son interprétation que de l'obliger à s'interroger sur ce pluriel et à en proposer une explication aussi féconde. Sans vouloir en épuiser les richesses, nous nous contenterons de regretter que Victor Hugo n'ait pas eu Mme Ubersfeld pour secrétaire. Elle aurait pu, en jetant seulement un rapide coup d'œil sur le manuscrit de Aux feuillantines et sur l'encre encore humide du s de « plumes », lui apprendre, dès 1846, qu'il n'achèverait ni Dieu ni La Fin de Satan (qu'il n'avait pas encore commencés) et lui expliquer quelle forme prendrait, quand il en aurait eu l'idée, La Légende des Siècles, tout en l'avertissant qu'il ne trouverait pas tout de suite le titre définitif et qu'il devrait tout d'abord se contenter, pendant quelque temps, de celui, beaucoup moins satisfaisant, des Petites Epopées.

 

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.......Le plus consternant, dans ce commentaire, c'est l'évident contentement de Mme Ubersfeld. Certes elle écrit au début de son 'étude' : « On nous pardonnera ce bricolage dont le seul mérite est de montrer comment rébus biographique et poétique du texte sont liés en un système dont la lecture se fait dans tous les sens [55]». Mais la prudence et la modestie dont semblent témoigner les premiers mots, sont démenties par la suite de la phrase dans laquelle Mme Ubersfeld affirme la légitimité de son entreprise. Quant à l'ensemble de l'article, le ton en est celui du dogmatisme habituel aux élucubrations de la critique structuraliste et psychanalytique. De plus, quand le commentaire en arrive à « Quel délire ! », à l'assurance professorale de Mme Ubersfeld, s'ajoute l'exaltation de la prohétesse. Visiblement elle ne se sent plus; en même temps que les enfants Hugo, elle jouit, elle jubile, elle exulte. On la sent prête à descendre dans la rue prêcher la Volupté, « l'Ecriture libératrice » et la Révolution, en déclamant avec une détermination à la fois farouche et joyeuse, comme il se doit :

............Mes deux frères et moi, nous étions tout enfants

.......Quant à sa péroraison, le ton en est véritablement « triomphal »: « Ce que j'écris, c'est mon écriture et sa joie triomphale; à vous de lire; si vous pouvez, à vous de retourner l'interdit, de vous affranchir enfin par le moyen de mon poème - et du vôtre [56]». Bien sûr c'est l'auteur d' AuxFeuillantines qui est censé parler - et Mme Ubersfeld a le culot, ô combien ridicule ! de se faire adresser des félicitations posthumes par Victor Hugo lui-même : enfin quelqu'un a pu lire son poème et retourner l'interdit - mais c'est en même temps Mme Ubersfeld qui s'adresse aux lecteurs et le « si vous pouvez » constitue à la fois une invitation (et des félicitations anticipées) aux quelques Elus capables de la suivre dans sa divagations, un défi lancé à tous les autres et un avertissement à ceux qui, non contents de ne pas la suivre, s'aviseraient de la contredire : ils se verraient traités d'obscurantistes et de réactionnaires.

.......Hé bien ! dussions-nous passer pour tout à fait rétrograde, nous l'avouerons : à la différence de Mme Ubersfeld lorsqu'elle a écrit ce commentaire, nous n'avons pu encore nous libérer des contraintes de la raison. C'est pourquoi, si l'outrecuidance ahurissante de son entreprise, la cuistrerie ridicule de son 'écriture', l'exubérante absurdité de son 'décryptage', la stupidité jubilante de ses conlusions nous ont valu de connaître, avec 'l'étude' de Mme Ubersfeld, la 'lecture' de texte la plus burlesque et la plus ubuesque qu'on puisse imaginer, le malaise, pour le rationaliste impénitent que nous sommes, l'emporte largement sur l'amusement. Si porté que l'on puisse être à se gausser de la divagation, la lecture d'un article tel que celui-ci donne le vertige beaucoup plus qu'elle ne divertit : on en sort accablé, atterré, assommé et l'on titube tout ahuri, tout abruti, tout abasourdi par une suite aussi hallucinante d'absurdités.


 

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NOTES :

[1] Thérèse d'Avila, Œuvres complètes, tome II, Fayard, 1963, p. 467.

[2] Op. cit., p. 69.

[3] Ibid., p. 68.

[4] Ibid., p. 68.

[5] Ibid., p. 67.

[6] Ibid., p. 67.

[7] Ibid., pp. 67-68.

[8] Ibid., p. 67, note 2.

[9] Ibid., p. 68, note 2.

[10] Ibid., p. 69.

[11] Ibid., p. 69

[12] Ibid., p. 69.

[13] Ibid., p. 69.

[14] Ibid., p. 69.

[15] Ibid., p. 69.

[16] Ibid., p. 69.

[17] Britannicus, acte III, scène 8, vers 1035-1036.

[18] Op. cit., p. 69.

[19] Dans La Quinzaine littéraire du 1er au 15 janvier 1975.

[20] Op. cit., p. 69

[21] Ibid., pp. 69-70.

[22] Ibid., p. 70.

[23] Ibid., p. 70.

[24] Ibid., p. 70.

[25] Voir op. cit., p. 68.

[26] Voir p. 69 : « Ce qu'elle révèle n'est pas dit ». Voir aussi la note 6 : « Que le 'contenu' révélé soit ainsi passé sous silence, c'est une première étrangeté; pourquoi cette révélation sans contenu explicite ? »

[27] Ibid., p. 70.

[28] Voir La Place de la madeleine, Mercure de France, 1974.

[29] Op. cit., p. 70.

[30] Ibid., p. 70

[31] Ibid., p. 72.

[32] Voir la note 8 déjà citée.

[33] Op. cit., p. 71.

[34] Ibid., p. 71.

[35] Ibid., p. 71.

[36] Ibid., p. 71.

[37] Ibid., p. 72.

[38] « Nessun maggior dolore che ricordarsi del tempo felice nella miseria », Inferno, chant V, vers 121-123.

[39] Ibid., p. 72, note 20.

[40] Ibid., p. 72.

[41] Victor Hugo, Œuvres poétiques, tome II, bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1964, p. 1508.

[42] Op. cit., p. 72, note 21.

[43] Voir Œuvress poétiques, tome II, bibliothèque de la Pléiade, p. 1442.

[44] G. Ascoli, Victor Hugo : les Contemplations, livres IV et V, C.D.U., 1935, p. 113.

[45] Op. cit., pp. 73-74, note 28.

[46] Ibid., p. 73.

[47] Ibid., p. 73.

[48] Ibid., p. 74.

[49] Ibid., p. 75.

[50] Ibid., p. 74.

[51] Ibid., p. 75.

[52] Ibid., p. 74.

[53] Ibid., p. 74.

[54] Ibid., p. 74, note 23.

[55] Ibid., p .68

[56] Ibid., p. 75.

 

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