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....................Flaubert

 

Ce fut un dimanche de février, une après-midi qu'il neigeait.
Ils étaient tous, M. et Mme Bovary, Homais et M. Léon partis pour voir à une demi-lieue d'Yonville, dans la vallée, une filature de lin que l'on établissait. L'apothicaire avait emmené avec lui Napoléon et Athalie, pour leur faire faire de l'exercice, et Justin les accompagnait, portant des parapluies sur son épaule.
Rien pourtant n'était moins curieux que cette curiosité. Un grand espace de terrain vide, où se trouvaient pêle-mêle, entre des tas de sable et de cailloux, quelques roues d'engrenage déjà rouillées, entourait un long bâtiment quadrangulaire que perçaient quantité de petites fenêtres. Il n'était pas achevé d'être bâti et l'on voyait le ciel à travers les lambourdes de la toiture. Attaché à la poutrelle du pignon, un bouquet de paille entremêlé d'épis faisait claquer au vent ses rubans tricolores.
Homais parlait. Il expliquait à la compagnie l'importance future de cet établissement, supputait la force des planchers, l'épaisseur des murailles, et regrettait beaucoup de n'avoir pas une canne métrique, comme M. Binet en possédait une pour son usage particulier.
Emma, qui lui donnait le bras, s'appuyait un peu sur son épaule, et elle regardait le disque du soleil irradiant au loin, dans la brume, sa pâleur éblouissante ; mais elle tourna la tête : Charles était là. Il avait sa casquette enfoncée sur les sourcils, et ses deux grosses lèvres tremblotaient, ce qui ajoutait à son visage quelque chose de stupide ; son dos même, son dos tranquille était irritant à voir, et elle y trouvait étalée sur la redingote toute la platitude du personnage.
Pendant qu'elle le considérait, goûtant ainsi dans son irritation une sorte de volupté dépravée, Léon s'avança d'un pas. Le froid qui le pâlissait semblait déposer sur sa figure une langueur plus douce ; entre sa cravate et son cou, le col de la chemise, un peu lâche, laissait voir la peau ; un bout d'oreille dépassait sous une mèche de cheveux, et son grand œil bleu, levé vers les nuages, parut à Emma plus limpide et plus beau que ces lacs de montagne où le ciel se mire.
- Malheureux  ! s'écria tout à coup l'apothicaire.
Et il courut à son fils, qui venait de se précipiter dans un tas de chaux pour peindre ses souliers en blanc. Aux reproches dont on l'accablait, Napoléon se prit à pousser des hurlements, tandis que Justin lui essuyait ses chaussures avec un torchis de paille. Mais il eût fallu un couteau ; Charles lui offrit le sien.
- Ah  ! se dit-elle, il porte un couteau dans sa poche, comme un paysan  !
Le givre tombait, et l'on s'en retourna vers Yonville.

........................................Flaubert, Madame Bovary, IIe partie, chapitre 5 [1]

 

 

.......Cette scène où rien ne semble vraiment se passer est, en réalité, très importante. Jusque-là non seulement Emma n'a jamais eu d'aventure extraconjugale, mais elle ne semble même pas y avoir songé. Certes, dès son arrivée à Yonville, elle a sympathisé avec Léon. Leur premier aparté, pendant le souper au Lion d'or, qui leur a permis de se découvrir des goûts communs, a été suivi de beaucoup d'autres, notamment lorsque, le dimanche soir, les Bovary se retrouvent chez Homais avec Léon à qui Emma demande de lui lire des vers. « Ainsi, nous dit Flaubert, s'établit entre eux une sorte d'association, un commerce continuel de livres et de romances. M. Bovary, peu jaloux, ne s'en étonnait pas [2]». Mais l'intimité d'Emma et de Léon commence à faire jaser les habitants de Yonville, notamment lorsque Emma, voulant aller voir sa fille en nourrice dans une ferme des environs, demande à Léon de l'accompagner [3] et plus encore lorsqu'elle lui offre un tapis [4]. Léon, lui, est bien conscient d'être amoureux, mais n'ose pas se déclarer. Emma, quant à elle, non seulement ne se rend pas compte des sentiments que Léon éprouve pour elle, mais elle n'est même pas consciente d'être attirée par lui. C'est que leur aventure ne correspond en rien aux idées toutes faites sur la naissance de l'amour que nourrit l'imagination d'Emma, encombrée de clichés pseudo-romantiques, comme Flaubert nous l'explique dans le paragraphe qui précède immédiatement notre extrait : « Quant à Emma, elle ne s'interrogea point pour savoir si elle l'aimait. L'amour, croyait-elle, devait arriver tout à coup, avec de grands éclats et des fulgurations, - ouragan des cieux qui tombe sur la vie, la bouleverse, arrache les volontés comme des feuilles et emporte à l'abîme le cœur entier. Elle ne savait pas que sur les terrasses des maisons, la pluie fait des lacs quand les gouttières sont bouchées, et elle fût demeurée en sa sécurité, lorsqu'elle découvrit subitement une lézarde dans le mur [5]».

.......Pour comprendre et apprécier pleinement l'épisode de la visite à la fabrique, il est indispensable d'avoir ces lignes bien présentes à l'esprit. Toute la page, en effet, à la seule exception du paragraphe consacré à Léon, forme un puissant contraste avec ce que Flaubert vient de dire sur la façon dont Emma imaginait la naissance de l'amour et plus généralement avec tous les stéréotypes qui encombrent son esprit. C'est le cas des deux premières lignes qui nous informent sur les circonstances temporelles et atmosphériques de la visite. C'est le cas du paragraphe suivant qui passe en revue les membres de l'expédition. C'est le cas, bien sûr, de l'évocation de l'objet lui-même de la visite. C'est le cas des explications que Homais se croit obligé de donner et qui vont servir de toile de fond sonore à toute la scène. C'est le cas, plus encore, de la soudaine apparition de Charles dans le champ visuel d'Emma. Seule la vision de Léon qui, en s'avançant d'un pas, efface celle de Charles, semble enfin en accord avec les rêveries d'Emma. Mais la bêtise commise par Napoléon va bien vite l'arracher à son extase et la ramener à la réalité qu'elle déteste lorsque Charles va sortir un couteau de sa poche.

 

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.......« Ce fut un dimanche de février, une après-midi qu'il neigeait ». Les brèves indications temporelles de la première phrase peuvent sembler indifférentes. Elles ne sont pourtant aucunement gratuites, mais répondent, au contraire, à une intention très précise. Le paragraphe précédent nous a rappelé les idées très romantiques et conventionnelles d'Emma sur la naissance de l'amour. Flaubert a volontairement choisi la saison, le jour de la semaine, le moment de la journée et les conditions atmosphériques qui s'accordaient le moins avec les rêves d'Emma. Elle pense que l'amour ne peut naître que dans un climat de violence, de frénésie, de tempête. Toutes les circonstances temporelles semblent, au contraire, inciter à la somnolence, à la torpeur, à la léthargie. La saison d'abord. Nous sommes en février, et donc au cœur de l'hiver. Or, si le printemps, avec le réveil de la nature, l'été, plus encore, avec ses chaleurs torrides et ses orages, l'automne même, avec son soleil qui décline et ses feuilles qui tombent, comme pour nous rappeler que la vie est courte et qu'il faut en profiter pendant qu'il en est temps, peuvent créer une atmosphère favorable à la naissance et au développement de la passion, il n'en est pas de même de l'hiver, lorsque la nature, engourdie par le froid, semble morte, ou du moins profondément endormie. Le jour de la semaine, ensuite, puisque nous sommes le dimanche, c'est-à-dire le jour du repos, du désœuvrement, de l'ennui, et le lecteur ne peut manquer de se souvenir ici des crises de dépression qui, le dimanche, s'abattaient sur Emma, lorsqu'elle était à Tostes [6]. Nous sommes, de plus, vers le début de l'après-midi, puisque, les journées étant courtes en hiver, les promeneurs ont dû partir peu après le déjeuner, et donc en pleine digestion. Le temps qu'il fait enfin : Flaubert nous dit qu'il neigeait, mais il faut comprendre, non pas, bien sûr, qu'il y a une tempête de neige, ce qui pourrait conférer à la scène une atmosphère un peu romantique et flatter les fantasmes d'Emma, ni même qu'il neige effectivement, auquel cas on aurait ouvert les parapluies que Justin porte sur son épaule et Flaubert ne dirait pas, à la fin du texte, que le givre se met à tomber, mais simplement que le temps est à la neige, ou, tout au plus, qu'il tombe par instant quelques rares flocons. Quoi qu'il en soit, c'est un temps qui incite à l'assoupissement plutôt qu'à la passion.

.......« Ils étaient tous, M. et Mme Bovary, Homais et M. Léon partis pour voir à une demi-lieue d'Yonville, dans la vallée, une filature de lin que l'on établissait. L'apothicaire avait emmené avec lui Napoléon et Athalie, pour leur faire faire de l'exercice, et Justin les accompagnait, portant des parapluies sur son épaule ». Pas plus que les circonstances temporelles et météorologiques, le but de la promenade, ainsi que ceux qui l'accompagnent, ne semblent aucunement pouvoir répondre aux aspirations d'Emma qui voudrait tant échapper aux réalités de la vie quotidienne. Bien au contraire. Comme le font très souvent les êtres profondément insatisfaits, Emma aspire au dépaysement, à l'évasion et rêve volontiers de pays lointains et de contrées exotiques. Or le but de la promenade se trouve seulement « à une demi-lieue » d'Yonville. De plus, il est situé « dans la vallée ». Or l'imagination d'Emma la porte sans doute à préférer les endroits un peu élevés d'où l'on peut regarder d'en haut le paysage, comme Lamartine dans « L'Isolement »[7], et comme Léon, qui lui aussi a certainement lu Les Méditations [8]. Enfin, et surtout, il s'agit d'« une filature de lin que l'on établissait ». Une usine en construction, c'est évidemment le dernier endroit qu'Emma aurait choisi comme but de promenade. Elle qui reste hantée par le souvenir du bal à la Vaubyessard et qui ne rêve que de fréquenter le grand monde et l'aristocratie, comment pourrait-elle s'intéresser à un bâtiment destiné à accueillir des ouvriers ? Elle qui est si attachée, ou du moins le croit-elle, aux vestiges de l'ancien temps, comment pourrait-elle s'intéresser à un bâtiment qui n'a aucun passé, n'étant même pas achevé ? Flaubert n'a pas pris la peine de nous dire qui avait choisi le but de la promenade. Mais il savait bien que le lecteur n'aurait aucun mal à deviner que l'idée ne pouvait venir que d'Homais, l'homme qui croit au progrès, l'homme qui, à la fin du banquet qui clôturera la tenue des comices agricoles, portera un toast « à l'industrie et aux beaux-arts, ces deux sœurs [9]».

.......Si le but de la promenade ne saurait donc en aucune façon satisfaire les rêves d'évasion d'Emma, ses compagnons ne le peuvent pas davantage. Il ne s'agit, en effet, que des êtres qu'elle voit tous les jours, son mari, bien sûr, ainsi qu'Homais qui passe tous les soirs saluer les Bovary pendant le dîner[10] ou presque tous les jours, comme Léon et qui constituent l'essentiel de la petite société dans laquelle elle vit (« Ils étaient tous»). La présence des enfants d'Homais contribue à rendre cette promenade dominicale et digestive encore moins romantique en lui conférant un caractère familial. Si Flaubert a choisi, parmi les quatre enfants d'Homais, Napoléon et Athalie, plutôt que Franklin et Irma[11], c'est parce qu'il a pensé plaisamment que les deux premiers formaient un plus beau couple et qu'ils avaient davantage besoin de « faire de l'exercice ». Quant à Justin, il sert à porter les parapluies et ce trait de prudence bourgeoise [12] accentue encore le caractère prosaïque de la promenade[13].

.......« Rien pourtant n'était moins curieux que cette curiosité. Un grand espace de terrain vide, où se trouvaient pêle-mêle, entre des tas de sable et de cailloux, quelques roues d'engrenage déjà rouillées, entourait un long bâtiment quadrangulaire que perçaient quantité de petites fenêtres. Il n'était pas achevé d'être bâti et l'on voyait le ciel à travers les lambourdes de la toiture. Attaché à la poutrelle du pignon, un bouquet de paille entremêlé d'épis faisait claquer au vent ses rubans tricolores. » On avait déjà compris que le but de la promenade ne présenterait aucun intérêt. La première phrase nous le dit sans ambages et la description qui suit le confirme pleinement. Au milieu d'un terrain vague, agrémenté de tas de sables et cailloux qui ont servi à fabriquer le béton et de roues d'engrenage qui attendent d'être installées dans l'usine [14], le bâtiment lui-même, un long quadrilatère dont la façade entièrement nue est percée de très nombreuses fenêtres étroites et basses, et, bien sûr, rigoureusement équidistantes, est, comme la plupart des usines, aussi laid que sinistre. Voilà en tout cas qui ne ressemble guère aux décors dont Emma aime à rêver et que Flaubert a évoqués au début de chapitre 7 de la première partie, en nous faisant part des désillusions que lui a apportées la lune de miel : « Pour en goûter la douceur, il eût fallu, sans doute, s'en aller vers ces pays à noms sonores où les lendemains de mariage ont de plus suaves paresses ! Dans des chaises de poste, sous des stores de soie bleue, on monte au pas des routes escarpées, écoutant la chanson du postillon, qui se répète dans la montagne avec les clochettes des chèvres et le bruit sourd de la cascade. Quand le soleil se couche, on respire au bord des golfes le parfum des citronniers ; puis le soir, sur la terrasse des villas, seuls et les doigts confondus, on regarde les étoiles en faisant des projets. Il lui semblait que certains lieux sur la terre devaient produire du bonheur, comme une plante particulière au sol et qui pousse mal tout autre part. Que ne pouvait-elle s'accouder sur le balcon des chalets suisses ou enfermer sa tristesse dans un cottage écossais, avec un mari vêtu d'un habit de velours noir à longues basques et qui porte des bottes molles, un chapeau pointu et des manchettes  ! [15]»

....... L'édifice n'est « pas achevé d'être bâti [16]». En effet, la toiture n'est pas encore posée, mais les murs sont faits ainsi que la charpente, et, selon l'usage, on a fêté l'achèvement du gros œuvre en accrochant un bouquet au faîte de la charpente. Le caractère un peu dérisoire de cette notation est accentué par les rubans tricolores qui claquent au vent. Les manifestations de patriotisme, on le sait, agaçaient vivement Flaubert [17].

.......L'examen des brouillons montre que Flaubert avait ensuite consacré un paragraphe à la description du paysage environnant[18]. Il a supprimé ce passage et il a eu raison. En effet, outre qu'il était plutôt mal inspiré, il n'était guère utile. Car, si le paysage qu'il décrivait n'était certes  ! pas de ceux auxquels l'imagination d'Emma se plaît à rêver, il n'en était pas non plus l'absolu contraire, comme l'était la description de l'usine en construction.

.......« Homais parlait. Il expliquait à la compagnie l'importance future de cet établissement, supputait la force des planchers, l'épaisseur des murailles, et regrettait beaucoup de n'avoir pas une canne métrique, comme M. Binet en possédait une pour son usage particulier. » La brièveté de la première phrase produit un effet ironique renforcé par l'assonance (« Homais parlait ») et par l'isométrie. Comme Pangloss, Homais est d'abord et surtout un être qui parle, qui parle sans cesse et qui prend un grand plaisir à s'écouter parler. Les propos d'Homais vont donc constituer, avec le bruit des rubans tricolores qui claquent au vent, la toile de fond sonore de toute la scène. Ainsi, comme le cadre visuel, le cadre sonore contraste-t-il vivement avec les rêves et les aspirations d'Emma. Flaubert a eu recours au même effet lors du dîner au Lion d'or, le soir de l'arrivée des Bovary à Yonville, où, pendant qu'Emma et Léon échangent en aparté des confidences, le pharmacien donne à Bovary de longues explications sur le climat du pays, les maladies et la mentalité de ses futurs patients. Il y aura de nouveau recours, et de façon plus appuyée encore, pour la scène des comices agricoles où les propos d'Emma et de Rodophe qui lui fait la cour à Emma ont, pour toile de fond sonore le discours du conseiller de préfecture Lieuvain, le discours de M. Derozerais, président du jury, et la lecture des prix du concours agricole attribués aux paysans. Mais, ici les propos d'Homais ne nous sont pas rapportés au style direct comme ils l'étaient dans la scène du Lion d'or. Flaubert obéit, en effet, à un souci de perspective. Ici les propos d'Homais ne servent pas de toile de fond sonore à d'autres propos, comme c'était le cas dans la scène du Lion d'or, mais seulement à des pensées et à des rêveries. L'épisode des comices agricoles confirme doublement ce souci de perspective. Les propos qu'échangent Emma et Rodolphe pendant le discours du conseiller Lieuvain qui est rapporté au style direct, sont eux-mêmes rapportés au style direct. En revanche, par souci de variété, sans doute, et pour éviter des longueurs inutiles, le discours de M. Derozerais et les propos que tiennent Emma et de Rodolphe pendant ce discours ne sont, l'un comme les autres, rapportés qu'au style indirect. Flaubert revient enfin au style direct pour la proclamation des prix du concours agricole, et les propos d'Emma et de Rodolphe sont alors de nouveau rapportés au style direct.

.......Si Flaubert ne rapporte pas au style direct les propos d'Homais, il n'en réussit pas moins à nous donner l'impression de l'entendre parler. Une seule phrase, mais bien charpentée et assez longue avec ses trois verbes principaux dont le dernier commande un complément d'objet beaucoup plus long que les deux premiers lui suffit pour nous donner le sentiment qu'il est intarissable. Mais plus encore, sans doute, que la structure de la phrase, c'est le vocabulaire qui nous donne l'illusion d'entendre Homais lui-même. Le premier verbe, « il expliquait », suggère tout de suite le ton doctoral qu'adopte si volontiers le personnage. Pour Homais, qui a assurément la fibre pédagogique, parler, c'est presque toujours expliquer[19]. Ses propos, comme on a pu le constater tout de suite dès le dîner au Lion d'or, ressemblent volontiers à des cours et l'on devine qu'il ne serait nullement étonné que l'on prît des notes. Quant à l'expression, « la compagnie», si Flaubert l'écrit en italiques, c'est pour nous indiquer qu'Homais utilise effectivement cette expression un peu vulgaire qu'il affectionne particulièrement, nous le savons. Flaubert nous a, en effet, appris au chapitre précédent qu'il l'emploie tous les soirs lorsqu'il passe saluer les Bovary [20]. Il aurait pu également écrire en italiques, le mot « établissement », car ce terme passablement pompeux est certainement celui qu'emploie Homais. Il en est de même, sans doute, de l'expression « pour son usage particulier ». En revanche, Homais n'emploie sans doute pas le verbe « supputer », mais ce mot reflète son goût pour les vocables recherchés[21] et suggère admirablement le sérieux et la gravité avec lesquelles il essaie d'évaluer la force des planchers et l'épaisseur des murailles. Car Homais aime les chiffres et les statistiques On devine qu'il accompagne ses propos de nombreux gestes, désignant les différentes parties de l'édifice et essayant de mesurer l'épaisseur des murs avec les bras. Mais il a beau se prendre pour un esprit ouvert sur le monde, il n'en reste pas moins enfermé dans son petit univers, comme le montre son allusion à la « canne métrique » de Binet[22].

.......« Emma, qui lui donnait le bras, s'appuyait un peu sur son épaule, et elle regardait le disque du soleil irradiant au loin, dans la brume, sa pâleur éblouissante; mais elle tourna la tête : Charles était là ». Homais parle, mais personne ne l'écoute vraiment. Charles digère sans doute. Léon pense à Emma : Justin aussi. Quant aux enfants, Athalie suce une glace [23] et Napoléon regarde autour de lui pour trouver une bêtise à faire. Comme à son habitude, Emma, elle, est perdue, dans ses rêveries. Elle donne le bras à Homais. « Emma, comme, avec d'autres critiques, le remarque justement Léon Bopp, a toujours tendance à s'appuyer sur quelque chose ou quelqu'un, elle suggère parfois l'idée d'une plante qui aurait besoin d'un tuteur [24]». C'est le cas notamment au chapitre précédent lorsque, avec Léon, elle va voir sa fille chez sa nourrice : « Tous les deux, côte à côte, ils marchaient doucement, elle s'appuyant sur lui et lui retenant son pas qu'il mesurait sur les siens [25]». En même temps, elle regarde au loin, une autre attitude qui lui est familière et qui révèle une disposition morale que Flaubert a su traduire dans une belle phrase lorsqu'il a évoqué, dans le dernier chapitre de la première partie, l'état d'esprit d'Emma à la fin de son séjour à Tostes : « Comme les matelots en détresse, elle promenait sur la solitude de sa vie des yeux désespérés, cherchant au loin quelque voile blanche dans les brumes de l'horizon [26]».

.......Entre l'évocation d'Emma et celle de Charles, Flaubert avait primitivement prévu une phrase assez neutre sur le paysage : « Au milieu de la campagne, les chaumières, çà et là, poussaient à gros flocons leurs fumées bleuâtres, qui se confondaient aussitôt avec la couleur du ciel froid [27]». Il ne l'a pas retenue, et il a eu raison. Outre qu'elle n'avait guère d'intérêt, sa suppression rend plus évidente l'explication du mouvement d'Emma qui tourne soudain la tête. C'est « la pâleur éblouissante du soleil » qui l'oblige à détourner les yeux. L'oxymoron suggère bien la traîtrise de ce soleil d'hiver qui ne brille que faiblement, et dont la lumière ici est de plus tamisée par « la brume », mais que, dont, pour cela même, on ne se méfie pas. De plus, et surtout, cette suppression permet de créer un contraste plus fort entre l'évocation du soleil, qui suggère les goûts romantiques d'Emma et celle de Charles.

.......Au lieu de : « mais elle tourna la tête : Charles était là », Flaubert avait d'abord écrit : « mais, en se détournant, Emma vit Charles à côté d'elle [28]». La version définitive est à l'évidence plus expressive et traduit mieux par son caractère elliptique le soudain mouvement d'irritation qu'éprouve Emma : Charles est là, Charles est toujours là.

.......« Il avait sa casquette enfoncée sur les sourcils, et ses deux grosses lèvres tremblotaient, ce qui ajoutait à son visage quelque chose de stupide ; son dos même, son dos tranquille était irritant à voir, et elle y trouvait étalée sur la redingote toute la platitude du personnage ». Si l'on se reporte aux ébauches, on voit que le portrait de Charles était beaucoup plus développé et accompagné de notations sur l'état d'esprit d'Emma[29]. Flaubert a beaucoup élagué et assurément il le fallait. Il a renoncé à nous proposer un vrai portrait en pied, pour n'évoquer que le visage, c'est-à-dire ce qu'il y a d'ordinaire de plus expressif chez un individu, et le dos qui l'est beaucoup moins. Comme le remarque Léon Bopp « de dos comme de face Charles paraît donc insupportable à sa femme [30]».

.......Dans l'évocation du visage elle-même, il a élagué, supprimant le « menton mal rasé » et l' « œil rond ». Il n'a gardé que la « casquette enfoncée sur les sourcils » et les « deux grosses lèvres » qui « tremblotaient [31]». Emma, qui rêve d'un mari avec « un chapeau pointu », considère sans doute la casquette, que portent surtout les ouvriers, comme une coiffure assez vulgaire. Pourtant ce qui l'agace le plus, c'est certainement le fait que Charles, en homme plus soucieux de commodité et de confort que d'élégance, et qui, Flaubert nous l'a appris, a « eu longtemps l'habitude du bonnet de coton [32]», l'enfonce jusque sur les sourcils. Mais les lèvres tremblotantes de Charles l'irritent plus encore sans doute, jusqu'à lui donner un sentiment de dégoût que suggèrent la mention insistante des « deux[33] grosses lèvres » et l'emploi du verbe « trembloter »[34].

.......On aurait pu croire que le dos de Charles la laisserait relativement indifférente puisque, sans aller jusqu'à dire que tous les dos se ressemblent, ils ne sont évidemment pas ce à quoi l'on reconnaît le plus aisément un individu. Mais tout, jusqu'à « son dos même», l'irrite dans la personne de Charles. Pour employer une expression familière, elle ne peut plus le voir en peinture. La répétition, « son dos même, son dos tranquille » suggère même que son dos l'irrite encore plus que son visage ». S'il l'irrite tellement, c'est parce qu'il est « tranquille ». Elle que tout déçoit, elle qui est perpétuellement insatisfaite, ne peut pas comprendre que Charles, lui, non seulement se contente, mais semble être pleinement satisfait de la vie qu'ils mènent. Et ce qui l'irrite le plus dans le bonheur de Charles, c'est qu'il implique la conviction qu'Emma aussi est heureuse. Cette croyance lui est insupportable et cela, comme Flaubert nous l'a dit, depuis les premiers jours de son mariage : « Il la croyait heureuse ; et elle lui en voulait de ce calme si bien assis, de cette pesanteur sereine, du bonheur même qu'elle lui donnait [35]». La formule finale (« et elle y trouvait étalée sur la redingote toute la platitude du personnage »), qui clôt magistralement la description, était primitivement suivie d'une phrase sur les gants en bourre de soie de Charles que Flaubert a eu raison de supprimer. Elle traduit bien le parti pris de dénigrement qu'Emma adopte envers son mari. Car vus de dos, la plupart des gens pour ne pas dire tous, pourraient encourir le même reproche. La réussite de la formule vient de ce que Flaubert joue sur l'abstrait et le concret, en faisant de la platitude intellectuelle de Charles[36] une espèce de substance, une sorte d'enduit qui recouvrirait sa redingote. L'effet est renforcé par un léger jeu d'assonance et d'allitérations entre les deux mots « étalée » et « platitude ». Quant au mot final, « personnage », il traduit bien le sentiment d'éloignement et d'hostilité qu'Emma éprouve pour son mari.

.......« Pendant qu'elle le considérait, goûtant ainsi dans son irritation une sorte de volupté dépravée, Léon s'avança d'un pas. » Comme l'emploi du mot « personnage », l'emploi du verbe « considérer », plutôt que « regarder » « ou contempler », exprime l'attention résolument critique avec laquelle Emma regarde Charles. Elle y prend une sorte de plaisir amer, elle se complaît dans la détestation de son époux, manifestant ainsi une sorte de masochisme moral que Flaubert soulignera plus loin : « Alors les appétits de la chair, les convoitises d'argent et les mélancolies de la passion tout se confondit dans une même souffrance ; - et, au lieu d'en détourner sa pensée, elle l'y attachait davantage, s'excitant à la douleur et en cherchant partout les occasions [37]». Mais Léon s'avance d'un pas[38] et cela suffit pour qu'il entre dans le champ visuel d'Emma en lui masquant la vue de Charles. Le parallèle va se faire immédiatement dans l'esprit d'Emma et Léon va lui paraître d'autant plus élégant et séduisant que son mari lui est apparu plus vulgaire et plus rebutant.

.......« Le froid qui le pâlissait semblait déposer sur sa figure une langueur plus douce; entre sa cravate et son cou, le col de la chemise, un peu lâche, laissait voir la peau; un bout d'oreille dépassait sous une mèche de cheveux, et son grand œil bleu, levé vers les nuages, parut à Emma plus limpide et plus beau que ces lacs de montagne où le ciel se mire ». Comme celui de Charles, le portrait de Léon, si l'on se reporte aux brouillons, était primitivement plus développé [39]. Flaubert s'est livré une nouvelle fois à un judicieux travail d'élagage et de condensation. Les traits qu'il a conservés sont tous destinés à opposer Léon à Charles. Le froid d'abord qui le rend plus pâle et lui donne un air plus langoureux, alors que Charles a le teint coloré d'un homme qui vit au grand air[40] et devient facilement rouge[41]. Quant à avoir l'air langoureux et romantique, l'allure et les manières de Charles, qui, au grand désespoir d'Emma, ressemble, en vieillissant, de plus en plus à un paysan[42], l'y prédisposent bien peu.

.......A la différence de Charles qui, outre que sa casquette est enfoncée jusqu'aux sourcils pour le protéger du froid, est sans doute bien emmitouflé et engoncé dans ses vêtements, la tenue de Léon, dont le col de la chemise laisse voir la peau, traduit un mépris romantique des contingences climatiques, en même temps, sans doute, qu'elle excite la sensualité d'Emma. Mais c'est l'œil de Léon surtout qui retient l'attention d'Emma. Contrairement à Charles qui a de petits yeux[43] dont Flaubert ne nous a pas indiqué la couleur, mais qu'on peut imaginer gris et ternes, Léon a de grands yeux bleus. Et tandis que Charles regarde probablement droit devant lui ou par terre, son regard est levé vers le ciel, comme celui d'Emma, qui croit voir en lui une âme sœur. Elle l'avait senti dès leur première rencontre au Lion d'or, et c'est peut-être le souvenir des propos qu'il avait tenus alors [44], qui fait naître dans son esprit la vision d'un lac de montagne.

.......« - Malheureux  ! s'écria tout à coup l'apothicaire.

.......Et il courut à son fils, qui venait de se précipiter dans un tas de chaux pour peindre ses souliers en blanc. Aux reproches dont on l'accablait, Napoléon se prit à pousser des hurlements, tandis que Justin lui essuyait ses chaussures avec un torchis de paille. Mais il eût fallu un couteau; Charles lui offrit le sien.

.......- Ah  ! se dit-elle, il porte un couteau dans sa poche, comme un paysan  ! »[45]

.......Emma est brusquement arrachée à sa rêverie par l'exclamation d'Homais qui la ramène brutalement à la réalité la plus ordinaire. Comme toujours, même dans les circonstances où l'on est le moins porté à le faire, « l'apothicaire [46]» s'écoute parler. Il croit donc devoir employer un terme noble, « malheureux  !», mais assez incongru lorsqu'on s'adresse à en enfant. « Petit crétin  !» aurait été plus naturel. On devine que Homais ne manque pas d'ajouter des explications scientifiques sur la nature de la chaux et ses dangers éventuels. Et, de fait, on l'a vu, Flaubert lui avait d'abord prêté ce genre de considérations, mais il a sans doute jugé que c'était inutile, le lecteur connaissant suffisamment Homais maintenant pour qu'il ne fût pas nécessaire de le préciser. Quoi qu'il en soit, cet épisode crée un dernier et éclatant contraste avec les clichés romantiques d'Emma : elle qui pense que la naissance de l'amour s'accompagne nécessairement de « grands éclats » et de « fulgurations », doit se contenter des éclats de voix de l'apothicaire apostrophant sa progéniture et des braillements du gamin que l'on gronde.

.......Mais sa pensée va être vite ramenée à son mari et un dernier détail va mettre le comble à sa détestation : Charles va sortir un couteau de sa poche. La réaction d'Emma est aussi immédiate que violente : « Ah  ! se dit-elle, il porte un couteau dans sa poche, comme un paysan  ! ». Flaubert avait d'abord écrit : « Ah  ! se dit Emma avec tristesse ». Il a supprimé « avec tristesse », car le mot « tristesse » traduisait mal les sentiments d'Emma, un mélange de colère et de haine, qu'elle ne pouvait mieux nous faire deviner qu'en comparant à un paysan. De tous les griefs qu'elle a contre lui, celui de se plaire à la campagne, de bien s'entendre avec les paysans[47] et d'adopter volontiers leur mode de vie[48], n'est certainement pas le moindre. Pour elle qui a toujours voulu échapper à ses origines campagnardes et d'accéder à la haute société entrevue au bal de la Vaubyessard dont elle garde toujours le regret[49], les manières rustiques de Charles sont comme une insulte à ses rêves les plus ardents.

.......Ce petit incident fournit à l'épisode de la visite à la filature une clausule particulièrement heureuse. On retrouvera un effet de chute assez semblable un peu plus loin lorsque, après nous avoir raconté comment Emma avait fini par céder aux avances de Rodolphe, Flaubert clôt l'épisode sur la vision de ce dernier, qui, tandis qu'Emma « le cigare aux dents, raccommodait avec son canif une des deux brides [des chevaux] cassée [50]». 

.......« Le givre tombait, et l'on s'en retourna vers Yonville ».. La dernière phrase qui par son contenu et par sa sècheresse rappelle volontairement la première semble suggérer que rien en s'est passé[51].

 

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.......Cette scène, où rien ne semble vraiment se passer et dont on pourrait croire qu'elle ne fait qu'ajouter une page de plus à la peinture déjà très riche de la médiocrité des principaux personnages du roman et de leur vie, marque pourtant une étape importante dans l'histoire de madame Bovary. Jusque-là, bien que son mari ne lui inspirât plus que du mépris, de la répugnance, voire de la haine, elle n'avait pas encore pensé à chercher le bonheur auprès d'un autre homme. A la suite de cette promenade, même si ses relations avec Léon vont rester d'abord platoniques, elle va devenir adultère dans l'âme. Ce soir-là, en effet, au lieu d'aller avec Charles comme ils le font tous les dimanches, passer la soirée chez les Homais, elle va laisser son mari s'y rendre sans elle, impatiente de se retrouver seule pour retrouver les impressions qu'elle avait éprouvées quelques heures plus tôt, lorsque Léon était apparu dans son champ de vision en en faisant disparaître Charles. Et elle va alors non seulement se rendre compte qu'elle est attirée par le jeune homme, mais comprendre enfin qu'il est amoureux d'elle [52].

.......Mais la scène de la visite à la fabrique nous permet de pressentir qu'Emma ne trouvera pas en Léon l'homme de sa vie. On devine que l'attrait qu'il exerce sur elle est en partie artificiel. Il ne lui paraitrait pas si séduisant si son mari ne lui paraissait pas aussi rebutant. Il ne lui paraîtrait pas si romant ique si Charles ne lui paraissait pas aussi rustre et grossier. L'idéalisation de Léon à laquelle se livre Emma se nourrit pour une bonne part de la détestation de Charles. On en aura la confirmation plus loin, lorsque, après le départ de Léon, sentant ses sentiments pour lui s'éteindre peu à peu, elle cherchera quelque temps à les ranimer en essuyant de prendre « les répugnances du mari pour des réchauffements de la tendresse [53]


 

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NOTES :

[1] édition de Claudine Gothot-Mersh, Garnier, 1971, pp. 103-104. Toutes les références renverront à cette édition.

[2] P. 102.

[3] Voir p. 94 : « Dès le soir, cela fut connu dans Yonville, et madame Tuvache, la femme du maire, déclara devant sa servante, que madame Bovary se compromettait».

[4] Voir p. 102 : « Cela parut drôle et l'on pensa définitivement qu'elle devait être sa bonne amie».

[5] P. 103.

[6] Voir I, 9, p. 65 : « Comme elle était triste le dimanche, quand on sonnait les vêpres  ! Elle écoutait, dans un hébétement attentif, tinter un à un les coups fêlés de la cloche. Quelque chat sur les toits, marchant lentement, bombait son dos aux rayons pâles du soleil. Le vent, sur la grande route, soufflait des traînées de poussière. Au loin, parfois, un chien hurlait : et la cloche, à temps égaux, continuait sa sonnerie monotone qui se perdait dans la campagne ».

[7] Dans le chapitre 6 de la première partie, Flaubert, évoquant les lectures et les rêveries d'Emma lorsqu'elle était au couvent, nous dit qu'elle aimait « glisser dans les méandres lamartiniens » (p. 40).

[8] Le soir de l'arrivée des Bovary à Yonville, il répond à Emma qui lui demande s'il y a « quelques promenades dans les environs »: « Oh  ! fort peu […] Il y a un endroit que l'on nomme la Pâture, sur le haut de la côte, à la lisière de la forêt. Quelque fois, le dimanche, je vais là, et j'y reste avec un livre, à regarder le soleil couchant » (II, 2, pp. 83-84).

[9] II, 8, p. 158. Et puisque l'usine en question est une filature de lin, rappelons qu'à ces mêmes comices agricoles, le conseiller Lieuvain consacrera dans son discours, tout un développement à l'essor de la culture du lin : « Mais je n'en finirais pas, s'il fallait énumérer les uns après les autres les différents produits que la terre bien cultivée, telle qu'une mère généreuse, prodigue à ses enfants. Ici, c'est la vigne ; ailleurs ce sont les pommiers à cidre ; là, le colza ; plus loin les fromages ; et le lin ; messieurs, n'oublions pas le lin  ! qui a pris dans ces dernières années un accroissement considérable et sur lequel j'appellerai plus particulièrement votre attention  » (II, 8, p. 149).

[10] Voir II, 4, pp. 99-100.

[11] Flaubert nous a expliqué plus haut le choix de ces prénoms : « M. Homais […] avait en prédilection tous ceux qui rappelaient un grand homme, un fait illustre ou une conception généreuse, et c'est dans ce système-là qu'il avait baptisé ses quatre enfants. Ainsi, Napoléon représentait la gloire et Franklin, la liberté; Irma, peut-être, était une concession au romantisme; mais Athalie, un hommage au plus immortel chef-d'œuvre de la scène française » (II, 3 p. 92).

[12] Flaubert nous apprendra, au chapitre suivant, que les Homais sont des parents particulièrement prudents : « Aussi ces bons parents prenaient-ils quantité de précautions. les couteaux n'étaient jamais affilés, ni les appartements cirés […] les petits Homais, malgré leur indépendance, ne pouvaient remuer sans un surveillant derrière eux ; au moindre rhume, leur père les bourrait de pectoraux, et jusqu'à plus de quatre ans ils portaient tous, impitoyablement, des bourrelets matelassés » (II, 6, p. 119).

[13] Les manuscrits montrent que Flaubert, a supprimé, avec raison, un autre trait de cette prudence, Justin, outre les parapluies, portant « dans la poche de sa veste, des chaussures pour les enfants s'ils venaient par hasard à se mouiller les pieds » (Madame Bovary, Nouvelle version précédée des scénarios inédits, édition de Jean Pommier et de Gabrielle Leleu, Corti, Paris, 1949, p. 284.

[14] Le fait que ces roues d'engrenage soient « rouillées » intrigue Léon Bopp qui se demande si ce sont des machines que l'on a apportées « avant que l'édifice ne soit terminé » ou des « machines ayant servi à la construction » (Commentaire sur Madame Bovary, éditions de La Baconnière, 1951 p. 169).Cette interrogation paraît tout à fait saugrenue, tant la seconde réponse est évidemment la bonne. Outre qu'on ne voit pas très bien en quoi ces roues d'engrenage auraient pu servir pour la construction du bâtiment, alors qu'elles auront évidemment leur place dans le fonctionnement de la filature, Flaubert indique qu'elles sont « déjà rouillées », c'est-à-dire qu'elles sont rouillées avant même d'avoir servi. On peut donc penser que le chantier a pris du retard, voire qu'il est interrompu, peut-être par manque d'argent. Cela semble mal augurer, en tout cas, de la bonne marche du futur « établissement ».

[15] PP. 41-42. Voir aussi, au chapitre précédent, à propos des rêveries d'Emma lorsqu'elle était au couvent : « Elle aurait voulu vivre dans quelque vieux manoir, comme ces châtelaines au long corsage, qui, sous le trèfle des ogives, passaient leur jour, le coude sur la pierre et le menton dans la main, à regarder venir du fond de la campagne un cavalier à plume blanche qui galope sur un cheval noir » (p. 38).

[16] Léon Bopp relève, à juste titre, le caractère « malencontreux » de cette formule (loc. cit.).

[17] De même, Flaubert ne manque pas de noter, lors des comices agricoles, que « des drapeaux tricolores pendaient aux fenêtres entrouvertes » (p. 135).

[18] « Le ciel était gris, la terre couverte de neige ; les collines, d'un côté, qui enfermaient l'horizon, découvraient çà et là, au profil de leurs pentes, de larges lignes brunes, tandis que, dans la plaine, les sillons réguliers se succédaient à l'infini, comme les vagues blanches d'un océan immobile. La rivière, de place en place, avait des écorchures livides parmi sa surfaces nacrée ; c'étaient les endroits où l'eau coulait entre la glace, et s'arrêtant d'elle-même à la chute, elle pendait en dehors sur les pierres, en bavures inégales, comme la salive gelée d'un grand serpent d'argent » (op. cit., p. 285).

[19] A la différence de Charles qui n'explique jamais rien, comme Emma ne manque pas de le lui reprocher : « Il ne savait ni nager ni faire des armes ni tirer le pistolet, et il ne put, un jour, lui expliquer un terme d'équitation qu'elle avait rencontré dans un roman. Un homme, au contraire, ne devait-il pas tout connaître, exceller en des activités multiples, vous initier aux énergies de la passion, aux raffinements de la vie, à tous les mystères ? Mais il n'enseignait rien, celui-là, ne savait rien, ne souhaitait rien » (I, 7, p. 42).

[20] « M. Homais arrivait pendant le dîner. Bonnet grec à la main, il entrait à pas muets pour ne déranger personne et toujours en répétant la même phrase : 'Bonsoir, la compagnie' » (II, 4, pp. 99-100).

[21] Homais se plaît à employer des termes prétentieux alors même que les circonstances s'y prêtent le moins. Ainsi, après avoir passé la nuit à veiller le corps d'Emma en compagnie de Bournisien, ne craint-il pas de dire au petit matin : « Ma foi, je me sustenterais avec plaisir  ! » (III, 9, p. 340)

[22] Ancien percepteur et capitaine des pompiers, Binet fait partie des personnalités du bourg. Il est donc susceptible de lui faire de l'ombre, ce pourquoi Homais ne l'aime guère, comme le montrent les propos qu'il échange à son sujet avec madame Lefrançois (voir II, 1, p. 78).

[23] On l'apprend un peu plus loin lorsque Emma, le soir, dans son lit revoit en imagination « Léon debout, faisant plier d'une main sa badine et tenant de l'autre Athalie qui, suçait tranquillement sa glace » (p. 105).

[24] Op. cit., p. 169.

[25] II, 4, p. 94.

[26] I, 9, p. 64.

[27] Op.cit., p. 285.

[28] Ibidem.

[29] « Il avait sa casquette enfoncée sur les sourcils, tandis que son menton mal rasé entrait dans sa grosse cravate de laine rouge semée de pois noirs. Son œil rond était fixe et d'un émail plus terne que la faïence dépolie : ses deux lèvres épaisses tremblotaient entr'ouvertes, ce qui donnait à sa figure quelque chose de stupide.

« Emma tout à coup sentit monter en elle-même un flot de colère, comme une nausée. Quel pantalon d'ailleurs que ce pantalon noir, râpé, trop court et qui marquait aux jambes la lige large des bottes  ! Il avait aussi un vieux gilet de velours marron à châle et avec des palmes d'or. Son dos tranquille était irritant à voir, et elle trouvait étalée ainsi sur la redingote toute la platitude du personnage. Il portait des gants en bourre de soi qui, à chaque mouvement, craquaient. Si Charles l'eût touchée, elle eût poussé un cri.

« C'était le froid, sans doute, qui était cause de cette disposition. Pourquoi les nerfs, en effet, seraient-ils moins délicats à l'atmosphère, que le satin et les fourrures ? Car la moindre sensation quelquefois, qui passe sur vous, tire de l'âme comme une électricité plus subtile, et la fait pétiller alors en mille souffrances, dans toute l'étendue de son être » (ibidem).

[30] Op.cit., p. 170.

[31] En remplaçant « épaisses » par « grosses », plus péjoratif, et en supprimant « entr'ouvertes », car les lèvres ne tremblent guère que quand la bouche est fermée.

[32] I, 7, pp. 43-44.

[33] On retrouve le même effet d'insistance dans d'autres passages du roman. C'est le cas un peu plus haut lorsque Flaubert évoque le bonheur de Charles à la perspective d'être bientôt père : « L'idée d'avoir engendré le délectait. Rien ne lui manquait à présent. Il connaissait l'existence tout au long et il s'y attablait sur les deux coudes avec sérénité » (II, 3, p. 90). C'est le cas, un peu plus loin, lorsqu'il nous décrit Charles « au coin du feu, après le dîner, les deux mains sur son ventre, les deux pieds sur les chenets » (II, 5, p. 109). C'est le cas enfin lorsqu'il évoque les notables qui assistent aux Comices agricoles assis sur l'estrade : « et l'on appuyait ses deux mains sur ses deux cuisses » (II, 8, p. 144).

[34] On trouve plus loin un autre portrait très proche de celui-ci, lorsque Emma, revenant au petit matin de chez Rodolphe, tombe sur Binet en train de braconner : « Il avait des guêtres bouclées jusqu'aux genoux, sa casquette enfoncée jusqu'aux yeux, les lèvres grelottantes et le nez rouge » (II, 10, p. 170).

[35] I, 7, p. 42.Voir aussi un peu plus loin : « Ce qui l'exaspérait, c'est que Charles n'avait pas l'air de se douter de son supplice. La conviction où il était de la rendre heureuse lui semblait une insulte imbécile et sa sécurité là-dessus de l'ingratitude » (II, 5, p. 111)

[36] « La conversation de Charles était plate comme un trottoir de rues et les idées de tout le monde y défilaient dans leur costume ordinaire, sans exciter d'émotion, de rire ou de rêverie » (I, 7, p. 42)

[37] II, 5, p. 111. Voir aussi quelques lignes plus loin : « Elle aurait voulu que Charles la battît, pour pouvoir plus justement le détester, s'en venger ». Voir surtout le passage vraiment magnifique dans lequel Flaubert évoque les sentiments qu'éprouve Emma après le départ de Léon : « Dès lors, ce souvenir de Léon fut comme le centre de son ennui ; il y pétillait plus fort que, dans une steppe de Russie, un feu de voyageur abandonné sur la neige. Elle se précipitait vers lui, elle se blottissait contre lui, elle remuait délicatement ce foyer près de s'éteindre, elle allait cherchant tout autour d'elle ce qui pouvait l'aviver davantage ; et, les réminiscences les plus lointaines comme les plus immédiates occasions, ce qu'elle éprouvait avec ce qu'elle imaginait, ses envies de volupté qui se dispersaient, ses projets de bonheur qui craquaient au vent comme des branchages morts, sa vertu stérile, ses espérances tombées, la litière domestique, elle ramassait tout, prenait tout et faisait servir tout à réchauffer sa tristesse » (II, 7. p. 127).

[38] Flaubert avait d'abord écrit : « Léon, qui se tenait en arrière, s'avança d'un pas, machinalement, et il resta là, devant elle.» (op.cit., p. 286). On le voit, les mots qu'il a supprimés était tous parfaitement inutiles.

[39] Flaubert, une fois de plus, a beaucoup élagué les texte primitif que voici : « Alors, tout l'ennui qu'elle avait se dissipa d'un bond, comme s'envole la poussière sous un coup de vent qui passe, et elle sentit donc un ébahissement de même nature, mais aussi différent du premier que son objet même en était distinct. Il se tenait de trois-quarts, silencieusement, et la tête un peu levée, comme s'il eût cherché dans les nuages une vision disparue. Sa redingote verte d'ailleurs boutonnait bien autour du corps, et le froid qui le pâlissait seulement, semblait poser sur sa figure une langueur plus douce; entre sa cravate et son cou, le col de la chemise, un peu lâche, laissait voir la peau; un bout d'oreille rose dépassait sous une mèche de cheveux blonds qui avançaient vers les tempes, et son grand œil bleu, plein de rêveries, lui parut être un moment plus limpide et beau que les lacs des montagnes où le ciel se mire. Un peu de neige restée dans sa moustache faisait aux coins de sa bouche une mousse légère » (op. cit., p. 286).

[40] Voir I, 9, p. 62 : 3 « Il se portait bien, il avait bonne mine ».

[41] Voir un peu plus loin, II, 5, p.109 où Flaubert nous décrit Charles « au coin du feu après le dîner, […] la joue rougie par la digestion ». Dans le scénario n° 9, Flaubert avait noté pour Charles : « trogne rouge au vent » (op. cit., p. 27)

[42] Voir I, 9, pp. 63-64 : « Il prenait avec l'âge des allures épaisses ; il se passait, après manger, la langue sur les dents ; il faisait, en avalant sa soupe, un gloussement à chaque gorgée ».

[43] Voir I, 9, p. 64 : « Comme il commençait d'engraisser, ses yeux déjà petits, semblaient remontés vers les tempes par la bouffissure de ses pommettes ».

[44] Voir II, 2, p. 84 : « J'ai un cousin qui a voyagé en Suisse l'année dernière et qui me disait qu'on ne peut se figurer la poésie des lacs, le charme des cascades, l'effet gigantesque des glaciers ».

[45] Là encore Flaubert a élagué le texte originel : « - Malheureux  ! s'écria tout à coup le pharmacien.
Et il courut à son fils, qui venait de se précipiter les deux pieds en avant dans un tas de chaux pour peindre ses souliers en blanc. Justin alors se mit à le nettoyer et son père à le gronder, car si la chaux par malheur eût été vive, il eût, à cause de la causticité de l'alcali contenu dans ce carbonate, perdu les deux pieds infailliblement. Napoléon, muet d'abord, ouvrit enfin des yeux épouvantés et il se prit à pleurer de toutes ses forces, tandis que Justin, agenouillé par terre, lui essuyait ses chaussures avec un torchis de paille qu'il avait arraché à terre. Mais il eût fallu un couteau pour racler le cuir ; Charles offrit de prêter le sien» (op. cit. pp. 286-287). On le voit Flaubert a supprimé beaucoup de précisions inutiles. Il était évidemment superflu de dire que Napoléon s'était précipité dans un tas de chaux « les deux pieds en avant », de dire que Justin s'était « agenouillé par terre » pour essuyer les chaussures de Napoléon avec un torchis de paille « qu'il avait arraché à terre », de dire qu'il fallait un couteau « pour racler le cuir » et de préciser que Charles offrait « de prêter » le sien.

[46] Flaubert avait d'abord écrit « le pharmacien ». S'il a remplacé « pharmacien » par « apothicaire », c'est évidemment parce que le second terme est plus noble et suggère donc mieux la prétention du personnage. Cette correction a aussi pour effet d'accentuer « la criaillerie des "K" et des "t" » que Jacques Neefs (Madame Bovary, collection Poche critique, classiques Hachette, Paris, 1972, p. 51) relève à juste titre (« s'écria tout à coup l'apothicaire »).

[47] Voir I, 9, p. 62 : « Les campagnards le chérissaient parce qu'il n'était pas fier ».

[48] Voir I, 7, p. 44 : « Il portait toujours des bottes fortes, qui avaient au cou-de-pied deux plis épais obliquant vers les chevilles, tandis que le reste de l'empeigne se continuait en ligne droite, tendu comme par un pied de bois. Il disait que c'était bien assez bon pour la campagne».

[49] Voir I, 8, p. 58 : «Son voyage à la Vaubyessard avait fait un trou dans sa vie, à la manière de ces grandes crevasses qu'un orage en une seule nuit, creuse quelque fois dans les montagnes […] Peu à peu, les physionomies se confondirent dans sa mémoire, elle oublia l'air des contredanses, elle ne vit plus si nettement les livrées et les appartements ; quelques détails s'en allèrent, mais le regret lui resta ». Charles, lui, a bien vite oublié ce bal, si l'on en juge par ce qu'il dit le soir à leur retour de La Vaubyessard : « Il y avait pour le dîner de la soupe à l'oignon, avec un morceau de veau à l'oseille. Charles, assis devant Emma, dit en se frottant les mains d'un air heureux : - Cela fait plaisir de se retrouver chez soi  ! » (I, 8, p. 57).

[50] II, 9, p. 166. Ajoutons que la dernière phrase de l'épisode semble faire écho à celle de notre passage : « Ils s'en revinrent à Yonville par le même chemin ».

[51] Flaubert avait d'abord écrit : « Le givre recommença à tomber ; c'était une partie manqué décidément, et l'on s'en retourna vers Yonville » (op, cit., p. 287). Il a supprimé « c'était une partie manqué décidément », jugeant avec raison que ce commentaire était inutile.

[52] « Madame Bovary, le soir, n'alla pas chez ses voisins, et quand Charles fut parti, lorsqu'elle se sentit seule, le parallèle recommença, dans la netteté d'une sensation presque immédiate et avec cet allongement de perspective que le souvenir donne aux objets. Regardant de son lit le feu clair qui brûlait, elle voyait encore, comme là-bas, Léon debout, faisant plier d'une main sa badine et tenant de l'autre Athalie, qui suçait tranquillement un morceau de glace. Elle le trouvait charmant ; elle ne pouvait s'en détacher ; elle ses rappela ses autres attitudes en d'autres jours, des phrases qu'il avait dites, le son de sa voix, toute sa personne ; et elle répétait, en avançant ses lèvres comme pur un baiser 
– Oui, charmant  ! charmant  ! … N'aime-t-il pas ? se demanda-t-elle. Qui donc ?… mais c'est moi  !
Toutes les preuves à la fois s'en étalèrent, son cœur bondit. La flamme de la cheminée faisait trembler au plafond une clarté joyeuse ; elle se tourna sur les dos en s'étirant les bras.
Quand Charles, à minuit, rentra, elle eut l'air de s'éveiller, et, comme il fit du bruit en se déshabillant, elle se plaignit de la migraine ; puis demanda nonchalamment ce qui s'était passé dans la soirée.
-M. Léon, dit-il, est remonté de bonne heure.
Elle ne peut s'empêcher de sourire, et elle s'endormit l'âme remplie d'un enchantement nouveau » (pp. 104-105).

[53] Voir II, 7, pp. 127-128 : « L'amour, peu à peu, s'éteignit par l'absence, le regret s'étouffa sous l'habitude ; et cette lueur d'incendie qui empourprait son ciel pâle se couvrit de plus d'ombre et s'effaça par degrés. Dans l'assoupissement de sa conscience, elle prit même les répugnances du mari pour des réchauffements de la tendresse ; mais, comme l'ouragan soufflait toujours, et que la passion se consuma jusqu'aux cendres, et qu'aucun secours ne vint, qu'aucun soleil ne parut, il fut de tous côtés nuit complète, et elle demeura perdue dans un froid horrible qui la traversait ».

 

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