Assez décodé !
Site de René Pommier
 


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....................Galéjades

 

Les pensionnaires de la maison de retraite avaient tous depuis longtemps perdu la tête. Certains ne parlaient plus du tout. Les autres ne prononçaient plus qu'une seule et même phrase qu'ils répétaient à intervalles variés à longueur de journée. Le vieil amiral marmonnait : « On n'a pas toujours un sous-marin sous la main ». L'auteur de romans policiers disait sur un ton sinistre : « Son sang ne fit qu'un tour et ce fut le dernier ». L'ex surveillant de collège hurlait : « Assez papoté ! les potes, il faut potasser ». Le vieux saharien s'exclamait d'un air outré : « En voilà des manières pour un dromadaire ! ». L'ancien chef de cuisine hochait la tête en murmurant : « Salé, ça l'est. Mais l'est-ce assez ? » Le spécialiste de la mythologie grecque prévenait ses compagnons : « La Pythie a pété : il va faire de l'orage ». Le latiniste qui avait fait une thèse sur César avouait: « Je suis venu, j'ai vu et ne m'en souviens plus ». L'ancien dirigeant d'une association d'aide aux immigrés interpellait tous ceux qu'il croisait dans les couloirs en leur disant : « Où portes-tu tes pas, pathétique apatride ?». L'ingénieur du son bredouillait d'un air perplexe : « De temps en temps se fait entendre un bruit étrange ». Le crémier disait d'une voix émue : « Le dernier jour, à la fin des temps, s'il reste encore du fromage, j'en reprendrai ». Le vieux rabbin, qui était très radin, exprimait toujours le même regret : « Le boudin, c'est pas cher, mais c'est pas casher  ». L'ancien pensionnaire de la Comédie française déclamait d'une voix encore puissante :

« Je le ferais encor si j'avais à le faire
Et je le referais s'il fallait le refaire »

Le vieil universitaire, éditeur de Proust, confiait : « Longtemps je me suis levé aux aurores ». Le plus sensé, un vieux poète, disait sur un ton résigné : « Je suis sur le chemin qui descend vers la nuit »

 

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Était-ce Estelle ou était-ce Esther ? Les deux jumelles se ressemblaient de façon telle qu'on ne pouvait les distinguer qu'à l'odeur, car Estelle puait des aisselles tandis qu'Esther empestait l'éther ou à l'oreille, car Estelle avait une voix de crécelle, et Esther, une voix de stentor.

 

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La souris grise avait trop bu. Dès qu'elle vit le chat, elle courut vers lui. Celui-ci, qui n'avait encore jamais vu de souris se précipiter vers lui, s'enfuit à toute vitesse.

 

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Il pouffait, il pouffait, il pouffait. C'était un pouffeur né, un pouffeur invétéré, un véritable pouffomane, un pouffomaniaque compulsif. Cela n'allait pas sans inconvénients Il pouffait en se rasant et il se coupait, il pouffait en mangeant et il s'étranglait, il pouffait en dormant et il se réveillait, il pouffait en faisant l'amour et il débandait, il pouffait en pissant et il arrosait ses pantoufles. Parfois le soir, quand il était fatigué d'avoir pouffé toute la journée, il se contentait de dire d'une voix lasse : « je pouffe ! je pouffe ! » Il mourut en pouffant et tous ses proches poussèrent un « Ouf ! »

 

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Le docteur Robert Obstétricaud avait révolutionné la pratique de l'accouchement. Alors qu'avant lui, tous les accoucheurs et toutes les sages femmes s'obstinaient à répéter inlassablement « poussez ! poussez !» à leurs patientes, il avait eu, un jour où il était d'humeur bouffonne, l'idée de leur dire « pouffez ! pouffez ! » et s'était rendu compte que cela permettait d'abréger sensiblement la durée des accouchements.

 

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Comme son nom l'indique, Tony était truand. C'était pourtant un truand bon enfant. Comme tout bon truand, il trucidait des gens. Mais il se montrait toujours très prévenant. Il surinait en souriant aimablement. Il strangulait en fredonnant une berceuse. Il prenait toujours soin d'ôter sa casquette avant d'appuyer sur la gâchette. Et il ne manquait jamais d'aller aux enterrements de ses victimes, sauf lorsqu'un travail urgent l'en empêchait, auquel cas il faisait envoyer des fleurs.

 

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On disait Elie laid, aussi laid qu'un Silène. Mais si laid l'était-il ? se demandait Hélène qu'Elie hélait à perdre haleine d'aussi loin qu'il la voyait : « Hélène je t'hèle ! Je t'hèle, Hélène ! » Car il n'aurait jamais osé lui dire : « Hélène je t'aime », mais il espérait bien qu'elle comprendrait. Elle comprenait, en effet, et elle lui criait : « Elie, hèle Hélène ! Elie, hèle Hélène ! Hélène aime qu'on l'hèle ! Hélène aime qu'on l'hèle ! Elle aime qu'Elie l'hèle ! Elle aime qu'Elie l'hèle !».

 

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Il ne se nourrissait que de boudin, blanc ou noir, suivant son humeur. Et, fort heureusement, son humeur était presque toujours sombre. Car il n'aurait jamais eu les moyens de se payer tous les jours du boudin blanc.

 

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D'une main, André Breton saisit son stylo et, de l'autre, il prit son courage à deux mains et se mit à écrire très vite, sans dessein préconçu, en se disant qu'il ne devait surtout pas se relire.

 

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Il avait la maladie d'Alzheimer et, comme il était bouddhiste, il ne se souvenait plus que de ses vies antérieures.

 

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Le pharmacien lui demanda sa carte vitale. Il sortit son portefeuille, mais ne la trouva pas et, comme il était à la fois cardiaque et très superstitieux, il tomba raide mort. Le pharmacien la retrouva tout de suite dans la poche droite de son veston et, s'emparant d'un cornet acoustique, il le mit dans l'oreille gauche du mort (c'était la meilleure), et hurla : « Je l'ai ! Je l'ai ! ». Mais c'était trop tard.

 

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Le Père Robert Ronronnard, que l'on surnommait le prédicateur des rombières, était un prédicateur très recherché dans les beaux quartiers. Sa hiérarchie avait pensé l'envoyer convertir les populations de je ne sais quelle contrée d'Afrique où, pensait-elle, il ferait des merveilles. Mais il avait refusé d'un air outré. Se réclamant de saint François qui prêchait aux poissons, il avait choisi de se consacrer tout entier aux grenouilles de bénitier.

 

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Comme beaucoup d'aveugles, il avait la mauvaise habitude d'acheter les yeux fermés. Et cela parfois n'allait pas sans inconvénients. Ainsi, chaque fois qu'il devait changer l'ampoule de sa lampe de chevet (il lisait généralement assez longtemps avant de s'endormir), il achetait régulièrement soit une ampoule beaucoup trop faible ce qui lui tirait les yeux, soit une ampoule beaucoup trop forte qui l'éblouissait. C'était d'autant plus fâcheux, que, comme on peut bien le penser, il avait les yeux particulièrement fragiles. Inutile de dire qu'il passait son temps chez son ophtalmo qui, à chaque fois, lui changeait ses lunettes. Et cela lui coûtait cher, car, à cette époque, les lunettes pour les aveugles n'étaient pas encore remboursées par la Sécurité sociale, en dépit de toutes les réclamations du syndicat CGT des aveugles. Heureusement pour lui, sa mutuelle n'était pas très regardante et lui en remboursait quand même une partie

 

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Il était très précautionneux et il avait soigneusement préparé son voyage. Pourtant, dès qu'il fut arrivé au Sahara, il s'aperçut qu'il avait oublié son parapluie. Il chercha aussitôt à en acheter un. Malheureusement aucun marchand n'en vendait et les très rares personnes qui en possédaient n'étaient nullement disposées à s'en séparer. Bien sûr, s'il pleuvait, il pourrait toujours se mettre à l'abri sous un chameau. Mais, même au Sahara, on ne peut être absolument certain d'avoir toujours un chameau sous la main. Il jugea donc qu'il serait plus sage d'en louer un qui le suivrait pendant tout son séjour.

 

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Éric prenait toujours son courage à deux mains et il en faut du courage pour prendre son courage à deux mains quand on est manchot. Mais il n'était pas homme à baisser les bras, lui qui aimait à dire : « Ce n'est pas parce que l'on est manchot qu'il faut se mettre à croiser les bras ».

 

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Il se leva plein d'enthousiasme : il avait enfin trouvé sa vocation qui se résumait dans cette fière devise : « J'irai foutre la merde aux quatre coins du monde ». Mais, en sortant de chez lui, il glissa sur une crotte de chien et fit une chute si malencontreuse que sa tête, au demeurant fragile, heurta violemment le bord du trottoir. Il mourut sur le coup.

 

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Au restaurant, je ne commande jamais un éléphant farci : je sais par avance qu'il y aura tellement de farce que l'on ne sentira plus du tout le goût de l'éléphant.

 

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Dédé était décédé d'un AVC dans les WC. Outre ses DDD (douleurs diffuses diverses) habituelles, il avait eu la veille quelques MMM (malaises motriciels momentanés), un certain nombre d'EEE (étourdissements épisodiques éphémères), et quelques crises d'III (irritation intempestive intermittente), mais son médecin ne s'était vraiment inquiété. Il avait conclu à une AAA (anémie accidentelle anodine) qui avait occasionné une DET (difficulté d'être temporaire). Mais il n'avait pas vu qu'il s'agissait, en réalité, d'une DER (difficulté d'être rédhibitoire), signe avant-coureur d'une proche IETD (impossibilité d'être totale et définitive).

 

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Quand elle n'était pas en cure de mélassothérapie à Gadoue-les Bains, Mélanie Landouille partageait son temps entre son piquouillothérapeute, son tripotothérapeute sans oublier, bien sûr, son papotothérapeute qui l'écoutait distraitement sans piper mot, mais qui lui piquait beaucoup de pèze.

 

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Sa mère était morte en le mettant au monde. Quant à lui, son cerveau avait beaucoup souffert pendant l'accouchement. On ne put jamais lui apprendre à parler. Il vécut jusqu'à plus de quatre-vingts ans sans jamais prononcer un seul mot. Il mourut des suites d'une longue maladie, mais, juste avant de rendre l'âme, il se redressa sur son lit, et dit très distinctement et d'une voix claironnante : « Par ici la sortie !», avant de retomber sans vie sur son oreiller.

 

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Félix Lajoie était d'une nature résolument optimiste. Cette heureuse disposition s'était manifestée dès la naissance, car, au lieu de se mettre à crier comme tous les nouveaux nés, il avait éclaté de rire. La sage femme qui le portait avait été tellement stupéfaite qu'elle l'avait laissé tomber par terre ce qui avait aussitôt déclenché chez lui une crise de fou rire si violente que l'on avait craint qu'il ne s'étouffât.

 

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Tous les quarts d'heure environ, sans raison apparente, Félix Coué disait en se frottant les mains : « C'est toujours ça de pris ». Et à ceux qui, ne le connaissant pas, lui demandaient pourquoi il disait cela, il répondait que c'était bon pour le moral.

 

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Le commissaire principal se pencha sur le mort qui ne portait aucune marque de coups ou de blessures, prit son portefeuille, l'ouvrit et se releva perplexe : la carte vitale avait disparu. C'était déjà la cinquième fois que pareille chose lui arrivait et le phénomène commençait à prendre des proportions très inquiétantes. Il devenait tous les jours un peu plus évident que des malfaiteurs, qui appartenaient certainement au milieu du grand banditisme, avaient imaginé ce moyen très commode et fort peu risqué d'éliminer ceux qui les gênaient : dérober leur carte vitale et la détruire, avec la conséquence que l'on devine. Il fallait donc au plus vite, entreprendre des recherches pour arriver à créer une carte vitale totalement indestructible. Mais, comme on s'en doute, la chose s'annonçait devoir être très malaisée

 

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Le vieux militaire avait définitivement perdu la tête. Il arpentait du matin au soir les couloirs de la maison de retraite en chantant à pleins poumons, car hélas ! il était encore robuste :

............Quand je suis passé quelque part,
............On voit, de toutes parts,
............Percés de part en part,
............Des cadavres épars.

 

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Amélie passait le plus clair de son temps chez son mamelloplasticien. Elle avait toujours eu un gros problème avec ses seins. Elle avait beau les palper sans cesse, elle ne les « sentait » pas. Elle avait l'impression qu'ils ne lui appartenaient pas. Son mamelloplasticien, qui tenait à conserver sa meilleure cliente, se gardait bien de lui dire que c'étais sans doute psychologique et qu'elle ferait mieux de ne plus y penser. Il lui disait, au contraire, que c'était une véritable maladie, rare, mais connue, sur laquelle un des ses confrères avait publié dans une revue professionnelle un article intitulé « L'étrange sentiment d'irréalité mammaire ». Il n'y avait qu'un seul traitement : un massage intensif qui, à la longue, ne manquerait pas de donner des résultats. Il lui donna donc des rendez-vous de plus en plus rapprochés et lui demanda des prix de plus en plus élevés jusqu'à devenir tout à fait exorbitants, sans qu'elle éprouvât pour autant la moindre amélioration. Exaspérée, elle finit un jour par l'assommer en lui donnant un grand coup sur la tête avec son sein gauche (elle était gauchère) et fut aussitôt guérie, du moins en ce qui concerne le sein gauche car elle ne sentait toujours pas le droit. Elle retourna donc chez son mamelloplasticien et se livra à la même opération, mais cette fois-ci avec le sein droit, et de nouveau avec un plein succès.

 

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De temps à autre, Léon hurlait : « Léon ! Léon ! » À ceux qui s'en étonnaient, il répondait « Je m'hèle, je m'hèle », et il expliquait que, quand il était enfant, on lui criait dans l'oreille, car il était un peu sourd : « Hèle toi le ciel t'hèlera ». Mais, ajoutait-il un peu tristement, jusque-là le ciel n'avait jamais daigné l'héler.

 

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C'était le jour de Pâques et patatras ! le pape était patraque. Il parut quand même au balcon de Saint Pierre, mais, quand il voulut dire : « Christ est ressuscité », il fut pris d'une quinte de toux et manqua s'étouffer. Il fallut le prendre par les pieds et le secouer violemment par-dessus le balcon jusqu'à ce qu'il recrache une colombe qui alla aussitôt se percher au sommet du dôme. Sur la place saint Pierre, l'émotion fut inimaginable. Plusieurs bonnes sœurs s'évanouirent et l'une d'entre elles mourut de saisissement. Tous les journaux consacrèrent leur une au miracle en oubliant de mentionner le décès de la bonne sœur. Sa conduite inconsidérée fut sévèrement jugée par les autorités religieuses et elle fut enterrée en catimini.

 

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Il ne reculait jamais devant une occasion de faire une blague de mauvais goût. Chaque fois qu'il passait devant une maison de retraite, il se présentait à l'accueil et demandait à acheter des tomates, des haricots verts ou des choux de Bruxelles. Et quand on lui disait qu'il était dans une maison de retraites et non dans un magasin de primeurs, il répondait en faisant l'étonné : « On m'avait pourtant dit que vous aviez un grand choix de légumes ».

 

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Tout le monde avait été surpris quand il était entré au séminaire, mais on l'avait accueilli avec joie. Même si elle constituait une source d'inquiétude, son intelligence exceptionnelle en faisait une recrue inespérée, car le niveau intellectuel des séminaristes, qui n'avait jamais été très brillant, avait une fâcheuse tendance à être de plus en plus médiocre. Au début tout se passa très bien. Mais assez vite, il se mit à donner divers signes d'impatience et d'agacement : petits ricanement intempestifs, légers haussement d'épaules ou gloussements déplacés. Les choses se gâtèrent sérieusement lorsqu'il se mit arpenter les couloirs en criant à tue-tête : « Jésus, Marie, Joseph, ah ! quels connards vous faites ! Jésus, Marie, Joseph, ah ! quels connards vous faites ! ». Noel arriva sur ces entrefaites, et, à minuit, dans la chapelle, il se prit à chanter à pleins poumons : « Il est né le divin benêt. Chantons tous le sacré couillon ». C'en était trop. On le pria de déguerpir. Il en parut très surpris et déclara qu'il regrettait de quitter le séminaire au moment où il commençait à vraiment bien s'y amuser.

 

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Il était parti de rien, mais il avait créé une petite entreprisee qui était vite devenue très florissante. Il proposait, en effet, un produit, ou plutôt, comme il disait sur sa publicité, un « concept », auquel personne n'avait encore jamais pensé alors qu'il faisait pourtant cruellement défaut : l'urinoir pour mérinos.

 

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Joe avait été boxeur. Il se portait fort bien et était encore très vigoureux pour son âge. Malheureusement il était atteint de la maladie d'Alzheimer et il fallut le mettre dans une maison de retraite, ce qui ne tarda pas à poser un sérieux problème. Car, se croyant revenu au temps de ses exploits, il ne pouvait rencontrer un pensionnaire masculin sans se mettre aussitôt à le boxer. La direction songea d'abord à organiser des cours de boxe pour tous les pensionnaires masculins afin qu'ils pussent au moins essayer de se défendre. Malheureusement l'équilibre de beaucoup d'entre eux était si précaire que le seul poids des gants de boxe les faisaient tomber en avant, dès qu'ils essayaient de lever un bras. Il fallut chercher une autre solution et on finit par la trouver. A la différence de bien d'autres boxeurs, Joe n'avait jamais frappé d'arbitre, et on réussit à le persuader que tous les pensionnaires masculins étaient d'anciens arbitres de boxe.

 

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Le nouveau ministre de l'agriculture, qui sortait de l'ENA, croyait que les œufs durs étaient des œufs pondus par des poules constipées.

 

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Le vieux rabbin n'avait plus toute sa tête : il voulait à tout prix manger du boudin casher.

 

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Il avait décidé de se convertir au christianisme, mais il était végétarien. Cela, bien sûr, lui posait un très gros problème. Il lui faudrait communier au moins une fois l'an, et ce faisant, à ce qu'on lui avait dit, consommer la chair du Christ. Il s'en ouvrit à un de ses amis qu'il avait toujours trouvé de bon conseil et lui demanda si les hosties, une fois consacrées, devenaient réellement des parcelles du corps du Christ. Son ami lui répondit : « C'est des salades ». Il n'en demanda pas plus. Il se convertit sur le champ et communia tous les jours.

 

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L'abbé Aimé Dedieu aimait à taquiner la muse. Ses supérieurs n'y trouvaient rien à redire. Car l'on ne pouvait jamais rien déceler dans ses vers qui fût le moins du monde contraire à la foi et aux bonnes mœurs, comme on peut en juger par ces deux quatrains qu'il tenait pour son chef-d'œuvre :

Jésus, Marie,
Je vous en prie,
Aidez-moi !
Aidez-moi !

Jésus, Marie,
Je vous en prie,
Aimez-moi !
Aimez-moi !

Mais ils commencèrent à s'inquiéter le jour où, revenant trempé d'une promenade sous une pluie battante, il composa trois distiques qui respiraient la même simplicité naïve mais qui leur parut de moins bon aloi :

Oh ! Oh ! Oh !
Oh ! Que d'eau !

Ouïe ! Ouïe ! Ouïe !
On les mouille.

Aïe ! Aïe ! Aïe !
On les caille.

Il les rassura ne leur disant qu'il avait prix pour modèle un poème des Visages radieux de Claudel intitulé « Pâques » qui commence ainsi :

Noir noir noir
Tout est noir

L'heure l'heure l'heure
Il est l'heure !

Sonne sonne sonne
Cloche bonne !

et comporte sept autres distiques de la même facture et tous aussi sublimes.
Mais, le lendemain, il arriva au réfectoire triomphant en disant qu'il venait de composer deux nouveaux distiques sur le modèle claudélien et inspirés, confia-t-il, par la lecture de la Saint Écriture :

Cul cul cul
Que c'est cul

Con con con
Que c'est con.

 

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Le mort était morose. On le serait à moins. Pourtant il paraissait d'humeur si sombre que sa femme se douta que quelque chose n'allait pas. Elle pensa d'abord que ses souliers vernis le gênaient (c'étaient ceux de son mariage) et elle les remplaça par des pantoufles. Cela ne changea rien. Finalement elle trouva : on avait oublié de lui mettre sa légion d'honneur.

 

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Les pensionnaires de la maison de retraite, qui avaient presque tous la maladie d'Alzheimer, y mouraient extrêmement vite, à l'exception d'un homme qui faisait, lui, partie des meubles : il avait la maladie d'Althusser.

 

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Malgré son grand âge, il se sentait tout rajeuni en sortant de chez son médecin. Celui-ci lui avait annoncé qu'il avait une maladie de longue durée. Et il se disait, qu'avec un peu de chance, il en contracterait peut-être bien une deuxième. Dans ce cas, lui avait dit, son médecin, il aurait toutes les chances de vivre au moins jusqu'à cent ans. Car la loi avait été changée et le décret d'application venait de sortir. Jusqu'à présent, en effet, quand on avait plusieurs maladies de cette catégorie, les durées ne s'additionnaient pas. C'était tout à fait injuste et le syndicat des malades atteints de plusieurs affections de longue durée, avait, comme il se doit, depuis longtemps protesté et organisé des manifestations devant le ministère de la Santé, en menaçant de faire une grève illimitée des maladies. Le ministre, Philippe Douste-Blazy, avait enfin cédé et pris la décision qui s'imposait.

 

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On s'en aperçut bien vite. Le nouveau pape était atteint, à un degré jusque-là inconnu, d'une affection spécifique à son état, la canonisomanie, ou canonisationis incontinentia, qui se caractérise par un besoin irrépressible de canoniser. C'était, en soi, une affection bénigne qui ne mettait nullement sa vie en danger, mais qui n'en présentait pas moins de grands inconvénients. Outre que cela faisait ricaner les incrédules, qui n'avaient déjà que trop d'occasions de le faire, beaucoup de membres du clergé, à commencer par les cardinaux du sacré Collège, considéraient, non sans raisons, que cette inflation sans précédent dévaluait singulièrement la dignité de saint. « Où est le temps, disaient-il, où, pour être canonisé, il fallait vraiment être un très grand cinglé, un allumé de première grandeur ? Où allons-nous, si un petit givré sans envergure, si le follet le plus insignifiant, peut prétendre à la sainteté ? ». Et certains membres de la Curie pensaient déjà à hâter le retour du Saint Père dans le sein d'Abraham. Mais il fallait, bien sûr, l'accord du Saint Esprit.

 

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Les premiers romans de Gustave Suavinet, Le Bleuet jauni, Le Coquelicot mélancolique, La Salade esseulée, Le Berceau défraîchi, La Serpette de mon grand-père, La Serpillière de ma grand-mère, avaient rencontré un grand succès populaire. Mais, il venait de l'apprendre, un critique très renommé l'avait traité de romancier à l'eau de rose. Furieux, il s'installa à sa table de travail, mit une feuille de papier sur sa machine à écrire et tapa rageusement le titre de son prochain livre : Du Sang sur le fromage blanc.

 

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Ce fut plus fort que lui. Quand l'Aigle de Meaux après avoir marqué une légère pause, reprit le fil de son sermon en disant : « Et maintenant pénétrons plus avant dans les desseins de la divine Providence », le vicomte Aldebert de l'Esclafade, qui était passablement libertin, fut pris d'un fou rire inextinguible, et finit par se rouler par terre pour essayer de l'éteindre. Mais il ne put y arriver et le fou rire se propagea rapidement à toute l'assistance. Il finit même par gagner le prédicateur qui ne cessait de dire, entre deux quintes de rire : « Il fallait bien que cela arrivât un jour ! »

 

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En se tortillant la barbe et en prenant un ton faussement gêné, Dieu dit à Abraham : « Je ne voudrais surtout pas t'influencer. Mais, si un jour, pour une raison ou pour autre, la fantaisie te prenait d'égorger ton fils, Isaac, je n'en serais pas autrement mécontent. Cela dit, c'est ton fils, et tu agis comme tu l'entends ». À peine il achevait ses mots qu'Abraham alla trouver Isaac pour lui dire d'aller l'attendre à la cuisine, debout devant l'évier, en penchant bien la tête en avant : il ne voulait surtout pas qu'il y eût du sang partout de peur que Sarah ne lui fît une scène. Puis il alla chercher dans sa resserre le grand coutelas dont il se servait pour tuer le cochon et se dirigea vers la cuisine où Dieu, qui l'attendait derrière la porte, l'assomma d'un coup de poing qui aurait pu suffire à tuer un bœuf. Mais, comme toute sa famille, Abraham avait la tête particulièrement dure. Il lui fallut pourtant un certain temps avant de pouvoir reprendre ses esprits pour entendre Dieu le traiter de brute dégénérée, d'abruti sanguinaire, de fanatique aussi odieux que stupide et prédire que sa descendance reculerait les bornes de l'imbécillité.

 

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La dépression du professeur de sciences naturelles du lycée Buffon commençait à prendre une tournure vraiment inquiétante. La veille, il avait écrit à son proviseur pour lui demander de faire remplacer le plus rapidement possible le squelette qui était dans sa salle de classe : il le trouvait décidément trop décharné.

 

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Les homélies du père Tristounet étaient si mélancoliques que, le dimanche, en sortant de la messe de onze heures, les fidèles rentraient directement chez eux tout pensifs sans s'arrêter à la pâtisserie pour acheter des gâteaux. Le pâtissier finit par se plaindre à l'évêché qui était son meilleur client. Et le père Tristounet fut invité par son évêque à prendre tous les dimanches matins un antidépresseur. L'effet fut saisissant. Il se mit à faire toutes sortes de plaisanteries sur la Résurrection et la virginité de Marie, à tourner en dérision le péché originel, à dire que l'enfer était une fable, et à prôner la liberté sexuelle la plus absolue. Non seulement le pâtissier vit revenir tous ses clients, mais il leur vendit encore beaucoup plus de gâteaux. Hélas ! cela ne dura guère, car l'évêque ordonna au père Tristounet d'aller finir ses jours dans une maison de retraite pour ecclésiastiques.

 

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La bouille de l'abesse mangeant sa bouillabaisse était plaisante à souhait. C'était une pénitence que lui avait donné son confesseur qui n'en pouvait plus de l'entendre parler sans cesse de spiritualité et citer à tout propos Thérèse d'Avila et Jean de La Croix.

 

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Le docteur Robert Obstétricaud avait révolutionné la pratique de l'accouchement. Alors qu'avant lui, tous les accoucheurs et toutes les sages femmes s'obstinaient à répéter inlassablement « poussez ! poussez !» à leurs patientes, il avait eu, un jour où il était d'humeur bouffonne, l'idée de leur dire « pouffez ! pouffez ! » et s'était rendu compte que cela permettait d'abréger sensiblement la durée des accouchements. Mais certains psychanalystes avaient critiqué sa méthode en soutenant que les bébés risquaient d'être profondément vexés de voir leur mère pouffer en les mettant au monde et que ce traumatisme initial pouvait entraîner de graves séquelles psychologiques.

 

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Au début des Tragiques Agrippa d'Aubigné, pour dépeindre les malheurs de la France déchirée par les guerres de religion, a recours à une allégorie. Il représente la France comme une mère qui tient dans ses bras deux jumeaux lesquels se livrent à une bataille féroce, chacun d'entre eux voulant les deux nichons pour lui tout seul. Au lieu de se contenter de pousser des cris débiles et de maudire ses rejetons, cette mère aurait beaucoup mieux fait de les assommer l'un et l'autre en leur donnant un grand coup sur la tête avec ses nichons.

 

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....................Histoire triste

À force de tirer le diable par la queue, elle lui resta dans les mains. Comme ile savait pas qu'en faire, il s'en servit pour se pendre.

.......La dondon de Sidon ne veut pas pardonner
.......Quand elle s'est donnée et qu'on l'a dindonnée.

Au fond d'une forêt, Didon se morfondait
(Car, aux enfers, les morts ne font que se morfondre).
Parmi d'autres dondons, qui s'étaient zigouillées
Pour quelque zigoto, elle tournait en rond,
Et, quand on tourne en rond, ça ne tourne pas rond.
Qui fut bien étonné, si ce n'est notre Enée,
De se voir nez à nez avec l'infortunée ?
Il lui trouva la bouillotte pâlotte et jaune
Qu'on voit à Séléné, lorsque, bien mal lunée,
Au premier jour du mois, il lui faut se lever.
L'énée, gêné, et, pour tout dire, enquiquiné,
Fut assez niais pour essayer de badiner :
« Hé ! dis donc, toi, Didon, la dondon de Sidon !
Ainsi donc ces on-dit n'étaient pas du bidon !
J'avoue que j'avais cru à quelque canular,
Et du plus mauvais goût (mais ce sont les meilleurs !),
Le jour où j'avais lu, dans un Ici-Sicile,
Que tu avais pressé ton départ ad patres
Et que tu avais pris, en te coupant le cou
Avec un dépeçoir ou quelque tranche-lard,
Un parti dont hélas ! le caractère extrême
Ne saurait, j'en suis sûr, échapper à personne.
Hé quoi ! Didon fit couic et énée en fut cause !
J'en fais serment sur les divers astéroïdes,
Sur les divinités qui crèchent sur les crêtes,
Sur tout ce qu'il y a de super-sacro-saint
Dans les enfoncements des terrestres entrailles,
Dondon, si je me suis débiné de tes bords,
C'était, comme Titus, tout à fait invitus.
Mais les divines directives m'ont contraint,
De la façon hélas ! la plus impérative,
A me carapater sans demander mon reste.
Ce sont également lesdites directives
Qui m'ont conduit ici. Car, entre nous soit dit,
Je me serais passé de ce déplacement :
Il est d'autres plaisirs que d'inspecter des spectres
Et d'écouter leurs speechs qui m'emplissent de spleen.
Et puis zut ! nom de Zeus ! Comment l'eussé-je su
Qu'en me trissant ainsi j'allais tant t'attrister ?
Ah ! ne t'éloigne pas de mon champ visuel !
Tu ne reconnais pas ton grand benêt d'énée
Dont le nez aimait tant fouiner dans tes nénés ?
J'ai vu son factotum, le fatum est formel :
C'est la dernière fois que nous confabulons. »
C'est ainsi que l'énée tâchait d'embobiner
Avec son boniment la dondon furibonde.
Las ! avec son laïus, il ne l'atteint pas plus
Que s'il parlait latin. Car la dondon soudain,
Sans dire un mot, tournant la tête avec dédain,
Oppose au baratin un popotin boudeur.
Elle se file enfin dans la sylve profonde
Où son premier époux répond à ses papouilles.
Pendant que la dondon dare-dare se barre,
L'énée la suit des yeux. Il se sent tristounet
Et, se grattant le nez, il se dit : « Pauvre énée,
Il t'en faudra du temps pour te rasséréner ! »

........................................D'après Virgile : Enéide, VI, 450-476.

 

.............................................* * *

 

....................Que de chichis fait l'Achille
....................Quand on lui chipe une fille !

 

Prends ta lyre illico, Muse, et chante nous l'ire
D'un coco bien comique autant que colérique,
Je veux parler bien sûr du dénommé Achille,
Homme très homérique et fils du vieux Pelé.
Son humeur incommode, et c'est vraiment peu dire!
Causa aux Achéens d'inouïs tintouins.
Que d'âmes de héros durent, en toute hâte,
S'informer de l'adresse où habitait Hadès,
Obligées de laisser leurs carcasses carnées
Devenir le dîner des divers canidés!
(S'accomplissaient ainsi les sadiques desseins
Qu'en sa thurne éthérée aimait à caresser
Le fils du vieux Saturne!) Allons! sans plus muser,
Il faut d'abord conter, Muse, avec équité
La pique d'où naquit cette épique équipée!
Et qui c'est-ti des dieux qui les fit se piquer,
L'atrabilaire Atride et le bisquant Achille ?
C'est Apollon, le fils que Zeus fit à Léto,
Ce dont Héra ragea. Le susdit fils de Zeus
Gratifia les Grecs d'un fléau gratiné
(Et sa spécialité!) : la peste pétéchiale,
Qui fait tout à la fois, comme son nom l'indique,
Et péter et chialer. Cette peste sévit
Du jour où il nourrit une ire noirissime
Contre l'Atride qui avait très mal traité
Son grand-prêtre, Chrysès, père d'une pucelle
Qu'il avait butinée et comptait lutiner.
Mais le père éperdu, bien qu'étant très radin,
Rapido se radine aux rafiots des Argiens
Avec tout son argent jusqu'au dernier radis
Et affublé de ses bidules liturgiques :
Tunicelle, chasuble, étole et manipule,
Afin de racheter sa chère géniture.
Prêtre expert en pressantes et prestes prières,
Il leur fit un laïus succinct, mais persuasif :
« O Achéens aux chaussettes enchanteresses,
Je rebattrai les oreilles de Jupiter
D'un chapelet de patelines patenôtres
Afin que vous preniez illico Ilion,
La cité de Priam, le primat des Troyens,
Pour faire du butin, buter et culbuter,
Violer à volonté les vierges et les vioques.
Mais il faudrait que vous me rétrocédassiez
Ma fille, et qu'elle fût encor dûment pucelle.
J'ajoute qu'au surplus ce serait plus poli
A l'égard d'Apollon, lequel a le bras long. »
Et tous les Achéens acquiescèrent en chœur :
Il fallait accéder au placet du pater,
Respecter le vieux prêtre et accepter son pèze.
Mais cela à l'Aga hélas! n'agréa guère.
Aussi envoya-t-il presto le prêtre paître :
« Ne te pointe plus dans le coin, vieux talapoin,
Si tu ne veux te retrouver bien mal en point.
Car ce n'est certes pas ton ecclésial bazar
Qui pourra m'empêcher de t'entrer dans le lard!
Quant à ta tendre enfant, tu peux toujours l'attendre!
Le trépas l'atteindra, ayant passé sa vie,
Loin de son paternel, à râper mon tabac,
Préparer mes pastis, réparer mes tatanes,
A repasser sans cesse et à rapetasser;
Et tout en se hâtant de racler les patates,
De refaire le paddock ou d'apprêter mes pâtes,
Elle devra laisser, se montrant bonne pâte,
Mes pattes la palper et tâter ses tétines.
Car mon propos, vieux pope, est de me la taper.
Barre-toi donc, vieux birbe, ou bien gare à ta barbe! »
Le talapoin, désappointé au dernier point,
Préféra s'éloigner sur la pointe de pieds,
Car il avait guigné, à son dextre poignet,
Le trouillomètre en or par Apollon donné.
Très triste, il se trissait sur la sable crissant.
Il allait en silence, iman mélancolique,
Lamentable lama, près de la mer immense.
Quand il eut vidangé ses lacrymales glandes,
Il voulut se venger de l'argienne engeance.
Il appelle Apollon que Léto allaita :
« Souviens-toi, ô Phébus, des cuisseaux de zébus,
Grassouillets à souhait, dont je t'ai rassasié,
Des canards aux navets dont je t'ai tant gavé,
Des salades au lard dont je t'ai régalé,
Des friands au faisan, des terrines truffées,
Des cervelas bien gras, des tétines de truies,
Des escargots à l'estragon et au safran,
Des perdreaux au persil avec du serpolet,
Des ortolans à l'ortie fraîche, et des cuisseaux
De chameaux en béchamel et à l'échalote.
Si ta panse m'en a quelque reconnaissance,
Va percer de tes traits les hellènes bedaines.'
Apollon dévala l'Olympe au grand galop.
Plein de colère, avec son arc et son carquois,
Le dieu arquait. Il s'embusqua dans un bosquet
Et s'appliqua d'abord à décocher des flèches,
Pour ajuster son tir, au cheptel et aux chiens.
Les baudets clabotaient et les clebs clameçaient.
étendues sur le flanc, les génisses gisaient,
Les tétines saignantes. Une bave sanglante
Coulant de leur museau, plus que jamais les vaches
Avaient un air absent, tandis que les taureaux,
Le dos criblé de traits, jetaient des regards torves.
Bientôt se rebutant de buter du bétail,
Contre la race argienne il dirigea ses rage,
Et fit des Achéens un sauvage carnage.
Les traits du dieu sans trêve entraient dans les poitrails,
Tranchaient les trachées net, trépanaient ou castraient.
Les flèches en sifflant se fichaient dans les fesses,
S'enfonçaient dans les flancs, se plantaient dans les panses
Entraient dans une oreille et ressortaient par l'autre;
Et du matin au soir, et du soir au matin,
Dans le camp achéen, les macchabés cramaient.

 

.............................................* * *

 

.......Electre reconnaît de son cher frère Oreste
.......Les cheveux et les pieds, mais pas du tout le reste.

....................Oreste

O toi, qui as la chance, en t'adressant aux dieux,
De formuler des vœux qui ne restent pas pieux,
 Tu devrais les prier, pendant que tu y es,
Qu'ils songeassent aussi à exaucer le reste.

....................Electre

O allogène obscur ! je suis donc bien obtuse,
Mais qu'obtins-je des dieux ?

....................Oreste

........................................La perception optique
De l'objet de tes vœux.

....................Electre

........................................Tu sais donc, étranger,
Qui j'appète in petto et comment il s'appelle ?

....................Oreste

Mon petit doigt le sait de reste : c'est Oreste.

....................Electre

Soit ! ton auriculaire a l'air oraculaire.
Mais l'oreille des dieux, en quoi l'aurais-je donc ?

....................Oreste

Le pistolet qui t'obnubile, c'est bibi,
Et tu ferais chou blanc, si tu cherchais ailleurs
Le seul homo sapiens pour lequel tu en pinces.

....................Electre

Bas les pattes ! Je crois que ce coco voudrait
Me refiler fissa sa syphilis fidèle,
Car il m'a l'air d'un allogène pathogène
Et d'un mec à micmacs qui cherche à m'arnaquer.

....................Oreste

Il faudrait donc que je m'arnaquasse moi-même.

....................Electre

Songerais-tu à te gausser de mes malheurs ?

....................Oreste

Il faudrait que je me gaussasse aussi des miens.

....................Electre

Qu'ois-je donc ? Il y a de quoi en rester coie !
Ce grotesque énergumène serait mon frère,
Cet olibrius débridé serait Oreste
Et ce fada, le propre fils du grand Aga ?
J'en demeure baba.

....................Oreste

........................................Je me tue à le dire.
Tu me vois tout entier, et, pour me reconnaître,
Y a vraiment pas mèche, alors qu'à l'instant même
Tu léchais ma mèche, elle, et l'appelait « ma chère ».
Bècherais-tu, chamelle ? Ainsi donc, si mes tifs,
Parce qu'ils n'étaient pas sur ma tête sans doute !
Tu n'as pas hésité à les identifier,
Pour ma figure, pas question de t'y fier !
Tu ne me reconnais qu'en pièces détachées,
Qu'en tout petits fragments, qu'en très menus lambeaux.
Quel dommage que j'aie, ainsi que Paul Claudel,
L'habitude de manger mes rognures d'ongles !
J'aurais dû les garder ! Mais, si tu veux attendre,
J'ai une vieille dent qui va bientôt tomber,
A moins qu'un peu de pus ou quelques pellicules…
Mais voici que le ciel m'a glissé à l'oreille
Que, si j'expectorais, tu dirais : « c'est Oreste ! ».

...........................................................(il expectore)

....................Electre

Oui, c'est lui tout craché ! O mollard péremptoire,
O bronchorrée probante, ô glaires qui m'éclairent,
Crachat catégorique, exuition explicite,
Mucosités ne permettant plus d'hésiter,
Sputation qui met fin à la supputation !
Indubitablement ce butor imbuvable
Et imbu de sa bouille est mon cher frère Oreste.
Cette brute ubuesque est venue dans le but
De buter cette pute impudente et stupide
Qui supprima papa, pour une vieille histoire
Qui fit beaucoup de vent : elle voulait le punir
D'avoir fait suriner sa propre géniture,
Ma sœur Iphigénie. Ce n'était pas gentil,
Mais c'était bien dans son génie à ma frangine
De finir gémissante en génisse saignée
Elle était épatante en vierge pantelante.
Jamais on ne couina de façon si navrante.
Le génial Jérémie ne geignit jamais mieux.
Le tout Aulis chiala; même Ulysse miaula;
Jamais l'Hellas n'ouït tant de « ouïe ! » et de « las ! »;
Jusqu'à Calchas qui y alla de son « hélas ! ».
De qui tint-elle donc ce talent pathétique ?
On pratique assez peu chez nous autres, Atrides,
Le genre attendrissant. Nous en connaissons une
Qui ne va pas tarder à s'en apercevoir,
Quand elle va tenter de sortir ses tétines,
Pensant nous attendrir. Je crois déjà t'entendre :
« Remballe rondement tes mamelles, chamelle !
Et amène ta tronche. On va t'occire, pute,
D'un coup sur l'occiput ». Il faudra taper dur,
La dure-mère à notre mère étant très dure.
Mais tu réussiras, car tu as la main lourde
Et je vais mettre un cierge à la vierge de Lourdes.

........................................D'après Eschyle : Les Choéphores, vers 212-245

 

.............................................* * *

 

'Quel satané ramdam, ils font, tous ces damnés !'
Dit l'énée plus enclin à caner qu'à crâner.

 

Pivotant subito et portant ses regards
Vers le senestre pied d'une paroi rupestre,
L'énée de discerner une sinistre enceinte
De sang teinte et qu'enserre un fleuve circulaire
Lequel, tous les trois tours, inverse alors son cours.
Phlégéton du Tartare est le nom qu'il a plu
A Pluton de donner, le Guide noir l'indique,
A ce fleuve excentrique autant que concentrique.
écumant et fumant d'une fureur qu'il passe
(Sans pour autant qu'aucunement elle ne passe :
C'est ainsi aux Enfers que les choses se passent),
Sur les sonores rocs que roule son cours glauque.
L'énée, devant son nez, voit une énorme porte,
Qu'on ne peut enfoncer, car, avec ou sans fer,
Tous ceux qui, aux Enfers, ont prétendu le faire,
Sont toujours retombés les quatre fers en l'air,
Fussent-ils fils de Zeus et de sa cuisse issus,
Jusqu'à l'Hercule qui, s'étant cassé le nez
Dessus, s'est retrouvé tout con et sur le cul.
Là une tour de fer se dresse dans les airs,
Suivant ainsi des tours le penchant ordinaire.
Sur le seuil Tisiphone est assise, attifée
D'un cotillon souillé de sang et d'excrétions
C'est une vieille crinoline en popeline,
De couleur aubergine et brûlée par l'urine,
Que la salope a dû choper à Proserpine
Ou se faire donner, et qu'elle a retaillée
Pour la porter troussée et inspirer la trouille
Avec son troufignon ignoble et ignivome,
De tous les popotins le plus épouvantable.
Sur ce séant si malséant elle est sans cesse
A surveiller le seuil sans jamais sommeiller.

Comment le pourrait-on ? Derrière cette enceinte,
On n'entend s'élever que des cris déchirants,
Que d'affreux hurlements, que d'effroyables 'aïe'
Auxquels font écho d'épouvantables 'ouïes';
On n'entend retentir que de terribles tartes,
Que des beignets soignés, que d'horribles mornifles,
Que des gnons furibonds, de farouches châtaignes,
Que des pains inhumains, d'énergiques torgnioles,
De sauvages soufflets, de sanglantes sanglades,
D'implacables calottes, d'abominables baffes
Sans cesse ce ne sont que rudes dérouillées,
Qu'horribles horions, que trempes véhémentes,
Marrons carabinés et fessées effrénées,
Redoutables tatouilles, et raclées fulgurantes,
Atroces tripotées et féroces frottées.
écoutant ce potin et pétant de pétoche,
L'énée a ordonné l'arrêt de ses jarrets.
Puis il émet ces mots : « Virginale compagne,
J'aimerais bien savoir quels sont exactement
Les crimes châtiés dans l'établissement.
Par la même occasion j'aimerais être instruit
Des procédés utilisés à cet effet.
S'il vous plaît, Signora sibylle, que signifie
Cette criaillerie ? Ou plutôt que dénote
Car pour ce qu'il connote, il faudrait être un con
Pour ne pas le comprendre) un pareil hourvari ? »
Et la pucelle séculaire d'accoucher :
« Successeur de Priam et primat des Troyens,
Sache, sage et chaste sachem, que nul ici,
S'il n'est un très triste et sinistrissime sire,
Un fripon confirmé, un fumier fameux,
Un chenapan patent, un sacré sacripant,
Ne peut passer un seuil si super-satané.
Mais le jour où j'obtins ma nomination,
Grâce à Hécate à qui j'avais graissé la patte,
De cantonnière titulaire de l'Averne
Et me vis affectée à ces forêts infectes,
Je fus mise au parfum par Hécate elle-même,
Qui est une caillette autant qu'une catin,
Et qui connaît mieux que quiconque tous les coins
Et les recoins de la contrée et plus encore
Tous les potins sempiternels de chez Pluton.
Le gnossien Rhadamanthe, à l'âme peu patiente,
Sur ceux qui jusqu'ici ont su dissimuler
D'illicites actions et des mœurs dissolues,
Sévit avec vigueur et s'est rendu célèbre
Par sa sévérité et la célérité
Avec laquelle il sait si bien les cuisiner
Qu'il les fait mettre à table et manger le morceau.
Sur terre ils se marraient, ces insanes connards
De s'être en tapinois livrés aux turpitudes,
D'avoir su, à coups sûrs, suriner tout leur soûl,
Assassiner à satiété sans rien risquer;
Ces salauds rigolaient à tire-larigot,
Ces petits saligauds se gaussaient à gogo
De la police qui jamais n'aurait leur peau.
Tisiphone illico les cingle de son fouet,
Tout en leur présentant des serpents sibilants
Dont l'amabilité paraît très limitée.
Appelant en renfort ses féroces frangines,
Tisiphone, qui n'est pas aphone, il s'en faut,
Fait entendre une voix digne de Dalida
Dont les glapissements feraient pisser de rire,
S'ils ne glaçaient d'effroi. La porte, répondant
A ces glapissements avec des grincements
Si agressifs et exécrables qu'on croirait
Après la Dalida entendre l'Halliday,
S'ouvre alors d'elle-même avec une lenteur
Calculée si ad hoc que les mecs les moins couards,
Faisant dedans leur froc, maculent leur culotte.
Regarde l'air atrabilo-patibulaire
De la rombière qui ce vestibule habite.
Tu trouverais pourtant cette carogne accorte,
Cette chamelle amène, à côté de l'hôtesse
Qui est à l'intérieur. Car il s'agit d'une hydre
D'une inédite hideur et hyper-hystérique,
Et d'un calibre hyperbolique. A côté d'elle,
Même l'hydre de Lerne aurait un air paterne :
Songe que ce modèle, unique en son espèce,
A été, à grands frais, équipé de cinquante
Gueules, on ne peut plus goulues et dégoûtantes.
Ici commence alors le Tartare très sombre
Et dont l'obscurité, étrange phénomène,
S'étend dans le lointain jusqu'à perte de vue.
Cela pourtant s'explique bien : car, aux enfers,
Tout est très triste à voir, et, si tout est très noir,
C'est justement pour être encor plus triste à voir..
En conséquence, à leur entrée, toutes les ombres
Sont dotées d'un dispositif automatique
Qui permet la nyctalopie. Tel est l'avis
Qu'exprime dans sa Vie, Thérèse d'Avila,
Esprit très avisé, c'est un fait avéré,
Simone de Beauvoir l'ayant avalisé.
(Si Simone le dit, il faut qu'elle ait raison,
Car quelle autre raison de le dire aurait-elle ?,
Elle qui ne croit rien de ce que croit la sainte,
Ce qui prouve fort bien qu'elle a beaucoup de sens
Et que l'on doit la croire). En ces lieux j'ai pu voir
Tourner comme totons au fond d'un entonnoir
Les tontons de Pluton qui tétèrent la Terre,
Ces Titans tant têtus qui, dans l'antique temps,
Tentèrent d'attenter aux jours de Jupiter
Et, d'un coup de tonnerre atteints sur la terrine,
Tout droit et sans retard au Tartare atterrirent.
Et j'ai pu voir un grand chaudron où mijotaient
Et gigotaient deux zigotos homozygotes,
Très costauds mais toqués, les deux fils d'Aloé.
Ces olibrius olé olé, malgré
Les aléas et le holà de l'Aloé,
S'étant alcoolisés ainsi que des ilotes,
Complotèrent d'aller, escaladant l'Olympe,
A l'ample popotin du potentat Jupin
A la place du trône offrir un strapontin.
Et j'ai vu Salmonée salement malmené :
Ce paltoquet toqué, ce foutriquet foutraque,
Réclamait que les mecs l'acclamassent en masse,
Que les Grecs l'accablassent de salamalecs,
Le caressassent et sans cesse l'encensassent;
Cet insane connard voulait qu'on lui accorde
Les honneurs réservés aux dieux dûment divins;
Ce gros couillon, tiré par quatre canassons,
Et brandissant de suédoises allumettes,
Voulait de Jupiter imiter les éclairs
Cet inepte benêt prétendait contrefaire
Le fracas du tonnerre en faisant trottiner
Ses bourrins éreintés sur des rails en airain.
Cette turlupinade à Jupiter déplut :
Potentat peu patient autant qu'omnipotent,
Sur la gueule à ce dingue il largua un gadin;
Aussi valdingua-t-il en plein dans la gadoue.
Et j'ai vu Tithyos qui téta de la terre
Les antiques tétons que tétèrent Téthys,
Thémis, Théia, tous les Titans, tutti quanti.
Sa carne couvre quatre hectares du Tartare;
Un condor monstrueux et oncirostre ronge
Son bedon rebondi où la bidoche abonde.
Dans sa tripaille, il fouille, il farfouille, il trifouille
Et il se dépatrouille au milieu des entrailles
Pour faire sa tambouille en quête de mangeaille.
Dans son poitrail, il taille, il entaille, il retaille,
Cherchant sa boustifaille et sans trêve il ripaille.
Avec son jejunum, nuit et jour, il déjeune
Et son duodénum consomme in aeternum.
Est-ce la peine que je parle des Lapithes,
L'un rouleur éternel d'un gadin sardonique,
Et l'autre utilisé comme ventilateur ?
Quant au pauvre Thésée, il n'est guère à son aise,
Souffrant cruellement d'une crampe au croupion;
Pour avoir trop couru, sans cesse il reste assis,
Le cul talé in saecula saeculorum.
Mais le plus malheureux de tous, c'est Phlegyas :
Avec rage il se mord les doigts de la main droite
D'être mort sans avoir fait son signe de croix,
Et, de la gauche, il écrit indéfiniment :
« Je dois me rappeler qu'avec l'Être suprême
Il convient d'être amène et de lui dire amen. »

.............................................* * *

Ah ! qu'énée a de peine à s'y faire aux enfers !

Là s'ouvre le chemin qui va, dans le Tartare,
Aux flots de l'Achéron, gouffre affreux agité
De tourbillons aux clapotis patibulaires,
Et qui, dans le Cocyte, avec d'ignobles bulles,
De lugubres glouglous, dégueule sa gadoue.
Un répugnant passeur, d'une crasse exécrable,
D'une indicible hideur et d'une odeur hircine,
Charon, est le gardien de cette flotte infecte.
Une barbe pouilleuse à son menton pendouille.
Ses yeux fixes flamboient. Retenue par un nœud
De ses épaules tombe une défroque informe.
Ce sagouin dégoûtant, avec sa grande gaffe
Et son vieux cacatois de couleur caca d'oie,
Trimballant les macchabs, dirige sa barcasse.
Tout décati ainsi qu'une antique catin,
Il n'en reste pas moins, étant dieu, fort costaud.
Vers ces rives se rue une vraie pétaudière
De dames et de quidams, des dondons redondantes,
De frêles freluquets, de tendres pucelettes,
Des corps dûment défunts de héros magnanimes.
C'est un galop de galapiats et de donzelles,
Une poussée de vieux poussahs et de pouffiasses.
Et ça pullule, et ça pullule, et ça pullule
A tire-larigot, tout ainsi que pustules
Pullulent sur le dos des palustres crapauds.
Ils se tiennent debout et tendent leurs battoirs,
Couinant à qui mieux mieux pour passer les premiers.
Mais la carogne de Charon case ceux-ci, case ceux-là
Dans sa barcasse, et, quant aux autres,
Dare-dare le vieux bourru les rabrouant
Les boute loin du bord avec force bourrades.
C'est pourquoi contemplant étonné et ému
Cette foule en désordre : « Eh ! dis donc, toi, la vierge,
Qu'il dit alors l'Enée, pourquoi qu'y courent tous
Vers la flotte ? Mais, par Hercule, que postulent
Ces pistolets ? Peut-on savoir comment s'opère
La sélection, et en vertu de quels critères
Les uns sont embarqués, les autres rembarrés ? »
La bonzesse croulant sous le poids des années
Lui répondit : « O toi qu'Anchise procréa,
Rejeton garanti d'origine divine,
Du Cocyte tu vois les croupissantes ondes
Et les paludéennes étendues du Styx
Sur les aquatiques molécules duquel
Les dieux n'oseraient faire un serment fallacieux.
Tu vois, de ce côté, fourmiller par milliers
La foule des défunts privés de funérailles.
Pour eux, point de cercueils et point de croque-morts !
Quand aux nénies, nenni ! L'eau bénite ? bernique !
Ce vieux nocher ronchon se dénomme Charon
Et tous ceux qu'il trimballe ont leur pierre tombale.
Car il n'est pas permis de transporter les morts
Outre l'onde enrouée et les rives horribles
Avant qu'en un tombeau leurs tibias ne reposent.
Aussi les âmes qui n'ont point de concession,
Sont condamnées à traînasser cent ans durant
Et s'en vont voletant le long de ces rivages.
C'est alors seulement que, reçues dans la barque
Elles voient à leur tour la gadoue tant guignée ».
D'Anchise le fiston retient ses ripatons.
L'Enée tout consterné consulte se neurones;
Sur cet inique sort dedans son cœur il couine.

........................................D'après Virgile, Enéide, VI, 295 sq.

 

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