Assez décodé !
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- Jupiter : Quelle nuit divine !
- Alcmène : Tu es faible, ce matin, dans tes épithètes, chéri.
- Jupiter : Je dis divine !
- Alcmène : Que tu dises un repas divin, une pièce de bœuf divine, soit, tu n'es pas forcé d'avoir sans cesse de l'invention. Mais, pour cette nuit, tu aurais pu trouver mieux.
- Jupiter : Qu'aurais-je pu trouver de mieux ?
- Alcmène : A peu près tous les adjectifs, à part ton mot « divin », vraiment hors d'usage. Le mot « parfait », le mot « charmant ». Le mot « agréable » surtout, qui dit bien des choses de cet ordre : quelle nuit agréable !
- Jupiter : Alors la plus agréable de toutes nos nuits, n 'est-ce pas, de beaucoup ?
- Alcmène : C'est à savoir.
- Jupiter : Comment, c'est à savoir ?
- Alcmène : As-tu oublié, cher mari, notre nuit de noces, le faible fardeau que j'étais dans tes bras, et cette trouvaille que nous fîmes de nos deux cœurs au milieu des ténèbres qui nous enveloppaient pour la première fois ensemble dans leur ombre ? Voilà notre plus belle nuit.
- Jupiter : Notre plus belle nuit, soit. Mais la plus agréable, c'est bien celle-ci.
- Alcmène : Crois-tu ? Et la nuit où un grand incendie se déclara dans Thèbes, d'où tu revins dans l'aurore, doré par elle, et tout chaud comme un pain. Voilà notre nuit la plus agréable, et pas une autre !
- Jupiter : Alors, la plus étonnante, si tu veux ?
- Alcmène : Pourquoi étonnante ? Oui, celle d'avant-hier, quand tu sauvas de la mer cet enfant que le courant déportait, et que tu revins, luisant de varech et de lune, tout salé par les dieux et me sauvant toute la nuit à bras-le-corps dans ton sommeil… Cela était assez étonnant !… Non, si je voulais donner un adjectif à cette nuit, mon chéri, je dirais qu'elle fut conjugale. Il y avait en elle une sécurité qui m'égayait. Jamais je n'avais été aussi certaine de te retrouver au matin bien rose, bien vivant, avide de ton petit déjeuner et il me manquait cette appréhension divine, que je ressens pourtant toutes les fois, de te voir à chaque minute mourir dans mes bras…
- Jupiter : Je vois que les femmes aussi emploient le mot « divine » ?
- Alcmène : Après le mot « appréhension », toujours.

...........................................................Un silence.

 

............Giraudoux, Amphitryon 38, acte II , scène 2 [1]


De la grande discussion au saut du lit entre Alcmène et Jupiter, à la scène 2 de l'acte II d'Amphitryon 38, on retient surtout d'ordinaire ce qu'Alcmène dit de la mort afin d'expliquer à Jupiter pourquoi elle refuserait de devenir immortelle. Et, en effet, cette page où apparaît toute la profondeur du fossé qui sépare Alcmène et Jupiter, l'être humain qui assume pleinement sa condition et le maître des dieux, constitue incontestablement le sommet de la scène. Aussi a-t-elle été plus d'une fois commentée [2]. Mais, si la scène 2 de l'acte II nous offre avec cette page un des moments les plus graves de la pièce, et peut-être même le plus grave, bien que l'humour y conserve ses droits, elle nous en offre aussi un des moments les plus plaisants, et peut-être même le plus plaisant. Car rien n'est plus divertissant que de deviner le dépit de Jupiter, lorsque, s'exclamant, avec une conviction qu'il croit pleinement partagée : « Quelle nuit divine! », il s'entend répondre par Alcmène que la nuit qu'elle vient de passer ne lui a en aucune façon paru divine et que c'est même, depuis qu'elle est mariée, la première fois que pareille chose lui arrive.
Le dieu a déjà subi une légère déconvenue, la veille au soir, devant le balcon d'Alcmène, lorsque, sous les traits d'Amphitryon censé être revenu de l'armée en secret, il s'était présenté à elle comme son « amant » [3]. Mais Alcmène, croyant bien entendu que son mari voulait plaisanter, s'était obstinément refusée à lui ouvrir sa porte tant qu'il n'aurait pas reconnu être son époux, et Jupiter avait dû finalement céder: « Il faut bien me résigner à le dire. Je suis ton époux » [4]. Mais il comptait bien que la nuit lui permettrait d'effacer ce petit échec et qu'au lit l'amant divin saurait bien faire oublier le mari mortel. Pourtant l'attitude et les propos d'Alcmène, le lendemain matin, vont bien vite lui apprendre non seulement que l'amant n'a pas fait oublier le mari, que le dieu n'a pas fait oublier l'homme, mais qu'au contraire l'amant n'a pas pleinement remplacé le mari ni le dieu égalé l'homme.
Nous sommes presque au début de l'acte II. La scène 1 est constituée par un monologue de Mercure. Chargé par Jupiter de prolonger la nuit sur le palais d'Amphitryon, il se dit que, le jour étant depuis longtemps levé sur tout le reste du pays, il est maintenant « l'heure de réveiller [son maître, car il déteste être pressé dans son départ, et sûrement il tiendra comme avec toutes ses amies, dans les propos de saut de lit, à révéler à Alcmène qu'il est Jupiter pour jouir de sa surprise et de sa fierté » [5]. Mercure ordonne donc : « Vas-y, soleil ! » [6] et la scène, jusque-là dans l'obscurité [7], s'éclaire brusquement, faisant apparaître la chambre d 'Alcmène que l'on voit « déjà debout » tandis que « Jupiter en Amphitryon [est] étendu sur la couche et dormant » [8].
Cette indication n'est pas gratuite. La promptitude avec laquelle Alcmène, pressée d'aller vaquer à ses tâches domestiques, quitte le lit conjugal, montre bien qu'elle est à mille lieues de soupçonner qu'elle n'a pas couché avec son mari. C'est, bien sûr, une déconvenue pour Jupiter qui n'est certainement pas habitué à voir les mortelles avec qui il vient de passer la nuit, se lever précipitamment au matin, comme si elles avaient été tirées du sommeil par la sonnerie stridente d'un réveille-matin. Il ne doit guère être habitué, non plus, à être réveillé par ses maîtresses et à s'entendre dire : « Lève-toi, chéri. Le soleil est haut » [9]. Tels sont, en effet, les premiers mots d'Alcmène qui, à l'évidence, ne se doute aucunement qu'elle s'adresse a un dieu. Et elle refuse obstinément de revenir un moment dans ses bras, comme Jupiter le lui demande. Celui-ci alors « se redresse, contemple le paysage qui étincelle devant les fenêtres » [10] et s'exclame : « Quelle nuit divine! ».
Cette exclamation, outre qu'elle traduit évidemment l'extrême contentement de Jupiter, répond a deux intentions. Tout d'abord, le dieu, ayant dessein, comme Mercure nous l'a appris, de révéler à Alcmène qui il est, veut la préparer à cette révélation et le mot « divin » est destiné a commencer à la mettre sur la voie. De plus, et surtout sans doute, désappointé par l'attitude et les propos d 'Alcmène qui ne laissent en rien paraître ce que, croit-il, elle ne peut pas ne pas avoir éprouvé, il veut lui souffler le mot qu'il s'attendait à lui entendre dire spontanément en se réveillant, après s'être étirée sur le lit, lasse de plaisir et tout engourdie par la volupté.
La réplique d'Alcmène : « Tu es faible, ce matin, dans tes épithètes, chéri » est pour Jupiter tout à fait déroutante. En effet, Alcmène devrait, en bonne logique, ou bien, si, comme Jupiter n'en doute pas un instant, elle a goûté une volupté qu'on ne goûta jamais, approuver, avec quel enthousiasme ! le propos de Jupiter, ou bien, si, au contraire, elle a été un peu déçue, lui dire que l'épithète est peut-être excessive. D'autre part, en disant « ce matin », Alcmène montre bien qu'elle n'a aucunement le sentiment d'avoir vécu un moment tout a fait exceptionnel. A l'évidence, pour elle, la journée qui commence s'annonce comme devant être tout à fait ordinaire. Le « ce matin » d'Alcmène apprend, de plus, à Jupiter qu'Amphitryon a l'habitude, en se réveillant, de décerner une épithète à la nuit qu'il vient de passer avec Alcmène et que, d'ordinaire, il est mieux inspiré. Tout cela est bien vexant pour le dieu.
Ne pouvant comprendre comment Alcmène peut le trouver faible dans ses épithètes, alors qu'il a employé le terme le plus fort qu'il pouvait employer, et qui, d'ailleurs, se trouve être, en l'occurrence, d'une exactitude littérale, Jupiter se dit qu'elle a sans doute mal entendu et il répète, en détachant bien les syllabes : « Je dis divine ».
Mais Alcmène a bien entendu : « Que tu dises un repas divin, une pièce de bœuf divine, soit, tu n 'es pas force d'avoir sans cesse de l'invention. Mais, pour cette nuit, tu aurais pu trouver mieux ». C'est bien l'épithète « divine » qu'elle conteste et elle entreprend d'expliquer pourquoi. Elle lui reproche d'être galvaudée. On l'emploie si souvent à propos de tout et de rien, notamment pour la nourriture, qu'elle ne veut plus dire grand-chose. Cela arrive fréquemment aux mots à valeur superlative : à force d'être utilisés de façon hyperbolique, ils finissent par se dévaluer. On ne peut donc plus les employer dans les grandes circonstances, auxquelles ils sont pourtant destinés, mais seulement dans les circonstances banales et ordinaires auxquelles ils ne sont pas normalement destinés. Aussi, puisqu'il emploie volontiers le mot « divin » pour les plaisirs de la table, puisqu'il dit « un repas divin, une pièce de bœuf divine » [11], pour les plaisirs plus rares et plus intenses de la nuit, Amphitryon se doit-il de « trouver mieux », c'est-à-dire une épithète qui, en soi, sera sans doute plus faible, mais qui, n'étant pas aussi usée, sera finalement plus expressive et donc plus forte. Mais ce n'est la qu'une explication partielle. Car c'est seulement à la fin de notre passage que nous comprendrons tout à fait pourquoi Alcmène refuse d'appeler « divine » la nuit qu'elle vient de passer avec Jupiter.
Celui-ci doit être non seulement fort dérouté, mais aussi passablement choqué par les propos d'Alcmène. Il doit se dire que les humains font du mot « divin », qu'ils mettent, c'est le cas de le dire, à toutes les sauces, un usage bien irrévérencieux, pour ne pas dire sacrilège. Le spectateur le devine et s'en amuse. Il s'amuse aussi de la concession d'Alcmène : « Tu n'es pas forcé d'avoir sans cesse de l'invention ». Elle n'aurait évidemment pas dit cela, si elle avait su à qui elle s'adressait. Car, si les hommes ne sont certes ! pas forcés d'avoir sans cesse de l'invention, il en va tout autrement des dieux, et particulièrement du premier d'entre eux. Quand on s'appelle Jupiter, on ne peut pas se permettre de ne pas avoir sans cesse de l'invention.
« Qu'aurais-je pu trouver de mieux ? » s'étonne Jupiter, qui n'arrive pas à voir quelle épithète plus forte il aurait bien pu trouver. Et le début de la réponse d 'Alcmène ( « A peu près tous les adjectifs, à part ton mot divin, vraiment hors d 'usage » ) accroît encore sa perplexité. Il croyait bien avoir trouve l'adjectif le plus fort et le plus juste, celui qui, a tous égards, s'imposait absolument, et il s'entend dire que n'importe quel adjectif, ou presque, pourrait convenir, à l'exception de celui-là. Il ne peut que tomber des nues, tandis que le spectateur s'amuse d'entendre Alcmène user ironiquement de l'adjectif possessif (« ton mot divin »). Elle ne croit pas si bien dire. Elle ne peut pas savoir à quel point le mot « divin » appartient à celui a qui elle s'adresse [12].
Alcmène va alors proposer des exemples d'adjectifs, qui, selon elle, pourraient avantageusement remplacer le mot « divin »: « Le mot "parfait", le mot "charmant". Le mot "agréable" surtout, qui dit bien des choses de cet ordre ». Mais, au lieu d'être plus forts que « divin », ils sont tous les trois plus faibles et, qui plus est, ils sont de plus en plus faibles. Le mot « parfait » marque déjà un recul par rapport à « divin ». Il en reste pourtant assez proche, puisque la perfection, qui, comme chacun sait, n'est pas de ce monde, est l'apanage des dieux. Avec le mot « charmant », le recul est beaucoup plus grand, même si on lui rend, mais est-ce encore possible ? toute la force de son sens étymologique. Le mot cependant semble encore trop fort à Alcmène et elle s'arrête [13] au mot « agréable ». De « divin » à « agréable », en passant par « parfait » et « charmant », la chute est grande. Il y a lé un descrescendo fort divertissant, car on imagine aisément la surprise et surtout le désappointement croissant de Jupiter. Et la façon dont Alcmène justifie le choix d' « agréable », n'est guère faite pour le satisfaire. Ce mot, selon elle, « dit bien des choses de cet ordre ». Alcmène ne s'exprimerait pas de la sorte, si elle avait le sentiment d'avoir vécu un moment tout à fait unique et d'avoir ressenti quelque chose qu'elle n'avait encore jamais ressentie. L'expression « des choses de cet ordre » indique, au contraire, qu'elle a éprouvé des sensations certes fort agréables, mais, somme toute, bien connues. La formule a même quelque chose de restrictif : la réussite de la nuit passée avec Jupiter semble être restée de l'ordre du plaisir purement physique.
« Quelle nuit agréable ! » s'exclame alors Alcmène, comme pour éprouver à haute voix la justesse de l'adjectif. Cette exclamation, faisant écho a celle de Jupiter : « Quelle nuit divine ! » permet de mieux mesurer toute la distance qu'il y a de l'une à l'autre et de mieux apprécier ainsi la déception du dieu qui ne peut que constater combien ce qu'Alcmène consent enfin à dire de la nuit qu'elle vient de passer, est en-deçà de ce qu'il souhaitait lui entendre dire.
Sa réplique montre bien, d'ailleurs, que cette épithète lui paraît fort peu satisfaisante : « Alors, la plus agréable de toutes nos nuits, n'est-ce pas, de beaucoup ? » Le sens du « alors » est clair : s'il se résigne à remplacer « divin » par « agréable », c'est seulement parce qu'Alcmène ne lui a pas laissé le choix. Mais il va aussitôt essayer de compenser l'insuffisance de cet adjectif en invitant Alcmène à l'employer au superlatif et à reconnaître sans ambages qu'elle n'a jamais rien connu d'approchant. Il insiste lourdement (« de toutes nos nuits […] de beaucoup »). On le sent, malgré les déconvenues qu'il vient d'essuyer, il est encore très sûr de ses effets. Son « n'est-ce pas » est moins une interrogation qu'une anticipation de la réponse d'Alcmène. Il n 'en doute pas, il ne veut pas en douter, Alcmène ne saurait être d'un autre avis.
Aussi la réponse dubitative de celle-ci ( « C'est a savoir. ») va-t-elle le faire bondir : « Comment, c'est a savoir ? » Mais, bien sûr, il ne peut trop laisser voir à quel point il est étonné autant que mortifié. Et il va lui falloir écouter maintenant Alcmène célébrer sa nuit de noces : « As-tu oublié, cher mari, notre nuit de noces, le faible fardeau que j'étais dans tes bras, et cette trouvaille que nous fîmes de nos deux cœurs au milieu des ténèbres qui nous enveloppaient pour la première fois ensemble dans leur ombre ? voilà notre plus belle nuit ». Pour évoquer sa nuit de noces, Alcmène trouve tout naturellement des accents émus. La phrase se fait plus ample et le ton devient lyrique [14]. Si elle s'en souvient avec émotion, c'est bien sûr, parce que ce fut « la première fois » [15]; c'est aussi parce que ce ne fut pas seulement la rencontre de deux corps, mais celle de « deux cœurs » [16]. Aussi se rend-elle compte finalement, en repensant à cette nuit exceptionnelle, que le mot « agréable » est trop faible, même employé au superlatif, et trop restrictif. Elle le remplace donc par un mot plus fort et dont le sens est plus large, un mot qui dit plus que les seules « choses de cet ordre » qu'elle évoquait tout à l'heure : « Voilà notre plus belle nuit ».
On imagine aisément l'irritation de Jupiter. Quand il descend de l'Olympe pour venir se substituer au mari dans le lit d'une mortelle, ce n'est pas pour que celle-ci lui fasse ensuite un vibrant éloge de sa nuit de noces. Pour lui qui voulait tant faire oublier l'époux, la déconvenue est singulièrement cuisante. Pourtant, puisqu'il est censé être Amphitryon, il est bien obligé d'approuver Alcmène. Mais il le fait avec mauvaise grâce : « Notre plus belle nuit, soit ». Il ne pensait assurément pas, quand il a décidé de jouer le rôle d'Amphitryon, qu'il serait amené à dire que la plus belle nuit d'Alcmène a été sa nuit de noces et à donner ainsi la palme à son rival. Néanmoins, comme Alcmène a finalement substitué « belle » à « agréable », il va tenter une seconde fois de faire admettre à Alcmène que la nuit qu'elle vient de passer avec lui, a été sa nuit la plus agréable : « Mais la plus agréable, c'est bien celle-ci ». Le ton est certes ! encore très assuré, ou du moins il se veut tel (« c'est bien celle-ci »). Mais, cette fois-ci, Jupiter est tout de même plus modeste : il ne dit plus « de beaucoup ». Il semble être plus prudent aussi, puisqu'il ne demande plus, du moins explicitement, l'approbation d'Alcmène, comme tout à l'heure. Il serait sans doute prêt maintenant à se contenter d'un consentement tacite.
Mais il ne l'aura pas. Il va lui falloir, au contraire, entendre de nouveau Alcmène célébrer une des nuits qu'elle a passées avec son mari : « Crois-tu ? Et la nuit où un grand incendie se déclara dans Thèbes, d'ou tu revins dans l'aurore, doré par elle, et tout chaud comme un pain. Voilà notre nuit la plus agréable, et pas une autre ! » Notons-le, car c'est un surcroît d'humiliation pour Jupiter, il s'agit d'une nuit singulièrement écourtée, puisque Amphitryon n'est rentré que « dans l'aurore ». Elle a pourtant paru plus agréable à Alcmène que la nuit, au contraire, prolongée qu'elle a passée avec Jupiter. Si cette nuit si brève a été pour elle d'un si grand prix, c'est parce qu'Amphitryon revenait du grand incendie de Thèbes d'où il aurait pu ne pas revenir. A l'idée qu'ils auraient pu ne pas se revoir, leur étreinte avait été sans doute plus ardente que d'habitude. Après l'inquiétude de l'attente, Alcmène était sans doute exaltée par le sentiment, et même par la sensation (Amphitryon était « encore tout chaud »), du danger couru par son mari. Celui-ci, rentrant, au lever du jour, après avoir triomphé du feu, « doré » par l'aurore, et peut-être aussi un peu roussi par l'incendie, lui a fait l'effet d'être entouré d'une sorte de nimbe et doté d'un éclat quasi divin [17]. Cela, d'ailleurs, n'a pas empêché Alcmène, puisque Amphitryon était « doré » et « tout chaud » et qu'il rentrait à l'heure du petit déjeuner, de le comparer à « un pain ». Le rapprochement de ces deux impressions, apparemment très contrastées, n'a rien d'étonnant de la part d'Alcmène. Elle a, en effet, comme nous le verrons beaucoup mieux a la fin du passage, un sens du divin qui lui est propre, et qui est très particulier, pour ne pas dire qu'il est foncièrement impie.
La conclusion d'Alcmène (« Voilà notre nuit la plus agréable, et pas une autre ! ») étant sans appel, Jupiter, qui s'obstine à vouloir lui faire reconnaître qu'elle vient de passer une nuit tout à fait exceptionnelle, est obligé d'avoir recours à un nouvel adjectif : « Alors, la plus étonnante, si tu veux ? » Contrairement à Alcmène, le spectateur n'a aucune peine à deviner la raison de ce choix. Elle réside, bien sûr, au-delà du sens courant de ce mot, dans son sens étymologique. S'il y a quelqu'un dont la vocation est d' « étonner » , c'est bien Jupiter, puisqu'il est le dieu qui lance la foudre. C'est même, dans la mythologie, son caractère le plus spécifique, sa seule véritable spécialité. On le voit, Jupiter songe toujours à préparer son épiphanie. Mais, comme il a déjà été échaudé plusieurs fois, il se montre maintenant beaucoup plus prudent. Il devient presque timide (« si tu veux »). On sent bien que, cette fois, il n'est plus sûr du tout de l'approbation d'Alcmène.
A juste titre assurément, comme le montre aussitôt la réponse d'Alcmène : « Pourquoi étonnante ? » Cette fois-ci, elle ne comprend plus du tout. Elle ne dit pas: « Pourquoi la plus étonnante ? », mais : « Pourquoi étonnante ? » Ce n'est pas le superlatif qu'elle conteste, mais bien l'adjectif lui-même. Elle ne le trouve pas seulement excessif, comme « divin », et, de ce fait, insignifiant : elle le trouve totalement inadéquat. Si elle jugeait le mot « divin » emphatique et dévalué, elle voyait quand même bien pourquoi il avait été choisi [18]. Il n'en est pas de même pour le mot « étonnant » qui lui paraît tout a fait impropre. Jupiter, bien sûr, doit être terriblement mortifié de voir qu'Alcmène est tellement étonnée qu'il puisse trouver « étonnante » la nuit qu'ils viennent de passer ensemble.
Pour essayer de lui faire comprendre ce qu'est une nuit vraiment étonnante, Alcmène va chercher un exemple et elle ne va pas avoir besoin de chercher bien loin : « Oui, celle d 'avant-hier, quand tu sauvas de la mer cet enfant que le courant déportait, et que tu revins, luisant de varech et de lune, tout salé par les dieux et me sauvant toute la nuit à bras-le-corps dans ton sommeil… Cela était assez étonnant !… » Alcmène n'aurait pas pu trouver d'exemple plus proche, puisqu'il s'agit de la nuit « d'avant-hier », c'est-à-dire de la nuit précédant immédiatement celle qu'elle vient de passer avec Jupiter. Le rapprochement n'en est que plus piquant, et plus humiliant pour Jupiter. De plus, après avoir évoqué tout à l'heure sa nuit de noces, c'est-à-dire la première nuit qu'elle a passée avec Amphitryon, Alcmène évoque donc maintenant la dernière, la nuit de l'incendie de Thèbes, se situant bien évidemment entre les deux autres. De ce fait, avec ces trois exemples seulement, elle donne l'impression de couvrir toute l'histoire du couple et elle suggère ainsi que toutes les nuits qu'elle a passées avec Amphitryon, de la première à la dernière, ont plus compté pour elle que la nuit qu'elle vient de passer avec Jupiter. C'est d'ailleurs ce qu'elle ne va pas tarder à dire d'une manière tout a fait explicite.
Comme pour la nuit du grand incendie de Thèbes, le caractère exceptionnel de la dernière nuit passée avec Amphitryon est lié, pour Alcmène, à un danger couru par son mari. Il a arraché un enfant à la mer [19] et le sauvetage a dû être difficile, puisque Amphitryon, épuisé par l'effort, a, semble-t-il, dormi toute la nuit, en revivant en rêve la scène du sauvetage (« et me sauvant toute la nuit à bras-le-corps dans ton sommeil » ). Alcmène, qu'Amphitryon serrait dans ses bras, comme si elle avait été l'enfant qu'il avait arraché à la mer, n'a pas dû, quant à elle, dormir beaucoup. Toujours est-il, et c'est bien vexant pour le dieu, qu'Amphitryon endormi a fait une plus grande impression sur Alcmène que Jupiter bien éveillé et en pleine activité. Car il n'a dû, lui, s'endormir qu 'au petit matin : quand il vient partager la couche d'une mortelle, ce n'est assurément pas pour passer la nuit à dormir. Comme la nuit de l'incendie de Thèbes, Amphitryon « luisant de varech et de lune », a semble a Alcmène dote d 'un éclat un peu irréel et comme surnatureI [20]. Et, cette fois-ci, l'impression qu'Amphitryon était marqué d'une empreinte divine est tout à fait explicite, puisque Alcmène dit qu'il était « tout salé par les dieux » [21]. C'est parce qu'Amphitryon a frôlé la mort, qu'Alcmène a le sentiment qu'il a frôlé les dieux. Si, en couchant avec Jupiter, elle n'a aucunement eu l'impression de coucher avec un dieu, en revanche, en couchant avec son mari, la nuit précédente, elle a eu l'impression, sinon de coucher avec un dieu, du moins de coucher avec quelqu'un qui avait été en contact avec les dieux. On le sent, comme la nuit de ses noces ou celle du grand incendie de Thèbes, la nuit du sauvetage de l'enfant a profondément marqué Alcmène et elle s'en souvient avec émotion : « Cela etait assez étonnant !… » L'allure et le rythme de la phrase traduisent d 'ailleurs cette émotion [22].
Après un court instant de silence, indiqué par les points de suspension, Alcmène s'arrache au souvenir de cette nuit si étonnante, et, constatant que, décidément, celui qu'elle croit être son mari, est aujourd'hui tout a fait incapable de trouver l'épithète qui convient à la nuit qu'ils viennent de passer ensemble, elle se décide à lui dire quel est, selon elle, le seul adjectif qui convienne vraiment: « Non, si je voulais donner un adjectif à cette nuit, mon chéri, je dirais qu'elle fut conjugale ». Le mot est évidemment fort plaisant. Il l'est d'abord par rapport à la situation. Alcmène ne sait pas, mais le spectateur le sait, que cette nuit qu'elle juge « conjugale » - et la suite de ses propos montrera que c'est, pour elle, sa première nuit « conjugale » est, en fait, et ce sera la seule, sa première nuit extra-conjugale. Il l'est aussi et surtout, bien sûr, par rapport a Jupiter. Pour lui, qui s'était tant promis de faire oublier le mari, aucun autre adjectif n'aurait sans doute pu le mortifier davantage. Alcmène aurait deviné qui il était et elle aurait voulu se moquer de lui, qu'elle ne s'y serait pas prise autrement. A tel point qu'on peut se demander si l'auteur, qui, lui, est évidemment très bien placé pour savoir qui est, en réalité, le pseudo-Amphitryon, ne s 'est pas ici substitué à son personnage. Car, si l'on comprend fort bien pourquoi Giraudoux tenait à ce qu'Alcmène employât ici ce mot, on comprend moins bien qu'elle ait accepté de le faire. Il est, en effet, un peu étonnant d'entendre Alcmène, qui célèbre avec tant de conviction « l'amour conjugal » [23], employer cet adjectif dans un sens dépréciatif ou, à tout le moins, restrictif. Mais, reconnaissons-le, on n 'y pense guère à la représentation ou à la première lecture.
Alcmène va ensuite expliquer au pseudo-Amphitryon dont on doit lire sur le visage la surprise et l'irritation, ce qu'est pour elle, une nuit « conjugale »: « Il y avait en elle une sécurité qui m 'égayait ». On le voit, ce n'est pas un hasard si les deux nuits qui, pour Alcmène, ont le plus compté, avec sa nuit de noces, sont deux nuits où Amphitryon a affronté le danger et risqué sa vie. C'est, au contraire, à cause de sa « sécurité » que la nuit qu'elle vient de passer avec Jupiter, lui a paru si peu « étonnante ». On devine que cette explication n'est guère faite pour plaire à Jupiter. Le dieu du tonnerre et des éclairs, le dieu qui, d'un froncement de sourcil, ébranle tout l'univers, est assurément habitué à inspirer aux mortels d'autres sentiments que celui de la sécurité. Et, en particulier, ce n'est certainement pas l'impression qu'il souhaite laisser à ses amantes. Il souhaite, au contraire, les troubler, les bouleverser, comme elles ne l'ont jamais été, et déchaîner en elles les transports les plus frénétiques de la passion la plus volcanique. Et Alcmène aggrave encore son cas en précisant que cette sécurité l' « égayait ». On sent qu'elle a regardé Jupiter prendre son plaisir avec une sorte de détachement ironique. Ce serait vexant pour n'importe quel amant. Ça l'est encore beaucoup plus pour cet amant si suprêmement imbu de lui-même qu'est le maître des dieux. A l'évidence, ce n'est pas dans l'intention de l' « égayer » qu'entre toutes les mortelles, Jupiter en choisit une pour venir honorer sa couche.
Ce sentiment de « sécurité », Alcmène entreprend alors de l'analyser : « Jamais je n'avais été aussi certaine de te retrouver au matin, bien rose, bien vivant, avide de ton petit déjeuner ». Une fois de plus, pour le spectateur qui sait à qui elle s'adresse, les propos d 'Alcmène sont tout a fait plaisants. La certitude qu'elle avait de retrouver « au matin » son Amphitryon de tous les jours, était, en l'occurrence, singulièrement mal fondée. A l'évidence, elle était infiniment éloignée de soupçonner qu'elle avait couché avec un dieu, c'est-à-dire avec un être susceptible, à chaque seconde, de disparaître sans laisser de traces ou de revêtir subitement les formes les plus imprévisibles, avec un dieu qui, de plus, est le grand spécialiste de la métamorphose et qui se plaît à la pratiquer d'une manière systématique avec ses amantes, se présentant à elles sous les aspects les plus divers : pluie ou nuée d'or, aigle, cygne, colombe, taureau, et parfois, comme c'est justement le cas, sous les traits d'un homme. Le spectateur sait, lui, que Jupiter avait précisément l'intention d'abandonner « au matin » l'apparence d'Amphitryon et de se révéler à Alcmène dans toute sa majesté de maître des dieux au milieu du tonnerre et des éclairs [24].
Rien de moins divin, assurément, que cet être « bien rose, bien vivant, avide de [s]on petit déjeuner », évoqué par Alcmène. Il est, au contraire, très humain et même très animal. Le rose, c'est la couleur de la chair irriguée par le sang. ætre « bien rose », c'est, par excellence, le propre du bébé, quand il est de race blanche, et du cochon, quand il est propre [25]. Ce n'est pas « bien rose », comme une tranche de jambon, que Jupiter comptait apparaître « au matin », mais dans sa gloire, environné et rayonnant de cette lumière éclatante et dorée qui est, dans la mythologie antique comme dans la mythologie chrétienne, le propre des apparitions divines. Mais, si Alcmène est donc totalement incapable d'imaginer que le pseudo-Amphitryon avec qui elle vient de passer la nuit, puis se rayonner d'un éclat divin, en revanche, nous l'avons vu, cet éclat divin, elle a cru, a deux reprises (la nuit de l'incendie de Thèbes et la nuit du sauvetage de l'enfant), percevoir sur la personne du véritable Amphitryon quelque chose qui y ressemblait un peu. Cette image d 'un être « bien rose » s'oppose donc a la fois a celle de Jupiter lorsqu'il se laisse voir dans toute sa majesté de maître des dieux et à celles d'un Amphitryon qui semble parfois revêtu d'un éclat un peu mystérieux et quasi surnaturel.
Les deux autres notations (« bien vivant, avide de ton petit déjeuner ») complètent la première et produisent le même effet comique. Il faut être mortel pour pouvoir être « bien vivant ». Aussi ne dit-on jamais d'un dieu qu'il est « bien vivant » et, bien sûr, on ne le lui dit jamais à lui-même. C'est assurément la première fois qu'on fait à Jupiter un pareil compliment. On n'imagine pas davantage un dieu « avide de[s]on petit déjeuner ». Le petit déjeuner est une réalité typiquement humaine. Certes, les dieux antiques aiment à festoyer et ils organisent volontiers de longs banquets qui durent souvent toute la nuit et où le nectar coule a flot et l'ambroisie surabonde. Mais, pas plus qu'ils ne prennent de thé à cinq heures, les dieux ne prennent de petit déjeuner. C'est qu'ils n'ont pas besoin de calories ni de stimulant pour se mettre en train au début de la journée. Et, même quand ils se mettent a table, les dieux n'ont jamais faim. En voyant, au contraire, de quelle façon valeureuse se comportait le pseudo-Amphitryon, Alcmène se disait, un peu goguenarde : « Quel appétit il va avoir demain matin ! » Et là encore, cet être qui dissimule si peu son appétit, plutôt qu'a un dieu, nous ferait penser à un bébé ou à un cochon. Rien ne rend plus euphorique, en effet, que de voir un beau bébé bien goulu engloutir à toute vitesse le contenu de son biberon en faisant beaucoup de petits bruits et de bulles. Quant au cochon, aucun autre être, sans doute, ne manifeste son appétit d'une manière aussi ingénue et aussi convaincante.
Décidément, cette nuit, qui aurait du être ia grande aventure de sa vie, Alcmène ne l'a en aucune façon vécue comme une aventure. Et elle en est même tout étonnée, car, depuis qu'elle est mariée, c'est bien la première fois que cela lui arrive, ainsi qu'elle va le dire au pseudo-Amphitryon pour achever de lui expliquer en quoi leur nuit lui a paru « conjugale »: « et il me manquait cette appréhension divine, que je ressens pourtant toutes les fois, de te voir à chaque minute mourir dans mes bras ». Pour Jupiter, c'est évidemment le coup de grâce. Non seulement Alcmène ne s'est pas sentie comblée, alors qu'elle aurait du l'être autant qu'on peut l'être, et même un peu plus, mais il lui a manqué quelque chose et quelque chose qui, avec Amphitryon, ne lui manque jamais. Cette fois-ci, en effet, Alcmène ne se contente plus d'opposer à la nuit qu'elle vient de passer avec Jupiter, quelques nuits particulièrement marquantes passées avec Amphitryon, comme leur nuit de noces, la nuit de l'incendie de Thèbes et celle du sauvetage de l'enfant. Ce sont toutes les nuits passées avec Amphitryon, sans exception ( « toutes les fois »), qu'elle met implicitement au-dessus de celle passée avec Jupiter. La défaite du dieu est maintenant totale et sans appel. Le plus piquant, c'est que lui, qui voulait tant faire dire a Alcmène qu'elle venait de passer une nuit telle qu'elle n'en avait encore jamais connue de semblable, à force d'insister, il a bien réussi à le lui faire dire, mais pas du tout de la façon qu'il souhaitait. Si Alcmène a, en effet, le sentiment qu'elle vient de passer une nuit qui n'était pas comme les autres, ce n'est pas parce qu'elle a éprouvé quelque chose qu'elle n'avait encore jamais éprouvée : c'est, au contraire, parce qu'elle n'a pas éprouvé quelque chose que jusque-la elle avait toujours éprouvée. Grâce a Jupiter, Alcmène a bien passé une nuit exceptionnelle, non pas parce qu'elle avait quelque chose de plus que les autres, mais parce qu'elle avait quelque chose de moins.
Ce quelque chose qui, pour la première fois, a manqué a Alcmène, c'est une « appréhension ». C'est déjà assez surprenant, puisque l'appréhension est un sentiment que d'ordinaire on ne regrette guère, lorsqu'on a eu l'occasion de l'éprouver. Mais Jupiter va être encore beaucoup plus surpris en entendant Alcmène qualifier cette appréhension de « divine », alors qu'elle avait dit que ce mot etait « vraiment hors d'usage ». Ainsi donc toutes les nuits qu'Alcmène a passées avec Amphitryon, ont eu, a ses yeux, quelque chose de « divin ». Et Jupiter, qui voulait tant lui faire dire qu'elle venait de passer une nuit « divine », s'entend dire finalement par Alcmène que, depuis qu'elle est mariée, c'est la première nuit qui ne lui a pas paru « divine ». De plus en plus, on croirait qu'Alcmène a percé a jour le pseudo-Amphitryon et qu'elle se moque de lui.
A l'évidence, le mot « divin » n 'est pas, pour Alcmène, aussi « hors d'usage » qu'elle le disait tout a l'heure. Peut-être même ne l'a-t-il alors agacée que parce que, pour la première fois justement, elle n'avait rien éprouvé qui en justifiât l'emploi. Peut-être même l'aurait-elle approuvé, un autre matin, si Amphitryon l'avait employé de la même façon. Peut-être l'a-t-il, d'ailleurs, déjà employé ainsi, peut-être l'a-t-il souvent employé, peut-être même l'emploie-t-il tous les matins, sans qu'elle songe à le trouver « faible dans[s ]es épithètes » . Peut-être enfin n'aurait-elle jamais décrété que le mot « divin » était « vraiment hors d'usage » , si un dieu n'en avait fait usage. Car, sans le savoir, Alcmène continue à cultiver le paradoxe. Non contente de dire de la première nuit où elle a couche avec un autre homme que son mari, que c'est sa première nuit « conjugale », voilà qu'elle dit de la première nuit où elle a couche avec un dieu, que c'est la première nuit où elle n'a rien senti de « divin ». Et le spectateur s'en amuse d'autant plus qu'il devine aisément que Jupiter, lui, doit être exaspéré.
Mais ce dernier paradoxe trouve son explication, et c'est en même temps la clef de tout le passage, dans le sens très particulier et tout a fait paradoxal qu'Alcmène donne au mot « divin ». Ce qu 'il y a, pour elle, de « divin » dans ses étreintes avec Amphitryon, c'est le sentiment incessant qu'il peut mourir d'une minute à l'autre (« à chaque instant »). Ce qu'elle a éprouvé à un degré particulièrement fort les nuits où Amphitryon a effectivement risqué sa vie, comme la nuit de l'incendie de Thèbes et la nuit du sauvetage de l'enfant, Alcmène l'éprouve donc, plus faiblement, mais pourtant nettement, « toutes les fois ». Elle dira tout à l'heure que la mort « est l'enjeu de la vie » [26] et qu'on ne peut accepter pleinement celle-ci sans accepter aussi celle-là. Mais, pour elle, on ne peut même apprécier vraiment la seconde qu'en pensant a la première. La mort ne fait pas seulement partie de la vie parce qu'elle en est le terme inévitable : en la rendant précaire, elle lui donne tout son prix, et les instants où l'on vit le plus intensément, les plaisirs que l'on goûte le plus profondément, nous deviendraient sans doute assez indifférents, si nous ne savions pas qu'ils sont éphémères. Alcmène dira un peu plus loin: « La beauté de la terre se crée elle-même à chaque minute. Ce qu'il y a de prodigieux en elle, c'est qu'elle est éphémère » [27]. Ainsi, bien loin que le mot « divin » lui paraisse « vraiment hors d 'usage », Alcmène serait peut-être disposée à l'accepter pour tout ce qui est éphémère. Si l'on peut dire, selon elle, « un repas divin, une pièce de bœuf divine », ce n'est peut-être pas seulement parce que, s'agissant de plaisirs, somme toute, secondaires, on n'est « pas forcé d'avoir sans cesse de l'invention », mais aussi parce qu'ils sont éphémères et donc que le mot « divin », bien qu'emphatique et dévalué, n'est pas, pour eux, vraiment impropre.
Dans l'usage très paradoxal qu'en fait Alcmène, il n'est vraiment impropre que pour les dieux, parce qu'eux seuls sont immortels. Jupiter aurait souhaité qu'Alcmène se rendît compte qu'elle avait passé la nuit avec un être extraordinaire, il aurait voulu qu'elle devinât, au moins confusément, qu'elle avait partagé son lit avec un dieu. Or, d'une certaine façon, c'est bien ce qui s'est produit. Elle a senti, en effet, que celui avec qui elle couchait, ne pouvait pas mourir. Mais c'est justement pour cela que sa nuit ne lui a pas paru « divine ». Cette immortalité qu'elle a subodorée, Alcmène l'a ressentie comme une déficience. Loin d'avoir eu l'impression d'être en présence d'un être supérieur à l'homme, d'un être parfait, elle a eu obscurément le sentiment étrange que le pseudo-Amphitryon n'était pas pleinement un homme. C'est qu'Alcmène n'a aucunement le sens du sacré. Elle est impie de la manière la plus totale et la plus ingénue : il n 'y a rien, pour elle, au-dessus de l'homme. La défaite de Jupiter prend ainsi une dimension nouvelle. Elle n 'est pas seulement celle de l'amant vaincu par le mari : elle est aussi, elle est surtout celle du dieu vaincu par l'homme. Certes Amphitryon n'est pas n 'importe quel mari. Mais, si Jupiter n 'a pas fait oublier Amphitryon, ce n'est pas seulement parce qu'il n 'est pas facile à un amant de faire oublier un tel mari, c'est aussi et d'abord parce qu'un dieu ne saurait, du moins aux yeux d'Alcmène, faire oublier un homme.
Jupiter, et on le comprend, abandonne maintenant la partie. Il ne songe plus du tout à vanter ses exploits nocturnes. Il va seulement essayer, pour mettre un peu de baume sur son amour-propre blessé, de prendre une petite revanche sur Alcmène, en lui faisant remarquer que, comme toutes les femmes, elle est inconséquente, puisqu'elle vient de se servir d'un mot qu'elle avait déclaré « vraiment hors d'usage »: « Je vois que les femmes aussi emploient le mot divine ? » En ce faisant, il obéit aussi à la sollicitation de l'auteur qui lui a demande de lui rendre un petit service. Connaissant bien son métier de dramaturge, il s'est dit, non sans raisons, que certains spectateurs pourraient bien ne pas remarquer ce mot « divine », même si, comme il se doit, l'actrice qui joue Alcmène, prend soin de le souligner. Grâce à la réplique de Jupiter, le retour du mot qui est le pivot de tout le passage, ne risque plus de passer inaperçu.
« Après le mot appréhension, toujours », répond Alcmène. Ce n'est donc pas par inadvertance qu'elle a employé ce mot, bien qu'elle ait reproché à Jupiter de l'avoir employé. Au contraire, quitte à se voir reprocher à son tour de manquer d'invention, elle ne craint pas de l'associer « toujours » au mot « appréhension ». C'est que l'appréhension est le propre de l'homme. Les dieux, bien sûr, qui ne risquent rien et surtout pas de mourir, ignorent ce qu'est l'appréhension. Les animaux, eux, plus proches de l'homme que les dieux, connaissent bien la peur, mais non pourtant l'appréhension. Il n'appartient qu'à l'homme d'anticiper le malheur, la souffrance et la mort. Ce privilège, qui fait sa grandeur et sa dignité, est assurément une source inépuisable de tourments supplémentaires. Mais il lui permet aussi de s'élever au-dessus du bonheur purement physique que Jupiter a connu avec Alcmène et de goûter les joies éphémères de l'existence avec une intensité à laquelle les dieux ne sauraient atteindre.
En s'exclamant : « Quelle nuit divine ! », Jupiter voulait préparer Alcmène à la révélation qu'il a l'intention de lui faire. Le moins que l'on puisse dire, c'est qu'elle ne semble guère être dans les dispositions qui conviendraient pour l'entendre. Le peu de cas qu'elle fait des dieux, n'encourage pas Jupiter à lui dire qui il est. Il n'aura pas plus de succès dans la suite de leur discussion. Tous les propos d 'Alcmène ne feront que confirmer sa totale impiété et, malgré ses efforts, Jupiter sera obligé de la laisser partir sans avoir pu lui révéler qui il est, au grand étonnement de Mercure qui lui dit, au début de la scène suivante : « Que se passe-t-il, Jupiter ? Je m'attendais a vous voir sortir de cette chambre dans votre gloire, comme des autres chambres, et c'est Alcmène qui s'évade, vous sermonnant, et nullement troublée ? » [28]

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Cette page est certainement un des meilleurs échantillons de l'art de Giraudoux. Certes, la situation est tout à fait artificielle : on n'a jamais vu, du moins à ma connaissance, et l'on ne verra sans doute pas de sitôt, une femme coucher avec un dieu qu'elle croit être son mari dont il a pris l'apparence. Mais Giraudoux l'exploite avec une habileté remarquable en en tirant les paradoxes les plus piquants. Comment ne pas s'amuser d'entendre Alcmène qui, pour la première fois, n'a pas couche avec son mari, déclarer qu'à la réflexion, l'adjectif qui convient le mieux pour qualifier la nuit qu 'elle vient de passer, le seul qui convienne vraiment, est l'adjectif « conjugal » ? Comment ne pas s'amuser d'entendre Alcmène qui, pour la première fois, a couché avec un dieu, et, qui plus est, avec Jupiter, le primat des dieux antiques, dire au pseudo Amphitryon que, pour la première fois, elle n'a, dans ses bras, rien senti de divin, le piment divin qui lui a manqué étant l'appréhension de voir mourir son partenaire à qui, assurément, un tel accident ne risquait pas d'arriver.
Mais ce ne sont pas seulement les paradoxes involontaires d ' Alcmène qui rendent ses propos si plaisants. On s'amuse surtout en songeant a l'effet que ces propos doivent faire sur Jupiter. On le sent d'abord profondément déconcerté, quand Alcmène lui dit qu 'il est « faible dans [s]es épithètes » et qu'il aurait pu « trouver mieux ». On le devine ensuite fort dépité, quand elle lui propose de remplacer « divine » par « agréable ». On imagine après que son dépit tourne a la rage, quand elle évoque avec émotion sa nuit de noces, sa « plus belle nuit », et affirme que « la plus agréable » a été celle de l'incendie de Thèbes. On se dit enfin qu'il pourrait bien nous faire une crise de nerfs, quand, non contente de s'étonner qu'il puisse juger « étonnante » la nuit qu'ils viennent de passer ensemble, elle lui explique qu 'elle n 'a été que « conjugale » et qu'elle n'avait pas la saveur « divine » des autres nuits. Bien qu'elle ait eu le sentiment confus que le pseudo-Amphitryon ne pouvait pas mourir, Alcmène est évidemment à mille lieues de soupçonner qu'elle s'adresse au maître des dieux. Tout ce qu'elle dit montre qu'elle croit bien parler à son mari, à l'Amphitryon de tous les jours, à un Amphitryon qui, curieusement, lui paraît même plus ordinaire que les autres jours. Mais, en même temps, tout ce qu'elle dit est sans doute exactement ce qu'elle aurait dit, si, ayant deviné qui était le pseudo-Amphitryon, elle avait voulu rendre à Jupiter la monnaie de sa pièce et se jouer de lui. Tout à fait involontaire, l'ironie des paroles d'Alcmène n'en est que plus mortifiante pour le dieu, en même temps que plus divertissante pour le spectateur.
A la différence de Molière, Giraudoux nous amuse aux dépens de Jupiter. La modestie n'est d'ordinaire la qualité dominante ni des don Juans ni des dieux. Jupiter a la fatuité de l'un et de l'autre et l'un et l'autre sont bien maltraites par Alcmène. L'amant qui voulait tant éclipser le mari, n'a pas pu un seul instant faire oublier celui dont il avait pris l'apparence, comme lui-même, à la scène suivante l'avoue à Mercure qui l'interroge : « Que pensiez-vous ? - Que j'étais Amphitryon. C'est Alcmène qui avait remporté sur moi la victoire. Du coucher au réveil, je n'ai pu être avec elle un autre que son mari » [29]. Quant au dieu m'as-tu-vu qui guette le moment favorable pour révéler à Alcmène qui il est afin de « jouir de sa surprise et de sa fierté », il ne peut manquer de se dire que cela se présente bien mal. Si l'amant n'a pas égalé le mari, si, au contraire, Alcmène a eu confusément l'impression que son mari n'était pas tout à fait égal a lui-même, ce n'est pas seulement parce que le mari est Amphitryon, c'est aussi et peut-être surtout parce que l'amant est un dieu. En effet, s'il a manqué quelque chose à la nuit d'Alcmène, ce n'est certes pas parce que l'amant a été défaillant ou maladroit (les dieux sont a l'abri de ces défaillances et Jupiter est aussi expérimenté qu'on peut l'être), c'est parce que, n'étant pas mortel, il n'a pas pu lui inspirer cette impression de précarité qui seule lui paraît « divine ». Car ce n'est pas seulement à un homme, c'est à l'homme qu'Alcmène est profondément attachée. Trop attachée à un homme pour admettre des amants, elle est aussi trop attachée à l'homme pour faire une part aux dieux. L'impiété foncière d'Alcmène s'exprimera d'une manière plus directe dans la suite de la scène et Jupiter confiera tout à l'heure à Mercure : « Alcmène, la tendre Alcmène, possède une nature plus irréductible à nos lois que le roc. C'est elle le vrai Prométhée » [30].
Chez Giraudoux, si le sérieux est toujours teinté d'humour, la gaieté aussi est tempérée le plus souvent par une gravité secrète. C'est le cas de notre page. Certes, elle est avant tout plaisante, mais l'idée de la mort, qui rôdait depuis l'évocation du grand incendie de Thèbes et qui, a la fin, se montre en plein, lui confère une portée que le début du dialogue ne laissait pas présager. Les propos d'Alcmène annoncent la petite tirade sur la mort qu'elle prononcera tout à l'heure et ils s'inspirent de grands thèmes chers à Giraudoux : l'exaltation du couple et, au-delà, l'exaltation de la solidarité humaine fondée sur la conscience, qui fait sa grandeur, de la précarité de l'homme. On ne trouve donc pas seulement dans cette page tout l'esprit de Giraudoux : on y trouve aussi, en filigrane, sa « philosophie » et son irréligion souriante, mais résolue.

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NOTES :

[1] Giraudoux, Théâtre complet, bibl. de la Pléiade, pp.141-142. Toutes les références renverront à cette édition.

[2] Elle a été commentée notamment par MM. Roland Derche (Etudes de textes français, volume VI, Sedes, pp. 279-305 ), André Six (L'Information littéraire, janvier-fevrier 1969, pp. 47-50), Pierre BruneI, Louis Plazolles et Philippe Sellier (Le Commentaire composé, Nathan, 1973, pp.151-156).

[3] Acte I, scène 6.

[4] P.138. Il y a, dans cette scène, une étonnante inadvertance qu'à ma connaissance, on n'a pas relevée. Giraudoux fait dire, en effet, à Alcmène : « Si tu n'es pas celui dont je reconnais à la longueur et au son de ses pas s'il se rase ou s'habille, […] je ne t'ouvrirai pas » (p.137). Je veux bien admettre qu'Amphitryon ait une vitalité débordante et qu'il ait de la peine à tenir en place. J'ai pourtant quelque peine à imaginer qu'il se promène de long en large quand il se rase ou quand il s'habille.

[5] P.140.

[6] P.141.

[7] Rappelons l'indication scénique donnée au début de l'acte : « Obscurité complète. Mercure, seul, rayonnant, à demi étendu sur le devant de la scène » (p.140).

[8] Selon l'indication scénique donnée au début de la scène 2.

[9] P.141.

[10] Selon l'indication scénique qui précède notre extrait.

[11] On peut hésiter sur le sens de « Que tu dises », qui peut être l'équivalent de « Quand tu dis » ou de « Si tu disais ». Dans la première hypothèse, Alcmène ferait allusion au fait qu'Amphitryon a effectivement l'habitude de dire que tel ou tel mets est « divin ». Dans la seconde hypothèse, Alcmène, pour mieux se faire comprendre, ferait seulement une supposition, à titre d'exemple. La première hypothèse me paraît nettement préférable. Outre qu'elle est rendue tres vraisemblable par le fait qu'Alcmène se plait a faire allusion aux goûts, aux habitudes, voire aux petites manies de son mari, qu'elle semble connaître mieux que toute autre épouse, il est plaisant de deviner alors le léger dépit d'Alcmène qui est un peu choquée de voir qu'Amphitryon emploie pour la nuit qu'il a passée avec elle, l'épithète dont il a coutume de se servir pour apprécier « une pièce de bœuf », comme il est plaisant de penser que Jupiter, qui voudrait tant faire oublier le mari, s'est servi sans le savoir, d'un mot dont Amphitryon aime à user, voire dont il abuse. J'ajouterai enfin que, dans la seconde hypothèse, Alcmène aurait sans doute dit non pas: « Tu n'es pas forcé d'avoir sans cesse de l'invention », mais plutôt : « On n 'est pas forcé d'avoir sans cesse de l'invention ».

[12] Le spectateur s'amusera de même d'entendre Alcmène dire un peu plus loin « ton Jupiter » ( « Puisque ton Jupiter, à tort ou à raison, a créé la mort sur la terre, je me solidarise avec mon astre. » Voir p.146).

[13] Du moins provisoirement. Le « surtout » indique, bien sûr, que le mot « agréable » convient mieux que les précédents, mais il suggère aussi qu'il n'est encore qu'une approximation. Et, de fait, pour Alcmène, l'adjectif qui convient le mieux, elle le dira tout à l'heure, n'est pas « agréable », mais « conjugal ».

[14] Nous avons un rythme ternaire, puisqu'il y a trois groupes de compléments d'objet, et la phrase va en s'élargissant, puis que le deuxième groupe ( « le faible fardeau que j'étais dans tes bras » ) est deux fois plus long que le premier (« notre nuit de noces ») et que le troisième (« et cette trouvaille […] dans leur ombre ») est plus de trois fois plus long que le deuxième. La phrase est, de plus, tres eurythmique. Elle se termine notamment par un alexandrin: « pour la première fois ensemble dans leur ombre (12) ».

[15] L'expression « le faible fardeau que j'étais dans tes bras » suggère que, pour cette « première fois », Amphitryon a dû prendre Alcmène dans ses bras pour la porter sur le lit conjugal. Et elle se souvient d'avoir, en se sentant si « faible » dans ses bras, été impressionnée, bien sûr favorablement, par la force de son mari.

[16] A la différence de la nuit qu'elle vient de passer avec Jupiter, qui n'aura été que la rencontre de deux corps. On le sent déjà bien dans notre passage et on en aura la confirmation à la scène 5 de l'acte III, où Alcmène dira notamment à Jupiter : Tout mon corps se réjouit de cette heure où je vous ai connu, et toute mon âme en éprouve un malaise » (p.192).

[17] J'en suis conscient, on peut juger que cette interprétation force un peu le texte et lui fait dire plus qu'il ne dit vraiment. Mais la suite de notre passage me paraît la justifier a posteriori. De plus, lorsque Alcmène comprendra, à la scène 3 de l'acte V, que Jupiter a déjà couché avec elle et qu'elle lui demandera quand cela s'est produit, c'est à la nuit du grand incendie de Thèbes qu'elle pensera tout de suite : « Ce n'est pas vous qui êtes entre tout brûlant dans mon lit après le grand incendie de Thèbes ? » (p.191 ).

[18] Du moins en partie, puisqu'elle ne sait pas que celui qui lui parle, est un dieu.

[19] Ceci pose un petit problème. L'action se situe à Thèbes et Thèbes n'est pas au bord de la mer, même si, comme c'est souvent le cas en Grèce, elle n'en est pas très éloignée (la mer est à vingt-cinq kilomètres environ). Bien sûr, on peut faire toutes sortes de suppositions et imaginer, par exemple, qu'Amphitryon et Alcmène ont une résidence secondaire au bord de la mer et qu'après y avoir passé le week-end, ils sont rentrés la veille à Thèbes. Il est pourtant fort probable qu'il s'agit d'une petite inadvertance de Giraudoux ou d'une erreur : il croyait peut-être que Thèbes était au bord de la mer .

[20] Alcmène est très sensible aux couleurs et elle aime particulièrement les couleurs rares et un peu étranges. Un peu plus loin, elle demande au pseudo-Amphitryon si c'est Jupiter qui a créé les couleurs. Et, comme il lui répond : « Les sept couleurs de l'arc-en-ciel, c'est lui », elle précise : « Je parle du mordore, du pourpre, du vert lézard, mes préférées ? » (p.144).

[21] Le texte semble indiquer qu'Amphitryon était tellement épuisé par le sauvetage de l'enfant qu'en arrivant, il s'est tout de suite jeté sur le lit conjugal, sans s'être lavé et même sans s'être essuyé. C'est bien, en tout cas, ce que comprend Jupiter, puisque, à la scène 5 de l'acte III, lorsque Alcmène lui demande : « Ce n'est pas vous qui êtes entré tout brûlant dans mon lit après le grand incendie de Thèbes ? », il lui répond : « Ni tout mouillé, le soir où ton mari repêcha un enfant… » (p.191). Notons qu'Alcmène préfère avoir dans son lit un Amphitryon tout mouillé, sali par les algues et sentant la saumure, qu'un Jupiter qui est, bien sûr, d'une propreté impeccable.

[22] On retrouve d'ailleurs, à la fin de la phrase, un groupement ternaire : « luisant de varech et de lune, tout salé par les dieux, et me sauvant toute la nuit à bras-le-corps dans ton sommeil ». Et, là encore, la phrase va en s'élargissant, le troisième membre étant deux fois plus long que les précédents. Il est aussi très bien rythmé : « et me sauvant ( 4) toute la nuit ( 4) à bras-le-corps ( 4) dans ton sommeil (4) ».

[23] Rappelons ce que l' « impie » Alcmène a dit à Jupiter à la scène 6 de l'acte I : « Je me réjouis qu'il n'y ait pas dans l'Olympe un dieu de l'amour conjugal. Je me réjouis d'être une créature que les dieux n'ont pas prévue » (p.137).

[24] Pour effacer l'humiliation d'avoir été obligé de prendre l'apparence d'Amphitryon pour entrer dans le lit d'Alcmène, Jupiter envisageait aussi de s'unir à elle sous une autre forme, comme il le disait à Mercure à la scène 5 de l'acte I : « Je remplirai d'abord l'office d'Amphitryon, de mon mieux, mais, bientôt, par des questions habiles sur les fleurs, sur les animaux, sur les éléments, j'arriverai à savoir lequel hante son imagination, je prendrai sa forme… et serai ainsi aimé pour moi-même… » (p.133).

[25] Ce n'est guère la couleur, il est vrai, d'un méditerranéen comme Amphitryon, qui est brun ( « brun, tout brun, la pointe des seins abricot », dit Mercure, à la scène 1 de l'acte I, p.l18) et qui passe sa vie au grand air.

[26] P.146.

[27] P.143.

[28] P,149.

[29] P,149.

[30] P.150. A n'en pas douter, l'irréligion de Giraudoux se donne libre cours dans Amphitryon 38. S'il s'est sans doute inspiré de Kleist pour faire d'Alcmène le personnage central de sa pièce, son Alcmène à lui est bien différente de celle du dramaturge allemand qui, comme le dit avec quelque ironie M. Jacques Body, « déborde de pieuse ferveur à l'égard de Dieu » (Giraudoux et l'Allemagne, Didier 1975, p,313. Signalons une intéressante variante que cite Jacques Body à la même page et dans laquelle Alcmène disait à Amphitryon en parlant de Jupiter : « Jamais je ne l'ai appelé, Amphitryon. Quand j'avais a l'invoquer dans un cantique, je veillais à prononcer son nom d'une voix sans accent »). Si, sur ce point, l'Alcmène de Giraudoux ne doit rien à celle de Kleist, il se pourrait que Giraudoux se soit souvenu de l'Alcmène d'Henzen (voir, sur ce sujet, le petit livre de M. Jacques Voisine, Trois "Amphitryons" modernes, Minard 1961, notamment pp.49-50), Quoi qu'il en soit, c'est d'abord sa propre impiété que Giraudoux a prêtée à son personnage. Jean-Pierre Giraudoux déclare que son père « agnostique, portait à la religion un aimable respect » (Le Fils, Grasset 1967, p,64). Mais M. Jacques Robichez, qui cite ce témoignage, n'a manifestement pas été convaincu : « Ce respect, écrit-il, qui ne se manifeste guère au troisième acte d'Amphitryon, recouvrait, semble-t-il, une hostilité résolue » (Le Théâtre de Giraudoux, Sedes, 1976, p.240). Assurément, et il faut savoir gré à M. Jacques Robichez, qui nous donne là une preuve de plus de sa grande honnêteté intellectuelle, de n'avoir pas cédé à la tentation à laquelle cèdent si facilement les croyants, de voir dans tous les incroyants des croyants qui s'ignorent.

 

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