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SONNET (Pour votre chère morte, son ami) 2 novembre 1877

« Sur les bois oubliés quand passe l'hiver sombre
Tu te plains, ô captif solitaire du seuil,
Que ce sépulcre à deux qui fera notre orgueil
Hélas ! du manque seul des lourds bouquets s'encombre.

Sans écouter Minuit qui jeta son vain nombre,
Une veille t'exalte à ne pas fermer l'œil
Avant que dans les bras de l'ancien fauteuil
Le suprême tison n'ait éclairé mon Ombre.

Qui veut souvent avoir la Visite ne doit
Par trop de fleurs charger la pierre que mon doigt
Soulève avec l'ennui d'une force défunte.

Âme au si clair foyer tremblante de m'asseoir,
Pour revivre il suffit qu'à tes lèvres j'emprunte
Le souffle de mon nom murmuré tout un soir. »

........................................................... Mallarmé

Bien qu'il soit relativement peu connu, le sonnet « Sur les bois oubliés quand passe l'hiver sombre » [1] a fait l'objet, comme beaucoup de poèmes de Mallarmé, de commentaires nombreux et souvent divergents. Il a même suscité, dans la Revue des Sciences humaines, une brève mais assez vive querelle entre deux éminents spécialistes de la poésie du XIXe siècle, Léon Cellier et Jean-Bertrand Barrère [2]. Il me paraît inutile de faire une explication suivie d'un poème qu'on me permettra de juger bien médiocre et dont Mallarmé lui-même semble avoir été peu satisfait puisqu'il n'a pas cru devoir le retenir dans Les Poésies [3]. Mes remarques porteront donc presque exclusivement sur les vers controversés. Je pense, en effet, qu'à la différence de beaucoup d'autres poèmes de Mallarmé, celui-ci ne pose pas de véritable problème d'interprétation. Il me semble tout à fait possible, et même assez facile, de trancher, à chaque fois, entre les solutions opposées qui ont été proposées pour chacun des points litigieux et de donner à l'ensemble du texte un sens clair et cohérent. Encore faut-il, et ces deux conditions ne semblent pas avoir été remplies jusqu'ici, qu'on veuille bien lire le texte attentivement et qu'on consente à admettre (mais les exégètes de Mallarmé, à l'exception de Charles Chassé [4], s'y refusent généralement) que le poète s'exprime souvent, pour ne pas dire très souvent, avec une insigne maladresse. Ainsi donc, si ce texte ne me paraît pas présenter en lui-même beaucoup d'intérêt, il a le mérite de permettre de poser clairement le problème d'une éventuelle pluralité de sens et de répondre non moins clairement par la négative.

C'est aussi, à ceci près qu'il ne porte pas du tout le même jugement que moi sur ce sonnet, l'opinion de Léon Cellier. Au début de son article « "Sur les bois oubliés…" ou Mallarmé l'humain », il nous apprend qu'il s'est consacré « depuis deux ans à l'explication littérale des poésies de Mallarmé devant un auditoire d'étudiants », en s'astreignant « à rassembler pour chaque poème toutes les interprétations proposées par les commentateurs », cette méthode, « si fastidieuse qu'elle fût », étant, selon lui, « une condition sine qua non » pour essayer de résoudre le problème qu'il voulait examiner : « un poème de Mallarmé peut-il recevoir des interprétations différentes et également valables ? Offre-t-il "des sens multiples et superposés" » [5]. On devine tout de suite qu'à cette question si controversée, Léon Cellier, peu soucieux de suivre la mode, est fortement tenté d'apporter une réponse négative. Dans le cas contraire, en effet, on ne voit guère pourquoi il se serait senti tenu à essayer de rassembler toutes les interprétations qui ont été proposées pour un même poème. Il lui aurait suffi alors d'examiner deux ou trois interprétations différentes et de montrer qu'elles étaient également valables. Mais, s'il a assurément raison de penser qu'en rassemblant le plus grand nombre possible d'interprétations d'un même poème, il aura plus de chances de convaincre ses lecteurs que ce poème n'a été compris de façons différentes que parce qu'il a été parfois mal compris, il a tort d'affirmer qu'un examen exhaustif de toutes les interprétations proposées est « une condition sine qua non» pour pouvoir démontrer qu'un poème ne peut être compris que d'une seule façon. Cela reviendrait à admettre que la chose est impossible. Comment pouvoir être sûr, en effet, qu'on a bien réuni toutes les interprétations proposées ? Quand bien même on serait absolument sûr d'avoir rassemblé toutes les interprétations publiées, il faudrait aussi pouvoir prendre connaissance de toutes celles qui ne l'ont jamais été, de toutes celles que les professeurs ont proposées oralement à leurs élèves ou à leurs étudiants et de toutes celles qui ont pu venir à l'esprit de lecteurs isolés. Il faudrait enfin pouvoir lire dans le futur et connaître à l'avance toutes les interprétations que pourront élaborer les lecteurs et les commentateurs à venir. Au total, seul un esprit infini, qui serait capable d'embrasser par la pensée toutes les interprétations que l'imagination humaine est susceptible d'échafauder à partir d'un texte, pourrait alors dire si ce texte offre ou non des sens multiples et superposés.

Cette réserve faite, Léon Cellier parle d'or quand il dit, et il souligne la phrase, que « le désaccord des commentateurs n'est pas la preuve de cette superposition de sens » [6]. Avant d'envisager une superposition de sens, il convient assurément de vérifier qu'aucun commentateur n'a fait de contresens et qu'ils se sont tous acquittés correctement de leur tâche. A en croire Léon Cellier, ce ne serait qu'assez rarement le cas des commentateurs de Mallarmé : « La confrontation minutieuse que nous avons faite nous a persuadé […] du peu de crédit que méritent trop souvent ces commentateurs. Ni urbanité, ni indulgence ne sont de mise ici ; une recherche de ce genre exige que soient dénoncées en toute netteté les erreurs et les faiblesses » [7]. Ayant vivement dénoncé l'hypocrisie qui affadit et fausse trop souvent les débats universitaires [8], je ne puis que me réjouir quand un universitaire en renom s'exprime aussi librement sur ses confrères. Mais j'ai quelque peine à croire que les commentateurs de Mallarmé, dans leur ensemble, soient moins attentifs et moins intelligents que les autres. Ce n'est sans doute pas un hasard si les poèmes de Mallarmé suscitent si souvent des interprétations divergentes. Je serais fortement porté à penser que, dans son cas, le désaccord des commentateurs pourrait bien être imputable à l'auteur, autant et peut-être plus qu'aux commentateurs. Si ce désaccord n'est certes pas la preuve que Mallarmé a superposé des sens différents, il pourrait bien être la preuve, en revanche, qu'il s'est exprimé d'une manière singulièrement maladroite. Mais j'y reviendrai tout à l'heure. Quoi qu'il en soit, tous les commentateurs auraient intérêt à ne jamais perdre de vue les principes austères que Léon Cellier a cru nécessaire de rappeler aux commentateurs de Mallarmé : « L'exégèse littérale exige une parfaite abnégation du commentateur : il est dur de se résigner à ne pas briller. Le défaut le plus fréquent est un manque évident de rigueur. Alors que le texte ne doit jamais être perdu de vue, le texte n'est pour nos exégètes qu'un prétexte. Nous prendrons à notre compte, en la généralisant, la remarque d'A. Adam : "C'est en serrant durement (un) texte qu'on lui arrache son secret". L'analyse grammaticale et logique doit être pratiquée avec une extrême précision » [9].

C'est « pour illustrer ces remarques sévères par un exemple », que Léon Cellier a « choisi un poème facile, le plus facile, pour que ne subsiste pas l'ombre d'un doute dans l'esprit du lecteur après [sa] démonstration, et qu'a fortiori les commentaires des poèmes obscurs inspirent la plus grande défiance » [10]. Mais, si sa démonstration me paraît être, en effet, très convaincante, ce n'est pas tout à fait de la façon dont il a souhaité qu'elle le fût. Car c'est en manquant lui-même aux principes qu'il a si bien formulés, qu'il en fait voir le bien-fondé. Il a voulu montrer que ses prédécesseurs s'étaient égarés pour n'avoir pas serré le texte d'assez près et pour avoir voulu briller en proposant des interprétations trop ingénieuses, et c'est précisement pour les mêmes raisons qu'il s'est trompé lui aussi. Et finalement il s'est trompé autant et même plus que ces prédécesseurs qu'il avait tant critiqués. En effet, non content de reprendre certaines de leurs erreurs, il a cru en voir qui n'en étaient pas, et, en voulant les corriger, il en a proposé d'autres.

Henri Mondor a suggéré que Mallarmé pourrait avoir écrit ce sonnet pour son ami, l'égyptologue Maspero [11]. Il avait perdu sa femme en 1875 et Mallarmé la connaissait bien, et depuis longtemps, puisqu'elle n'était autre qu'Ettie Yapp, une jeune Anglaise que son ami Henri Cazalis avait aimée au temps de leur jeunesse. Charles Mauron a fait sienne cette hypothèse [12], et elle semble, depuis, avoir été retenue par tous les commentateurs et tous les éditeurs [13]. Notons cependant que Léon Cellier, après l'avoir considérée comme quasi certaine [14], paraît avoir été ensuite un peu plus réservé [15]. Quoi qu'il en soit, ainsi qu'il le constate lui-même, « les commentateurs sont unanimes » sur un point : « le tiret, les guillemets encadrant le sonnet, indiquent que "c'est la morte qui parle" ; de la tombe, elle s'adresse à son mari » [16]. Là-dessus Léon Cellier est d'accord avec ses prédécesseurs et il me paraît, en effet, impossible d'être d'un avis différent. Mais les commentateurs divergent sur les points suivants : le veuf se trouve-t-il au cimetière debout devant la tombe de sa femme, ou bien chez lui en train de veiller, assis au coin du feu ? le « seuil » évoqué au vers 3 est-il celui de la maison de l'époux, celui de la tombe où repose la morte, ou bien, dans un sens plus général, celui de la mort ? La tombe est-elle ou non chargée de fleurs ?

Selon Léon Cellier, c'est à cette dernière question que se sont d'abord intéressés ses prédécesseurs. Malheureusement ils auraient mal répondu et ce premier contresens en aurait entraîné d'autres : « Il semble qu'à l'exception d'A. Adam, tous les commentateurs aient été hypnotisés par le quatrième vers :

Hélas ! du manque seul des lourds bouquets s'encombre.

puis, qu'incapables de se reprendre, ils aient été conduits à une interprétation erronée de la formule étrange du second vers : "captif… du seuil". Nos exégètes ont été ravis de rencontrer une de ces expressions typiquement mallarméennes, où le poète envisage "une valeur négative d'un point de vue positif" » [17]. Ils ont tous compris, en effet, que le veuf se plaignait de ne pas pouvoir mettre de fleurs sur la tombe de son épouse. Seul Antoine Adam avait émis un autre avis : « La pensée de Mallarmé est certainement tout autre. Tu te plains, dit le poète à son ami, tu te plains de n'être pas couché aux côtés de ta chère morte, dans ce "sépulcre à deux" où vous reposerez un jour. En attendant, tu as chargé la dalle de fleurs. Elles seules encombrent la tombe, mais ces lourds bouquets sont un manque, ils comblent une place vide, la place de l'époux. Et la preuve, c'est que la mort se plaint de ce "trop de fleurs" qui chargent la pierre et qu'elle a dû soulever pour reparaître au soir de sa Visite. Quelle valeur pathétique et simple acquiert le sonnet ainsi compris ! » [18]. Telle est aussi l'opinion de Léon Cellier qui croit avoir trouvé un argument tout à fait décisif en faveur de cette interprétation. Et il n 'arrive pas à comprendre comment les autres commentateurs ont pu ne pas y penser : « En vérité, dans quel monde artificiel vivent ces exégètes ! Ainsi, le 2 novembre, jour de la fête des morts (et Mallarmé a tenu à rappeler la date en tête du sonnet), on ne trouverait pas de fleurs ! Avouons ici que l'idée de cette critique nous est venue en découvrant, le matin du 2 novembre, offerte sur les trottoirs de notre ville, une profusion de chrysanthèmes, d'immortelles, d'asters, de soucis et de dahlias […] Mais nous demanderons surtout à ces glossateurs inhumains : "N'est-il pas plus naturel de penser que le jour des morts, ce mari, dont le veuvage est récent, est allé déposer des fleurs sur la tombe de sa femme ?" » [19].

Certes, Léon Cellier a tout à fait raison de faire remarquer qu'il est très facile de trouver des fleurs le 2 novembre et de juger bien peu vraisemblable que le veuf ne soit pas allé, ce jour-là, fleurir la tombe de sa femme. Mais, si l'on suit les conseils qu'il nous donne lui-même au début de son article, si l'on fait « l'analyse grammaticale et logique » du premier quatrain (elle est à la portée d'un enfant), si l'on « serre » un tant soit peu le texte, si simplement on veut bien le lire, on voit que la morte dit à son mari qu'il se plaint « quand l'hiver sombre passe sur les bois oubliés ». Léon Cellier ironise aux dépens de ces exégètes qui semblent vivre dans un monde bien « irréel » puisqu'ils paraissent ignorer qu'il est facile de trouver des fleurs le 2 novembre. On serait tenté de dire qu'il vivait, lui aussi, dans un monde bien irréel, puisqu'il semble ne pas savoir que, le 2 novembre, on est encore en plein automne, et non point en hiver, et que c'est précisement pour cette raison qu'on trouve encore facilement des fleurs. Tout se passe comme si, obnubilé par l'indication de date qui précède le texte (« 2 novembre 1877 »), il n'avait pas fait vraiment attention au premier vers, en croyant qu'il ne faisait que reprendre cette indication, sans voir qu'il ne paraissait guère s'accorder avec elle. C'est du moins l'impression que donne l'article de la Revue des Sciences humaines. Car, lorsqu'il a repris l'étude de « Sur les bois oubliés… », dans Mallarmé et la morte qui parle, il a enfin vu clairement la difficulté : « selon le premier vers, nous sommes en hiver ; selon la dédicace, nous sommes le 2 novembre. […] faut-il rappeler que le jour des morts se situe en plein automne ? » [20] Cela ne l'a pas amené, pour autant, à remettre en question son interprétation et à se demander si la dédicace et le premier vers renvoyaient bien au même moment. Il a vite trouvé la solution, ou plutôt il a cru la trouver : « Il est aisé de résoudre la contradiction : le premier vers

Sur les bois oubliés quand passe l'hiver sombre

est la traduction impressionniste de la date, 2 novembre. Mais il est beaucoup moins aisé de dire à qui appartient cette impression : à Mallarmé ? à la morte ? au veuf ? A tous sans doute, et peut-être s'agit-il d'une impression commune. La tradition, et la tradition picturale en particulier, associe à la commémoration des morts un temps maussade, les feuilles mortes, la brume, la neige. Le poète frileux, à l'heure où il composait son sonnet, n a pu rester insensible au temps » [21]. Quoi que dise Léon Cellier, il n'est pas si aisé de résoudre la contradiction et son explication ne me satisfait pas du tout. La façon dont il associe les feuilles mortes et la neige, est pour le moins déconcertante. Certes, il peut arriver qu'il y ait un coup de froid subit en plein automne et qu'on voit quelques flocons de neige tomber sur des feuilles mortes. Mais c'est là un phénomène exceptionnel et qui ne dure pas. N'en déplaise à Léon Cellier, dans la tradition, comme dans la réalité, les feuilles mortes sont associées à l'automne, et non à l'hiver, et la neige est associée à l'hiver, et non à l'automne. S'il n'y a que très exceptionnellement de la neige au début de novembre, sans doute y a-t-il assez souvent des journées maussades et brumeuses auxquelles l'épithète de « sombre » pourrait s'appliquer ; mais il y a très souvent aussi de fort belles joumées, éclairées de ce « rayon jaune et doux », si cher à Baudelaire [22]. Enfin, si l'on trouve encore facilement des fleurs, les arbres conservent aussi la plus grande partie de leurs feuilles et les bois ne sont point encore « oubliés », quel que soit le sens qu'il faille donner à ce mot [23]. Ainsi donc, Léon Cellier a beau parler d'une traduction « impressionniste » de la date et faire valoir que le poète était « frileux », il me paraît tout à fait exclu que le premier vers puisse évoquer un 2 novembre.

La contradiction que Léon Cellier a cru résoudre, subsiste donc. Mais la solution de ce petit problème, est heureusement très simple. Pourtant aucun commentateur ne semble l'avoir vue. La plupart d'entre eux, d'ailleurs, n'ont pas aperçu le problème ou l'ont escamoté. Que ce soit dans son Mallarmé l'obscur [24] ou dans son Introduction à la psychanalyse de Mallarmé [25], Charles Mauron n'en dit pas un mot lorsqu'il parle de ce poème. Emilie Noulet [26], Jacques Gengoux [27], Antoine Adam [28] et Guy Michaud [29] n'en parlent pas davantage. Quant à M. Gardner Davis, on a vraiment l'impression, en le lisant, qu'il croit que, le 2 novembre, on est en hiver : « Elle [la morte] évoque d'abord l'hiver qui dépouille les bois de leur feuillage et oblige le triste veuf à rester au coin du feu. Cette première image, qui ressemble un peu à celle du Tombeau de Verlaine, s'inspire de la date écrite en tête du poème ; c'est le Jour des Morts ; il fait froid […] A la campagne, l'hiver se fait sentir plus encore qu'à Paris » [30]. A lire les remarques critiques que lui a inspirées l'article de Léon Cellier, Jean-Bertrand Barrère semble, lui aussi, n'avoir pas remarqué que, le jour des morts, on n'était pas en hiver. Citant, en effet, la phrase de Léon Cellier : « N'est-il pas plus naturel que, le jour des morts, ce mari, dont le veuvage est récent, soit allé déposer des fleurs sur la tombe de sa femme ? », il ajoute : « Sauf si la mauvaise saison, rappelée à dessein par le premier vers, le contraint pour une raison connue de Mallarmé (maladie ou autre) à rester à la maison, prisonnier de ses quatre murs : c'est l'objet de cette consolation » [31]. Quant à M. Charles Chadwick, qui évoque rapidement les différentes interprétations qu'on a données du premier quatrain, il ne semble avoir rien remarqué et ne s'étonne pas de voir de doctes commentateurs qui paraissent croire que, le 2 novembre, on est en hiver [32]. Notons encore que ni M. Pierre Olivier Walzer [33], ni M. Robert Gréer Cohn [34], ni M. Bertrand Marchal [35], ni M. Pierre Citron [36] n'ont évoqué ce problème. En revanche, M. Ross Chambers a bien vu la difficulté et il a cru la résoudre en disant que le premier vers devait être « lu comme évoquant l'approche de la morte saison, et non sa présence actuelle » [37]. Mais c'est M. Chambers qui le dit. A lire le premier vers, il semble tout àfait clair qu'il évoque bien la présence actuelle de l'hiver, et non son approche seulement. Si l'hiver « passe sur » les bois, si ceux-ci sont « oubliés », c'est bien que l'hiver est là. Quant à M. Yves-Alain Favre, il a bien vu, lui aussi, la difficulté puisqu'il « remarque une contradiction sur la date : le poème est daté du 2 novembre, jour des Morts, au plein cœur de l'automne, et le vers 1 parle de l'hiver » [38], mais il s'est rallié à l'explication de Léon Cellier.

En réalité, la difficulté n'est qu'apparente. Il n'y a de contradiction que pour ceux qui lisent mal le texte. Qu'ils aient vu ou qu'ils n'aient pas vu la contradiction qui en résultait, tous les commentateurs, ceux, du moins, qui n'ont pas esquivé le problème, ont cru que le 2 novembre et l'hiver évoqué au premier vers renvoyaient à un seul et même moment. Or, pour qui le lit naïvement, le texte ne dit pas du tout cela. Il y a tout lieu de le penser, c'est bien le 2 novembre que la morte s'adresse à son mari, qui est certainement (Léon Cellier a raison sur ce point) debout devant la tombe. Mais rien ne permet de dire que c'est le 2 novembre que le veuf se plaint, ou, du moins, qu'il se plaint de ne pas trouver de fleurs le 2 novembre. Deux solutions, ou plutôt deux variantes de la même solution, sont, en effet, possibles. Ou bien la morte prend les devants, elle anticipe sur les plaintes de son mari, et, si elle le fait, c'est peut-être parce qu'elle se souvient du ou des hivers précédents (la femme de Maspero étant morte en 1875, il s'est écoulé depuis un hiver au moins et peut-être deux) pendant lesquels son mari s'est plaint de ne pas trouver de fleurs. Ou bien elle répond aux plaintes que son mari vient effectivement de laisser échapper (et le tiret qui précède le texte, semble bien indiquer qu'il s'agit d'une réplique de la morte), mais il ne s'est pas plaint de ne pas avoir pu mettre de fleurs sur la tombe : il s'est plaint parce qu'il sait que bientôt l'hiver sera là et qu'il ne pourra plus en mettre.

Ainsi donc, l'argument que Léon Cellier avait avancé pour justifier l'interprétation qu'Antoine Adam avait donnée du vers 4, et qui paraissait décisif, cet argument ne tient pas. Comme il le pense, le veuf est certainement venu, le 2 novembre, fleurir la tombe de sa femme. Mais le vers 4 n'évoque pas les fleurs qu'il vient de mettre sur la tombe : il évoque celles qu'il ne pourra plus mettre lorsque l'hiver sera venu. En fait, on le voit déjà, en ruinant l'argument de Léon Celier, on ne ruine pas seulement un argument puissant qu'Antoine Adam aurait pu faire valoir en faveur de son interprétation, on ruine son interprétation elle-même. Car, s'il est vrai qu'il ne s'est pas prononcé sur le problème de date, dans la mesure où il pense que le veuf a « chargé la dane de fleurs », c'est que lui non plus ne prend pas le mot « hiver » à la lettre. On pourrait m'objecter, il est vrai, qu'après tout, en y mettant le prix, il ne devait pas être impossible, même en 1877, de trouver des fleurs en plein hiver. Admettons-le. Mais l'interprétation d'Antoine Adam, reprise par Léon Cellier, se heurte de toute façon à une objection qui me paraît insurmontable et à laquelle je m'étonne qu'aucun commentateur n'ait pensé, pas même ceux qui, comme M. Robert Gréer Cohn [39] ou M. Pierre Citron [40], n'ont pas retenu cette interprétation. En effet, si l'on adopte leur point de vue, on ne comprend plus du tout à quoi sert le premier vers. Pourquoi la morte commence-t-elle par évoquer « l'hiver » et « les bois oubliés », si le veuf se plaint, non pas de ne pas pouvoir fleurir sa tombe, mais de ne pas pouvoir y pénétrer pour s'allonger à ses côtés ? Un tel regret est, à l'évidence, totalement indépendant de la saison et du temps qu'il fait. Le veuf ne peut pas plus accomplir son souhait au printemps ou en été qu'il ne le peut le 2 novembre ou en hiver ? Pourquoi donc ne s'en plaindrait-il qu'en hiver, qu'à la mauvaise saison ?

Contrairement à l'opinion de la plupart des commentateurs, qui, comme MM. Pierre-Olivier Walzer [41], Ross Chambers [42], Bertrand Marchal [43] ou Yves-Alain Favre [44], se sont ralliés au point de vue d'Antoine Adam et de Léon Cellier, je pense donc qu'il faut revenir sur ce point à l'interprétation des premiers commentateurs, laquelle est, d'ailleurs, celle qui vient d'abord à l'esprit de n'importe quel lecteur qui découvre le texte : c'est bien le « manque », c'est-a-dire l'absence, « des lourds bouquets » qui « encombre » la tombe. De toute évidence, Mallarmé a voulu créer une formule frappante et inattendue, en rapprochant deux termes qui semblent incompatibles : « manque » et « s'encombre ». En ce faisant, il a eu recours à un procédé rhétorique tout à fait classique : l'alliance de mots [45]. C'est ce qu'ont bien vu (mais la chose était fort aisée) Charles Mauron et M. Gardner Davies. Voici comment Charles Mauron commente ce vers : « "Du manque seul de [sic] lourds bouquets s'encombre" fait résonner, ici, pure et triste, la première note vraiment Mallarméenne des Poésies. Partout alentour, l'oreille perçoit comme un écho de Baudelaire. Mais jamais Baudelaire n'eût écrit "Du manque seul de lourds bouquets". Cette façon de condenser dans un mot d'absence, non seulement une idée familière - impossible, l'hiver de trouver des fleurs pour nos morts - mais encore tout le désir de l'homme qui voudrait en trouver quand même et qui, peuplant ce vide de corolles imaginaires, charge la dalle nue de leur idéal amoncellement : cette façon, dis-je, n'appartient qu'à un seul homme. La poésie française n'avait rien entendu de pareil » [46]. M. Gardner Davies a lu Charles Mauron et son commentaire est très proche du sien, avec l'exaltation en moins : « L'emploi du verbe encombrer est caractéristique de Mallarmé qui attribue ainsi une réalité positive à ces fleurs dont il constate l'absence. S'il s'était borné à la description pure, le poète aurait été obligé d'observer que la tombe sans fleurs était d'autant plus légère ; mais il est obsédé au contraire par l'idée d'une tombe "encombrée" de bouquets qui, au moment où il parle, font défaut. Au cours de notre exégèse de Toast funèbre, nous avons rappelé que Mallarmé cherche souvent à employer une valeur négative d'un point de vue positif. Cf. l'image déjà citée de Crayonné au théâtre, où l'emploi du verbe charger est analogue à celui de encombrer dans les vers que nous étudions ; Mallarmé parle, rappelons-le, de certaines époques qui n'ont laissé aucun héritage dans le domaine de la littérature : "… quelques âges qui ne purent que charger le sol d'un vestige négatif considérable" » [47]. Le rapprochement que fait M. Gardner Davies est tout à fait intéressant puisqu'il s'agit, en effet, de deux exemples très proches du même procédé : dans les deux cas, Mallarmé associe des mots qui normalement s'excluent (« manque » et « s'encombre » d'une part; « charger » et « vestige négatif », d'autre part). Dans le second cas, d'ailleurs, le procédé est encore plus appuyé puisque, outre que le sol ne saurait être « chargé » de ce qui n'existe pas, la seule expression de « vestige négatif » est déjà un oxymoron (un vestige n'existe que dans la mesure où il n'est pas « négatif » ) et que l'on a même une sorte de double oxymoron avec la formule « vestige négatif considérable » (un « vestige négatif » ne saurait être « considérable »). Le rapprochement opéré par M. Gardner Davies me paraît donc constituer un argument supplémentaire contre l'interprétation d'Antoine Adam et de Léon Cellier [48]. On peut, certes, et j'y reviendrai, ne pas goûter du tout l'alliance de mots de Crayonné au théâtre. Toujours est-il qu'on la comprend immédiatement. Ce ne serait guère le cas, en revanche, de celle qui nous occupe, si Antoine Adam et Léon Cellier avaient raison. Selon eux, en effet, le sépulcre ne « s'encombre » pas d'une absence (celle des fleurs que le veuf voudrait y mettre) : il s'encombre d'une présence (celle, bien réelle, des « lourds bouquets » ), mais cette présence est le signe d'une absence, celle de l'époux dans la tombe aux côtés de la morte. Cette explication est bien compliquée et elle paraît d'autant plus tirée par les cheveux que, fondée sur une antithèse qui frappe immediatement, l'alliance de mots tire son efficacité, quand elle est réussie, de sa simplicité en même temps que de son audace. Aussi bien a-t-il fallu l'attendre pendant près de quarante ans [49].

Mais, si je comprends le vers 4 comme le comprend Mauron, il s'en faut bien que je partage l'admiration enthousiaste qu'il lui inspire. Le commentaire exalté qu'il en donne a suscité l'ironie de Léon Cellier : « Mauron en devient lyrique, si lyrique que Mondor se croit obligé de traduire[sic] ce morceau dans l'édition de la Pléiade et qu'A. Adam dit son admiration pour la beauté de la page » [50]. Comme lui, et sans doute plus que lui, je trouve le commentaire de Mauron passablement ridicule, mais ce n'est pas du tout pour la même raison que lui. Léon Cellier croit que, selon une disposition d'esprit qui, pour être très répandue, n'en est pas moins très regrettable, Mauron admire ce qu'il ne comprend pas. Or, si le commentaire de Mauron me paraît assez ridicule, ce n'est pas parce qu'il ne comprend pas ce que Mallarmé veut dire : c'est parce qu'il trouve qu'il a dit d'une manière admirable ce qu'il a dit avec une maladresse impardonnable. Il a bien raison de dire que Baudelaire n'aurait jamais écrit ce vers, car jamais Baudelaire n'aurait commis une pareille erreur. Un écrivain, et peut-être plus encore un poète, a assurément le droit de prendre de grandes libertés avec la langue, mais il doit être capable de se rendre compte qu'il y a des hardiesses qui passent, si grandes qu'elles puissent paraître, et d'autres qui ne passent pas, alors même qu'elles pourraient sembler moins grandes. Il doit sentir jusqu'où il peut aller trop loin. Et c'est à dessein que je reprends cette formule consacrée parce qu'elle est une application, mais parfaitement réussie, de la figure de style que Mallarmé a voulu utiliser. Prise à la lettre, cette formule serait, en effet, absurde puisqu'elle associe deux expressions (« jusqu'où on peut aller » et « trop loin ») qui logiquement s'excluent : on ne va pas trop loin quand on va seulement jusqu'où on peut aller, et, quand on va trop loin, on va plus loin qu'on ne peut aller. Elle dit pourtant ce qu'elle veut dire d'une manière très expressive et très concise, et elle le dit en joignant l'exemple à la parole, puisque l'inventeur anonyme de cette formule a lui-même su fort bien jusqu'où il pouvait aller trop loin : il a su aller trop loin, en ne craignant pas de paraître transgresser le principe de non-contradiction, mais d'une façon telle que seuls des esprits tout à fait bornés pourraient juger cette formule absurde et ne pas comprendre ce qu'il a voulu dire.

« L'oxymoron, qui paraît à première vue absurde, frappe violemment l'attention du lecteur et permet d'exprimer des valeurs précieuses, mais il doit être manié avec prudence », dit très justement M. Charles Morier dans son Dictionnaire de poétique et de rhétorique [51]. Rien n'est plus facile, en effet, que de fabriquer à la pelle des oxymorons et, plus généralement, des alliances de mots. Un ordinateur convenablement programmé pourrait, en quelques minutes, en fournir beaucoup plus que n'en ont créés, au cours des siècles, tous les écrivains réunis. Le malheur est que les alliances de mots de Mallarmé ressemblent trop souvent à celles qui pourraient sortir d'un ordinateur : elles ont l'air d'être fabriquées. Une hardiesse d'expression doit, en dépit de sa nouveauté, donner une impression de nécessité. Elle doit tout à la fois surprendre et s'imposer. Il faut que, malgré son caractère insolite, ou plutôt à cause de ce caractère insolite, elle apparaisse aussitôt comme la meilleure manière possible, la plus efficace en même temps que la plus rapide, de communiquer au lecteur telle impression, tel sentiment ou telle idée. Je serais fort tenté de dire qu'une hardiesse d'expression passe immédiatement ou ne passe pas. En tout cas, si cinquante ans ou un siècle après, on se demande encore ce que l'auteur a voulu dire, on peut être sûr qu'il a raté son coup.

Pour bien mesurer toute la différence, toute la distance qu'il y a entre une alliance de mots ratés et une alliance de mots réussie, il suffit de rapprocher du vers qui nous occupe, un autre vers de Mallarmé, très célèbre celui-ci et très justement, le premier vers du « Tombeau d'Edgar Poe »:

Tel qu'en Lui-même enfin l'éternité le change.

Tous les commentateurs, tous les lecteurs ont toujours compris ce vers de la même façon et immédiatement, et personne ne semble avoir jamais trouvé que l'utilisation de l'alliance de mots était ici artificielle ou forcée. Elle est, pourtant, particulièrement poussée puisqu'on peut compter, dans ce vers, non pas une, mais trois associations de termes qui semblent logiquement incompatibles. Il y a d'abord une antinomie entre le sujet et le verbe, entre « l'étemité » et « change ». L'éternité ne « change » pas: elle ôte, au contraire, toute possibilité de changement ; elle arrête, elle consacre, elle fixe définitivement. Mais cette contradiction semble annulée par celle qu'il y a entre « change » et « en lui-même » puisque changer quelqu'un, c'est le transformer, c'est le faire devenir autre. L'éternité ne change donc pas le poète, si elle le change « en lui-même ». Elle le change bien pourtant, puisque le « enfin » suggère que le poète n'avait encore jamais été vraiment lui-même, qu'il ne l'est devenu que depuis qu'il n'est plus. On a ainsi, avec l'association de « enfin » et de « lui-même », une troisième alliance de mots qu'on pourrait rapprocher de la devise de Nietzsche « Deviens ce que tu es »: l'idée de durée, d'attente, évoquée par « enfin » s'oppose à celle d'état, de permanence, évoquée par « lui-même » (quel que l'on soit, d'un point de vue purement logique, on est toujours ce que l'on est, on est toujours soi-même) [52]. En dépit de ce riche et subtil jeu d'antinomies, bien loin d'être extravagante, cette formule célèbre ne fait que reprendre un lieu commun souvent développé dans les discours officiels qui sont prononcés lors des obsèques des grands écrivains ou, plus généralement, des grands créateurs. Mais Mallarmé réussit à dire, en un seul vers particulièrement dense et frappant, ce qu'on dit généralement en de longues phrases platement et laborieusement emphatiques. On peut dire d'un poète que sa mort, effaçant les faiblesses d'un homme en butte, comme tous les autres, aux petites misères et aux contingences de l'existence quotidienne, permet de mieux voir la grandeur d'une œuvre dans laquelle il avait mis le meilleur de lui-même, dans laquelle seulement il avait été vraiment et pleinement lui-même… On peut le dire, mais on fait souffrir son auditoire, et c'est pourquoi il vaut mieux citer Mallarmé, comme on le fait d'ailleurs si souvent.

Mais revenons au vers de notre sonnet. Si Mauron avait raison, si ce vers constituait vraiment une trouvaille extraordinaire, il aurait dû avoir la même fortune que le premier vers du « Tombeau d'Edgar Poe ». Ce n'est pas du tout le cas. Et il est facile de comprendre pourquoi il n'est, au contraire, connu que des spécialistes. Si le vers du « Tombeau d'Edgar Poe » est devenu si célèbre, c'est parce qu'en même temps qu'il étonne par son caractère paradoxal, il s'impose par son évidence: on comprend tout de suite ce que Mallarmé veut dire et l'on comprend qu'on ne saurait le dire ni mieux ni en moins de mots. Ce n'est guère le cas, en revanche, du vers qui nous occupe. S'il nous étonne, ou plutôt s'il nous déconcerte, il ne fait que cela. Bien loin que l'on saisisse immédiatement pourquoi Mallarmé s'est exprimé d'une manière si paradoxale, on demeure perplexe. A-t-il simplement voulu dire, et c'est l'impression que l'on a spontanément, qu'en hiver on ne trouve pas de fleurs pour les tombes ? Mais il aurait pu le dire aussi vite dans la langue de tout le monde et il aurait été plus sûr d'être compris. Il faut donc supposer ou bien qu'il a voulu le dire d'une manière paradoxale pour le seul plaisir de ne pas s'exprimer comme tout le monde, ou bien qu'il a voulu, en même temps, dire quelque chose de plus. Le malheur est que, dans l'hypothèse la plus favorable, la seconde, on ne voit pas très bien ce qu'il aurait voulu dire de plus. Pour Charles Mauron, nous l'avons vu, Mallarmé a voulu « condenser, dans un mot d'absence, non seulement une idée familière - impossible l'hiver de trouver des fleurs pour nos morts - mais encore tout le désir de l'homme qui voudrait en trouver quand même et qui, peuplant ce vide de corolles imaginaires, charge la dalle nue de leur idéal amoncellement ». Ainsi donc, dans l'alliance de mots « s'encombre du manque », « manque » traduirait la réalité, l'absence des bouquets, et « s'encombre », le rêve du veuf qui ne pourrait s'empêcher de les imaginer sur la dalle. Mais cette explication me paraît bien artificielle. La distinction que Mauron établit ainsi entre l'absence réelle des bouquets et leur présence imaginaire dans l'esprit du veuf ne me paraît guère avoir de sens : regretter l'absence de quelqu'un ou de quelque chose, c'est toujours, d'une certaine façon, imaginer sa présence.

Certes, pour essayer de justifier la formule de Mallarmé, on pourrait la rapprocher d'une expression qu'on emploie souvent pour regretter ou pour faire remarquer l'absence de quelqu'un ou de quelque chose et qui fait appel aussi à l'alliance de mots : « briller par son absence ». Notons en passant que cette expression tout à fait courante apporte un démenti aussi plaisant que péremptoire à la proclamation emphatique de Mauron : « Cette façon de condenser […] cette façon, dis-je, n'appartient qu'à un seul homme ». Et peut-être, d'ailleurs, Mallarmé s'en est-il inspiré. Toujours est-il, et c'est pour cela précisement qu'elle est devenue banale, qu'on comprend tout de suite à quelle intention elle répond : il s'agit de souligner ironiquement le caractère fâcheux, ou, à tout le moins inattendu, de l'absence dont il est question. Il y a tout lieu de penser que la formule de Mallarmé veut répondre à la même intention et qu'elle traduit une sorte d'ironie amère. Le malheur est qu'elle le fait bien maladroitement et qu'on perçoit assez mal la signification exacte de cette ironie. Car, pour justitier l'alliance de mots, il ne suffit pas de faire intervenir l'opposition entre l'absence effective des fleurs et leur présence rêvée, comme le fait Mauron. Son explication ne tient pas compte, en effet, du fait que « encombrer » a, normalement, une valeur péjorative. Dans l'expression « briller par son absence », l'opposition entre les deux termes est claire, parce qu'elle est simple : « briller » a une valeur positive et « absence » une valeur négative. Mais, dans le vers de Mallarmé, si « manque » a une valeur négative, « s'encombre » a une valeur à la fois positive et négative: il a une valeur positive dans la mesure où il implique la présence de fleurs, présence souhaitée par le veuf, et une valeur négative dans la mesure où il suggère qu'il y en a trop. Le sens devient alors ambigu et incertain : si les « lourds bouquets » donnent finalement l'impression que la tombe est « encombrée », on peut se demander s'il ne vaut pas mieux qu'il n'y en ait pas et la « plainte » du veuf se comprend mal. Il faut donc, si l'on veut essayer de justifier plus complètement la formule de Mallarmé, admettre que l'ironie du veuf est à double tranchant : il regrette, il s'irrite d'autant plus de ne pas trouver de fleurs en hiver pour les mettre sur la tombe de sa femme qu'à d'autres moments, au contraire, il trouverait plutôt qu'il y en a trop. Et justement, s'il y a un moment de l'année où les tombes sont souvent encombrées de lourds bouquets, c'est bien le 2 novembre. Ce jour-là, en voyant tous les bouquets, souvent volumineux, que les parents et amis ont déposés sur la tombe de sa femme, le veuf doit se dire, avec un peu d'amertume, qu'ils étouffent celui qu'il a déposé, lui, et qu'il vaudrait bien mieux pouvoir en garder quelques-uns pour l'hiver qui approche. Mais cette solution implique, bien sûr, qu'on ne fasse pas du 2 novembre et de l'hiver évoqué au premier vers un seul et même moment.

Si cette solution est la bonne, il faut reconnaître qu'elle ne s'impose pas avec l'évidence qui serait souhaitable et que les commentateurs ont quelques excuses pour ne l'avoir pas vue [53]. Mais, avec Mallarmé, il est bien difficile de savoir s'il a vraiment voulu dire ce qu'on est amené à croire qu'il a voulu dire, en voulant rendre compte, de la manière la plus satisfaisante ou la moins insatisfaisante possible, de ce qu'il a écrit. Sous prétexte de « donner un sens plus pur aux mots de la tribu », il se permet souvent, en effet, d'employer certains mots dans une acception parfois très éloignée de leur sens habituel [54], ou, à tout le moins, de leur prêter telle nuance de sens qu'ils n'ont jamais eue, ou de ne tenir aucun compte de celle qu'ils ont toujours eue [55]. Ainsi, la solution qui paraît être théoriquement la meilleure, peut fort bien ne pas correspondre à l'intention de Mallarmé. Dans le cas qui nous occupe, en dépit de la présence de l'épithète « lourds » qui semble s'accorder avec la valeur péjorative qu'a habituellement le verbe « encombrer », on ne peut exclure l'hypothèse que Mallarmé, au nom de ce qu'il croit être la liberté souveraine du poète, ait décidé de ne tenir aucun compte de la valeur péjorative de ce verbe et de l'employer dans le sens plus général de « se trouver sur ».

Quoi qu'il en soit, que le verbe « encombrer » évoque seulement, par la volonté arbitraire du poète, la simple abondance des fleurs, ou qu'il évoque, comme c'est la fonction que lui assignent l'étymologie et l'usage, leur abondance excessive, il ne s'agit pas d'une abondance réelle, mais d'une abondance rêvée ou regrettée [56]. Ce que déplore le veuf, c'est bien l'absence, en hiver, de fleurs sur la tombe. Léon Cellier a raison : le désaccord des commentateurs ne prouve pas qu'il y a superposition de sens et qu'on peut ad libitum comprendre qu'il y a des fleurs ou qu'il n'y a pas de fleurs. Mais il a tort de croire que tous les commentateurs, avant Antoine Adam, ont mal compris ce vers. C'est, au contraire, Antoine Adam et lui qui l'ont mal compris. Mais ils ne se seraient certainement pas trompés, si ce vers avait vraiment été la réussite extraordinaire sur laquelle Charles Mauron s'extasie tellement, pour ne pas dire qu'il entre en transes. Le désaccord des commentateurs est ici la preuve de la maladresse de l'auteur. On voit aisément que Mallarmé a voulu faire une alliance de mots ; mais elle n'arrive pas à s'imposer, à paraître naturelle : elle ne passe pas vraiment. Loin de paraître justifié, le recours àl'alliance de mots semble bien ici n'être imputable qu'à la préciosité d'un auteur qui recherche systématiquement les tournures les plus alambiquées. C'est, d'ailleurs, également le cas des exemples voisins cités par M. Gardner Davies. Pour dire les choses brutalement, Mallarmé s'est exprimé d'une façon tout a fait tordue. Mais il se serait exprimé d'une manière encore plus tordue, s'il avait voulu dire ce qu'Antoine Adam et Léon Cellier croient qu'il a voulu dire [57]. Comprendre que la présence des bouquets sur la pierre tombale traduit l'absence de l'époux sous la même pierre, sous prétexte qu'on ne peut à la fois être étendu dans une tombe et déposer des fleurs dessus, relève de la devinette. Si Antoine Adam et Léon Cellier avaient raison, ce vers constituerait un rébus parfaitement ridicule et je n'arrive pas à comprendre comment ils ont pu admettre et, qui plus est, admirer une manière de s'exprimer aussi rocambolesque.

Comme l'alliance de mots du vers 4, l'apostrophe du vers 3, « ô captif solitaire du seuil », a suscité des interprétations divergentes, et pour les mêmes raisons. Là encore, le désaccord des commentateurs est imputable à la maladresse de l'auteur autant qu'aux erreurs de certains d'entre eux. Nous l'avons vu, Léon Cellier pense que, comme cela arrive, en effet, très souvent, un contresens en a entraîné d'autres, et que, pour avoir d'abord mal compris le vers 4, les commentateurs ont été amenés à mal comprendre aussi le vers 3. En fait, ce n'était pas vrai avant que Léon Cellier entreprenne l'exégèse de « Sur les bois oubliés… », mais ça l'est devenu grâce à lui et à la plupart de ceux qui l'ont suivi dans son interprétation du vers 4. En effet, contrairement à ce que pense Léon Cellier, personne n'avait fait de contresens sur le vers 4 avant Antoine Adam dont il a repris l'interprétation, et cela n'avait, d'ailleurs, pas empêché Charles Mauron de faire quand même sur le vers 3 le même contresens que fera Léon Cellier [58]. Et, si « l'erreur allait faire, comme on dit, tache d'huile » [59], ainsi que l'écrit Léon Cellier, c'est parce que lui-même, non content de reprendre le contresens d'Antoine Adam sur le vers 4, l'a complété par un autre contresens sur le vers 3 [60]. Il y a, en gros, deux interprétations de ce vers que M. Chadwick rappelle, mais entre lesquelles il ne choisit pas: « Est-ce pour cette dernière raison [à cause de l'hiver] que cet homme sans compagne qui garde la maison est appelé "captif solitaire du seuil" ? Ou est-ce que ce "seuil" est celui qui sépare l'époux vivant de l'épouse morte ? » [61] M. Gardner Davies adopte la première solution : « La périphrase "captif du seuil", s'appliquant à un homme qui ne sort pas, est quelque peu précieuse ; elle échappe toutefois au ridicule, ainsi qu'à la banalité » [62]. C'est aussi le cas de M. Pierre-Olivier Walzer [63] et de M. Pierre Citron [64]. Mais les commentateurs semblent plus souvent préférer la seconde solution. Ainsi, pour Charles Mauron, dans son Mallarmé l'obscur, si « le survivant du couple » est le « captif solitaire du seuil », c'est parce que « cette qualité même de vivant lui interdit de franchir le seuil du sépulcre pour y prendre sa place » [65]. Et il reprend la même explication dans son Introduction à la psychanalyse de Mallarmé : « Il s'agit, naturellement, du seuil funèbre que l'homme ne peut pas franchir pour aller prendre place "dans ce sépulcre à deux qui fera notre orgueil" » [66]. Sur ce point, l'explication de Léon Cellier rejoint celle de Charles Mauron, mais en la précisant : « La scène se déroule au cimetière. La morte parle au veuf inconsolé et solitaire, et, le veuf, nous le voyons debout, à la porte de la classique chapelle édifiée sur la fosse où sa femme est ensevelie. Pas plus qu'il ne peut franchir cette porte qui lui permettrait de la rejoindre dans la tombe, il ne peut s'arracher à ce lieu où gît celle qu'il aime pour rentrer dans sa maison vide. On aperçoit aussitôt quelle admirable trouvaille constituent les trois mots : "captif… du seuil" » [67]. C'est aussi l'explication à laquelle se rallient MM. Ross Chambers [68], Yves-Alain Favre [69] et Bertrand Marchal [70].

Bien que la plupart des commentateurs choisissent la seconde interprétation, il me paraît tout à fait évident que la première s'impose absolument. Léon Cellier semble croire qu'on n'a pu en venir à une telle solution qu'après avoir, du moins à ce qu'il pense, mal interprété le vers 4 : « Une fois admise l'absence de fleurs que justifiait l'hiver […] l'expression étrange "ô captif du seuil" […] semblait aisée à expliquer : non seulement le veuf ne peut trouver de fleurs, mais l'âpre saison l'oblige à rester chez lui, captif solitaire du seuil. Consigné à la maison, ii ne va pas au cimetière, mais s'occupe à évoquer la morte. Tout cela paraît cohérent et satisfaisant pour l'esprit » [71]. Mais, outre que tout cela n'est effectivement « cohérent et satisfaisant pour l'esprit » (à défaut d'être dit d'une manière satisfaisante) que parce que, contrairement à ce que pense Léon Cellier, c'est précisement ce que Mallarmé a voulu dire, il n 'est pas nécessaire d'avoir d'abord décrypté le vers 4, pour comprendre la périphrase du vers 3. Nous avons vu, d'ailleurs, que M. Pierre-Olivier Walzer, qui suit pourtant Léon Cellier dans son interprétation du vers 4, n'en comprend pas moins cette périphrase comme M. Gardner Davies, et nous verrons que c'est aussi mutatis mutandis le cas de Jean-Bertrand Barrère. Si « étrange » que soit, en effet, cette expression, et j'y reviendrai tout à l'heure, c'est ainsi cependant qu'on la comprend spontanément, dès la première lecture, et alors même qu'on ne connaît pas encore le vers suivant. « Il s'agit, naturellement, du seuil funèbre », écrit Charles Mauron. Mais il me semble beaucoup plus « naturel », bien que la formule de Mallarmé ne le soit guère, de comprendre que le veuf se plaint d'être condamné à rester chez lui. Le mot « captif » s'applique d'ordinaire à quelqu'un qui est enfermé entre quatre murs et qui ne peut sortir [72]. Si Mauron avait raison, le mot s'appliquerait ici à quelqu'un qui ne peut pas entrer, et qui ne peut pas entrer pour s'enfermer, non pas entre quatre murs, mais entre quatre planches, et pour l'éternité. Bien sûr, dans une perspective religieuse, et notamment chrétienne, la mort n'est pas une prison, mais, au contraire, une libération ; elle est l'entrée dans la vraie vie, la vie terrestre étant, elle, volontiers comparée à une prison. Mais ce sont là des thèmes étrangers à la poésie de Mallarmé qui, en 1877, a perdu la foi depuis longtemps. Le commentaire de M. Ross Chambers qui dit que la morte est « avertie des secrets de l'univers », paraît tout àfait arbitraire. Le texte ne dit rien de tel. Si la morte peut survivre, c'est uniquement, dans le souvenir de ceux qui l'ont aimée, et tout particulièrement de son mari. Certes, elle parle du fond de la tombe, mais ce n'est qu'une fiction littéraire, et il n'y a aucunement lieu d'y chercher l'expression d'une conviction philosophique. Il me semble, de plus, que, si le « seuil » avait été pour Mallarmé celui de la tombe, de la mort, de « l'inconnu », comme dit M. Chambers, il aurait peut-être écrit le mot avec une majuscule, comme il le fait assez souvent, quand il veut attirer l'attention sur un mot.

Léon Cellier, quant à lui, s'est soigneusement abstenu de donner au mot « seuil » une signification philosophique ou religieuse, puisque, tout en pensant, comme Charles Mauron, qu'il désignait le « seuil funèbre », il a cherché à lui donner, au contraire, le sens le plus concret possible, en supposant que la fosse où repose la morte, était surmontée d'une « classique chapelle funéraire », à la « porte » de laquelle le veuf se tenait debout. Mais il est bien difficile de ne pas donner raison, sur ce point, à Jean-Bertrand Barrère qui pense que « cette chapelle funéraire s'est visiblement élevée dans l'imagination de M. Cellier du fait de l'interprétation unilatérale du mot "seuil" » [73]. Léon Cellier ne semble pas, d'ailleurs, être lui-même très sûr de l'existence de cette chapelle, puisqu'il dit en note : « Le caveau de famille est-il surmonté d'une chapelle ou d'une dalle ? Nous hésitons à nous prononcer. Le début du sonnet fait penser à une chapelle, la suite à une dalle » [74]. Pour Jean-Bertrand Barrère, qui rejoint donc sur ce point M. Gardner Davies, « captif solitaire du seuil a d'abord le sens de "consigné chez lui" (interdiction de sortir, de franchir le seuil), même s'il a aussi le sens figuré et secondaire de "prisonnier de la vie" ou "de l'attente" » [75]. Dans sa réponse à Jean-Bertrand Barrère, Léon Cellier s'appuie essentiellement, pour justifier son interprétation, sur le sens du mot « seuil »: « J'ai rejeté sciemment le sens premier "consigné à la maison" aussi bien que tout sens figuré. Pour moi, cette expression n'a qu'un sens : immobilisé, figé à l'entrée du "sépulcre à deux" […] "Seuil" en français signifie "entrée" et non "sortie" ; il me paraît impossible d'admettre que, si Mallarmé, qui est toute rigueur, avait voulu dire "toi qui ne peux pas sortir", il ait écrit "toi qui ne peux pas entrer" » [76]. Et il dira, dans Mallarmé et la morte qui parle, que le mot « seuil » évoque « la porte vue de l'extérieur et non de l'intérieur » [77].

Comme Léon Cellier, je crois qu'il n 'y a pas lieu de faire intervenir ici un sens figuré, fût-ce seulement, comme le fait Jean-Bertrand Barrère, en tant que sens « secondaire ». Mais l'argument auquel il fait appel pour écarter ce qu'il appelle « le sens premier », est tout à fait surprenant. Tout d'abord, en parlant de « sens premier », il semble reconnaître ainsi que c'est le premier sens qui vient à l'esprit [78]. Ce n'est certes pas une raison suffisante pour conclure que c'est le bon, mais c'est, à tout le moins, une bonne raison pour ne pas le rejeter sans une bonne raison. Et celle de Léon Cellier n'est pas bonne du tout. En effet, il n'est pas vrai que « seuil » signifie toujours « entrée » et jamais « sortie ». Certes, quand le mot est employé au figuré, c'est presque toujours dans le premier sens (« seuil de la vie», « seuil de la mort », « seuil de l'hiver »…), et très rarement dans le second sens [79]. Mais Léon Cellier veut rejeter ici « tout sens figuré ». En revanche, quand le mot est pris au sens propre, s'il s'emploie sans doute plus souvent pour évoquer l'action d'entrer dans un lieu, il s'emploie pourtant aussi, tout à fait normalement, pour évoquer l'action de sortir. Le Robert indique que l'expression « franchir le seuil » s'emploie « pour entrer et sortir » et il donne un exemple du second emploi [80]. Rien d'étonnant à cela assurément, puisqu'il est clair qu'on franchit le seuil aussi souvent pour sortir que pour entrer. Même si Mallarmé avait été vraiment « toute rigueur », comme le pense Léon Cellier (mais c'est une opinion que je ne partage pas du tout), il aurait donc pu utiliser le mot « seuil » pour dire que le veuf ne pouvait pas sortir de chez lui. Mais il aurait beaucoup mieux fait de le dire autrement qu'il ne l'a dit. M. Gardner Davies trouve, nous l'avons vu, que cette périphrase « quelque peu précieuse […] échappe toutefois au ridicule, ainsi qu'a la banalité ». Je ne suis pas du tout de cet avis : elle échappe, certes ! à la banalité, mais pas du tout au ridicule. Elle serait pourtant encore plus ridicule, si Mallarmé avait voulu dire, non pas que le veuf ne pouvait pas sortir de chez lui, mais qu'il ne pouvait pas entrer dans la tombe où l'attend son épouse. Parce qu'il pense que le mot « seuil » signifie seulement « entrée » , et non « sortie », Léon Cellier croit découvrir dans la périphrase ainsi comprise une alliance de mots (c'est à la « sortie » qu'aspire normalement le « captif » ) qui lui paraît constituer une « admirable trouvaille ». Mais une véritable « trouvaille », surtout quand elle est « admirable », doit pouvoir s'imposer comme telle, non seulement à l'auteur qui l'a trouvée, mais aux lecteurs à qui il en fait part. Pas plus que pour l'alliance de mots du vers 4, ce n'est le cas de la périphrase du vers 3. C'est bien pourquoi, d'ailleurs, elle est diversement comprise et appréciée.

Quoi qu'il en soit, l'interprétation que Léon Cellier donne de la périphrase du vers 3 (comme aussi celle de Charles Mauron), se heurte à la même objection tout à fait décisive que son interprétation du vers 4 : elle ne tient pas compte du premier vers qu'elle rend parfaitement inutile. Si le veuf se plaint, non pas de ne pas pouvoir sortir de chez lui, mais de ne pas pouvoir entrer dans la tombe où repose sa femme, pourquoi ne s'en plaint-il qu'en hiver ? Il est aussi impossible de répondre à la question qu'il est aisé de le faire, si le veuf se plaint d'être obligé de rester chez lui.

Divisés sur l'interprétation de la périphrase du vers 3 et de l'alliance de mots du vers 4, les commentateurs le sont aussi sur une question plus générale : où se situe la scène ? Dans la maison du veuf où il veille au coin du feu ? Ou bien au cimetière où il se tient debout devant la tombe de sa femme? Mais, quelle que soit la solution qu'ils choisissent, tous les commentateurs sont assez embarrassés pour trouver l'unité du poème. S'ils choisissent la première solution, ils sont gênés par le premier quatrain qui évoque le cimetière. Mais, s'ils choisissent la seconde solution, ils sont gênés par tout le reste du poème qui évoque une scène au coin du feu.

C'est la première solution qui semble avoir été le plus souvent retenue par les commentateurs, pour ceux, du moins, qui se sont, explicitement ou implicitement, prononcés sur ce point [81]. C'est le cas de MM. Gardner Davies [82], Robert Gréer Cohn [83] et de Pierre Citron [84]. C'est aussi le cas, semble-t-il, de Charles Mauron [85], et enfin, mais je vais y revenir, de Jean-Bertrand Barrère. Léon Cellier semble avoir été le premier à situer toute la scène au cimetière [86], et, sur ce point, il paraît n'avoir été suivi que par M. Yves-Alain Favre [87].

Il me semble, pourtant que c'est Léon Cellier qui a raison. Au point de départ de toute son exégèse, il y a une hypothèse qui, à juste titre, lui paraît s'imposer comme étant la plus naturelle, à savoir que, le 2 novembre, le veuf est venu se recueillir sur la tombe de sa femme, après y avoir, bien sûr, déposé des fleurs qu'à ce moment de l'année on peut très aisément se procurer. Et c'est là que, du fond de sa tombe devant laquelle il se trouve, la morte s'adresse à son mari. Mais Léon Cellier est assez embarrassé pour répondre à Jean-Bertrand Barrère qui n'a pas manqué de lui objecter que son interprétation ne s'accordait qu'avec le début du texte : « Sur quoi M. Cellier se fonde-t-il pour affirmer par deux fois (p.174 et p.176) que "la scène se passe au cimetière" ? Quatre vers sur quatorze évoquent la solitude du tombeau, dix celle du veuf au coin du feu. Tout donne à entendre, au contraire, que la voix de la défunte s'élève (par l'entremise du poète) en un même lieu idéal, d'où elle doit lui parvenir : la "scène" est au coin du feu » [88]. Et, à Léon Cellier qui demandait : « N'est-il pas plus naturel que, le jour des morts, ce mari, dont le veuvage est récent, soit allé déposer des fleurs sur la tombe de sa femme ? » [89], il répond : « Sauf si la mauvaise saison rappelée à dessein par le premier vers, le contraint pour une raison connue de Mallarmé (maladie ou autre) à rester à la maison prisonnier de ses quatre murs : c'est l'objet de cette consolation » [90].

On le voit, Jean-Bertrand Barrère est lui-même assez embarrassé. Il admet que, normalement, le veuf devrait être au cimetière sur la tombe de sa femme, le 2 novembre. Il pense même que, faute de pouvoir le faire lui-même, il y a fait déposer des fleurs [91], et il est donc d'accord, notons-le en passant, avec la façon dont Léon Cellier comprend le vers 4 [92]. Il lui faut donc expliquer pourquoi le veuf est resté chez lui. Certes, le premier vers, qui évoque l'hiver, semble lui fournir une excellente explication : « la mauvaise saison ». Mais il sait aussi que la scène est censée se passer le 2 novembre, et il se dit que, le 2 novembre, la saison peut difficilement être assez mauvaise pour empêcher quelqu'un de sortir quand il a vraiment envie de le faire, à moins qu'il n'ait une raison particulière pour craindre le mauvais temps. Aussi suppose-t-il « une raison connue du seul Mallarmé (maladie ou autre) ». Mais, outre que l'on se demande bien quelle autre raison que la maladie pourrait lui faire redouter plus qu'un autre le mauvais temps (n'aurait-il dans sa garde-robe que des vêtements d'été ?), faire intervenir, pour expliquer un texte, une raison connue seulement de l'auteur et dont il n'a pas cru devoir informer le lecteur, c'est reconnaître son impuissance à l'expliquer ou supposer que l'auteur a mal fait son travail. En tout cas, Jean-Bertrand Barrère, qui ironise, non sans raisons, sur cette chapelle funéraire « élevée dans l'imagination de M. Cellier », tombe lui-même dans le même défaut. Aussi Léon Cellier n'a-t-il pas manqué de lui renvoyer son compliment : « Et c'est à moi que l'on reproche un excès d'imagination ! » [93], écrit-il après avoir rappelé comment Jean-Bertrand Barrère essayait d'expliquer pourquoi le veuf n'était pas allé au cimetière le jour des morts.

Toujours est-il que Léon Cellier n'a pas répondu à Jean-Bertrand Barrère qui s'étonnait de le voir situer la scène au cimetière, alors que dix vers sur quatorze évoquent la solitude du veuf au coin du feu. C'est qu'il sent, plus ou moins obscurément, que son interprétation n'assure pas vraiment l'unité du poème. On le devine, notamment, lorsqu'il écrit, à propos du vers 4 : « Non seulement les fleurs ne sauraient remplacer celui qui survit, mais encore elles sont un obstacle à la réunion du couple. Qui ne voit que cette idée fournit la transition conduisant au premier tercet ! » [94] S'il éprouve le besoin d'établir une « transition » entre le premier quatrain et le reste du sonnet, c'est que, comme tous les commentateurs, ceux qui l'ont précédé et ceux qui l'ont suivi, il est gêné par le sentiment confus que le poème a un caractère un peu hybride à cause de l'apparente dualité de temps (le 2 novembre et l'hiver) et de lieux (le cimetière et le coin du feu). Certes, il a peut-être mieux pressenti l'unité du poème que les autres commentateurs, puisqu'il pense que la seule scène réelle, actuelle est celle qui se déroule au cimetière, la scène nocturne au coin du feu n'étant pas une scène actuelle, mais une scène qui se déroulera dans quelques heures, quand le veuf, rentré chez lui, passera la soirée à veiller près du feu. Il n'en reste pas moins que, dans son interprétation, la morte évoque son mari à deux moments et à deux endroits différents : d'abord, actuellement, au cimetière, devant la tombe, et ensuite, dans quelques heures, chez lui, au coin du feu. Dans ces conditions, il faudrait, pour assurer l'unité du poème, qu'il y ait une véritable transition (celle que Léon Cellier a cru trouver, est si lâche qu'elle relève de la devinette). Il faudrait que l'on puisse vraiment percevoir et comprendre le changement de temps et de lieu, que la morte dise clairement à son mari : « Maintenant tu te plains de ne pouvoir entrer dans la tombe pour t'allonger à mes côtés et de devoir te contenter d'y déposer des fleurs ; tout à l'heure, tu vas veiller, tard dans la nuit… ». Aussi Léon Cellier s'est-il senti obligé d'ajouter au texte et de faire dire à la morte ce qu'elle ne dit pas. Voici, en effet, comment il résume son interprétation : « Lorsqu'on envisage le sonnet avec humanité, comme tout apparaît simple et cohérent et clair. Le jour des morts, le veuf est venu fleurir la tombe de sa femme. Et la morte lui parle ; elle sait, que chaque soir il espère sa venue, qu'il attend la disparition complète de la clarté pour imaginer sa présence. Alors elle, gentiment, lui fait la leçon : il ne faut faire ni ceci ni cela. Trop de fleurs l'empêcherait de soulever la pierre de sa tombe pour rejoindre son époux solitaire ; et c'est en vain que chaque nuit celui-ci attend le miracle, s'il n'accomplit pas le rite simple mais indispensable : pour qu'elle vienne le voir "souvent", il doit longuement murmurer son nom, son nom bien-aimé » [95]. Certes, quand on lit la paraphrase de Léon Cellier, cela paraît, sinon tout à fait simple, du moins suffisamment clair et cohérent. Malheureusement, quand on relit le sonnet lui-même, en adoptant l'interprétation de Léon Cellier, on n'a pas tout à fait la même impression. C'est Léon Cellier qui nous dit que la morte fait doublement la leçon à son mari ; c'est lui qui nous explique que la morte s'adresse et à celui qui est venu fleurir sa tombe et à celui qui, le soir, veillera très tard au coin du feu, attendant « la disparition complète de la clarté pour imaginer sa présence » ; c'est lui qui, en faisant dire à la morte : « il ne faut faire ni ceci ni cela », établit, entre le premier quatrain et le reste du poème, une transition qui ne se trouve pas dans le poème lui-même.

Si donc Léon Cellier a sans doute plus que ies autres commentateurs cherché à trouver l'unité du poème, il n 'y est pas arrivé pour autant. La chose est, pourtant relativement aisée, à condition de donner tout son sens à l'indication chronologique du premier vers et de bien voir qu'elle commande tout le poème. Redisons-le, la morte s'adresse le 2 novembre à son mari qui est venu fleurir sa tombe [96], mais ses propos ne se rapportent point a la situation actuelle de son mari. Les plaintes qu'elle évoque et auxquelles elle essaie de répondre, sont ou bien celles que son mari formulera dans deux mois, quand l'hiver sera là, et que peut-être il a déjà formulées l'hiver précédent, ou bien celles qu'il vient effectivement de formuler, mais par anticipation. Mais, nous l'avons dit, la présence du tiret semble nous inviter à choisir plutôt la seconde hypothèse : les paroles de la morte sont sans doute une réponse aux « plaintes » que le veuf vient de laisser échapper. La morte les resume et il est aisé de compléter son résumé. Le veuf a dû lui dire : « Aujourd'hui j'ai encore pu venir déposer des fleurs sur ta tombe. Mais bientôt ce sera l'hiver : on ne trouvera plus de fleurs, et le froid ou la neige m'empêcheront de sortir. Faute de pouvoir venir près de toi, j'en serai réduit à veiller seul au coin du feu en pensant à toi… » [97]. Quoi qu'il en soit, que la morte réponde à des plaintes qu'elle vient effectivement d'entendre ou qu'elle devance les plaintes que le veuf fera entendre en hiver, il y a dans les plaintes du veuf et, de ce fait, dans la réponse de la morte, si l'on accepte notre interprétation, une unité qu'on ne trouve pas dans l'interprétation de Léon Cellier. L'unité de lieu de temps est assurée non seulement par le fait que, comme le pense Léon Cellier, toute la scène se passe au cimetière, la morte parlant d'un lieu unique et précis, la tombe où elle est couchée et devant laquelle se tient son mari, mais aussi parce que le mari qu'elle entreprend de consoler n'est pas, comme dans l'interprétation de Léon Cellier, à la fois celui qui est venu déposer des fleurs sur sa tombe et qui se plaint de ne pouvoir s'y allonger et celui qui, rentre chez lui, va veiller seul au coin du feu, mais uniquement celui qui, l'hiver, se désole de ne pouvoir venir fleurir sa tombe et de devoir se contenter de veiller tard au coin du feu, afin d'essayer, à l'obscure lueur d'un foyer qui s'éteint et dans la demi-conscience d'un esprit qui glisse au sommeil, d'imaginer la présence de sa femme. Si le poème évoque deux moments (le 2 novembre et l'hiver) et deux lieux (le cimetière et le coin du feu), c'est simplement parce que, le 2 novembre, du fond de sa tombe, la morte console son mari qui se plaint en pensant que l'hiver, il va devoir rester chez lui. Ainsi donc, bien qu'il ait suscité des commentaires divergents, non seulement l'interprétation de ce sonnet ne me paraît offrir aucune difficulté véritable, mais je dirais presque qu'elle est évidente.

Cela dit, si je pense avoir donné de ce poème une interprétation suffisamment claire et cohérente pour avoir de fortes raisons de penser qu'elle correspond bien àl'intention de l'auteur, je n'irai pas, pour autant, jusqu'à dire que j'en suis absolument sûr. Il faudrait, pour ce faire, que je nourrisse envers Mallarmé l'admiration aveugle qu'il semble généralement inspirer à ses commentateurs et qu'à l'instar de Léon Cellier, je pense qu'il est « toute rigueur ». Mon sentiment est très différent. En dehors de quelques réussites exceptionnelles et généralement ponctuelles, les vers de Mallarmé me paraissent être, le plus souvent, épouvantablement alambiqués et sa poésie, atrocement artificielle. J'apprécie encore moins sa prose qui n'offre peut-être pas une seule phrase écrite en un français correct, simple et naturel. Les trois figures de style les plus habituelles à Mallarmé me semblent être la maladresse d'expression, l'impropriété et l'incorrection. Quand un auteur s'exprime si souvent d'une manière si peu satisfaisante, comment peut-on être tout a fait sûr que le sens qui paraît être le plus satisfaisant, est bien celui qu'il a voulu exprimer ?

Je sais que de tels propos vont scandaliser beaucoup de lecteurs et qu'il faudrait, pour les justifier, écrire sur Mallarmé un gros livre que je n'écrirai sans doute jamais [98]. Mais, bien qu'il nous offre, dans l'ensemble, des vers beaucoup plus simples et plus naturels que tant d'autres poèmes de Mallarmé, le sonnet « Sur les bois oubliés… » peut déjà me fournir des exemples tout à fait démonstratifs de galimatias mallarméen, lequel allie la préciosité la plus ridicule et la gaucherie la plus incroyable. Je ne reviendrai pas sur l'alliance de mots du vers 4 ni sur l'apostrophe du vers 3 que les commentateurs de Malllarmé admirent unanimement, mais qu'ils comprennent différemment : j'ai suffisamment dit ce que j'en pensais. Car, si je ne goûte guère le premier quatrain, j'apprécie encore moins le second. Rappelons ces vers :

Sans écouter Minuit qui jeta son vain nombre,
Une veille t'exalte à ne pas fermer l'œil
Avant que dans les bras de l'ancien fauteuil
Le suprême tison n'ait éc!airé mon Ombre.

On a d'abord une incorrection, comme l'a remarqué M. Gardner Davies : « Au point de vue syntaxique, il eût été plus correct d'écrire ici : "Sans que tu écoutes Minuit jeter son vain nombre, une veille t'exalte…" ; il est parfaitement évident que l'idée du premier vers se rattache, par le sens, à la personne à qui s'adresse la morte » [99]. Mais j'admets bien volontiers qu'on peut légitimement considérer cette toumure comme une licence poétique. Car, si, de nos jours, le sujet de l'infinitif doit être le même que celui de la proposition principale, il n'en était pas de même autrefois, et notamment au XVIIe siècle [100]. Je n'apprécie guère, en revanche, le choix du mot « nombre » qui me paraît s'expliquer surtout par la nécessité de rimer avec « ombre » [101]. Et je ne puis m'empêcher non plus de trouver que « jeter en vain son nombre » aurait été plus naturel que « jeter son vain nombre ». Mais, bien sûr, cela faisait un pied de trop.

Si, tout compte fait, le premier vers ne m'inspire que des réserves, il en va tout autrement du deuxième qui me paraît franchement détestable. Il me semble, tout d'abord, que l'article défini « la » aurait été plus satisfaisant, ou plutôt moins insatisfaisant, que l'article indéfini « une ». Mais, cette fois-ci, il aurait manqué un pied. On peut déplorer ensuite, et cela me paraît beaucoup plus grave, la double impropriété que constitue l'emploi du verbe « exalter » au sens de « inciter » et avec un complément indirect. On goûtera l'humour involontaire du commentaire que fait à ce sujet M. Gardner Davies : « On ne trouve pas ailleurs chez Mallarmé le verbe exalter employé dans le sens de inciter et suivi d'un complément indirect; le sens en est cependant tout à fait clair » [102]. Il importe assez peu, me semble-t-il, qu'on ne trouve pas ailleurs, chez Mallarmé, le verbe « exalter » employé dans ce sens et avec cette construction; mais il importe beaucoup, en revanche, qu'on ne le trouve nulle part ailleurs, dans aucun dictionnaire et chez aucun auteur. On est un peu surpris aussi que M. Gardner Davies ne laisse paraître, semble-t-il, aucune ironie lorsqu'il constate que « le sens est cependant tout à fait clair ». Certes, il n'a pas tort : Mallarmé nous oblige à substituer mentalement au verbe qu'il a employé un autre verbe d'un sens bien différent, moyennant quoi l'on comprend fort bien. Mais, si l'on comprend sans peine, c'est qu'il n'y a quasiment rien a comprendre. En effet, beaucoup plus encore qu'à cet emploi extravagant du verbe « exalter », le profond ridicule de ce vers me paraît tenir au pléonasme inénarrable qui en constitue la substance. Car enfin que fait-on quand on veille, sinon ne pas fermer l'œil ? Dire à quelqu'un que la veille l'incite à ne pas fermer l'œil est donc tout à fait grotesque. Autant vaudrait lui dire : « La colère te rend irascible » ou « La faim te met en appétit » !

En comparaison du deuxième, le troisieme vers n'offre qu'une impropriété mineure. Quand la morte parle de « l'ancien fauteuil », il s'agit évidemment, comme le dit M. Gardner Davies, du « fauteuil ou elle passait autrefois la soirée » ( [103]. Mais, quand on dit « l'ancien fauteuil » sans complément de nom, on veut parler d'un fauteuil qui a disparu, qui était là et qui n'y est plus. On peut penser aussi qu' « ancien » est ici synonyme de « vieux » : le fauteuil sur lequel la morte s'asseyait était peut-être plus vieux que les autres et les époux avaient l'habitude de l'appeler « le vieux fauteuil » ou « le fauteuil ancien », s'il s'agissait d'un fauteuil de style. Toujours est-il que ce n'est pas la même chose de dire « l'ancien fauteuil », de dire « le vieux fauteuil » ou de dire « le fauteuil ancien ». Mallarmé aurait, d'ailleurs, fort bien pu faire dire a la morte « mon ancien fauteuil »: le nombre de pieds n'aurait, en effet, point changé, « ancien » n'étant alors plus prononcé avec la diérèse, mais avec la synérèse. Mais ainsi le vers lui aurait sans doute paru beaucoup plus prosaïque. Malheureusement il ne suffit pas d'éviter le prosaïsme grâce à l'impropriété pour faire naître la poésie.

Au quatrième vers, si Mallarmé écrit « le suprême tison » et non « le dernier tison », c'est d'abord pour avoir les six pieds dont il a besoin, et aussi parce que c'est un mot qu'il affectionne. Toujours est-il que l'emploi de « suprême » confère à cet hémistiche une emphase peu justifiée et donc assez ridicule. C'est là, d'ailleurs, un des défauts les plus habituels de Mallarmé qui ne tient trop souvent aucun compte de la tonalité propre à chaque mot et qui semble ignorer que des mots de même sens peuvent appartenir à des registres très différents. Il serait évidemment ridicule, quand on arrive à la fin d'une boîte d'allumettes, de dire qu'on prend « la suprême allumette ». Il ne l'est guère moins de dire « le suprême tison ». Une telle expression ne pourrait guère se justifier que si elle était employée avec une intention humoristique, ce qui n'est évidemment pas le cas.

 

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Pour conclure, je voudrais revenir sur trois points. En premier lieu, ce poème, comme sans doute tous les poèmes de Mallarmé [104], nous offre bien ce sens véritable, unique et conforme à la pensée de l'auteur que seuls des esprits bornés pourraient vouloir trouver dans la poésie, s'il fallait en croire Valéry [105]. Sur le principe, Léon Celtier a raison : le désaccord des commentateurs ne prouve pas du tout que le texte peut être lu de façons diverses, chacun pouvant à son choix, suivant ses goûts ou l'humeur du moment, opter pour telle ou telle interprétation. Ainsi le premier vers évoque l'hiver et nulle autre saison : il ne saurait être considéré comme la traduction, fût-elle « impressionniste », de la date indiquée en tête du sonnet. Le mot « seuil », au vers 3, n'évoque que le seuil de la maison du veuf : il n'évoque aucunement le seuil de la mort ni, d'une façon plus précise, le seuil de la tombe où repose la morte. Le mot « manque », au vers 4, n'évoque que l'absence de fleurs sur la tombe en hiver : il ne saurait évoquer l'absence de l'époux dans la tombe aux côtés de la morte. Les commentateurs sont en désaccord parce qu'ils font presque tous des contresens et qu'ils ne font pas tous les mêmes. Certains, comme Charles Mauron, comprennent mal le vers 3, mais comprennent bien le vers 4. D'autres, au contraire, comme Jean-Bertrand Barrère et M. Pierre-Olivier Walzer, comprennent bien le vers 3, mais comprennent mal le vers 4. D'autres, comme MM. Charles Chadwick et Robert Gréer Cohn, comprennent bien le vers 4, mais ne se prononcent pas sur le vers 3. D'autres, et ce sont les plus nombreux, à la suite de Léon Cellier, comprennent mal et le vers 3 et le vers 4. D'autres enfin, comme MM. Gardner Davies et Pierre Citron, comprennent bien et le vers 3 et le vers 4. Mais, si les deux demiers commentateurs cités semblent avoir été les mieux inspirés, on peut regretter pourtant qu'ils n'aient pas résolu le problème de la dualité de temps, M. Gardner Davies confondant le 2 novembre et l'hiver, et M. Pierre Citron évitant d'aborder la question.

Bien qu'il ait assez mal su le voir, Léon Cellier a donc raison de penser que ce poème n'a qu'un seul sens. Il a mille fois raison aussi - et ce sera mon deuxième point - de rappeler ce qui devrait aller de soi, mais qu'il faut hélas ! aujourd'hui rappeler sans cesse, à savoir que le commentateur doit se soumettre humblement au texte et en faire une lecture aussi serrée que possible. Il doit résister sans cesse à l'envie de briller aux dépens du texte et se garder de vouloir toujours trouver une explication inédite et compliquée afin de donner par là une plus haute idée de sa subtilié. Malheureusement, si le commentaire de Léon Cellier montre bien qu'en effet ce rappel à l'ordre était fort nécessaire, c'est surtout a contrario. S'il joint l'exemple à la parole, c'est surtout en donnant le mauvais exemple. Il dit fort bien ce qu'il faut faire et ce qu'il ne faut pas faire, mais il fait ce qu'il ne faut pas faire et il ne fait pas ce qu'il faut faire. Il dit, avec Antoine Adam, qu'il faut « serrer durement » le texte, mais il explique, alors même qu'il prétend que Mallarmé est « toute rigueur », qu'au premier vers, l'évocation de « l'hiver sombre » est « la traduction impressionniste de la date, 2 novembre ». Il dit que « l'analyse grammaticale et logique doit être pratiquée avec une extrême précision », mais son interprétation ne prend pas en compte la proposition subordonnée temporelle qui ouvre le texte et qui indique clairement que les plaintes du veuf sont liées à la mauvaise saison.Léon Cellier entend « dénoncer aussi le manque de simplicité des commentateurs » ; il se plaint qu' « on complique à plaisir Mallarmé » [106]; mais les explications qu'il donne lui-même de l'apostrophe du vers 3 et de l'alliance de mots du vers 4, auraient pour effet de rendre encore plus alambiqués des vers qui ne le sont déjà que trop.

Et cela m'amène à mon troisième point. Quels que puissent être les torts des commentateurs, quand on observe entre eux un large et durable désaccord, le premier responsable en est généralement l'auteur. C'est, en tout cas, à une telle conclusion que me paraît conduire l'étude d'un poème comme le sonnet « Sur les bois oubliés… » S'ils ne le comprennent pas de la même façon, tous les commentateurs de Mallarmé semblent juger, à quelques nuances près, que ce sonnet est une grande réussite. Léon Cellier va même jusqu'à suggérer que c'est peut-être justement parce que Mallarmé trouvait que ce poème était trop réussi qu'il ne l'a pas publié dans Les Poésies : « Que Mallarmé n'ait pas fait figurer cette œuvre dans l'édition de 1899 ne force pas à admettre un scrupule de l'artiste. Aussi justement soupçonnerait-on un geste de pudeur. Car jamais peut-être n'a été exprimé avec autant de justesse, ce sentiment en vérité bien difficile à traduire, et qui se nomme la tendresse » [107]. Cette conclusion (ce sont les dernières lignes de l'article) qui se veut belle, me paraît tout à fait ridicule. A-t-on jamais vu un poète renoncer à publier des vers parce qu'il avait l'impression d'avoir trop bien su traduire le sentiment qu'il voulait exprimer ? Je croirais bien plutôt que, si Mallarmé a renoncé à publier ce poème, c'est, d'une part, parce qu'il ne contenait aucun de ces très beaux vers (un ou deux tout au plus) qu'on rencontre quelquefois dans ses poèmes et, d'autre part, parce qu'il le trouvait beaucoup trop clair. « La suavité de ce sonnet enchante le lecteur, même celui que rebute l'hermétisme mallarméen », écrit encore Léon Cellier [108]. Mais comment ne pas se dire que, si Mallarmé avait pensé, lui aussi, que ce sonnet était de nature à « enchanter le lecteur », il n'aurait alors pas hésité à le publier ? Il a dû sentir, au contraire, qu'étant trop facile à comprendre [109], sa médiocrité était aussi trop apparente.

Si l'on peut assurément discuter telle ou telle de ses exégèses [110], Charles Chassé n'a que trop raison de le dire et de le redire : c'est « pour dissimuler [sa] stérilité » que Mallarmé « se réfugie dans l'hermétisme » [111]. Dans le sonnet « Sur les bois oubliés… », on voit trop facilement ce que Mallarmé veut dire pour ne pas voir aussitot qu'il a mal su le dire. Il s'est ingénié à dire des choses simpIes d'une manière compliquée, mais il n'a pas réussi à les dire d'une manière assez compliquée pour qu'on ne pût aisément s'apercevoir qu'il avait seulement cherché à ne pas dire simplement des choses simples. Si l'on n'est pas rebuté par l'hermétisme, on l'est par une préciosité qui, pour être sans doute moins poussée que dans les poèmes hermétiques, est aussi plus directement perceptible [112]. Disons-le sans ambages : les quelques très beaux vers qu'il a pu écrire n'empêchent pas que Mallarmé ne soit fondamentalement un précieux, et souvent des plus ridicules. On se gausse volontiers, et à juste titre, des poètes précieux du XVIIe siècle. Mais personne n'ose dire que Mallarmé a souvent écrit des vers aussi, voire plus grotesques que les leurs. Je ne citerai aujourd'hui qu'un vers du « Guignon » qui me paraît être d'un ridicule achevé :

Une pourpre se caille au sein reconnaissant [113].

On oublie que Mallarmé était humain », se désole Léon Cellier [114]. Il me semble plutôt que c'est Mallarmé qui, sauf exceptions rarissimes, oublie d'être humain. Je ne parle pas, bien sûr, de l'homme Mallarmé dont il n 'y a aucune raison de douter qu'il n'ait été profondément humain. Je parle du poète, je parle de l'écrivain [115] qui s'exprime dans une langue, le plus souvent, impossible, la plus artificielle, la plus alambiquée, la plus inhumaine peut-être qui ait jamais existé avant lui [116], du moins dans la littérature française.


 

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NOTES :

[1] Mallarmé, Œuvres, éd. de Yves-Alain Favre, Gamier, 1985. Toutes les citations de Mallarmé renverront à cette excellente édition.

[2] Voir l'article de Léon Cellier « "Sur les bois oubliés.." ou Mallarmé l'humain. Exemple d'exégèse » in Revue des Sciences humaines, n° 77, 1955, pp. 170-176 ; la lettre de Jean-Bertrand Barrère critiquant l'interprétation de Léon Cellier, op. cit., n° 80, 1955, p. 508 ; et la réponse de Léon Cellier, op. cit., n° 82, 1956, pp. 235-236. Léon Cellier est revenu plus longuement sur ce sonnet, en reprenant partiellement ce qu'il avait déjà dit dans son article, dans son livre Mallarme et la morte qui parle, PUF, 1963, pp.159-177. Pour renvoyer à ces trois études de Léon Cellier, j'utiliserai les abréviations suivantes : Cellier I, Cellier II, Cellier III.

[3] Je ne crois pas qu'il ait pour autant eu conscience des vrais défauts de son sonnet. Comme l'écrit M. Pierre Citron, qui ne les a pas vus, lui non plus, « son caractère personnel explique sans doute que le poète ne l'ait pas publié de son vivant, quoique ce soit un des plus beaux qu'il ait écrits ; mais peut-être sa clarté lui paraissait-elle un défaut en soi, ou du moins une déviation par rapport à l'esthétique de l'obscurité dont il avait fait sa règle. Peut-être aussi le jugeait-il pas assez original ». (Mallarmé, Poésie, éd. de Pierre Citron, Imprimerie nationale, 1986, p. 3 51 ).

[4] Voir Les Clefs de Mallarmé, Aubier, 1954.

[5] Cellier I, p. 170.

[6] Ibid.

[7] Ibid.

[8] Voir Roland Barthes, ras le bol, Roblot, Paris, 1986, pp. 6-9.

[9] Ibid. Pour la remarque d'Antoine Adam, voir « Pour l'interprétation de Mallarmé », in Mélanges Mornet, Nizet, 1951, p. 223. La formule ne concerne que « Toast funèbre », mais Léon Cellier ne fausse assurément pas la pensée d'Antoine Adam en lui conférant une portée générale.

[10] Cellier I, p.171.

[11] Vie de Mallarmé, Gallimard, 1940-1941, p. 395.

[12] Voir Introduction à la psychanalyse de Mallarmé, La Baconnière, 1968 (première édition, 1950), p.16.

[13] M. Pierre Citron la juge « très probable » (op. cit., p. 351) et M. Yves-Alain Favre la présente comme un fait établi (voir op. cit., p. 548).

[14] Voir Cellier I, p.172.

[15] Voir Cellier III, p.161. « Quand bien même tout cela serait un roman », écrit-il après avoir rappelé l'hypothèse de Henri Mondor.

[16] Cellier I, p.172. Léon Cellier met entre guillemets « c'est la morte qui parle » parce qu'il cite ici Charles Mauron (voir Mallarmé l'obscur, Corti, 1968, p.72 ; première édition, Denoêl, 1941). A vrai dire, pris à la lettre, les propos de certains commentateurs pourraient faire croire qu'ils n'ont pas compris que c'était la morte qui parlait. C'est le cas d'Antoine Adam qui écrit : « Tu te plains, dit le poète à son ami, tu te plains de n'être pas couché aux côtés de ta chère morte, dans ce "sépulchre à deux" où vous reposerez un jour » (op. cit., p.223). Léon Cellier s'en étonne, d'ailleurs, et écrit, après avoir cité cette phrase: « On voit qu'A. Adam lui-même ne respecte pas le texte » (Cellier I, p.174). Il est clair, pourtant, qu'Antoine Adam n'a pas pu ne pas s'apercevoir que c'était la morte qui parlait. Simplement, comme c'est, bien évidemment, Mallarmé qui la fait parler et qui lui fait dire à son mari ce que lui-même veut dire à son ami, Antoine Adam a cru pouvoir dire que le poète parlait à son ami. La même remarque vaudrait pour Charles Chassé qui écrit : « Dans le premier quatrain, Mallarmé s'adresse au veuf inconsolable qui, au moment où l'hiver arrive, s'afflige, dans sa demeure solitaire, d'être dans l'impossibilité de continuer à placer "de lourds bouquets" dans le caveau qui a été construit pour tous deux » (op. cit., p. 122).

[17] Cellier I, pp. 172-173. La formule « une valeur négative d'un point de vue positif » est empruntée à M. Gardner Davies. Nous la retrouverons tout à l'heure.

[18] Op.cit., p. 223.

[19] Cellier I, pp. 173-174.

[20] Cellier III, p. 172.

[21] Ibid.

[22] Rappelons les vers célèbres adressés à Marie Daubrun (Fleurs du Mal, LVI, « Chant d'automne », II, vers 26-28) :

.......Ah ! laissez-moi, mon front posé sur vos genoux,
.......Goûter, en regrettant l'été blanc et torride,
.......De l'arrière-saison le rayon jaune et doux !

.......Je profite de l'occasion pour signaler une incongruité qui n'a sans doute pas échappé à nombre de lecteurs, mais qui, à ma connaissance, n'a pas été relevée par les commentateurs. La posture que Baudelaire veut prendre pour « goûter» […] de l'arrière-saison le rayon jaune et doux », m'a toujours paru singulièrement inadéquate. On peut certes éprouver à la fois l'envie de poser le front sur les genoux de sa maîtresse et celle d'admirer la lumière d'un beau soleil d'automne, mais ce sont deux envies qu'il me semble bien difficile de satisfaire en même temps.

[23] M. Gardner Davies le commente ainsi : « Les bois sont oubliés […] Est-ce parce que l'hiver semble recouvrir la terre entière d'un voile d'oubli, comme une couche de neige ou de givre ? […] Non, si Mallarmé emploie l'épithète oublié, c'est assurément pour le motif auquel il fait allusion dans le deuxième vers : le châtelain [sic] ne visite plus ses bois, ne quitte plus la maison » (Les Tombeaux de Mallarmé, Corti, 1950, p. 117). Pour Charles Chassé, Mallarmé « se sert dans la première ligne [sic] du mot oublié, dans le sens étymologique du terme, considéré par Littré comme venant probablement à l'origine (étymologie extraordinairement douteuse), non pas d'obliviscor, mais de lividus. Les "bois oubliés quand passe l'hiver sombre", ce sont les bois rendus livides par le givre » (op. cit., p.121). Quoi qu'il en soit, que le mot « oubliés » évoque l'aspect des bois dépouillés de leurs feuilles et peut-être couverts de givre, ou le fait que l'on ne s'y promène plus, on ne saurait dire qu'un 2 novembre, les bois sont « oubliés ». Ils sont, au contraire, plus beaux que jamais (bien loin d'être « livides », ils offrent aux regards tous les ors de l'automne), et, sauf, bien sûr, s'il fait mauvais temps, c'est, sans doute la meilleure période pour s'y promener.

[24] Voir p.72.

[25] Voir pp.16-19 et 143.

[26] Voir L'Œuvre poétique de Mallarmé, Droz, 1940, p. 27.

[27] Voir Le Symbolisme de Mallarmé, Nizet, pp. 85-87.

[28] Voir loc.cit.

[29] Voir Mallarmé, Hatier-Boivin, 1953, p.l 02.

[30] Voir op. cit., p.116.

[31] Voir loc. cit.

[32] Voir Mallarmé, sa pensée dans sa poésie, Corti, 1962, pp. 72-74.

[33] Voir Mallarmé, Seghers, 1963, pp.184-185.

[34] Voir Toward the poems of Mallarmé, University of California Press, 1965, pp.43-46.

[35] Voir Lecture de Mallarmé, Corti, 1985, pp.191-192.

[36] Voir op. cit., pp. 351-353.

[37] Voir « Parole et Poésie : "Sur les bois oubliés…" de Mallarmé », in Poétique, no 37, fév. 1979, pp. 56-62.

[38] Voir op. cit., p. 548.

[39] Si M. Cohn a raison de condamner l'interprétation d'Antoine Adam et de Léon Cellier, il me semble avoir assez mal su motiver cette condamnation : « Cellier's (and Adam's) idea that the manque refers to the lover's absence from the grave is obviously incorrect; he would hardly be on top of the tomb (or "encuver" it) ; nor would the woman refer to the flowers again, unless she were consoling him for their absence » (op. cit., p. 46, note 2).

[40] Il se demande très justement, à propos de cette interprétation, si « l'habitude de décrypter des constructions hermétiques doit […] ainsi conduire à compliquer un poème qui vaut par sa simplicité » (op. cit., p. 353). Mais je suis loin d'admirer, comme lui, la « simplicité » de ce poème, même s'il est assurément beaucoup moins obscur que bien d'autres poèmes de Mallarmé.

[41] « Cette absence, ce "manque" du mari est comblé par la profusion de bouquets qui encombrent la dalle » (op. cit., p.184).

[42] « Quelques difficultés textuelles, notamment l'obscurité du vers 4, ont été dissipées par l'exégèse de Léon Cellier, qui s'appuie sur une remarque antérieure d'Antoine Adam mais fait intervenir, de façon décisive, la datation du poème au lendemain du Jour des morts [on le voit, M. Chambers confond le jour des morts avec la Toussaint]. Le "manque seul des lourds bouquets" doit être compris comme désignant non l'absence des bouquets pendant l'hiver (comme on l'avait supposé), mais une absence - celle de l'époux que la présence des bouquets du 2 novembre ne peut atténuer » (op. cit., p. 57).

[43] « La morte n'a pour consolation de ce "manque" à son côté que l'hommage de fleurs que lui fait le vivant, resté sur le "seuil" de cette union définitive » (op. cit., pp. 191-192).

[44] « On doit à Antoine Adam l'élucidation définitive de ce vers » (op. cit., p. 548).

[45] J'hésite à parler d'oxymoron. Car ce mot ne semble guère s'employer que pour designer l'alliance d'un substantif et d'un adjectif antinomiques, alliance dont l' « obscure clarté » du Cid constitue l'exemple le plus fameux. Quoi qu'il en soit, c'est le même procédé, l'oxymoron n'étant qu'un cas particulier de l'alliance de mots.

[46] Mallarmé l'obscur, p. 72. Le « de » à la place de « des » (« des lourds bouquets »), plutôt qu'une coquille, est sans doute une erreur de lecture (l'erreur est, en effet, répetée). Mauron a beau s'extasier sur ce vers, il ne peut s'empêcher de corriger inconsciemment Mallarmé et de rétablir la forme normale.

[47] Op. cit., pp.119-120. Pour la citation de « Crayonné alu thétre », voir Mallarmé, éd. cit., p. 223.

[48] M. Gardner Davies (op. cit., p.119) relève aussi « un emploi analogue de manque [dans un] passage de Bucolique où le poète parle d'une flamme "éventée par le manque du rêve qu'elle consume" ». Pour cette citation, voir Mallarmé, éd. cit., p. 334. M. Davies cite également les deux vers de « Mes bouquins refermés… »: Ma faim qui d'aucuns fruits ici ne se régale Trouve en leur docte manque une saveur égale. (Ed.cit., p. 82). Ces deux citations constituent, elles aussi, des arguments supplémentaires contre l'interprétation d'Antoine Adam et de Léon Cellier.

[49] Ce sonnet n'est, en effet, connu que depuis 1913, comme nous l'apprennent Henri Mondor et G. Jean-Aubry : « Ce sonnet, demeuré inconnu du vivant du poète, n'apparut que dans le recueil des Poésies publié, en 1913, par les éditions de la Nouvelle Revue française » (Mallarmé, Œuvres complètes, bibl. de la Pléiade, Gallimard, 1945, p. 1491). Rappelons que l'article d' Antoine Adam a été publié en 1951.

[50] Cellier I, p. 173. Il y a évidemment une coquille: il faut lire « transcrire » à la place de « traduire ».

[51] Presses Universitaires de France, 1961, p. 287.

[52] Cette dernière alliance de mots, loin d'être aussi audacieuse que les deux autres, est, il est vrai, assez banale. On dit facilement, en effet, que, dans telle ou telle circonstance, quelqu'un n'a pas été lui-même, ou, au contraire, qu'il est enfin redevenu lui-même.

[53] De tous les commentateurs qui, comme Charles Mauron, comprennent que le mot « manque » évoque l'absence des bouquets, M. Chadwick est le seul, à ma connaissance qui a essayé de rendre compte de la valeur péjorative de « s'encombre »: « N'est-il pas typique de l'esprit subtil de Mallarmé qu'il ait remarqué qu'une pierre tombale semble plus pesante sans fleurs et qu'elle semble donc encombrée, non pas de bouquets, mais, paradoxalement, de l'absence de bouquets ? » (op. cit., pp. 73-74). Mais cette explication me paraît plus ingénieuse que vraiment convaincante, car les deux mots « encombrée » et « pesante » ne sont pas synonymes et il ne suffit pas de les rapprocher dans un commentaire pour que le premier prenne le sens du second. On doit reconnaître, en revanche, que l'interprétation d'Antoine Adam et de Léon Cellier rend aisément compte de la valeur péjorative de « s'encombre ». Mais elle se heurte, nous l'avons vu, a des difficultés qui me paraissent insurmontables.

[54] On en a un exemple tout a fait patent avec le vers 9 du « Tombeau d'Edgar Poe »:

.......Du sol et de la nue hostites, 0 grief !

.......où il a cru pouvoir employer le mot « grief » au sens de « lutte » (la lutte du sol et de la nue), comme le prouve la traduction anglaise qu'il a donnée de son poème, traduction dans laquelle « grief » est rendu par « struggle » (On trouvera cette traduction dans Charles Chassé, op. cit., pp. 103-104). Un mauvais esprit ne manquera pas de se dire que, si Mallarmé est capable de donner à « grief » le sens de « struggle », il peut tout aussi bien donner à « struggle » le sens de « grief », ou un tout autre sens qu'on aurait peut-être pu découvrir, s'il avait aussi traduit son poème en allemand, sans pourtant pouvoir être sûr que le mot allemand qu'il aurait alors utilisé, n'aurait pas été pris, lui aussi, dans un tout autre sens que celui qu'il a normalement.

[55] Entre autres nuances de sens que Mallarmé semble ou veut ignorer, il y a toutes celles qui tiennent à ce que l'on appelle aujourd'hui les « niveaux de langue ». Certes, un écrivain a tout à fait le droit d'utiliser un vocabulaire très varié et de faire appel à des registres très divers. Encore faut-il qu'il le fasse sciemment et à bon escient. Ce n'est guère, à mon sens, le cas de Mallarmé, qui semble souvent employer indifféremment les mots rares et les mots populaires, les mots bas et les mots nobles, sans se rendre compte qu'ils n'ont ni le même statut ni les mêmes emplois.

[56] Avec ou sans les nuances qu'introduit normalement le verbe « encombrer ».

[57] Nous l'avons vu, c'est aussi, avec des nuances, l'opinion de M. Pierre Citron.

[58] Mais Léon Cellier ne s'en est aperçu qu'avec un certain retard. Voir Cellier III, p.169 : « Je dois une réparation à M. Mauron. Je croyais être le premier à proposer cette interprétation et n'avais pas remarqué qu'elle se trouvait déjà dans l'Introduction à la Psychanalyse de Mallarmé. C'est avec soulagement que je ne me suis plus vu seul de mon avis ». Notons qu'avant de se trouver dans l'Introduction a la Psychanalyse de Mallarmé, la même interprétation se trouvait déjà dans Mallarmé l'obscur. Cela dit, on est un peu surpris de voir que Léon Cellier se réjouit de n'être plus seul de son avis, puisqu'il semblait tenir en piètre estime les autres commentateurs de Mallarmé. Cela tombe d'autant plus mal qu'ils se sont trompés tous les deux.

[59] Cellier III, p. 168.

[60] Antoine Adam n'ayant pas parlé du vers 3, on ne sait donc pas comment il comprend « captif solitaire du seuil ».

[61] Op.cit., p. 73. M. Cohn ne choisit pas, lui non plus. Bien plus, il semble proposer les deux solutions à la fois puisqu'il explique le mot « seuil » de la façon suivante : « sill of the house door and threshold of the tomb » (op. cit., p. 45).

[62] 0p. cit., p.117.

[63] « Elle [la morte] s'adresse à son mari qui ("captif du seuil") s'enterre chez lui depuis qu'il a perdu sa compagne » (op. cit., p. 184).

[64] Voir op. cit., p. 352.

[65] Op. cit., p. 72.

[66] Op. cit., p. 143.

[67] Cellier I, p. 174.

[68] « En passant le "seuil" de l'inconnu, elle [la morte] est devenue une initiée, avertie des secrets de l'univers et exempte des illusions plaintives de celui qui reste encore "captif", en-deçà de la frontière » (op. cit., pp. 57-58). L'interprétation de M. Ross Chambers est un peu plus « philosophique » que celle de Charles Mauron, puisque le seuil du tombeau devient celui d'un « inconnu » où sont reveles les « secrets de l'univers ». Mais ce n'est qu'une nuance.

[69] « Captif solitaire du seuil ne veut pas dire que le mari reste à la maison. Mauron et Cellier ont bien montré que le seuil que l'homme ne peut pas franchir est le seuil de la tombe. Le veuf se tient au cimetière devant la tombe et la morte lui parle de l'intérieur de celle-ci » (op. cit., p. 548).

[70] « Ce "seuil" n'est pas celui de la maison, comme le pense G. Davies, mais celui de la mort, comme le signalent Ch. Mauron et L. Cellier » (op. cit., p. 192, note 5).

[71] Cellier III, p. 168.

[72] M. Pierre Citron dit très justement qu'« il est plus naturel d'être "captif" dans un espace qu'en dehors de lui » (op. cit., p. 352).

[73] Op. cit., p. 508.

[74] Cellier I, p. 174, note 1. En évoquant « la suite » du texte, Léon Cellier fait, bien sûr, allusion au premier tercet.

[75] Ibid.

[76] Cellier II, p. 236.

[77] Cellier III, p. 170.

[78] On aurait bien aimé savoir comment Léon Cellier a compris le texte la première fois qu'il l'a lu. Car il ne s'est pas expliqué clairement là-dessus. Mais on a l'impression qu'il n'avait jamais pensé à interpréter le vers 4 comme il l'a fait, avant ce « matin du 2 novembre » où il a été frappé par la profusion de fleurs qui s'offraient aux acheteurs sur les trottoirs de sa ville (voir loc. cit.). Et il y a tout lieu de penser que c'est seulement à la suite de cette « découverte » qu'il s'est dit que la périphrase du vers 3 devait signifier tout autre chose que ce qu'elle semblait signifier de prime abord.

[79] Même si c'est sans doute exceptionnel, cela arrive pourtant et le Littré en donne un exemple emprunté à Madame de Staël . « Nos amis ne peuvent nous suivre que jusqu'au seuil de la vie » (Corinne, XX, 5).

[80] L'exemple auquel il renvoie se trouve à l'article nimber : « Jenny avait, elle aussi, sans y penser, franchi le seuil et se tenait au milieu du sentier, arrêtée devant Jacques et nimbée de lumière » (Martin du Gard, Les Thibault, tome II, p. 270).

[81] Certains commentaires, comme ceux de Guy Michaud, de Charles Chassé et de M. Pierre-Olivier Walzer, sont trop rapides pour qu'on puisse connaître leur opinion sur ce sujet. Quant à M. Bertrand Marchal, s'il semble préférer la première hypothèse, il n'écarte pas, pour autant, la seconde. En effet, ayant écrit que « Comme dans Tout orgueil…, on retrouve […] la même atmosphère d'angoisse d'une chambre où le feu s'éteint », il ajoute en note: « L. Cellier suggère pourtant que toute la scène peut se passer au cimetière ; mais qu'elle soit actuelle ou simplement évoquée, l'attente dans la chambre de la strophe II n'en rappelle pas moins celle de Tout orgueil... » (op. cit., p. 191 ).

[82] « Elle [la morte] revient consoler, en ce jour de deuil, le mari qu'elle a laissé inconsolable » (op. cit., p.116).

[83] C'est du moins l'impression qu'on a, car son opinion ne semble pas vraiment faite : « She [la morte] speaks […] and says, in essence, to her husband who is kept apart from her, held "captive" by the "sill" of the house door (and possibly the tomb) […] » (op. cit., p. 43).

[84] « Mauron, Cellier et Favre pensent que le seuil est celui du tombeau, devant lequel se tient le mari et à l'intérieur duquel parle la femme morte. Les autres commentateurs placent la scène dans la pièce où se déroule la veillée de l'homme. La seconde hypothèse donne au poème l'unité de lieu […] » (op. cit., p. 352).

[85] On vient de le voir, M. Citron pense que Mauron adopte la même solution que Léon Cellier. En fait, le commentaire de Mauron est trop imprécis pour qu'on puisse se prononcer avec certitude, mais la façon dont il insiste sur « le décor de cette chambre où un homme seul attend la visite d'un fantôme », décor qui « se retrouve bien souvent dans la vie de Mallarmé » et qui « répète celui des nuits de Tournon » (Psychanalyse de Mallarmé, p.17), me fait plutôt croire qu'il a choisi l'autre solution.

[86] C'est peut-être ce que faisait déjà Antoine Adam. Mais son commentaire, qui ne porte que sur le vers 4, ne permet pas de le savoir.

[87] « Le veuf se tient au cimetière devant la tombe et la morte lui parle de l'intérieur de celle-ci » (op. cit., p. 548). C'est peut-être aussi le cas de M. Ross Chambers, qui suit Léon Cellier dansses interprétations du vers 3 et du vers 4, mais son commentaire, pourtant assez long, ne permet pas de l'affirmer.

[88] Op.cit., p. 508.

[89] Loc. cit.

[90] Ibid.

[91] Il écrit, en effet, quelques lignes plus bas : « Il [le veuf] se plaint d'être doublement absent en ce jour des morts, où des fleurs seules le représentent, déposées par son ordre sur la dalle » (ibid.).

[92] Mais son interprétation est encore un peu plus tirée par les cheveux. Il faut non seulement deviner que, malgré leur « manque », les fleurs sont bien là, mais que ce n'est pas le veuf qui les a déposées.

[93] Cellier II, p. 236.

[94] Cellier I, p.174.

[95] Cellier I, p.175.

[96] Encore une fois, Léon Cellier a raison de penser que, le 2 novembre, le veuf n'a pas pu ne pas fleurir la tombe de sa femme. Mais, contrairement à ce qu'il croit, le vers 4 n'évoque pas les fleurs qu'il vient de mettre, mais celles qu'il ne pourra plus mettre quand l'hiver sera là.

[97] Si l'on admet que la morte répond ainsi à des plaintes que le mari vient effectivement de faire entendre, il faudrait sans doute considérer alors que la proposition subordonnée temporelle du premier vers (« Quand l'hiver passe… ») ne porte pas sur la proposition principale (« tu te plains... »), mais sur la complétive (« que ce sépulcre... »). Si la morte anticipe sur les plaintes du mari, il faut construire : « Tu te plains, quand l'hiver passe, que... ». Si la morte répond aux plaintes qu'elle vient d'entendre, il faut construire : « Tu te plains que, quand l'hiver passe... ». Certes, la première solution semble plus normale, mais, s'agissant d'un poète qui se plaît à disloquer la syntaxe (rappelons seulement le sonnet « A la nue accablante tu »), la seconde solution est tout à fait possible.

[98] Mais peut-être écrirai-je quelques articles. Je songe, notamment, à une étude, très critique, du sonnet « A la nue accablante tu » qui n'est, à mes yeux, qu'un grotesque rébus.

[99] Op. cit., p. 120.

[100] Rappelons ce que, dans L'Avare, Harpagon dit à La Flèche : « Allons, rends-le moi sans te fouiller » (Acte I, scène 3 ).

[101] Les rimes en « ombre » sont, en effet, peu nombreuses. Mallarmé a déjà utilisé « sombre » et « s'encombre » et l'on peut noter en passant que l'alliance de mots si artificielle du vers 4 a sans doute, elle aussi, son origine dans la rareté des rimes en « ombre ». Il ne lui restait donc pratiquement plus que « nombre » (« hombre », « scombre » et « concombre » ne sont pas faciles à placer). Victor Hugo, qui aime tant les mots « ombre » et « sombre », a manifestement été souvent bien embarrassé pour leur trouver une rime, sauf, bien sûr, quand il les a fait rimer ensemble. Ce fut assurément le cas lorsqu'il a écrit les vers célèbres de Booz endormi :

.......Près des meules, qu'on eût prises pour des décombres,
Les moissonneurs couchés faisaient des groupes sombres.

.......Certes, la comparaison est loin d'être saugrenue et l'on peut assez facilement la justifier. Toujours est-il que Victor Hugo a certainement écrit le second vers avant de finir le premier et que l'idée de comparer à des décombres les meules aperçues dans la pénombre ne lui serait certainement pas venue à l'esprit, s'il ne lui avait pas fallu trouver une rime à « sombres ». Citons aussi ces vers de La Fin de Satan (vers 60-62) :

.......Le bandit, comme s'il grandissait sous l'affront,
Seul dans ces profondeurs que la ruine encombre,
Regarda fixement la caverne de l'ombre.

[102] Op. cit., p. 120.

[103] Op. cit., p. 121.

[104] Pour pouvoir en être tout à fait certain, il faudrait avoir fait l'exégèse de tous les poèmes de Mallarmé et être parvenu, pour chacun d'eux, à une interprétation qu'on considère comme définitive. J'en suis assurément très éloigné et je ne suis pas sûr, d'ailleurs, que la chose soit possible, par la faute de Mallarmé.

[105] Je rappelle la célèbre déclaration de Valéry dans « Commentaires de Charmes »: « Mes vers ont le sens qu'on leur prête. Celui que je leur donne ne s'ajuste qu'a moi et n'est opposable à personne. C'est une erreur contraire à la nature de la poésie, et qui lui serait même mortelle, que de prétendre qu'à tout poème correspond un sens véritable, unique et conforme ou identique à quelque pensée de l'auteur » (Variété, Œuvres, tome I, bibl. de la Pléiade, p. 1059). J'ai commente ailleurs « l'ineptie infinie » de ces propos (voir Un Marchand de salades qui se prend pour un prince, Roblot, Paris, 1986, pp. 125-128).

[106] Cellier I, p. 171.

[107] Cellier I, p. 176.

[108] Cellier III, p. 161.

[109] Il aurait sans doute été surpris par les contresens que beaucoup de commentateurs ont faits.

[110] Il le reconnaît lui-même bien volontiers : « J'ai sûrement commis bien des erreurs de détails dans mes interprétations » (op. cit., p. 95).

[111] Ibid., p. 12.

[112] Cette préciosité affecte essentiellement les quatrains. Reconnaissons-le, les tercets, le second surtout, sont beaucoup plus satisfaisants.

[113] « Une pourpre se caille » signifie que le sang se coagule. Ce sang est celui de la blessure que reçoivent les poètes et dont ils tirent une grande fierté.

[114] Cellier I, p. 171.

[115] La prose de Mallarmé me paraît être encore beaucoup plus éprouvante, beaucoup plus insupportable que ses vers. Et cela s'explique aisément. Les contraintes de la versification qui amènent beaucoup de poètes à user de tournures et d'expressions peu naturelles, ces mêmes contraintes obligent, au contraire, les auteurs qui, comme Mallarmé, cherchent systématiquement à s'exprimer de la manière la moins simple, la plus compliquée possible, à restreindre leurs ambitions dans ce domaine. La poésie, du moins la poésie régulière que pratique Mallarmé, engendre nécessairement une certaine concision, une relative régularité et quelques symétries. Pour qui veut disloquer au maximum la syntaxe et donner à ses phrases le tracé le plus tarabiscoté possible, la prose offre assurément beaucoup plus de ressources que les vers. Un peu de préciosité et d'hermétisme amènent à la poésie. Beaucoup de préciosité et d'hermétisme ramènent à la prose.

[116] On a fait depuis beaucoup mieux dans ce domaine, c'est-à-dire bien pire, particulièrement dans la seconde moitié du vingtième siècle où tant de gens ont cultivé le galimatias qu'il serait bien difficile de les départager et de dire à qui revient la palme du jargon le plus innommable, si un homme ne se détachait cependant très nettement du lot, M. Georges Molinié, professeur de philologie française à l'université de Paris-Sorbonne dont il fut le président de 1997 à 2002.

 

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