Assez décodé !
Site de René Pommier


¤ Accueil
¤ Contact

…………………………Moïse a failli faire un malheur,
…………mais Freud l'a retenu par le barbe

 

Le Moïse de Michel-Ange est l'œuvre d'art qui, nous dit Freud, l'a le plus impressionné : « Aucune œuvre plastique n'a jamais produit sur moi un effet plus intense. Combien de fois ai-je gravi l'escalier abrupt qui mène du Cours Cavour, si dépourvu de charme, à la place solitaire sur laquelle se dresse l'église abandonnée, essayant toujours de soutenir le regard dédaigneux et courroucé du héros ; et parfois je me suis alors faufilé précautionneusement hors de la pénombre de la nef, comme si je faisais moi aussi partie de la populace sur laquelle se darde son œil, la populace qui ne peut tenir fermement à une conviction, qui ne veut ni attendre ni faire confiance, et jubile dès qu'elle a retrouvé l'illusion que procure l'idole [1]».

Devant cette statue qui l'impressionnait tellement, Freud s'est tout de suite convaincu qu'elle avait à lui dire, à lui en particulier, quelque chose qu'elle n'avait encore jamais dite à personne. Il a senti qu'elle renfermait un secret que personne n'avait encore percé, parce qu'il était le seul à pouvoir le faire. Et il s'est donc aussitôt mis à l'œuvre.

« Michel-Ange a-t-il voulu créer dans ce Moïse une « statue de caractère et d'état d'âme intemporels », ou bien a-t-il représenté le héros en un moment déterminé de sa vie, mais qui revêtirait alors la plus haute importance ?» (pp. 93-94) s'est-il d'abord demandé. Je ne suis, quant à moi, allé qu'une seule fois à Saint-Pierre-aux-liens contempler la statue de Moïse, mais j'en ai regardé souvent des photos. Or je n'ai jamais eu l'impression que Michel-Ange avait représenté Moïse « en un moment déterminé de sa vie » ; il m'a toujours semblé, au contraire, qu'il l'avait représenté « tel qu'en lui-même enfin l'éternité le change ». C'est d'ailleurs ce qu'un artiste, peintre ou sculpteur, cherche le plus souvent à faire lorsqu'il représente un personnage illustre. Dans le cas de Moïse, premier prophète d'Israël et personnage principal de l'Ancien Testament, il me paraît naturel, si l'on veut donner toute sa dimension à un personnage aussi exceptionnel, d'éviter de le représenter dans une circonstance particulière de son existence. 

Mais, nous dit Freud, la plupart des critiques pensent, au contraire, que Michel-Ange a choisi de représenter Moïse à un moment bien précis, celui où, redescendu du Sinaï où Dieu lui a donné les tables de la loi, il découvre son peuple en train de danser autour du Veau d'or : « Une majorité de critiques se prononce pour la deuxième hypothèse et se dit également en mesure d'indiquer quelle est la scène de la vie de Moïse que l'artiste a ainsi fixée pour l'éternité. Il s'agit de la descente du Sinaï, le lieu même où il a reçu de Dieu les tables de la loi, et du moment où il s'aperçoit que les Juifs, pendant ce temps, ont fabriqué un veau d'or autour duquel ils dansent en liesse. C'est sur cette statue qu'est fixé son regard, c'est ce spectacle qui suscite les sentiments qui s'expriment par sa mimique, et qui vont bientôt faire passer cette puissante figure à l'action la plus violente. Michel-Ange a choisi de représenter le moment de l'ultime hésitation, du calme avant la tempête ; dans le temps suivant, Moïse va bondir — le pied gauche a déjà quitté le sol —, briser les tables sur le sol et déverser son courroux sur les renégats » ( p. 94)

Freud cite ensuite de nombreux auteurs (Jack. Burckhardt, W. Lübke, Springer, Hermann Grimm, Heath Wilson, Wöfflin, C. Justi, et Fritz Knapp) qui, s'ils n'évoquent pas tous l'épisode du veau d'or, sont néanmoins tous d'accord « sur un point essentiel, à savoir que ce Moïse s'apprêterait à bondir et à passer à l'action » (p. 95). Pourtant un de ces auteurs, Springer, après avoir déclaré qu'« on ne peut se défendre de penser à une scène dramatique et de croire que Moïse est représenté au moment où il aperçoit l'adoration du veau d'or et où, dans sa colère, il s'apprête à bondir », fait néanmoins remarquer que cette hypothèse soulève une difficulté : « Il est vrai que cette conjecture ne peut que difficilement concorder avec la véritable intention de l'artiste, étant donné, en effet, que Moïse, comme les cinq autres statues assises de la superstructure, était avant tout destiné à produire un effet décoratif ; mais elle peut passer pour une attestation éclatante de la vitalité qui s'attache, comme une caractéristique essentielle, au personnage de Moïse » (p. 95). Il ne va pourtant pas, on le voit, jusqu'à remettre en cause cette hypothèse.

Mais Freud cite ensuite un autre auteur, Thode, qui, lui, la rejette : « Cet observateur dit qu'il voit les tables non pas glisser  [2], mais « rester fermes ». Il constate « la posture tranquillement ferme de la main droite sur les tables dressées ». Si nous regardons nous-même, nous sommes obligé de donner raison à Thode sans réserve. Les tables sont en position ferme et ne risquent pas de glisser. La main droite les appuie et s'appuie sur elles. Cela, il est vrai, n'explique pas leur position, mais celle-ci ne concorde plus avec l'interprétation de Justi et des autres » (p. 99).

Ce n'est là, il est vrai, qu'une objection mineure, mais, nous dit ensuite Freud : « Une deuxième remarque porte un coup encore plus décisif. Thode rappelle que "cette statue était conçue pour faire partie d'un ensemble de six, et qu'elle est représentée en position assise. Ces deux points contredisent l'hypothèse selon laquelle Michel-Ange aurait voulu fixer un moment historique déterminé. Car, en ce qui concerne le premier, la tâche de produire des personnages, assis côte à côte, comme types de l'essence de l'homme (Vita activa, Vita contemplativa) excluait la représentation d'événements historiques particuliers. Quant au second, la représentation en position assise qui était conditionnée par la conception artistique d'ensemble du monument, est en contradiction avec le caractère de cet événement, à savoir la descente du mont Sinaï vers le camp " » (p. 99)

Cette remarque se situe dans le prolongement de celle de Justi, mais la force de l'objection est beaucoup plus grande, pour ne pas dire qu'elle est rédhibitoire. Si Michel-Ange a installé là Moïse pour tenir compagnie à Jules II, à côté notamment de saint Paul, il peut difficilement faire mine de vouloir s'en aller, comme le reconnaît Freud : « Donc il est impossible que ce Moïse s'apprête à bondir, il faut qu'il puisse demeurer dans une auguste tranquillité, à l'instar des autres personnages et de la statue projetée (que Michel-Ange n'exécuta finalement pas) du pape lui-même » (p. 100)

Aux deux objections de Thode, j'en ajouterai, pour ma part, une troisième. Si, en effet, Moïse était représenté au moment où il vient d'apercevoir le Veau d'or et les Hébreux dansant au tour de lui, il devrait regarder devant lui ce qui n'est pas le cas, contrairement à ce qu'affirme Freud. Lorsque l'on est en face du Moïse, on n'a pas en effet à « soutenir le regard dédaigneux et courroucé du héros » comme il le dit, parce qu'il ne daigne pas nous regarder. Certes, il pourrait avoir fait une exception pour un visiteur aussi illustre que Freud, et cela expliquerait assurément que celui-ci ait eu l'impression que son regard était « dédaigneux et courroucé ». Mais, nous dit Freud plus loin, ce n'est pas seulement lui que le regard de Moïse semble fixer avec hostilité : c'est toute « la populace sur laquelle se darde son œil » (p. 90). Pourtant, quoi que dise Freud, Moïse ne darde son œil sur personne.

Outre qu'il regarde vers la gauche, et non devant lui, Moïse a les yeux légèrement levés, comme il convient à un prophète. À l'instar de celui de Rodin, un penseur a souvent les yeux baissés, il regarde souvent vers le sol. Mais un prophète n'est pas un penseur, tant s'en faut. Il ne baisse jamais les yeux, il ne regarde jamais devant lui, mais toujours un peu au-dessus. Il n'a pas besoin de regarder : il voit.

Mais lorsque Freud a une idée en tête, aucune objection, si forte qu'elle puisse être, ne saurait l'arrêter : « Je ne trouve rien en moi qui regimbe contre l'explication de Thode, mais quelque chose me manque. Peut-être que se manifeste le besoin d'un lien plus étroit entre l'état d'âme du héros et le contraste exprimé par son attitude, entre « calme apparent » et « agitation intérieure » » (p. 102). Freud ne veut donc pas renoncer à établir un lien entre l'attitude de Moïse et l'épisode du Veau d'or. Mais les objections de Thode lui interdisent de retenir l'hypothèse selon laquelle Moïse serait sur le point de laisser exploser sa colère et de bondir de son siège. Il va donc reprendre la thèse selon laquelle Moïse vient d'apercevoir le veau d'or, mais, au lieu de dire qu'il est sur le point de bondir et de faire un malheur, il prétend qu'il s'est retenu in extremis et a décidé de rester sagement assis en espérant que personne n'a rien remarqué. Mais rien n'échappe à l'œil de Freud.

Celui-ci va s'inspirer de la méthode qu'un médecin italien, sénateur à vie, mais qui s'est surtout fait connaître comme critique d'art, Giovanni Morelli, utilisait pour déterminer si un tableau était une œuvre originale ou une copie : « Longtemps avant que je fusse à même d'entendre parler de la psychanalyse, j'appris qu'un amateur d'art de nationalité russe, Ivan Lermolieff, dont les premiers essais ont été publiés en langue allemande de 1874 à 1876, avait provoqué une révolution dans les galeries européennes en révisant l'attribution de nombreux tableaux à tel ou tel peintre, en enseignant à distinguer avec certitude les copies des originaux et en construisant de nouvelles individualités artistiques à partir des œuvres libérées de leurs assignations antérieures. Il parvint à ce résultat en recommandant de détourner le regard de l'impression d'ensemble ou des grands traits d'un tableau et en mettant en relief l'importance caractéristique de détails secondaires, de vétilles telles que la représentation des ongles des mains, des lobes des oreilles, des auréoles et d'autres choses qu'on ne remarque pas, que le copiste néglige d'imiter, et que pourtant chaque artiste exécute d'une manière qui le caractérise. Plus tard j'appris avec beaucoup d'intérêt que derrière le pseudonyme russe s'était caché un médecin italien de nom de Morelli. Il est mort en 1891, comme sénateur du royaume d'Italie. Je crois que son procédé est étroitement apparenté à la technique de la psychanalyse médicale. Celle-ci aussi est habituée à deviner des choses secrètes et cachées à partir de traits sous-estimés ou dont on ne tient pas compte, à partir du rebut — du “ refuse ” — de l'observation » (pp. 102-103)

Freud voit une analogie entre la méthode de Morelli et celle de la psychanalyse, dans la mesure où toutes les deux privilégient l'observation des détails au détriment de la vue d'ensemble. Mais l'objectif de Morelli n'est pas celui d'un critique d'art qui cherche à expliquer une œuvre, à comprendre les intentions et les choix de l'artiste. Lorsqu'il s'agit de distinguer une copie d'un original, de déterminer si un tableau est ou non un faux, la méthode de Morelli parait assez judicieuse. On peut supposer, en effet, que le copiste ou le faussaire, surtout s'ils sont pressés, puissent se montrer moins rigoureux, moins précis dans la reproduction de certains détails qui semblent peu susceptibles de retenir l'attention. En revanche, lorsqu'il s'agit de découvrir la signification d'une œuvre, cette méthode, au contraire, paraît totalement absurde, du moins selon la logique ordinaire. Mais la logique freudienne ne cesse d'en prendre le contre-pied. Pour elle, il n'y a d'intéressant, d'important, d'essentiel que ce qui paraît à première vue insignifiant. Ainsi, lorsque Freud entreprend d'expliquer un rêve, il commence par écarter résolument le « sens manifeste » pour ne retenir qu'un mot apparemment sans importance ou un détail insignifiant à partir desquels, en ayant recours à un certain nombre d'associations saugrenues, il prétend découvrir un « sens latent », qui n'a jamais existé que dans son esprit déjanté [3].

Dans la statue de Moïse, nous dit Freud, « il se trouve des détails qui n'ont pas été jusqu'ici pris en compte, qui n'ont même pas encore été à vrai dire correctement décrits. Ils concernent la position de la main droite et la position des deux tables. On peut dire que cette main opère une médiation entre les tables et la … barbe du héros courroucé, et ce d'une manière très particulière, forcée, qui appelle l'explication. Il a été dit qu'avec ses doigts elle fouille dans la barbe, qu'elle joue avec ses mèches, tandis que par le bord du petit doigt, elle prend appui sur les tables » (p. 103)

Mais Freud fait observer que « l'index et lui seul est en contact effectif avec la barbe […] On ne peut donc dire que la main droite joue avec la barbe ou fouille en elle ; la seule assertion correcte consiste à dire qu'un des index est posé en travers de la barbe y déterminant une ravine profonde ; appuyer sur sa barbe avec un seul doigt est à coup sûr un geste singulier et difficile à comprendre » (p. 104) Et il précise que « la pression de l'index de la main droite s'exerce principalement sur les faisceaux pileux de la moitié gauche de la barbe et que par cet effet de débordement, la barbe est empêchée de s'associer au mouvement de la tête et du regard vers le côté gauche » (p.105)

Pour expliquer les choix d'un artiste, on privilégie d'ordinaire les considérations d'ordre esthétique. Mais Freud n'envisage cette explication que pour l'écarter aussitôt : « Si ce sont vraiment des considérations d'harmonie des lignes et de traitement de l'espace qui ont poussé l'artiste à déplacer vers la droite la masse déferlante de la barbe d'un Moïse qui regarde vers la gauche, la pression d'un seul doigt paraît un moyen singulièrement inapproprié. Et qui, ayant rejeté pour une raison quelconque sa barbe de l'autre côté, en viendrait ensuite à l'idée de fixer, par la pression d'un seul doigt, une moitié de la barbe en travers de l'autre ? » (pp.105-106).

Quoi que dise Freud, quand on observe l'index de Moïse, on n'a pas l'impression qu'il exerce une pression sur la barbe : il est seulement en contact avec elle. Si le souci de Moïse avait été de retenir sa barbe, la meilleure solution aurait été de la coincer entre les deux tables de la loi. Mais il n'avait pas besoin de la retenir, car la barbe, même celle des prophètes, n'est pas élastique. Manifestement le magnifique traitement de la barbe de Moise répond à des préoccupations essentiellement esthétiques que l'on ne peut saisir si on la considère en faisant abstraction de l'impression générale produite par la statue.

Dans le tableau ou la sculpture d'un grand artiste, il n'y a pas de détails dans la mesure où chaque élément contribue à l'harmonie de l'ensemble. Il est donc absurde de vouloir les comprendre à partir de détails isolés de l'ensemble. Ce sont, au contraire le traitement des détails que l'on ne peut comprendre qu'à partir d'une vision d'ensemble de l'œuvre.

Je ne suis pas un critique d'art ni même un simple connaisseur, mais voici comment j'imagine grosso modo et même grossissimo modo que les choses ont pu se passer. Quand Michel-Ange a demandé à Moïse de s'asseoir pour prendre la pose, celui-ci s'est sottement installé comme pour une photo d'identité en regardant bien en face, la barbe tombant tout droit et les deux bras pendant de chaque côté. Quant aux tables de la loi, il les avait mises entre ses jambes. Michel-Ange, après s'être reculé pour avoir une bonne vue d'ensemble, lui a dit que cela n'allait pas du tout. Il lui a, bien sûr, demandé d'enlever tout de suite les tables de la loi d'entre ses jambes, de les mettre à sa droite et de poser sa main dessus. Il a ensuite entrepris de corriger le statisme de sa posture en lui demandant d'abord de tourner la tête vers la gauche et de lever légèrement les yeux. Il s'est ensuite occupé de donner du mouvement à sa barbe en déportant vers la droite une grosse mèche de la partie gauche. Il a alors invité Moïse à replier le bras gauche, la main venant reposer sur le bas du ventre, créant ainsi un effet de symétrie entre l'avant bras gauche et la partie de la barbe qui s'en va vers la droite dans le prolongement de la main. Il lui a enfin demandé de plier légèrement la jambe gauche, en ramenant le pied en arrière qui ne prend plus appui que sur les orteils. Comme presque tous les sculpteurs, que le sujet soit assis ou debout, Michel-Ange a voulu éviter que les deux jambes soient rigoureusement parallèles. La cuisse droite est à l'horizontale, le pied bien à plat sur le sol, tandis que la cuisse gauche est légèrement inclinée, le pied reposant sur la pointe. Il a de plus découvert le genou droit, en écartant le manteau qui retombe en formant un grand pli dans le prolongement de la barbe tandis qu'il recouvre entièrement la jambe gauche. Au total, Michel-Ange a réussi à créer une œuvre d'une prodigieuse puissance et en même temps d'une parfaite harmonie. Il a su lui donner une puissante unité tout en évitant la monotonie de symétries trop appuyées par un jeu subtil de parallélismes et d'oppositions. Il est parvenu à produire à la fois une très forte impression de pérennité et de dynamisme.

Mais c'est le genre de remarques que tout le monde peut faire et Freud ne saurait donc s'en contenter. Il lui faut absolument voir ce que personne n'a encore jamais vu. Pour lui la clef de l'œuvre se trouve dans la relation entre l'index droit et la barbe de Moïse : « Si, dans cette figuration du Moïse, les mèches gauches de la barbe sont soumises à la pression de l'index droit , peut-être cela peut-il s'entendre comme le reste d'une relation entre la main droite et la moitié gauche de la barbe, relation qui, en un moment antérieur, était beaucoup plus intime qu'au moment représenté par l'artiste. Peut-être que la main droite s'était saisie de la barbe beaucoup plus énergiquement, qu'elle s'était enfoncée jusqu'à la bordure gauche de celle-ci, et que, lorsqu'elle s'est retirée dans la position que nous lui voyons actuellement sur la statue, elle a entraîné avec elle une partie de la barbe, laquelle témoigne désormais du mouvement qui a été ainsi décrit » (p. 106).

Selon Freud, Michel-Ange a donc voulu nous faire comprendre qu'il y avait eu « un mouvement de retrait de la main droite » (p. 106). Il faut donc croire que celui-ci s'y est bien mal pris puisque jamais personne ne l'avait compris avant Freud. Mais la perspicacité de Freud ne lui permet pas seulement de découvrir que la position de l'index par rapport à la barbe témoigne d'un mouvement antérieur de retrait de la main ; elle lui permet de découvrir que ce mouvement lui-même avait été précédé d'un mouvement en sens inverse de la main qui, primitivement immobile et sans contact avec la barbe, s'était brusquement portée sur la gauche pour se saisir de celle-ci : « Il [Moïse] était là, assis tranquillement, la tête avec sa barbe ondoyante dirigée vers l'avant, et la main n'ayant sans doute rien à faire avec la barbe. Et voici que la rumeur vient frapper son oreille ; il tourne la tête et le regard dans la direction d'où lui parvient la perturbation ; il aperçoit la scène et la comprend. Il est alors saisi par la colère et l'indignation ; il voudrait bondir, châtier, anéantir les sacrilèges. La fureur, qui se sait encore éloignée de son objet, se retourne cependant sous forme de geste contre le propre corps. La main impatiente, prête à l'action, plonge par-devant dans la barbe qui avait accompagné le mouvement de la tête, l'enserre d'une poigne de fer entre le pouce et la paume doigts refermés, geste d'une force et d'une violence qui peuvent rappeler d'autres figures de Michel-Ange. mais voici qu'une modification intervient, nous ne savons pas encore comment ni pourquoi ; la main qui s'était portée en avant, plongée dans la barbe, est retirée prestement, elle lâche la barbe, les doigts s'en détachent ; mais ils étaient si profondément enfouis en elle, qu'en se retirant, ils entraînent du côté gauche vers la droite une puissante torsade de cheveux et que celle-ci, sous la pression du seul doigt supérieur, qui est le plus long, est amenée à se placer en travers des mèches de droite. Et c'est cette nouvelle position, qui n'est intelligible que si on la fait dériver de la précédente, qui est désormais fixée » (pp. 106-107).

Pour ma part, s'il y avait vraiment lieu, ce qui n'est pas le cas, de supposer un mouvement de va-et-vient de la main droite, j'aurais tendance à penser que Moïse s'était mis soudainement à fouiller rageusement dans sa barbe parce que, comme les patriarches avant lui, comme Abraham, comme Isaac, comme Jacob et comme tous les prophètes après lui, il avait des poux. Cependant, s'étant alors rendu compte que ce geste était, en l'occurrence, pour le moins déplacé, il avait retiré sa main. Freud pense, lui, que, dans sa colère, Moïse s'en est pris à sa barbe. Il aurait pu, en effet, au lieu de s'arracher les cheveux, se mettre à s'arracher la barbe. Mais on devrait alors trouver devant ses pieds des poils de barbe qui témoigneraient de sa colère. Ce n'est pas le cas. On peut penser, il est vrai, que, lorsqu'il s'est ravisé, Moïse a pris soin de les faire disparaître en les ramenant en arrière avec son pied gauche ce qui expliquerait assez bien la position de celui-ci.

Mais admettons un instant que Freud ait raison et que la main droite de Moïse, après s'être portée vers la gauche pour s'emparer de la barbe, se soit soudainement retirée. Freud doit alors expliquer ce brusque revirement. Pour ce faire, il va de nouveau faire intervenir « certaines choses qui n'ont pas été jusqu'ici jugées dignes d'observation » à propos des tables cette fois-ci : « Si l'on regarde de plus près, on s'aperçoit que le bord inférieur des tables est coupé autrement que le bord supérieur qui est incliné de biais vers l'avant. Ce dernier est coupé droit, tandis que le bord inférieur présente dans sa portion antérieure une saillie en forme de corne, et c'est justement par cette saillie que les tables sont en contact avec le siège de pierre […] Il ne fait guère de doute que cette corne doit marquer d'après l'Écriture le bord supérieur des tables. C'est seulement le bord supérieur de telles tables rectangulaires qui a coutume d'être arrondi ou incurvé. Les tables se trouvent donc ici la tête en bas. Or c'est là une manière singulière de traiter des objets aussi vénérables. Elles sont posées la tête en bas et presque en équilibre sur une pointe. Quel facteur formel peut être en jeu dans une telle conception ? Ou bien faut-il aussi que ce détail ait été indifférent à l'artiste ? » (pp.108-109).

Freud invoque « l'Écriture » pour affirmer que la saillie en forme de corne se trouve sur le bord supérieur des tables, mais l'on aurait aimé qu'il nous citât le passage de l'Écriture qui, selon lui, justifie cette affirmation. Il ne le fait pas et c'est sans doute parce qu'il n'existe pas. Pour ma part j'ai lu et relu le texte de l'Exode et je n'ai absolument rien trouvé qui pût de près ou de loin servir à étayer l'hypothèse de Freud. Il la tient, lui, pour acquise et entreprend alors d'expliquer pourquoi les Tables de la Loi se trouvent dans une position aussi étrange. Une première découverte permet souvent d'en faire d'autres, mais cela ne vaut pas seulement pour les véritables découvertes ; cela vaut aussi bien, et peut-être même beaucoup plus encore, pour celles qui sont purement imaginaires. L'œuvre de Freud nous en fournit d'innombrables exemples. Ainsi la découverte du prétendu mouvement de va-et-vient de la main droite de Moïse va-t-elle permettre à Freud d'imaginer un double déplacement des tables lié au double déplacement de la main : « On se prend alors à penser que les tables aussi sont parvenues à cette position à la suite d'un mouvement qu'elles ont décrit, que ce mouvement dépendait du déplacement de la main droite que nous avons inféré et que c'est lui qui a contraint à son tour cette main à son mouvement ultérieur de retour » (pp. 109-110).

Et la découverte de ce double déplacement des Tables va à son tour fournir à Freud l'explication du retrait de la main droite : « Initialement, lorsque le personnage était assis là, au repos, il portait les tables dressées verticalement sous le bras droit. La main droite empoignait les bords inférieurs de celles-ci, et trouvait, ce faisant, appui contre la saillie extérieure tournée vers l'avant. Le portage s'en trouvait facilité, ce qui explique parfaitement pourquoi les tables étaient tenues renversées. Ensuite est survenu le moment où le repos a été troublé par le bruit. Moïse tourna la tête, et lorsqu'il eut aperçu la scène, le pied s'apprêta à bondir, la main lâcha sa prise sur les tables et se porta à gauche dans la partie supérieure de la barbe, comme pour mettre sa véhémence en acte sur son propre corps. Les tables étaient à présent confiées à la pression du bras, qui devait les serrer contre la poitrine. Mais cette façon de contenir ne suffit point ; elles commencèrent à glisser vers l'avant et vers le bas, le bord supérieur qui était précédemment maintenu horizontal s'inclina vers l'avant, le bord inférieur privé de son appui s'approcha du siège de pierre par sa pointe antérieure. Encore un instant, et les tables auraient dû pivoter autour du nouveau point d'appui ainsi trouvé, atteindre en premier lieu le sol par leur bord précédemment supérieur et s'y fracasser. C'est pour empêcher cela que la main droite revient en arrière et lâche la barbe dont une partie est entraînée sans intention » (pp. 110-111).

Le retrait de la main droite de Moïse s'explique donc selon Freud par la crainte que les Tables de la Loi ne se brisent. Le moins que l'on puisse dire de cette explication, c'est qu'elle est très surprenante. Tous les lecteurs de la Bible savent en effet que, lorsqu'il a découvert le veau d'or, la première réaction de Moïse a été de lancer très violemment les Tables contre le rocher sur lequel elles se sont fracassées. Ainsi pour expliquer un phénomène, le retrait de la main, qui ne s'est sans doute jamais produit, Freud en imagine un autre qui est le contraire de ce qui s'est réellement produit. Pourquoi Michel-Ange aurait-il imaginé que Moïse avait été arrêté par la crainte de briser les tables puisqu'il savait très bien qu'il les avait volontairement brisées ?

Freud, il est vrai, a prévu l'objection : « Mais voici ce qu'on va maintenant nous objecter : ce n'est donc pas le Moïse de la Bible, qui s'est effectivement mis en colère et a jeté les tables, si bien qu'elles se brisèrent. Ce serait un tout autre Moïse, répondant au sentiment de l'artiste, qui aurait pris en l'occurrence la liberté de corriger le texte sacré et de falsifier le caractère de l'homme divin. Sommes-nous autorisé à imputer à Michel-Ange cette licence, qui n'est peut-être pas éloignée du sacrilège ? » (p. 115).

La présence des Tables de la Loi intactes n'est en rien gênante pour les commentateurs qui pensent que Michel-Ange a représenté Moïse au moment où, découvrant les Hébreux en train de danser autour du veau d'or, il s'apprête à bondir de son siège pour donner libre cours à sa colère. Ces Tables de la Loi sont celles que Moïse va bientôt fracasser contre le rocher. Mais, pour répondre à l'objection de Thode qui jugeait hautement invraisemblable que Michel-Ange ait pu représenter Moïse sur le point de quitter sa place sur le monument de Jules II, Freud a imaginé que le Moïse de Michel-Ange, saisi soudain par la crainte de laisser tomber les Tables de la loi, a réussi, par un effort surhumain de volonté à surmonter le puissant mouvement de colère qui s'était emparé de lui, préservant ainsi les Tables.

Freud croit que les Tables de la Loi que Moïse tient sous sa main droite sont celles que, dans le récit de la Bible, il a brisées. Il est donc obligé d'en conclure que Michel-Ange s'est permis de corriger le texte sacré. Il s'en étonne et il a certes, bien raison. Ce qui l'étonne, c'est que Michel-Ange, en prenant la liberté de s'écarter ainsi de la Bible ait pu se livrer à ce qui, selon lui, serait alors une sorte de blasphème. Mais, dans la Bible, c'est Moïse lui-même qui commet un blasphème, et quel blasphème ! en jetant contre le rocher pour les briser les Tables de la Loi que Yahvé vient de lui donner. En corrigeant la Bible, Michel-Ange aurait, en réalité, effacé le blasphème de Moïse. S'il y a cependant effectivement lieu de s'étonner, c'est tout simplement parce que l'on ne voit pas du tout pourquoi Michel-Ange aurait bien pu concevoir une idée aussi étrange.

Mais, bien entendu, la question ne se pose pas. Ayant décidé de placer une statue de Moïse sur le monument funéraire de Jules II, Michel-Ange ne pouvait pas ne pas y faire figurer les Tables de la Loi. De tous les épisodes de la vie de Moïse, celui où il reçoit sur le Mont Sinaï les Tables de la Loi des mains de Yahvé, est sans doute le plus important. Si Moïse est celui qui a fait sortir les Hébreux d'Égypte et qui les a conduits jusqu'aux confins de la terre sainte, il est d'abord et surtout celui à qui Dieu a donné les Tables de la Loi. Mais les Tables de la Loi que tient le Moïse de Michel-Ange ne sont pas celles de la première édition qu'il a brisées, mais celles de la seconde que Yahvé a consenti en rechignant à graver de nouveau. Et on en a la preuve.

Freud a voulu faire un sort à l'espèce d'encoche « saillie en forme de corne ». Elle lui a permis de prétendre que Moïse tenait les Tables la tête en bas et d'en déduire que cette position incongrue témoignait d'un double déplacement des Tables qui avait accompagné le double mouvement de la main droite. Mais ce détail que Freud croit essentiel pour sa thèse, lui porte en réalité un coup fatal. Il prouve en effet que les Tables de la Loi sculptées par Michel-Ange ne sont pas les premières Tables de la Loi que Yahvé a remises à Moïse, mais les secondes, Moïse ayant brisé les premières. À la différence des premières qui avaient été non seulement gravées, mais taillées par Yahvé lui-même, les secondes ont été taillées non par Yahvé mais par Moïse. Pour manifester son légitime mécontentement, Yahvé s'est refusé à tailler de nouvelles tables et a ordonné à Moïse de le faire lui-même. Comme on pouvait s'y attendre, le travail exécuté par Yahvé avait été absolument impeccable, les bords étant parfaitement réguliers et les angles parfaitement droits. Mais, comme on pouvait s'y attendre aussi, et comme l'a fait d'ailleurs fait justement remarquer un rabbin dans le Talmud  [4], le travail fourni par Moïse, qui était de plus encore sous l'emprise de la colère, a été loin d'être aussi impeccable et a présenté un certain nombre de défauts comme en témoigne cette étrange « saillie en forme de corne ».

Freud ne semble pas s'être posé la question de savoir si les tables sculptées par Michel-Ange, étaient les premières que Yahvé avait données à Moïse ou bien les nouvelles. On peut même se demander s'il n'ignorait pas l'existence de celles-ci. En effet, lorsqu'il cite (pp. 115-116) le texte de l'Exode, il cite seulement les versets 7 à 11, 14 à 20 et 30 à 35 du chapitre XXXII. Peut-être n'est-il pas allé plus loin dans sa lecture, peut-être s'est-il arrêté avant le chapitre XXXIV, celui du « renouvellement de l'Alliance ».

Quoi qu'il en soit Freud lui, est persuadé que Michel-Ange s'est volontairement écarté du récit biblique et il pense savoir pourquoi : « L'homme Moïse était, d'après les témoignages de la tradition, colérique et sujet à des emportements passionnels […] Mais Michel-Ange a placé sur le monument funéraire du pape un autre Moïse, qui est supérieur au Moïse historique ou traditionnel. Il a remanié le motif des tables de la loi brisées, il ne les laisse pas briser par la colère de Moïse, mais il fait en sorte que cette colère soit apaisée par la menace qu'elles pourraient se briser, ou tout au moins, qu'elle soit inhibée sur la voie de l'action. Ce faisant, il a introduit dans la figure de Moïse quelque chose de neuf, de surhumain et la puissante masse corporelle, la musculature débordant de vigueur du personnage ne sont utilisées que comme moyen d'expression physique de la plus haute prouesse psychique qui soit à la portée d'un humain : l'étouffement de sa propre passion au profit et au nom d'une mission à laquelle on s'est consacré » (pp. 118-119).

Freud ne doute pas un instant d'être parvenu, en prenant en compte des détails que tout le monde avait négligés avant lui et en se posant des questions que personne ne s'était encore posées, à comprendre, quelle signification Michel-Ange avait voulu, quitte à contredire la Bible, donner au personnage de Moïse. Mais il lui reste à expliquer pourquoi il a ainsi éprouvé le besoin de transformer l'image que la Bible nous donne de Moïse. Et, bien sûr, il n'a pas manqué d'en découvrir les raisons : « L'interprétation de la statue de Michel-Ange peut prendre fin ici. On peut encore soulever la question de savoir quels motifs ont animé l'artiste lorsqu'il a destiné ce Moïse, et un Moïse si profondément transformé, au monument funéraire de Jules II. De beaucoup de côtés, on s'est accordé à relever qu'il fallait rechercher ces motifs dans le caractère du pape défunt et dans la relation que l'artiste entretenait avec lui. Jules II était apparenté à Michel-Ange, en ceci qu'il cherchait à réaliser des choses grandes et puissantes, surtout grandes par leur dimension. C'était un homme d'action, son objectif était clair : il avait en vue l'unification de l'Italie sous la domination de la papauté […] Il sut apprécier Michel-Ange comme un égal, mais il le fit souvent souffrir par son irascibilité et sa brutalité. L'artiste avait conscience d'une égale violence de l'ambition en lui-même, mais il se peut que, sa tendance à la méditation lui donnant une vue plus profonde des choses, il ait pressenti l'insuccès auquel tous les deux étaient voués. C'est ainsi qu'il a placé son Moïse sur le monument du pape, non sans un reproche à l'égard du défunt, en guise d'admonition à lui-même, s'élevant par cette critique au-dessus de sa propre nature » (p. 119)

Selon Freud, donc, Michel-Ange aurait voulu faire la leçon à Jules II, mais comment celui-ci aurait-il pu comprendre cette leçon puisqu'il a fallu attendre Freud pour que quelqu'un pût enfin la comprendre ? Michel-Ange aurait voulu en même temps se mettre lui-même en garde contre les excès et les emportements auxquels l'exposer sa nature trop passionnée. Mais comment aurait-il pu le comprendre, puisque, privé des lumières de la psychanalyse, aucun artiste n'est en mesure de comprendre la signification de ses propres œuvres.

Au total, l'article de Freud n'a certes, rien de proprement freudien. Il ne fait intervenir, en effet, aucun des grands dogmes de la psychanalyse. L'on n'y trouve ni le complexe d'Œdipe ni la crainte de la castration. En ce qui concerne celle-ci, Freud aurait pourtant pu invoquer la position de la main gauche en bas du ventre. Les choses, il est vrai, auraient été plus nettes, beaucoup plus claires, si Moïse avait tenu les tables de la loi étroitement serrées entre ses cuisses. Mais, faute d'être véritablement freudienne, l'interprétation du Moïse de Michel-Ange n'en est pas moins complètement saugrenue et témoigne d'un esprit singulièrement biscornu qui veut toujours que les choses ne soient pas ce que manifestement elles semblent être, qui refuse qu'elles soient ce qu'elles sont effectivement.


 

Haut de page

Retour à l'Accueil

 

NOTES :

[1] « Le Moïse de Michel-Ange », in L'inquiétante étrangeté et autres essais, Collection Folio essais (n° 93), Gallimard, p. 90. Toutes les références à cette édition seront données dans le corps du texte

[2] Pour Justi nous dit Freud, Moïse « laisse les deux tables glisser à bas sur le siège de pierre » (p. 97)-

[3] Voir mon livre Sigmund est fou et Freud a tout faux. Remarques sur la théorie freudienne du rêve, éditions de Fallois, 1908.

[4] Je ne suis pas un très grand connaisseur du Talmud et je n'ai donc pas pu retrouver la référence. Merci d'avance à celui qui pourra me la rappeler.

Haut de page

Retour à l'Accueil