Assez décodé !
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....................Montaigne

 

B) Il est certain qu'à la plupart la préparation à la mort a donné plus de tourment que n'a fait la souffrance. C) Il fut jadis véritablement dit par un bien judicieux auteur : 'minus afficit sensus fatigatio quam cogitatio '.
Le sentiment de la mort présente nous anime parfois de soi-même d'une prompte résolution de ne plus éviter chose du tout inévitable. Plusieurs gladiateurs se sont vus au temps passé, après avoir couardement combattu, avaler courageusement la mort, offrant leur gosier au fer de l'ennemi et le conviant. La vue de la mort à venir a besoin d'une fermeté lente et difficile par conséquent à fournir. B) Si vous ne savez pas mourir, ne vous chaille : Nature vous en informera sur le champ, pleinement et suffisamment; elle fera exactement cette besogne pour vous. N'en empêchez votre soin.


....................Incertam frustra mortales funeris horam
....................Quaeritis et qua sit mors aditura via !

....................Poena minor certam subito perferre ruinam
....................Quod timeas gravius sustinuisse diu.

Nous troublons la vie par le soin de la mort et la mort par le soin de la vie. C) L'une nous ennuie, l'autre nous effraie. B) Ce n'est pas contre la mort que nous nous préparons; c'est chose trop momentanée. C) Un quart d'heure de passion, sans conséquence, sans nuisance, ne mérite pas des préceptes particuliers. B) A dire vrai, nous nous préparons contre les préparations de la mort. La philosophie nous ordonne d'avoir la mort toujours devant les yeux, de la prévoir et considérer avant le temps et nous donne après les règles et les précautions pour pourvoir à ce que cette prévoyance et cette pensée ne nous blessent. Ainsi font les médecins qui nous jettent aux maladies afin qu'ils aient où employer leurs drogues et leur art. C) Si nous n'avons su vivre, c'est injustice de nous apprendre à mourir et de difformer la fin de son tout. Si nous avons su vivre constamment et tranquillement, nous saurons mourir de même. Ils s'en vanteront tant qu'il leur plaira. « Tota philosophorum vita commentatio mortis est ». Mais il m'est avis que c'est bien le bout, non pourtant le but de la vie; c'est sa fin, son extrémité, non pourtant on objet. Elle doit être elle-même à soi sa visée, son dessein; son droit étude est se régler, se conduire, se souffrir. Au nombre de plusieurs autres offices que comprend ce général et principal chapitre de savoir vivre est cet article de savoir mourir, et des plus légers si notre crainte ne lui donnait poids.

Montaigne, Essais, III, 12, « de la physionomie » [1] .

 

Montaigne a beaucoup parlé de la mort tout au long des Essais [2] . Mais l'essentiel de ce qu'il a dit sur le sujet se trouve dans deux Essais qui se répondent l'un vers le début du livre et l'autre vers la fin, à savoir l'Essai I, 20, « Que philosopher, c'est apprendre à mourir », qui traite uniquement de la mort, et l'Essai III, 12, « De la physionomie », dont l'intérêt principal réside dans ce que Montaigne nous dit de la mort, bien qu'elle ne soit pas le seul sujet de l'Essai [3] . Le premier Essai est nettement plus connu que le second, et cela tient sans doute au fait que le recueil de textes du XVIe siècle de loin le plus utilisé dans les lycées a très longtemps été le Lagarde et Michard qui donne deux extraits assez longs de l'Essai I, 20, mais aucun de l'Essai III, 12, dont l'existence n'est même pas signalée [4] . L'on peut s'en étonner, car logiquement on ne devrait pas parler du premier sans parler du second, ni, bien sûr, du second sans parler du premier. En effet, dans le second, même s'il ne cite jamais explicitement le premier, Montaigne en prend résolument le contre-pied, n'hésitant pas à utiliser les mêmes mots et les mêmes expressions pour dire exactement le contraire, et allant jusqu'à reprendre pour la récuser la citation qui lui avait fourni le titre et l'idée générale de l'Essai I, 20.
Si sa façon d'aborder la question est restée fondamentalement la même, dans la mesure où dans III, 12, comme dans 1, 20, le seul problème que pose la mort semble être pour lui celui de la souffrance physique et morale que l'on risque d'éprouver au moment de mourir, en revanche, la solution qu'il préconise dans l'Essai III, 12, est exactement l'inverse de celle qu'il prônait dans l'Essai I, 20. Alors qu'il défendait avec beaucoup de conviction et d'insistance, tout au long de l'Essai I, 20, l'idée qu'il fallait se préparer sans cesse à la mort, et pour ce faire commencer par y penser sans cesse, Montaigne affirme, avec la même conviction et la même insistance, dans l'Essai III, 12, qu'il est non seulement inutile, mais nuisible de se préparer à la mort, et qu'il vaut mieux éviter d'y penser à l'avance et, le moment venu, s'en remettre à la nature. 
Ce total renversement n'est nulle part plus manifeste que dans la page que nous avons choisi d'étudier et qui, plus que toute autre, nous paraît résumer la position ultime de Montaigne sur la façon d'envisager la mort.

 

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Il est généralement très difficile, pour ne pas dire impossible, de proposer un véritable plan d'un texte de Montaigne. Comme il l'a dit lui-même dans une page célèbre, il « aime l'allure poétique à sauts et à gambades [5] » et évite soigneusement tout ce qui ressemble à un développement discursif, en bannissant notamment les mots de liaison [6] . On est donc réduit à le résumer.
La première phrase formule l'idée générale de tout le passage en affirmant que la préparation à la mort est généralement plus éprouvante que la mort elle-même. Après avoir invoqué une citation de Quintilien à l'appui de cette affirmation, Montaigne va s'employer, dans le deuxième paragraphe, à montrer pourquoi il est inutile de se préparer à la mort. Il fait d'abord remarquer qu'en face d'une mort imminente, il se produit souvent une espèce de soudaine résignation à l'inéluctable, tandis qu'il faut beaucoup de constance pour envisager la mort longtemps à l'avance. Il fait ensuite remarquer avec humour que, de toute façon, on peut s'en remettre en toute confiance à la nature qui se charge dans tous les cas de faire mourir les gens et qui s'acquitte de cette tâche avec un parfait professionalisme.
Après s'être appuyé sur deux nouvelles citations latines, Montaigne, dans le troisième paragraphe, montre ensuite que la préparation à la mort n'est pas seulement inutile mais nuisible. Il commence par déplorer que nous ne sachions pas séparer nettement la vie et la mort et éviter que la crainte de la seconde ne gâche la première et que le regret de la première n'aigrisse la seconde. Il souligne ensuite l'inutilité de se préparer à un moment, qui est le plus souvent très court, un moment où nous n'avons qu'à nous laisser aller, un moment enfin qui, étant le dernier, ne saurait avoir de conséquences. Il accuse les philosophes qui nous exhortent à nous préparer sans cesse à la mort de nous inculquer eux-mêmes la peur de la mort pour pourvoir ensuite nous proposer leurs consolations et leur oppose le dilemme suivant : ou bien l'on n'a pas su vivre et l'on ne mérite pas de savoir mourir, ou bien l'on a su vivre, et l'on saura mourir. Récusant la citation de Cicéron qui lui avait fourni le titre de l'essai « Que philosopher c'est apprendre à mourir », il déclare que la mort est la fin de la vie en ce sens seulement qu'elle en est le terme, mais non en ce sens qu'elle en serait le but qui ne saurait être que la vie elle-même. Montaigne réaffirme enfin, en faisant appel à une métaphore, que pour savoir mourir, il suffit de savoir vivre, ajoutant que le « savoir mourir » n'est qu'un aspect mineur du « savoir vivre ».

 

Dans la première phrase, « Il est certain qu'à la plupart la préparation à la mort a donné plus de tourment que n'a fait la souffrance », Montaigne nous livre donc l'idée générale de toute la page et, pour exprimer sa pensée avec plus de force, il a recours a un raccourci d'expression : il faut évidemment comprendre que la « souffrance » dont il parle est celle causée par la mort elle-même. Cette tournure elliptique lui permet de mieux faire ressortir le caractère paradoxal et donc l'absurdité d'une méthode qui aboutit à accroître la souffrance qu'elle prétend éviter ou diminuer. Car, selon lui, il ne fait pas de doute (« Il est certain ») que le remède est en réalité pire que le mal. Certes ! le caractère catégorique de l'affirmation est quelque peu atténué par le fait que Montaigne, bien conscient de l'extrême diversité des hommes et de leurs destinées, précise qu'elle ne vaut que pour « la plupart » des hommes. Il admet donc qu'il peut y avoir des exceptions, notamment lorsque la mort se produit dans des circonstances particulièrement douloureuses à la suite d'une agonie très longue et très douloureuse ou dans de très longs et très cruels supplices. Mais ceux-là même qui auront plus souffert en mourant qu'en se préparant à la mort, n'auraient sans doute le plus souvent pas plus souffert en mourant, s'ils ne s'étaient pas préparés à la mort. Quoi qu'il en soit, Montaigne affirme nettement que, dans la très grande majorité des cas, ceux qui ont voulu se préparer à la mort, croyant ainsi qu'au total ils auraient moins à souffrir, ont fait un très mauvais calcul.
Si une telle affirmation peut facilement rencontrer l'adhésion de beaucoup de lecteurs, le lecteur de Montaigne, lui, ne peut pas manquer d'en être d'abord très étonné. Car cette préparation à la mort que Montaigne, dans l'Essai III, 12, juge non seulement inefficace, mais néfaste, dans l'Essai I, 20, « Que philosopher, c'est apprendre à mourir », il la jugeait non seulement utile, mais indispensable. Et il s'étonnait, il n'arrivait pas à comprendre que la plupart des hommes pussent vivre quasiment sans jamais penser à la mort : « Le remède du vulgaire, c'est de n'y pas penser. Mais de quelle brutale stupidité lui peut venir un si grossier aveuglement ? [7] » Car, pensait-il cette insouciance, cette imprévoyance, ils la payaient très cher le moment venu : « ils vont, ils viennent, ils trottent ils dansent : de mort, nulles nouvelles. Tout cela est beau; mais aussi quand elle arrive, ou à eux, ou à leurs femmes, enfants et amis, les surprenant en dessoude et à découvert, quels tourments, quels cris quelle rage et quel désespoir les accable ? Vîtes-vous jamais rien si rabaissé, si changé, si confus ? Il faut y pourvoir de meilleure heure; et cette nonchalance bestiale, quand elle pourrait loger en la tête d'un homme d'entendement, ce que je trouve entièrement impossible, nous vend trop cher ses denrées [8] ». 
Il préconise donc, dans l'Essai I, 20, de prendre « une voie toute contraire à la commune », c'est-à-dire de penser le plus souvent possible à la mort, même dans les circonstances qui semblent y inciter le moins [9] . Cette méditation a pour but de nous amener progressivement à regarder la mort avec d'autres yeux. Montaigne pense que « le goût des biens et des maux dépend en bonne partie de l'opinion que nous en avons [10]». Or si, bien souvent, les biens et les maux ne dépendent aucunement de nous, en revanche, l'opinion que nous en avons dépend toujours en partie de nous, et souvent en grande partie. Et, de fait, remarque Montaigne, les hommes ne regardent pas tous la mort de la même façon : si la plupart d'entre eux la redoutent comme le plus grand des malheurs, certains l'attendent avec impatience comme le remède à tous leurs maux [11]. Puisque certains hommes en sont venus à regarder la mort non plus comme la chose la plus redoutable, mais comme la plus enviable, il faut tâcher de parvenir, nous aussi, sinon à la regarder comme un bien, du moins à ne plus la redouter. Et, pour ce faire, la meilleure arme est la méditation constante parce qu'elle permet de «lui ôter son plus grand avantage contre nous », à savoir « l'étrangeté [12]».
Pour se préparer à la mort, outre la méditation constante, Montaigne, dans ses premiers Essais, préconisait aussi la pratique du détachement. Ce qui rend, en effet, la mort amère, c'est d'avoir à quitter tout ce à quoi et tous ceux à qui l'on tient. Aussi Montaigne pensait-il qu'il valait mieux prendre les devants et quitter en esprit tous les biens, tous les centres d'intérêts et tous les êtres que la mort nous obligera à quitter définitivement : « Puisque Dieu nous donne loisir de disposer de notre délogement, préparons-nous-y ; plions bagage; prenons de bonne heure congé de la compagnie ; dépêtrons-nous de ces violentes prises qui nous engagent ailleurs et éloignent de nous. Il nous faut dénouer ces obligations si fortes [13]».
Mais, si l'opposition entre ce que Montaigne disait sur la mort dans l'Essai I, 20 et ce qu'il dit dans l'Essai III, 12 est radicale, il importe de voir qu'elle ne porte que sur la question de savoir s'il est ou non utile de s'y préparer. Montaigne a totalement changé d'avis sur la solution à adopter, mais il pose toujours le problème de la même façon. Dans I, 20, son point de vue était déjà le même que dans III, 12, c'est-à-dire celui d'un hédoniste qui se demande seulement quel est le meilleur moyen de mourir sans souffrir ou en souffrant le moins possible. S'il condamnait l'insouciance de ceux qui préfèrent ne pas penser à la mort, ce n'était aucunement parce qu'il la jugeait lâche [14], mais, bien plutôt, parce qu'il la jugeait imprudente.
De plus, en y regardant de près, on pouvait déjà relever dans l'Essai I, 20 comme dans d'autres Essais de la même période, certaines réflexions qui pouvaient laisser présager une évolution des idées de Montaigne sur le sujet. Ainsi, dans l'Essai I, 39, tout en prônant le détachement, il n'en condamnait pas moins, certains excès et, s'il voulait ne voir encore dans la volonté « d'anticiper les accidents de fortune » que « l'effet d'une vertu excessive [15]», on pouvait se demander si, en réalité, il n'inclinait pas déjà à se dire que, derrière cette « vertu », il y avait peut-être une bonne part de sottise. Ainsi, dans l'Essai I, 20, alors même qu'il stigmatise un peu plus haut la « nonchalance bestiale » de ceux qui vivent sans jamais penser à la mort, et que, quelques lignes plus loin, il va de nouveau nous dire qu'il a « pris en coutume d'avoir, non seulement en l'imagination, mais continuellement la mort en la bouche [16]», n'est-on pas peu surpris de le voir souhaiter que la mort le trouve « nonchalant d'elle [17]».
Mais une remarque surtout, dans l'Essai I, 20, incitait à penser que Montaigne pourrait bien en venir un jour à remettre en cause tout ce qu'il disait sur la nécessité de se préparer à la mort. Car, après nous avoir éloquemment exhorté à y penser sans cesse, il ajoutait : « A la vérité, en toutes choses, si nature ne prête un peu, il est malaisé que l'art et l'industrie aillent guère avant [18]». Il paraissait donc prêt à admettre que la méthode qu'il venait avec tant de conviction de préconiser pour tous, ne convenait sans doute qu'à ceux qui étaient déjà prédisposés à l'adopter. Et il semblait penser que lui-même ne se serait peut-être pas convaincu de la nécessité de penser sans cesse à la mort, s'il n'avait été naturellement porté à le faire [19]. Quoi qu'il en soit, cette remarque restreint singulièrement la portée de tout le développement qui précède, pour ne pas dire qu'elle l'annule. Après avoir tellement vanté les avantages d'une méthode que tous devraient adopter, à commencer par ceux, si nombreux, qui y songent le moins, il reconnaît finalement qu'on ne peut guère la recommander qu'à ceux, peu nombreux, qui la pratiquent déjà. C'est donner raison à tous ceux dont il stigmatisait l'insouciance et l'imprévoyance. Montaigne ne semble pas loin de penser que, tout compte fait, il vaut mieux laisser faire la nature. C'est précisément ce qu'il dira dans l'Essai III, 12.
Quoi qu'il en soit, même si on pouvait percevoir, dès les premiers Essais, des signes avant-coureurs du revirement ultérieur, il n'en reste pas moins que celui-ci est total. Dans les premiers Essais, Montaigne pensait qu'il fallait émousser l'idée de la mort, lui ôter sa rudesse et ses aspérités, l'user, en quelque sorte, par une sorte de rumination continuelle et que l'on n'avait pas trop de toute une vie pour s'y préparer. Il se dit maintenant que cette sage, cette prudente méthode pourrait bien être aussi stupide que celle de ce bonhomme qui, voulant couper la queue de son chien, avait décidé, pour moins faire souffrir la pauvre bête, de ne lui enlever chaque jour qu'une mince rondelle [20]. En effet, penser à une souffrance future ou éventuelle est déjà une souffrance, comme Montaigne le dira dans l'Essai III, 13 (« Qui craint de souffrir, il souffre déjà de ce qu'il craint [21]»).
Qui plus est, l'idée que l'on se fait d'un mal est souvent plus pénible que ce mal lui-même, comme le fait remarquer Tertullien dont Montaigne invoque l'autorité : « Il fut jadis véritablement dit par un bien judicieux auteur : minus afficit sensus fatigatio quam cogitatio [22]». Il est donc absurde de se préparer à la mort pour essayer de prévenir ou d'atténuer la souffrance qu'elle risque de nous causer si cette souffrance a de bonnes chances d'être moins grande que celle que l'on s'inflige en s'y préparant, voire d'être faible ou même inexistante. Il est absurde de s'infliger une souffrance effective pour essayer d'atténuer une souffrance qui, en tout état de cause, reste hypothétique.
En effet, outre que l'on peut mourir subitement et sans même s'en apercevoir, il peut aussi arriver que, le moment venu, on accepte assez aisément ce qui nous semblait jusqu'alors si difficile à accepter. Et c'est ce que Montaigne fait ensuite remarquer : « Le sentiment de la mort présente nous anime parfois de soi-même d'une prompte résolution de ne plus éviter chose du tout inévitable » [23]. « Parfois », nous dit-il donc - et on peut penser que ce « parfois », dans son esprit, pourrait bien avoir le sens d' « assez souvent », voire de « souvent » - en face d'une mort inéluctable et imminente, les hommes éprouvent soudainement (Montaigne parle d'une « prompte résolution ») un sentiment de résignation, d'abandon qui leur fait accepter leur sort avec sérénité. Il y aurait ainsi une espèce d'adaptation naturelle qui ferait que l'on cesserait d'avoir envie de continuer à vivre au moment même où l'on prendrait conscience que ce n'est plus possible. Cette acceptation de la mort à laquelle Montaigne pensait qu'on ne pouvait parvenir qu'à la suite d'une préparation morale poursuivie pendant de longues années, voire pendant toute la vie, pourrait se produire spontanément et naturellement le moment venu. Certes Montaigne ne dit pas que cela se produit toujours. Toujours est-il qu'il ne pense plus, qu'en face de la mort, l'effroi, l'affolement et le désespoir doivent inévitablement s'emparer de tous ceux qui ne s'y étaient pas préparés, comme il le disait dans l'Essai I, 20.
On se serait attendu à ce qu'à l'appui de cette affirmation, Montaigne invoquât un certain nombre d'exemples : il n'y en aura pourtant qu'un seul : « Plusieurs gladiateurs se sont vus au temps passé, après avoir couardement combattu, avaler [24] courageusement la mort, offrant leur gosier au fer de l'ennemi et le conviant ». Mais cet exemple lui a paru particulièrement probant dans la mesure où, sans parler du fait qu'il s'agit d'une mort particulièrement cruelle, ceux qui s'y sont finalement résignés sans peine, auraient dû, semble-t-il, réagir tout autrement. En effet, dans la mesure où ils avaient combattu « couardement », on aurait pu s'attendre, au contraire, à ce qu'il leur fût particulièrement difficile de mourir. Le courage qu'ils ont manifesté in extremis en est d'autant plus surprenant, d'autant plus miraculeux ce que souligne l'antithèse entre les deux adverbes « couardement » et « courageusement » que renforce leur ressemblance formelle. Cette peur de la mort qui les a handicapés pendant le combat aurait dû, semble-t-il, culminer alors en une terreur panique et déboucher sur une crise de nerfs. Au lieu de cela, ils semblent non seulement consentir à leur sort, mais éprouver même comme une envie et une impatience de mourir (« offrant leur gosier au fer de l'ennemi et le conviant [25]»).
 Si Montaigne, qui suit Sénèque, n'évoque donc que les gladiateurs antiques, on peut penser que d'autres exemples plus proches et plus communs ont contribué, aussi et sans doute davantage encore, à l'amener à se dire que souvent, le moment venu, les hommes se résignent assez facilement à la mort notamment celui des paysans qu'il va évoquer dans le paragraphe qui suit notre extrait : « Je ne vis jamais paysan de mes voisins entrer en cogitation de quelle contenance et assurance il passerait cette heure dernière. Nature lui apprend à ne songer à la mort que quand il se meurt. Et lors, il y a meilleure grâce qu'Aristote, lequel la mort presse doublement, et par elle, et par une si longue prévoyance [26]». On peut penser enfin que Montaigne se souvient tout particulièrement de sa propre expérience et notamment de la chute de cheval qu'il a racontée dans l'Essai II, 6 « De l'exercitation » et qui lui a fait croire que sa dernière heure était arrivée. Or, loin d'éprouver de l'angoisse, il a ressenti une impression plutôt agréable et presque voluptueuse : « Il me semblait que ma vie ne me tenait plus qu'au bout des lèvres; je fermais les yeux pour aider, ce me semblait, à la pousser hors, et prenais plaisir à m'alanguir et à me laisser aller. C'était une imagination […] à la vérité non seulement exempte de déplaisir, ainsi mêlée à cette douceur que sentent ceux qui se laissent glisser au sommeil. Je crois que c'est ce même état où se trouvent ceux que nous voyons défaillant de faiblesse en l'agonie de la mort et tiens que nous les plaignons sans cause, estimant qu'ils soient agités de grièves douleurs ou avoir l'âme pressée de cogitations pénibles [27]». Il en a donc conclu que la mort pouvait ne s'accompagner d'aucune douleur ni physique ni morale : « c'eût été sans mentir une mort bien heureuse; car la faiblesse de mon discours me gardait d'en rien juger, et celle de mon corps d'en rien sentir [28]». N'en doutons point, cette expérience a certainement joué un rôle décisif dans l'évolution des ses idées et il en est bien conscient: « Ce conte d'un événement si léger est assez vain n'était l'instruction que j'en ai tirée pour moi ; car, à la vérité, pour s'apprivoiser à la mort, je trouve qu'il n'y a rien que de s'en avoisiner [29]».
Montaigne, qui paraphrase toujours Sénèque complète ensuite cet argument en faisant remarquer que, si, assez souvent, l'on se résigne plutôt facilement à la mort alors que l'on se trouve en face d'elle, en revanche « La vue de la mort à venir a besoin d'une fermeté lente, et difficile par conséquent à fournir ». Et il intéressant de noter qu'il s'était fait cette objection dans I, 20 : « On me dira que l'effet surmonte de si loin l'imagination qu'il n'y a si belle escrime qui ne se perde, quand on en vient là ». Mais il s'était alors empressé de la rejeter : « Laissez-les dire : le préméditer donne sans doute avantage. Et puis n'est-ce rien d'aller au moins jusque-là sans altération et sans fièvre [30]». Et sa réponse, on le voit, n'était guère convaincante. Il se contentait d'abord d'affirmer ce qu'il aurait fallu prouver («le préméditer donne sans doute avantage [31]»), avant d'invoquer un argument pour le moins déconcertant : « Et puis n'est-ce rien d'aller au moins jusque-là sans altération et sans fièvre ». Il suggère que le fait de penser à la mort longtemps à l'avance nous permet de la regarder sereinement jusqu'au moment de l'affronter. Mais on est encore plus sûr d'y arriver en n'y pensant pas du tout. Il n'y a donc rien d'étonnant à ce que cette pensée ressurgisse maintenant dans son esprit, non plus comme une objection qu'il se fait à lui-même, mais au contraire, comme un argument en faveur de sa nouvelle thèse.
Il conclut alors son paragraphe sur une note d'humour « Si vous ne savez pas mourir, ne vous chaille : Nature vous en informera sur le champ, pleinement et suffisamment; elle fera exactement cette besogne pour vous. N'en empêchez votre soin ». Le ton apaisant, rassurant (« ne vous chaille […] N'en empêchez votre soin ») que prend ici Montaigne est fort plaisant. Il feint, en effet, de s'adresser à quelqu'un qui a peur de ne pas parvenir à mourir. Or, et il le sait fort bien, s'il y a beaucoup de gens qui ont peur de mourir, jamais personne sans doute n'a eu peur de ne pas parvenir à mourir. Car mourir est une chose à laquelle tout le monde peut être absolument sûr de parvenir un jour, même sans avoir jamais eu la moindre disposition pour cela et sans s'y être jamais préparé si peu que ce soit. Autant donc il est naturel de se préparer à une chose que l'on risque fort de rater ou de ne réussir qu'à moitié, autant il paraît superflu et incongru de vouloir se préparer et de vouloir s'y préparer longtemps à l'avance et même pendant toute sa vie, à la seule chose peut-être que l'on peut être totalement certain d'accomplir à la perfection.
Pourquoi donc se préparer à l'avance à la mort puisque Nature se chargera de tout « sur le champ »? Les éternels retardataires, ceux qui s 'y prennent toujours au dernier moment, ceux qui ne sont jamais à l'heure, ceux qui ne sont jamais tout à fait en règle, ceux qui n'ont jamais tous les papiers qu'ils devraient avoir, ceux-là même qui ont perdu leur carte vitale, tous ceux-là n'ont aucun souci à se faire : Nature pourvoira elle même à tout, elle s'occupera de toutes les formalités, elle réglera tous les problèmes comme par enchantement. Et son travail sera parfait. Même ceux qui, quand ils étaient enfants, remettaient toujours des devoirs incomplets et qui, toute leur vie, n'ont jamais rien fait qu'à moitié, elle saura les faire mourir « pleinement et suffisamment ». Même ceux qui ont toujours tout raté, l'éternel maladroit, le balourd incurable, l'empoté patenté, elle saura les faire mourir « exactement »et aucun n'aura jamais lieu de se plaindre de quoi que ce soit.
 Montaigne nous offre ensuite deux citations latines qui sans doute ne s'imposaient pas. La première :
....................Incertam frustra mortales funeris horam
....................Quaeritis et qua sit mors aditura via !

empruntée à Properce (II, 27, 1), s'insère assez mal dans le développement : pourquoi rappeler ici que la mort peut toujours nous frapper à tout moment sans que nous puissions prévoir la forme sous laquelle elle se présentera ?

La seconde :
....................Poena minor certam subito perferre ruinam
....................Quod timeas gravius sustinuisse diu.

empruntée au Pseudo-gallus ((I, 227), est certes ! plus en accord avec le propos de Montaigne puisqu'il nous dit qu'il est moins pénible de supporter soudainement un malheur avéré que d'avoir à le craindre longtemps à l'avance, mais elle est d'un style un peu gauche et ne méritait guère l'honneur que lui fait l'auteur des Essais
Montaigne élargit ensuite son propos en nous invitant à établir une séparation radicale entre la vie et la mort, la pensée de la seconde n'étant propre qu'à empoisonner la première comme le regret de la première à aigrir la seconde : « Nous troublons la vie par le soin de la mort et la mort par le soin de la vie ». Et, pour mieux préciser sa pensée, il a ajouté sur l'exemplaire de Bordeaux : « L'une nous ennuie [32], l'autre nous effraie ». Cette phrase explicite la précédente, mais en inversant l'ordre des termes. La première partie de la phrase (« L'une [la vie] nous ennuie ») explique pourquoi « nous troublons la mort par le soin de la vie » et la seconde (« l'autre [la mort] nous effraie ») explique pourquoi « nous troublons la vie par le soin de la mort ». Montaigne aurait pu pasticher l'Ecclésiaste en disant qu'il y a un temps pour chaque chose, un temps pour vivre et un temps pour mourir. Il aurait pu dire aussi : « Quand je vis, je vis ; quand je meurs je meurs », lui qui dit dans l'Essai III, 13 : « Quand je danse, je danse; quand je dors, je dors [33]».
 L'idée que le regret de la vie ne peut que rendre la mort plus amère et qu'il vaut donc mieux mourir loin de chez soi et loin des siens apparaissait déjà à la fin de l'Essai de I, 20 : « Or j'ai souvent pensé d'où venait cela qu'aux guerres le visage de la mort, soit que nous la voyons en nous ou en autrui, nous semble sans comparaison moins effroyable qu'en nos maisons; autrement ce serait une armée de médecins et de pleurards […] Je crois à la vérité que ce sont ces mines et appareils effroyables de quoi nous l'entourons qui nous font plus peur qu'elle : une toute nouvelle forme de vivre, les cris des mères, des femmes et des enfants, la visitation de personnes étonnées et transies, l'assistance d'un nombre de valets pâles et éplorés, une chambre sans jour, des cierges allumés, notre chevet assiégé de médecins et de prêcheurs : somme, tout horreur et tout effroi autour de nous. Nous voilà déjà ensevelis et enterrés [34]». Notons que ce texte n'est pas, comme on pourrait le croire tout d'abord, une addition de l'édition de1688 ou de l'exemplaire de Bordeaux : il figure bien dans la première édition, celle de 1680. C'est un indice de plus qui pouvait, dès cette date, laisser prévoir l'évolution future des idées de Montaigne.
Ces lignes annoncent d'ailleurs ce que Montaigne dira dans l'Essai III, 9 : « Si je craignais de mourir en autre lieu que celui de ma naissance, si je pensais mourir moins à mon aise éloigné des miens, à peine sortirais-je hors de France; je ne sortirais pas sans effroi hors de ma paroisse. Je sens la mort qui me pince continuellement la gorge ou les reins. Mais je suis autrement fait; elle m'est une partout. Si toutefois j'avais à choisir, ce serait, ce crois-je, plutôt à cheval que dans un lit, hors de ma maison et éloigné des miens. Il y a plus de crève-cœur que de consolation de prendre congé de ses amis [35]».
Après avoir affirmé qu'il est non seulement inutile mais nuisible de se préparer à la mort, Montaigne va ensuite dénoncer l'imposture de ceux qui nous invitent à le faire. « Ce n'est pas contre la mort, dit-il tout d'abord, que nous nous préparons; c'est chose trop momentanée ». Et la phrase suivante est de nouveau une addition de l'exemplaire de Bordeaux destinée à expliciter la précédente : « Un quart d'heure de passion, sans conséquence, sans nuisance, ne mérite pas des préceptes particuliers ». Certes ! on peut trouver que Montaigne se montre bien optimiste en semblant considérer que l'agonie ne dure d'ordinaire qu' « un quart d'heure ». Il peut bien sûr arriver que ce soit le cas et qu'elle soit même encore plus courte, voire instantanée, comme dans les ruptures d'anévrisme. Mais, le plus souvent, une agonie dure nettement plus d'un quart d'heure. Peu importe pourtant, car, même si elle est exceptionnellement longue, elle ne constitue jamais qu'une part extrêmement réduite, quasiment infinitésimale, de toute la durée d'une existence. Il est donc paradoxal, pour ne pas dire absurde de s'y préparer très longtemps à l'avance, voire pendant toute sa vie. Il s'agit, de plus, d'un quart d'heure de pure « passion [36]», où il n'y a qu'à se laisser faire. À quoi bon donc s'y préparer ? On ne se prépare pas à ne rien faire. Enfin et surtout ce très court moment de pure passivité ne peut avoir aucune sorte de « conséquence » et ne saurait donc entraîner aucune « nuisance » d'aucune sorte. Si la naissance se passe mal, si l'accouchement est long et difficile, chacun sait que le cerveau du bébé risque d'être mal irrigué pendant un instant et qu'il peut en résulter des séquelles extrêmement graves pour le reste de son existence. Certes ! par la suite nous ne vivons que rarement des moments qui peuvent être aussi lourds de conséquences. Il n'en reste pas moins qu'il peut à chaque instant nous arriver quelque chose, un accident, une maladie, le décès d'un proche ou d'un être cher, un revers de fortune etc. qui peut bouleverser et gâcher pour longtemps notre vie, voire pour toujours. Il en est tout autrement de la mort. Qu'elle soit douloureuse ou douce, que l'on meure après de longues et cruelles souffrances ou que l'on s'endorme tranquillement sans s'en apercevoir, le résultat est toujours le même, la suite toujours identique. L'agonie la plus longue et la plus pénible ne laisse jamais la moindre séquelle.
On peut donc dire que la mort est le moment le moins important de notre vie, puisqu'il est le seul dont on puisse affirmer en toute certitude qu'il n'aura pour nous aucune conséquence d'aucune sorte. Il est par conséquent celui que l'on devrait craindre le moins, comme le dit Montaigne dans une addition de la seconde édition à l'Essai I, 20 : « B) La mort est moins à craindre que rien, s'il y a avait quelque chose de moins ». Et il ajoute sur l'exemplaire de Bordeaux : « Elle ne vous concerne ni mort ni vif ; vif, parce que vous y êtes ; mort parce que vous n'y êtes plus [37]». Cette phrase rappelle évidemment les propos des épicuriens. Et si l'on se souvient que Montaigne est chrétien, l'on peut s'en étonner, comme l'on peut s'étonner de tout ce qu'il dit dans cette page. Lorsque Montaigne affirme que la mort n'est tout compte fait qu'un court instant sans importance parce qu'il ne saurait avoir de conséquence et qu'il est donc absurde de vouloir s'y préparer à l'avance, il ne fait aux yeux de tous les incroyants qu'exprimer des évidences, pour ne pas dire qu'il enfonce des portes grandes ouvertes. Mais, aux yeux d'un croyant, de tels propos peuvent paraître scandaleux. C'est en tout cas ce que pense Pascal. Après avoir dit que « les défauts de Montaigne sont grands », il lui reproche essentiellement son attitude toute païenne en face de la mort : « Il inspire une nonchalance du salut, sans crainte et sans repentir […] On peut excuser ses sentiments un peu libres et voluptueux en quelques rencontres de la vie, mais on ne peut excuser ses sentiments tout païens sur la mort; car il faut renoncer à toute piété si on ne veut au moins mourir chrétiennement; or, il ne pense qu'à mourir lâchement et mollement par tout son livre [38]». Et c'est certainement à Montaigne qu'il pense lorsqu'il fait un portrait satirique de l'incrédule, en lui faisant d'abord reconnaître qu'il est « dans une ignorance terrible de toute choses » et qu'il ne sait pas plus où il va qu'il ne sait d'ou il vient, pour lui faire dire à la fin : «Et de tout cela je conclus que je dois donc passer tous les jours de ma vie sans songer à chercher ce qui doit m'arriver. Peut-être que je pourrais trouver quelque éclaircissement dans mes doutes ; mais je n'en veux pas prendre la peine, ni faire un pas pour le chercher. Et après, en traitant avec mépris ceux qui se travailleront de ce soin, je veux aller, sans prévoyance et sans crainte, tenter un si grand évènement, et me laisser mollement conduire à la mort, dans l'incertitude de l'éternité de ma condition future [39]».
Pour un chrétien, en effet, notre destinée éternelle peut se jouer tout entière au dernier moment. Ceux qui meurent après avoir commis un péché mortel sans avoir le temps de se confesser, ceux qui meurent en blasphémant, en se révoltant contre Dieu ou en niant son existence, ceux-là risquent fort de se retrouver en enfer, même si jusque-là ils s'étaient toujours comportés en bons chrétiens. Inversement, un mécréant ou un criminel peuvent toujours se racheter au dernier moment, s'ils meurent après avoir confessé leurs péchés en les regrettant sincèrement et en avoir obtenu l'absolution. Le salut ou la damnation éternelle peuvent donc dépendre d'une bonne ou une mauvaise mort. C'est pourquoi les chrétiens doivent prier pour obtenir la grâce d'une bonne mort et d'abord pour que leur soit épargné le malheur suprême d'une mort soudaine et imprévue qui ne lui permettrait pas de se mettre en règle avec Dieu, comme ils le font après avoir récité la grande litanie des saints : « libera nos, Domine […] a subitanea et improvisa morte».
On peut, bien sûr, penser que cela n'est ni très juste ni très logique. « Si les rémunérations et les châtiments futurs, nous dit Renan, ont quelque réalité, il est clair que ces rémunérations et ces châtiments doivent être proportionnés à une vie entière de vertu ou de vice. Le catholique ne l'entend pas ainsi. Une bonne mort couvre tout. Le salut est remis au hasard de la dernière heure [40]». Il peut sembler difficile de ne pas partager ce point de vue. Il n'en reste pas moins que Montaigne est catholique, et, à défaut d'en être si peu que ce soit scandalisé comme l'est Pascal, on peut assurément être surpris par ses propos. 
Si nous croyons devoir nous préparer à la chose du monde à laquelle il est peut-être le moins nécessaire de se préparer, c'est, pense Montaigne, parce que nous sommes les victimes d'escrocs qui ont intérêt à nous persuader de le faire : « A dire vrai, nous nous préparons contre les préparations de la mort. La philosophie nous ordonne d'avoir la mort toujours devant les yeux, de la prévoir et considérer avant le temps et nous donne après les règles et les précautions pour pourvoir à ce que cette prévoyance et cette pensée ne nous blessent ». La première phrase souligne avec force le caractère paradoxal de la conduite de ceux qui se préparent à la mort (« nous nous préparons contre les préparations »), mais la concision de la formule la rend assez énigmatique. Il va donc l'expliciter en nous disant ensuite que ceux qui prétendent nous guérir de la peur de la mort, s'emploient, en réalité, à la faire naître et à l'entretenir afin de nous proposer leurs remèdes. Et cela l'amène à les comparer aux médecins : « Ainsi font les médecins qui nous jettent aux maladies afin qu'ils aient où employer leurs drogues et leur art ». On sait, en effet, que Montaigne attaque souvent les médecins - et Molière se souviendra de ses critiques - tout particulièrement dans l'Essai II, 37, « de la ressemblance des enfants aux pères », où il disait déjà que « les médecins ne se contentent point d'avoir la maladie en gouvernement, ils rendent la santé malade, pour garder qu'on ne puisse en aucune saison échapper leur autorité. D'une santé constante et entière n'en tirent-ils pas l'argument d'une grande maladie future ? [41]» Les médecins de l'âme se comportent donc, selon lui, comme les médecins du corps qu'il considère comme des charlatans.
On peut s'étonner, mais j'y reviendrai, que Montaigne ne rappelle pas qu'il nous a autrefois lui-même invités, avec quelle insistance et quelle éloquence, à nous préparer sans cesse à la mort. On peut s'étonner également, mais là aussi j'y reviendrai, qu'il mette en cause « les philosophes » en général et eux seulement. Car, s'il y a effectivement des philosophes qui préconisent de se préparer à la mort, et notamment les stoïciens, d'autres, au contraire, et notamment les philosophes d'inspiration matérialiste et épicurienne, pensent que la mort n'est rien et ne mérite donc aucunement qu'on s'y prépare. Mais surtout, bien plus qu'aux philosophes, c'est aux religieux de tout poil qu'il aurait dû d'abord adresser ce reproche, et, en tout premier lieu, aux prédicateurs et auteurs chrétiens, catholiques ou protestants, qui ont multiplié les sermons pour inciter les chrétiens à penser sans cesse à la mort et écrit de très nombreux Art de mourir et autres manuels de préparation à la mort [42] [42].
Toute la suite du texte est une addition de l'exemplaire de Bordeaux. « Si nous n'avons su vivre, affirme d'abord Montaigne, c'est injustice de nous apprendre à mourir et de difformer la fin de son tout. Si nous avons su vivre constamment et tranquillement, nous saurons mourir de même ». C'est donc un dilemme qu'il oppose à tous ceux qui prônent la préparation à la mort : ou bien l'on sait vivre, ou bien on ne le sait pas ; dans le premier cas, nous ne méritons pas qu'on nous apprenne à mourir ; dans le second cas, c'est inutile. Montaigne dit seulement que ceux qui ne savent pas vivre ne méritent pas qu'on leur apprenne à mourir, mais il pense évidemment que c'est de toute façon impossible. Seuls ceux qui savent vivre sont capables d'apprendre à mourir, mais ils n'en ont pas besoin.
Une nouvelle fois de plus Montaigne prend ici l'exact contre-pied de l'Essai I, 20 où l'on trouve la phrase suivante : « Qui apprendrait les hommes à mourir, leur apprendrait à vivre [43]». Mais il faut noter que cette phrase ne se trouve ni dans la première ni dans le seconde édition : c'est une addition de l'exemplaire de Bordeaux. Tout se passe donc comme si, en relisant ce qu'il avait écrit vers 1572, date probable de l'Essai I, 20, Montaigne s'était retrouvé momentanément dans l'état d'esprit de sa période stoïcienne. Car, lorsqu'il écrit l'Essai III 12, il pense évidemment tout le contraire et serait bien plutôt porté à dire que « qui apprendrait les hommes à vivre, leur apprendrait à mourir ». Dans le dernier Essai III. 13, « de l'expérience », il écrira en évoquant sa fin proche : « Je me compose pourtant à la [la vie] perdre sans regret, mais comme perdable de sa condition, non comme moleste et importune. Aussi ne sied-il proprement bien de ne se déplaire à mourir qu'à ceux qui se plaisent à vivre [44]».
Si, tout au long de l'Essai III, 12, l'on peut s'étonner que Montaigne ne rappelle jamais explicitement qu'il a lui-même prôné avec une ardente conviction ce qu'il condamne maintenant avec une éloquente vigueur, c'est particulièrement le cas pour lorsque l'on arrive aux lignes qui suivent : « Ils s'en vanteront tant qu'il leur plaira. “Tota philosophorum vita commentatio mortis est” ». Ce « ils » est assurément très surprenant. Montaigne semble avoir oublié que cette citation de Cicéron [45] lui a fourni le titre et la matière de l'essai I, 20, « Que philosopher, c'est apprendre à mourir ». Il semble avoir oublié qu'il l'a traduite tout au début de l'essai (« Cicéron dit que philosopher ce n'est autre chose que s'apprêter à la mort ») et qu'il n'a fait ensuite que la développer. Mais il a si peu oublié ce qu'il avait écrit alors qu'il va s'employer à reprendre les termes même qu'il avait utilisés pour les corriger et contredire ainsi de la manière la plus littérale ce qu'il disait plus de quinze ans plus tôt.
Lui qui nous disait dans l'essai I, 20 : «Le but de notre carrière, c'est la mort; c'est l'objet nécessaire de notre visée [46]», nous dit maintenant : « Mais il m'est avis que c'est bien le bout, non pourtant le but de la vie; c'est sa fin, son extrémité, non pourtant son objet. Elle [la vie] doit être elle-même à soi sa visée, son dessein ». On le voit, Montaigne reprend les trois termes qu'il avait employés « but », « objet » et « visée ». Mais c'est pour écarter les deux premiers, et quant au troisième, il l'applique maintenant non plus à la mort mais à la vie. Il avait dit que la mort était «le but de notre carrière ». Il dit maintenant qu'elle n'est pas « le but » mais seulement « le bout » de la vie, en ayant recours à une paronomase fort heureuse, les deux mots étant presque parfaitement homophones, deux monosyllabes commençant par la même consonne et comportant seulement une légère variation vocalique. Parce que la mort est le bout de la vie, parce qu'elle en est le point d'arrivée, on a tendance à croire qu'elle en est aussi le but. Mais c'est, au contraire, la raison pour laquelle elle ne saurait en être le but. La fin ne saurait être une fin. Montaigne reprend ensuite la même opposition, en utilisant la même formule insistante (« non pourtant »). Il avait dit que la mort était « l'objet nécessaire de notre visée ». Il dit maintenant qu'elle n'est pas « l'objet » de la vie, mais seulement sa « fin », et comme ce mot prête à équivoque, puisqu'il peut aussi bien avoir le sens de « but » que celui de « bout », Montaigne lui accole celui d' « extrémité » pour lever toute ambiguïté. Dans la phrase suivante, il achève de rectifier ce qu'il écrivait dans l'essai III, 20, non pas en récusant le mot « visée », comme il avait récusé les mots « but » et « objet », mais en le reprenant, au contraire, et, ce faisant, il contredit de manière encore plus radicale ce qu'il disait autrefois. Il opère, en effet, un total renversement, en affirmant que, loin de devoir être orientée vers la mort, la vie ne doit l'être que vers elle-même. C'est d'elle-même qu'elle doit se soucier, c'est elle-même qu'elle doit régenter, c'est elle-même qu'elle doit gérer comme on dit aujourd'hui : « son droit [47] étude est se régler, se conduire, se souffrir ».
Montaigne réaffirme ensuite que, pour savoir mourir, il suffit de savoir vivre, mais il le fait en ayant recours à une métaphore : « Au nombre de plusieurs autres offices que comprend ce général et principal chapitre de savoir vivre est cet article de savoir mourir, et des plus légers, si notre crainte ne lui donnait poids ». Le « savoir mourir » n'est pas une discipline spécifique, et ne mérite donc pas qu'on lui consacre des livres entiers, comme le font ceux qui écrivent des traités sur l'art de mourir. On peut tout au plus, si l'on écrit un livre sur l'art de vivre, y insérer quelques pages sur l'art de mourir. Le « savoir mourir » n'est pas seulement qu'un des aspects du « savoir vivre», c'est aussi un des moins importants. Seule « notre crainte » nous fait croire le contraire. Une fois de plus Montaigne met en cause notre imagination. C'est elle qui nous abuse et nous fait « préoccuper [imaginer à l'avance] tous les inconvénients de l'humaine nature [48]». 

 

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Il me semble difficile, si l'on est incroyant et persuadé qu'il n'y a rien après la mort, de ne pas être totalement d'accord avec ce que Montaigne nous dit dans ce texte. D'autres, d'ailleurs, l'ont dit avant lui et d'autres l'ont redit après lui. Mais Montaigne est un grand écrivain et il le dit mieux que personne. De plus, et cela accroit encore l'intérêt de cette page, loin d'avoir toujours pensé qu'il était inutile et même préjudiciable de se préparer à la mort, il a en cela totalement changé d'avis.
Tout le monde a certes ! le droit de changer d'avis, encore vaut-il mieux s'en rendre compte d'abord et avoir ensuite de bonnes raisons pour le faire. Or Montaigne est évidemment parfaitement conscient non seulement de ne pas avoir toujours ce qu'il nous dit, mais d'avoir même dit tout le contraire dans l'Essai I, 20, puisqu'il reprend délibérément, pour les corriger, les mots et les formules qu'il avait employées alors. Il ne cherche donc aucunement à nous cacher qu'il a totalement changé d'avis. Il ne le dit pourtant nulle part explicitement et clairement. On peut s'en étonner. La raison en sans doute d'abord qu'il ne pense pas que ce soit nécessaire, ses lecteurs, du moins les lecteurs très attentifs pour lesquels il écrit [49], ne pouvant manquer de s'en apercevoir tout seuls. Elle en est aussi qu'il s'intéresse peu à ce qu'il a pensé autrefois : ce qui compte pour lui, c'est ce qu'il pense actuellement. Et s'il reprend, dans l'Essai III, 12, les termes et les formules qu'il a employés dans l'Essai I, 20, c'est moins pour se corriger lui même que pour mieux s'exprimer. Et la solution la plus commode et la plus efficace à la fois consiste à se servir de ce qu'il a dit autrefois pour dire aujourd'hui le contraire. Mon expérience de polémiste me l'a appris : c'est souvent en s'employant à réfuter une opinion contraire que l'on parvient à exprimer la sienne avec le plus de force et de clarté. C'est ce que fait ici Montaigne, à la différence que l'auteur qu'il entreprend de réfuter n'est autre que lui-même.
 Si Montaigne a totalement changé d'avis, il en est donc parfaitement conscient et il pense avoir eu de bonnes raisons pour ce faire. Celles de Montaigne sont de deux ordres : elles sont à la fois le fruit de l'expérience et de la réflexion. Le souvenir de son accident ainsi que l'exemple des paysans de son voisinage ont sans doute joué un assez grand rôle dans l'évolution de ses idées. Mais il serait sans doute arrivé aux mêmes conclusions par la seule réflexion. Car le simple bon sens et la seule logique conduisent facilement à penser qu'il est inutile, qu'il est absurde de se préparer à l'avance à un événement, qui sera très bref, que tout le monde peut affronter sans la moindre compétence, auquel nous n'aurons besoin d'apporter aucun concours, dont le résultat sera, dans tous les cas, exactement ce qu'il doit être et qui n'aura aucune conséquence d'aucune sorte.
Il n'y a donc rien d'étonnant si Montaigne dit dans l'Essai III, 1, tout le contraire de ce qu'il disait dans l'Essai I, 20. On peut plutôt s'étonner qu'il n'ait pas changé d'avis plus tôt ; on peut même s'étonner qu'il ait eu à changer d'avis, et n'ait pas exprimé dès le début les idées qu'il défend maintenant. Car, dans l'Essai I, 20, s'il se montrait très éloquent, ses belles phrases masquaient assez mal la faiblesse des arguments, pour ne pas dire leur absence. L'affirmation remplaçait souvent la démonstration. Le point de vue que Montaigne défendait alors était sans doute moins le produit de ses réflexions que le reflet de ses lectures, celle de Cicéron, celle des philosophes stoïciens et tout particulièrement de Sénèque. Aussi bien reconnaîtra-t-il plus tard, dans l'Essai III, V « Sur des vers de Virgile », qu'il a « une condition singeresse et imitatrice » et que « de [s]es premiers essais, aucuns puent un peu l'étranger [50]». C'est évidemment le cas de l'essai I, 20.
Certaines notations pourtant, nous l'avons vu, pouvaient déjà laisser prévoir l'évolution future de ses idées et surtout la façon dont il posait le problème. Il affirmait que son seul souci était, le moment venu, de mourir sans souffrir ou en souffrant le moins possible et, pour ce faire, il préconisait de penser sans cesse à la mort pendant toute la vie, et même dans les circonstances qui pouvaient sembler le y inciter le moins. Il y avait là un évident décalage entre le problème et la solution, entre le mal et le remède. Seuls ceux qui pensent que la vraie vie ne commence qu'après la mort et que notre destinée éternelle peut dépendre des dispositions dans lesquelles nous mourons, sont logiquement fondés à prôner une telle solution et un tel remède. Or Montaigne ne semble nullement être de ceux-là. Comme le dit Hugo Friedrich, « la mort ne lui inspire aucune angoisse eschatologique [51]».
Si dans l'Essai I, 20, il y avait un évident décalage entre la façon dont Montaigne envisageait la mort et l'attitude qu'il nous invitait à adopter à son égard, il se trouve complètement résorbé avec l'Essai III, 12. Si le seul problème que pose la mort est celui de la souffrance physique ou morale, que l'on peut éventuellement éprouver dans les derniers moments, alors la solution que Montaigne préconise dans l'Essai III, 12, est assurément beaucoup plus appropriée que celle qu'il préconisait dans l'Essai I, 20. Rien d'étonnant donc si c'est celle aussi que préconisent les auteurs que l'on peut plus ou moins considérer comme des fils spirituels de Montaigne. C'est le cas de La Fontaine [52] dans la fable « Le Cochon, la Chèvre et le Mouton »:

........................................Quand le mal est certain,
........................................La plainte ni la peur ne changent le destin ;
........................................Et le moins prévoyant est toujours le plus sage [53].

C'est aussi le cas d'Alain : « La peur de la mort, écrit-il, ressemble à toute peur et se guérit comme toute peur. J'ose même dire que c'est là un effet de timidité qui n'est pas plus étonnant ni plus pénible que tant d'autres. On peut même toujours craindre avant une action, même facile, si seulement on y pense avant de la faire. A bien plus forte raison, pensant que nous aurions à mourir, nous tentons d'imaginer ce que nous aurons à faire en ce passage, et bien vainement puisque rien en ressemble moins à une action que de mourir. Et c'est la même faute que de tendre tout son effort à dormir, au lieu qu'il faudrait se fier et s'abandonner. La pensée de la mort est donc toujours hors de lieu [54]». Tout cela est fort bien dit, mais la meilleure formule se trouve sans doute quelques pages plus haut lorsqu'Alain écrit : « attendre le temps d'avoir peur, c'est presque tout le courage [55]». J'ajouterai, quant à moi, que, si l'on attend suffisamment longtemps, alors on a de bonnes chances de ne plus avoir le temps d'avoir peur. 
Dans le livre qu'il a écrit sur la mort, Vladimir Jankélévitch tient lui aussi des propos proches de ceux que tient Montaigne dans l'Essai III, 12, mais il ne semble pas connaître cet essai puisqu'il ne cite que l'Essai I, 20, pour défendre l'opinion contraire, à savoir qu' « on n'apprend pas à mourir », en ignorant, semble-t-il, que telle est précisément l'opinion à laquelle Montaigne lui-même s'est finalement rallié [56]. Parmi d'autres auteurs qui préconisent la même attitude, je mentionnerai encore André Comte-Sponville qui cite d'ailleurs Montaigne à plusieurs reprises [57].
Il reste qu'Alain, Vladimir Jankélévitch et André Comte-Sponville sont des incroyants, comme le sont généralement tous ceux qui pensent qu'il est parfaitement vain de se préparer à la mort, tandis que Montaigne est, semble-t-il, resté croyant jusqu'à la fin. C'est évidemment un sujet d'étonnement puisque l'attitude que préconise Montaigne dans l'essai III, 12 est en absolue contradiction avec celle que prônent tous les auteurs et prédicateurs chrétiens. Mais, à vrai dire, si le problème se pose tout particulièrement avec l'Essai III, 12, c'est tout au long des Essais que l'on peut le constater : jamais le chrétien Montaigne ne semble réagir, ne semble penser comme un chrétien. Dans l'Essai I 20 lui-même, où l'attitude qu'il préconise est en parfait accord avec la doctrine chrétienne, il ne se réfère pourtant jamais à celle-ci. Il dit qu'il faut se préparer sans cesse à la mort, mais il ne dit jamais que notre destinée éternelle peut dépendre tout entière des dispositions dans lesquelles nous mourrons. C'est pourtant la raison essentielle, pour ne pas dire que c'est la seule véritable raison, pour laquelle un chrétien doit se préparer à la mort.

 


 

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NOTES :

[1] édition de Pierre Villey revue par Verdun-Louis Saulnier, P.U.F., 1965, pp. 1051-1052 Toutes les citations renverront à cette édition, mais j'ai modernisé l'orthographe. La lettre B indique qu'il s'agit du texte de l'édition de 1588 et la lettre C qu'il s'agit d'une addition de l'exemplaire de Bordeaux.

[2] La meilleure étude sur le sujet est sans doute celle que l'on trouve dans le livre de Hugo Friedrich, Montaigne, Gallimard , 1968, chapitre VI, « Montaigne et la mort », pp. 271-315.

[3] En dehors des Essais I, 20 et III, 12, Montaigne a principalement parlé de la mort dans les Essais 1, 14 « Que le goût des biens et des maux dépend en bonne partie de l'opinion que nous en avons »; I, 19, « Qu'il ne faut juger de notre heur qu'après la mort »; II,3 « Coutume de l'île de Cea »; II, 6 « De l'exercitation »; II, 13 « De juger de la mort d'autrui » et III 9 « De la vanité ». On peut citer aussi les Essais I, 7, « Que l'intention juge nos actions »; I, 57, « De l'incertitude de notre jugement »; II, 11, « De la cruauté »; II, 21, « Contre la fainéantise »; III, 4, « De la diversion »; et III, 13, « De la liberté ».

[4] Il en était déjà de même dans le recueil de textes, très répandu lui aussi, de Chevaillier et Audiat et dont le Lagarde et Michard s'est souvent inspiré. Des extraits de l'Essai III, 12 figuraient, en revanche, dans les recueils de textes de Gendrot et Eustache, de Pierre Clarac, et de Chassang et Senninger. Mais ces recueils n'ont guère été utilisés dans les lycées.

[5] III, 9, « De la vanité », p. 994.

[6] « J'entends que la matière se distingue soi-même. Elle montre assez où elle se change, où elle conclut, où elle commence, où elle se reprend, sans l'entrelacer de paroles de liaison et de coutures introduites pour le service des oreilles faibles et nonchalantes, et sans me gloser moi-même » (Ibidem, p. 995).

[7] P. 84.

[8] P. 86.

[9] « N'ayons rien si souvent en la tête que la mort. À tous instants représentons-la à notre imagination et en tous visages. Au broncher d'un cheval, à la chute d'une tuile, à la moindre piqûre d'épingle, remâchons soudain : 'Eh bien! quand ce serait la mort même ?' et là-dessus, raidissons-nous et efforçons-nous. Parmi les fêtes et la joie, ayons toujours ce refrain de la souvenance de notre condition et ne nous laissons pas si fort emporter au plaisir que parfois il ne nous repasse en la mémoire en combien de sortes cette nôtre allégresse est sujette à la mort et de combien de prises elle la menace » (pp. 86-87).

[10] Voir le titre de l'Essai I, 14 : « Que le goût des biens et des maux dépend en bonne partie de l'opinion que nous en avons ».

[11] Voir, I, 14, p. 51 : « Or cette mort, que les uns appellent des choses horribles la plus horrible, qui ne sait que d'autres la nomment l'unique port des tourments de cette vie […] et comme les uns l'attendent tremblants et effrayés, d'autres la supportent plus aisément que la vie ».

[12] I, 20, p. 86.

[13] I, 39, « De la solitude », p. 242.

[14] Voir pp. 85-86 : « Qu'importe-t-il, me direz-vous, comment que ce soit pourvu qu'on ne s'en donne point de peine ? – Je suis de cet avis; et en quelque manière qu'on se puisse mettre à l'abri des coups, fût-ce sous la peau d'un veau, je ne suis pas homme qui y reculasse. Car il me suffit de passer à mon aise; et le meilleur jeu que je me puisse donner, je le prends, si peu glorieux au reste et exemplaire que vous voudrez »; et un peu plus loin (p. 86) : « Si c'était ennemi qui se pût éviter, je conseillerais d'emprunter les armes de la couardise ».

[15] « D'anticiper aussi les accidents de fortune, se priver des commodités qui nous sont en main, comme plusieurs ont fait par dévotion et quelques philosophes par discours, se servir soi-même, coucher sur la dure, se crever les yeux, jeter ses richesse emmy la rivière, rechercher la douleur (ceux-là pour, par le tourment de cette vie, en acquérir la béatitude d'une autre; ceux-ci pour s'étant logés en la plus basse marche, se mettre en sûreté de nouvelle chute), c'est l'action d'une vertu excessive » (p. 243).

[16] P. 90.

[17] « Je veux qu'on agisse, et qu'on allonge les offices de la vie tant qu'on peut, et que la mort me trouve plantant mes choux, mais nonchalant d'elle et encore plus de mon jardin imparfait » (p. 89).

[18] P. 87.

[19] « Je suis de moi-même non mélancolique, mais songe-creux. Il n'est rien de quoi je me sois dès toujours plus entretenu que des imaginations de la mort : voire en la saison la plus licencieuse de mon âge, […] parmi les dames et les jeux, tel me pensait empêché à digérer à part moi quelque jalousie ou l'incertitude de quelque espérance, cependant que je m'entretenais de je ne sais qui, surpris les jours précédents d'une fièvre chaude, et de sa fin, au partir d'une fête pareille, et la tête pleine d'oisiveté, d'amour et de bonne temps, comme moi, et qu'autant m'en pendait à l'oreille » (p. 87).

[20] Je ne sais pas quelle est l'origine de cette anecdote qu'aimait à raconter, lorsque j'étais en khâgne au Lycée du Parc, notre professeur d'histoire, Joseph Hours. Il ne nous a jamais dit d'où il la tenait, et peut-être l'avait-il inventée lui-même. Elle est, en tout cas, le reflet de son solide bon sens et j'en profite pour saluer sa mémoire, celle d'un homme hautement estimable.

[21] P. 1095.

[22] Institution oratoire, I, 12, 10, édition des Universités de France, Les Belles-Lettres, tome I, p. 150 Dans ce chapitre Quintilien examine la question suivante : « Peut-on enseigner au premier âge plusieurs matières à la fois ? ». A cette question il répond par l'affirmative et, après avoir fait appel à un certain nombre d'autres arguments, il fait valoir que « les enfants supportent mieux la fatigue que les hommes faits » et ajoute : « Ils ne sont pas encore en état d'avoir même une idée de ce qu'est la fatigue. En fait, comme j'ai souvent constaté, on est moins éprouvé par la fatigue elle-même que par l'idée qu'on s'en fait (« Abest illic adhuc etiam laboris iudicium. Porro, ut frequenter expertes sumus, minus afficit sensus fatigatio quam cogitatio»). Ce que Quintilien dit de la fatigue, Montaigne pense qu'on peut l'appliquer à la souffrance en général et, en particulier, aux souffrances de l'agonie.

[23] Cette phrase, ainsi que les deux suivantes vient tout droit de Sénèque que Montaigne paraphrase sans le nommer, pour ne pas dire qu'il le plagie : « Dicam enim quid sentiam : puto fortiorem esse eum, qui in ipsa morte est quam circa mortem. Mors enim admota etiam inperitis animum dedit non uitandi ineuitabilia : sic gladiator tota pugna timidissimus iugulum aduersario praestat et errantem gladium sibi adtemperat. At illa, quae in propinquo est utique uentura, desiderat lentam animi firmitatem, quae est rarior nec potest nisi a sapiente præstari » (Lettres à Lucilius, XXX, 8, édition, Les Belles Lettres, tome I, pp. 132-133).

[24] Montaigne utilise ici une métaphore (« avaler la mort ») qu'il avait déjà utilisée dans l'Essai II,13 « De juger de la mort d'autrui » où il écrivait que la mort « est une viande, à la vérité, qu'il faut avaler sans mâcher, qui n'a le gosier ferré à glace » (p. 608), mais que le contexte, celui d'une mort par égorgement, rend particulièrement suggestive.

[25] Chez Sénèque le gladiateur va jusqu'à guider le glaive qui s'apprête à l'égorger (« errantem gladium sibi adtemperat »).

[26] P. 1052.

[27] P. 374.

[28] P. 377.

[29] Ibidem.

[30] P.88.

[31] « Sa ns doute » signifie, bien entendu, « sans nul doute, assurément ».

[32] Rappelons que le verbe « ennuyer », comme le substantif « ennui », avait autrefois le sens de « causer à une personne une douleur odieuse, insupportable ; accabler de tristesse, consterner » (Cayrou, Le Français classique, Didier, 1948). Citons seulement les vers de Du Bellay (« Las ! où est maintenant ce mépris de Fortune ? » Regrets, VI) :
« Et mon cœur, qui soulait être maître de soi,
Est serf de mille maux et regrets qui m'ennuient ».
« Nous ennuie » veut donc dire ici « nous inspire un très violent regret ».

[33] P. 1107.

[34] P. 96.

[35] P. 978.

[36] Le mot « passion » a bien sûr ici le sens de « passivité ».

[37] P. 95.

[38] Pensées, Brunschvicg 63, Lafuma 680, Sellier 559.

[39] Pensées, Brunschvicg 194, Lafuma 427, Sellier 681.

[40] Souvenirs d'enfance et de jeunesse, le Livre de Poche, 1967 p. 107.

[41] P. 766.

[42] Ils étaient sans doute nettement moins nombreux au temps de Montaigne qu'ils ne le seront au siècle suivant. Il a pourtant pu en lire quelques-uns ou du moins en connaître l'existence, à commencer par le De præparatione ad mortem d'érasme publié en 1534 (voir érasme, collections Bouquins, pp. 849-906).

[43] P. 90.

[44] P. 1111. La seconde phrase est une addition de l'exemplaire de Bordeaux que l'on peut, bien sûr, juger trop absolue. Tous ceux, en effet, qui, loin de se plaire à vivre, souffrent beaucoup physiquement ou moralement, accueillent volontiers la mort non seulement sans déplaisir, mais avec soulagement. 

[45] Cette citation est tirée des Tusculanes, livre I, XXX collection des Universités de France, tome I, p. 46.

[46] P. 84.

[47] Rappelons que le mot « étude », qui vient du latin « studium» qui est neutre, était d'abord masculin et l'est resté jusqu'au début du dix-septième siècle.

[48] III, 12, p. 1050.

[49] Voir ce qu'il dit dans l'Essai III, 9 « De la Vanité »: « Qui est celui qui n'aime mieux n'être pas lu que de l'être en dormant ou en fuyant ? » (p. 995).

[50] P. 875.

[51] Op. cit.,p. 305.

[52] Dans ses œuvres, il est vrai, La Fontaine ne cite jamais Montaigne. Sainte-Beuve le cite pourtant, avec Mme de Sévigné, La Bruyère, Montesquieu, Rousseau, et Voltaire, etc. parmi ceux qu'il imagine en train de suivre le cercueil de Montaigne (Port-Royal, livre III, chapitre 3, édition de la Pléiade, Gallimard, 1961, tome I, p. 870). Et le lecteur de Montaigne et de La Fontaine, qui relève sans peine tant d'affinités entre eux, ne peut que lui donner raison. Sur ce sujet, on lira avec intérêt l'article de Bernard Beugnot, « La Fontaine et Montaigne : essai de bilan » (études françaises, volume I, n° 3, 1965, pp. 43-65).

[53] Fables, VIII, 12, vers 30-32.

[54] Les Idées et les âges, Gallimard, 1927, pp 54-55.

[55] Ibid., p. 51.

[56] La Mort, Flammarion, 1966, pp. 247-250.

[57] Voir Impromptus, P.U.F ; « Perspectives critiques », P.U.F., 1996, chapitre V, « Mourir guéri », pp. 73-95. De tous les propos d'André Comte-Sponville, je citerai seulement celui-ci : « Pourquoi apprendrait-on à mourir, d'ailleurs, puisqu'on est sûr d'y arriver, puisque c'est le seul examen, comme disait un vieux professeur, que personne n'ait jamais raté ? » (p. 83).

 

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