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Hippolyte

Le dessein en est pris, je pars, cher Théramène,
Et quitte le séjour de l'aimable Trézène.
Dans le doute mortel dont je suis agité,
Je commence à rougir de mon oisiveté.
Depuis plus de six mois éloigné de mon père,
J'ignore le destin d'une tête si chère;

J'ignore jusqu'aux lieux qui le peuvent cacher.

Théramène

Et dans quels lieux, Seigneur, l'allez-vous donc chercher ?
Déjà pour satisfaire à votre juste crainte,
J'ai couru les deux mers que sépare Corinthe.
J'ai demandé Thésée aux peuples de ces bords
Où l'on voit l'Achéron se perdre chez les morts.
J'ai visité l'Elide, et laissant le Ténare,
Passé jusqu'à la mer qui vit tomber Icare.
Sur quel espoir nouveau, dans quels heureux climats
Croyez-vous découvrir la trace de ses pas ?
Qui sait même, qui sait si le roi votre père
Veut que de son absence on sache le mystère ?
Et si lorsque avec vous nous tremblons pour ses jours,
Tranquille, et nous cachant de nouvelles amours,
Ce héros n'attend point qu'une amante abusée…

Hippolyte

Cher Théramène, arrête, et respecte Thésée.
De ses jeunes erreurs désormais revenu,
Par un indigne obstacle il n'est point retenu;
Et fixant de ses vœux l'inconstance fatale,
Phèdre depuis longtemps ne craint plus de rivale.
Enfin en le cherchant je suivrai mon devoir,
Et je fuirai ces lieux que je n'ose plus voir.

Théramène

Hé ! depuis quand, Seigneur, craignez-vous la présence
De ces paisibles lieux, si chers à votre enfance,
Et dont je vous ai vu préférer le séjour
Au tumulte pompeux d'Athène et de la cour ?
Quel péril, ou plutôt quel chagrin vous en chasse ?

Hippolyte

Cet heureux temps n'est plus. Tout a changé de face
Depuis que sur ces bord les dieux ont envoyé
La fille de Minos et de Pasiphaé.

Théramène

J'entends. De vos douleurs la cause m'est connue,
Phèdre ici vous chagrine, et blesse votre vue.
Dangereuse marâtre, à peine elle vous vit,
Que votre exil d'abord signala son crédit.
Mais sa haine sur vous autrefois attachée,
Ou s'est évanouie, ou s'est bien relâchée.
Et d'ailleurs, quels périls vous peut faire courir
Une femme mourante et qui cherche à mourir ?
Phèdre atteinte d'un mal qu'elle s'obstine à taire,
Lasse enfin d'elle-même et du jour qui l'éclaire,
Peut-elle contre vous former quelques desseins ?

Hippolyte

Sa vaine inimitié n'est pas ce que je crains.
Hippolyte en partant fuit une autre ennemie.
Je fuis, je l'avouerai, cette jeune Aricie,
Reste d'un sang fatal conjuré contre nous.

Théramène

Quoi ! vous-même, Seigneur, la persécutez-vous ?
Jamais l'aimable sœur des cruels Pallantides
Trempa-t-elle aux complots de ses frères perfides ?
Et devez-vous haïr ses innocents appas ?

Hippolyte

Si je la haïssais, je ne la fuirais pas.

........................................Phèdre, acte I, scène 1, vers 1-56

 

La première scène de Phèdre, est, bien sûr, une scène d'exposition. Comme toutes les scènes d'exposition, elle est destinée à donner au spectateur les informations dont il a besoin pour comprendre la pièce. J'ai déjà parlé ailleurs [1] des qualités que doit avoir une scène d'exposition et des problèmes qu'elle pose. Je me contenterai donc de rappeler ici que la principale difficulté consiste à renseigner le spectateur d'une manière aussi vraisemblable et naturelle que possible. Les informations que les personnages doivent donner aux spectateurs sont de deux sortes. Ils doivent d'abord, et ce sont, bien sûr, de loin les informations les plus nombreuses, apprendre aux spectateurs un certain nombre de choses (et d'abord qui ils sont, où ils sont, etc…) qu'eux-mêmes savent tous pertinemment et qu'ils n'ont normalement aucune raison de se rappeler les uns aux autres. La difficulté est donc de les mettre dans une situation telle qu'ils puissent être amenés à se dire, sans avoir l'air de les dire pour renseigner des spectateurs, des choses qu'en temps ordinaire ils paraîtraient ne dire que pour renseigner les spectateurs. Mais, à côté de ces nombreuses choses que les personnages doivent rappeler pour informer les spectateurs, alors qu'en temps ordinaire, ils n'auraient pas lieu de les rappeler, il y a aussi, mais pas nécessairement et elles sont toujours peu nombreuses (il n'y en a, le plus souvent, qu'une ou deux), des informations que certains personnages vont donner aux spectateurs en les donnant à d'autres personnages qui les ignoraient jusque-là. La difficulté est dans ce cas beaucoup moins grande que dans le cas précédent, puisque les personnages peuvent alors informer très facilement les spectateurs sans avoir l'air de les informer. Il reste néanmoins que, lorsqu'un ou plusieurs personnages se mettent à dire à un autre ou à d'autres personnages des choses qu'ils ne leur avaient encore jamais dites, il faut que l'on puisse comprendre pourquoi, d'une part, ils ne l'avaient pas fait plus tôt et pourquoi, d'autre part, ils se décident à le faire au moment où ils le font [2]. Toutes ces difficultés se trouvent parfaitement surmontées dans l'exposition de Phèdre.

Comme presque toutes les scènes d'exposition de la tragédie racinienne [3] , la première scène de Phèdre se présente sous la forme d'un dialogue entre un des protagonistes de la pièce, Hippolyte, et un personnage qui joue le rôle de confident, Théramène. La scène se divise en deux grands mouvements. Le premier, qui fera l'objet de notre étude, et qui nous conduit jusqu'à l'aveu que fait Hippolyte de son amour pour Aricie, au vers 56, est de loin le plus important. Racine a accompli là un véritable exploit. C'était, en effet, une gageure que de réussir à donner au spectateur autant d'informations et d'informations d'une telle importance en si peu de vers. Outre qu'ils lui apprennent l'amour d'Hippolyte pour Aricie, ces vers informent le spectateur de la mystérieuse disparition de Thésée dont Théramène rappelle au passage les aventures amoureuses, aventures auxquelles, selon Hippolyte, sa passion pour Phèdre a enfin mis fin; ils l'informent du mal mystérieux dont est en train de mourir Phèdre dont Théramène rappelle au passage quelle a été autrefois la conduite à l'égard d'Hippolyte qu'elle a fait exiler à Trézène; ils le renseignent enfin sur le personnage d'Aricie dont les frères ont comploté contre Thésée. Le deuxième mouvement, après une première réplique où Théramène dit la surprise que lui donne l'aveu d'Hippolyte, est constitué principalement par une grande tirade de celui-ci, qui est une sorte de confession dans laquelle s'exprime le très fort sentiment de culpabilité que lui donne son amour pour Aricie, sentiment de culpabilité que Théramène va s'efforcer ensuite d'apaiser en invitant Hippolyte à s'abandonner sans réticences à un amour légitime. Ce deuxième mouvement est essentiellement destiné à mieux nous faire connaître Hippolyte, en même temps qu'à compléter le portrait de Thésée par le rappel de ses principaux exploits et de ses frasques les plus mémorables, et à nous donner de nouvelles informations sur Aricie, dont Thésée ne veut pas qu'elle ait de descendance. Au total, à la fin de la première scène, le spectateur sait déjà tout ce qu'il lui faut savoir pour comprendre la pièce, à l'exception de l'amour de Phèdre pour Hippolyte, qu'il apprendra à la scène 3, et de l'amour d'Aricie pour le même Hippolyte, qu'il apprendra à la première scène de l'acte II.

 

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La progression du passage est tout à fait logique et parfaitement naturelle. Hippolyte commence à annoncer à Théramène qu'il va partir à la recherche de son père (vers 1-7). La décision d'Hippolyte suscite l'étonnement de Théramène qui va ainsi être amené à lui rappeler d'abord qu'il a lui-même déjà cherché Thésée sans succès dans tous les lieux où il avait quelque chance de le trouver (vers 1-16) et à suggérer ensuite que Thésée, embarqué dans une nouvelle aventure amoureuse, n'a peut-être pas envie qu'on le retrouve (vers 17-21). Hippolyte, interrompant Théramène, proteste d'abord contre une hypothèse qu'il juge injurieuse pour son père dont il rappelle qu'il s'est assagi depuis qu'il a épousé Phèdre, mais, pour finir, admettant implicitement le bien-fondé de la première objection de Théramène, il avoue que, s'il a décidé de partir, ce n'est pas seulement pour chercher son père, mais aussi pour fuir Trézène (vers 22-28). Ce dernier propos ne fait qu'étonner encore bien davantage Théramène qui rappelle alors à Hippolyte que Trézène avait toujours été jusque-là son lieu de prédilection (vers 29-34). Hippolyte lui répond que tout a changé depuis l'arrivée de Phèdre (vers 35-36). Théramène croit donc comprendre qu'Hippolyte veut fuir Phèdre, et il s'en étonne, car, si elle lui a manifesté autrefois une très vive hostilité jusqu'à le faire exiler à Trézène, sa haine semble maintenant s'être éteinte ou, du moins, s'être bien refroidie et, de toute façon, la reine, qui est en train de mourir d'un mal mystérieux, n'est manifestement plus en état de nuire à son beau-fils (vers 37-47). Hippolyte lui répond alors que ce n'est pas Phèdre qu'il fuit, mais Aricie (vers 48-51). Théramène s'étonne alors qu'Hippolyte puisse partager les préventions de Thésée envers la sœur de ceux qui ont comploté contre lui (vers 52-55). Hippolyte lui fait alors, d'une manière indirecte mais claire, l'aveu de son amour (vers 56).

Au début Hippolyte a seulement l'intention, du moins consciemment, d'annoncer à Théramène qu'il s'en va à la recherche de son père. Mais il va peu à peu être amené à révéler à Théramène ce qu'il lui a caché jusqu'ici comme il l'a caché à tout le monde : son amour pour Aricie. Chacune des quatre premières répliques d'Hippolyte provoque, en effet, chez Théramène un étonnement croissant et, pour répondre à cet étonnement, Hippolyte est, à chaque fois amené à en dire un peu plus, à aller un peu plus loin dans la voie des confidences, pour en venir enfin, au vers 56, à livrer son secret à Théramène. Racine a voulu préparer l'aveu d'Hippolyte. Il a jugé qu'il ne pouvait pas avouer spontanément et sans réticences à Théramène une chose qu'il avait toujours soigneusement cachée jusqu'ici. Mais, du même coup, Racine va pouvoir donner aux spectateurs les informations qu'il doit leur donner. C'est, en effet, parce que Hippolyte n'avait pas l'intention de dire à Théramène ce qu'il va être amené à lui dire, que Théramène et lui vont être amenés à rappeler, et ainsi à en informer le spectateur, des choses que, sans cela, ils n'auraient eu aucune raison particulière de rappeler ce jour-là. Ainsi Racine a su faire d'une pierre deux coups. Il a su expliquer comment Hippolyte avait été amené à révéler à Théramène ce qu'il ne lui avait encore jamais révélé, mais, en ce faisant, il a su donner à ses personnages l'occasion de dire ce qu'il avait besoin de leur faire dire.

Mais, malgré les étonnements et les interrogations de Théramène, Hippolyte, un autre jour et dans des circonstances ordinaires, ne se serait sans doute jamais laissé aller à avouer à Théramène son amour pour Aricie. S'il va se laisser aller à le faire, c'est en grande partie parce qu'il vient de prendre la décision de partir, comme il l'annonce à Théramène au premier vers de la pièce :

Le dessein en est pris, je pars, cher Théramène,

Cette décision de partir qu'a prise Hippolyte est une invention de Racine : on ne la trouve ni chez Euripide ni chez Sénèque [4]. Rien d'étonnant à cela puisque la véritable raison de ce départ est l'amour qu'Hippolyte éprouve pour Aricie, et que cet amour est lui-même une invention de Racine. Cette décision permet d'abord à Racine d'expliquer pourquoi Hippolyte et Théramène se trouvent ensemble au début de la pièce. Chez Racine, en effet, les personnages ne se rencontrent presque jamais par hasard, et, s'il y a une pièce où il s'est particulièrement soucié de justifier tous les mouvements de ses personnages, toutes leurs entrées et toutes leurs sorties, c'est bien dans Phèdre. Il ne l'a pas indiqué explicitement, mais on comprend que c'est pour annoncer à Théramène la décision qu'il avait prise qu'Hippolyte est venu le trouver ou qu'il l'a fait venir. Mais ce n'est pas là la principale utilité de la décision prise par Hippolyte. Cette décision va surtout rendre plus facile, et donc plus vraisemblable, l'aveu qu'il va faire à Théramène, et cela pour deux raisons. Tout d'abord, il est naturel qu'au moment de partir pour un long voyage dont il ne sait pas jusqu'où il le conduira ni quand il en reviendra, Hippolyte soit davantage porté à se confier à Théramène et à lui avouer un secret qui lui pèse, comme beaucoup de secrets, un secret dont il a honte, d'une part parce qu'il a toujours considéré jusqu'ici l'amour comme une faiblesse et, d'autre part et surtout parce que son amour va à l'encontre de l'interdit que son père a lancé contre Aricie, mais un secret qui, en même temps, le rend heureux et fier, un secret probablement qu'il est content de faire enfin partager à Théramène. Mais plus encore sans doute, si la décision qu'il a prise de partir va faciliter l'aveu, c'est parce que, depuis qu'il l'a prise, Hippolyte se sent moins coupable dans la mesure où, par cette décision, il s'est prouvé à lui-même qu'il était capable de réagir énergiquement contre sa passion en ayant recours aux grands moyens. On peut penser aussi que, par un besoin de compensation en quelque sorte, il a envie, au moment où il va s'éloigner d'Aricie pour une durée indéterminée, de faire, sans qu'elle le sache, un pas vers elle en confiant enfin à quelqu'un d'autre l'amour qu'il a pour elle.

Ainsi, alors qu'Hippolyte a décidé d'avoir recours à la fuite pour lutter contre son amour, paradoxalement, le premier résultat de cette décision sera de l'amener à avouer cet amour qu'il avait toujours caché. Il en sera de même pour Phèdre à la scène 3. Comme Hippolyte, Phèdre a décidé d'avoir recours aux grands moyens pour lutter contre sa passion; comme lui, elle a choisi de partir, à ceci près que le moyen auquel elle a recours est encore bien plus radical que celui d'Hippolyte, et qu'elle a choisi de partir pour un pays d'où l'on ne revient jamais [5]. On a depuis longtemps souligné avec raison l'évident parallélisme que Racine a établi entre l'aveu d'Hippolyte à Théramène à la scène 1 et l'aveu de Phèdre à Œnone à la scène III. Et ce parallélisme est peut-être encore plus poussé et plus subtil qu'on ne l'a dit. Non seulement, en effet, Hippolyte et Phèdre vont avouer l'un et l'autre à ceux qui leur tiennent lieu de confidents, Théramène et Œnone, un amour interdit qu'ils ont jusqu'ici caché à tout le monde. Non seulement leurs deux aveux, loin d'être spontanés, n'auraient pas eu lieu sans la curiosité et les interrogations de leurs confidents, à cette différence près que la résistance de Phèdre sera beaucoup plus forte que celle d'Hippolyte, parce que l'interdit qui pèse sur son amour est beaucoup plus fort, et qu'Œnone devra véritablement lui arracher son aveu, alors que Théramène n'a besoin que de susciter, que de provoquer, que de drainer en quelque sorte celui d'Hippolyte. Non seulement la décision de partir prise par Hippolyte suscite la curiosité de Théramène, comme la décision de se laisser mourir prise par Phèdre, pousse Œnone à tout faire pour lui arracher son secret. Mais, les deux décisions d'Hippolyte et de Phèdre, en même temps qu'elles expliquent pourquoi Théramène et Œnone vont s'employer à les faire parler, expliquent aussi, en partie, pourquoi Hippolyte et Phèdre vont consentir à le faire [6]. C'est parce qu'Hippolyte s'est résolu à s'éloigner d'Aricie qu'il peut plus facilement avouer un amour contre lequel il se sent maintenant prémuni, du moins pour un certain temps, et c'est parce que Phèdre s'est résolue à mourir et qu'elle sent tout proche de la mort, qu'elle peut plus facilement avouer une passion dont elle se croit assurée de triompher bientôt pour toujours.

Racine nous a appris, dès le premier vers, qu'Hippolyte se disposait à partir. Cela lui permet de nous apprendre, dès le deuxième vers, où se situe l'action de la pièce :

Et quitte le séjour de l'aimable Trézène [7].

Si ce vers est essentiellement destiné à renseigner le spectateur, cela se fait d'une façon parfaitement naturelle. Certes, quand on dit à quelqu'un qu'on va partir, on n'a d'ordinaire pas besoin de lui dire d'où l'on part, car il va de soi que l'on part toujours du lieu où l'on se trouve et celui à qui vous faites vos adieux le connaît aussi bien que vous. Quand on éprouve le besoin d'ajouter qu'on quitte le lieu où l'on est, c'est généralement qu'on le quitte définitivement ou sans savoir quand on y reviendra [8]. Ce peut être, bien sûr, le cas ici puisque Hippolyte ne sait pas trop quand il va revenir, et, s'il éprouve le besoin de dire qu'il quitte Trézène, c'est en partie parce qu'il ressent un peu de tristesse et de nostalgie à l'idée de quitter un lieu si « aimable », un lieu auquel il a toujours été particulièrement attaché, comme Théramène va le lui rappeler dans un instant. Mais la principale, la véritable explication est ailleurs et on ne la comprendra que plus loin, lorsque Hippolyte avouera que, s'il veut partir à la recherche de son père, c'est aussi et peut-être surtout parce qu'il veut fuir Aricie. On devine alors a posteriori que, lorsque Hippolyte parlait de « l'aimable Trézène  », il ne pensait pas seulement à un pays qui lui est cher; il pensait aussi à un être à cause de qui il quitte Trézène avec encore plus de regret, bien qu'il la quitte pour le fuir. Si Hippolyte veut quitter Trézène, c'est bien que le lieu soit « aimable », mais c'est aussi parce que, depuis l'arrivée d'Aricie, il est devenu trop « aimable ». Rien d'étonnant, par conséquent, si Théramène arrivera finalement assez facilement à lui faire dire son secret, puisque ce secret, quand on le connaît, on le sent déjà sur le point d'affleurer, dès le deuxième vers que prononce Hippolyte.

Cette décision de fuir Trézène, on devine qu'Hippolyte y pensait déjà depuis un certain temps. S'il s'est enfin résolu à la « prendre », on devine que c'est après avoir hésité assez longtemps. Ainsi, dès le premier hémistiche, on devine qu'Hippolyte est tendu et tourmenté, et les vers suivants ne vont pas manquer de confirmer cette impression :

Dans le doute mortel dont je suis agité,
Je commence à rougir de mon oisiveté.

On le sait, la tragédie racinienne nous fait assister à l'éclatement d'une crise qui couvait depuis un certain temps déjà et qui est enfin parvenue au moment où les passions longtemps contenues ne se contiennent plus [9]. Aussi, lorsque le rideau se lève au début de la pièce, les personnages sont-ils généralement dans un état de grande tension, pour ne pas dire qu'ils sont à bout [10]. Hippolyte n'échappe pas à la règle, même si la crise intérieure qu'il est en train de vivre est loin d'être aussi grave et aussi violente que celle d'autres personnages de la tragédie racinienne comme Oreste, Hermione, Pyrrhus, et, bien sûr, Phèdre elle-même. Il nous apprend, en effet, qu'il est à la fois déchiré par l'inquiétude (« doute mortel ») et qu'il éprouve un sentiment de culpabilité (« Je commence à rougir  »).

Les vers suivants vont nous dire quel est ce « doute mortel  » qui tourmente Hippolyte et commencer à nous expliquer (la principale, la véritable explication ne nous sera donnée qu'un peu plus loin) pourquoi il éprouve un sentiment de culpabilité :

Depuis plus de six mois éloigné de mon père,
J'ignore le destin d'une tête si chère;
J'ignore jusqu'aux lieux qui le peuvent cacher.

L'explication qu'Hippolyte nous donne de son inquiétude et des remords que lui donne son oisiveté, tient donc au fait qu'il est sans nouvelles de son père. Et celui qui découvre la pièce pour la première fois n'a évidemment aucune raison pour l'instant de ne pas se satisfaire de cette explication. Ce n'est que plus tard qu'il pourra comprendre que ces vers étaient empreints d'une certaine mauvaise foi. Certes Hippolyte pense beaucoup à son père, mais il a, en réalité, depuis quelque temps déjà, dépassé le stade de l'inquiétude : au fond de lui, il croit que son père est mort [11]. S'il se sent coupable vis-à-vis de son père, c'est beaucoup moins parce qu'il n'est pas parti à sa recherche, ce que, d'ailleurs, il ne pouvait pas faire sans lui désobéir, puisque Thésée, en partant, lui avait confié la mission de veiller sur Phèdre et sur Aricie [12], que parce qu'il ne peut s'empêcher d'aimer celle à laquelle la volonté paternelle lui interdit de songer. Et, si maintenant il a pris la décision de partir, c'est parce qu'il a le sentiment d'être moins coupable envers son père en partant pour s'éloigner d'Aricie qu'en restant pour continuer à veiller sur Phèdre et sur elle.

Thésée est parti « depuis plus de six mois  », nous apprend Hippolyte. Or, comme il nous l'apprendra lorsqu'il lui fera l'aveu de sa flamme, il y a près de six mois aussi qu'il est tombé amoureux d'Aricie [13]. Il est donc tombé immédiatement ou presque immédiatement amoureux d'Aricie, puisque Thésée a amené, en même temps que Phèdre, celle-ci à Trézène juste avant de partir [14]. Il y a donc environ six mois qu'Hippolyte est rongé à la fois par l'inquiétude sans cesse grandissante dans laquelle le plonge le fait d'être sans nouvelles de son père et par les remords que lui donne son amour pour Aricie. C'est parce qu'Hippolyte vit ainsi sous tension depuis déjà six mois, qu'il a éprouvé l'impérieux besoin de faire quelque chose pour sortir de cette situation et qu'il a pris la décision de partir. Cette durée de six mois, que l'on retrouve dans d'autres pièces [15], semble représenter pour Racine la durée à partir de laquelle il devient vraisemblable qu'un personnage puisse se sentir à bout de nerfs. Comme je l'ai déjà dit ailleurs [16], on peut, sur ce point précis, n'être pas tout à fait d'accord avec M. Jacques Scherer lorsqu'il écrit : « Il faut que les événements durent assez longtemps pour provoquer la tension qui amène la crise. Si la situation était tendue depuis deux ou trois semaines seulement, les personnages ne seraient pas assez exaspérés pour se livrer à des actes dont l'issue est fatale. Si la situation durait depuis deux ou trois ans… mais on ne peut même pas faire cette hypothèse; ces situations sont trop pénibles pour durer plusieurs années. Six mois est à peu près une durée équilibrée entre le trop long temps et le trop court [17]». Si M. Scherer a tout à fait raison de penser que la durée de maturation de la crise ne doit être ni trop courte ni trop longue, il semble que Racine ait considéré que six mois représentait, non pas une durée moyenne, comme le pense M. Schérer, mais la durée minimale. En effet, quand il donne, car ce n'est pas toujours le cas, une indication précise sur la durée de maturation de la crise, il ne descend jamais en dessous de six mois, alors qu'il indique parfois des durées nettement plus longues [18]. D'ailleurs, dans le cas de Phèdre, si la crise que traverse Hippolyte n'a commencé qu'il y a six mois, celle de Phèdre, nettement plus grave dure depuis beaucoup plus longtemps, mais, il est vrai, avec une assez longue période de rémission [19].

Dans un premier temps, Théramène va faire observer à Hippolyte que son voyage risque fort de ne servir à rien, puisque lui-même a déjà vainement cherché Thésée partout où l'on pouvait raisonnablement espérer avoir une chance de le trouver :

Et dans quels lieux, Seigneur, l'allez-vous donc chercher ?
Déjà pour satisfaire à votre juste crainte,
J'ai couru les deux mers que sépare Corinthe.
J'ai demandé Thésée aux peuples de ces bords
Où l'on voit l'Achéron se perdre chez les morts.
J'ai visité l'Elide, et laissant le Ténare,
Passé jusqu'à la mer qui vit tomber Icare.
Sur quel espoir nouveau, dans quels heureux climats
Croyez-vous découvrir la trace de ses pas ?

En temps ordinaire Théramène n'aurait eu évidemment aucune raison de rappeler à Hippolyte le long périple qu'il avait entrepris à la recherche de Thésée et d'en énumérer toutes les étapes. Hippolyte, en effet, doit d'autant mieux s'en souvenir que c'est à sa demande (il ne pouvait partir lui-même, puisqu'il devait veiller sur Phèdre et sur Aricie) que Théramène était parti, comme celui-ci le lui rappelle d'ailleurs (« pour satisfaire à votre juste crainte ») Mais ce qui pourrait paraître gratuit en d'autres circonstances, est ici parfaitement naturel : Hippolyte vient de lui annoncer qu'il voulait partir à la recherche de son père, et Théramène qui pense que ce voyage est inutile, veut faire comprendre à Hippolyte que, faute de disposer de nouveaux éléments (« sur quel espoir nouveau  »), il n'a pratiquement aucune chance de réussir là où lui-même a échoué.

Certes ! ce rappel des divers lieux où Théramène a vainement cherché Thésée, n'était pas indispensable. Mais, s'il n'apprend au spectateur rien qu'il doive absolument savoir, outre qu'il permet à Théramène d'indiquer au passage que celui dont il parle est Thésée, il n'en sert pas moins à créer l'atmosphère de la pièce. En nous faisant rapidement parcourir à sa suite l'archipel grec, Théramène commence à dresser la riche toile de fond géographique et mythologique que complètera la suite de la scène, notamment avec la grande tirade d'Hippolyte (vers 65-113) [20]. Les deux allusions mythologiques à l'Achéron qui va « se perdre chez les morts » et à la chute d'Icare renvoient toutes les deux à la mort et contribuent ainsi, si discrètement que ce soit, à entretenir le climat d'inquiétude créé par la nouvelle de la disparition de Thésée.

Mais Théramène ne se contente pas de dire à Hippolyte que le voyage qu'il veut entreprendre a toutes les chances d'être inutile; il suggère aussi qu'il pourrait ne pas plaire à son père :

Qui sait même, qui sait si le roi votre père
Veut que de son absence on sache le mystère ?
Et si lorsque avec vous nous tremblons pour ses jours,
Tranquille, et nous cachant de nouvelles amours,
Ce héros n'attend point qu'une amante abus…

Là encore, Théramène n'aurait, en d'autres circonstances, aucune raison de rappeler les frasques de Thésée à Hippolyte qui ne les connaît que trop. Mais il est tout à fait normal qu'il le fasse ici puisqu'il veut le dissuader d'aller à la recherche de son père. Ce faisant, il renseigne le spectateur sur la personnalité de Thésée d'une manière parfaitement naturelle. Et il nous renseigne en même temps sur lui-même. Apparemment, et il n'y a pas lieu de s'en étonner, le gouverneur que Thésée a choisi pour son fils, n'a rien d'un rigoriste austère et rigide. Loin de le scandaliser, l'hypothèse que Thésée pourrait être sur la trace d'une nouvelle conquête, serait plutôt de nature à l'amuser. L'idée qu'alors que sa famille et ses amis sont en train de « trembler » pour lui, Thésée pourrait être « tranquillement » en train d'attendre qu'une nouvelle proie tombe dans ses filets, cette idée qui pourrait le choquer, semble plutôt le faire sourire. On ne s'étonnera donc pas s'il semblera tout à l'heure heureusement surpris d'apprendre qu'Hippolyte aime enfin (vers 57-65) et s'il lui conseillera de s'abandonner sans remords à son amour (vers 110-126). Mais Thésée n'est pas qu'un coureur de jupons : il est aussi et d'abord un « héros  », comme Théramène ne manque pas de le rappeler au passage (vers 21). Ce double aspect de la personnalité de Thésée sera évoqué de nouveau, et assez longuement, par Hippolyte dans la seconde partie de la scène (vers 75-94).

Si l'idée que Thésée pourrait être de nouveau en quête d'aventures amoureuses, semble plutôt amuser Théramène, elle n'amuse manifestement pas du tout Hippolyte qui va vite l'interrompre :

Cher Théramène, arrête, et respecte Thésée.
De ses jeunes erreurs désormais revenu,
Par un indigne obstacle il n'est point retenu;
Et fixant de ses vœux l'inconstance fatale,
Phèdre depuis longtemps ne craint plus de rivale.

On sent qu'Hippolyte est à la fois choqué et peiné par les propos de Théramène. Il l'est sans doute d'autant plus que l'hypothèse de Théramène n'a rien d'invraisemblable et que lui-même a déjà dû l'envisager plus d'une fois. Ce qu'il lui dit, c'est donc ce qu'il a dû se dire souvent à lui-même, et qui correspond certainement à la réalité. Il n'y a aucune raison, en effet, de ne pas croire Hippolyte lorsqu'il dit que Thésée s'est assagi et que Phèdre semble avoir réussi, du moins au bout d'un certain temps (« depuis longtemps » laisse entendre que Thésée a eu quelques aventures extra-conjugales au début de son mariage) à guérir son mari de son « inconstance fatale ». Il se pourrait pourtant que ce qu'on avait pris pour une guérison n'ait été qu'une rémission et que les vieux démons de Thésée se soient réveillés. Mais cette hypothèse, Hippolyte refuse de l'envisager. Il a, en effet, comme il le rappellera tout à l'heure à Théramène (vers 83-94), beaucoup souffert de l'inconduite de son père. C'est cette inconduite qui explique très largement la méfiance qu'Hippolyte a toujours éprouvée jusque-là à l'égard de l'amour, comme Théramène et Hippolyte lui-même nous l'apprendront un peu plus loin (vers 59-72). Racine a cru bon, et il a eu mille fois raison, à la fois d'atténuer très fortement la misogynie et la sauvagerie qu'Euripide et Sénèque avaient prêtées à Hippolyte, et c'est pourquoi il l'a rendu amoureux, et de présenter ce qu'il lui en avait laissé comme une sorte de réaction contre les désordres dont son père lui avait donné le spectacle. La crainte, l'espèce de panique qu'Hippolyte éprouve devant l'amour, auraient quelque chose d'assez incongru et d'un peu ridicule, si elles ne s'expliquaient en grande partie par la peur d'être entraîné par l'hérédité sur le chemin des errements paternels.

Après avoir ainsi invité Théramène à parler de Thésée avec plus de circonspection, Hippolyte réaffirme son intention de partir à la recherche de son père, mais il ajoute quelque chose qui va avoir pour effet d'étonner Théramène encore plus que ne l'avait fait l'annonce de son départ :

Enfin en le cherchant je suivrai mon devoir,
Et je fuirai ces lieux que je n'ose plus voir.

Le vers 28 semble d'abord corriger le vers 27 (Hippolyte semble dire qu'il pense moins à suivre son devoir qu'à fuir Trézène), mais en fait (on le comprendra dans un instant) il le complète plutôt qu'il ne le corrige. Suivre son devoir pour Hippolyte, ce n'est pas seulement partir à la recherche de son père, c'est aussi, c'est peut-être surtout fuir des lieux où il sent que, s'il y restait, il pourrait finir par manquer à son devoir. Hippolyte fait ici un premier pas vers l'aveu de son amour. Il ne peut pas ne pas savoir, en effet, qu'en disant à Théramène qu'il veut fuir Trézène, il va le plonger dans la stupéfaction et ainsi provoquer ses questions. Certes, ce début d'aveu pourrait avoir été totalement involontaire et lui avoir échappé sans qu'il ait, sur le moment, mesuré l'effet que ce propos allait avoir sur Théramène. On peut penser pourtant qu'il ne l'aurait pas tenu, s'il avait été fermement décidé à continuer à garder le silence. On peut penser que, sans en avoir peut-être clairement conscience, il essaie de mettre Théramène sur la voie et le pousse à jouer son rôle de confident, c'est-à-dire à s'employer à le faire parler.

Et Théramène ne va pas manquer à sa tâche  :

Hé ! depuis quand, Seigneur, craignez-vous la présence
De ces paisibles lieux, si chers à votre enfance,
Et dont je vous ai vu préférer le séjour
Au tumulte pompeux d'Athène et de la cour ?
Quel péril, ou plutôt quel chagrin vous en chasse ?

Une nouvelle fois, le spectateur est informé d'une manière parfaitement naturelle, Un autre jour, Théramène n'aurait eu aucune raison de rappeler à Hippolyte que, depuis son enfance, Trézène avait été son lieu de prédilection et qu'il l'avait toujours préféré à Athènes. Mais Hippolyte vient de lui dire qu'il voulait fuir Trézène et Théramène tombe véritablement des nues. Il est d'autant plus stupéfié qu'il y a quelques minutes, Hippolyte parlait encore de « l'aimable Trézène ». Il est donc normal qu'il lui dise son étonnement et qu'il lui demande, puisqu'il ne peut évidemment croire que c'est le lieu même qu'Hippolyte ne veut plus voir, quelle raison peut bien l'en chasser. plutôt qu'à un « péril », car il ne voit vraiment pas quel danger Hippolyte pourrait courir à Trézène, Théramène pense plutôt à un « chagrin » secret. En effet, il a cru remarquer que, depuis quelque temps, Hippolyte n'était plus le même, comme il le lui dira un peu plus loin (vers 128-134) :

Avouez-le, tout change; et depuis quelques jours
On vous voit moins souvent, orgueilleux et sauvage,
Tantôt faire voler un char sur le rivage,
Tantôt, savant dans l'art par Neptune inventé,
Rendre docile au frein un coursier indompté.
Les forêts de nos cris moins souvent retentissent.
Chargés d'un feu secret, vos yeux s'appesantissent.

En lui disant son étonnement, Théramène nous permet de connaître un peu mieux Hippolyte, qui, étant d'un naturel un peu sauvage [21], préfère de loin la nature à la ville. Peu fait pour les pompes de la cour, il aime vivre au grand air, étant, comme Théramène, on vient de le voir, nous l'apprendra bientôt, un grand sportif et un grand chasseur.

Aux interrogations de Théramène, Hippolyte ne va apporter qu'une réponse partielle plus propre à l'égarer qu'à l'éclairer vraiment :

Cet heureux temps n'est plus. Tout a changé de face
Depuis que sur ces bord les dieux ont envoyé
La fille de Minos et de Pasiphaé.

Cette réponse est littéralement exacte, mais d'une exactitude purement chronologique. Hippolyte répond seulement à la première interrogation de Théramène (« depuis quand… ? »), et non à la dernière « Quel péril, ou plutôt quel chagrin… ? »). Mais, ce faisant, il va l'induire en erreur, et, avec lui, quiconque voit ou lit la pièce pour la première fois. A la lettre, il est exact que c'est depuis que Phèdre est arrivée à Trézène qu'Hippolyte s'y sent mal à l'aise. Ce n'est pourtant nullement à cause de l'arrivée de Phèdre, mais à cause de celle d'Aricie qui, nous le saurons plus tard [22], a débarqué à Trézène en même temps que Phèdre. Mais, bien sûr, il est tout à fait logique, il est tout à fait naturel que Théramène comprenne que le « chagrin » d'Hippolyte est lié à la présence de Phèdre.

Si l'erreur de Théramène est tout à fait normale, il n'en est pas de même de celle d'un certain nombre de critiques qui s'appuient sur cette réplique d'Hippolyte pour prétendre que c'est Phèdre qu'il fuit, et qui, à la différence de Théramène, refusent de le croire lorsqu'il détrompe celui-ci et lui dit que ce n'est pas Phèdre qu'il fuit, mais Aricie. C'est le cas de Lucien Goldmann qui affirme qu'Hippolyte donne à Théramène « deux réponses différentes, dont la première - la suite de la pièce le montrera - est la seule valable […] Ce qui lui fait peur, ce devant quoi il fuit c'est Phèdre  ». Certes, reconnaît Goldmann, « tout de suite, cependant, Hippolyte se reprend », mais, dit-il après avoir cité la réplique suivante d'Hippolyte, « dans ces vers tout est faux [23]». Si « tout est faux », ce n'est pas dans ce que dit Hippolyte, mais dans ce que dit Goldmann, ici comme à toutes les pages du Dieu caché. Hippolyte ne donne pas à Théramène « deux réponses différentes », dont la première serait la seule vraie, la seconde étant entièrement fausse : il lui donne une seule et même réponse, mais il la lui donne en deux temps. Lorsqu'il dit à Théramène qu'il ne fuit pas Phèdre, mais Aricie, il ne « se reprend » pas : il progresse, il franchit le pas.

Si Hippolyte recule, ce n'est pas après l'aveu, mais devant l'aveu. Il ne « se reprend » pas : il s'y prend à deux fois. Il n'essaie pas, par la suite, de revenir sur un aveu qui lui aurait échappé malgré lui : il ne peut s'empêcher, tout d'abord, de retenir un aveu qui a déjà commencé à lui échapper. La première réponse d'Hippolyte est passablement jésuitique : en disant que c'est depuis l'arrivée de Phèdre qu'il se sent mal à l'aise à Trézène, il joue sur les mots, ou, pour employer une expression familière, il tourne autour du pot. Peut-être a-t-il bien l'intention, lorsqu'il commence sa réplique, d'aller jusqu'au bout de l'aveu, et au dernier moment, n'ose-t-il pas prononcer le nom d'Aricie et se rattrape-t-il in extremis en évoquant celle qui est arrivée en même temps qu'Aricie, ce qui lui permet de terminer la phrase qu'il avait commencée sans dire la vérité, mais sans pour autant dire de mensonge, du moins littéral. Peut-être, au contraire, n'a-t-il pas l'intention de franchir tout de suite le pas et veut-il d'abord essayer de mettre Théramène sur la voie, comme Phèdre le fera avec Œnone [24].

Comment s'étonner, en tout cas, qu'Hippolyte hésite au moment d'avouer à Théramène qu'il aime Aricie ? Comment s'étonner qu'il ne lui dise pas tout de go quelle est la véritable cause de son « chagrin  » ? Comment s'étonner qu'il éprouve le besoin de faire un détour pour y arriver ? Si, depuis six mois qu'il est amoureux, malgré le besoin qu'a d'ordinaire un amoureux de parler de celle qu'il aime, Hippolyte n'a encore jamais rien dit à celui qui est pour lui à la fois un mentor, un camarade de jeux, un ami et un confident, c'est que cet aveu lui est particulièrement difficile. Il l'est, nous le savons, pour deux raisons. Il l'est d'abord parce qu'Hippolyte a l'impression de renier celui qu'il a été jusqu'ici [25]. Mais cette raison n'aurait sans doute pas retenu Hippolyte aussi longtemps, s'il n'y en avait eu aussi une autre, nettement plus grave : l'interdit que la volonté paternelle fait peser sur Aricie [26]. Les raisons qui expliquent pourquoi Hippolyte s'est tu jusqu'ici, et redisons-le, lorsqu'un personnage se décide à révéler ce qu'il avait toujours caché, il importe d'expliquer pourquoi il ne l'a pas fait plus tôt, ces mêmes raisons expliquent aussi que l'aveu de son amour pour Aricie ne puisse être tout à fait spontané et sans réticences.

S'il est tout à fait naturel qu'Hippolyte tourne un peu autour du pot avant de révéler son secret à Théramène, cela ne laisse pas de faire aussi l'affaire du dramaturge qui n'oublie pas que son personnage principal est

La fille de Minos et de Pasiphaé.

Comme le dit très justement Jean Pommier, et contrairement à ce que pensent Lucien Goldmann, Charles Mauron [27] et quelques autres [28], si Hippolyte parle de Phèdre, « c'est en pensant à la jeune beauté qui est venue en même temps, à la sœur des Pallantides. Il la nomme pour n'en pas nommer une autre [29]». Hippolyte est si peu obsédé par Phèdre, fût-ce d'une manière totalement inconsciente, qu'il ne se rend peut-être même pas compte que la réponse qu'il fait à Théramène ne peut qu'induire celui-ci en erreur. Il est tout à fait normal que, lorsque Hippolyte lui dit qu'il ne sent plus à son aise à Trézène depuis l'arrivée de Phèdre, Théramène comprenne que c'est à cause de son arrivée, et qu'il se rappelle quelle a été autrefois la conduite de Phèdre à l'égard d'Hippolyte. Et on peut penser qu'en effet Hippolyte aurait sans doute été assez contrarié de l'arrivée de Phèdre, si Aricie n'était arrivée en même temps qu'elle. Mais la présence de celle-ci a comme effacé celle de celle-là. Depuis qu'il est tombé amoureux d'Aricie, Hippolyte ne pense pratiquement plus à Phèdre. Il a presque oublié tous les torts qu'elle a eus envers lui. S'il dit que ce sont « les dieux » qui l' « ont envoyée » à Trézène, ce n'est pas, comme le pensent volontiers les critiques d'inspiration freudienne, parce que le personnage de Phèdre lui inspirerait on ne sait quelle terreur quasi religieuse : c'est parce qu'en parlant de Phèdre, il pense à Aricie. Comme Phèdre le fait continuellement, mais, chez Hippolyte, ce n'est qu'un mouvement occasionnel qu'on aurait tort de prendre trop au sérieux, il est tenté de rendre les dieux responsables de son amour, comme, dans la réplique précédente, il avait déjà imputé à la fatalité les errements passés de Thésée, en parlant de son « inconstance fatale» (vers 25). Mais on ne le comprend qu'un peu plus loin, lorsqu'il avoue son amour à Théramène et lorsqu'il lui dit, après avoir rappelé les débordements de son père  :

Et moi-même, à mon tour je me verrais lié ?
Et les Dieux jusque-là m'auraient humilié ? [30]

Mais, si Hippolyte ne pense guère à Phèdre, alors même qu'il l'évoque, Racine y pense pour lui. Si Hippolyte pense à l'arrivée d'Aricie quand il met en cause les dieux, pour le spectateur ou le lecteur qui ne peut encore deviner la véritable pensée d'Hippolyte, c'est l'arrivée de Phèdre qu'Hippolyte semble imputer à la volonté des dieux. Et c'est ce que Racine a souhaité. Phèdre a déjà été évoquée par Hippolyte dans sa précédente réplique, mais c'était incidemment, pour dire à Théramène que l'époque des frasques amoureuses de Thésée était bien révolue. Même si, en réalité, c'est toujours incidemment qu'Hippolyte mentionne une seconde fois Phèdre (il n'évoque son arrivée que comme un point de repère pour dire depuis quand il se sent mal à l'aise à Trézène), on ne peut le comprendre encore, et c'est avec cette réplique d'Hippolyte que la figure de Phèdre, avant qu'elle n'apparaisse elle-même à la scène 3, fait sa véritable entrée dans la pièce. Et Racine a voulu donner à cette entrée, grâce à Hippolyte, mais sans qu'il en ait lui-même conscience, une sorte de solennité inquiétante et tragique. Quand Hippolyte dit que ce sont les dieux qui ont amené Phèdre à Trézène, il pense en fait à Aricie, mais il ne croit pas si bien dire : ce sont bien les dieux, c'est-à-dire, la fatalité, c'est-à-dire la volonté du dramaturge qui ont amené Phèdre à Trézène pour la perdre et perdre Hippolyte avec elle.

Si, pour désigner Phèdre, Hippolyte utilise une périphrase qui rappelle qui sont le père et la mère de Phèdre, on aurait tort de croire qu'il la charge de lourds sous-entendus. Il ne faut pas que l'acteur qui joue le rôle d'Hippolyte prononce ce vers avec emphase. Il ne faut pas qu'il détache trop les deux noms, et encore moins qu'il les sépare bien, en marquant une pause après le premier, comme pour bien insister sur le fait que, si Phèdre est la fille de Minos, elle est aussi, elle est peut-être surtout la fille de Pasiphaé . Il faut, au contraire, qu'il prononce le vers sur un ton très neutre, voire légèrement absent, un peu comme s'il pensait à autre chose (et, de fait, il pense à quelqu'un d'autre). Mais, si Hippolyte nomme Minos et Pasiphaé sans vraiment penser à eux [32], Racine y pense pour lui. Il entend rappeler ainsi, dès le début de la pièce la double ascendance de Phèdre [33], Minos représentant la règle, le droit, la raison [34], tandis que Pasiphaé représente le désordre, le délire, la passion avec tous les excès dont elle est capable [35].

Mais, si Racine a cru bon de rappeler dès le début de la pièce la double ascendance de Phèdre, il ne croyait certainement pas, en ce faisant, avoir écrit le plus beau vers qu'il ait jamais écrit, voire le plus beau vers de la langue française. S'il y a, en effet, un vers qui a dû peu lui coûter, c'est bien celui-ci dans lequel il s'est contenté de rappeler les noms du père et de la mère de Phèdre, c'est-à-dire de reprendre, en ajoutant simplement l'article défini « la », la seconde partie de la présentation qu'il avait faite de Phèdre dans la liste des personae dramatis en tête de la pièce : « épouse de Thésée, fille de Minos et de Pasiphaé ». Aussi aurait-il été assurément très surpris, s'il avait su que ce vers serait considéré par certains comme une espèce de miracle extraordinaire; mais il aurait sans doute été encore bien plus surpris d'apprendre que ceux qui admireraient le plus ce vers, ne prétendraient le trouver si beau que parce que, selon eux, il ne signifierait rien du tout [36].

Si Hippolyte nous a rappelé l'ascendance glorieuse et inquiétante de Phèdre, c'est à Théramène que Racine a confié le soin de nous faire très rapidement l'histoire de ses relations avec Hippolyte et de nous informer du mal mystérieux qui la fait mourir :

J'entends. De vos douleurs la cause m'est connue.
Phèdre ici vous chagrine, et blesse votre vue.
Dangereuse marâtre, à peine elle vous vit,
Que votre exil d'abord signala son crédit.
Mais sa haine sur vous autrefois attachée,
Ou s'est évanouie, ou s'est bien relâchée.
Et d'ailleurs, quels périls vous peut faire courir
Une femme mourante et qui cherche à mourir ?
Phèdre atteinte d'un mal qu'elle s'obstine à taire,
Lasse enfin d'elle-même et du jour qui l'éclaire,
Peut-elle contre vous former quelques desseins ?

Tout cela se fait de la façon la plus naturelle qui soit. La réplique de Théramène est constituée de deux parties. Dans les quatre premiers vers, il explicite ce qu'il croit être la raison invoquée par Hippolyte. Et dans les sept vers qui suivent, il entreprend de le convaincre que cette raison ne tient plus. Théramène croit maintenant avoir compris (« J'entends ») et bien compris pourquoi Hippolyte veut partir. Il se demandait quel « chagrin » pouvait bien le chasser de Trézène. Maintenant, pense-il, il le sait (« Phèdre ici vous chagrine»). Et cela l'amène à rappeler rapidement ce qu'Hippolyte ne sait que trop et qu'en d'autres circonstances, il n'aurait eu aucune raison de lui rappeler. Si Théramène éprouve le besoin de rappeler à Hippolyte les raisons qu'il a de ressentir pour Phèdre une profonde antipathie, et l'on sent bien que Théramène comprend ces raisons et partage l'antipathie d'Hippolyte, c'est parce qu'il n'en sera ainsi que plus à l'aise pour essayer de le persuader que les choses ont changé. Mais, ce faisant, il renseigne très utilement le spectateur. Celui-ci apprend que Phèdre a manifesté envers Hippolyte une hostilité très vive, et qui semble avoir été quasi immédiate (« à peine elle vous vit »). Et, bien sûr, pour l'essentiel, l'information que nous donne Théramène est tout à fait erronée, et même directement contraire à la vérité, puisque, bien loin de haïr Hippolyte, Phèdre l'a tout de suite aimé passionnément. Mais, en même temps, il nous livre de précieux renseignements sur le comportement de Phèdre chez qui la vue d'Hippolyte, loin de la laisser indifférente, a fait naître des sentiments très violents et qui a très rapidement obtenu que Thésée l'exile [37]. Et ce comportement ne laisse pas d'avoir quelque chose d'étrange et de mystérieux. Certes Théramène croit connaître l'explication du comportement de Phèdre : Phèdre a réagi en « marâtre ». Mais cette explication ne rend qu'imparfaitement compte des faits qu'il nous rapporte. Ces faits, nous ne les comprendrons vraiment que lorsque Phèdre racontera à Œnone la naissance de sa passion et les mots qu'elle emploiera alors, sembleront faire écho à ceux que Théramène a employés . Si la réaction de Phèdre n'avait été que celle d'une « marâtre », fût-elle particulièrement odieuse, particulièrement haineuse, comment expliquer la violence exceptionnelle de cette réaction et surtout le fait qu'elle semble avoir été quasi instantanée et causée par la personne même d'Hippolyte ? Si vraiment c'était son beau-fils qu'elle avait haï en Hippolyte, comment expliquer que cette haine ne soit née qu'au moment où elle l'a vu [39] ? Au total, si Théramène a fort mal interprété le comportement de Phèdre (il a imputé à la haine ce qui était l'effet de l'amour), il ne l'en a pas moins décrit d'une manière exacte et n'en a pas moins donné ainsi au spectateur des éléments qui, s'il avait le temps de réfléchir, pourraient peut-être le mettre sur la voie de la vérité.

Si Théramène croit comprendre l'attitude d'Hippolyte, la conduite passée de Phèdre à son égard n'expliquant que trop son ressentiment, il ne peut pourtant s'empêcher d'être étonné de constater que celui-ci reste toujours aussi violent. Et cela l'amène encore à lui rappeler ce qu'il n'aurait eu normalement aucune raison de rappeler, à savoir que les choses ont bien changé, la haine de Phèdre semblant, sinon éteinte, du moins très affaiblie. De plus, et surtout, cela l'amène à lui faire remarquer que, quels que puissent être les sentiments de Phèdre à son égard, elle n'est plus du tout en état de lui nuire : elle n'en a plus la force, puisqu'elle est « mourante », ni sans doute le désir, puisque, semble-t-il, « lasse […] d'elle-même et du jour qui l'éclaire », elle ne « cherche  » plus qu' « à mourir ». Par la bouche de Théramène, Racine peut ainsi nous renseigner, de la manière la plus naturelle qui soit, sur l'état actuel de Phèdre.

Mais les renseignements que nous donne Théramène ne laissent pas de soulever pas mal d'interrogations. Quel est le mal de Phèdre? Pourquoi cherche-t-elle à mourir ? Est-ce seulement parce qu'elle sait son mal incurable et qu'elle souhaite en finir au plus vite ? Ce mal qu'elle « s'obstine à taire », comme si elle en avait honte, est-il seulement, est-il vraiment physique ? N'est-ce pas plutôt d'un mal moral que souffre cette Phèdre « lasse d'elle-même et du jour qui l'éclaire » ? Mais, si la Phèdre d'aujourd'hui a évidemment un secret qu'elle défend farouchement et semble vouloir emporter dans la tombe, celle d'hier, qui s'est prise si soudainement d'une haine si violente pour son beau-fils, n'était-elle pas déjà un personnage passablement énigmatique ? Théramène oppose la Phèdre d'aujourd'hui à la Phèdre d'hier, comme la Phèdre inoffensive à la Phèdre « dangereuse ». Mais ces deux Phèdre sont-elles si différentes ? La haine que Phèdre portait à Hippolyte semble s'être maintenant retournée contre elle-même. Au lieu d'Hippolyte, c'est elle-même maintenant qu'elle semble ne plus souffrir. C'est Hippolyte qu'elle a autrefois contraint à partir; c'est elle-même maintenant qui veut s'en aller pour toujours. N'est-ce pas la même conduite qui se poursuit par des moyens différents et ne s'explique-t-elle pas par la même raison et le même secret ? C'est ce qu'on ne le comprendra qu'à la fin de la scène 3, lorsque Phèdre aura avoué à Œnone qu'elle a choisi la mort comme ultime remède contre sa passion.

Théramène s'est efforcé de faire comprendre à Hippolyte qu'il n'avait plus de raisons de craindre Phèdre. Mais c'était bien inutile et Hippolyte va toute de suite lui faire comprendre qu'il prêchait un converti :

Sa vaine inimitié n'est pas ce que je crains.
Hippolyte en partant fuit une autre ennemie.
Je fuis, je l'avouerai, cette jeune Aricie,
Reste d'un sang fatal conjuré contre nous.

Si Hippolyte ne semble pas croire que la haine de Phèdre s'est vraiment « évanouie ou s'est bien relâchée  » (il semble croire, au contraire, en la persistance de son « inimitié »), en revanche, il est tout à fait conscient qu'elle ne peut plus rien contre lui. La brièveté de la phrase, empreinte d'une légère ironie, ne laisse aucun doute sur ses sentiments : Phèdre est maintenant, si l'on ose dire, le cadet de ses soucis. Mais, si Hippolyte ne pense plus guère à Phèdre, ce n'est pas seulement parce qu'il n'a plus lieu de la craindre, c'est aussi, et peut-être surtout, parce que quelqu'un d'autre maintenant occupe ses pensées. Hippolyte se trouve donc amené à parler d'Aricie pour une double raison : il veut non seulement donner enfin à Théramène la véritable raison de son départ, mais aussi achever de lui faire comprendre pourquoi l' « inimitié » de Phèdre lui paraît maintenant si « vaine  ».

Or il va parler d'Aricie en termes ambigus, à la fois parce qu'il hésite encore à avouer clairement ses sentiments et parce que, pour répondre à Théramène et mieux le convaincre qu'il ne pense même plus à la haine de Phèdre, il est amené à établir une sorte de parallèle entre les deux femmes pour suggérer que la première a pour ainsi dire chassé la seconde de son esprit. Mais, en parlant d'Aricie comme d' « une autre ennemie », alors qu'il vient de rappeler « l'inimitié  » de Phèdre, il semble suggérer qu'Aricie est, à ses yeux, une autre Phèdre et qu'il y a une situation conflictuelle entre Aricie et lui, comme entre Phèdre et lui. Théramène ne peut pas comprendre qu'Hippolyte joue sur les mots : s'il parle d'Aricie comme d'une « ennemie  », c'est certes ! parce que sa famille a combattu Thésée, et il ne peut l'oublier, non pas parce qu'il partage l'inimitié de son père envers Aricie, mais parce qu'à cause de cette inimitié, il ne peut songer à l'épouser sans braver l'interdit paternel; mais c'est aussi et surtout parce qu'il est amoureux d'elle et qu'il utilise ici le vocabulaire de la langue amoureuse qui parle volontiers de l'être aimé comme d'un « ennemi » [40]. Et il n'est guère surprenant qu'Hippolyte reprenne cette métaphore, puisque, étant d'un naturel particulièrement sauvage et fier et s'étant toujours montré jusqu'ici, tant par tempérament que par réaction contre l'inconduite paternelle, hostile à l'amour, il est porté plus que tout autre à le ressentir comme une aliénation [41].

Comme l'avait déjà fait la précédente, la réponse d'Hippolyte va donc de nouveau induire Théramène en erreur et susciter son étonnement :

Quoi ! vous-même, Seigneur, la persécutez-vous ?
Jamais l'aimable sœur des cruels Pallantides
Trempa-t-elle aux complots de ses frères perfides ?
Et devez-vous haïr ses innocents appas ?

Et, comme le précédent, le nouveau contresens de Théramène l'amène à rappeler à Hippolyte ce qu'il n'aurait eu autrement aucune raison de lui rappeler. Il nous renseigne ainsi, et, une fois de plus, d'une façon tout à fait naturelle, sur le personnage d'Aricie et sur sa famille, en complétant l'indication rapide que nous avait déjà donnée Hippolyte à la fin de la réplique précédente. Et les renseignements donnés ici par Théramène seront eux-mêmes complétés par les nouvelles indications que nous donnera un peu plus loin Hippolyte, lorsqu'il rappellera l'interdit lancé contre Aricie par Thésée qui ne veut pas qu'elle puisse se marier [42]. C'est à cet interdit, nous le comprendrons alors, que Théramène fait allusion dans le premier vers de sa réplique et les termes qu'il emploie (« la persécutez-vous ? ») suggère qu'il plaint Aricie et désapprouve la conduite de Thésée à son égard. Aussi s'étonne-t-il de voir qu'Hippolyte semble partager les sentiments de son père, alors que, jusqu'ici, il ne l'avait certainement jamais entendu dire quoi que ce soit qui puisse le faire penser, même s'il n'a, non plus, certainement jamais osé dire à personne, pas même à Théramène, qu'il désapprouvait la façon dont Aricie était traitée [43].

Le nouveau contresens de Théramène va susciter une nouvelle rectification de la part d'Hippolyte et l'amener ainsi à franchir le pas, en avouant enfin la véritable raison de son départ :

Si je la haïssais, je ne la fuirais pas.

Manifestement le mot « haïr » employé par Théramène (« Et devez-vous haïr ses innocents appas ? ») a touché au vif Hippolyte, qui ne peut supporter l'idée d'être soupçonné de haïr celle qu'il aime [44]. Mais il ne se contente pas de dire que ce n'est pas la haine qui le fait fuir Aricie  : il suggère que c'est, au contraire, l'absence de haine. Son propos ne revient pas seulement à dire : « Je la fuis, mais je ne la hais pas »; il revient à dire  : « C'est parce que je ne la hais pas que je la fuis ». Il a donc un caractère évidemment paradoxal : il semble, à première vue, beaucoup plus logique de fuir quelqu'un parce qu'on le hait que de le fuir parce qu'on ne le hait pas. Aussi le caractère paradoxal du propos invite-t-il à le décoder et à y voir une litote, « si je la haïssais » voulant évidemment dire : « si je ne l'aimais pas ». Et c'est bien sûr comme cela que Théramène va le comprendre, malgré l'étonnement que lui donne cette nouvelle [45].

 

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Dans Phèdre, le miracle, qui est quasi permanent, se produit dès les premiers vers. Racine s'y est joué avec une maîtrise admirable de toutes les difficultés d'une scène d'exposition. Les circonstances dans lesquelles se produit l'aveu par Hippolyte de son amour pour Aricie, le rendent parfaitement naturel. Hippolyte, qui n'a encore jamais soufflé mot de son amour à personne, non seulement parce qu'il a jusqu'ici toujours regardé l'amour comme une faiblesse, mais aussi et surtout à cause de l'interdit paternel qui pèse sur Aricie, ne saurait sans invraisemblance avouer spontanément à Théramène qu'il est amoureux de la jeune fille. S'il va au début de la pièce se laisser entraîner sur une pente qui le conduira assez rapidement à l'aveu, c'est parce que Racine a su créer les conditions propices pour cela. Il est naturel qu'au moment de faire ses adieux à Théramène, alors qu'il part pour un voyage dont il ne sait pas ni où il le mènera ni combien de temps il durera ni même s'il en reviendra (il n'est pas sans danger de partir sur les traces d'un héros tueur de brigands et de monstres comme Thésée), Hippolyte soit plus facilement tenté de confier à Théramène un secret qu'au fond de lui-même, en dépit de la honte qu'il en éprouve ou croit devoir en éprouver, il avait depuis longtemps envie de lui confier. Et il va d'autant plus facilement céder à la tentation que son sentiment de culpabilité se trouve, sinon effacé, du moins atténué par le fait même qu'il a pris la décision de partir, c'est-à-dire de fuir Aricie, alors même que l'interdit paternel devient pour lui de moins en moins pesant, au fur et à mesure que les jours passent et qu'il est de plus en plus convaincu que, si Thésée ne reparaît pas et ne fait plus parler de lui, c'est probablement parce qu'il est mort.

Mais les mêmes raisons qui l'ont empêché de parler jusqu'ici, font néanmoins qu'il ne saurait le faire directement et sans ambages, mais seulement parce qu'il va y être amené, nous l'avons vu, progressivement et, en quelque sorte, malgré lui, par la logique même des propos qu'il échange avec Théramène. C'est par des détours qu'Hippolyte va donc être conduit à l'aveu et cela fait l'affaire du dramaturge qui va profiter de ces détours pour donner aux spectateurs les renseignements qu'il veut leur donner. Les cinquante-six premiers vers qui servent à rendre l'aveu d'Hippolyte vraisemblable et naturel, servent en même temps à apprendre aux spectateurs ce qu'un aveu direct et spontané d'Hippolyte n'aurait pas permis de leur apprendre et à leur faire faire connaissance, avec tous les acteurs de la tragédie qui va se nouer, à l'exception d'Œnone, en même temps qu'à créer une climat d'inquiétude et de mystère propre à les plonger dès le début dans l'atmosphère tragique. La vraisemblance psychologique s'accorde ainsi parfaitement bien avec les nécessités dramaturgiques.

Certes, du point de vue dramatique, cette scène n'est à proprement parler qu'une scène d'exposition. On ne peut dire, en effet, qu'elle fasse démarrer l'action, puisque l'aveu qu'Hippolyte fait à Théramène de son amour pour Aricie n'aura aucune conséquence. On sent pourtant que cet aveu est un peu plus qu'une simple information qu'Hippolyte donne à Théramène; on sent qu'avec cet aveu, il s'est déjà passé quelque chose. Hippolyte a dit ce que jusqu'ici il avait toujours tu. A défaut d'être vraiment un événement, cet aveu constitue un signal. C'est un premier craquement, une première lézarde. L'aveu d'Hippolyte à Théramène annonce celui de Phèdre à Œnone dont il est pour ainsi dire la répétition. Tout se passe comme si l'aveu d'Hippolyte ouvrait la voie à celui de Phèdre. Certes les deux aveux sont totalement indépendants l'un de l'autre et Phèdre, lorsqu'elle avoue à Œnone qu'elle aime Hippolyte, ignore tout de l'amour de celui-ci pour Aricie, amour qu'elle n'apprendra qu'à l'acte IV. Mais l'aveu d'Hippolyte nous prépare à entendre celui de Phèdre. Il nous fait comprendre, en effet, que nous en sommes arrivés maintenant au moment où les personnages commencent à laisser échapper les secrets longtemps contenus et farouchement gardés [46].

Mais ils le font malgré eux, et, qui plus est, ce sont les décisions mêmes, les mesures extrêmes qu'ils ont prises pour mieux s'empêcher de trahir leur secret qui les amènent à le révéler pour la première fois. Racine nous montre ainsi que la fatalité est déjà à l'œuvre. Si Hippolyte a décidé de partir, c'est parce que, pour lutter contre son amour et d'abord pour le cacher, il a décidé de fuir Aricie. Mais cette décision va, au contraire, l'amener malgré lui à avouer cet amour à Théramène. De même la décision que Phèdre a prise de se laisser mourir pour cacher son secret, aura pour première conséquence de l'amener à l'avouer à Œnone. Certes l'aveu d'Hippolyte à Théramène n'a en soi rien de tragique, puisqu'il n'aura point de suites. Mais il montre que les personnages sont les jouets du destin, puisque, bien loin de réussir à faire ce qu'ils ont décidé de faire, ils sont amenés, à cause de cette décision même, à faire tout le contraire, et souvent à précipiter ainsi la tragédie qu'ils ont cherché à empêcher. C'est ce qui arrivera avec l'aveu de Phèdre à Œnone, qui, comme celui d'Hippolyte, aurait pu, aurait dû n'avoir point de suites, mais qui, à cause de la fausse nouvelle de la mort de Thésée, annoncée aussitôt après va, lui, mettre en marche la machine tragique.


 

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NOTES :

 [1]  Voir mes Etudes sur « Le Tartuffe », S.E.D.E.S., 1993; réédition Eurédit, 2005, pp. 21 sq.

 [2] Rappelons ce que Corneille dit de ce problème dans l'Examen de Polyeucte, à propos des confidences que Pauline fait à Stratonice à la scène 3 de l'acte I : « Sa confidence avec Stratonice, touchant l'amour qu'elle a pour ce cavalier [Sévère], me fait faire une réflexion sur le temps qu'elle prend pour cela. Il s'en fait beaucoup sur nos théâtres, d'affections qui ont déjà duré deux ou trois ans, dont on attend à révéler le secret justement au jour de l'action qui se présente, et non seulement sans aucune raison de choisir ce jour-là plutôt qu'un autre pour le déclarer, mais lors même que vraisemblablement on s'en est dû ouvrir beaucoup auparavant avec la personne à qui on en fait confidence. Ce sont choses dont il faut instruire le spectateur en les faisant apprendre par un des acteurs à l'autre, mais il faut prendre garde avec soin que celui à qui on les apprend ait eu lieu de les ignorer jusque-là aussi bien que le spectateur, et que quelque occasion tirée du sujet oblige celui qui les récite à rompre enfin un silence qu'il a gardé si longtemps » (Corneille, Œuvres complètes, Bibl. de la Pléiade, éd. Georges Couton, Gallimard, 1980, tome I, p. 981).

 [3] Font exception Alexandre dont la première scène est un dialogue entre deux des protagonistes de la pièce Taxile et Cléophile) et, dans une moindre mesure, Bajazet dont la première scène est un dialogue entre Acomat, le grand vizir (tout en étant un personnage important, il ne saurait être considéré comme un des protagonistes de la pièce) et son confident, Osmin.

 [4] Chez Sénèque, la première scène de la pièce nous montre Hippolyte en train de donner des ordres à ses compagnons de chasse pour préparer des battues. Mais il ne s'agit pas là d'un véritable départ, comme chez Racine : il s'agit seulement d'une de ces grandes sorties de chasse qui constituent la distraction habituelle d'Hippolyte.

 [5] C'est ce qu'elle avouera à Œnone à la scène 3 (vers 309-310) :
.......Je voulais en mourant prendre soin de ma gloire,
.......Et dérober au jour une flamme si noire.

 [6] Ce qui s'explique peut-être un peu moins bien, c'est qu'ils le fassent tous les deux à peu près au même moment. Le fait que les deux aveux de l'acte II, celui d'Hippolyte à Aricie (scène 2) et celui de Phèdre à Hippolyte (scène 5), se succèdent, eux aussi, presque immédiatement, ne pose aucun problème de vraisemblance puisqu'ils sont l'un et l'autre provoqués par le même événement, la fausse nouvelle de la mort de Thésée. Mais il n'en va pas de même à l'acte I, et l'on ne peut s'empêcher de trouver que le hasard a un peu trop bien fait les choses.

 [7] Comme Euripide, Racine situe l'action à Trézène, alors que Sénèque, et, à la suite de Sénèque, les prédécesseurs français de Racine, Garnier, La Pinelière, Gilbert, Bidar, la situent à Athènes. Cela va lui permettre deux inventions particulièrement heureuses : l'exil d'Hippolyte à Trézène, voulu par Phèdre, et l'arrivée à ce même endroit, il y a six mois, de Phèdre et d'Aricie que Thésée est venu confier à la garde d'Hippolyte avant de partir pour l'expédition d'où il n'est pas encore revenu.

 [8] Quelqu'un qui habite Lyon et qui va toutes les semaines à Paris, se contentera de dire, si on lui demande où il va, qu'il part à Paris. Mais, si un jour il décide de déménager et d'aller s'installer à Paris, il dira alors qu'il part à Paris et qu'il quitte Lyon.

 [9] En général, si la crise éclate au début de la tragédie, c'est parce que la situation était devenue explosive et qu'il vient de se produire, avant que le rideau se lève, un événement qui a mis le feu aux poudres. Cette étincelle qui provoque l'explosion, c'est, dans Andromaque, l'arrivée d'Oreste qui vient demander à Pyrrhus, au nom de tous les Grecs, la tête d'Astyanax; c'est, dans Britannicus, non pas, comme on le dit trop souvent, l'enlèvement de Junie, mais le fait qu'Agrippine vient de se déclarer en faveur de l'union de Britannicus et de Junie, prise de position à laquelle Néron a réagi en faisant enlever Junie; c'est, dans Bérénice, l'apothéose de Vespasien qui a marqué la fin du deuil; c'est, dans Bajazet, l'arrivée d'Osmin qui apporte les dernières nouvelles de l'armée; c'est, dans Iphigénie, l'arrivée d'Achille; c'est, dans Athalie, le fameux songe. Dans Mithridate, les choses sont un peu plus complexes, puisqu'il y a deux événements successifs qui vont mettre le feu aux poudres, l'un avant le début de la pièce, la fausse nouvelle de la mort de Mithridate, l'autre, le retour de Mithridate annoncé à la scène 4 de l'acte I.
Il en sera de même dans Phèdre, dont l'intrigue rappelle en partie celle de Mithridate , puisque ce sont aussi deux événements de même nature qui vont successivement mettre le feu aux poudres, d'abord la fausse nouvelle de la mort de Thésée, annoncée à la scène 3 de l'acte I, et ensuite son retour, annoncé à la scène 3 de l'acte III. Mais alors que, dans Mithridate, le premier événement s'était produit avant le lever du rideau, dans Phèdre, il ne se produit que lorsque la pièce est déjà commencée. Pourtant, avant même que ne se produise le premier événement qui mettra véritablement le feu aux poudres, la fausse nouvelle de la mort de Thésée, la tension qui n'avait cessé de monter jusqu'au début de la journée tragique, a déjà, parce qu'elle était devenue trop forte, provoqué les deux décisions prises par Hippolyte (celle de partir) et par Phèdre (celle de mourir). Et ces deux décisions ont elles-mêmes été à l'origine, nous l'avons dit, des deux aveux d'Hippolyte et de Phèdre qui sont les deux faits marquants du début de la pièce. Mais on ne peut pas dire qu'alors la crise a vraiment éclaté, puisque ces deux aveux n'auraient vraisemblablement pas eu de conséquences, si n'avait été annoncée ensuite la fausse nouvelle de la mort de Thésée.

 [10] C'est ce que les « nouveaux critiques » oublient continuellement. Comme je l'ai abondamment montré dans ma thèse (voir Le « Sur Racine » de Roland Barthes, S.E.D.E.S., Paris, 1988), ils raisonnent, si l'on peut employer ce mot à propos de gens dont la spécialité serait plutôt de déraisonner, comme si les personnages de Racine disaient ou faisaient tous les jours ce qu'ils ne disent et ne font que parce qu'ils savent qu'ils sont arrivés à « ce jour détestable » dont parle Jocaste à la première scène de La Thébaïde (vers 19) et qui est souvent leur dernier jour.

 [11] On le comprendra plus tard, lorsqu'il dira à Aricie (acte II, scène 2, vers 465-468) :
.......Mon père ne vit plus. Ma juste défiance
.......Présageait les raisons de sa trop longue absence :
.......La mort seule, bornant ses travaux éclatants,
.......Pouvait à l'univers le cacher si longtemps.

 [12] Ainsi qu'Hippolyte le rappellera à son père, à la scène 5 de l'acte III (vers 929-931) :
.......Vous daignâtes, Seigneur, aux rives de Trézène
.......Confier en partant Aricie et la Reine.
.......Je fus même chargé du soin de les garder.

 [13] Voir acte II, scène 2, vers 539-541 :
.......Depuis près de six mois, honteux, désespéré,
.......Portant partout le trait dont je suis déchiré,
.......Contre vous, contre moi, vainement je m'éprouve.
Voir aussi ce qu'Hippolyte dit à Thésée (acte IV, scène 2, vers 1129) :
.......Seigneur, depuis six mois je l'évite et je l'aime.

 [14] Aricie, elle aussi, a dû tomber amoureuse d'Hippolyte presque immédiatement. Certes, à la différence d'Hippolyte, elle ne nous dit pas depuis combien de temps elle est amoureuse, mais, il semble bien qu'il lui a suffi de voir Hippolyte pour que la prévention qu'à l'instar d'Hippolyte lui-même, elle avait toujours nourrie contre l'amour jusque-là, se dissipe aussitôt, si l'on en juge par ce qu'elle dit à Ismène (acte II, scène 1, vers 433-436)  :
.......Tu sais que de tout temps à l'amour opposée,
.......Je rendais souvent grâce à l'injuste Thésée,
.......Dont l'heureuse rigueur secondait mes mépris.
.......Mes yeux alors, mes yeux n'avaient pas vu son fils.
L'exemple d'Hippolyte et d'Aricie suffirait à lui seul à montrer la fausseté de la thèse de Roland Barthes (voir Sur Racine, Editions du Seuil, 1963, pp.22-23) qui prétend que, chez Racine, lorsque l'amour naît immédiatement (Roland Barthes parle alors d' « Eros-Evénement  »), il n'est jamais partagé. Selon lui, le seul amour partagé que l'on trouve chez Racine, est celui qu'il appelle l' « Eros sororal », c'est-à-dire un amour qui naît progressivement entre deux êtres qui se connaissent généralement depuis l'enfance. (On trouvera une réfutation générale de la théorie de Roland Barthes dans ma thèse, op. cit., Ière partie, ch. 1, « Les deux Eros », pp.17-53).

 [15] Voir l'indication donnée par Jocaste à la première scène de La Thébaïde (vers 3_4) :
.......Mes yeux depuis six mois étaient ouverts aux larmes
.......Et le sommeil les ferme en de telles alarmes ?
Voir aussi, pour Bajazet, ce que dit Roxane dans son monologue de la scène 4 de l'acte IV, après avoir découvert qu'Atalide était sa rivale, nous apprenant ainsi depuis quand dure la situation explosive que l'on découvre au début de la pièce (vers 1209-1214) :
.......Ma rivale à mes yeux s'est enfin déclarée.
.......Voilà sur quelle foi je m'étais assurée.
.......Depuis six mois entiers j'ai cru que nuit et jour
.......Ardente elle veillait au soin de mon amour;
.......Et c'est moi qui du sien ministre trop fidèle
.......Semble depuis six mois ne veiller que sur elle.

 [16] Voir mes Etudes sur Britannicus, S.E.D.E.S., 1995, p. 31, note 13.

 [17] Racine : Bajazet, Les Cours de Sorbonne, C.D.U, 1958, p. 140.

 [18] Dans Andromaque, la situation que vivent Hermione, Pyrrhus et Andromaque dure depuis un an déjà, comme Pyrrhus nous l'apprend lorsqu'il dit à Andromaque (acte III, scène 7, vers 969-970) :
.......Mon cœur, désespéré, d'un an d'ingratitude,
.......Ne peut plus de son sort souffrir l'incertitude.
.......Dans Britannicus, la crise qui crée la situation tragique et qui tient au fait qu'Agrippine veut continuer à exercer le pouvoir sous le nom de son fils et que Néron ne supporte plus la tutelle de sa mère, dure depuis un an et demi, si l'on considère, d'une part, que Néron règne depuis deux ans, comme Albine nous l'apprend, lorsqu'elle dit à Agrippine en parlant de Néron (acte I, scène 1, vers 27-28) :
.......Rome, depuis deux ans, par ses soins gouvernée
.......Au temps de ses consuls croit être retournée.
.......et, d'autre part, qu'Agrippine reproche à Néron de s'être détaché d'elle au bout de six mois de règne (acte IV, scène 2, vers 1187-1190) :
.......Du fruit de tant de tant de soins à peine jouissant
.......En avez-vous six mois paru reconnaissant,
.......Que lassé d'un respect qui vous gênait peut-être,
.......Vous avez affecté de ne me plus connaître.
Dans Bérénice, la situation que l'on découvre au début de la pièce dure depuis beaucoup plus longtemps encore, puisqu'elle dure depuis cinq ans. Il y a, en effet, cinq ans qu'Antiochus aime Bérénice, comme il nous l'apprend dans son monologue de la scène 2 de l'acte I (vers 25-26)  :
.......Je me suis tu cinq ans, et jusques à ce jour,
.......D'un voile d'amitié j'ai couvert mon amour,
.......comme il y a cinq ans que Bérénice et Titus s'aiment, ainsi que Titus nous l'apprend lorsqu'il dit à Paulin (acte II, scène 2, vers 545-546) :
.......Depuis cinq ans entiers chaque jour je la vois,
.......Et crois toujours la voir pour la première fois.
Cette durée exceptionnellement longue pourrait paraître invraisemblable (on peut penser, en effet, avec M. Jacques Schérer que des situations de crise ne sauraient normalement durer depuis plusieurs années), si, d'une part, l'on n'avait affaire, dans Bérénice, à des personnages particulièrement vertueux et raisonnables (on n'imagine pas Pyrrhus ni Oreste se taisant pendant cinq ans comme Antiochus), et si, d'autre part, ce qui constitue la donnée essentielle de l'intrigue, à savoir l'interdit politique qui pèse sur Bérénice, ne permettait d'expliquer assez aisément pourquoi une telle situation a pu durer cinq ans. Rien d'étonnant que Bérénice ait attendu jusqu'à la mort de Vespasien, puisqu'elle espérait que cette mort permettrait enfin à Titus de l'épouser. Rien d'étonnant non plus qu'Antiochus ait patienté si longtemps puisqu'il espérait ou bien que Bérénice finirait par se lasser, ou bien, qu'à la mort de Vespasien, Titus serait obligé de renoncer à Bérénice. C'est évidemment l'attitude de Titus qui peut paraître la plus surprenante, mais humainement elle n'en reste pas moins fort compréhensible. Certes, s'il avait vraiment voulu regarder les choses en face, il aurait dû comprendre que, le jour venu, il ne pourrait pas ne pas renvoyer Bérénice et que, par conséquent, il valait mieux le faire tout de suite. Mais tant que Vespasien était en vie, il pouvait, avec beaucoup de mauvaise foi, se bercer de l'illusion que son père était le principal obstacle qui s'opposait à son mariage et que sa mort lui permettrait enfin d'épouser Bérénice.

 [19] Dans le cas de Phèdre, on peut donc parler de deux crises. La première, dont la durée n'est pas précisée, mais qui (j'y reviendrai) a dû être assez brève, commence lorsque Phèdre rencontre Hippolyte dont elle tombe aussitôt follement amoureuse, et se termine lorsqu'il part pour Trézène (voir le récit que Phèdre fait à Œnone à la fin de la scène 3 de l'acte I, vers 269-270). La seconde commence lorsque Phèdre retrouve Hippolyte en arrivant à Trézène et dure donc depuis six mois, comme celle d'Hippolyte lui-même. Quant à la période de rémission que Phèdre a connue pendant qu'Hippolyte était à Trézène et qu'elle était à Athènes, Racine ne nous a pas dit combien de temps elle avait duré. Mais elle a dû durer plusieurs années, si l'on en juge par ce que dit Phèdre à 0enone (vers 297-300) :
.......Je respirais, Œnone; et depuis son absence,
.......Mes jours moins agités coulaient dans l'innocence.
.......Soumise à mon époux, et cachant mes ennuis,
.......De son fatal hymen, je cultivais les fruits.
Phèdre, en effet, n'avait certainement pas encore d'enfants lorsqu'elle est tombée amoureuse d'Hippolyte, puisqu'elle venait seulement d'épouser Thésée, comme elle le dit à Œnone (vers 269-270) :


.......A peine au fils d'Egée
.......Sous les lois de l'hymen je m'étais engagée.


C'est donc, semble-t-il, pendant qu'elle était séparée d'Hippolyte qu'elle a eu ses deux fils, ce qui nous amène à penser qu'elle a connu une rémission de deux ou trois ans, au minimum. Racine avait d'ailleurs déjà accordé une semblable répit à Oreste (voir Andromaque, acte I, scène 1, vers 49-57). N'allons pas croire pourtant que cette période d'accalmie a été une période de parfaite sérénité, et encore moins de bonheur, puisque Phèdre se dépeint « cachant [s] es ennuis ».

 [20] C'est sans doute, de toutes les scènes de la tragédie racinienne, celle où l'on trouve le plus de noms propres  : Théramène (vers 1, 22, 138), Trézène (2), Corinthe (10), Thésée (11, 22, 60, 62, 98, 116, 126), l'Achéron (12), l'Elide, le Ténare (13), Icare (14), Phèdre (26, 38, 45,139), Athènes (32), Minos, Pasiphaé (36), Hippolyte (49, 58), Aricie (50, 102, 137), les Pallantides (53), Vénus (61, 123), Alcide (78), Procuste, Cercyon, et Scirron et Sinnis (vers 80), Epidaure (81), la Crète, le Minotaure (82), Hélène, Sparte (85), Salamine, Péribée (86), Ariane (89), Hercule (122), Antiope (125), Neptune 131), Œnone 142)
Ces noms ne servent pas seulement à dresser le décor géographique et mythologique de la pièce : l'harmonie de leurs sonorités contribue puissamment à la poésie de vers particulièrement propres à illustrer ce que dit Boileau dans son Art poétique (chant III, vers 237-240) :
.......La Fable offre à l'esprit mille agréments divers  :
.......Là tous les noms heureux semblent nés pour les vers,
.......Ulysse, Agamemnon, Oreste, Idoménée,
.......Hélène, Ménélas, Pâris, Hector, Enée.
Dans le passage qui nous occupe, il convient de souligner spécialement l'harmonie du vers 10 :
.......J'ai couru les deux mers que sépare Corinthe,
avec son rythme régulier (3.3.3.3.), l'allitération en r sur chacune des syllabes accentuées et l'effet d'écho entre le début et la fin du vers (couru/Corinthe).

 [21] Il le doit au fait qu'il a eu une mère amazone, comme il le rappelle un peu plus loin à Théramène (vers 69-70) : C'est peu qu'avec son lait une mère amazone
M'ait fait sucer encor cet orgueil qui t'étonne.

 [22] Voir Loc. cit., (note 10).

 [23] Le Dieu caché, Gallimard, 1955, p.424.

 [24] Voir acte I, scène 3, vers 246 sq. Au moment où Phèdre semble s'être enfin décidée à tout dire à Œnone, elle recule devant l'aveu direct et entreprend de mettre Œnone sur la voie, en évoquant les amours malheureuses de sa mère et de sa sœur.

 [25] Lorsque Théramène lui demandera tout à l'heure :
........................................Aimeriez-vous, Seigneur ?
il répondra :
........................................Ami, qu'oses-tu dire ?
.......Toi qui connais mon cœur depuis que je respire,
.......Des sentiments d'un cœur si fier, si dédaigneux,
.......Peux-tu me demander le désaveu honteux ? (vers 65-68).


Certes, cette protestation d'Hippolyte peut paraître un peu surprenante, pour ne pas dire incongrue, puisqu'il semble vouloir revenir sur un aveu qui, pour avoir été exprimé sous la forme d'une litote, n'en était pas moins tout à fait clair, et alors même que l'espèce de confession à laquelle il va se livrer ensuite ne fera que confirmer cet aveu. Mais justement cette protestation, passablement dérisoire, n'en montre que mieux que, si Hippolyte est amoureux et s'il le sait, les mots « amour » et « aimer » lui écorchent encore la bouche et offensent encore ses oreilles.

 [26] Hippolyte rappellera cet interdit un peu plus loin (vers 101-106) :
.......Quand même ma fierté pourrait s'être adoucie,
.......Aurais-je pour vainqueur dû choisir Aricie ?
.......Ne souviendrait-il plus à mes sens égarés
.......De l'obstacle éternel qui nous a séparés ?
.......Mon père la réprouve et par des lois sévères
.......Il défend de donner des neveux à ses frères.

 [27] Mauron ne parle pas du début de Phèdre dans L'Inconscient dans l'œuvre et dans la vie de Racine (Ophrys, Gap, 1957). Il en parle, en revanche, dans sa Phèdre (Corti, 1968). Comme Goldmann, il ne comprend pas qu'Hippolyte recule d'abord devant l'aveu de son amour pour Aricie, et, comme lui, il ne le comprend pas parce qu'il ne veut pas le comprendre. Il veut à tout prix, en effet, que ce soit Phèdre qui fascine secrètement Hippolyte. Aussi, pour lui, si Hippolyte parle d'abord d'elle, c'est parce que son image le hante  : « La pensée d'Hippolyte, guidée par de secrètes associations, a passé de "ces lieux" qu'il "n'ose plus voir" à l'image de Phèdre » (p. 57). Mais cette image lui fait peur en même temps qu'elle le fascine. Et c'est pourquoi il « glisse de l'image de Phèdre à celle d'Aricie » (ibid.). En effet, « dans l'un et l'autre cas, il s'agit d'amours interdites par le père. Seule, la gravité de la faute diffère. La conscience d'Hippolyte refoule donc avec violence toute pensée d'union avec Phèdre : autrement dit, il n'y songe même pas. Plus tolérable, le rêve d'un amour avec Aricie est monté au jour de la conscience » (p. 58). Ce n'est pas le lieu de discuter ici d'une manière générale de la notion freudienne de « refoulement ». Je dirai seulement que, si le freudiens avaient raison, que, si l'on pouvait effectivement refouler complètement ses désirs les plus profonds et les plus violents au point de n'y songer même pas, il y a gros à parier qu'alors beaucoup moins de gens éprouveraient le besoin de faire appel aux psychiatres et aux psychanalystes pur essayer de résoudre leurs problèmes. Quoi qu'il en soit, Mauron comprend tout de travers : alors qu'Hippolyte parle d'abord de Phèdre pour ne pas parler d'Aricie qui seule lui importe vraiment, il prétend qu'il ne s'accroche à l'image d'Aricie que pour écarter celle de Phèdre qui l'obsède inconsciemment.

 [28] Notamment Francesco Orlando dans son inepte Lettura freudiana della "Phèdre", Einaudi, Torino, 1971, trad. franç., Les Belles Lettres, 1986. Comme Lucien Goldmann, Francesco Orlando refuse de croire Hippolyte lorsqu'il dit qu'il fuit Trézène pour fuir Aricie : « A Théramène stupéfait de lui entendre dire que Trézène est devenu pour lui inhabitable, la première réponse d'Hippolyte avait été substantiellement différente; elle rendait un son d'une sincérité plus voilée et plus fugitive, la sincérité de celui qui pressent plus qu'il ne veut savoir :
.......Cet heureux temps n'est plus. Tout a changé de face
.......Depuis que sur ces bords les dieux ont envoyé
.......La fille de Minos et de Pasiphaé.
.......On resterait sourd précisément à la tonalité profonde de ces paroles si l'on ne voyait dans cette péripétie verbale, dans la contradiction qu'elle dissimule mal, qu'un artifice du poète obligé de fournir l'une après l'autre toutes les indications dont se compose l'exposition tragique. Et l'on ne peut faire confiance à Hippolyte lorsqu'il veut effacer le rapport déjà avoué entre son départ et la présence de Phèdre :
.......Sa vaine inimitié n'est pas ce que je crains.
.......Hippolyte en partant fuit une autre ennemie... » (pp. 128-129).

 [29] Aspects de Racine, Nizet, 1954, p. 390.

 [30] Vers 95-96.

 [31] Jean-Louis Barrault dit très justement, me semble-t-il, qu'il faut « dire "Minos et Pasiphaé" comme s'il ne s'agissait que d'un seul mot » (Phèdre, mise en scène et commentaires de Jean-louis Barrault, éditions du Seuil, collection « Mises en scène », 1946, p. 79).

 [32] Citons encore Jean Pommier : « Quant au fond, sans doute, Minos représente-t-il la sagesse et Pasiphaé la luxure; mais pour qui ? Pas pour celui qui prononce le vers » (ibidem).

 [33] Comme le dit Thierry Maulnier, « la fatalité de Phèdre est double. Elle ne porte pas seulement l'héritage de la passion, mais l'héritage de la violente justice. Elle n'est pas seulement la fille de Pasiphaé et de ses délires, mais la fille du juge dont le tranquille regard pèse toutes les fautes : elle n'est pas seulement la proie de Vénus, mais la descendance du dieu dont la torche abolit les ténèbres » (Lecture de Phèdre, Gallimard, nouvelle édition, 1967, p. 82).

 [34] Rappelons que la sagesse de Minos lui a valu d'être désigné, après sa mort, comme juge aux enfers. Certes ! si l'on tient compte de toutes les données légendaires, la personnalité de Minos peut paraître plus complexe et moins édifiante. Aussi, arguant des nombreuses impiétés qu'Euripide lui prête dans Les Crétoises, René Etiemble pense que Racine, en rappelant que le père de Phèdre était Minos, de même qu'en rappelant que sa mère était Pasiphaé, a voulu nous dire « qu'une lourde hérédité amnistiait en quelque sorte son héroïne » (voir Hygiène des Lettres, tome IV, Poètes ou faiseurs ?, Gallimard, 1966, pp.62-63). Qu'il me permette, pour une fois, de n'être pas d'accord avec lui ! Quand un auteur met en scène ou évoque un personnage légendaire, il n'est pas censé reprendre ipso facto à son compte, toutes les données que les diverses traditions légendaires peuvent lui fournir sur ce personnage, surtout quand ces données sont contradictoires. Il est clair que, dans Phèdre, Racine n'a voulu retenir que l'aspect le plus connu de la figure de Minos, sa grande sagesse et sa justice que les dieux ont consacrées en le faisant juge aux enfers. C'est ainsi que le voit Œnone, comme le montre ce qu'elle dit à Phèdre à la scène 1 de l'acte III, lorsqu'elle l'invite à se ressaisir et à lutter contre sa passion (vers 755-758) :
.......Ne vaudrait pas mieux, digne sang de Minos,
.......Dans de plus nobles soins chercher votre repos,
.......Contre un ingrat qui plaît recourir à la fuite,
.......Régner, et de l'Etat embrasser la conduite ?
C'est ainsi que le voit Phèdre dans les vers célèbres de la scène 6 de l'acte IV où elle dit son angoisse d'être jugée par lui (vers 1277-1290).

 [35] Notons que Racine s'est bien gardé de rappeler de manière précise les étranges excès auxquels s'est abandonnée Pasiphaé (on sait qu'elle est tombée amoureuse d'un taureau blanc et que c'est de son accouplement avec ce taureau qu'est né le Minotaure). Phèdre ne les évoquera qu'avec beaucoup de discrétion à la scène 3 (vers 249-250) :
.......O haine de Vénus ! O fatale colère !
.......Dans quels égarements l'amour jeta ma mère !

 [36] Proust s'est justement moqué d'eux en faisant dire à Bloch qui n'aime pas Musset : « Je dois confesser, d'ailleurs, que lui et même le nommé Racine, ont fait chacun dans leur vie un vers assez bien rythmé, et, qui a pour lui, ce qui est selon moi le mérite suprême, de ne signifier absolument rien. C'est "La blanche Oloossone et la blanche Camire" et "La fille de Minos et de Pasiphaé"  » (A la recherche du temps perdu, Bibl. de la Pléiade, éd. de Jean-Yves Tadié, Gallimard, 1987, p. 89. Notons que Bloch, à moins que ce ne soit Proust, cite inexactement Musset. Le vers exact est « La blanche Oloossone à la blanche Camire ». Proust est revenu sur ce sujet dans une lettre parue dans La Renaissance politique, littéraire et artistique, le 8 janvier 1921 : « Il n'y a rien de si bête que de dire comme Théophile Gautier, lequel était du reste un poète de troisième ordre, que le plus beau vers de Racine est : "La fille de Minos et de Pasiphaé" » (Voir Contre Sainte-Beuve; Pastiches et Mélanges; Essais et critiques, Gallimard, Bibl.de la Pléiade, 1971, p. 618).

 [37] A en croire Théramène, l'exil d'Hippolyte aurait été presque immédiat comme le suggèrent « à peine » et « d'abord » (rappelons que « d'abord » a le sens de « dès l'abord, tout de suite »). Or cette indication semble démentie par le récit que Phèdre fait à Œnone à la fin de la scène 3. Ce n'est qu'après avoir vainement essayé d'apaiser Vénus, en lui faisant construire un temple et en lui offrant de nombreux sacrifices (voir vers 279-288) que Phèdre s'est décidée à demander à Thésée d'exiler Hippolyte (vers 291-296) :
.......Contre moi-même enfin j'osai me révolter :
.......J'excitai mon courage à le persécuter.
.......Pour bannir l'ennemi dont j'étais idolâtre,
.......J'affectai les chagrins d'une injuste marâtre;
.......Je pressai son exil, et mes cris éternels
.......L'arrachèrent du sein et des bras paternels.
.......On le voit, ce n'est pas qu'après avoir assez longtemps(« enfin ») lutté contre elle-même que Phèdre en est venue à cette solution extrême, et ce n'est pas tout de suite, non plus (comment s'en étonner ?) que Thésée a cédé aux instances de Phèdre  : il lui a fallu insister (« je pressai ») et insister assez longtemps (« mes cris éternels »). Il y a donc une certaine contradiction entre les propos de Théramène et le récit de Phèdre. Comment l'expliquer ? On peut d'abord penser que le temps a dû paraître beaucoup plus long à Phèdre, qui luttait désespérément contre sa passion, qu'à Théramène. On peut penser aussi, et surtout, que Théramène, qui résume très rapidement les faits pour quelqu'un qui les connaît au moins aussi bien que lui, simplifie les choses : ce qui a été quasi immédiat, ce n'est pas l'exil d'Hippolyte, mais la très vive hostilité que Phèdre lui a manifestée et qui a fini par causer son exil.

 [38] Les mots dont Théramène sert pour évoquer la naissance de ce qu'il croit être la haine de Phèdre pour Hippolyte (« A peine elle vous vit ») annoncent le vers fameux par lequel Phèdre évoquera la naissance de son amour :
.......Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue.

 [39] Si Théramène avait raison, on aurait enfin un exemple de cette « haine physique » qui, selon Roland Barthes serait un des traits fondamentaux de « l'homme racinien » et l'une des grandes découvertes de Racine  : la haine serait une espèce de coup de foudre à l'envers; elle naîtrait soudainement à la seule vue de l'autre ( voir Sur Racine , pp. 24 et 70-71. Sur cette théorie, une des plus ridicules du Sur Racine, voir ma thèse, pp. 46-53).

 [40] Phèdre elle-même, quand elle fera à Œnone l'histoire de sa passion à la fin de la scène 3, emploiera à trois reprises ce mot pour désigner Hippolyte :
.......Athènes me montra mon superbe ennemi (vers 272);
.......Pour bannir l'ennemi dont j'étais idolâtre (vers 293);
.......J'ai revu l'ennemi que j'avais éloigné (vers 303).

 [41] Comme on le voit un peu plus loin dans sa grande confession (vers 65-113) et tout particulièrement dans les vers 95-96  :
.......Et moi-même à mon tour je me verrais lié ?
.......Et les dieux jusque-là m'auraient humilié ?
ainsi que dans l'aveu qu'il fait à Aricie de son amour (acte II, scène 2, vers 529-560).

 [42] Voir vers 101-110.

 [43] C'est ce qu'il avouera à Aricie, à la scène 2 de l'acte II ( vers 475-476) :
.......Je révoque des lois dont j'ai plaint la rigueur.
.......Vos pouvez disposer de vous, de votre cœur.

 [44] Ce sera de nouveau le mot « haïr » qui, dans la bouche d'Aricie, arrachera à Hippolyte l'aveu de son amour, à la scène 2 de l'acte II. Pas plus qu'avec Théramène au début de la pièce, Hippolyte n'a, au début de cette scène, du moins consciemment, l'intention de parler de son amour à Aricie. Il n'est venu qu'avec l'intention consciente de lui apprendre non seulement, qu'il abroge les dispositions que Thésée avait prises contre elle, mais qu'il la considère comme la prétendante légitime au trône d'Athènes et qu'il s'efface devant elle. Mais Aricie va s'étonner qu'il soit si généreux envers elle, non content de ne pas la « haïr », et elle va ainsi l'amener à lui laisser voir les sentiments qu'il a pour elle (vers 515-523) :
.......Vous-même, en ma faveur, voulez-vous vous trahir ?
.......N'était-ce pas assez de ne me point haïr,
.......Et d'avoir si longtemps pu défendre votre âme
.......De cette inimitié…
....................- Moi, vous haïr, Madame ?
.......Avec quelques couleurs qu'on ait peint ma fierté,
.......Croit-on que dans ses flancs un monstre m'ait porté ?
.......Quelles sauvages mœurs, quelle haine endurcie
.......Pourrait, en vous voyant, n'être point adoucie ?
.......Ai-je pu résister au charme décevant…

 [45] Voir sa réplique (vers 57-65) :
.......Seigneur, m'est-il permis d'expliquer votre fuite ?
.......Pourriez-vous n'être plus ce superbe Hipp olyte,
.......Implacable ennemi des amoureuses lois
.......Et d'un joug que Thésée a subi tant de fois ?
.......Vénus, par votre orgueil si longtemps méprisée,
.......Voudrait-elle à la fin justifier Thésée ?
.......Et vous mettant au rang du reste des mortels,
.......Vous a-t-elle forcé d'encenser ses autels ?
.......Aimeriez-vous, Seigneur ?

 [46] On peut cependant s'étonner un peu que les deux aveux, celui d'Hippolyte à Théramène et celui de Phèdre à Œnone, se suivent de si près et trouver qu'en l'occurrence le hasard a trop bien fait les choses. Il en sera tout autrement à l'acte II où les deux aveux, celui d'Hippolyte à Aricie (acte II, scène 2) et celui de Phèdre à Hippolyte (acte II, scène 5), se succéderont de nouveau, mais cette fois-ci tout à fait logiquement puisque c'est le même fait qui les a libérés l'un et l'autre : la fausse nouvelle de la mort de Thésée.

 

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