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....................PASCAL

 

« Sachez donc que ce principe merveilleux est notre grande méthode de diriger l'intention, dont l'importance est telle dans notre morale, que j'oserais quasi la comparer à la doctrine de la probabilité. Vous en avez vu quelques traits en passant dans de certaines maximes que je vous ai dites. Car lorsque je vous ai fait entendre comment les valets peuvent faire en conscience certains messages fâcheux, n'avez-vous pas pris garde que c'était seulement en détournant leur intention du mal dont ils sont les entremetteurs, pour la porter au gain qui leur en revient ? Voilà ce que c'est que diriger l'intention ; et vous avez vu de même que ceux qui donnent de l'argent pour des bénéfices seraient de véritables simoniaques sans une pareille diversion. Mais je veux maintenant vous faire voir cette grande méthode dans tout son lustre sur le sujet de l'homicide qu'elle justifie en mille rencontres, afin que vous jugiez par un tel effet tout ce qu'elle est capable de produire. - Je vois déjà, lui dis-je, que par là tout sera permis ; rien n'en échappera. - Vous allez toujours d'une extrémité à l'autre, dit le Père ; corrigez-vous de cela. Car, pour vous témoigner que nous ne permettons pas tout, sachez, par exemple, que nous ne souffrons jamais d'avoir l'intention formelle de pécher pour le seul dessein de pécher ; et que quiconque s'obstine à borner son désir dans le mal pour le mal même, nous rompons avec lui ; cela est diabolique : voilà qui est sans exception d'âge, de sexe, de qualité. Mais quand on n'est pas dans cette malheureuse disposition, alors nous essayons de mettre en pratique notre méthode de diriger l'intention, qui consiste à se proposer pour fin de ses actions un objet permis. Ce n'est pas qu'autant qu'il est en notre pouvoir nous ne détournions les hommes des choses défendues ; mais quand nous ne pouvons empêcher l'action, nous purifions au moins l'intention ; et ainsi nous corrigeons le vice du moyen par la pureté de la fin.
Voilà par où nos Pères ont trouvé moyen de permettre les violences qu'on pratique en défendant son honneur ; car il n'y a qu'à détourner son intention du désir de vengeance, qui est criminel, pour la porter au désir de défendre son honneur, qui est permis selon nos Pères. Et c'est ainsi qu'ils accomplissent tous leurs devoirs envers Dieu et envers les hommes. Car ils contentent le monde, en permettant les actions, et ils satisfont à l'Evangile en purifiant les intentions. Voilà ce que les anciens n'ont point connu, voilà ce qu'on doit à nos Pères. Le comprenez-vous maintenant ? - Fort bien, lui dis-je. Vous accordez au hommes la substance grossière des choses et vous donnez à Dieu ce mouvement spirituel de l'intention ; et par cet équitable partage, vous alliez les lois humaines avec les divines »

........................................Pascal : Septième Provinciale [1]

 

 

La septième provinciale est datée du 25 avril 1656. Elle « connut un éclatant succès, nous dit Louis Cognet. Mazarin et le jeune Louis XIV se la firent lire au grand mécontentement du P. Annat [2]». Ce succès s'explique à la fois par le fait que Pascal s'y est surpassé et par le sujet traité. Si brillantes qu'elles fussent, les premières Provinciales abordaient, avec les controverses sur la grâce et le pouvoir prochain, des thèmes peu propres à intéresser un vaste public. À partir de la cinquième Provinciale, Pascal aborde des problèmes plus concrets, en examinant la morale relâchée des casuistes [3] et en s'employant à dénoncer les étranges méthodes qu'ils mettent en œuvre pour parvenir à excuser les fautes les moins excusables. La septième Provinciale est consacrée à l'homicide et c'est pour expliquer comment les casuistes essaient de légitimer le duel que le bon Père Jésuite que va être amené à présenter la direction d'intention.
Pour bien comprendre ce passage, qui se situe presque au début de la Provinciale, il convient d'abord de le replacer dans son contexte et, pour ce faire, de rappeler les deux pages précédentes. À la fin de la sixième Provinciale, le bon Père avait l'intention de commencer à instruire le narrateur des maximes que les casuistes avaient « établies en faveur des gentilshommes [4]». Mais il y avait renoncé, irrité par une interruption de son interlocuteur qui s'était mis à raconter une mésaventure arrivée aux jésuites du Collège de Clermont. Au début de la septième Provinciale, le bon Père, apaisé par la promesse que lui fait le narrateur de ne plus l'interrompre par des propos impertinents, se décide enfin à aborder le sujet qu'il avait annoncé : « Vous savez, me dit-il, que la passion dominante des personnes de cette condition est ce point d'honneur qui les engage à toute heure à des violences qui paraissent bien contraires à la piété chrétienne ; de sorte qu'il faudrait les exclure presque tous de nos confessionnaux, si nos Pères n'eussent un peu relâché de la sévérité de la religion pour s'accommoder à la faiblesse des hommes. Mais comme ils voulaient demeurer attachés à l'Evangile par leur devoir envers Dieu, et aux gens du monde par leur charité pour le prochain, ils ont eu besoin de toute leur lumière pour trouver des expédients qui tempérassent les choses avec tant de justesse, qu'on pût maintenir et réparer son honneur par les moyens dont on se sert ordinairement dans le monde, sans blesser néanmoins sa conscience; afin de conserver tout ensemble deux choses aussi opposées en apparence que la piété et l'honneur. Mais autant que ce dessein était utile, autant l'exécution en était pénible ; car je crois que vous voyez assez la difficulté de cette entreprise. Elle m'étonne, lui dis-je assez froidement. Elle vous étonne ? me dit-il : je le crois, elle en étonnerait bien d'autres. Ignorez-vous que, d'une part, la loi de l'évangile ordonne de ne point rendre le mal pour le mal, et d'en laisser la vengeance à Dieu ? et que, de l'autre, les lois du monde défendent de souffrir les injures sans en tirer raison soir-même, et souvent par la mort de ses ennemis ? Avez-vous jamais rien vu qui paraisse plus contraire ? Et cependant, quand je vous dis que nos Pères ont accordé ces choses, vous me dites simplement que cela vous étonne. Je ne m'expliquais pas assez, mon Père. Je tiendrais la chose impossible, si, après ce que j'ai vu de vos Pères, je ne savais qu'ils peuvent faire facilement ce qui est impossible aux autres hommes. C'est ce qui me fait croire qu'ils ont trouvé quelque moyen, que j'admire sans le connaître, et que je vous prie de me déclarer [5]».
On le voit, Pascal très habilement commence par faire souligner par le bon Père lui-même l'opposition radicale qu'il y a entre « la piété et l'honneur ». Dans son désir d'exalter l'extraordinaire habileté des jésuites qui ont su concilier les exigences apparemment inconciliables de la religion et du monde, le bon Père ne voit pas qu'il ne cesse de donner des armes contre lui. Il ne se rend pas compte que plus il insiste sur l'extrême difficulté de l'entreprise, plus il en fait ressortir le caractère profondément scandaleux. Il a peur, non pas que son interlocuteur soit indigné par la nature même de l'entreprise, mais qu'il n'en mesure pas assez la difficulté et sous-estime par conséquent l'ingéniosité des jésuites. Aussi attribue-t-il la froideur du narrateur, qui, invité à exprimer ouvertement son enthousiasme, répond seulement que l'entreprise l' « étonne », non pas à la réprobation qu'il ne peut s'empêcher de laisser percer [6], mais au fait qu'il n'a pas compris toute la portée du véritable exploit accompli par les pères jésuites. Sur un ton qui traduit son impatience et son agacement, il va donc souligner une nouvelle fois, mais d'une manière encore plus insistante, l'absolue contradiction qu'il y a entre la loi de l'évangile et les lois du monde, sans se rendre compte qu'il ne fait ainsi que s'enfoncer encore un peu plus, et que la citation qu'il fait de l'évangile suffit à le condamner sans appel aux yeux de son interlocuteur. Mais, trop content d'avoir amené le bon Père à discréditer complètement l'entreprise des casuistes avant même d'avoir expliqué comment ils prétendaient l'avoir menée à bien, et curieux d'entendre ses explications sur ce point, le narrateur se garde bien cette fois-ci de laisser transparaître son indignation, et, feignant au contraire la plus complète admiration pour l'ingéniosité des Jésuites, exprime l'ardent désir d'apprendre comment ils ont pu résoudre un problème que n'importe qui d'autre aurait jugé absolument insoluble. Le bon Père se déclare alors satisfait et accepte de répondre au souhait de son interlocuteur d'autant plus volontiers qu'il ne demandait en réalité que cela : « Puisque vous le prenez ainsi, me dit-il, je ne puis vous le refuser ». C'est là que commence notre passage.
Répondant au souhait formulé par le narrateur, le bon Père commence par lui livrer le nom (« diriger l'intention ») de la recette miracle inventée par les Jésuites. Mais, au lieu d'en donner tout de suite une définition abstraite, il préfère en proposer d'abord des application concrètes, en reprenant deux cas déjà évoqués dans leurs précédents entretiens, celui des valets qui servent les amours illicites de leurs maîtres, et celui de la simonie. Il annonce ensuite son intention de montrer la merveilleuse efficacité de la direction d'intention à propos du sujet même qui les occupe, l'homicide. Interrompu par une remarque ironique du narrateur qui dit deviner que tout sera permis, il se croit alors obligé de faire une mise au point et de souligner que les jésuites savent se montrer tout à fait intransigeants, lorsque cela leur paraît nécessaire, et notamment lorsqu'on ne pèche que dans la seule intention de pécher. Il revient ensuite à la direction d'intention qui consiste à faire que l'action mauvaise devienne un moyen au service d'une fin bonne. Il prétend montrer ensuite qu'elle légitime l'homicide quand il n'est commis que dans le seul dessein de défendre son honneur. Et il conclut triomphalement en exaltant l'immense service que les Jésuites ont rendu à l'Eglise en lui fournissant, grâce à la direction d'intention, un moyen aussi simple qu'efficace de concilier parfaitement la morale évangélique et les usages du monde.

La première phrase traduit le grand contentement, pour ne pas dire la jubilation du bon Père qui va enfin pouvoir exposer au narrateur ce qu'il considère comme une des plus géniales inventions des casuistes : « Sachez donc que ce principe merveilleux est notre grande méthode de diriger l'intention, dont l'importance est telle dans notre morale, que j'oserais quasi la comparer à la doctrine de la probabilité ». Le bon Père qui, devant la froideur de son interlocuteur, avait craint un instant de devoir renoncer à vanter les extraordinaires mérites de la direction d'intention est maintenant pleinement rassuré. Il s'empresse donc d'accéder à la demande de son interlocuteur. Le ton est celui d'un bonimenteur qui vante le dernier produit miracle apparu sur le marché. Son interlocuteur avait parlé de « moyen », le bon Père préfère employer un terme plus noble. Aussi parle-t-il d'un « principe » qu'il qualifie de « merveilleux » parce qu'il fait des merveilles. Mais aussitôt après le principe n'est déjà plus qu'une « méthode », et cette « grande méthode », une fois qu'on aura compris en quoi elle consiste exactement, se révélera n'être qu'un artifice extrêmement grossier. Le bon Père s'était trahi en parlant plus haut des « expédients » que les casuistes avaient su imaginer pour concilier les lois de l'honneur mondain avec celles de la piété chrétienne. C'est bien d'un « expédient » qu'il va s'agir et des plus simplistes.
Mais le bon Père ne va pas définir tout de suite cette « grande méthode ». Il ne le fera que plus tard et encore n'en donnera-t-il qu'une définition incomplète et ambiguê. Pour l'instant, il se contente de dire qu'elle consiste à « diriger l'intention » et cette expression, assez énigmatique, a déjà de quoi laisser perplexe. On ne voit pas très bien, en effet, en quoi peut consister le fait de « diriger l'intention ». Le mot « intention » implique en lui-même une idée de direction, le verbe latin intendere signifiant « tendre vers ». C'est l'intention qui nous oriente dans telle ou telle direction, vers telle ou telle action. Il est donc paradoxal de prétendre la diriger. On peut, certes ! juger une intention, l'approuver ou la condamner, et, en conséquence, inciter quelqu'un à persévérer dans cette intention et à la mettre en œuvre, ou l'exhorter à y renoncer. C'est ce qu'ont toujours fait les directeurs de conscience. Mais les casuistes n'auraient pas inventé une expression nouvelle, celle de « direction d'intention », et ils ne présenteraient pas cette « grande méthode » comme une innovation capitale, voire comme une véritable révolution, s'ils n'entendaient rien faire d'autre que ce que tous les confesseurs et tous les directeurs de conscience avaient toujours fait avant eux. Cette expression ne peut donc manquer de susciter, chez son interlocuteur, une profonde méfiance.
Pour souligner l'exceptionnelle importance de la direction d'intention, le bon Père pense ne pas pouvoir mieux faire que de la comparer à la doctrine de la probabilité. Il ne doute pas d'éveiller très vivement l'intérêt de son interlocuteur, sans se rendre compte le moins du monde que rien ne pourrait davantage accroître sa méfiance et le convaincre qu'on va de nouveau lui proposer une doctrine parfaitement pernicieuse, parce que totalement permissive. Il semble seulement craindre (« j'oserais quasi ») que son interlocuteur ne soit porté à se dire que ce serait trop beau pour être vrai et qu'il ait beaucoup de mal à croire qu'il puisse y avoir un autre méthode d'une efficacité comparable à celle de la probabilité. C'est dans la cinquième Provinciale que le Bon père a présenté à son interlocuteur la doctrine de la probabilité. « C'est le fondement et l'A B C de toute notre morale [7]» disait-il alors, et il a de nouveau recours au même adjectif possessif (« notre morale ») sans se rendre compte que cet adjectif ne peut que le condamner aux yeux de son interlocuteur persuadé que la morale des jésuites est, en effet, une morale bien à eux et qui n'a souvent plus rien à voir avec la vraie morale chrétienne. Une opinion « probable » est, en matière de morale, une opinion qui, sans être absolument sûre, présente suffisamment de garantie de sérieux pour qu'on puisse s'appuyer sur elle pour s'autoriser à faire ce qu'elle considère comme permis. Or les jésuites pensent que, pour qu'une opinion puisse être considérée comme probable, il suffit qu'elle ait été soutenue par un docteur, fût-il seul de son avis, un docteur étant censé être quelqu'un de savant et de réfléchi, qui ne saurait adopter une opinion, s'il ne pensait avoir une bonne raison de le faire. C'est ce que dit Escobar cité par le bon Père : « Une opinion est appelée probable [8], lorsqu'elle est fondée sur des raisons de quelque considération. D'où il arrive quelquefois qu'un seul docteur fort grave peut rendre une opinion probable. Et en voici la raison : car un homme adonné particulièrement à l'étude ne s'attacherait pas à une opinion, s'il n'y était attiré par une raison bonne et suffisante [9]».
Ces propos n'avaient pas manqué d'inquiéter son interlocuteur, en lui faisant pressentir tout de suite que les opinions les plus diverses et les moins admissibles pourraient être considérées comme probables. Mais il n'avait pu que commencer sa phrase : « La diversité des jugements est si grande… », car le bon Père l'avait tout de suite interrompu. Et, bien loin de nier cette diversité, bien loin de chercher à la minimiser, à essayer de dire qu'elle était plus apparente que réelle et qu'elle ne portait le plus souvent que sur des points secondaires, il n'avait pas craint, au contraire, de la souligner très fortement : « Vraiment l'on sait bien qu'ils ne sont pas tous de même sentiment; et cela n'en est que mieux. Ils ne s'accordent au contraire presque jamais. Il y a peu de questions où vous ne trouviez que l'un dit oui, l'autre dit non. Et en tous ces cas-là, l'une et l'autre des opinions est probable [10]». Et comme son interlocuteur persistait à s'inquiéter de cette extrême diversité des opinions émises par les casuistes, le bon Père s'était empressé de le rassurer et de lui indiquer le moyen très simple de sortir d'embarras : « Mais mon Père, lui dis-je, on doit être bien embarrassé à choisir alors ! Point du tout, dit-il, il n'y a qu'à suivre l'avis qui agrée le plus. Et quoi ! si l'autre est plus probable ? Il n'importe, me dit-il. Et si l'autre est plus sûr ? Il n'importe, me dit encore le Père », et il cite le Père Filiutius : « Il est permis de suivre l'opinion la moins probable, quoiqu'elle soit l'opinion la moins sûre [11]».
On comprend donc pourquoi le bon Père ne craint pas de souligner l'extrême diversité des avis émis par les casuistes : c'est elle, en effet, qui assure l'extraordinaire efficacité de la doctrine de la probabilité. Ils ont, en effet, des opinions si variées, voire si divergentes, qu'avec un peu de patience, un pénitent peut presque toujours trouver un docteur qui l'autorise à faire ce qu'il a envie de faire. Car, comme le dit naïvement le bon Père, « ils ont pensé à tout [12]». Et tous les confesseurs sont alors tenus de lui accorder l'absolution, même s'ils sont eux-mêmes d'un avis contraire, comme dit le Père Bauny cité par le bon Père : « Quand le pénitent […] suit une opinion probable, le confesseur le doit absoudre, quoique son opinion soit contraire à celle du pénitent. […] Refuser une absolution à un pénitent qui agit selon une opinion probable est un péché qui, de sa nature, est mortel [13]».
Le bon père est naïvement persuadé qu'il ne pouvait mieux éveiller l'intérêt et attiser la curiosité de son interlocuteur qu'en comparant la direction d'intention à la doctrine de la probabilité. Il ne se rend pas compte qu'il ne pouvait, en réalité, mieux accroître sa méfiance. Mais, avant de définir la direction d'intention, le bon Père, d'une manière très pédagogique, va d'abord en donner des exemples concrets; et, pour être encore plus pédagogique, il va reprendre des exemples qu'il a déjà utilisés : « Vous en avez vu certains traits en passant dans de certaines maximes que je vous ai dites ». Car son programme d'enseignement est soigneusement construit : chaque nouvelle leçon s'appuie sur les précédentes et prépare les suivantes.
Le premier exemple concerne les valets qui sont souvent amenés à se rendre complices de l'inconduite de leurs maîtres : « Car lorsque je vous ai fait entendre comment les valets peuvent faire en conscience certains messages fâcheux, n'avez-vous pas pris garde que c'était seulement en détournant leur intention du mal dont ils sont les entremetteurs, pour la porter au gain qui leur en revient ? Voilà ce que c'est que diriger l'intention». Dans la sixième provinciale, le bon père avait énuméré les services que les valets pouvaient « rendre en sûreté de conscience : porter des lettres et des présents; ouvrir les portes et les fenêtres; aider leur maître à monter à la fenêtre, tenir l'échelle pendant qu'il monte : tout cela est permis et indifférent [14]». Et il avait cité le Père Bauny, le félicitant d'avoir « appris aux valets à rendre tous ces devoirs-là innocemment à leurs maîtres, en faisant qu'ils portent leur intention, non pas aux péchés dont ils sont les entremetteurs, mais seulement au gain qui leur en revient. C'est ce qu'il a bien expliqué dans sa Somme des péchés, en la page 710 de la première impression : 'Que les confesseurs, dit-il,  remarquent bien qu'on ne peut absoudre les valets qui font des messages déshonnêtes, s'ils consentent aux péchés de leurs maîtres; mais il faut dire le contraire, s'ils le font pour leur commodité temporelle'. Et cela est bien facile à faire, car pourquoi s'obstineraient-ils à consentir à des péchés dont ils n'ont que la peine [15]? »
L'interlocuteur du bon Père n'avait, bien sûr, pas manqué de prendre bonne note de propos qui ne pouvaient que le révolter. Mais, bien loin de soupçonner qu'il ait pu en être scandalisé, le bon Père a peur qu'il leur ait pas prêté toute l'attention qu'ils méritaient et qu'il n'en ait pas pleinement mesuré toute la portée (« n'avez-vous pas pris garde… ? »). Il a peur que son interlocuteur n'ait pas suffisamment perçu toute l'efficacité d'une solution particulièrement facile à mettre en œuvre puisqu'elle consiste « seulement » à inviter les valets à continuer à faire ce que, pour la plupart, ils ont toujours fait. L'attitude que les casuistes préconisent est, en effet, celle-là même que les valets sont spontanément portés à adopter. Quand leur maître leur demande de leur rendre tel ou tel service, ils ont naturellement tendance à penser « au gain qui leur en revient » avant de penser « au mal dont ils sont les entremetteurs ». La tâche du directeur de conscience devrait donc être de les inviter à réagir contre cette propension naturelle, de les aider à prendre conscience du « mal dont ils sont les entremetteurs » et de les inciter à refuser dorénavant de s'en rendre complices. Les casuistes font tout le contraire : ils les invitent à faire taire la voix de leur conscience pour mieux écouter celle de leur intérêt. Au lieu de leur apprendre à mieux ouvrir les yeux, ils les encouragent à se voiler la face. Et le bon Père joint l'exemple à la parole en employant lui-même une expression à dessein très vague (« certains messages fâcheux »).
Les exemples du bon Père sont soigneusement gradués. Aussi le second cas qu'il rappelle est-il à première vue beaucoup plus grave que le premier, puisqu'il s'agit de la simonie : « et vous avez vu de même que ceux qui donnent de l'argent pour des bénéfices seraient de véritables simoniaques sans une pareille diversion ». La faute commise par le simoniaque est, semble-t-il, beaucoup plus grande que celle du valet complaisant. Car, si la responsabilité du simoniaque est pleine et entière, celle du valet qui sert les amours coupables de son maître n'est qu'indirecte : il n'est que le complice d'une action dont la responsabilité première et principale revient à son maître. De plus, l'avantage matériel que le simoniaque retire de l'achat d'un bénéfice ecclésiastique est sans commune mesure avec celui que le valet retire de sa complaisance. Le cas du simoniaque devrait donc être pour les casuistes beaucoup plus difficile que celui du valet. Il n'en est rien pourtant. Pressé d'en venir au sujet de l'homicide, le bon Père ne croit pas nécessaire de rappeler en quoi consiste la « diversion », espérant que son interlocuteur ne l'aura pas oublié. Au cours de leur précédent entretien, il lui avait expliqué que le casuiste Valentia avait imaginé « plusieurs expédients » pour justifier le commerce des bénéfices ecclésiastiques, et il avait cité celui qu'il jugeait être le meilleur : « Si l'on donne un bien temporel pour un bien spirituel, c'est-à-dire de l'argent pour un bénéfice, et qu'on donne l'argent comme le prix du bénéfice, c'est une simonie visible. Mais si on le donne comme le motif qui porte la volonté du collateur à le conférer, ce n'est point simonie, encore que celui qui le confère, considère et attende l'argent comme la fin principale […]Par ce moyen, nous empêchons une infinité de simonies. Car qui serait assez méchant pour refuser, en donnant de l'argent pour un bénéfice, de porter son intention à le donner comme un motif qui porte le bénéficier à le résigner, au lieu de le donner comme le prix du bénéfice ? Personne n'est assez abandonné de Dieu pour cela [16]».
On le voit, alors que la faute des simoniaques apparaît incomparablement plus grande que celle des valets, la méthode préconisée pour l'absoudre, loin d'être plus convaincante, est plus dérisoire encore. Dans le cas des valets, il s'agissait bien d'une « diversion ». Or ce mot, qui pourrait paraître cynique mais que le bon Père emploie avec une parfaite inconscience, ce mot qui suffirait à le condamner aux yeux de son interlocuteur, ce mot, dans le cas des simoniaques, semble lui-même trop beau. Car la distinction qu'ils sont invités à faire est parfaitement artificielle et purement verbale. Il ne s'agit plus d'éviter de penser à une chose (le mal de l'action) pour se concentrer sur une autre (le gain qui en revient), mais de penser à la même chose (le prix du bénéfice) en lui donnant un autre nom (le motif qui détermine le vendeur). Il n'y a aucune distinction réelle entre les « véritables simoniaques » et ceux qui pratiquent la pseudo diversion préconisée par le bon Père.
Si le bon Père n'a pas cru bon de rappeler en quoi consistait cette pseudo diversion, malgré son désir que son interlocuteur n'oublie pas les leçons précédentes, c'est parce qu'il brûlait d'impatience d'en venir enfin au grand sujet : « Mais je veux maintenant vous faire voir cette grande méthode dans tout son lustre sur le sujet de l'homicide qu'elle justifie en mille rencontres, afin que vous jugiez par un tel effet tout ce qu'elle est capable de produire ». Comme les médecins de Molière, les casuistes sont atteints par la déformation professionnelle. À l'instar de Toinette qui, lorsqu'elle se déguise en médecin, déclare « dédaigne[r] de [s]'amuser à ce menu fatras de maladies ordinaires, à ces bagatelles de rhumatismes et de fluxions, à ces fiévrotes, à ces vapeurs et à ces migraines, [mais vouloir] des maladies d'importance, de bonnes fièvres continues avec des transports au cerveau, de bonnes fièvres pourprées, de bonnes pestes, de bonnes hydropisies formées, de bonnes pleurésies avec des inflammations de la poitrine [17]», les casuistes dédaignent de gaspiller leur temps et leur talent en s'occupant de ces peccadilles ordinaires, de ces petites indélicatesses, de ces manquements légers, de ces écarts éphémères, de ces méchancetés mesquines, de ces menus larcins, de ces menteries sans conséquences dont se contente le tout venant des confesseurs ! Il leur faut des péchés d'importance, de bons vols avec violences aggravées, des escroqueries de grande envergure, de bons incestes, de bons viols sur mineurs, des turpitudes abjectes, des débauches infâmes, des meurtres barbares. Ils ont un faible pour les forfaits ; ils font leur miel des péchés mortels.
Après avoir ainsi, c'est du moins ce qu'il croit, mis l'eau à la bouche de son interlocuteur, le bon Père s'apprête à en venir enfin à expliquer comment la direction d'intention permet de justifier l'homicide « en mille rencontres » et notamment dans le cadre d'un duel, lorsque le narrateur l'interrompt : « Je vois déjà, lui dis-je, que par là tout sera permis; rien n'en échappera ». La remarque est, bien sûr ironique, mais le bon Père ne s'en rend aucunement compte : « Vous allez toujours d'une extrémité à l'autre, dit le Père; corrigez-vous de cela ». Bien loin de se douter de l'indignation que ses propos ont provoquée, il croit, au contraire, que son interlocuteur, qui n'avait pas manifesté tout à l'heure l'enthousiasme auquel il s'attendait, est maintenant tombé dans l'excès inverse et s'est réjoui trop tôt en croyant que « tout sera permis ».
Il se croit donc obligé de faire une mise au point, brève mais ferme : « Sachez, par exemple, que nous ne souffrons jamais d'avoir l'intention formelle de pécher pour le seul dessein de pécher; et que quiconque s'obstine à borner son désir dans le mal pour le mal même, nous rompons avec lui; cela est diabolique : voilà qui est sans exception d'âge, de sexe, de qualité ». Comme cela s'est déjà produit [18], le fait que le bon Père n'ait pas compris le caractère ironique des propos de son interlocuteur, l'amène à dire ce qu'il n'avait peut-être pas prévu de dire, et donc à s'exposer encore davantage sans qu'il s'en rende compte le moins du monde. S'il se croit obligé de rectifier une interprétation qu'il juge abusive, bien qu'elle soit par ailleurs très flatteuse puisqu'elle revient à accorder à la direction d'intention une efficacité absolue, c'est pour éviter de prêter le flanc au grand reproche que l'on fait souvent aux jésuites, celui de laxisme. Il tient donc à le dire avec beaucoup de clarté et de vigueur : non, les jésuites ne permettent pas tout ; ils savent, au contraire, se montrer, quand il le faut, d'un intransigeance sans faille.
Mais, en croyant écarter tout reproche de laxisme, il va, à son insu, faire tout le contraire, et donner totalement raison à son interlocuteur : oui, tout sera bien permis. Pour prouver que les casuistes ne permettent pas tout, il ne cite, en effet, qu'un seul cas dans lequel ils se montrent absolument intransigeants, tout en laissant entendre qu'il pourrait en invoquer beaucoup d'autres (« par exemple »). Or, non seulement on devine qu'il serait bien en peine d'en citer d'autres, mais, on soupçonne, de plus, que, même dans ce cas unique, il pourrait y avoir des possibilités d'accommodements. Ce que le bon Père condamne sans appel, c'est seulement, effet, « l'intention formelle de pécher pour le seul dessein de pécher »; celui qu'il juge radicalement impardonnable, c'est seulement celui qui « s'obstine à borner son désir dans le mal pour le mal même. On croit donc comprendre que celui qui n'aurait seulement qu'une vague intention de pécher pour le seul dessein de pécher et qui ne bornerait son désir dans le mal pour le mal même que de manière occasionnelle, celui-là aurait de bonnes chances d'obtenir l'absolution.
Quoi qu'il en soit, l'unique exemple qu'invoque le bon Père pour essayer de prouver que les casuistes ne sont pas suspects de laxisme, cet unique exemple apparaît assez irréel. Qu'elle soit « formelle » ou seulement obscure, l'intention de « pécher pour le seul dessein de pécher » semble, en effet, pour le moins étrange. Dans son Sur Racine, qui mérite de rester dans la mémoire des hommes comme étant sans doute le livre de critique le plus stupide de tous les temps, Roland Barthes prétend qu'en dernière analyse « l'homme racinien » est essentiellement quelqu'un qui décide de se faire coupable pour effacer l'injustice de Dieu. Il est, bien sûr, strictement impossible de trouver un seul personnage de Racine qui manifeste jamais une telle intention, sauf à faire, comme Roland Barthes, un contresens grotesque sur un vers d'Oreste. Et cela n'a rien d'étonnant puisque, en admettant même qu'il y en ait, les individus susceptibles de nourrir un dessein aussi saugrenu doivent être rarissimes [19].
 Très rares doivent être aussi ceux qui choisissent de « pécher pour le seul dessein de pécher ». L'adultère, l'inceste, le vol, le meurtre sont des péchés, mais on voit mal quelqu'un se livrer à l'un de ces actes dans la seule intention de commettre un péché. En réalité, mais, à dessein, le bon Père ne le dit pas explicitement, le seul péché impardonnable aux yeux des bons pères, c'est l'impiété ouverte, déclarée affichée, c'est le blasphème, c'est le sacrilège. La seule chose qu'ils ne peuvent tolérer, c'est le refus de reconnaître l'autorité morale et spirituelle de l'église, c'est la volonté manifeste de la bafouer. Le bon Père emploie une expression à première vue assez étrange, mais singulièrement révélatrice, lorsqu'il dit en parlant de celui qui s'obstine à pécher pour le seul plaisir : « nous rompons avec lui ». Elle éclaire fort bien la conception que se font les bons Pères de leurs rapports avec leurs pénitents. Elle montre qu'il s'établit entre eux comme une sorte d'entente occulte, une sorte de pacte secret, une sorte d'accord tacite de réciprocité. Les bons Pères sont prêts à passer sur beaucoup de choses, à pardonner beaucoup de choses et même ce qui pourrait paraître absolument impardonnable, mais encore faut-il que leurs pénitents se montrent un peu compréhensifs, qu'il fassent semblant de jouer le jeu de regretter leurs péchés, de respecter la religion. Leur premier et principal souci est de sauver les apparences, ce qui n'est évidemment plus possible si les pénitents défient ostensiblement l'autorité de l'église. Il n'y a donc aucune raison de mettre en œuvre une méthode qui est essentiellement destinée à permettre de sauver les apparences, lorsqu'on a affaire à des gens qui non seulement ne veulent rien faire pour les préserver, mais entendent bien, au contraire, manifester ouvertement leur rejet de la religion.
Les bons Pères sont prêts à renoncer à toute exigence morale, à tout faire pour permettre à ceux qui sont bien décidés à ne pas se conformer à la morale chrétienne, aux lois de Dieu et de l'église, de pouvoir le faire sans en avoir l'air et de s'abandonner à leurs passions sans paraître défier l'église. Leur attitude est essentiellement politique : il s'agit pour eux de préserver leur influence et leur crédit, comme l'avoue naïvement le bon Père dans la cinquième Provinciale : « Sachez donc que leur objet n'est pas de corrompre les mœurs : ce n'est pas leur dessein. Mais ils n'ont pas aussi pour unique but celui de les réformer. Ce serait une mauvaise politique. Voici quelle est leur pensée. Ils ont assez bonne opinion d'eux-mêmes pour croire qu'il est utile et comme nécessaire au bien de la religion que leur crédit s'étende partout, et qu'ils gouvernent toutes les consciences. Et parce que les maximes évangéliques et sévères sont propres pour gouverner quelques sortes de personnes, ils s'en servent dans ces occasions où elles leurs sont favorables. Mais quand ces mêmes maximes ne s'accordent pas au dessein de la plupart des gens, ils les laissent à l'égard de ceux-là, afin d'avoir de quoi satisfaire tout le monde. [20]»
Pour bien montrer que les bons Pères font preuve d'une intransigeance absolue à l'égard de ceux qui ne pécheraient que dans le seul but de pécher, le bon Père conclut sa mise au point en affirmant avec vigueur que, dans ce cas, il ne saurait y avoir d'accommodement avec personne : « voilà qui est sans exception d'âge, de sexe, de qualité ». Et cette précision n'est pas sans intérêt. De ces trois éventuelles sources d'exception, seule, en réalité, la troisième compte. Les deux autres sont destinées à noyer le poisson. Elles n'ont, en effet, guère de sens. Certes ! le jeune âge est généralement considéré comme une circonstance atténuante, mais, si les gens qui ne pèchent que dans le seul but de pécher doivent être si rares qu'il est sans doute bien difficile d'en rencontrer un, lorsqu'il s'agit d'enfants, cela risque fort d'être tout à fait impossible. Sans doute les enfants peuvent-ils parfois vouloir faire une chose pour le seul plaisir de braver une interdiction parentale, mais non pour braver l'autorité de l'église. On imagine mal, en tout cas, un bébé qui s'emparerait du biberon d'un autre bébé, non pas parce qu'il serait particulièrement goulu, non pas même pour le plaisir de faire pleurer l'autre bébé, mais parce qu'il saurait que c'est un péché de prendre ce qui est à autrui et qu'il voudrait absolument commettre un péché. Quant au sexe, on ne voit vraiment pas pourquoi une femme qui s'obstinerait à pécher dans la seule intention de pécher devrait être considérée comme moins coupable qu'un homme qui ferait la même chose.
Il en va tout autrement en ce qui concerne la qualité. Le bon Père sait fort bien que les ennemis des casuistes les accusent d'avoir inventé une morale sur mesure à l'intention des gens de qualité. Et c'est, en effet, pour eux d'abord, pour eux surtout, qu'ils ont mis au point leur morale relâchée et inventé la doctrine de la probabilité et la direction d'intention. Ils avaient pour ce faire de fort bonnes raisons. Qu'un homme tout à fait obscur, qu'un petit paysan, sans femme et sans enfants, qui mène une vie solitaire dans une ferme isolée du fin fond de l'Ardèche, fasse preuve d'impiété ouverte, qu'il jure et qu'il blasphème du matin au soir avec pour seul auditoire ses vaches et ses chèvres, est, en effet, très regrettable en soi, mais il n'a guère de chances de faire des émules. Il n'en est, bien sûr, pas de même lorsqu'il s'agit d'un noble et, à plus forte raison, d'un grand seigneur qui vit à la cour et a l'oreille du roi. Il constitue alors un exemple déplorable que l'église veut à tout prix éviter. Pour empêcher qu'il ne la défie ouvertement par une irréligion affichée, pour obtenir qu'il consente, au contraire, à faire semblant de la respecter, les bons Pères sont prêts à lui permettre tout ce qu'il a envie de faire. L'absolution lui est garantie d'office à la condition qu'il daigne consentir à la recevoir en acceptant de se confesser. Il n'y aucune raison, en revanche, de le faire bénéficier d'un régime de faveur qui est destiné à permettre à l'église de sauver les apparences, s'il refuse de jouer le jeu en bafouant délibérément et ouvertement son autorité. Le bon Père veut prouver que les casuistes ne transigent pas sur la morale quand il s'agit de fautes graves, et ne ménagent alors personne. Mais il nous apprend, au contraire, sans s'en rendre compte, qu'ils sont prêts à sacrifier totalement la morale au profit de ce qu'ils pensent être l'intérêt de l'église en général et des jésuites en particulier.
Après cette mise au point suscitée par l'interruption de son interlocuteur, qui l'avait amené à élever la voix et à se montrer un peu brusque, le bon Père retrouve le ton débonnaire qui lui est naturel pour reprendre le fil de son exposé : « Mais quand on n'est pas dans cette malheureuse disposition, alors nous essayons de mettre en pratique notre méthode de diriger l'intention, qui consiste à se proposer pour fin de ses actions un objet permis. » Telle qu'elle est ainsi présentée, la direction d'intention ne peut, semble-t-il, susciter aucune critique. Quoi de plus licite, en effet, quoi de plus louable que de « se proposer pour fin de ses actions un objet permis »? Malheureusement cette présentation volontairement très imprécise est tout à fait trompeuse. Le bon Père évite simplement de dire que les actions en question sont des actions condamnables.
Car c'est bien de permettre des « choses défendues » qu'il s'agit, comme le montre la suite de ses propos : « Ce n'est pas qu'autant qu'il est en notre pouvoir nous ne détournions les hommes des choses défendues ; mais quand nous ne pouvons empêcher l'action, nous purifions au moins l'intention; et ainsi nous corrigeons le vice du moyen par la pureté de la fin ». Avant d'indiquer comment les casuistes réussissent à absoudre les « choses défendues », le bon Père se croit d'abord obligé de bien préciser que, contrairement à ce que prétendent leurs ennemis, ils font tout ce qu'ils peuvent pour essayer de convaincre leurs pénitents de ne pas commettre d'actions mauvaises. Dans la cinquième Provinciale, il avait tenu à préciser de même qu'ils ne cherchaient jamais à décourager ceux qui manifestaient l'intention de réparer leurs fautes : « s'il se présente à eux quelqu'un qui soit tout résolu de rendre des biens mal acquis, ne craignez pas qu'ils l'en détournent ; ils loueront au contraire et confirmeront une si sainte résolution [21]». Les casuistes, nous dit le bon Père, commencent donc toujours par essayer de raisonner leurs pénitents, de les sermonner pour essayer de les convaincre de renoncer aux « choses défendues », mais, comme ceux-ci savent bien que, s'ils campent sur leurs positions, les casuistes finiront immanquablement par céder, ils n'ont qu'à attendre patiemment qu'ils trouvent un artifice susceptible de donner une apparence de légitimité à leurs actions les plus répréhensibles.
Après avoir fait cette dernière mise au point, le bon Père entreprend donc d'expliquer enfin de façon plus précise en quoi consiste la « direction d'intention ». Mais, en ce faisant, il va pleinement justifier la méfiance que cette expression n'avait pas manqué de faire naitre chez son interlocuteur et le convaincre qu'elle ne recouvre rien d'autre qu'un grossier tour de passe-passe. Il apparaît, en effet, clairement maintenant qu'elle revient à mettre la charrue devant les bœufs. Normalement l'intention précède l'action, puisque c'est en fonction de celle-là que l'on décide de celle-ci. On décide de ses actions, et on en décide en fonction de ses intentions, mais on ne décide pas de ses intentions. On ne choisit pas une intention comme on choisit une cravate. On a ou on n'a pas telle ou telle intention. Et suivant qu'on a ou qu'on n'a pas telle ou telle intention, on décide ou non de faire telle ou telle chose
Comme les médecins de Molière, les bons Pères « ont changé tout cela »: ils laissent leurs pénitents décider à leur guise de leurs actions, et choisissent pour eux après coup les intentions qui sont censées avoir dicté leur décision. Le pénitent choisit l'action sans se laisser arrêter par quelque scrupule que ce soit, sans s'embarrasser de la moindre considération morale. Il ne se laisse guider que par son intérêt, ses désirs et ses passions. Et, une fois que l'action est bien arrêtée, alors, quand elle est mauvaise, ce qui est généralement le cas, après avoir, pour la forme, invité le pénitent à y renoncer, le directeur de conscience choisit l'intention à laquelle elle sera censée répondre, et, bien sûr, fait en sorte de choisir une intention moralement bonne. Cette intention est, en réalité, purement formelle ; elle est totalement fictive. La seule intention véritable, réelle, est l'intention initiale qui a déterminé le choix de l'action et qui, elle, était mauvaise. Il va donc falloir l'oublier et faire comme si elle n'avait jamais existé. Ainsi l'action mauvaise ne répondra plus à aucune intention mauvaise : elle ne sera plus que le moyen, certes ! très regrettable en lui-même, qui va permettre de réaliser une fin qui elle sera tout à fait louable. Car il paraît bien difficile de nier que, dans certains cas, la fin peut justifier les moyens. Voilà donc comment les bons Pères entendent corriger « le vice du moyen par la pureté de la fin ». 
Un des meilleurs exemples d'application de la direction d'intention est sans doute celui que l'on trouve dans Le Tartuffe à la scène 1 de l'acte IV. À la scène 5 de l'acte IV, Tartuffe, pour apaiser les scrupules de conscience qu'Elmire feint d'éprouver, fait très clairement allusion à la direction d'intention :

Le Ciel défend, de vrai, certains contentements ;
Mais on trouve avec lui des accommodements ;
Selon divers besoins, il est une science
D'étendre les liens de notre conscience
Et de rectifier le mal de l'action
Avec la pureté de notre intention [22]

Et, il s'en est servi, mais, bien sûr, sans le dire, un peu plus tôt à la scène 1, avec Cléante qui s'étonnait qu'il pût accepter qu'Orgon lui abandonnât tous ses biens :

Ceux qui me connaîtront n'auront point la pensée
Que ce soit un effet d'une âme intéressée.
Tous les biens de ce monde ont pour moi peu d'appas,
De leur éclat trompeur je ne m'éblouis pas ;
Et si je me résous à recevoir du père
Cette donation qu'il a voulu me faire,
Ce n'est, à dire vrai, que parce que je crains
Que tout ce bien ne tombe en de méchantes mains,
Qu'il ne trouve des gens qui, l'ayant en partage,
En fassent dans le monde un criminel usage,
Et ne s'en servent pas, ainsi que j'ai dessein,
Pour la gloire du Ciel et le bien du prochain [23].

 

La seule et véritable intention de Tartuffe est évidemment celle qu'il prétend lui être foncièrement étrangère, à savoir de se remplir les poches. Celles qu'il invoque, le souci d'éviter que les héritiers d'Orgon ne fassent un mauvais usage de sa fortune et le dessein de s'en servir à de nobles fins, sont, bien sûr, parfaitement fictives.
Diriger l'intention, c'est donc trouver la bonne façon de présenter une action pour qu'elle paraisse innocente, voire bonne, alors qu'elle est foncièrement mauvaise. Diriger l'intention, ce n'est pas diriger la conduite ; ce n'est pas changer la conduite ; c'est seulement changer l'éclairage et découvrir la lumière, toute artificielle, qui la rendra louable, si condamnable qu'elle puisse être. Pour donner une définition vraiment exacte de la direction d'intention, il convient donc de compléter de nouveau celle que le bon Père nous a proposée et de dire qu'elle « consiste à se feindre de se proposer pour fin de ses actions coupables et dictées par une intention mauvaise, un objet louable, mais entièrement fictif ».
Après avoir ainsi expliqué de manière volontairement imprécise en quoi consistait la direction d'intention, le bon Père est tout heureux d'en venir enfin à ce qui en constitue à ses yeux l'application la plus intéressante, la légitimation du duel : « Voilà par où nos Pères ont trouvé moyen de permettre les violences qu'on pratique en défendant son honneur; car il n'y a qu'à détourner son intention du désir de vengeance, qui est criminel, pour la porter au désir de défendre son honneur, qui est permis selon nos Pères ». Le bon Père ne parle pas explicitement du duel, ou du moins ne prononce-t-il pas le mot. Il avait d'ailleurs, dès le début de l'entretien, soigneusement évité de le faire : « Vous savez, me dit-il, que la passion dominante des personnes de cette condition est ce point d'honneur qui les engage à toute heure à des violences qui paraissent bien contraires à la piété chrétienne ». Il ne le fera qu'un peu plus loin lorsque son interlocuteur le mettra en demeure de dire expressément que la direction d'intention justifie le duel : « Montrez-moi, lui dis-je, avec toute cette direction d'intention qu'il soit permis de se battre en duel [24]». Mais c'est bien évidemment au duel qu'il pense d'abord et surtout.
Selon lui et ses amis casuistes, il ne peut être permis de se battre en duel qu'à la condition expresse de ne pas être mû par un désir de vengeance. Celui-ci est, en effet, tout à fait contraire à la morale chrétienne. Le bon Père avait rappelé lui-même au début de l'entretien que saint Paul « ordonne de ne point rendre la mal pour le mal et d'en laisser la vengeance à Dieu». Et il va citer plus loin le Père Reginaldus qui, lui aussi, invoque saint Paul : « Il est défendu aux particuliers de se venger. Car saint Paul dit aux Rom. 12 : Ne rendez à personne le mal pour le mal ; et l'Eccl. 28 : Celui qui veut se venger attirera sur soi la vengeance de Dieu, et ses péchés ne seront point oubliés. Outre tout ce qui est dit dans l'évangile du pardon des offenses, comme dans les chapitres 6 et 18 de saint Matthieu [25]». Mais si l'église condamne fermement le « « désir de vengeance », elle ne n'interdit pas, selon les bons Pères, de vouloir « défendre son honneur ». On peut donc se battre en duel, à la condition d'éviter soigneusement de se dire qu'on le fait pour se venger, pour se concentrer sur l'idée que l'on défend son honneur.
Mais on peut trouver que cette distinction est bien subtile, pour ne pas dire qu'elle est purement formelle. Le bon Père pense qu'il est défendu de vouloir se venger, mais qu'il est permis de vouloir défendre son honneur. On parle pourtant indifféremment de « venger » ou de « défendre » son honneur. Est-ce à dire qu'il serait défendu de venger son honneur, mais qu'il serait permis de le défendre ? Est-ce à dire qu'il serait permis de se battre en duel, à la condition expresse de ne cesser, tout en ferraillant allègrement, de penser que l'on défend son honneur et d'éviter soigneusement de se dire qu'on le venge ?
Quoiqu'il en soit, en admettant même que un homme puisse se battre en duel sans éprouver le moindre désir de vengeance, mais en étant mû par le seul souci de défendre son honneur, c'est-à-dire de prouver qu'il n'est pas un lâche, il n'en serait pas moins en contradiction avec la morale évangélique. Le bon Père cite un peu plus loin Lessius : « Celui qui a reçu un soufflet ne peut avoir l'intention de s'en venger ; mais il peut bien avoir celle d'éviter l'infamie, et pour cela de repousser à l'instant cette injure, et même à coups d'épée : etiam cum gladio [26]». Mais il semble avoir complètement oublié, comme Lessius avant lui, la maxime pourtant célèbre du Christ : « Quelqu'un te donne-t-il un soufflet sur la joue droite, tends-lui encore l'autre [27]». Et l'on peut d'ailleurs s'étonner que son interlocuteur n'ait pas songé à la lui rappeler.
Le bon Père est pourtant persuadé que, grâce à la direction d'intention, les casuistes ont parfaitement réussi à concilier les usages du monde et les exigences de l'évangile : « Et c'est ainsi qu'ils accomplissent tous leurs devoirs envers Dieu et envers les hommes. Car ils contentent le monde, en permettant les actions, et ils satisfont à l'évangile en purifiant les intentions ». Le bon Père a recours au chiasme : la première phrase mentionne d'abord « Dieu » et ensuite « les hommes » tandis que la seconde mentionne d'abord « le monde » et ensuite « « l'évangile ». En ce faisant, il cherche sans doute à souligner la parfaite égalité de traitement que les casuistes accordent à Dieu, d'une part, et aux hommes, de l'autre. On peut pourtant s'en étonner, puisque, d'un point de vue chrétien, c'est Dieu qui doit toujours être servi le premier et, bien sûr, c'est lui aussi qui doit être le mieux servi.
Mais l'auto-satisfaction du bon Père est totale et il conclut sur une anaphore triomphale, en reprenant par deux fois le « voilà » qu'il avait utilisé au début : « Voilà ce que les anciens n'ont point connu, voilà ce qu'on doit à nos Pères. » Une nouvelle fois, le bon Père se plait à souligner la véritable révolution que les casuistes ont opérée en matière de morale et à les opposer aux pères de l'église, qui selon lui, seraient maintenant tout à fait dépassés. Il l'avait dit dans la cinquième Provinciale : « Les Pères [Les Pères de l'église] étaient bons pour la morale de leur temps; mais ils sont trop éloignés pour celle du nôtre. Ce ne sont plus eux qui la règlent, mais les nouveaux casuistes [28]». Et il l'avait redit dans la sixième :« Ne vous ai-je pas appris l'autre fois que l'on ne doit pas suivre, dans la morale, les anciens Pères, mais les nouveaux casuistes, selon nos Pères Cellot et Reginaldus [29] ? »
Mais le bon Père, qui n'a pas oublié le manque d'enthousiasme manifesté par son interlocuteur au début de l'entretien, a peur qu'il n'ait pas suffisamment mesuré toute l'importance et toute la portée de la direction d'intention. Il craint qu'il n'ait pas pleinement compris que, grâce à elle, les casuistes étaient parvenus à relever le formidable défi qu'ils s'étaient fixé : concilier les inconciliables, les usages du monde et les préceptes de l'évangile. Il tient donc à s'assurer que la leçon a été bien assimilée : « Le comprenez-vous maintenant ?
La réponse de son interlocuteur va bien être celle qu'il attendait, mais seulement en apparence : « Vous accordez aux hommes la substance grossière des choses et vous donnez à Dieu ce mouvement spirituel de l'intention; et par cet équitable partage, vous alliez les lois humaines avec les divines ». L'édition de 1659 donne un texte un peu différent : « Vous accordez aux hommes l'effet extérieur et matériel de l'action, et vous donnez à Dieu ce mouvement intérieur et spirituel de l'intention ». C'est celui qu'a retenu Louis Cognet dans son édition. Je crois qu'il eu tort. La nouvelle version s'explique par le souci d'être plus clair et plus insistant, d'où le jeu très appuyé et un peu lourd des antithèses. La première version, me semble-t-il, est bien meilleure. L'ironie en est beaucoup plus subtile. L'opposition des deux verbes (« accordez » et « donnez ») suggère que Dieu, comme il se doit, est le mieux servi, et l'opposition des deux compléments (« la substance grossière des choses » et « ce mouvement spirituel de l'intention ») précise pourquoi : Dieu a la meilleure part, puisqu'il a ce qu'il y a de plus pur, de plus noble, de plus élevé, un « mouvement spirituel », puisqu'il a la seule chose qui compte en morale, l'intention, tandis que l'homme n'a, lui, que ce qui est bassement matériel, tristement terre-à-terre : « la substance grossière des choses ». Mais ce n'est là qu'une apparence qui masque une réalité bien différente. En même temps qu'il semble dire que Dieu est le mieux servi, Louis de Montalte suggère qu'en fait, c'est tout le contraire. Ce qui est accordé aux hommes est bien réel. Toute « grossière qu'elle soit, mais ce n'est pas pour leur déplaire, ils ont droit à « la substance des choses ». Ce qui est donné à Dieu, n'est que le « mouvement spirituel » d'une intention, en réalité, fictive, c'est-à-dire du vent. L'homme est payé en bon argent, sonnant et trébuchant, Dieu l'est en monnaie de singe. La fin de la phrase (« et par cet équitable partage, vous alliez les lois humaines avec les divines ») est encore plus ironique. Louis de Montalte veut évidemment dire que le partage est si peu équitable qu'on ne peut même plus parler de partage : les hommes ont tout et Dieu n'a rien, les lois divines sont totalement sacrifiées aux lois humaines. Mais, une fois de plus, son ironie échappe entièrement au bon Père, comme le montre la suite du texte : « Mais, mon Père, pour vous dire la vérité, je me défie un peu de vos promesses, et je doute que vos auteurs en disent autant que vous. - Vous me faites tort, dit le Père ; je n'avance rien que je ne prouve, et par tant de passages, que leur nombre, leur autorité et leurs raisons vous rempliront d'admiration ». 
A partir de la onzième Provinciale dans laquelle il répond à ses adversaires qui lui reprochent d'avoir « tourné les choses saintes en raillerie [30]», Pascal, on le sait, renonce à la fiction dont il s'était servi jusque-là avec tant d'habileté et de brio. Les personnages du bon Père et du correspondant de province disparaissent, Pascal désormais s'adressant directement aux jésuites. Lorsqu'il reviendra sur le sujet de l'homicide, dans la treizième Provinciale, il dira alors ouvertement ce qu'il n'avait dit dans la septième que sous le couvert de l'ironie, soucieux de ne pas braquer le bon Père afin qu'il continue à lui fournir les informations dont il avait besoin. Il reprochera donc explicitement aux jésuites de sacrifier les exigences de l'évangile aux désirs des hommes, et les accusera d'être « hardis contre Dieu et timides envers les hommes [31]».

 

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Cette page justement célèbre est une parfaite illustration du génie de Pascal pamphlétaire. Il a créé en la personne du bon Père un extraordinaire personnage de comédie, comme l'ont souvent souligné les commentateurs [32]. Mais Pascal n'a pas délibérément voulu créer un personnage comique et encore moins essayer, à travers lui, de ridiculiser les jésuites en suggérant que tous lui ressemblaient plus ou moins. Car ce jésuite n'est guère représentatif de son ordre ; ce jésuite est bien peu jésuitique. Les traits qui le rendent si comique ne sont, en effet, nullement ceux que l'on rencontre habituellement chez un jésuite. Ce sont ceux, en revanche, que Pascal devait lui donner pour qu'il pût remplir pleinement le rôle qu'il lui avait assigné, celui d'informer le narrateur sans rien lui cacher sur la doctrine morale des jésuites et la politique qui l'inspire. Il en a donc fait un être foncièrement naïf, ce que d'ordinaire les jésuites ne sont guère, pour qu'il tombât facilement dans tous les pièges que lui tendait son interlocuteur. Un jésuite digne de ce nom n'aurait pas si ingénument vendu la mèche. Il aurait sans cesse été sur ses gardes et il n'aurait notamment jamais avoué certaines arrière-pensées que le bon Père révèle avec une parfaite candeur.
Si « le bon père débite des horreurs », c'est en toute innocence comme le souligne Albert Bayet [33]. Il se félicite, il se réjouit que les casuistes aient trouvé le moyen de justifier l'homicide en mille rencontres, mais lui-même n'a bien sûr jamais tué personne, n'en a jamais eu la moindre envie et ne ferait certainement pas de mal à une mouche. Foncièrement modeste, dénué de tout ambition personnelle, le bon Père est, en revanche, extrêmement fier de son ordre et convaincu que celui-ci devrait gouverner l'église et, par elle, le monde entier [34]. C'est un bon petit soldat qui a une admiration sans borne pour ses supérieurs et une confiance absolue en eux. Aussi ne voit-il aucune raison de cacher leurs ambitions non plus que les moyens qu'ils mettent en œuvre pour les atteindre. Il reconnaît donc volontiers que les jésuites cherchent d'abord à gagner la confiance les grands et que, pour ce faire, ils sont prêts à toutes les concessions, à la seule condition que ceux-ci consentent à sauver les apparences, c'est-à-dire qu'ils continuent à faire semblant de respecter la religion. C'est là d'ailleurs une tendance naturelle à l'église, comme le dit justement François-George Maugarlone : « L'église peut se contenter de la croyance en l'église. Qu'importe la foi pourvu que le culte demeure [35]».
C'est à cette politique que répond, selon Pascal, la morale relâchée des jésuites dont la direction d'intention constitue une pièce maîtresse. Elle repose sur une idée juste, à savoir que c'est l'intention seule qui détermine la valeur morale d'un acte. Or la même action peut répondre à des intentions très diverses et donc moralement très différentes. Ce que l'un fait avec la meilleure intention du monde, un autre peut le faire avec une intention plus contestable, voire tout à fait condamnable. Le plus souvent, il y a une étroite corrélation entre l'intention et l'action, une action mauvaise répondant à une intention mauvaise et une action bonne à une intention bonne. Mais il peut arriver qu'une action mauvaise soit inspirée par une intention bonne et inversement qu'une intention mauvaise produise une action bonne. Dans ce cas, c'est l'auteur de l'action mauvaise qui est moralement condamnable et non celui de l'action mauvaise.
C'est sur ces distorsions que jouent les casuistes. Puisqu'on on peut commettre une action mauvaise avec une intention bonne et par conséquent sans être le moins du monde moralement blâmable, mais en étant, au contraire, digne de louange, ils vont exploiter ce « créneau » et faire en sorte de rendre ordinaire ce qui n'est qu'exceptionnel. Ayant totalement renoncé à changer les conduites, à dissuader ceux qu'ils dirigent de faire ce qu'ils veulent faire, comme à les inciter à faire ce qu'ils ne veulent pas faire, ils vont s'employer à dissocier les actions et les intentions, à traiter les secondes sans toucher aux premières. Mais en réalité, ils ne changent pas plus les intentions que les actions. Ils se contentent de masquer les intentions réelles qui motivent les actions, en essayant de faire en sorte qu'on les oublie pour se persuader que l'on est mû par d'autres intentions, moralement louables, mais parfaitement irréelles [36].


 

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NOTES :

[1] Pascal, Œuvres complètes , édition de Louis Lafuma,, collection « l'Intégrale », éditions du Seuil, 1963, pp. 397-398.

[2] Pascal, Les Provinciales, édition de Louis Cognet, classiques Garnier, 1965, p. XLVII.

[3] « Voici ce que je vous ai promis : voici les premiers traits de la morale des bons Pères Jésuites », dit Louis de Montalte à son correspondant au début de la cinquième Provinciale (op. cit., p. 387).

[4] P. 397.

[5] Ibidem.

[6] Lorsqu'il dit que l'entreprise l' « étonne », il veut évidemment dire qu'elle le révolte.

[7] P. 390.

[8] « Probable » a bien sûr le sens étymologique c'est à dire « approuvable, ».Une opinion « probable » est une opinion que l'on peut adopter, une opinion sur laquelle on peut régler sa conduite.

[9] Ibidem.

[10] Ibidem.

[11] Ibidem.

[12] P. 389. Et il pourrait même dire qu'ils ont même pensé à ce à quoi jamais personne n'avait encore pensé, puisqu'ils vont jusqu'à justifier des actions que personne n'avait encore jamais songé à commettre et des comportements que personne n'avait encore jamais envisagé d'adopter. C'est le cas notamment du Père Filliutius dont le bon Père cite avec admiration « ce trait » qui mérite, bien, en effet d'être cité : « Celui qui s'est fatigué à quelque chose, comme à poursuivre une fille est-il obligé de jeûner ? Nullement. Mais s'il s'est fatigué exprès pour être par là dispensé du jeûne, y serait-il tenu ? Encore qu'il ait eu ce dessein formé, il n'y sera point obligé » (ibidem).

[13] P. 391.

[14] PP. 395-396.

[15] P. 396.

[16] P. 394.

[17] Le Malade imaginaire, acte III, scène 10.

[18] . Notamment dans ce passage de la sixième Provinciale : « Mon révérend Père, lui dis-je, que l'église est heureuse de vous avoir pour défenseur ! Que ces probabilités sont utiles ! Je ne savais pourquoi vous aviez pris tant de soins d'établir qu'un seul docteur, s'il est grave, peut rendre une opinion probable ; que le contraire peut l'être aussi ; et qu'alors on peut choisir du pour et du contre celui qui agrée le plus, encore qu'on ne le croie pas véritable et avec tant de sûreté de conscience qu'un confesseur qui refuserait de donner l'absolution sur la foi de ces casuistes serait en état de damnation. D'où je comprends qu'un seul casuiste peut à son gré faire de nouvelles règles de morale, et disposer, selon sa fantaisie, de tout ce qui regarde la conduite de l'église. - Il me faut, me dit le Père, apporter quelque tempérament à ce que vous dites » (p. 393).

[19] François George signale que, dans L'Ecclésiaste, Renan « parle d'un saint de Mayence qui, en allant au bûcher, inventait à sa charge les crimes les plus abominables afin de justifier Dieu » (Pour un ultime hommage au camarade Staline, Julliard, 1979, p. 119). En admettant que le fait soit bien réel, c'est en tout cas le seul exemple que je connaisse.

[20] P. 387.

[21] P. 388.

[22] Vers 1487-1492.

[23] Vers 1037-1048.

[24] P. 398.

[25] Ibidem.

[26] Ibidem.

[27] Mat. 5, 39 ; voir aussi Luc, 6,29.

[28] P. 391. Un peu plus loin Pascal s'amuse à opposer les noms, familiers aux oreilles chrétiennes, de quelques Pères de l'église que Louis de Montalte rappelle à son interlocuteur et la kyrielle des noms à coucher dehors des nouveaux casuistes énumérés par le bon Père : « C'est-à-dire, mon Père, qu'à votre arrivée on a vu disparaître saint Augustin, saint Chrysostome, saint Ambroise, saint Hiérôme et les autres, pour ce qui est de la morale. Mais au moins que je sache les noms de ceux qui leur ont succédé ; qui sont-ils ces nouveaux auteurs ? - Ce sont des gens bien habiles et bien célèbres, me dit-il. C'est Villalobos, Conink, Llamas, Achokier, Dealkozer, Dellacruz, Vera-Cruz, Ugolin, Tambourin, Fernandez, Martinez, Suarez, Henriquez, Vasquez, Lopez, Gomez, Sanchez, de Vechis, de Grassis, de Grassalis, de Pitigianis, de Graphæis, Squilanti, Bizozeri, Barcola, de Bobadilla, Simancha, Perez de Lara, Aldretta, Lorca, de Scarcia, Quaranta, Scophra, Pedrezza, Cabrezza, Bishe, Dias, de Clavasio, Villagut, Adam a Manden, Iribarne Binsfeld, Volfangi a Vorberg, Vosthery, Strevesdorf – O mon Père ! lui dis-je tout effrayé, tous ces gens-là étaient-ils chrétiens ? – Comment chrétiens ! me répondit-il. Ne vous disais-je pas que ce sont les seuls par lesquels nous gouvernons toute la chrétienté ? » (ibidem).

[29] P. 395.

[30] P. 419.

[31] P. 413.

[32] Citons seulement Jean Steinmann : « Casuiste gourmand, il aime son métier comme un art, comme une vocation, et pousse la passion du cas de conscience jusqu'à la folie de “l'amateur de prunes”. Il collectionne les décisions baroques […] Ce bon jésuite atteint de myopie morale, est déjà ridicule par lui-même comme tous les excentriques. Il a perdu le contact avec la vie, il a rompu avec le bon sens. Sa manie l'entraîne à proférer à son insu d'énormes balourdises. Aussi, à l'instar des pères de famille avares et radoteurs de Molière, est-il tout prêt à se faire berner […] Ce bon jésuite qui ne devine pas que Pascal le gruge, qui continue de suivre sa marotte, est vraiment le type même d'un personnage comique tout en or ». (Pascal, éditions du Cerf, 1954, p.

[33] Voir Albert Bayet, Les Provinciales de Pascal, « Les grands événements littéraires », Sfelt, 1946, pp. 178-179 :« Le bon Père débite des horreurs. Il ne cesse de citer des opinions qui étonnent et qui révoltent les consciences les moins délicates. Et pourtant il a l'âme honnête. C'est en tout innocence qu'il admire les propos monstrueux de ses maîtres. Au milieu de ces ignominies il garde une conscience de brave homme, une sorte de pureté enfantine […] S'il admet pour les autres la folle indulgence des casuistes, il n'entend pas en profiter lui-même ».

[34] Comme le dit Dominique Descotes, « Les Provinciales présentent les jésuites comme un corps sujet à une sorte de libido dominandi dévote : le service de Dieu n'est au fond qu'une manière de satisfaire leur ambition collective » (L'Argumentation chez Pascal, P.U.F., 1993, p. 393).

[35] Plus sage est le vent, Grasset, 2007, p. 103.

[36] On pourrait croire que l'attitude des casuistes que Pascal dénonce avec tant de talent, a totalement disparu de nous jours. Ce n'est pas le cas comme en témoigne notamment (voir Le Monde du 4 mars 1997) un texte publié par le conseil pontifical pour la famille et destiné aux prêtres qui préconise l'indulgence à l'égard des couples qui pratiquent la contraception par des moyens non naturels (pilules préservatifs) que l'église interdit, texte dans lequel on pouvait lire ceci : « Il est préférable de laisser les pénitents dans leur bonne foi pour les cas où l'erreur est due à une ignorance subjectivement invincible, quand on prévoit que le pénitent, même s'il entend vivre sa foi, ne changerait pas de conduite, ou bien même continuerait à pécher consciemment cette fois-ci ». Pascal aurait certainement bondi en lisant ces lignes.

 

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