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....................Roland Barthes lit Sade.
.................... Vite, tirons la chasse !

 

Si, dans le Sur Racine, Roland Barthes fait souvent intervenir la sexualité d'une manière tout à fait abusive et totalement arbitraire, ce n'est en revanche pas le cas, il faut le reconnaître, lorsqu'il parle de Sade dans son livre Sade, Fourier, Loyola. Car Roland Barthes est bien entendu un grand admirateur de Sade. Comment aurait-il pu ne pas l'être puisque le sont tous ses amis, puisque le sont tous les auteurs dont il se sent proche, puisque le sont André Breton, Georges Bataille, Maurice Blanchot,  Jacques Lacan, Gilles Deleuze, Jean-Jacques Brochier, Pierre Klossowski,  Jean-Jacques Pauvert, et Phillipe Sollers ? « En France, depuis 1930, note Hannah Arendt, le marquis de Sade est devenu l'un des auteurs favoris de l'avant-garde littéraire[1]» Mais Roland Barthes ne semble pas s'intéresser à  ce qui constitue pourtant la principale spécificité de l'œuvre de Sade, le sadomasochisme. Si l'on peut s'en étonner, on ne saurait le lui reprocher. Non que je songe à condamner a priori toute forme de sadisme ou de masochisme. Je partagerais volontiers, en effet, l'avis de Fourier qui, nous dit Michel Onfray, « légitime toute sexualité, y compris sadique  ou masochiste, pourvu qu'elle soit voulue, consentie, contractuelle[2] ». Si un masochiste trouve son plaisir dans la souffrance, tant mieux pour lui : il peut très facilement se procurer du plaisir et sans faire de mal à personne. Comment même ne pas l'envier, car la vie est ainsi faite que l'on est très souvent amené à regretter amèrement de n'être pas  capable de trouver son plaisir dans la souffrance. Je serais en revanche beaucoup moins indulgent à l'égard des sadiques. Tant qu'un sadique se contente  d'exercer ses sévices  sur des victimes consentantes, voire sur des victimes qui ne demandent que ça,  on peut, sinon l'approuver, du moins fermer les yeux. Mais j'ai beaucoup de peine à croire qu'un sadique puisse s'accommoder longtemps de n'opérer que sur des victimes consentantes. Un sadique trouve son plaisir à faire souffrir autrui, mais si sa victime trouve, elle, son plaisir dans la souffrance, alors le sadique doit normalement se sentir floué. La logique du sadisme porte non seulement à ne pas se contenter de victimes consentantes, mais à rechercher au contraire les victimes les moins consentantes possible, lesquelles sont d'ailleurs beaucoup plus faciles à trouver.

Si Roland Barthes semble n'avoir jamais éprouvé de pulsions sadiques, il ne songe jamais pour autant à condamner les sévices, parfois très graves que Sade a fait subir à ses victimes qui n'étaient pas toujours consentantes. Voici en quels termes il parle de l'affaire la plus grave, celle de Rose Keller : « Le dimanche de pâques 1768, à 9 heures du matin, place des Victoires, abordant la mendiante Rose Keller (qu'il fustigera quelques heures plus tard dans sa maison d'Arcueil) le jeune Sade (il a vingt-huit ans) est vêtu d'une redingote grise, il porte une canne, un couteau de chasse — et un manchon blanc.  (Ainsi, dans un temps où la photographie d'identité n'existe pas, c'est bien paradoxalement le rapport de police, tenu de décrire le costume du suspect, qui libère le signifiant ; tel ce délicieux manchon blanc, objet mis là sans doute pour satisfaire au principe de délicatesse qui semble avoir toujours présidé à l'activité sadique du marquis — mais non forcément à celle des sadiques.)[3] ». On le voit, Roland Barthes se contente de rappeler que Sade a fustigé Rose Keller, comme s'il s'agissait d'une chose  parfaitement anodine et tout à fait normale, et sans indiquer qu'elle n'était nullement consentante.

On ne peut pas ne pas partager l'indignation qu'exprime Michel Onfray à propos de ce texte : « Ici nous ne sommes pas dans la littérature : ce manchon blanc n'est pas une métaphore de ceci, ou une métonymie de cela, il devient l'accessoire vestimentaire effectivement porté par le délinquant sexuel  le jour de son forfait. Barthes se polarise sur ce détail et renvoie tout le reste dans le néant : le marquis a-t-il oui ou non séquestré, menacé de mort, frappé Rose Keller ? Peu importe, il arborait ce jour-là un si joli manchon blanc ! A-t-il oui ou non incisé, tailladé la chair de cette veuve au chômage abusée par l'aristocrate en lui promettant un louis pour faire son ménage. Il portait ce dimanche funeste un si joli "couteau de chasse". A-t-il oui ou non frappé la pauvresse ? Il disposait d'une si belle canne[4] ».

Ce qui, chez Sade, intéresse essentiellement Roland Barthes, c'est la sodomie et la coprophilie. Il faut reconnaître que l'une va bien avec l'autre. Si l'on est sodomite, l'on a tout intérêt à être aussi coprophile. Non seulement on ne s'expose plus à voir son plaisir passablement gâché, mais il peut, au contraire, s'en trouver sensiblement accru, comme sera accru aussi le plaisir de celui qui, partageant nos goûts, nous fera ensuite une fellation. Mais, encore une fois, chacun a le droit de prendre son plaisir comme il veut ou comme il peut, si cela ne nuit à personne. S'il y a des gens qui aiment manger du caca, eh bien qu'ils le dégustent à leur guise, à la petite ou à la grosse cuiller, en tartines ou dans des sandwichs, en le sucrant ou en le salant, mais je leur conseillerais vivement, surtout s'ils sont atteints d'un cancer, de le saupoudrer avec du curcuma et un peu de poivre noir. Je conseillerais également aux personnes adeptes de la fellation, du cunnilingus, ou de l'anulingus, d'en saupoudrer généreusement les zones concernées.

Mais que l'on ne prétende pas faire de la littérature avec des scènes de sodomie ou de coprophagie ! Quand Roland  Barthes sélectionne chez Sade pour nous inviter à les savourer les épisodes scènes les plus répugnantes, non seulement je ne suis aucunement disposé à le suivre, mais je suis obligé de le considérer comme un malade. Car il faut être malade pour penser servir la cause de Sade, en citant les textes que cite Roland Barthes. Le peu que, pour ma part, j'ai lu de Sade m'a paru, non seulement à la fois ridicule et répugnant, mais aussi très ennuyeux. Mais Roland Barthes m'apprend que je n'aurais jamais dû le trouver ennuyeux. J'ai commis, en ce faisant, une  faute impardonnable : je l'ai censuré.  « Sade, écrit-il en effet, est apparemment censuré deux fois : lorsqu'on interdit d'une manière ou d'une autre la vente de ses livres ; lorsqu'on le déclare, ennuyeux, illisible[5] ». Est-ce à dire que l'on n'a jamais, selon Roland Barthes, le droit de juger un auteur ennuyeux ? C'est peu probable et, avant d'écrire sur Racine, parce qu'on le lui avait demandé de le faire, il aurait certainement volontiers admis que l'on décrétât Racine ennuyeux. Dire qu'un auteur est ennuyeux ne relève de la censure que s'il s'agit d'un auteur que Roland Barthes aime, que Roland Barthes admire. Ce qui serait un acte de censure absolument intolérable serait de juger que Philippe Sollers est ennuyeux. Et pourtant !  

Comme la plupart des livres de Roland Barthes, le Sade, Fourier, Loyola est constitué de fragments dont la succession semble aléatoire. Ce sont des notations toutes plus consternantes  les unes que les autres. Les barthésiens m'accusent volontiers  de faire preuve de mauvaise foi et de ne retenir des propos de Roland Barthes que ceux qui prêtent le plus à discussion. Aussi, pour prouver que je n'ai aucun parti pris contre leur grand homme et que je suis toujours prêt à le reconnaître, quand il lui arrive de dire des chose qui sont à la fois d'une vérité que nul ne saurait jamais songer à contester et que, semble-t-il personne pourtant n'avait dites avant lui, citerai-je tout d'abord ces quelques lignes qui, je n'en doute pas, frapperont le lecteur du même éblouissement que celui que j'ai éprouvé : « Le langage  a cette faculté de dénier, d'oublier, de dissocier le réel : écrite la merde ne sent pas ; Sade peut en inonder ses partenaires, nous n'en recevons aucune effluve, seul le signe abstrait d'un désagrément[6] ». Comment le nier ? ce très court extrait constitue   pour le lecteur une révélation bouleversante. On se demande, en effet, avec étonnement comment on avait pu ne jamais y penser jusque-là : écrite la merde ne sent pas.  Bien sûr, on peut essayer de se consoler en se disant qu'on n'avait jamais pensé non plus qu'écrite la merde sentait. Il n'en reste pas moins que l'on se sent  soudain bien petit.

J'ai été si perturbé en lisant ces lignes que je ne savais vraiment plus que penser. J'avais acquis la conviction que Roland Barthes faisait toujours fi de l'évidence, qu'il nourrissait un mépris indicible envers la Doxa, qu'il prenait toujours systématiquement le contrepied de l'expérience universelle et du sentiment général, et voilà qu'il semblait enfoncer une porte grande ouverte et dire une chose que tout le monde aurait pu dire, mais que personne n'avait encore jamais dite tant elle paraissait aller de soi. Pourquoi donc avait-il éprouvé le besoin de proférer un tel truisme ? Je me suis dit qu'il n'avait peut-être pas eu le sentiment d'énoncer une évidence. Je me suis dit qu'il avait peut-être cru, au contraire, que tout le monde avant lui avait toujours pensé qu'écrite la merde sentait. Je me suis dit qu'une fois de plus il avait voulu proclamer bien haut une vérité que personne jusque-là n'avait encore su voir.

Quoi qu'il en soit, et si incroyable que cela puisse paraître, Roland Barthes a dit là une chose que l'on ne peut absolument pas contester. Car, saisi soudain de perplexité, j'ai voulu en avoir le cœur net et j'ai pris une feuille de papier sur laquelle j'ai écrit en très gros caractères le mot « merde ». Je lui ai alors appliqué avec soin l'attention de mon odorat : je ne sentais absolument rien.  J'ai pensé  tout d'abord que je n'en avais peut-être pas mis assez et j'en ai donc consciencieusement couvert toute la page. Je ne sentais toujours rien.  Mais je ne suis pas un « nez », tant s'en faut. J'ai donc pensé que le mieux était de consulter la meilleure autorité en la matière, c'est-à-dire un chien. N'en ayant pas, je suis sorti dans la rue et j'ai présenté ma  feuille au premier chien que j'ai croisé. Malgré mon insistance, il ne s'est montré aucunement intéressé. J'en ai conclu définitivement que la merde écrite ne sentait rien du tout et j'affirme donc solennellement  que tous ceux qui prétendent que Roland Barthes dit toujours n'importe quoi sont des calomniateurs avec qui je refuse d'être confondu.

 Maintenant que j'ai prouvé ma bonne foi en relevant un  propos de Roland Barthes dont nul ne saurait contester le bien fondé, je me sens tout à fait à l'aise pour commenter les fragments qu'il a écrits sur Sade. Il faudrait pouvoir les citer tous, mais je vais devoir faire un choix. Je commencerai par « Le tapis roulant », fragment qui, à lui seul, pourrait me dispenser d'en citer d'autres : « L'Éros sadien est évidemment stérile (diatribes contre la procréation). Son modèle est cependant le travail. L'orgie est organisée, distribuée,  commandée, surveillée comme une séance d'atelier ; sa rentabilité est celle du travail à la chaîne (mais sans plus-value). "Je n'ai vu de mes jours, dit Juliette chez Francaville sodomisé 300 fois en deux heures, un service aussi lestement fait que celui-là. Ces beaux membres, ainsi préparés, arrivaient de main  en main jusque dans celle des enfants qui devaient les introduire ; ils disparaissaient dans le cul du patient ;  ils en sortaient, ils étaient remplacés ; et tout cela avec une légèreté, une promptitude dont il est impossible de se faire une idée". Ce qui est décrit ici est en fait une machine (la machine est l'emblème sublimé du travail dans la mesure où elle l'accomplit et l'exonère en même temps) ; enfants, ganymèdes, préparateurs, tout le monde forme un immense et subtil rouage,  une horlogerie fine dont la fonction est de lier la jouissance, de produire un temps continu, d'amener le plaisir au sujet sur un tapis roulant (le sujet est magnifié comme issue et finalité de toute la machinerie, et cependant dénié, réduit à un morceau de son corps). Toute combinatoire a besoin d'un opérateur de continuité ; tantôt c'est la couverture  simultanée de tous les sites du corps, tantôt, comme ici, c'est la rapidité même des obturations[7]».

Cette scène, se diront certains, ne peut être née que dans l'imagination d'un malade, d'un grand malade. Mais ce n'est pas du tout l'impression qu'elle donne à Roland Barthes. Cette page est au contraire à ses yeux l'œuvre d'un artiste d'exception, d'un sublime calculateur d'enculades qui allie à l'incroyable puissance de la conception d'ensemble, une grande subtilité (« subtil rouage »)  et beaucoup de  finesse (« horlogerie fine »).  Peu s'en faut  qu'il ne la trouve exquise,  peut-être même un peu trop exquise. Car, pour ma part, la présence des enfants  me gêne un peu. Non que je sois, on l'aura bien compris, le moins du monde choqué de les trouver là, mais parce qu'elle affadit un peu la scène, me semble-t-il, en lui conférant une touche de mièvrerie, de mignardise qui lui ôte peut-être un peu de sa force.

Mais ne boudons pas notre plaisir et sachons admirer avec Roland Barthes cette magnifique et hallucinante fête du phallus et de l'anus que nous ne sautions apprécier pleinement sans son aide. Il remarque, en effet, que le patient est « magnifié » puisqu'il est le centre de toute la scène de tout le dispositif, mais qu'en même temps il est réduit à la partie la moins noble de son individu, le cul. Il y a là un prodigieux contraste, un effet  particulièrement saisissant que, je l'avoue à ma honte, je n'aurais peut-être pas aperçu sans le commentaire de Roland Barthes.  

Un autre extrait va nous permettre de prendre de nouveau  toute la mesure de la subtilité et de la justesse des analyses barthésiennes. Le voici : « Parmi les sujets de débauche, la Femme reste prééminente (les pédérastes ne s'y trompent pas, qui répugnent ordinairement à reconnaître Sade pour un des leurs) ; c'est qu'il faut que le paradigme fonctionne ; seule la Femme donne à choisir deux sites d'intromission : en choisissant l'un contre l'autre dans le champ d'un même corps, le libertin produit et assume un sens, celui de la transgression. Le garçon, parce que son corps n'offre au libertin aucune possibilité de partager le paradigme des sites (il n'en propose qu'un), est moins interdit que la Femme, il est donc systématiquement moins intéressant[8] ».

Dans ce texte Roland Barthes s'emploie à nous expliquer  pourquoi, lorsqu'ils se livrent à la sodomie, les libertins de Sade, s'ils ne négligent certes pas les garçons, leur préfèrent généralement les femmes. Tout d'abord, comment ne pas admirer la grande curiosité intellectuelle de Roland Barthes  et son irrépressible besoin de comprendre des phénomènes auxquels tout autre que lui sans doute n'accorderait aucun intérêt ? En constatant que les libertins de Sade pratiquent plus volontiers la sodomie avec des femmes qu'avec des garçons, la très grande majorité des lecteurs n'éprouveraient probablement nul besoin de chercher à expliquer ce phénomène ou se diraient tout simplement que la majorité des hommes préfèrent avoir des rapports sexuels avec des femmes plutôt qu'avec des garçons et que ceux qui pratiquent la sodomie jugent généralement les formes généreuses des fondements féminins plus voluptueuses que  celles, étriquées, des fondements masculins.

Mais une explication aussi simpliste, aussi superficielle, ne saurait satisfaire Roland Barthes. Il lui faut des explications subtiles, propres à fait admirer toute l'acuité de son esprit. Selon lui, il serait plus agréable d'entrer par derrière quand on sait qu'on pourrait tout aussi bien, et même plus aisément, et  surtout sans se crotter, entrer par devant. Ce plaisir supplémentaire, que je serais pour ma part tenté d'attribuer à des dispositions masochistes, Roland Barthes pense, lui, qu'il réside dans la transgression que les libertins cultivent avec tant d'ardeur et d'obstination. Cette explication est pourtant peu convaincante puisque le goût de la transgression devrait les porter, au contraire, à privilégier les garçons. 

Claude Coste est profondément déconcerté par cet extrait : « Comment, écrit-il, le lecteur doit-il déchiffrer ce texte ? Quelle est la part de sérieux ou d'auto-parodie ? Le vocabulaire sémiologique collé à la réalité sexuelle produit un effet d'ironie — de distance — dont le ludisme ne va pas de soi ("parler[9] le paradigme des sites" devient le correspondant structuraliste du "faire catleya" proustien). Si l'arsenal linguistique détonne un peu et frise son Philinte ("Ah qu'en termes galants ces choses-là sont mises"), le propos ne manque pas de sérieux dans sa condamnation voilée de la transgression ; l'étrangeté du vocabulaire, pourtant justifié par le projet d'étudier la scène sadienne selon une perspective sémiologique n'est-elle pas un moyen pour Barthes de relativiser son outillage conceptuel et de réaffirmer ce qui lui tient à cœur : le rêve d'une délicatesse sexuelle ? et puis quand on ne partage pas la sexualité polymorphe des libertins, on se soucie fort peu de savoir si le garçon  est "systématiquement moins intéressant". Il est un lieu et un moment où l'on se moque des systèmes et où l'expérimentation structuralisante doit se faire oublier. C'est tout cela que le texte dit sans le dire, laissant le lecteur interrogateur et amusé. Tout cela — ou tout autre chose[10]».

La perplexité de Claude Coste est assez plaisante. Elle est  assurément très compréhensible, mais l'on se demande bien pourquoi ces lignes le troublent tellement alors que tant d'autres, tout aussi saugrenues, ne lui posent apparemment aucun problème. Quand on est un admirateur de Barthes et qu'en conséquence on le lit en refusant par principe d'admettre que ce qu'on lit a été écrit par un parfait imbécile, on devrait continuellement ne plus savoir que penser et se demander sans cesse s'il veut vraiment dire ce qu'il semble dire.  Claude Coste se demande comment il faut « déchiffrer » ce texte. Mais il n'y a rien à déchiffrer : ce texte dit bien ce qu'il semble dire. Claude Coste se demande « quelle est la part de sérieux ou d'auto-parodie ». Mais ce texte est tout à fait sérieux et nullement auto-parodique. Claude Coste croit pourvoir remarquer que «  le vocabulaire sémiologique collé à la réalité sexuelle produit un effet d'ironie — de distance — dont le ludisme ne va pas de soi ». Mais la cuistrerie du vocabulaire sémiologique employé  à propos d'enculades ne produit aucun effet d'ironie, mais seulement un effet on ne peut plus grotesque. En revanche,  Claude Coste a raison de dire que « le ludisme » de ce texte « ne va pas de soi ». Il va si peu de soi que ce texte n'est aucunement ludique : il est ridicule, profondément, prodigieusement  ridicule. 

Claude Coste ne semble d'ailleurs pas loin de le penser. Il note, en effet, que « l'arsenal linguistique détonne un peu et frise son Philinte ("Ah qu'en termes galants ces choses-là sont mises")[11]». C'est le moins que l'on puisse dire : parler du « paradigme des sites » à propos de vagins et d'anus est particulièrement grotesque. Dans son désarroi, Claude Coste en vient à se demander si ce texte ne constitue pas une « condamnation voilée de la transgression ». Mais Roland Barthes n'aurait certainement pas du tout apprécié d'être soupçonné  de vouloir condamner la transgression,  ne fût-ce que d'une manière voilée. C'est le « petit bourgeois », espèce pour laquelle Roland Barthes nourrit un mépris indicible, qui condamne la transgression. Claude Coste suggère ensuite que « l'étrangeté du vocabulaire » utilisé par Roland Barthes serait pour lui « un moyen […] de réaffirmer ce qui lui tient à cœur : le rêve d'une délicatesse sexuelle ». On n'en revient pas. Quand on  lit les extraits de Sade que Roland Barthes a choisi de citer et les commentaires que ces textes lui inspirent, on n'a assurément pas le sentiment qu'en matière de sexualité il privilégie avant tout la délicatesse. Devant tant de bites en quête de culs, on meurt d'envie de dire à Claude Coste,  mais, que l'on se rassure ! je me garderai de le faire : « Délicatesse ? mon cul ! »

Claude Coste reconnaît que la démarche structuraliste   semble peu appropriée quand il  s'agit d'histoires de cul : « Il est un lieu et un moment où l'on se moque des systèmes et où l'expérimentation structuralisante doit se faire oublier. C'est tout cela que le texte dit sans le dire ». Je serais, quant à moi, porté à penser qu'il n'y a aucun lieu ni aucun moment où l'expérimentation structuralisante ne doive se faire oublier. Mais je reconnais volontiers qu'elle est en l'occurrence plus incongrue et ridicule que jamais. Mais, contrairement à ce que suggère Claude Coste,  Roland Barthes n'en est nullement conscient. Il a bien plutôt l'impression qu'elle est d'autant plus intéressante qu'elle peut paraître plus déplacée.

En disant que « c'est tout cela que le texte dit sans le dire ». Claude Coste prétend faire dire à Roland Barthes exactement le contraire de ce qu'il veut dire. Mais  il n'est pas sûr de lui (« Tout cela — ou tout autre chose » ! Dans ces conditions il aurait beaucoup mieux faire de ne pas citer ce texte  et se garder de le commenter. Il ne semble pourtant pas le regretter et considérer que ce texte, s'il reste un peu énigmatique  n'en est que plus intéressant. Il laisse, nous di-il, le lecteur « interrogateur et amusé ». Voilà qui est étrange : on peut  difficilement être à la fois « interrogateur et amusé ». Comme peut-on être amusé par un texte si l'on en est toujours à se demander ce qu'il peut bien vouloir dire ? Pour qu'il puisse nous amuser, il faut, semble-t-il, l'avoir compris ou du moins penser qu'on l'a compris. Mais, qui sait ? il arrive peut-être à Claude Coste de déclarer en refermant un livre : « Il est bien dommage que je n'y comprenne rien, car c'est vraiment très drôle ». 

On reste dans les histoires d'enculades (l'on n'en sort que rarement) avec le fragment « Figures de rhétorique ». Roland Barthes s'y plaît à établir des équivalences entre les différentes figures de style et  les différentes pratiques érotiques sadiennes : « La pratique libidineuse est chez Sade un véritable texte — en sorte qu'il faut parler à son sujet de pornographie, ce qui veut dire : non pas le discours que l'on tient sur les conduites amoureuses, mais ce tissu de figures érotiques, découpées et combinées comme les figures rhétoriques du discours écrit. On trouve donc dans les scènes d'amour, des configurations de personnages, des suites d'actions formellement analogues aux "ornements" repérés et nommés par la rhétorique classique. Au premier rang, la métaphore, qui substitue un sujet à un autre selon le même paradigme, celui de la vexation. Ensuite, par exemple : l'asyndète, succession abrupte de débauches ("Je parricidais, j'incestais, j'assassinais, je prostituais, je sodomisais", dit Saint-Fond en bousculant les unités du crime comme César celles de la conquête : Veni, vidi, vici) ; l'anacoluthe, rupture de construction par laquelle le styliste  défie la grammaire (Le nez de Cléopâtre, s'il eût été plus court…) et le libertin celle des conjonctions érotiques ("Rien ne m'amuse que de commencer dans un cul l'opération que je veux de terminer dans un autre ")[12]».

On se demande bien  tout d'abord quel peut être l'intérêt de mettre en parallèle des figures de rhétorique et des postures érotiques. Cela ne rime à rien. Cela n'apporte rien. C'est un exercice totalement gratuit et je serais porté  à croire que  Roland Barthes a écrit ce fragment à seule fin de se donner un prétexte pour pouvoir citer cette précieuse confidence de Sade ou de l'un des libertins qu'il met en scène : « Rien ne m'amuse comme de commencer dans un cul l'opération que je veux terminer dans un autre ». On peut s'étonner ensuite que Roland Barthes n'ait pas songé en priorité à rapprocher le chiasme de la position dite du 69.  Faute de nous apprendre quoi que ce soit sur le chiasme ou sur la position dite du 69 qui ne pose aucun problème d'interprétation, il aurait pu du moins nous faire un peu rire. Mais il est toujours sérieux comme un pape.  

Toujours est-il que cet étrange exercice, qu'il croit, bien sûr, très excitant,  n'a strictement aucun sens. Pourquoi d'ailleurs ne mettre en parallèle les figues de rhétorique qu'avec les pratiques érotiques ?  Pourquoi ne pas le faire aussi avec toutes sortes d'autres activités ? Beaucoup de gens pratiquent  régulièrement l'anacoluthe sans  qu'eux-mêmes ni personne ne semblent s'en rendre compte. Aucun commentateur sportif, à ma connaissance, n'a jamais fait remarquer que le skieur qui faisait du slalom enchaînait les anacoluthes. Tout le monde reconnaît l'immense génie de Léonard de Vinci, mais personne ne semble jamais s'être aperçu qu'il était aussi un très grand maître de l'anacoluthe puisqu'il passait continuellement d'une activité à une autre très différente, laissant tomber ses pinceaux pour prendre un compas ou un scalpel. Mais la figure de style que les hommes pratiquent le plus, c'est incontestablement l'anaphore, puisque beaucoup d'activités sont très répétitives. On ne peut enfoncer un clou sans recourir à l'anaphore. Les ouvriers qui travaillent à la chaîne sont évidemment de grands spécialistes de l'anaphore. Mais la pratique de loin la plus répandue, la plus fréquente de l'anaphore  est sans doute la marche. Il faut le reconnaître : Roland Barthes a le mérite de nous faire penser à des choses auxquelles sans lui nous n'aurions jamais pensé. C'est un merveilleux éveilleur.

C'est aussi, bien sûr ; un grand découvreur de phallus. Il découvre même des phallus que Sade, qui n'avait pas lu Freud, n'avait vraisemblablement pas su voir, notamment ceux qui ornaient la tête du lieutenant de police Sartine, comme nous l'apprend Roland Barthes : « L'un des principaux persécuteurs de Sade, le lieutenant de police Sartine, souffrait d'une affection psycho-pathologique, qui dans une société juste (égalisant les coups) l'eût fait enfermer, au même titre que sa victime ; c'était un fétichiste de la perruque : "sa bibliothèque enfermait toutes sortes de perruques, et de toutes les dimensions ; il les endossait suivant l'occurrence" ; il y avait entre autres la perruque à bonnes fortunes (à cinq petites boucles flottantes) et la perruque à interroger les criminels, sorte de coiffure à serpents, qu'on appelait l'inexorable (Lély, II, 90). Quand on connaît la valeur phallique de la tresse, on imagine combien Sade dut avoir envie de couper les postiches du flic abhorré[13]».

J'avoue, sans en éprouver la moindre honte, que je ne connaissais pas la valeur phallique de la tresse. Mais ce qui est  choquant dans ces lignes, ce n'est pas que Roland Barthes  prétende repérer des phallus sur la perruque de Sartine et qu'il imagine Sade brûlant d'envie de les couper : c'est seulement ridicule. On peut d'ailleurs s'étonner à ce propos qu'il n'ait pas su, dans le Sur Racine, repérer les phallus sifflants, les phallus sibilants qui s'agitent furieusement sur la tête des furies qui  terrifient Oreste qui, dans sa folie, les prend pour des serpents[14].. La myopie phallique dont fait preuve ici Roland Barthes est d'autant plus surprenante que, pour parler comme lui, on sait depuis Freud, que le serpent est par excellence un symbole phallique. Ce qui, en revanche, est franchement choquant, c'est qu'il ose affirmer que Sartine aurait autant que Sade mérité d'être jeté en prison. Sartine avait peut-être un petit grain comme beaucoup de collectionneurs, et comme toute le monde sans doute à des degrés divers. Mais collectionner les perruques est un passetemps sans doute assez ridicule, mais nullement criminel. Ce n'est évidemment pas un délit et la justice n'a pas à s'en mêler. Sade, lui, a commis de nombreux actes  incontestablement délictueux, véritablement criminels qui relevaient pleinement de la justice pénale. Il s'est rendu, nous rappelle Michel Onfray  « coupable de séquestrations, de viols en réunions, de menaces de mort de traitements inhumains et dégradants, de tortures, de tentatives d'empoisonnement[15]». Comment ne pas se féliciter que Roland Barthes n'ait jamais eu de responsabilités judicaires ? Il aurait fait jeter en prison quantité d'individus         parfaitement innocents et totalement inoffensifs et il aurait laissé en liberté ou fait relâcher de dangereux criminels.

 Voyant des phallus partout, Roland Barthes, comment s'en étonner ? fait aussi d'intéressantes découvertes de sperme dont voici un échantillon. Il relève qu'à un certain moment on avait interdit à Sade « tout usage de crayon, d'encre de plume et de papier », ce qui lui inspire le commentaire suivant : « Ce qui est censuré, c'est la main, le muscle, le sang, le doigt qui pointe le mot au-dessus de la plume ; la castration est circonscrite, le sperme scriptural ne peut plus couler ; la détention devient rétention ; sans promenade et sans plume, Sade s'engorge, devient eunuque[16]».

On appréciera, bien sûr, cette  précieuse trouvaille de style que constitue le« sperme scriptural ». Elle est bien propre à faire baver d'aise  tous les jobarthiens,  ou plus exactement à les faire éjaculer, la bave, on l'aura compris,  étant, comme l'encre, une variété de sperme. On ne s'étonnera pas  que la privation  de la possibilité d'écrire imposée à Sade soit assimilée à une  « castration ».  Roland Barthes, comme Freud,  voit  la castration partout. Mais ce qui est, en revanche, c'est l'effet  très étrange que produit cette opération sur Sade. Je croyais naïvement que la castration entraînait la totale surpression de la production de sperme. Or apparemment ce n'est  pas le cas ici. Castré, Sade continue à produire de sperme, mais celui-ci ne peut plus s'écouler. Il va donc gonfler, gonfler, jusqu'à ce qu'il devienne eunuque. Comprenne qui pourra ! J'aurais cru que Sade était devenu eunuque aussitôt qu'il avait été castré. Mais j'ai compris grâce à Roland Barthes que j'avais tout faux au sujet des eunuques. J'étais persuadé que, l'ablation des testicules rendant impossible la spermatogénèse dans laquelle ils jouent un rôle essentiel, la castration rendait aussitôt impossible la production de la moindre gouttelette de sperme. Mais, si je comprends bien Roland Barthes, la castration n'empêche pas la production de sperme (peut-être même la favorise-t-elle), elle en empêche seulement l'émission. Il se produit alors, comme cela arrive avec l'urine, une « rétention » de sperme. L'individu ainsi traité « s'engorge », nous dit Roland Barthes, et c'est ainsi qu'il « devient eunuque ». Voilà un phénomène bien étrange et dont la réalité, n'en déplaise aux barhésiens, demanderait sans doute à être vérifiée. En attendant, quad je croiserai dorénavant un homme exceptionnellement gros, je me garderai bien de conclure immédiatement  qu'il est obèse. Je me demanderai s'il ne s'agit pas d'un eunuque, et si ce que j'étais tenté de prendre pour une montagne de graisse  n'était pas plutôt une montagne de sperme. 

 Je n'ai pas pu lire, tant ils sont nombreux  tous les livres et tous les articles écrits par les barthésiens à la gloire de leur idole J'en ai pourtant lu un assez grand nombre, et j'ai constaté que certains textes de Roland Barthes n'y étaient jamais cités. C'est le cas du fragment intitulé « La frappe » que voici : « Le langage de la débauche est souvent frappé. C'est un langage césarien, cornélien : "Mon ami, dis-je au jeune homme, vous voyez ce que j'ai fait pour vous ; il est temps de m'en récompenser — Qu'exigez-vous ? — Votre cul. — Mon cul ? — Vous ne posséderez Euphrémie que je n'aie obtenu ma demande."  On croit entendre le vieil Horace : "Que vouliez-vous qu'il fît contre trois ? — Qu'il mourût."  Ainsi, à travers Sade et grâce à lui apparaît la Rhétorique : une machine de désir : il existe des fantasmes de langage ; la concision, le resserrement, la détonation, la chute, en un mot la frappe est l'un de ces fantasmes (mot qui va pour la médaille, la fausse monnaie, le Champagne et le jeune voyou) : c'est le coup déflagratoire de l'inscription, l'orgasme qui termine la phrase au sommet de son plaisir[17]».

On comprend aisément pourquoi aucun barthésien n'a semble-t-il, jugé bon de citer ce texte. Malgré l'admiration sans bornes qu'ils lui portent, même les moins futé d'entre eux ont dû sentir confusément que leur idole avait  sans doute alors perdu la boule. Il faut le reconnaître, Roland Barthes est irremplaçable : s'il n'avait pas existé, jamais personne n'aurait songé à mettre sur le même plan le « Votre cul » de Sade et le « Qu'il mourût ! » du vieil Horace. Nous aurions ainsi été privés de l'une des plus belles perles de la bêtise humaine.  Roland Barthes déclare que « le langage de la débauche est souvent frappé ».  Je n'en suis pas sûr du tout. J'aurais plutôt tendance à penser qu'il est totalement  dénué de tout intérêt, mais, pour Roland  Barthes, on n'en peut douter : il est « frappé ».  

Si Corneille avait su qu'un jour quelqu'un qualifierait de cornélien cet échange de répliques : « Qu'exigez-vous ? — Votre cul. », il aurait, bien sûr,  éprouvé  d'abord une grande surprise, puis une immense colère, et aurait conçu pour l'auteur de cette ahurissante assertion un incommensurable mépris.

Au demeurant, Roland Barthes semble avoir peu goûté Corneille qu'il ne cite quasi jamais. Mais il y a sans doute un vers de Corneille qui lui parlait tout particulièrement, le si malencontreux, mais, pour cette raison, si fameux vers de Polyeucte :

....................Et le désir s'accroît quand l'effet se recule[18].

Je terminerai en citant une phrase de Roland Barthes que très vraisemblablement aucun barthésien n'a non plus jugé bon de relever : « L'étron est très précisément l'excrément rendu à l'état de phallus[16]». On comprendra que je ne m'attarde pas à commenter cette phrase. Je ferai simplement remarquer observer  que, si les « très précisément » de Roland Barthes, qui sont innombrables, sont presque toujours ridicules, puisqu'ils s'appliquent généralement à un terme tout à fait incongru ou à  un propos parfaitement absurde ou  dénué de tout sens, celui-ci atteint ici le dernier degré du grotesque. Mais restons-en là. Il est temps, c'est le cas de le dire, de tirer la chasse.

 

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NOTES :

[1] Les Origines du totalitarisme, Collection Quarto, Gallimard  2002, p. 643, note 56. Et elle cite ensuite Jean Paulhan  qui écrit dans une  son Introduction à  une nouvelle édition des Infortunes de la vertu, 1946, : « Je me  demande, quand je vois tant d'écrivains , de nos jours, si consciemment appliqués  à refuser l'artifice  et le jeu littéraire au profit d'un événement indicible […] et tout occupés à rechercher le sublime dans l'infâme, le grand dans le subversif […] je me demande  si notre littérature moderne dans sa part qui nous semble la plus vivante — la plus agressive en tout cas— ne se trouve pas tout entière tournée vers le passé, et très précisément déterminée par Sade ».

[2] La passion de la méchanceté. Sur un prétendu divin marquis, Autrement, 2014  p. 180.

[3] Sade, Fourier, Loyola, Œuvres complètes, tome III, p. 854.

[4] Op. cit., pp. 131-132.

[5] Op. cit. , p. 811.

[6] Ibid., p. 820.

[7] Ibidem.

[8] Ibid., p 810.

[9] Roland Barthes  a  écrit « partager » et non « parler ».

[10]Roland Barthes moraliste, Presses universitaires du Septentrion, 1998, pp.  153-154.

[11]On peut s'étonner que Claude Coste  évoque  Philinte qui n'est nullement un précieux. On se serait plutôt attendu à ce qu'il évoque Oronte.

[12]Ibid., pp. 817-818.

[13]Ibid., pp. 858-859.

[14]Voir acte V, scène 5, vers 1638 : Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes ?

[15]Op. cit., quatrième de couverture.

[16]Op. cit., p. 861.

[17]Op. cit., pp. 822-823..

[18]Polyeucte, acte I, scène 1, vers 42.

[19]Op. cit., p. 826.

 

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