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« Entretien avec René Pommier », interrogé par Quentin Debray, professeur de psychiatrie au centre hospitalier universitaire Necker (revue Synapse, no 207, septembre 2004).

Professeur de littérature, ancien élève de l'Ecole normale supérieure, René Pommier s'est posé comme un adversaire résolu de la nouvelle critique, pourfendant avec élégance les ouvrages de Roland Barthes. Citons plusieurs de ces publications : Assez décodé ! Roblot, 978, Roland Barthes, ras le bol ! Roblot, 1987, Le « Sur Racine de Roland Barthes », SEDES, 1988. Il vient de publier un ouvrage consacré à Pascal où l'on retrouve le même dynamisme et la même exigence : O Blaise ! A quoi tu penses ? Espace de libertés, Bruxelles, 2003.

 

Quentin Debray : Dans votre dernier ouvrage, vous soulignez que le monde actuel est dominé par la croyance, ou plutôt par les croyances. Il n'y a plus de place pour le doute, le scepticisme, l'athéisme, l'incrédulité ou encore la libre pensée. Faites-vous une différence nette par rapport à la période où vous étiez étudiant et enseignant ? A quoi attribuez vous cette situation, paradoxale compte-tenu de l'essor du domaine scientifique ?

René Pommier : Non, je n'ai pas l'impression que la situation ait vraiment changé par rapport à une quarantaine d'années. La foi a beaucoup reculé, mais non la crédulité qui, au contraire, semble avoir nettement progressé. La pratique religieuse a considérablement baissé et ceux qui se disent encore chrétiens ne savent souvent plus très bien à quoi ils croient. En revanche, les sectes semblent prospérer et la croyance aux sciences occultes et surtout à l'astrologie s'est considérablement développée. En même temps, si j'en juge par mon expérience personnelle, l'expression du scepticisme et de la libre pensée semble toujours aussi difficile. J'avais eu les plus grandes peines du monde à publier, en 1976, mon premier livre intitulé, Une croix sur le Christ. Après six ans d'efforts je n'avais finalement trouvé qu'un petit éditeur qui venait de se lancer et n'avait pas de distributeur. Mais mon livre, il est vrai, n'était pas sans défauts. Les dix livres que j'ai publiés par la suite portaient sur des problèmes de critique littéraire et n'attaquaient plus la religion, si ce n'est de manière tout à fait incidente. Quand j'ai pris ma retraite, j'ai voulu de nouveau pourfendre la religion et j'ai d'abord pris pour cible les Pensées de Pascal sur lesquelles j'avais souvent fait cours. Ayant acquis une certaine notoriété, du moins dans le monde universitaire, et mon livre étant beaucoup plus achevé que le premier, je pensais que les choses seraient cette fois un peu plus faciles. Il n'en a rien été, bien au contraire : avant d'être finalement publié à Bruxelles par le Comité d'Action laïque, mon livre a été refusé en France par plus de cinquante éditeurs. Dans son livre, Le Christianisme en accusation, René Rémond regrette ou affecte de regretter que le débat ne porte plus jamais sur l'essentiel : l'on n'attaquerait plus les fondements mêmes de la foi chrétienne, mais seulement les positions de l'Eglise sur des problèmes de société, comme la contraception, l'avortement, ou le célibat des prêtres. C'est en partie vrai, mais il est vrai aussi que quand on veut s'attaquer aux fondements mêmes de la foi chrétienne, si personne ou presque ne s'indigne plus, personne non plus ou presque ne vous donne la parole. Mais, à vrai dire, cela peut s'expliquer et paradoxalement la principale explication en est sans doute le recul même de la foi : beaucoup de gens, et sans doute d'éditeurs, pensent qu'il est devenu inutile d'attaquer le christianisme puisqu'il est maintenant largement inoffensif et que, de toute façon, cela n'intéresse presque plus personne. Ce qui me semble très difficile à expliquer, en revanche, c'est la persistance et même la progression de croyances telles que l'astrologie. L'absurdité des croyances astrologiques est encore plus évidente, s'il se peut, que celle des croyances chrétiennes. Il est tout à fait impossible d'entrevoir un quelconque rapport de causalité, fût-il infinitésimal, entre la position dans le ciel, au moment de la naissance d'un individu, d'astres qui sont à des milliards d'années-lumière, et sa destinée future. Non seulement aucun astrologue n'a jamais donné le plus petit début d'explication à un phénomène aussi invraisemblable, mais aucun d'eux n'a jamais essayé un instant de commencer à le faire. Or, si l'on comprend assez facilement pourquoi les gens peuvent s'accrocher aux croyances religieuses (ils ont besoin de croire que la vie a un sens et surtout de croire qu'elle continue après la mort et qu'ils retrouveront les êtres qu'ils ont aimés), on voit mal, en revanche, pourquoi ils se laissent séduire par l'astrologie en dépit de son infinie stupidité.

Quentin Debray : Les démonstrations utilisées par Pascal, que vous réfutez avec brio, entremêlent sans cesse les domaines affectifs et intellectuels ? N'est ce pas une question d'époque ? Serions-nous plus rigoureux aujourd'hui ? L'apologétique de Pascal pourrait-elle être reprise de nos jours ?

René Pommier : Il est vrai que Pascal fait à la fois appel à la raison (il prétend bien démontrer avec des arguments nombreux et, selon lui!, irréfutables la vérité de la doctrine chrétienne et pense avoir « réponse à toutes les objections ») et à l'affectivité, principalement dans la première partie des Pensées où il décrit avec beaucoup d'éloquence ce qu'il appelle « le malheur naturel de notre condition faible, mortelle et si misérable que rien ne nous peut consoler lorsque nous y pensons de près ». Il est vrai aussi qu'une telle apologétique pourrait difficilement être reprise de nos jours. Jean Delumeau, à qui j'avais envoyé mon livre, m'écrit dans sa réponse que « les Pensées de Pascal, si séduisantes à beaucoup d'égards, ne peuvent plus emporter la conviction de nos contemporains, même croyants ». Mais je ne pense pas que cela explique ceci. Si l'apologétique pascalienne ne pourrait plus être reprise de nos jours, c'est surtout pour deux raisons fondamentales. La première est que la théologie de Pascal est essentiellement fondée, pour ne pas dire qu'elle est tout entière fondée sur l'idée du péché originel. Or les chrétiens d'aujourd'hui, à l'exception bien sûr des intégristes, rejettent de plus en plus le péché originel. Mais ils ne voient pas, ou ne veulent pas voir qu'en ce faisant, ils ont en fait rejeté la foi chrétienne pour une nouvelle religion qui ressemble de plus en plus à celle du plus célèbre adversaire de Pascal, Voltaire. La seconde tient au caractère totalement dépassé des preuves historiques grâce auxquelles Pascal prétend établir d'une manière indiscutable la vérité de la foi chrétienne. Ces preuves reposent, en effet, exclusivement sur la Bible dont Pascal fait une lecture à la fois littérale, en accordant une confiance absolue à des récits évidemment légendaires, et imprudemment allégorique, en prétendant y trouver sans cesse l'annonce de la venue du Christ et la préfiguration des dogmes chrétiens.
Ce qui fait l'originalité et le principal intérêt de l'apologétique pascalienne, c'est qu'elle prend son point de départ dans la peinture de l'homme. Pour nous convaincre d'embrasser la foi chrétienne, Pascal veut d'abord nous faire prendre conscience du mystère et de la misère de notre condition. Malheureusement il réussit si bien à nous en convaincre, et notamment à nous persuader de notre impuissance à atteindre la vérité, qu'il sape lui-même par avance la solution qu'il s'apprête à nous proposer, en nous faisant pressentir qu'elle ne saurait résoudre « l'énigme » de notre condition. Et, de fait, ce que Pascal appelle la « disproportion de l'homme » n'éclate sans doute nulle part mieux que dans le colossal décalage qu'il y a entre l'immensité du problème soulevé et le caractère dérisoire d'une solution aussi puérile qu'absurde, Pascal ne trouvant de réponse à « l'injustice » de notre condition que dans le péché originel dont il reconnaît pourtant que rien ne heurte plus notre raison et notre sens de la justice. Certes il essaie de lever la contradiction en suggérant que notre justice n'est qu'une misérable justice et que, si nous connaissions la véritable justice, celle de Dieu, le péché originel cesserait de nous paraître injuste. Mais, si l'injustice du péché originel n'est qu'apparente, pourquoi n'en serait-il pas de même de celle de notre condition et pourquoi alors faire appel au péché originel pour l'expliquer ? Les preuves historiques que Pascal prétend ensuite apporter à l'appui de la solution chrétienne ne font que souligner encore ce décalage d'une manière véritablement caricaturale puisque le même Pascal, qui a décrit avec une éloquence angoissée l'homme perdu dans l'espace et dans le temps, nous invite ensuite à chercher l'explication de toutes choses dans un infime recoin de l'univers, la Palestine, et prétend que le monde a été créé il y a seulement six mille ans et que nous avons quasiment des renseignements de première main sur cet événement, grâce à l'extraordinaire longévité des patriarches qui a fait que l'auteur de la Genèse, Moïse, a connu des hommes qui ont connu Jacob, lequel a connu Sem, qui a connu Lamech, qui a connu Adam. Ce que Pascal achève ainsi de faire ressortir, c'est le caractère historique et humain de la religion qu'il prétend éternelle et divine.
Au total, si la lecture des Pensées est assurément de nature à convaincre de la misère de l'homme ceux qui n'en seraient pas déjà convaincus, c'est peut-être la misère de l'apologiste qui nous en convainc le mieux. Car c'est lui, bien plutôt que l'incrédule, qui refuse de regarder notre condition vraiment en face, préférant se raccrocher à des sornettes anachroniques et se consoler avec des fariboles infantiles.

Quentin Debray : A travers plusieurs ouvrages à la fois drôles et fort intelligents vous avez pourfendu la nouvelle critique. Comment comprendre l'essor aussi fabuleux de telles absurdités de la part de ces auteurs ? Réaction contre la critique officielle, à la fois conventionnelle et ennuyeuse, irruption désordonnée de la psychanalyse dans le champ littéraire, pauvreté des commentaires classiques ? Ou encore perte totale de tout repère logique dans une époque infatuée de gratuité ?

René Pommier : C'est une question que je me pose depuis près de quarante ans et à laquelle je ne puis encore apporter que des éléments de réponse. Certes l'essor de la nouvelle critique n'a pu qu'être favorisé par les faiblesses et les déficiences de la critique officielle. Si j'ai très vivement combattu la nouvelle critique, j'ai toujours été très conscient des insuffisances de la critique traditionnelle. Le principal défaut de celle-ci était, et reste toujours d'esquiver l'étude précise des textes au profit notamment de recherches biographiques et historiques qui n'apportent généralement aucune lumière nouvelle sur les œuvres. La critique universitaire est trop souvent le fait d'éminents spécialistes qui savent tout sur les auteurs dont ils parlent, mais n'ont, en réalité, rien à en dire. Ils peuvent écrire des centaines de pages, voire deux ou trois mille sur le même écrivain, sans jamais en éclairer une seule ligne ou un seul vers. Bien plus, on s'aperçoit à l'occasion (en consultant par exemple les notes de certaines éditions savantes de Corneille, de Molière ou de Racine) qu'après avoir passé des années à étudier une œuvre, non seulement ils n'ont en pas une meilleure intelligence qu'un lecteur qui l'aborde pour la première fois, mais ils ne comprennent pas toujours ce que celui-ci comprend sans peine.
L'essor de la nouvelle critique a certainement été favorisé aussi par la vogue de la psychanalyse. Il l'a été directement, puisqu'un certain nombre de critiques, Charles Mauron en tête, se sont ouvertement réclamés de la méthode psychanalytique, et indirectement dans la mesure où la psychanalyse a contribué à habituer les esprits aux interprétations symboliques les plus aventureuses, voire les plus rocambolesques. D'ailleurs la psychanalyse n'a pas tardé à appliquer ses méthodes non plus seulement aux confessions et aux rêves des patients, mais aussi aux œuvres littéraires elles-mêmes, avec notamment l'étude de Freud sur Le délire et les rêves dans la Gradiva de W. Jensen, qui relève pleinement de l'esprit et des « méthodes » de la nouvelle critique. Mais, à vrai dire, on pourrait en dire autant de bien d'autres livres beaucoup plus anciens, voire très anciens, Ainsi la lecture paranoïaque que Rousseau nous propose de Molière dans la Lettre à d'Alembert, fondée sur des interprétations totalement arbitraires, des citations isolées de leur contexte et l'omission de tous les passages qui contredisent sa thèse, présente tous les caractères des relectures modernes. Qui plus est, elle annonce de manière très précise la relecture que Charles Mauron propose de Molière dans Des métaphores obsédantes au mythe personnel, puisque, pour Mauron comme pour Rousseau, le théâtre de Molière dans lequel les braves gens sont les victimes de personnages sans scrupules, nous fait assister au triomphe du mensonge et de la ruse, et applaudir à la victoire du vice sur la vertu.
Tout compte fait, la nouvelle critique n'est qu'une forme particulièrement aiguê d'une vieille, d'une très vieille maladie de la critique, d'une maladie qui a toujours sévi et qui sévira toujours, et que l'on peut donc considérer comme une maladie chronique. De tous temps, les hommes ont cherché dans les textes ce que leurs auteurs n'avaient jamais songé à y mettre. De tous temps ils se sont ingéniés à lire, derrière ce que les auteurs avaient dit, ce qu'ils auraient voulu qu'ils dissent. Je rappellerai seulement « cette extraordinaire farce philologique », pour reprendre l'expression de Nietzsche, à laquelle se sont livrés les chrétiens en s'ingéniant à retrouver dans toutes les pages de l'Ancien Testament les « vérités » de leur foi. A la grande époque de la nouvelle critique, les « vérités » à la mode chez les intellectuels étaient freudiennes et, plus encore, marxistes, et ce sont elles qu'ils ont cherché à retrouver dans les textes. Certains, qui n'ont pas de système de pensée bien arrêté (c'est le cas de Roland Barthes) veulent avant tout ébahir les jobards en prétendant lire dans les textes et de préférence dans les textes les plus classiques, les plus commentés, ce que personne n'avait su y lire avant eux, voire le contraire de ce qu'on généralement cru y lire jusqu'alors. Malebranche écrit que certains hommes « ne disent que des sottises parce qu'ils ne veulent dire que des paradoxes ». C'est éminemment le cas de Roland Barthes et c'est, plus généralement bien qu'à des degrés divers, le cas de tous les tenants de la nouvelle critique. Cela dit, il est vrai que nous vivons « dans une époque infatuée de gratuité » qui a perdu tout repère logique et répudié jusqu'à la notion même de « sens », à l'instar de Roland Barthes qui prône « le frisson du sens », le « sens qui ne se laisse pas 'prendre', [qui] reste fluide, frémissant d'une légère ébullition », l'idéal étant, si l'on comprend bien, que le lecteur se dise sans cesse : « L'auteur doit vouloir dire quelque chose, mais quoi ? », sans jamais trouver la réponse.

Quentin Debray : Que dire du Sur Racine de Roland Barthes ?

René Pommier : Il n'y a rien à retenir du Sur Racine pour l'intelligence de Racine. Les affirmations exactes que l'on peu y trouver se comptent sur les doigts d'une seule main et elles relèvent toutes de la lapalissade, comme lorsqu'il dit gravement : « Le conflit est fondamental chez Racine, on le trouve dans toutes ses tragédies ». Tout le reste n'est qu'un stupéfiant tissu de stupidités. Roland Barthes semble ne jamais comprendre ce que disent les personnages de Racine, ni ce qu'ils veulent dire, ni ce qu'ils disent sans le vouloir. Rien d'étonnant à cela : il avoue lui-même pratiquer un mode de lecture qu'il qualifie de « fétichiste »et qui consiste à noter, de temps à autre, quelques vers qui l'ont frappé et qu'il utilise ensuite sans chercher à les replacer dans un contexte qu'il a manifestement oublié. Très souvent il suffit donc, pour ruiner ses affirmations, de prolonger de quelques vers et parfois d'un seul les citations qu'il fait ou de prendre le texte un tout petit peu plus haut. Non content d'oublier les vers qui précèdent ou qui suivent ceux qu'il cite, il ne sait plus parfois qui les a prononcés. Pour illustrer ce qu'il est en train de dire de X, il lui arrive de citer des propos de Y. Il lui arrive aussi de citer des vers où X parle de Y, en croyant qu'il parle de Z. Enfin, alors qu'il se gausse si volontiers des « lectures naïves » de la critique traditionnelle, il lui arrive de prendre à la lettre des propos manifestement ironiques ou empreints de la plus évidente mauvaise foi, soit qu'un personnage mente aux autres, soit surtout qu'il se mente à lui-même.
Toutes ces lectures totalement arbitraires ou franchement absurdes donnent lieu, quasi immanquablement, aux généralisations les plus aventureuses. Il suffit parfois d'un seul propos mal compris d'un personnage de Racine pour que Roland Barthes prête à l'ensemble des personnages de Racine un sentiment qui leur est à tous aussi étranger qu'à celui qui est censé l'avoir exprimé. Ainsi Jocaste, au début de La Thébaïde, dit au soleil qu'il aurait mieux fait de ne pas se lever, et Roland Barthes décrète aussitôt que, pour l'homme racinien, « l'apparition quotidienne de l'astre est une blessure infligée au milieu naturel de la nuit ». Mais pour Jocaste le jour qui vient de se lever est le moins « quotidien » qui soit. Il s'agit au contraire, elle vient de le dire, de « ce jour détestable »qu'elle appréhendait depuis si longtemps et dont elle sait qu'il ne s'achèvera pas avant que ses fils se soient entre-tués.
Les différentes définitions que Barthes nous donne de « l'homme racinien », et qui prétendent à chaque fois nous introduire au cœur même de la tragédie racinienne, ne sont pas seulement sans cesse contredites par le texte, elles ne cessent de se ruiner les unes les autres. L'homme racinien est d'abord présenté comme étant avant tout un amoureux. Mais cet amoureux se montre bien vite très déconcertant. On apprend que l'amour racinien, c'est essentiellement « l'Eros-Evénement » dont la naissance est décrite comme un éblouissement instantané et purement visuel. Or on découvre aussitôt après que cet éblouissement est toujours inspiré par un « être d'ombre »à un « être solaire », et que ses causes, qu'on croyait d'abord purement physiques, semblent surtout psychologiques et n'ont pu intervenir, dans bien des cas, qu'après l'Evénement qu'elles sont censées expliquer. Mais on a à peine le temps de s'en étonner, car Roland Barthes, qui vient de nous dire que l'homme racinien venait chercher la paix auprès de l'être aimé, nous révèle brusquement qu'il vient lui apporter la guerre, et que le théâtre de Racine, où jusque-là l'amour semblait être partout, même là où ne l'attendait pas du tout, n'est pas, en réalité, un théâtre de l'amour, mais de la « violence » . L'amoureux transi est, en fait, un tyran sadique. Par pour longtemps cependant, car il se mue bien vite en un être traqué, tyrannisé par le Père. Celui-ci, en fin de compte, se trouve être Dieu. Et voilà l'homme racinien qui devient un déicide, avant d'opter finalement pour la « Rédemption inversée »et de décider de se faire coupable pour racheter l'injustice de Dieu. Au total, il n'y a sans doute pas un seul propos dans le Sur Racine qui ne soit contredit plus loin, soit explicitement, Roland Barthes disant exactement le contraire de ce qu'il a dit, soit implicitement, Roland Barthes disant quelque chose qui ne peut se concilier avec ce qu'il a dit auparavant.
Pas plus qu'il ne craint de contredire continuellement les textes qu'il prétend éclairer, pas plus qu'il ne craint de se contredire lui-même continuellement, Roland Barthes ne craint de contredire continuellement le sens commun et l'expérience universelle. Non seulement les sentiments et les comportements de son « homme racinien »ne sont pas ceux des personnages de Racine, non seulement ils ne sauraient exister ensemble chez aucun homme tant ils sont contradictoires, mais, le plus souvent, ils semblent ne jamais avoir existé, même isolément, chez personne tant ils sont saugrenus. Etre amoureux est assurément une chose très banale. Mais ce qui l'est beaucoup moins, c'est de l'être à la façon de la Phèdre de Barthes, qui, parce qu'elle descend du soleil ne peut aimer qu'un « être de l'ombre végétale », ou de Néron qui, parce qu'il est incendiaire ne peut être attiré que par un « être d'eau ». Ainsi, alors que les incendiaires sont volontiers pyromanes, Néron serait un incendiaire « hydromane ». Qui donc, en dehors de l'homme racinien de Roland Barthes, a jamais considéré l'apparition quotidienne du soleil comme « une blessure infligée au milieu naturel de la nuit »? Une des grandes découvertes de Racine, selon Roland Barthes serait que la haine est essentiellement physique et même organique, au même titre que l'amour. Que l'amour physique ait un caractère organique, il serait difficile de le nier. Aussi bien les organes de l'amour ont-ils été depuis longtemps localisés. Où sont donc ceux de la haine physique ? Le mécréant que je suis est tout à fait conscient de l'absurdité de toutes les théologies auxquelles les hommes ont adhéré et adhèrent encore. Mais, pour avoir des adeptes, encore faut-il qu'elles leur proposent des consolations et des espérances. On ne voit pas du tout, en revanche, ce qui pourrait bien pousser quelqu'un à adhérer à la « Rédemption inversée »de Roland Barthes qui n'offre d'autre perspective à l'homme que de se sacrifier lui-même pour racheter les fautes de Dieu.
Au total l'homme racinien de Roland Barthes est tellement inénarrable, tellement rocambolesque, qu'à côté de lui, même le personnage, pourtant gratiné, décrit dans le Roland Barthes par Roland Barthes, paraîtrait presque sérieux. Le Sur Racine de Roland Barthes est un livre qui aura marqué une date dans l'histoire, pourtant déjà très riche, de la bêtise humaine. Dire autant de sottises et d'absurdités et se contredire aussi souvent en aussi peu de pages tient de la gageure.

Quentin Debray : En référence à la crédulité et aux naïvetés contemporaines, que pensez-vous de l'hypothèse selon laquelle Corneille serait l'auteur de la plupart des pièces de Molière ?

René Pommier : L'hypothèse suivant laquelle la plupart des œuvres de Molière auraient été écrites par Corneille, hypothèse émise pour la première fois par Pierre Louÿs et depuis périodiquement reprise par des plumitifs qui veulent faire parler d'eux, est parfaitement absurde et elle est d'ailleurs considérée comme telle par tous les dix-septiémistes. Parmi les innombrables objections que soulève une telle hypothèse, il y en a trois que je retiendrai en priorité, chacune à elle seule suffisant amplement à la ruiner.
La première tient à la nature même des génies de Corneille et de Molière, tous deux très grands, mais très différents, voire antithétiques. Pour bien montrer tout ce qui les sépare, il faudrait malheureusement écrire un gros livre et je me contenterai donc de faire remarquer que le même homme qui a traduit en vers L'Imitation de Jésus Christ, et L'Office de la Sainte Vierge qui a écrit Polyeucte et Théodore vierge et martyre ne saurait en même temps être l'auteur du Tartuffe et de Dom Juan.
La deuxième objection tient au fait qu'avant Pierre Louÿs jamais personne, pendant plus de deux siècles, n'avait formulé une telle hypothèse. Il me semble que, si Corneille avait vraiment été l'auteur des pièces de Molière, cela se serait su assez vite en dépit de toutes les précautions. Comment expliquer qu'aucun contemporain n'ait apparemment jamais soupçonné la vérité ? Comment expliquer que les nombreux ennemis de Molière qui ont écrit tant de pamphlets et de libelles contre lui, qui l'ont accusé de tant de choses jusqu'à prétendre qu'il avait épousé sa propre fille, ne lui ont jamais contesté la paternité de ses œuvres ?
La troisième objection est d'ordre psychologique. Il me paraît très difficile d'admettre que l'auteur de chefs-d'œuvre tels que Le Tartuffe, Le Misanthrope ou Dom Juan, puisse accepter qu'ils soient attribués à un autre, sinon à titre transitoire. Cela me paraît particulièrement invraisemblable dans le cas d'un homme comme Corneille, qui avait une telle conscience de son génie et qui comme beaucoup de ses personnages, avait un tel souci de sa gloire. Il me semble que, même si pour des raisons d'opportunité très fortes, et en l'occurrence, celles qu'on invoque me paraissent peu convaincantes, il avait été amené à s'y résoudre, il aurait au moins fait en sorte que la vérité pût éclater après sa mort.

Quentin Debray : L'homme est-il un animal porté à croire ?

René Pommier : Personnellement je ne me sens aucunement porté à croire. Certes, j'ai cru, quand j'étais enfant, aux « vérités »chrétiennes qu'on m'avait enseignées. Mais, quand j'ai compris, assez tard, car j'ai l'esprit lent, qu'il ne s'agissait que de fables dénuées de tout fondement, je ne les ai remplacées par rien. La découverte de la parfaite absurdité des croyances dans lesquelles j'avais été élevé, m'a rendu, au contraire, pour toujours extrêmement méfiant envers toutes les croyances toutes les idéologies, tous les systèmes de pensée, voire toutes les idées générales. Cela dit, même si j'ai un certain nombre d'amis qui sont comme moi totalement sceptiques, je suis bien obligé de constater que nous sommes minoritaires. Et je suis bien obligé de constater aussi qu'on ne peut expliquer la croyance seulement par une déficience intellectuelle. Certes il entre toujours dans la croyance une part de conformisme, de paresse ou de faiblesse intellectuelles et cette part est largement prédominante dans certaines croyances : je n'ai jamais rencontré de grandes intelligences qui croyaient à l'astrologie, à la voyance, aux sciences occultes ou à la parapsychologie. En revanche, alors que l'absurdité de leurs croyances est telle que tous les chrétiens devraient logiquement être des demeurés incapables d'apprendre à lire ou à écrire, non seulement ce n'est pas le cas, mais nombre d'entre eux sont à la fois fort instruits et fort intelligents, et peuvent être parfois, comme un Pascal, de très grands savants et de très grands esprits. L'explication, c'est Pascal qui nous la fournit à son insu. Il nous dit que la plupart des hommes sont incapables de regarder en face la misère de leur condition, ce pourquoi ils se réfugient dans le « divertissement ». Et sans doute a-t-il raison, mais les premiers, les plus acharnés à refuser de regarder leur condition en face, sont ceux qui, comme lui, se réfugient dans la foi. Oui, l'homme est probablement un animal porté à croire ; c'est, en tout cas, un animal porté à croire qu'il n'en est pas un.

 

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