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....................Quand René Girard ferait bien d'observer les vaches.

 

On le sait, pour René Girard, il ne fait aucun doute que l'origine de la violence et de tous les conflits qui opposent les hommes réside dans le désir mimétique comme il ne manque pas de le rappeler au début de son livre sur Clausewitz : « Mon hypothèse est mimétique : c'est parce que les hommes s'imitent plus que les animaux, qu'ils ont dû trouver le moyen de pallier une similitude contagieuse, susceptible d'entraîner la disparition pure et simple de leur société [1].

À l'appui de l'affirmation selon laquelle les hommes s'imitent plus que les animaux » René Girard se réfère souvent à une phrase d'Aristote qu'il cite en épigraphe de son livre Des choses cachées depuis la fondation du monde : « l'homme diffère des autres animaux en ce qu'il est le plus apte à l'imitation ».

Avant de commenter cette affirmation il me paraît utile de replacer la phrase d'Aristote dans son contexte, le premier paragraphe du chapitre 4 de la Poétique : « La poésie semble bien devoir en général son origine à deux causes et deux causes naturelles. Imiter est naturel aux hommes et se manifeste dès leur enfance (l'homme diffère des autres animaux en ce qu'il est très apte à l'imitation et c'est au moyen de celle-ci qu'il acquiert ses premières connaissances) et en second lieu tous les hommes prennent plaisir aux imitations [2].»

On le voit, alors que René Girard fait un sort à l'affirmation selon laquelle les hommes s'imitent plus que les animaux, affirmation sur laquelle il revient à plusieurs reprises dans ses livres et qu'il ne craint pas de mettre en épigraphe à la tête de l'un d'entre eux, Aristote ne le dit qu'une fois dans une simple parenthèse. Pour lui, de plus, l'imitation a un rôle globalement et essentiellement positif et il ne songe aucunement à la rendre responsable de la violence. René Girard, bien sûr, ne manque pas de le lui reprocher : « Aristote, lui ne pressent même plus [à la différence de Platon] dans l'imitation la cause de la violence Pour lui, l'imitation est sans problème et il définit l'homme comme l'animal le plus mimétique. Il dit aussi que nous n'aimons rien tant que l'imitation. Il a raison dans les deux cas, mais il ne repère pas, lui non plus, dans l'imitation la source de la violence [3].».

Je laisserai aujourd'hui de côté le vaste problème de l'origine de la violence et du rôle que pourrait jouer l'imitation [4].. Je me contenterai d'examiner l'affirmation selon laquelle les hommes s'imitent beaucoup plus que les animaux. À la différence de René Girard, Aristote ne le dit qu'en passant et sans insister. Et il a bien raison. Car la question de savoir lesquels des hommes ou des animaux s'imitent le plus les uns les autres n'a, en réalité, pas grand sens.

Il est certes, incontestable que les hommes s'imitent beaucoup plus que les animaux, mais c'est que ceux-ci ne s'imitent point du tout. Et comment pourraient ils le faire puisqu'ils n'ont jamais rien à imiter ? Tout au long de leur existence, ils font tous exactement les mêmes choses que leurs congénères, les mêmes choses qu'ont toujours faites, depuis que leur espèce existe, tous ceux qui les ont précédés et que feront toujours ceux qui les suivront, aussi longtemps que leur espèce persistera. Il m'arrive d'observer des vaches et j'en ai vu beaucoup quand j'étais jeune. Or il m'a toujours semblé qu'elles se comportaient toutes exactement de la même façon : elles broutent et elles font des bouses, elle ruminent et elles urinent. Je n'ai jamais vu de vache extravagante. Je n'ignore certes pas que certaines vaches se livrent parfois à certaines excentricités. Mais il faut alors faire venir le vétérinaire au plus vite : elles ont la maladie de la vache folle. Pourtant, à ce que l'on m'a dit, car je ne puis hélas ! faire appel sur ce point à mon expérience personnelle, les autre vaches se contentent de l'observer placidement et aucune ne semble jamais se dire : « Tiens ! ce qu'elle fait là est intéressant. Je fais faire la même chose ». Elle ne se décideront éventuellement à le faire que si elles contractent elles-mêmes le même virus.

Les animaux sont tous désespérément conformistes. Ils ne s'écartent jamais des normes, ils ne transgressent jamais les règles. On ne connaît pas de fourmis farfelues, de poules fantasques, de cochons foldingues, de girafes givrées, d'éléphants déjantés. Il n'y pas d'olibrius chez les colibris. Les araignées n'ont jamais d'araignée dans le plafond. Les grands dingues, les Sigmund Freud ou les René Girard, ne se rencontrent que dans l'espèce humaine. Les parfaits grotesques, les Roland Barthes ou les Georges Molinié, ne se trouvent que chez nous. Il n'y a d'individus excentriques que chez les humains et l'on peut même dire qu'à des degrés certes, très divers, tous les hommes sont des originaux. Ils ont tous leurs idiosyncrasies. Même l'homme le plus ordinaire, celui dont le comportement est le plus banal, a toujours néanmoins quelques petites particularités, certaines petites manies qui le distinguent des autres.

Les animaux n'innovent jamais, ils n'inventent jamais rien, ils ne créent jamais rien. Ile ne font jamais, pendant toute leur vie, la moindre chose dont leurs congénères pourraient tirer profit en les imitant. Même l'homme le moins imaginatif, le moins inventif, au moins une fois dans sa vie, a, lui, une petite idée, fait une petite trouvaille, conçoit un petit truc de nature à lui simplifier l'existence et susceptibles, par conséquent, d'être imités par ses proches. Car, si les hommes s'imitent volontiers, ce n'est pas le plus souvent parce qu'ils sont naturellement portés au mimétisme, comme le croit René Girard, mais tout simplement, parce qu'ils y ont intérêt. Si l'homme préhistorique qui a eu le premier l'idée de frotter deux silex pour en faire jaillir des étincelles, a été imité par ses congénères, c'est parce que ceux-ci, à l'exception peut être de quelques abrutis adeptes avant la lettre du principe de précaution, ont tous compris que cette invention allait leur changer la vie. Aucune vache, aucun cochon, aucune poule n'a jamais changé la vie de ses congénères.

Certes, il arrive que les hommes s'imitent par pur mimétisme et René Girard devrait s'en réjouir plus que personne. Car la paresse intellectuelle, la sottise et le snobisme sont les trois piliers de la prodigieuse notoriété dont il jouit. Mais au total comme le pense Aristote, l'imitation est le plus souvent bénéfique. C'est grâce à elle qu'à la différence des espèces animales, l'humanité n'a cessé de progresser et que, suivant la formule célèbre de Pascal, « toute la suite des hommes, pendant le cours de tant de siècles, doit être considérée comme un même homme qui subsiste toujours et qui apprend continuellement [5].».


 

NOTES :

[1] Achever Clausewitz, Champs essais, Flammarion 2007 p. 9.

[2] La Poétique, Collection des Universités de France, Les Belles Lettres 1977 p 3.

[3] Celui par qui le scandale arrive, Hachette Université, collection Pluriel, 2006, p. 2.

[4] Je l'ai abordée dans mon livre René Girard un allumé qui se prend pour un phare, Kimé 2011, pp 55-56.

[5] Préface au Traité du vide, Œuvres complètes, collection l'Intégrale, Seuil , 1993, p. 232

 

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