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....................Yahvé, premier précurseur de René Girard

 

.......Pour René Girard, tous les livres qui comptent vraiment dans l'histoire de l'humanité sont profondément girardiens, même si personne ne s'en est jamais douté, à commencer par leurs auteurs. On ne s'étonnera donc pas qu'à ses yeux, le premier et le plus important de tous les livres qui révèlent et dénoncent la toute-puissance et l'omniprésence du désir mimétique se trouve être la Bible. Dans mon livre René Girard, un allumé qui se prend pour un phare, j'ai commenté, pour en dénoncer le caractère très arbitraire, les analyses de quelques textes bibliques proposées par René Girard dans La Violence el le Sacré et Le Bouc émissaire. Je vais m'intéresser aujourd'hui au commentaire du dixième commandement du Décalogue auquel il se livre dans Quand je vois Satan tomber comme l'éclair.

.......Voici le début de son analyse : « Les commandements six, sept, huit et neuf sont aussi simples que brefs. Ils interdisent les violences les plus graves dans l'ordre de leur gravité :

....................Tu ne tueras point.
....................Tu ne commettras point d'adultère.
....................Tu ne voleras point.
....................Tu ne porteras pas de faux témoignages contre ton prochain.

.......Le dixième et dernier commandement tranche sur ceux qui le précèdent et par sa longueur et par son objet : au lieu d'interdire une action il interdit un désir :

....................Tu ne convoiteras pas la maison de ton prochain.
....................Tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain,
....................ni son serviteur, ni sa servante, ni son bœuf, ni son âne, rien de ce qui est à lui.
...........................................................(Ex 20, 17) 

.......« Sans être vraiment trompeuses les traductions modernes lancent les lecteurs sur une fausse piste. Le verbe “convoiter” suggère qu'il doit s'agir ici d'un désir hors du commun, un désir pervers réservé aux pécheurs endurcis. Mais le terme hébreu traduit par “convoiter” signifie tout simplement “désirer ”. C'est lui qui désigne le désir d'Ève pour le fruit défendu, le désir du péché originel. L'idée que le Décalogue consacrerait son commandement suprême, le plus long de tous, à la prohibition d'un désir marginal, réservé à une minorité, n'est guère vraisemblable. Dans le dixième commandement, il doit s'agir du désir de tous les hommes, du désir tout court »(pp 23-24)

.......René Girard dit que le dixième commandement, à la différence de ceux qui le précédent, n'interdit pas des actions, mais des désirs. Certes, mais les désirs qu'il interdit sont de ceux qui risquent de conduire à des actions et à celles précisément que condamnent les commandement précédents : le vol, l'adultère et le meurtre. René Girard prétend ensuite que les désirs qu'il interdit ne sont pas les désirs pervers d'individus cupides et envieux, ceux que suggère le verbe « convoiter » généralement utilisé par les traducteurs, mais les désirs les plus ordinaires, les plus communs, ceux de tout le monde. S'il faut en croire René Girard, ce ne sont pas des désirs que le dixième commandement interdit, mais le désir. Le moins que l'on puisse dire, c'est que cette affirmation apparaît bien arbitraire. On ne voit pas, en effet, ce qui peut autoriser une telle interprétation. Mais il n'est pas malaisé de deviner où René Girard veut en venir : il se prépare à nous persuader que l'auteur du Décalogue a compris la véritable nature du désir, à savoir qu'il est toujours mimétique. Et il ne tarde pas à l'affirmer.

.......« Pour empêcher les hommes de se battre, continue-t-il, le législateur cherche d'abord à leur interdire tous les objets qu'ils ne cessent de se disputer, et il décide d'en faire la liste ? Il s'aperçoit vite, toutefois, que ces objets sont trop nombreux : il ne peut pas les énumérer tous. Il s'interrompt donc en cours de route, il renonce à mettre l'accent sur les objets toujours changeants et il se tourne vers cela ou plutôt vers celui qui est toujours présent, le prochain, l'être dont il est clair qu'on désire tout ce qui est à lui » (p. 26)

.......Quoi que dise René Girard, non seulement il n'est pas clair du tout que l'on désire tout ce qui est au prochain, mais il est clair, au contraire, qu'il n'en est rien. Pour désirer ce qui appartient au prochain, il faut que ce qu'il possède corresponde à nos besoins ou à nos goûts. Or il peut avoir quantité de choses qui ne nous intéressent en rien et que l'on a aucune raison de vouloir se procurer. Personnellement je n'envie en rien tous les gens qui ont des montres de prestige, qui portent des vêtements de grandes marques, qui roulent dans des voitures très chères, qui dînent dans des restaurants très réputés, qui font des croisières sur des navires de grand luxe. Je vais avoir 80 ans et je n'ai pas de Rolex, mais je m'en moque éperdument. Je ne demande à une montre que de m'indiquer l'heure et les montres bon marché le font d'ordinaire de façon tout à fait satisfaisante. Il me suffit de porter des vêtements commodes et confortables que j'achète généralement en soldes et je ne me soucie jamais de savoir s'ils sont ou non à la mode. Je préfère rester chez moi et manger des pâtes plutôt qu'aller au restaurant. Et il faudrait me payer très cher pour que j'accepte de faire une croisière, car, outre que j'ai le mal de mer, je ne pourrai que très difficilement supporter la vie que l'on mène sur ces bateaux. C'est chez moi dans mon bureau avec mon ordinateur, mes livres, mes disques et mon piano que je me sens le mieux. Si j'en juge par mes amis, beaucoup de gens sont comme moi.

.......Quoi qu'il en soit, rien ne permet de dire que l'auteur de Décalogue pense que nous désirons tout ce qui est au prochain. Rien ne permet de dire non plus qu'il veut interdire de désirer tout ce que possède le prochain. Une telle interdiction serait évidemment absurde et n'aurait aucune chance d'être respectée. Si l'on ne pouvait désirer que ce que le prochain ne possède pas, on ne pourrait plus rien désirer du tout. Il est fâcheux de désirer ce qui est à son prochain, s'il s'agit d'objets uniques comme sa maison ou sa femme, que l'on ne saurait obtenir sans l'en dépouiller. Il est également fâcheux de désirer le serviteur, la servante, l'âne ou le bœuf de son voisin, mais il est évidemment licite de désirer avoir comme lui un serviteur, une servante, un bœuf ou un âne. Et ce qui fait que l'on désire avoir un serviteur, une servante, un bœuf ou un âne, c'est généralement à cause des services que l'on peut en attendre, et non parce que le voisin en possède.

.......Mais c'est ce que conteste René Girard. Pour lui un objet ne peut être désirable que parce que d'autres le possèdent : « Si les objets que nous désirons appartiennent toujours au prochain, c'est le prochain, de toute évidence qui les rend désirables. Dans la formulation de l'interdit par conséquent, le prochain doit supplanter les objets et, effectivement, il les supplante, dans le dernier membre de phrase qui interdit non plus des objets énumérés un à un mais tout ce qui est au prochain.

.......Ce que le dixième commandement esquisse, sans le définir explicitement, c'est une “révolution copernicienne” dans l'intelligence du désir. On croit que le désir est objectif ou subjectif mais, en réalité, il repose sur un autrui qui valorise les objets, le tiers le plus proche, le prochain. Pour maintenir la paix entre les hommes, il faut définir l'interdit en fonction de cette redoutable constatation : le prochain est le modèle de bons désirs. C'est ce que j'appelle le désir mimétique » (p. 27)

.......Après avoir fait dire à l'auteur du décalogue que nous désirons tout ce qui est au prochain, René Girard lui fait dire que nous ne désirons jamais que ce lui appartient. Cette seconde affirmation est tout aussi peu fondée que la première : pas plus que nous ne désirons tout ce qui appartient au prochain, nous ne désirons que ce qui appartient au prochain. On peut très bien désirer une chose que personne ne possède autour de nous, une chose, à laquelle personne ne s'intéresse autour de nous. Mais surtout, redisons-le, on peut désirer une chose qui appartient au prochain sans pour autant la désirer parce qu'elle appartient au prochain. Et ce n'est pas vrai seulement pour les objets qu'il n'est pas seul à posséder. Ce n'est pas vrai seulement pour son serviteur, sa servante son bœuf ou son âne : c'est vrai aussi pour sa maison et sa femme. Il est assez fréquent de désirer la femme d'un autre. Mais d'ordinaire on ne la désire pas parce qu'elle est la femme d'un autre, mais bien qu'elle soit la femme d'un autre et l'on préférerait de beaucoup qu'elle fût libre.

.......Concluons que la lecture du Décalogue ne prouve aucunement que Yahvé a été le premier précurseur de René Girard. Je veux bien croire qu'il n'était pas une lumière, et le mécréant que je suis serait même porté à penser qu'il était profondément borné. Comme tous les dieux, il n'avait certainement pas toute sa tête, mais l'honnêteté m'oblige à dire qu'il ne devait pourtant pas, qu'il ne pouvait pourtant pas être aussi cinglé que René Girard.

 

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