Assez décodé !
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....................Lettre ouverte aux jobarthiens

 

Roland Barthes est mort [1].. Je le sais, et je le regrette. Non que sa mort m'ait réellement attristé. Soyons franc ! La fréquence de ce phénomène, assurément déplorable, est telle que l'on ne peut vraiment s'attrister que de la mort des gens que l'on connaît ou que l'on admire. Je ne connaissais Roland Barthes que par ses écrits dont je ne fais aucun cas. Mais, ayant commencé à écrire ce livre alors qu'il était encore en vie et que rien ne laissait prévoir sa fin prochaine, je comptais bien qu'il le lirait. J'espérais surtout qu'il répondrait, et j'attendais beaucoup de sa réponse. Car la logique nous l'apprend et l'expérience le confirme [2]., il n'y a qu'une façon de défendre des sornettes, c'est d'en dire de nouvelles, et, souvent, de plus sottes encore. Les mieux doués eux-mêmes en viennent ainsi à se surpasser.

On l'aura déjà compris, je n'ai pas cru, parce que Roland Barthes était mort, devoir modifier en quoi que ce soit ce que j'avais à dire. Je n'ignore pas que certains ne manqueront pas de s'en indigner, les uns très sincèrement, les autres moins, et qu'on me reprochera, suivant la formule consacrée, de « cracher sur une tombe ». On peut, certes, estimer souhaitable qu'à la mort d'un auteur, les polémiques suscitées par son œuvre s'apaisent un moment et que ses censeurs veuillent bien, pour un temps, laisser la parole à ses seuls admirateurs. On ne saurait pourtant leur demander de le faire toujours. Car il faut bien que la critique puisse, sans trop tarder, reprendre tous ses droits, c'est-à-dire qu'elle puisse de nouveau juger les œuvres avec une liberté aussi entière que si l'auteur était encore vivant. S'il est fâcheux que Roland Barthes ne puisse plus défendre lui-même ses écrits, de toute façon c'est là une situation dans laquelle tous les écrivains finissent par se trouver un jour, et pour toujours [3].. Le « de mortuis nihil nisi bonum » ne saurait être invoqué que pour ceux qui meurent tout entiers. Quiconque laisse une œuvre derrière lui consent, de ce fait, à se laisser juger par la postérité. S'il peut espérer être admiré, voire être aimé, longtemps encore après sa mort, il s'expose, en même temps, à être parfois critiqué, fût-ce très sévèrement. C'est la rançon de la survie. L'ombre de l'auteur du Roland Barthes par Roland Barthes, dans la collection « Ecrivains de toujours », serait particulièrement mal placée pour s'en offusquer.

Je me sens d'autant plus le droit de m'exprimer très librement sur Roland Barthes, j'entends Roland Barthes en tant qu'auteur [4]., même après sa mort, qu'on ne saurait m'accuser d'avoir attendu qu'il fût mort pour le faire. Je crois avoir largement prouvé, avec Assez décodé !, que je ne craignais aucunement de critiquer, aussi vivement qu'ils me paraissaient mériter de l'être, les écrits de gens qui, à l'exception de Charles Mauron, étaient tous vivants. De plus, dans la Préface [5]. de ce livre, j'avais tenu à dire, sans le moindre ménagement, ce que je pensais des travaux de celui qui était alors le titulaire de la chaire de sémiologie littéraire au Collège de France. Certains s'en sont, d'ailleurs, étonnés et y ont vu une provocation passablement gratuite à l'égard de Roland Barthes qui, dans le corps du livre, n'était jamais vraiment attaqué de front, mais seulement égratigné quelquefois au passage. Mais d'autres ont bien compris que, me réservant de lancer, dans un prochain livre, une attaque en règle contre l'auteur du Sur Racine, je ne voulais pas qu'on pût prétendre, en attendant, que je n'osais m'en prendre qu'aux sous-fifres de la « nouvelle critique » et que je me gardais bien de me gausser du général. C'est pourquoi, avant de donner leur raclée aux écoliers : Michel Picard, Philippe Lejeune, Pierre Caminade, Robert Georgin, Anne Ubersfeld, Josette Rey-Debove, Jacques-Henri Périvier, Roger Planchon, j'ai voulu tirer un bon coup la barbe du grand barbacole  : Roland Barthes.

Je me félicite, aujourd'hui, de l'avoir fait. Personne, même parmi les admirateurs les plus fervents de Roland Barthes, ne pourra ainsi me reprocher d'avoir employé, pour qualifier ses propos, des mots que je n'aurais jamais osé employer, s'il avait été encore en vie. Car ces mots, tels que sottise, sornette, élucubration, absurdité, baliverne ou faribole, je les avais déjà utilisés à son sujet dans Assez décodé ! Bien sûr, ce qu'on ne manquera pas de me reprocher, en revanche, et pas seulement parmi les admirateurs de Roland Barthes, c'est d'avoir employé une nouvelle fois un vocabulaire que je n'aurais jamais dû employer. Il paraît que cela ne se fait pas. Je crois, pourtant, avoir pour le faire les meilleures raisons du monde. Qu'on veuille bien, au moins, les entendre.

Tout d'abord, si j'emploie ces mots qui sont, j'en conviens, très discourtois, ce n'est pas moi qui les ai inventés. lls existaient depuis longtemps déjà dans la langue française. S'ils existaient, c'est qu'ils répondaient assurément à un besoin. Ce besoin, c'est précisément celui que j'éprouve lorsque je les emploie. Ce n'est pas la peine que des mots existent, si l'on doit soigneusement s'abstenir de s'en servir chaque fois que l'on en a vraiment besoin. Et comment n'éprouverais-je pas le besoin impérieux de m'en servir lorsque Roland Barthes écrit, par exemple, que le songe d'Athalie représente, chez Racine, l'état le plus explicite du fantasme érotique, ou que Junie, en se réfugiant chez les Vestales pour échapper à Neron, commet ainsi un acte d'agression sadique [6]. ? Le Sur Racine est rempli de ces affirmations ridicules. Si l'on n'a pas le droit de les appeler par leur nom, alors il n'y a plus qu'à abolir le mot faribole et tous les mots de même farine. Epurons la langue, revisons les dictionnaires et rayons définitivement de notre vocabulaire tous ces mots désobligeants : ânerie, absurdité, baliverne, calembredaine, foutaise, ineptie, insanité, sornette, sottise ou stupidité. Mais ce serait bien dommage, et, pour ma part, je regretterais tout particulièrement ce mot de faribole, qui sonne agréablement, qui, par un heureux hasard, se marie si bien avec le nom de Roland Barthes, et qui surtout convient si parfaitement aux âneries inénarrables dont il nourrit ses écrits et dont raffolent les jobards.

D'ailleurs, en épurant ainsi la langue, on ferait justement ce que Roland Barthes reproche à « l'ancienne critique  » de vouloir faire. « On connaît, écrit-il dans Critique et vérité, toutes les mutilations que les institutions classiques ont fait subir à notre langue. Le plus curieux, c'est que les Français s'enorgueillissent inlassablement d'avoir eu leur Racine (l'homme aux deux mille mots) et ne se plaignent jamais de n'avoir pas eu leur Shakespeare. Ils se battent encore aujourd'hui avec une passion ridicule pour leur "langue française" : chroniques oraculaires, fulminations contre les invasions étrangères, condamnations à mort de certains mots réputés indésirables. Il faut sans cesse nettoyer, cureter, interdire, éliminer, préserver. En pastichant la manière toute médicale dont l'ancienne critique juge les langages qui ne lui plaisent pas (les qualifiant de "pathologiques"), on dira qu'il ya là une sorte de maladie nationale, que l'on appellera ablutionisme du langage» [7].. Pourtant, quand au début de Critique et vérité, Roland Barthes se plaint longuement des attaques dont il a été l'objet de la part de Raymond Picard et de ses partisans, quand il énumère, dans une longue note, toutes les expressions peu flatteuses que Raymond Picard a utilisées [8]., on a bien le sentiment qu'il rayerait volontiers des dictionnaires tous les termes péjoratifs qu'on a pu ou qu'on pourrait lui appliquer.

Qu'on le veuille ou non, pour dire vraiment la même chose, il n'y a pas d'autres mots que ceux que j'ai cités tout à l'heure, et quelques autres du même genre. Que cela plaise ou non, il n'y a pas de façon polie de dire qu'une sottise est une sottise [9].. On peut, bien sûr, ne pas le dire, mais seulement le laisser entendre à ceux qui voudront bien l'entendre, et renoncer, une fois pour toutes, à employer le mot propre pour cultiver systématiquement la litote. On le peut, et d'ailleurs, on le fait beaucoup [10].. Il est très rare que l'on dise clairement tout le mal que l'on pense d'un ouvrage [11].. L'usage est, au contraire, de n'exprimer les critiques les plus graves qu'en des termes si mesurés qu'elles puissent, avec un peu de bonne volonté, passer pour des compliments, D'un livre, dont on pense qu'il ne vaut absolument rien, on ne dira pas qu'il aurait beaucoup mieux valu ne pas l'écrire ; on l'estimera, au contraire, intéressant et utile, sinon par les réponses qu'il apporte, du moins par les questions qu'il pose. Les articles ou les livres les plus stupides sont quand même jugés stimulants. Quant à l'intelligence de l'auteur, quelques sottises qu'il écrive, elle n'est, bien sûr, jamais en cause.

C'est, paraît-il, une vieille tradition de courtoisie universitaire, Mais je crains que l'hypocrisie n'y entre aussi pour une large part. Dans toutes les carrières, on a intérêt à avoir le moins d'ennemis et le plus d'amis possible, mais particulièrement dans la carrière universitaire, dont les procédures d'avancement sont fondées sur la cooptation. Au moins autant que la courtoisie, c'est là, sans doute, ce qui explique pourquoi les critiques sont généralement aussi feutrées que les éloges sont outrés [12].. Le comportement de certains universitaires rappelle parfois celui du courtisan « qui secrètement veut sa fortune », tel que le dépeint La Bruyère : « pensant mal de tout le monde, il n'en dit de personne ; ne voulant de bien qu'à lui seul, il veut persuader qu'il en veut à tous, afin que tous lui en fassent, ou que nul du moins lui soit contraire. Non content de n'être pas sincère, il ne souffre pas que personne le soit; la vérité blesse son oreille » [13]..

Quoi qu'il en soit de ses raisons réelles (courtoisie ou hypocrisie, bienveillance ou intérêt), cette culture intensive de la litote me paraît avoir de très regrettables effets. Il n'est sans doute ni possible ni nécessaire de toujours dire tout ce qu'on pense ; mais il serait hautement souhaitable d'introduire dans le débat critique un peu plus de clarté et de logique [14].. Si l'on avait, au moins dans les cas les plus criants, osé appeler les choses par leur nom, on n'aurait peut-être pas assisté depuis une trentaine d'années à une telle prolifération de fariboles. Le public, en tout cas, aurait été mis en garde, et aurait-peut-être accordé moins de crédit à de ridicules sottises.

On s'est tellement habitué à lire, sous les plumes qui pourtant devraient être les plus sérieuses, les absurdités les plus ahurissantes qu'on ne s'étonne plus de rien. On trouve tout à fait normal que des professeurs d'Université publient, dans des revues savantes, en guise de travaux « scientifiques  », des âneries rocambolesques qu'on prendrait volontiers pour des plaisanteries de potaches de troisième, si la cuistrerie du style n'était là pour nous rappeler qu'on a affaire à des spécialistes. Ces gens-là font partie de jurys d'examens, de concours ou de thèses, ainsi que des commissions de recrutement. Ils passent donc une partie de leur temps à juger des candidats dont on peut penser, dont on veut espérer, qu'ils ont, pour la plupart, un peu plus de jugement qu'eux. Il n'est, certes, ni possible, ni souhaitable de leur ôter leurs fonctions et leurs prérogatives sous prétexte qu'ils ont écrit des stupidités. Mais qu'ils courent du moins le risque de s'entendre dire ce qu'ils méritent de s'entendre dire. Certains s'indignent quand on dit qu'une sottise est une sottise ; ils lèvent les bras au ciel ; peu s'en faut qu'ils ne se signent [15]. ! Mais ceux qui s'indignent le plus quand on appelle les choses par leur nom, sont généralement ceux-là mêmes qui ont le plus contribué à faire que cela devienne tout à fait nécessaire. Par manque de jugement ou de caractère, ils se sont tus devant les pires stupidités, quand Ils n'ont pas trouvé « intéressantes », « excitantes pour l'esprit », des sottises qui auraient dû les révolter. Le devoir d'un intellectuel est d'abord d'éviter de dire lui-même des sottises (il est consternant qu'il soit devenu nécessaire de le rappeler) ; il est aussi de ne pas se taire, lorsque les autres en disent. A ceux qui se scandalisent de ma liberté de langage, je réponds que leur flaccidité m'écœure [16]..

Mais, outre ces raisons d'ordre général, s'agissant de Roland Barthes et du Sur Racine, j'ai d'autres raisons plus particulières de m'exprimer sans ménagement. La première tient au ton qu'adopte Roland Barthes lui-même dans ses écrits et notamment dans le Sur Racine. C'est à ceux qui disent des sottises, plutôt qu'ii ceux qui les dénoncent, qu'il faudrait d'abord conseiller d'employer la litote. Car les tenants de la « nouvelle critique » ne me semblent guère portés à la pratiquer et Roland Barthes moins que personne. Ses amis affirment que Roland Barthes était un homme discret, modeste et réservé. Il se peut, mais l'auteur Roland Barthes est, en ce cas, tout l'opposé de l'homme Roland Barthes. A-t-on jamais vu un m'as-tu-vu plus vaniteux et plus imbu de lui que l'auteur du Roland Barthes par Roland Barthes ? Il reconnaît d'ailleurs lui-même le ton dogmatique et arrogant de ce livre, lorsqu'il écrit dans l'avant-dernier fragment, intitulé « La maxime »: « Il rôde dans ce livre un ton d'aphorisme (nous, on, toujours) […] c'est la plus arrogante (souvent la plus bête) des formes de langage » [17].. Mais ce ton est celui de tous les écrits de Roland Barthes. L'aphorisme est chez lui la forme habituelle de la faribole. Quoi qu'il dise, même et surtout quand il s'agit des âneries les plus rocambolesques, on dirait toujours qu'il rend des oracles.

Dans la dernière partie du Sur Racine, « Histoire et littérature », tout à la fin du livre (à l'avant-dernière page), Roland Barthes nous invite à « reconnaître notre impuissance à dire vrai sur Racine » [18].. Mais, si le lecteur n'a pas déjà oublié tout ce qu'il vient de lire, il se demande alors pourquoi, tout au long du livre, Roland Barthes n'a pas cessé de lui présenter ses élucubrations comme des vérités absolues et définitives, pourquoi il n'a pas cessé de lui asséner des formules abruptes, des propos catégoriques et des définitions tranchantes, pourquoi enfin, à chaque page ou presque, il a prétendu l'introduire « au cœur » de la tragédie racinienne et lui en livrer « l'essence » ou « la clef » [19]..

Non seulement Roland Barthes n'a rien fait pour essayer de masquer le dogmatisme du Sur Racine, mais il semble avoir accumulé, comme à plaisir, les mots, les expressions et les tournures les plus propres à le faire ressortir. Il n'y a presque pas de phrases où l'on ne puisse en relever un ou plusieurs [20].. D'innombrables phrases commencent par « il y a » [21]. ou « il n'y a pas », par « c'est » ou « ce n'est pas », par « voici » ou « voilà », avec des « donc », des « c'est pourquoi » ou des « par conséquent », souvent très déconcertants, tant la conclusion ainsi introduite apparaît saugrenue, On trouve aussi, assez souvent, des phrases qui commencent par « on le voit  », « on voit que », ou « on comprend que », alors même qu'il s'agit d'un propos très confus, voire dénué de sens, ou d'une contrevérité flagrante [22].. Parmi les mots qui reviennent le plus souvent, il y a une quantité incroyable de « tout », « toute », « tous  » ou « toutes », une profusion de « jamais  » et de « toujours », sans compter d'assez nombreux « sans cesse » et quelques « perpétuellement  ». Mais n'oublions surtout pas les « ne… que », innombrables eux aussi, car Roland Barthes a poussé l'inconscience jusqu'à condamner chez les autres cette locution dont il fait lui-même un usage immodéré [23].. De plus, alors que les propos de Roland Barthes ne brillent ni par l'évidence, ni par le naturel, ni par la précision, ni par l'exactitude ou la rigueur, ils sont continuellement ponctués par des « évidemment », des « naturellement », des « précisément  », des « exactement » ( ou, plus volontiers, des « très exactement ») et des « rigoureusement ». Non moins nombreux sont les « bien entendu », les « manifestement  », les « proprement », les « expressément  », les « explicitement » (avec, pour les grandes occasions, la variante « de la façon la plus explicite » ), les « essentiellement » [24]., les « littéralement  » ou les « à la lettre » [25].. Ajoutons y encore un certain nombre de « bref » de « en somme », de « en un mot », et nous aurons à peu près fait le tour des principaux tics de langage qui trahissent le dogmatisme du Sur Racine, lorsque j'aurai signalé encore une tournure très fréquente et spécialement révélatrice. Bien que, nous le verrons, Roland Barthes ait une tendance assez prononcée à oublier ce qu'il a déjà écrit, il lui arrive aussi de s'en souvenir et de vouloir rappeler à ses lecteurs des propos qu'il leur a déjà tenus. Dans ce cas-là, on ne trouve jamais le « j'ai dit que », ou le « comme je l'ai dit » qu'on s'attendrait à trouver. Roland Barthes préfère dire soit « on a vu que », soit, le plus souvent, « nous savons que », « on le sait », ou « on sait que » [26].. L'idée que le lecteur pourrait n'avoir pas été convaincu par ses propos, et à plus forte raison l'idée qu'il pourrait les avoir trouves ineptes, cette idée, visiblement, ne lui vient jamais à l'esprit. Manifestement, il est, au contraire, persuadé que ses affirmations deviennent immédiatement pour tous les lecteurs des paroles d'évangile, quelque paradoxales, quelque rocambolesques qu'elles fussent. Bref, il suffit de lire quelques pages du Sur Racine pour s'en convaincre  : Roland Barthes croit dur comme fer que ses fariboles sont de l'or en barre.

Pour que je fusse tenté de mettre des bémols à mes critiques, il aurait fallu que Roland Barthes en mît d'abord à ses fariboles. Il a mis partout des doubles dièses. Mais le dogmatisme n'est pas le seul trait qui, à mes yeux du moins, rend les sottises du Sur Racine particulièrement irritantes. Si Roland Barthes est sans doute pour moi l'auteur le plus imbuvable qui soit, c'est aussi et surtout à cause de son incroyable maniérisme et de son prodigieux snobisme [27].. Dans le Sur Racine, ces deux défauts sont peut-être un peu moins accentués, un peu moins caricaturaux que dans d'autres livres comme Le plaisir du texte, le Sade, Fourier, Loyola, le Roland Barthes par Roland Barthes, ou les Fragments d'un discours amoureux ; ils n'en sont pas moins constamment présents, comme ils le sont dans tous les écrits de Roland Barthes. Quand le style d'un auteur se veut aussi aguicheur, quand il tortille à ce point du cul, quand il fait autant le trottoir pour racoler les snobinards, on n'a pas seulement envie d'être direct et brutal, on a besoin d'être grossier [28]..

Le snobisme de Roland Barthes ne se manifeste seulement par la manière tarabiscotée dont il habille ses fariboles [29].. Il se manifeste aussi et d'abord par la nature même de ses fariboles qui fleurent toutes les turlutaines de l'avant-garde intellectuelle, toutes les lubies et les marottes à la mode. Pour affriander sa clientèle de foutriquets toujours en quête des dernières foutaises, Roland Barthes affecte de s'être nourri, pour les en abecquer, des théories les plus récentes, d'avoir lu et assimilé, dès leur publication et parfois même avant, tous les livres et tous les articles relatifs à la littérature ou aux sciences humaines, particulièrement à la psychanalyse, à la linguistique et à la sociologie [30].. Il ne s'en inspire d'ailleurs, comme il le reconnaît volontiers, que d'une manière très libre et très lâche, ne demandant guère aux « travaux » qu'il cite, que de donner une caution et une coloration modernistes et pseudo-scientifiques à ses fariboles, afin de les rendre encore plus affriolantes pour les branlotins snobinards qui se lèchent les babines en lisant Roland Barthes. Si l'auteur du Plaisir du texte fait tellement la joie des jobards, c'est parce qu'il sait leur donner cesse l'impression que ceux qui le lisent, font partie de la fraction la plus avancée de l'élite cultivée, qu'ils sont vraiment au fait de l'actualité intellectuelle et qu'ils vivent pleinement le grand bouillonnement d'idées engendré par l'essor des sciences humaines.

Non content de dire continuellement des inepties, Roland Barthes est persuadé de faire une œuvre utile. Il prétend participer, avec quelques autres penseurs de pointe (notamment ses amis de Tel Quel) à une vaste entreprise de libération intellectuelle [31].. Ce semeur de fariboles croit être un des phares de notre époque. Il est convaincu, et il sait en convaincre ses admirateurs, qu'il est le grand démystificateur de notre temps [32].. A l'en croire, sa vocation propre, c'est, partout, de pourchasser, de débusquer et de démasquer la « bêtise » dont il aime à dire qu'elle le « fascine » [33].. On aurait donc bien tort de se croire obligé à employer des circonlocutions pour qualifier ses élucubrations. Quand un auteur affecte d'écrire contre la « bêtise », il donne à ceux qui pensent qu'en réalité il écrit des sottises, la meilleure des raisons pour le dire sans détour.

C'est aussi le meilleur moyen de couper court à certains procès d'intention que Roland Barthes n'a jamais manqué de faire à ses contradicteurs, et que ses admirateurs pourraient avoir envie de m'intenter à leur tour. En premier lieu, en disant haut et clair que je reproche d'abord et surtout à Roland Barthes de dire des sottises [34]., de tenir des propos, non pas subtils, mais bel et bien absurdes et stupides, je devrais, du moins logiquement, éviter d'être accusé de faire de l'anti-intellectualisme, comme en ont été accusés notamment, et tout à fait gratuitement, MM. Burnier et Rambaud [35].. En faisant le procès de Roland Barthes, je n'entends certes pas faire le procès de l'intelligence. Quand je le lis, je ne me dis jamais que Roland Barthes est trop intelligent ; je me dis continuellement, avec un étonnement toujours renouvelé : « Comment peut-on être aussi con ? ». D'ailleurs, d'une manière générale, je n'arrive vraiment pas à comprendre comment on pourrait être trop intelligent. J'ai rencontré des gens fort peu intelligents, des gens intelligents, des gens très intelligents ; je n'ai jamais rencontré personne qui fût trop intelligent… J'ai lu des livres totalement inintelligents, des livres intelligents, des livres très intelligents ; je ne connais pas de livre qui soit trop intelligent. Ceux qui professent que « trop d'intelligence nuit », ont généralement de bonnes raisons pour cela : sans parler de ceux qui ont échoué dans leurs études [36]., il s'agit le plus souvent de gens qui adhèrent à des croyances religieuses ou à des philosophies fumeuses, auxquelles on ne peut adhérer qu'en mettant un bandeau sur son intelligence, Ce n'est aucunement mon cas : nulle croyance ne m'encrasse le cerveau, nulle philosopherie ne l'obscurcit [37]..

Il faut conserver aux mots un sens suffisamment précis. C'est être anti-intellectualiste que de faire le procès de l'intelligence ; c'est être anti-intellectualiste que de faire le procès de l'intellectuel en tant que tel ; ce n'est pas du tout être anti-intellectualiste que de faire le procès d'un intellectuel qui manque à l'intelligence [38].. Il est clair qu'il n'y aurait plus de débat intellectuel possible, si l'on ne pouvait plus critiquer les propos d'un intellectuel sans être taxé d'anti-intellectualisme. La malhonnêteté scandaleuse avec laquelle Roland Barthes, suivi par tous les bartholâtres, a accusé ses détracteurs d'être des anti-intellectualistes, me paraît donc constituer une excellente raison de plus pour n'atténuer en rien la sévérité de mes jugements.

A quoi a servi d'ailleurs la relative modération dont ont fait preuve, avant moi, les adversaires de Roland Barthes ? Non seulement elle n'avait guère de chances d'étre reconnue, et elle ne l'a pas été [39]., mais elle ne pouvait que rendre plus facile l'accusation d'anti-intellectualisme. Non seulement Roland Barthes n'a jamais su gré à ses adversaires de ne pas mettre directement en cause son intelligence et son talent (voire de leur rendre, par courtoisie, un hommage de pure forme), ou, du moins, de consentir à appeler « divagations » ou « extravagances » (dans certains cas, ces mots eux-mêmes peuvent avoir une valeur de litote) des stupidités et des âneries ahurissantes [40].. Mais il en a tiré parti pour affecter de croire qu'on lui reprochait d'être trop cérébral, d'avoir une pensée trop complexe, trop agile, trop déliée, bref, d'être affligé d'un regrettable excès d'intelligence.

En réalité, ce ne sont pas les adversaires de Roland Barthes, mais ses admirateurs qui lui ont fait le plus de tort. Le succès des Mythologies, notamment, lui a sans doute beaucoup nui. Ses défauts y étaient déjà très visibles [41]., mais ils étaient encore très loin du plein épanouissement qu'ils devaient atteindre ultérieurement, On y trouvait même un honorable talent de chroniqueur intellectuel pour magazines de mode, Malheureusement, on s'est mis à parler de lui comme de l'une des intelligences les plus pénétrantes de notre époque, En très peu de temps on lui a fait une réputation de « grosse tête » et, bien sûr, il a voulu la soutenir. Le drame de Roland Barthes, c'est qu'il n'en avait aucunement les moyens. En fait de « grosse tête », il a, et il le dit lui-même, une tête qui « s'embrouille » [42].. C'est l'esprit le moins vigoureux que l'on puisse imaginer. Il est non seulement incapable de dominer quelque sujet que ce soit, mais même de se livrer à la moindre analyse un peu rigoureuse. Lui-même reconnaît volontiers qu'il n'est pas capable d'une lecture suivie et vraiment attentive, c'est-à-dire d'une lecture digne de ce nom. Alors même qu'il lit un livre « en vue d'un travail », il ne sait pas le « résumer », le « mettre en fiches », mais seulement en « isoler certaines phrases, certains traits », c'est-à-dire le « déformer  » [43].. Non content d'avouer qu'il est « assez fétichiste  » dans sa façon de lire [44]., il avoue même qu'il l'est aussi dans sa facon de penser (si l'on peut dire) et d'écrire. Parlant des mots qu'il emploie le plus volontiers, il ne craint pas de nous confier (bien plus, il y met de la coquetterie) qu'au fond il se soucie assez peu de savoir au juste « ce qu'il entend par ces mots » [45].. Et l'homme qui fait de tels aveux, est le même qui proteste quand on l'accuse de dire « n'importe quoi » [46]..

Quand un intellectuel de pacotille s'est vu hisser sur le pavois des grands penseurs, il n'a, pour s'y maintenir, d'autre solution que la fuite en avant. Faute de pouvoir compter sur des qualités qu'il n'a pas, il lui faut cultiver ses défauts. Roland Barthes s'y est employé de son mieux. Lui qui reconnaît être un lecteur « désinvolte » et incapable d'analyser sérieusement un ouvrage, il s'est attaché à lire tous les auteurs les plus fumeux de notre temps. Et naturellement il est tombé dans tous les panneaux. Tout ce qui était obscur, lui a paru curieux ; à condition d'être un peu abscons, tout ce qui est absurde, lui a semblé intéressant et intelligent. Sa tête s'embrouillait facilement et il l'a encore encombrée d'une quantité de fariboles de bric et de broc ; il y a entassé en hâte toutes sortes de foutaises, sans parler des théories qu'il s'est empressé de faire siennes, mais qu'il s'est peu soucié de comprendre [47].. Il a fait ainsi de son esprit un véritable capharnaüm, une sorte de souk, de marché aux puces, de bazar rempli de balivernes, un bric-à-brac où l'on trouve toutes les âneries à la mode, une espèce de foire à la brocante de la faribole snobinarde. Pour employer un mot qu'il affectionne, l'esprit de Roland Barthes « fonctionne » comme une espèce de tamis, ou plutôt de filtre : il retient toutes les sottises qui sont dans l'air. Celui en qui beaucoup ont cru voir le phare de notre époque, en était seulement le filtre à fariboles.

Mais, soyons juste, Roland Barthes n'est pas seulement un revendeur, il n'est pas seulement un ravaudeur de fariboles : il a su créer sa propre fabrique. A la différence de beaucoup d'autres, Roland Barthes n'est pas resté une cousette de la sornette : il a su devenir un grand couturier et fonder sa maison en lançant un nouveau modèle. Non content d'habiller de sabir des banalités, non content d'énoncer sentencieusement des sottises, non content de se contredire continuellement, il a pu proposer le modèle de faribole qui répondait le mieux à l'attente de son public : une espèce de babil « labile », de discours pratiquement sans contenu. Comme le note M. Serge Doubrovsky, « à la limite […] Barthes ne demanderait pas mieux que de jeter tout sens (établi) par-dessus bord » [48].. C'est assurément là que le porte sa pente et il l'avoue [49].. Il n'ose pourtant aller jusqu'à prôner l'absence totale de sens, de peur de rejoindre « la Doxa, elle non plus, n'aime pas le sens  » [50].. Faute de pouvoir vraiment « abolir » le sens [51]., il faut essayer, selon Roland Barthes, de « l'exténuer  » [52]., c'est-à-dire de le rendre si ténu qu'il soit pratiquement insaisissable. Son idéal, en la matière, Roland Barthes le décrit dans un autre fragment du Roland Barthes par Roland Barthes, intitulé « Le frisson du sens »: « il y a du sens, mais ce sens ne se laisse pas "prendre" ; il reste fluide, frémissant d'une légère ébullition » [53].. En d'autres termes, il faut que le lecteur se dise sans cesse : « L'auteur doit vouloir dire quelque chose, mais quoi ? ».

De fait, le progrès de la pensée barthésienne semble avoir été marqué essentiellement par une raréfaction à peu près constante du sens, lequel, pourtant, n'avait toujours eu déjà que trop tendance à être exsangue. Naturellement imprécise, indécise, incertaine, la pensée de Roland Barthes a tendu à devenir de plus en plus insaisissable, parce qu'elle était de plus en plus inexistante, Son grand problème, c'est qu'il a toujours rêvé d'être un écrivain, de préférence un grand, une sorte de second Proust, alors qu'il n'avait rien à dire. Pour le résoudre, il a commencé par cultiver de façon intensive le paradoxe, en s'inspirant de toutes les balivernes qui, grâce à l'essor des sciences humaines, fleurissaient autour de lui, Mais la solution la plus simple et la plus radicale consistait à se convaincre, et à essayer de convaincre les autres, qu'un écrivain était précisément quelqu'un qui, comme lui-même, n'avait rien à dire. Malheureusement les grandes idées naissent souvent lentement et Roland Barthes a mis un certain temps avant d'apercevoir la véritable solution [54]. ; il n'a d'ailleurs, comme on vient de le voir, jamais osé aller vraiment jusqu'au bout de sa découverte. Elle lui a néanmoins permis de s'abandonner plus librement à sa vraie pente et de délaisser de plus en plus la faribole agressive, telle qu'elle triomphait dans le Sur Racine notamment, avec ses affirmations aussi absolues qu'arbitraires, ses contrevérités éclatantes et ses contradictions continuelles, pour pratiquer des formes de fariboles plus douces et de plus en plus courtes, la raréfaction du sens allant de pair avec le retrécissement de la forme [55].. Roland Barthes est le grand maître de la sornette en miettes. La faribole-babiole, la baliverne-brimborion, telles qu'on les trouve notamment dans Le Plaisir du texte, les Fragments d'un discours amoureux et, tout particulièrement dans le Roland Barthes par Roland Barthes[56]., voilà la spécialité la plus typiquement barthésienne. On pourrait dire, si l'on voulait parler tout à fait doctement, que le « n'importe quoi », qui a toujours constitué le fond du « discours » barthésien, a tendu de plus en plus à prendre la forme du « quasi que dalle », dont la manifestation la plus mémorable fut assurément la fameuse Leçon inaugurale de la chaire de sémiologie littéraire du Collège de France, prononcée le 7 janvier 1977 devant un parterre où se pressaient la plupart des intellectuels parisiens les plus dans le vent. Si Roland Barthes avait vraiment eu quelque chose à dire, c'était, semble-t-il, le jour ou jamais de le faire. Au lieu de cela, il a prononcé une leçon qui aurait été tout à fait digne de ce nom, s'il s'était agi d'inaugurer une chaire de bla-bla-bla. Personne n'a été capable d'en retenir une idée un peu précise, mais, pour cela justement, les jobarthiens ont « joui » plus que jamais. Alain Robbe-Grillet raconte qu'un journaliste lui ayant demandé : « Mais enfin, qu'est-ce qu'il a dit ? En somme, il n'a rien dit », il lui a répondu  : « Mais non, il n'a rien dit, il a glissé sans cesse d'un sens qui se dérobe à un autre sens qui se dérobe aussi ». Et il ajoute : « Et c'est dans ce mouvement même de glissement que résidait justement le fonctionnement du texte, le plaisir que j'avais eu à l'écouter et, par conséquent, son importance » [57]. Comment ne pas être saisi de colère devant une connerie si consternante et pourtant si contente d'elle-même ? L'incroyable stupidité de pareils propos me paraît en tout cas bien propre à justifier la brutalité des jugements que je porte tant sur le Maître que sur ses admirateurs.

Libre à Robbe-Grillet, comme à tous les barthophiles, de bicher comme un pou, de se pâmer d'aise, voire de jouir sexuellement [58]., en écoutant Roland Barthes glisser « sans cesse d'un sens qui se dérobe à un autre sens qui se dérobe aussi » ! Mais qu'on me permette de hausser les épaules, sans être, pour cela, accusé de faire de l'anti-intellectualisme. Ce serait vraiment un comble. Car, si j'avais eu, au contraire, quelque attirance pour l'anti-intellectualisme, alors j'aurais certainement été beaucoup moins indigné par d'aussi révoltantes sottises. Quand on ose se vanter, comme le font Roland Barthes et ses admirateurs, d'écrire ou de prendre plaisir à lire des textes dont le sens « ne se laisse pas "prendre" » [59]., quand on prétend même que le sens ne devrait « jamais prendre la forme définitive d'un signe tristement alourdi de son signifié » [60]., il faut un extraordinaire, un monstrueux culot pour taxer d'anti-intellectualisme ceux qui, en fait, entendent dénoncer, derrière le succès de pareilles foutaises, le retour en force de l'obscurantisme.

Qu'elles soient habillées à la dernière mode, ou, au contraire, vêtues à l'ancienne, pour moi, l'absurdité est toujours obscurantiste et la sottise, toujours rétrograde. Ainsi donc je ne veux pas que, faute d'oser me faire un procès d'intention philosophique qui serait particulièrement ridicule, on me fasse un procès d'intention politique. Si je n'entends certes pas me livrer à une operation anti-intellectualiste (j'entends bien, plutôt, défendre les droits de l'intelligence indignement bafoués par Roland Barthes et tous les jobarthiens), je ne crois pas non plus obéir, plus banalement, à quelque réflexe conservateur, voire réactionnaire, lorsque je dénonce les sottises de Roland Barthes, en particulier, ou de la « nouvelle critique », en général. Je ne me propose aucunement de prendre, en ce faisant, le parti de la tradition contre celui de la nouveauté. Comment le pourrais-je ? Le plus grand événement de ma vie intellectuelle a été, et restera sans doute, la découverte progressive de l'incroyable absurdité des croyances religieuses dans lesquelles j'avais été élevé. Je sais donc mieux que personne quelle extraordinaire quantité d'effarantes fariboles se sont transmises, et se transmettent encore, par la tradition, de génération en génération. Moins que personne, par conséquent, je ne suis porté à rejeter systématiquement les idées nouvelles, et encore bien moins à défendre systématiquement les idées anciennes. Aucune tradition, fut-elle plusieurs fois millénaire, ne saurait rendre une sottise respectable à mes yeux. Mais les sottises les plus anciennes ont commencé par être nouvelles et tout ce qui s'appuie sur le prestige de la tradition, a d'abord bénéficié de l'attrait de la nouveauté. Il convient donc de se méfier et de l'une et de l'autre et de ne jamais en faire, si peu que ce soit, des critères de vérité. Les sottises sont toujours des sottises et il importe peu qu'elles se réclament de la modernité ou de la tradition. Quand je dénie à un critique le droit de faire dire à un texte ce qu'il ne dit pas, voire de lui faire dire le contraire de ce qu'il dit, c'est au nom de la raison et non pas de la tradition, même si, sur ce texte, la tradition s'accorde avec la raison, ce qui, fort heureusement, est souvent le cas. Mais ça ne l'est pas toujours et lorsqu'il s'agit notamment de textes considérés comme sacrés et censés avoir été inspirés par la divinité, la tradition est souvent de leur faire dire ce qu'ils ne disent pas. Ce n'est pas un hasard si les méthodes de « lecture » des « décodeurs » modernes rappellent si souvent celles de l'exégèse biblique [61]..

Que les choses soient donc bien claires : je fais la chasse aux sornettes (que ce soient celles de la tradition chrétienne ou celles de la « nouvelle critique » ), je ne fais pas du tout la chasse aux sorcières. Je n'ai aucunement l'intention de jouer au défenseur de l'ordre moral ou de l'ordre social [62].. Parfaitement mécréant, passablement antimilitariste, très méfiant à l'égard de tous les pouvoirs, depuis que je lis des journaux, c'est dans Le Canard enchaîné que j'ai toujours retrouvé le mieux ce qui me tient lieu de « philosophie  » morale et politique. Quoi que certains aient pu dire, il me paraît difficile de nier que Le Canard soit un journal de gauche. Cela ne l'empêche pourtant pas de constater que certains intellectuels de gauche sont d'incurables cuistres et d'imbuvables snobs [63].. C'est aussi mon sentiment.

Roland Barthes a toujours affecté de croire, et tous les jobarthiens n'ont pas manqué de faire chorus, qu'il était attaqué, non pas parce qu'il disait des sottises, mais parce qu'il dérangeait, parce qu'il inquiétait, parce qu'il effrayait. Son attitude a été particulièrement ridicule et indécente lorsque Raymond Picard a publié Nouvelle Critique ou nouvelle imposture. Incapable de faire front et de défendre le Sur Racine en restant sur le terrain, c'est-à-dire en répondant sur Racine, il a choisi d'ameuter ses admirateurs, il n'a pas craint de crier à la persécution [64]., et de se présenter comme la victime d'une espèce de vindicte collective [65].. Bien entendu, l'opération avait, d'après lui, un caractère politique, sinon ouvertement, du moins obscurément, c'est-à-dire, selon un sophisme très utilisé parce que très pratique [66]., profondément [67].. A l'en croire, ses adversaires auraient senti confusément que le succès de ses écrits, comme, d'une manière plus générale, l'essor de la « nouvelle critique » ou de la sémiotique, constituait, pour l'ordre social, une sourde, mais sérieuse menace [68].. On aurait donc voulu l'abattre parce qu'on jugeait son influence sournoisement pernicieuse, parce qu'on pensait qu'il sapait insidieusement les assises mêmes de la société bourgeoise et qu'on craignait qu'il ne l'ébranlât.

L'attitude de Roland Barthes est facile à comprendre. Il est très rare qu'un auteur consente à admettre qu'on lui reproche seulement de dire des sottises. Roland Barthes préfère croire qu'il fait peur. Mais la nature de ses écrits rend cette hypothèse tout à fait loufoque. Ce n'est pas avec des balivernes « labiles » et des fariboles rocambolesques qu'on peut inquiéter qui que ce soit ni ébranler quoi que ce soit. Je doute fort, notamment, que l'audience de Roland Barthes ait jamais causé de souci à un homme politique de droite. Je ne crois guère, non plus, qu'elle ait jamais donné beaucoup d'espoir aux hommes politiques de gauche. Les propos de Roland Barthes n'ayant aucune portée d'aucune sorte, ils ne sauraient avoir de portée politique. Lui-même reconnaît, d'ailleurs, qu'il n'a jamais pris, dans ses écrits, de « positions politiques » [69].. Certains pourront l'en blâmer et d'autres l'en féliciter [70]., mais il me semble clair, en tout cas, que cela ne l'autorisait guère à prêter à ses contradicteurs des arrière-pensées politiques.

Si Roland Barthes m'agace, s'il m'horripile, s'il m'irrite profondément, il ne m'inquiète en aucune façon, il ne menace aucune de mes « positions »: il ne heurte en moi ni croyances religieuses, ni système philosophique, ni convictions morales, ni options politiques. Je sais que certains s'étonneront que, n'ayant rien d'autre à reprocher à Roland Barthes que de dire des sottises, je le lui reproche si violemment, et ils resteront sans doute persuadés que j'ai, pour l'attaquer si âprement, des raisons inavouées et peut-être même inconscientes. Mais c'est leur étonnement qui m'étonne. Est-ce donc une chose indifférente que de dire des sottises ? N'est-ce pas une chose indigne, au contraire, et qui doit soulever notre colère ? Personne n'est obligé d'écrire des livres. Il est, certes, permis de n'avoir rien à dire, mais à la condition de se taire. S'il est vrai que les grands auteurs honorent l'humanité, les fabricants de fariboles et les marchands de sornettes la déshonorent.

Je ne saurais trop le dire, la colère que m'inspirent les balivernes dans le vent de Roland Barthes et de tous les nouveaux cuistres, est de la même nature que celle, très violente, que j'éprouve à l'égard des antiques sottises et des fariboles millénaires transmises par les croyances religieuses et les vieilles superstitions [71].. Les âneries d'un Roland Barthes sont, pour moi, une insulte à l'intelligence humaine, au même titre que les dogmes de la religion chrétienne. Quand Pascal nous dit, dans le fameux fragment du « roseau pensant », que « toute noire dignité consiste donc en la pensée » [72]., je lui réponds que c'est justement pour cela qu'il n'aurait jamais dû nous proposer comme des « vérités divines » des histoires à dormir debout. Si la grandeur de l'homme est, certes, de s'interroger sur sa destinée, elle est aussi de ne pas accepter, en guise d'explications, des fables enfantines et des fariboles extravagantes. Mais, si scandaleuse que soit aux yeux de la raison l'absurdité des croyances chrétiennes, on peut du moins comprendre les raisons qui ont poussé, et poussent encore, tant de gens, et jusqu'à des génies tels que Pascal, à s'y raccrocher désespérément. Car, si elles nous proposent une réponse inacceptable, c'est du moins à un problème bien réel. Il y a sans doute des incroyants qui s'en accommodent fort bien, mais, pour ma part, je ne suis pas content du tout de la condition qui nous est faite. On ne peut pas trouver normal, me semble-t-il, surtout à une époque où l'on parle tant, et avec raison, de participation, que nous émergions du néant, dans un coin d'un univers dont nous ne connaissons pas les limites, pour y retourner, peu de temps après, sans avoir jamais pu entrevoir une seule seconde si tout cela avait un sens. Même si elle est excessivement dramatique et sur certains points bien discutable, la description que fait Pascal de notre condition « faible et mortelle et si misérable que rien ne nous peut consoler lorsque nous y pensons de près » [73]., n'en est pas moins, dans ses grandes lignes, profondement vraie. Aussi, bien qu'un rationaliste ne puisse que déplorer et dénoncer l'absurdité de l'explication à laquelle Pascal a cru devoir se rallier [74]., il doit reconnaître qu'il y a, à l'origine de la démarche pascalienne, un impérieux besoin d'intelligibilité et un intense sentiment d'insatisfaction qu'il est bien difficile de ne pas partager. Ce qu'il y a d'exaspérant, en revanche, dans les absurdités d'un Roland Barthes, c'est qu'elles sont toujours d'une totale gratuité. Ses foutaises sont toujours d'une parfaite futilité, ses âneries, d'une consternante inanité. Rien de moins nécessaire que les sornettes de Roland Barthes. Ses propos n'ont jamais répondu qu'au seul souci de titiller sa clientèle de foutriquets jobardo-snobinards avec des sottises dérisoires.

Cette clientèle, malheureusement, n'a cessé de s'élargir. Et j'en arrive ainsi à la dernière des raisons qui justifient, à mes yeux, la vivacité, voire la violence, certains diront, et j'en ris d'avance, la « sauvagerie » de mes attaques. Bien que les propos de Roland Barthes aient le don de m'exaspérer pour toutes les raisons que je viens d'évoquer, je n'aurais certainement pas éprouvé le besoin de le dire avec autant d'énergie et d'insistance, si ses écrits n'avaient rencontré que peu d'écho et suscité qu'un intérêt très limité. Mais Roland Barthes passe pour être, aux yeux de quantité de gens, une des « grandes figures de notre temps  » [75].. Je reviendrai plus à loisir, dans ma conclusion, sur l'accueil que la critique, et particulièrement la critique universitaire, a fait au Sur Racine. Mais il me faut dire, dès maintenant, que je n'aurais jamais usé tant de temps et dépensé tant de patience à démontrer, dans les pages qui vont suivre, que le Sur Racine est un livre d'une sottise rarement égalée, du moins dans sa spécialité, la critique littéraire, si ce même livre n'avait rencontré un succès qu'aucun livre de critique n'avait sans doute encore rencontré, du moins en France. Ce n'était pas assez de faire d'un esprit aussi déliquescent un grand intellectuel et un grand critique, « le premier de sa génération  », nous dit M. Michel Contat [76]., on a même fini par reconnaître à Roland Barthes le brevet d'« écrivain de toujours  » qu'il s'était décerné lui-même avec le Roland Barthes par Roland Barthes[77].. Dans beaucoup de librairies, les œuvres de Roland Barthes se trouvent maintenant à côté de celles de Balzac, sur les rayons des grands auteurs français, et, dans tous les lycées, des professeurs de lettres et de philosophie font croire à leurs élèves que les petites foutaises de Roland Barthes font partie des grands textes qu'il faut à tout prix avoir lus.

Non contents de porter aux nues les nullités les plus ridicules, beaucoup de nos contemporains ne craignent pas, pour mieux les exalter, d'abaisser devant elles les plus puissants esprits et les plus grands génies. Les mêmes benêts qui se sont embéguinés d'un Roland Barthes feront volontiers la fine bouche devant Hugo ou devant Molière [78].. Mais surtout l'admiration que l'on éprouve pour Roland Barthes semble toujours devoir aller de pair avec un grand mépris pour Voltaire [79].. La chose, à première vue, peut paraître assez étrange puisque les principales qualités dont les jobarthiens se plaisent à parer leur idole (une intelligence très pénétrante et profondément décapante, une pensée essentiellement démystificatrice), ces qualités sont généralement considérées comme des qualités typiquement voltairiennes. Mais, en réalité, il est tout à fait logique que le même snobisme qui joue en faveur de Roland Barthes, joue aussi contre Voltaire. L'adulation de l'un et le dédain de l'autre sont les deux manifestations extrêmes et complémentaires d'une même crise de l'esprit critique qui semble être hélas ! aussi générale qu'elle est profonde. Pour pouvoir, comme on le fait, prêter à un Roland Barthes toutes les qualités intellectuelles qui lui font le plus cruellement défaut, il faut en avoir à ce point perdu la notion qu'on ne sache plus les reconnaître chez celui-là même qui les a possédées au suprême degré.

Roland Barthes lui-même, comme tous ses autres admirateurs, n'aimait guère Voltaire. Le contraire eût été tout à fait surprenant. S'il y eut jamais une tête qui ne « s'embrouillait » pas, c'est bien celle de Voltaire. Comment Roland Barthes aurait-il pu l'admirer vraiment ? Il lui aurait fallu, pour cela, ne plus faire aucun cas de sa pauvre tête qui s'embrouillait toujours et admettre qu'il valait mieux renoncer à s'en servir, du moins pour écrire des livres. Il a préféré croire qu'il avait la meilleure part. Si l'idéal auquel doit tendre tout écrivain, sans jamais pouvoir y parvenir tout à fait, c'est le « sens fluide », comment, en effet, ne pas se féliciter d'être un Roland Barthes plutôt qu'un Voltaire ? Peut-on être, comme Roland Barthes, le maître des maîtres dans l'art de pratiquer la « dérive » perpétuelle du sens, et ne pas éprouver beaucoup de condescendance à l'égard de ce pauvre Voltaire qui a toujours tout ignoré de ce grand art ?

Finalement, si je devais choisir, entre tous les propos ineptes que Roland Barthes a pu tenir, celui dont la sottise m'a le plus révolté, je me déciderais, sans doute, pour quelques lignes de Critique et vérité dans lesquelles Roland Barthes a poussé l'outrecuidance jusqu'à donner à Voltaire des leçons en matière d'ironie. Après avoir prétendu que leurs adversaires ne percevaient jamais l'ironie et l'humour des « nouveaux critiques » (je crains que ce ne soit mon cas), Roland Barthes nous explique, si l'on peut dire, ce qu'est pour lui l'ironie : « Face à la pauvre ironie voltairienne, produit narcissique d'une langue trop confiante en elle-même, on peut imaginer une autre ironie, que, faute de mieux, l'on appellera baroque, parce qu'elle joue des formes et non des êtres, parce qu'elle épanouit le langage au lieu de le rétrécir » [80].. On ne s'attendait guère à voir l'ironie voltairienne qualifiée de « narcissique », alors que cette épithète conviendrait sans doute beaucoup mieux à l'ironie « baroque » de Roland Barthes : il nous a dit lui-même, à la page précédente, que cette ironie était une « auto-ironie ». Mais surtout il est tout à fait piquant de voir l'auteur du Roland Barthes par Roland Barthes, le grand spécialiste de la faribole nombriliste, accuser de narcissisme quelqu'un d'autre que lui, et, qui plus est, Voltaire, qui avait, lui, trop de génie pour avoir le temps d'être narcissique. Roland Barthes, il est vrai, semble avoir une conception du narcissisme tout à fait particulière. A ses yeux, un écrivain est narcissique quand il fait trop confiance à la langue. En d'autres termes, le narcissisme, pour Roland Barthes, consiste à savoir ce que l'on dit. Et certes, en ce sens, Voltaire est un écrivain aussi narcissique que Roland Barthes l'est peu.

A l'évidence, si Roland Barthes n'aime pas l'ironie voltairienne, c'est au fond parce qu'il sent fort bien (et, pour une fois, il ne se trompe pas), que cette ironie n'aurait pas manqué de s'exercer à ses dépens, si par malheur Voltaire avait vécu deux siècles plus tard : « ses ennemis, nous dit-il, seraient aujourd'hui les doctrinaires de l'Histoire, de la Science (voir ses railleries à l'égard de la haute science dans L'Homme aux quarante écus), ou de l'Existence ; marxistes, progressistes, existentialistes, intellectuels de gauche, Voltaire les aurait haïs, couverts de lazzis incessants, comme il a fait de son temps pour les jésuites » [81].. En prétendant qu'il aurait haï indistinctement tous les intellectuels de gauche et tous les hommes de progrès, Roland Barthes fait à Voltaire un procès d'intention particulièrement injuste [82].. On peut être sûr, en revanche, que les grandes foutaises de notre époque, et, au premier rang d'entre elles, la psychanalyse et le structuralisme, auraient trouvé en Voltaire, parce qu'il aurait vu en elles, et à juste titre, les formes modernes de l'obscurantisme, l'adversaire le plus intraitable. Et il n'aurait pas manqué de faire de Roland Barthes sa tête de turc, et de le larder sans cesse des plus cruels brocards. Avec quelle gaieté féroce il se serait gaussé de ce Pangloss en chair et en os !

Ah ! certes, c'est d'un Voltaire, ou d'un Molière, ou plutôt des deux à la fois, que notre époque aurait eu le plus grand besoin. Eux seuls peut-être auraient pu, sinon empêcher, du moins limiter le monstrueux essor des sornettes freudiennes. Eux seuls peut-être auraient pu nous éviter de voir les sciences humaines prendre le relais de la théologie pour nous soûler de sottises et nous saturer d'absurdités. Seuls leur rire et leur ironie auraient pu balayer toutes ces balivernes, les foutaises d'un Foucault, les sornettes d'un Sollers, les élucubrations d'un Levi-Strauss, les calembredaines d'un Lacan, les fariboles d'un Roland Barthes, qui, depuis quelques décades, ont hélas ! fait de Paris la capitale de la divagation.


 

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NOTES :

[1] Cette « lettre ouverte aux jobarthiens » reprend l'Avant-propos de ma thèse dactylographiée qui n'a pas été repris lors de la publication de celle-ci.

[2] Ainsi, lorsque Roland Barthes, dans Critique et vérité, a voulu défendre son Sur Racine contre les attaques de Raymond Picard (Nouvelle Critique ou nouvelle imposture), il a réussi - nous en parlerons tout à l'heure - à écrire son livre le plus comique avant le Roland Barthes par Roland Barthes.

[3] Si Roland Barthes n'est plus là pour défendre son Sur Racine, il y aura bientôt trois siècles que Racine n'est plus là pour défendre ses tragédies contre l'incompréhension de certains critiques. Et l'on peut penser qu'il aurait eu souvent des choses à dire, surtout depuis une trentaine d'années, et particulièrement sur le Sur Racine.

[4] Je veux bien croire, comme l'affirment ses amis, que l'homme Roland Barthes avait de grandes qualités. Je juge des livres et non une vie, ou, du moins, je ne juge cette vie que dans la mesure où elle a été employée, bien mal à mon sens, à écrire ces livres.

[5] Voir p. 9-10 et 14-15.

[6] Voir Sur Racine, pp. 29 et 39. Mais nous y reviendrons à loisir.

[7] Critique et vérité, p. 29. Signalons, en passant, la mauvaise foi de Roland Barthes, lorsqu'il affecte de croire que Raymond Picard lui a reproché son « jargon » (Voir Critique et vérité, pp. 30-35). Ce n'est pas son « jargon » en lui-même que Raymond Picard a critiqué, mais l'usage que Roland Barthes en a fait. Raymond Picard avait pourtant été très clair : « Je ne suis pas de ceux qui reprocheront à un critique son jargon parce que c'est un jargon. Malgré les apparences que dépassent bien vite les apprentis philosophes, Descartes et Pascal, qui emploient le langage de tout le monde, sont beaucoup plus difficiles à suivre et à comprendre que Kant, qui a créé un jargon […] Les néologismes de la science et de la philosophie ont été créés en principe pour remédier au vague et a l'inadéquation de la langue courante : leur but est d'éviter l'ambiguïté et de serrer la signification de plus près. Le jargon de M. Barthes a de tout autres effets : sa fonction, ingénue peut-être, mais effective, est - on a pu le voir dix fois déjà - de donner un prestige "scientifique" à des absurdités, de maquiller avantageusement des lieux communs, de dissimuler (assez mal) l'indécision de la pensée » (Nouvelle Critique ou nouvelle imposture, pp. 50-52).

[8] Critique et vérité, p. 16, note 1 : « Voici les expressions appliquées par R. Picard à la nouvelle critique: "imposture", " le hasardeux et le saugrenu" (p. 11), "pédantesquement" (p. 39), "extrapolation aberrante" (p. 40), "façon intempérante, propositions inexactes, contestables ou saugrenues" (p. 47), "caractère pathologique de ce langage" (p. 50), "absurdités" (p. 52), "escroqueries intellectuelles" (p. 54), "livre qui aurait de quoi révolter" (p. 57), "excès d'inconsistance satisfaite", "répertoire de paralogismes" (p. 59), "affirmations forcenées" (p. 71 ), "lignes effarantes" (p. 73), "extravagante doctrine" (p. 73), "intelligibilité dérisoire et creuse" (p. 75), "résultats arbitraires, inconsistants, absurdes" (p. 92), "absurdités et bizarreries" (p. 146), "jobardise" (p. 147). J'allais ajouter : "laborieusement inexact", « bévues", "suffisance qui prête à sourire", "chinoiseries de forme", "subtilités de mandarin déliquescent" etc., mais ceci n'est pas de R. Picard, c'est dans Sainte-Beuve pastiché par Proust et dans le discours de M. de Norpois "exécutant" Bergotte… ».
Cette note méritait d'être citée. Car le procédé de Roland Barthes, très curieux au premier abord, est aussi très révélateur. Il est assez inhabituel, en effet, d'énumérer longuement, en essayant de ne pas en oublier, les appréciations peu flatteuses qu'on a pu nous décerner. D'ordinaire, on ne les cite que pour les réfuter, une à une, et, si possible, les renvoyer à l'expediteur. Mais Roland Barthes est manifestement convaincu qu'on ne saurait raisonnablement éprouver pour lui qu'une admiration sans bornes. Aussi est-il persuadé que le meilleur moyen de soulever contre Raymond Picard, l'indignation de ses lecteurs, c'est de détailler les outrages qu'il a subis, c'est de leur dire : « Voyez comme il me traite ! »
La mobilisation forcée de Proust n'est pas moins révélatrice. Ce n'est d'ailleurs pas la seule fois que Roland Barthes se sert de Proust, sans son autorisation bien sûr, pour essayer de se défendre. On en trouve, deux pages plus loin (voir Critique et vérité, p. 18, note 1), un autre exemple, encore plus abusif. Bien que leurs œuvres soient fort dissemblables, Roland Barthes affecte de se situer dans la lignée de Proust. Peu s'en faut même qu'il ne se considère comme le Proust de notre temps. Au début du Roland Barthes par Roland Barthes, on trouve une photo du bébé Barthes en barboteuse, accompagnée de la légende suivante : « Je commençais à marcher, Proust vivait encore, et terminait la Recherche» (pp. 26-27). Il n'est pas nécessaire d'être un expert en sémiologie pour décoder le message : « Proust s'en va, mais Roland Barthes arrive ; la succession est assurée ». Mais, pour revenir à la note que nous avons citée, les expressions dépréciatives que Roland Barthes emprunte à Proust, seraient, à mon sens, beaucoup trop indulgentes, si l'on devait les appliquer au Sur Racine. Ce que j'y trouve, pour ma part, ce ne sont pas des « subtilités de mandarin déliquescent », mais de bonnes absurdités, de franches stupidités et, pout tout dire, des âneries ridicules. Et, quant à la façon dont Roland Barthes essaie d'annexer Proust, elle ne releve pas d'une « suffisance qui fait sourire », mais bien de la plus grotesque outrecuidance.

[9] Plusieurs amis m'ont suggéré de remplacer sottise par paradoxe. Mais Roland Barthes, qui déclare si souvent que sa cible favorite est l'opinion commune, la « doxa », entend bien nous proposer des paradoxes (voir, par exemple, le fragment « doxa/paradoxa » dans le Roland Barthes par Roland Barthes, p. 75). Et, quant à moi, ce que je reproche à ses paradoxes, ce n'est pas du tout d'être des paradoxes, mais d'être des sottises. Car, si la sottise est certainement le moyen le plus court et le plus commode pour arriver au paradoxe, il s'en faut bien que tous les paradoxes soient des sottises, ni surtout, hélas ! que toutes les sottises soient des paradoxes.

[10] Je parle ici de la critique universitaire ou para-universitaire. Mais il se pourrait que ce soit vrai, à un moindre degré, de l'ensemble de la critique.

[11] Parmi ceux qui l'on fait, je citerai seulement, pour rester dans la critique racinienne et pour saluer leur mémoire qui m'est chère, Jean Pommier et le long article qu'il a consacré au livre de M. René Jasinski, Vers le vrai Racine (« Un nouveau Racine », R.H.L.F. , octobre-décembre 1960, page 500-530) et, bien entendu, Raymond Picard et son livre Nouvelle Critique ou nouvelle imposture.

[12] II est rare qu'un article ou un livre publié par un universitaire un peu en vue ne soit pas qualifié d'« excellent » ou de « remarquable », fût-il tout à fait insignifiant. Que de thèses dont on croit ne pas pouvoir se dispenser de dire qu'elles sont indispensables, alors qu'on se dispense soi-même aisément de les lire, en les feuilletant seulement ! Quand un universitaire en vue est, de surcroit, un m'as-tu-vu, humant avec volupté le fumet des compliments, alors on force encore la dose. Ainsi les plus encensés sont moins ceux qui méritent le plus de l'être que ceux qui aiment le plus à l'être. Tel dénicheur d'opuscules qui dorment dans la poussière depuis trois siècles, non par suite d'un injuste oubli, mais par un juste retour des choses (leur seule vertu est dormitive), si on le sait très sensible aux fleurs qu'on lui envoie, et, plus encore, à celles qu'on ne lui envoie pas, on ne le lira guère, mais on ne manquera pas de se pâmer d'admiration devant son « érudition étourdissante ».

[13] Les Caractères, VIII, 62.

[14] Ceux-là mêmes qui font preuve de lucidité et de courage, en formulant de sévères critiques à l'égard de travaux dont le succès n'a dégal que l'ineptie, se croient obligés d'introduire, au début ou à la fin de leur étude, des compliments destinés à compenser leur sévérité. Mais ces compliments apparaissent alors tout à fait formels. voire franchement absurdes, tant ils sont en désaccord avec tout ce qui suit ou tout ce qui précède. Si l'on voulait résumer en quelques mots clairs certains comptes rendus, on pourrait le faire en deux phrases : « Le livre de M. Untel est certainement très intéressant et très intelligent. Qu'il est dommage qu'il ne contienne que des sottises ! »
Il serait facile de multiplier les exemples, mais je n'en citerai qu'un, celui de l'article qu'Albert Béguin a consacré au livre de Lucien Goldmann, Le Dieu caché. Cet article, intitulé « Note conjointe sur M. Goldmann et la méthode "globale" » (Esprit, décembre 1956, pp. 874 sq.), fait suite à un article de M. Jean Conilh, consacré au même livre, « Pascal, pour disposer au marxisme » (ibidem, pp. 855 sq.). L'article d'Albert Béguin commence ainsi : « L'ouvrage passionné passionnant, de Lucien Goldmann appelait une critique également passionnée. C'est à quoi a pourvu Jean Conilh, opposant à un robuste tempérament, un tempérament au moins aussi vif, et allant au cœur du sujet tel que l'a défini l'intelligence penétrante de Goldmann » (p. 874). A la suite de quoi, il formule contre le livre les objections les plus graves, déplore chez son auteur « une stupéfiante désinvolture envers les problèmes premiers et les moyens de les résoudre » (877), et finit par conclure : « Les conséquences de cette légèreté d'esprit se retrouvent à chaque pas dans un ouvrage qui n'a pas beaucoup plus que les apparences du sérieux » (p. 878). Je souscris, bien sûr, à cette conclusion qui pourrait être encore plus radicale : il n'y a absolument rien de plus, dans Le Dieu caché, que les apparences du sérieux. Pour être un tant soit peu sérieux, il ne suffit pas d'être assommant, dogmatique et totalement depourvu d'humour. En revanche, j'aimerais bien comprendre comment Albert Béguin peut trouver « passionnant » un « ouvrage qui n'a pas beaucoup plus que les apparences du sérieux », comment il peut louer « l'intelligence pénétrante » d'un auteur dont la « légèreté d'esprit » se manifeste « à chaque pas ». Quant au « robuste tempérament » de Lucien Goldmann, c'est celui d'un Thomas Diafoirus. Comme lui, il est « fort comme un Turc sur ses principes » ; comme lui, il « ne démord jamais de son opinion », qu'il soutient « à outrance », même quand elle est totalement arbitraire, voire franchement absurde.
Plutôt que d'attribuer en général à un livre des qualités qu'on lui dénie dans le détail, on peut dissocier l'auteur et le livre, et, après avoir souligné les défauts de celui-ci (ou avant de le faire), rendre hommage aux qualités de celui-là. Ce second procédé a sur le premier l'avantage qu'on évite ainsi d'être pris en flagrant délit de contradiction. Car, même si on garde bien de le lui dire, le lecteur peut toujours supposer qu'on a trouvé dans d'autres livres du même auteur les qualités qu'on se croit obligé de lui reconnaître. Il n'en reste pa moins vrai que ce distinguo est généralement tout à fait gratuit et donc parfaitement hypocrite. Là encore, je ne citerai qu'un seul exemple parmi beaucoup d'autres, celui de l'article de M. Jean Molino, « Sur la méthode de Roland Barthes » (La Linguistique, 1969, n° 2, pp. 141 sq.). Une analyse serrée des trois premières pages du Sur Racine (pp, 15-17) conduit M. Molino à formuler des jugements très sévères. Tout au long de son article, il met fort bien le doigt sur « l'ambiguïté essentielle de la démarche critique de Barthes » (p. 144), les à-peu-près, les glissements perpétuels, les continuels changements de point de vue, bref, le flottement constant d'une pensée si indécise qu'elle en est presque insaisissable. Mais, si je sais le plus grand gré à M. Molino de faire ainsi preuve d'une fermeté de jugement qui hélas ! fait cruellement défaut à tant d'autres, je m'étonne et je regrette qu'il se croie obligé de dire, à la fin de son article, que « l'intelligence et le talent de Barthes ne sont pas en cause » (p. 154). Il aurait pu se contenter de s'abstenir de dire explicitement qu'ils étaient en cause, puisque tout son article le disait implicitement. Mais pourquoi dire le contraire ? Est-ce parce qu'il n'a examiné que trois pages du Sur Racine que M. Molino s'interdit de mettre en cause l'intelligence et le talent de Roland Barthes ? Pourtant il a trouvé dans ces trois pages de si grands défauts de méthode et de raisonnement que, même s'il n'avait jamais lu d'autres pages de Roland Barthes, il pourrait déjà, sinon porter un jugement général et définitif, du moins s'interroger sur l'intelligence et le talent de leur auteur. Mais, en réalité, M. Molino a lu tout le Sur Racine et il a lu, sans doute, tous les autres livres de Roland Barthes. Il sait fort bien qu'il aurait pu faire le même genre de démonstration en prenant n'importe quelle autre page du Sur Racine, voire n'importe quelle autre page de Roland Barthes. Et c'est même pour cela qu'il a cru nécessaire de se livrer à une telle démonstration. C'est en vain qu'il déclare prudemment, au début de son article, qu' « il ne s'agit donc pas de porter un jugement général sur la méthode de Barthes » (p. 151). Outre qu'on se demande alors pourquoi ii a intitulé son article « Sur la méthode de Roland Barthes », il apparaît clairement, tout au long de son étude, qu'il a voulu dénoncer des défauts qui ne sont pas propres à ces trois pages, qui n'ont rien d'accidentel, mais qui sont, au contraire, les défauts habituels de Roland Barthes. Ainsi, dans sa conclusion, après avoir rappelé qu'il faut qu'une « structure soit définie, cohérente et rende compte des objets qu'elle prétend structurer », M. Molino déclare : « nous pensons l'avoir montré sur un échantillon, les structures de Barthes ne possèdent aucune de ces propriétés » (p. 153). Voila qui semble tout à fait net. M. Molino a travaillé sur un « échantillon ». Les trois pages qu'il a passées au crible, ont donc bien pour lui une valeur exemplaire. Il a beau s'en défendre, il a donc bien mis en cause l'intelligence et le talent de Roland Barthes. Mais pourquoi s'en défend-il ? Roland Barthes serait-il une vache sacrée ?

[15] Je pense ici, en particulier, à un ridicule numéro d'indignation vertueuse que m'a valu, de la part de jacques Truchet, la publication d'Assez décodé !

[16] Certains qui témoignent beaucoup d'indulgence à l'égard de la « nouvelle critique » et qui s'offusquent de mon « sectarisme », croient bien prouver par là leur ouverture d'esprit, quand ils sont seulement incapables de raisonner. Tel se flatte, comme Jacques Truchet, d'être allergique à la polémique, qui l'est à la logique.

[17] Roland Barthes par Roland Barthes, p. 181. Ce n'est pas la seule fois que, dans ce livre, Roland Barthes passe aux aveux. On peut se demander pourquoi. J'y reviendrai plus loin, en citant d'autres exemples encore plus étonnants.

[18] Sur Racine, p. 166.

[19] On ne saurait citer toutes les formules définitives que contient le Sur Racine et j'aurai, d'ailleurs, l'occasion d'en discuter longuement quelques-unes. Je me contenterai donc d'en relever quelques spécimens, dans la première partie de « L'Homme racinien »: « Cette histoire [la fable, chère à Freud, de la horde primitive], même si elle n'est qu'un roman, c'est tout le théâtre de Racine » (p. 20) ; « L'inceste, la rivalité des frères, le meurtre du père, la subversion des fils, voilà les actions fondamentales du théâtre racinien » (p. 21) ; « le théâtre racinien ne trouve sa cohérence qu'au niveau de cette fable ancienne » (ibid.) ; « il n'y a pas de caractères dans le théâtre racinien […], il n'y a que des situations, au sens presque formel du terme : tout tire son être de sa place dans la constellation des forces et des faiblesses » (pp. 24-25) ; « ce ne sont pas les sexes qui font le conflit, c'est le conflit qui définit les sexes » (p. 26) ; « L'Eros racinien ne s'exprime jamais qu'à travers le récit. L'imagination est toujours rétrospective et le souvenir a toujours l'acuité d'une image » (pp. 28-29) ; « Tout fantasme racinien suppose - ou produit - un combinat d'ombre et de lumière » (p. 30) ; « Partout, toujours, la même constellation se reproduit, du soleil inquiétant et de l'ombre bénéfique » (ibid.) ; « Nous voici au cœur du fantasme racinien » (p. 32) ; « Le tableau racinien est toujours une véritable anamnèse » (p. 34) ; « Toute la tragédie semble tenir dans un vulgaire pas de place pour deux. Le conflit tragique est une crise d'espace (p. 36) ; « La division racinienne est rigoureusement binaire, le possible n'y est jamais rien d'autre que le contraire » (p. 46) ; « ce qui a été est, voilà le statut du temps racinien » (p. 48) ; « Tous les conflits raciniens sont construits sur un modèle unique, celui du couple formé par Jahvé et son peuple » (p. 50) ; « La tragédie est essentiellement procès de Dieu » (p. 54) ; « Tout Racine tient dans cet instant paradoxal où l'enfant découvre que son père est mauvais et veut pourtant rester son enfant » (ibid.) ; « Dans Racine, il n'y a qu'un seul rapport, celui de Dieu et de la créature » (p. 55) ; « Des Frères ennemis à Athalie, l'échec de tous les héros raciniens, c'est d'être renvoyés inexorablement à ce temps circulaire » (p. 58) ; « Le temps réitératif est à tel point le temps de Dieu qu'il est pour Racine celui de la Nature même » (p. 59) ; « Voilà peut-être le dernier état du paradoxe tragique : que tout système de signification y soit double, objet d'une confiance infinie et d'une suspicion infinie » (p. 64) ; « Voici peut-être la clef de la tragédie racinienne : parler, c'est faire, le Logos prend les fonctions de la Praxis et se substitue à elle : toute la déception du monde se recueille et se rédime dans la parole, le faire se vide, le langage se remplit » (p. 66) ; « la tragédie, c'est le mythe de l'échec du mythe » (p. 68. C'est Roland Barthes qui souligne).

[20] Je ne puis multiplier les exemples. Mais le lecteur peut déjà en trouver beaucoup dans les formules que je viens de citer.

[21] C'est ainsi, d'ailleurs, que commence le Sur Racine : « II y a trois Méditerranées dans Racine : l'antique, la juive et la byzantine » (p. 15).

[22] Citons seulement un exemple de l'un et l'autre cas. Ayant écrit que « Le destin permet au héros tragique de s'aveugler partiellement sur la source de son malheur, d'en situer l'intelligence originelle, le contenu plastique, en éludant d'en designer la responsabilité : c'est un acte pudiquement coupé de sa cause », Roland Barthes croit devoir ajouter cette explication lumineuse : « Cette sorte d'abstraction paradoxale se comprend très bien [c'est moi qui souligne) si l'on songe que le héros sait dissocier la réalité du Destin de son essence : il prévoit cette réalité, il ignore cette essence ; ou, mieux encore, il prévoit l'imprévisibilité même du Destin, il le vit réellement comme une forme, une mana, la place gardée du revirement, il s'absorbe spontanément dans cette forme, il se sent lui-même forme pure et continuelle, et ce formalisme lui permet d'absenter pudiquement Dieu sans cependant le quitter » (p. 54). Il fallait y « songer », en effet. A propos de Bérénice enfin, Roland Barthes ose écrire : « On comprend combien la symétrie du invitus invitam antique est ici trompeuse » (p. 95). Le lecteur, s'il se souvient de la pièce, comprend surtout que Roland Barthes se moque éperdument de ce que dit Racine. Mais j'aurai l'occasion d'y revenir.

[23] Dans la discussion qui a suivi la communication de M. Jacques-Alain Miller au colloque de Cerisy Prétexte : Roland Barthes, Mme Françoise Gaillard s'est déclarée particulièrement séduite par ce qu'il avait dit « surtout […] concernant la psychanalyse, renvoyée à n'être finalement qu'un discours » (Prétexte : Roland Barthes, p. 213). Ce « ne … que » a déplu à Roland Barthes. Après avoir remercié l'orateur de l'hommage qu'il lui avait rendu (« ça m'a ému comme si c'était de la musique, et comme si Haydn, par exemple, avait écrit pour moi une symphonie et qu'il l'avait jouée pour moi »), il a ajouté : « Cela dit, je peux entrer dans la discussion, et dire que chez le "Roland Barthes" de Miller, qui est peut-être aussi le mien, il n'y a précisément jamais place pour la locution ne … que. Dire que la psychanalyse est un discours est tout à fait différent de dire qu'elle n'est qu'un discours. J'espère n'avoir jamais fait de quelque chose le centre d'un ne … que » (p. 214). C'est à croire que l'auteur du Roland Barthes par Roland Barthes n'a jamais lu du Roland Barthes. M. Serge Doubrovsky lui-même, qui est un grand admirateur de Roland Barthes, s'est étonné de ce propos : « Alors que l'homme déclare, le plus sincèrement du monde, son aversion pour la formule du « ne … que" (Prétexte : Roland Barthes, p. 214), l'écrivain s'ébroue dans le ne … que à l'infini » (« Une Ecriture tragique », Poétique, no 47, septembre 1981, p. 348).

[24] Roland Barthes fait aussi un très large usage de l'adjectif « essentiel » et du substantif « essence ».

[25] Il est plaisant de le constater, le même Roland Barthes qui invite si volontiers ses lecteurs à prendre ses propos « à la lettre », ne manque pas de se plaindre lorsqu'on le fait. Ainsi, dans Critique et vérité, reprochant àRaymond Picard et à ses partisans leur « suspicion » à l'égard de l'image, il écrit : tantôt on l'interdit purement et simplement […], tantôt on la ridiculise en feignant plus ou moins ironiquement de la prendre à la lettre » (pp. 20-21). Il est assurément trop facile de ridiculiser une image, en affectant de la prendre à la lettre. Mais on aurait bien tort de se gêner lorsque l'auteur lui-même est assez sot pour nous y inviter. S'il est vrai qu'une image ne serait plus une image, si on pouvait la prendre à la lettre, il faut vraiment, pour parler crûment, en avoir une couche pour demander au lecteur de le falre. Roland Barthes, pourtant, le fait continuellement. Aussi ses « à la lettre », ses « littéralement », comme ses « proprement » ou ses « expressément », sont-ils généralement d'une parfaite absurdité. Ainsi, quand il écrit : « Le sang est donc à la lettre une Loi » (p. 49}, ou : « Le Sérail est littéralement la caresse étouffante, l'étreinte qui fait mourir » (p. 104) qui donc nous expliquera jamais comment le sang peut être « à la lettre » une loi, comment un sérail peut être « littéralement » une caresse, une étreinte ? De même, lorsqu'il écrit qu' « Hippolyte hait la chair comme un mal littéral » (p. 117), on devine, bien sûr, que Roland Barthes a voulu dire « comme le mal absolu » (affirmation, d'ailleurs, fort discutable), mais il n'en reste pas moins que l'adjectif « littéral » n'a ici, « littéralement », aucun sens. Je prendrai enfin, en dehors du Sur Racine cette fois, un dernier exemple qui me paraît encore plus ridicule. Dans un entretien accordé au Magazine littéraire, à l'occasion d'un numéro qui lui était consacré, Roland Barthes a confié à M. Jean-Jacques Brochier « avoir été littéralement incendié » par la représentation que le Berliner Ensemble avait donné de Mère Courage en 1954 (« Vingt mots-clé pour Roland Barthes », Le Magazine littéraire, février 1975, p. 35). On aurait aimé savoir comment on pouvait être « littéralement » incendié par une représentation. M. Jean-Jacques Brochier, qui est le type même du jobard gobe-Barthes, n'a pas songé à le lui demander.

[26] En voici quelques exemples : « nous savons que chez Racine le Sang, le Destin, et les Dieux sont une même force négative, une mana un ailleurs dont le vide dessine l'irresponsabilité humaine » (p. 71) ; « L'ombre - dont on sait qu'elle est bien plus substance liée que privation de lumière - l'ombre est ici l'homme » (p. 76) ; « On sait que, pour Racine, le monde n'est pas vraiment le réel » (p. 88) ; « On sait comment [Néron] découvre Junie, et que cet amour naît de la spécialite même de son être, de cette chimie particulière de son organisme qui lui fait rechercher l'ombre et les larmes » (p. 92) ; « l'on sait combien, chez Racine, la parole est sexualisée » (p. 101) ; « on sait que, chez Racine, les "rôles" sexuels sont essentiellement définis par la Relation d'Autorité, et qu'il n'y a chez lui d'autre constellation érotique que celle du pouvoir et de la sujétion » (p. 102) ; « On a vu que dans Britannicus la substance funèbre de cette caresse était le poison » (p. 104) ; « Acomat est l'homme des vaisseaux, objets dont on sait la fonction antitragique » (p. 105) ; « Cette fermeture intolérable de l'être, qui est dans un même mouvement mutisme et stérilité, c'est aussi, on le sait, l'essence d'Hippolyte » (p. 118) ; « On sait que la rupture de la Légalité est le mouvement qui mine la psyché racinienne » (p. 127) ; « Il existe chez Racine, on le sait, une contradiction entre son éthique et son esthétique […] Ce contraste esthétique recouvre en fait une contradiction métaphysique que l'on connaît bien : Dieu est vide, et c'est pourtant à lui qu'il faut obéir » (p. 129). On trouverait bien d'autres exemples encore, en parcourant « L'Homme racinien » (voir pp. 26, 45, 61, 72, 75, 90, 91, 95, 96, 99, 100,103,108, 128, 131).

[27] Ce maniérisme et ce snobisme (au niveau du style) ont été dénoncés avec une drôlerie et une férocité extraordinaires dans le livre de Burnier et Rambaud : Le Roland-Barthes sans peine. Ce merveilleux petit chef-d'œuvre constitue un catalogue de mode barthésienne, très riche et très précis. Il explique fort bien, avec des patrons à l'appui, comment le célèbre faiseur batit ses phrases. Il décrit tous les atours dont il se sert pour orner ses sornettes, les affiquets et les colifichets dont il habille ses balivernes, les fanfioles, les fanfreluches et les falbalas dont ii affuble ses fariboles.

[28] A côté de la sottise sophistiquée et tortillonnée, de la bêtise bêcheuse et bichonnée d'un Roland Barthes, la sottise brute et rigide, la bêtise franche et massive d'un Lucien Goldmann, ont quelque chose de sympathique. Tout compte fait, je préfère encore un pitaud à une pimpesouée.

[29] Sur le snobisme du style de Roland Barthes, je me permets de renvoyer le lecteur au livre de Burnier et Rambaud. Je tiens cependant à dire un mot sur la cuistrerie de son vocabulaire. En effet, notamment dans Critique et vérité (voir pp. 27-32), Roland Barthes affecte de crolre que ceux qui condamnent son « jargon », sont tous des puristes, qui ont une conception « ascétique », « passéiste » et conservatrice du style. Il affecte de croire qu'on lui reproche de trop aimer les mots et de faire trop souvent appel à des mots rares. voire à des mots nouveaux. Il affecte de croire que ce sont les "cuistres" qui n'aiment pas ses néologismes. Je suis certes de ceux que le vocabulaire de Roland Barthes rebute et même qu'il horripile. Je ne songe pourtant nullement à lui reprocher de trop aimer les mots, mais seulement d'avoir une prédilection particulièrement marquée pour les mots les pesants, les plus pédants, les plus puants. Ce que je reproche à ses mots rares et à ses nouveaux, ce n'est ni leur rareté ni leur nouveauté, c'est leur cuistrerie. Quand on se gargarise de mots grecs comme doxa, praxis ou logos (employés généralement avec une majuscule, pour mieux impressionner les naïfs) ou de mots tirés du grec comme anamnèse, anamorphose, anastomose, ou énantiosème, quand on se grise de mots comme artefact, encratique, proaïrétique, réitératif, syntagmatique ou fantasmatiquement, il faut un singulier culot pour traiter de « cuistres » ceux qui ne goûtent guère ce jargon.
J'ai cité tout à l'heure cette étonnante note de Critique et vérité dans laquelle Roland Barthes croit accabler ses adversaires en citant toutes les expressions péjoratives qui lui ont été appliquées. Il utilise de nouveau ce curieux procédé pour défendre son « jargon », mais cette fois, il a recours à la prétérition, ce qui rend la chose encore plus plaisante : « je renonce, dit-il, à citer toutes les accusations de "jargon opaque" dont j'ai été l'objet » (Critique et vérité, p. 28, note 1). Comment ne pas rire devant la suffisance si naïve d'un auteur qui croit se montrer beau joueur en renonçant à citer les accusations dont il a été l'objet, affectant de dédaigner ce moyen trop facile de discréditer ses censeurs ? Que Roland Barthes pense en lui-même que, puisqu'il a raison, ses adversaires ont tort, il n'y a rien là que de très naturel. Tout le monde est plus ou moins porté à raisonner ainsi, mais, à moins d'être totalement infatué de soi-même et tout à fait incapable de se mettre par la pensée à la place des autres, on se garde, d'ordinaire, de le laisser paraître. Car, de toute évidence, ce beau raisonnement ne saurait convaincre que ceux qui sont déjà convaincus que l'on a raison. Ce serait vraiment trop commode, s'il suffisait de citer une accusation pour la réfuter et pour discréditer celui qui l'a lancée. Ceux qui attaquent, seraient toujours vaincus, et ceux qui sont attaqués, toujours vainqueurs. La riposte deviendrait d'autant plus facile et plus foudroyante que l'attaque aurait été plus rude et plus vigoureuse. Ceux qui aiment la polémique n'auraient plus qu'à y renoncer : les coups les plus forts et les mieux appliqués ne pourraient plus atteindre que ceux qui les portent.

[30] Dans le Sur Racine (ici encore, je ne prends mes exemples que dans la première partie de « L'Homme racinien »), à côté d'un seul livre (celui de Charles Mauron) et de deux articles (de Bernard Dort et de Georges Poulet) sur Racine, à côté de La Dramaturgie classique en France de Jacques Scherer, de La Rhétorique du père Lamy, Roland Barthes cite Freud (Moïse et le monothéisme), Roland Kuhn (Phénoménologie du Masque à travers le test de Rorschach), Kierkegaard, Nunberg (Principes de psychanalyse), G. Thomson (Marxism and Poetry), Pierre Curie, Granet (un article de L'Année sociologique sur la féodalite dans l'ancienne Chine), Husserl, Marx (Manuscrit économico-philosophique), Lévi-Strauss (Anthropologie structurale). Ces références hétéroclites et insolites (j'aurai l'occasion de revenir sur telle ou telle d'entre elles) sont sans doute destinées d'abord à nous prouver la diversité des curiosités et l'ouverture d'esprit de l'auteur du Sur Racine plutôt qu'à nous éclairer sur Racine.
Mais c'est peut-être dans Critique et vérité que Roland Barthes, dont l'amour propre a été mis à rude epreuve par la vigoureuse attaque de Raymond Picard, manifeste le mieux sa conviction d'avoir pour lui toutes les forces vives de l'intelligence et de la pensée contemporaines, et contre lui seulement les esprits les plus rétrogrades, ceux qui ignorent, ou veulent ignorer, toutes les perspectives nouvelles qui ont été ouvertes par le développement des sciences humaines. Faute d'un index des auteurs ou des ouvrages cités, il suffit de feuilleter le livre et de regarder notamment les références données en bas de page pour s'apercevoir qu'à côté de Raymond Picard et de ses partisans dont il rappelle les accusations, d'une manière le plus souvent tendancieuse, Roland Barthes ne mentionne guère que les "travaux" de l'avant-garde et les écrivains qu'elle affectionne. La seule énumération des auteurs et des écrits qu'il mobilise, de gré ou de force, pour le défendre, est tout à fait instructive. On trouve pêle-mêle (je cite dans l'ordre alphabétique) : Adler, Bachelard (2 fois), Charles Bally (Linguistique générale et Linguistique française, 4ème éd., 1965), E. Baron (Géographie, Classe de Philosophie), Georges Bataille (L'Expérience intérieure, 1954), Benveniste (« Remarques sur la fonction du langage dans la découverte freudienne », La Psychanalyse, n° 1, 1956), Maurice Blanchot (3 fois), Noam Chomsky (3 fois), Jean Cohen (Structure du langage poétique, 1966) Démétrios de Phalère, Umberto Eco (L'Œuvre ouverte, 1965). Lucien Febvre, Michel Foucault (Histoire de la folie à l'âge classique, 1961), Freud (3 fois), Gérard Genette (« Rhétorique et Enseignement au XXe siècle », à paraître dans la revue Annales, en 1966), Alain Girard (Le Journal intime, 1963), René Girard, Lucien Goldmann (« Introduction aux problèmes d'une sociologie du roman », Revue de l'Institut de Sociologie, Bruxelles. 1963), A. J. Greimas (Cours de Sémantique, cours ronéotypé de l'E.N.S. de Saint-Cloud, 1964), H. Hécaen et R. Angelergues (Pathologie du langage, 1965), Humboldt, Jakobson (4 fois ; « Les Chats de Charles Baudelaire », L'Homme, 1962; Essais de Linguistique générale, 1963), Kafka (2 fois). Lacan (3 fois), Lautréamont, Le Clézio, Lévi-Strauss (3 fois), Loyola, Mallarmé (7 fois), Marx, Merleau-Ponty, Nietszche (2 fois), Ombredane, Georges Poulet (« Notes sur le temps racinien », Etudes sur le temps humain, 1950), Vladimir Propp, Proust (7 fois), Queneau (Bâtons, chiffres et lettres, 1965), Jean-Pierre Richard (L'univers imaginaire de Mallarmé, 1961; « Fadeur de Verlaine », Poésie et Profondeur, 1955), Paul Ricœur (De l'interprétation, essai sur Freud, 1965), Rimbaud, Marthe Robert (Kafka, 1960), Nicolas Ruwet (« L'analyse structurale de la poésie, Linguistics, 2 déc. 1963 ; « Analyse structurale d'un poème français », Linguistics, 3, janv. 1964 ; « La Linguistique générale aujourd'hui », Archives européennes de Sociologie, 1964), Severo Sarduy (Sur Gongora », Tel Quel, à paraître), L. Sebag (« Le Mythe : Code et Message », Les Temps modernes, mars 1965). Philippe Solers (« Dante et la traversée de l'écriture », Tel Quel, automne 1965), Tzvetan Todorov (« Les anomalies sémantiques » à paraître dans la revue Langages). Quant à Racine, logiquement, il aurait du être, et de très loin, l'auteur le plus cité (il aurait même pu être le seul cité). C'est lui et personne d'autre que Roland Barthes aurait dû mobiliser en premier, s'il avait voulu, non pas lancer du fumigène, mais répondre vraiment à Raymond Picard. Or il n'a cité qu'un seul vers de Racine (« La fille de Minos et de Pasiphaé ») et ce n'était même pas pour répondre à une objection précise. Il aurait été bien en peine, il est vrai, de demander à Racine de défendre le Sur Racine. Il a préféré évoquer des écrivains comme Sade, Rimbaud, Mallarmé, Lautréamont qui sont assurément bien incapables de justifier le Sur Racine, mais, ont du moins l'avantage d'être beaucoup plus goûtés que Racine par sa clientèle habituelle, comme d'ailleurs par lui-même. Faute de pouvoir s'appuyer sur Racine, il aurait pu essayer d'invoquer pour sa défense d'autres critiques qui ont écrit sur Racine. Il n'en a cité, ou plutôt évoqué (p. 77) qu'un seul, Georges Poulet et sans lui demander le moindre argument (il s'est contenté d'affirmer que Racine avait « quelque dette » envers lui). Il a préféré citer des critiques qui ont écrit sur Mallarmé, Verlaine, Baudelaire, Kafka, Dante ou Gongora et des ouvrages ou des articles de linguistique ou de poétique.
Mais les dates de publication indiquées par Roland Barthes sont aussi révélatrices que les noms des auteurs et que la nature des travaux cités. Critique et vérité ayant été publié en 1966, on voit que Roland Barthes a affecté de citer des travaux publiés, pour la plupart, dans les dernières années et surtout dans les trois dernières. Il cite même un livre qui vient juste de paraître (celui de M. Jean Cohen, Structure et langage poétique, publié en 1966, livre dont, d'ailleurs, un examen rigoureux ne laisserait rien subsister) et trois articles « à paraître » (ceux de Genette. de Sarduy et de Todorov). Roland Barthes semble avoir conservé toute sa vie la crédulité naïve de beaucoup d'étudiants qui se figurent que le dernier article paru est nécessairement celui qu'il faut avoir lu pour avoir la chance de réussir à un examen ou à un concours. Il est assurément très commode de renvoyer un contradicteur à des travaux qui n'ont pas encore paru (ou qui n'ont pas été diffusés, comme le cours ronéotypé de Greimas). Mais c'est un procédé assez étrange, surtout quand ce contradicteur vous a reproché d'avoir dit des âneries sur des œuvres qui sont archi-classiques depuis bientôt trois siècles. Raymond Picard lui a dit : « Relisez donc Racine et vous verrez que ce que vous avez dit, est totalement arbitraire », et Roland Barthes lui répond : « Attendez un peu que Genette ait publié son article sur "Rhétorique et enseignement au XXe siècle" » ; attendez un peu que l'article de Severo Sarduy sur Gongora ait paru ; attendez donc d'avoir pu lire l'article de Todorov sur "les anomalies sémantiques" ! »

[31] Roland Barthes conclut le texte qu'il a rédigé pour la quatrième de couverture de S/Z en disant qu'il veut participer « à la pluralisation de la critique, à l'analyse structurale du récit, à la science du texte, à la fissuration du savoir dissertatif, l'ensemble de ces activités prenant place à mes yeux (et, tout, autour de moi, en dit l'urgence) dans l'édification (collective) d'une théorie libératrice du Signifiant ». Pour pouvoir apprécier la drôlerie, tout à fait involontaire, de ces lignes, il faut, bien sûr, avoir lu, sinon tout le livre, du moins un passage tel que celui-ci : « SarraSine : conformément aux habitudes de l'onomastique française, on attendrait SarraZine [cette affirmation est, d'ailleurs, totalement dénuée de fondement] : passant au patronyme du sujet, le Z est donc tombé dans quelque trappe. Or Z est la lettre de la mutilation, phonétiquement, Z est cinglant à la façon d'un fouet châtieur, d'un insecte érinnyque […] ; enfin, ici même, Z est la lettre inaugurale de la Zambinelle, l'initiale de la castration, en sorte que par cette faute d'orthographe, installée au cœur de son nom, au centre de son corps, Sarrasine reçoit le Z zambinellien selon sa véritable nature, qui est la blessure du manque. De plus, S et Z sont dans un rapport d'inversion graphique : c'est la même lettre, vue de l'autre côté du miroir : Sarrasine contemple en Zambinelle sa propre castration. Aussi la barre (/) qui oppose le S de SarraSine et le Z de Zambinella a-t-elle une fonction panique : c'est la barre de censure, la surface speculaire, le mur de l'hallucination, le tranchant de l'antithèse, l'abstraction de la limite, l'oblicité du signifiant, l'index du paradigme, donc du sens » (p. 113). Quand on a lu ces lignes (ou celles-ci, au début du paragraphe suivant : « Zambinella peut être Bambinella, le petit bébé, ou Gambinella, la petite jambe, le petit phallus, l'un et l'autre marqués par la lettre de la deviance, Z »), on se demande vraiment avec quels yeux Roland Barthes regardait les êtres et les choses pour avoir eu l'impression que « tout, autour de [lui] » disait « l'urgence » d'écrire de pareilles foutaises. Comment pourrait-il donc y avoir jamais la moindre « urgence » à écrire des stupidités ridicules ? Et comment des fariboles grotesques pourraient-elles donc avoir jamais une fonction « libératrice » ?
A propos de S/Z, j'ai lu avec beaucoup de satisfaction le jugement lapidaire que René Etiemble a porté sur ce livre, dans un entretien accordé au Nouvel Observateur. Evoquant les « conneries en vogue » (enfin un universitaire qui ne mâche pas ses mots !), il a déclaré que S/Z était « un tissu d'inepties » (Le Nouvel Observateur, no du 12 déc. 1981, p. 116). Le plus plaisant, c'est qu'Etiemble n'aurait peut-être pas émis ce jugement, si son interlocuteur, M. Fréderic Ferney, n'avait été un admirateur de Roland Barthes et n'avait visiblement poussé Etiemble à prononcer son nom. Il a bien dû le regretter.

[32] Pour M. Jacques-Alain Miller, Roland Barthes est, par excellence, « le Grand Non-Dupe » (Prétexte : Roland Barthes, p. 204). C'est, je crois, la définition la plus fausse que l'on puisse donner de lui. Comme Raymond Picard, j'ai longtemps pensé que Roland Barthes était d'abord un « imposteur » et, dans la Préface d'Assez décodé !, j'avais parlé de son « art d'ébahir les jobards par un mélange habile de sabir et de fariboles » (p. 9). Mais, plus je le lis et plus je suis tenté de croire que, s'il sait si bien parler aux jobards, c'est moins de l'art que de l'instinct. Le Grand Non-Dupe serait sans doute le Grand Dupeur, s'il n'était surtout le Grand Jobard.

[33] Voir, par exemple « De la bêtise, je n'ai le droit… » (Roland Barthes par Roland Barthes, pp. 55-56) ou « Vingt mots-clé pour Roland Barthes » (Le Magazine littéraire, fév. 1975, p. 35). Voir aussi la communication de Mme Françoise Gaillard au colloque de Cerisy, « Qui a peur de la bêtise ? », et la discussion qui a suivi (Prétexte : Roland Barthes, pp. 273 sq.). Voici en quels termes M. Antoine Compagnon a évoqué, dans son intervention, le combat de Roland Barthes et de la bêtise : « Pendant que Françoise Gaillard parlait, j'ai tout à coup eu l'impression de voir quel était mon Roland Barthes à moi […] et je pensais essentiellement au torero, c'est-à-dire à la bête noire… A la bêtise comme le taureau qui arrive dans l'arène et à la bête bien vivante, massive, et au ballet que fait le torero autour de la bête, au glissement, à la chorégraphie, une écriture du glissement autour de la bête et à la ruse que déploie le torero face à cette bête toujours renouvelée comme un fétiche [sic] dans l'arène » (pp. 296-297).

[34] Les autres reproches que je peux lui faire (sur son jargon, sa préciosité, sa suffisance, etc.), sont très secondaires par rapport à celui-là (son jargon ou sa suffisance seraient, d'ailleurs, beaucoup moins irritants, s'il disait moins de sottises).

[35] Dès ses Mythologies, Roland Barthes a affecté de voir dans l'anti-intellectualisme son « ennemi familier »: « On connaît la scie : trop d'intelligence nuit, la philosophie est un jargon inutile, il faut réserver la place du sentiment, l'art meurt de trop d'intellectualité, l'intelligence n'est pas une qualité d'artiste, les créateurs puissants sont des empiriques, l'œuvre échappe au système, en bref la cérébralité est stérile » (« Racine est Racine », Mythologies, pp. 109-110). A l'en croire, toutes les attaques dont il a été l'objet, s'expliquent essentiellement par le fait qu'en France, depuis le romantisme, l'anti-intellectualisme est devenu une maladie chronique. Dans un entretien accordé à une journaliste de Elle, Mme Françoise Tournier, qui avait poussé la sottise jusqu'ii lui demander s'il ne percevait pas « une très nette poussée fasciste » dans le fait qu'on parlait « de "liquidation" des maîtres penseurs et d'un désir général de retour au "bon sens" », Roland Barthes déclare : « Il est certain qu'il y a un racisme anti-intellectuel et que l'intellectuel sert de bouc émissaire comme le juif, le pédéraste, le nègre. Le procès des intellectuels revient périodiquement en France depuis le romantisme. Procès intenté par le "bon sens", par la grosse opinion conformiste […] La moindre dialectique, la moindre subtilité effraie tellement les gens à l'esprit très gros que, pour défendre leur épaisseur, ils allèguent le bon sens qui tue les nuances » (« Des mots pour faire entendre un doute », Elle , 4 déc. 1978, voir Le Grain de la voix, pp. 292-293). Comme il était facile de le prévoir, la publication du Roland Barthes sans peine de MM. Burnier et Rambaud a amené Roland Barthes et les jobarthiens, consternés par le succès de ce livre, à crier de plus belle au complot anti-intellectualiste. M. Pierre Boncenne, interrogeant Roland Barthes pour la revue Lire, n'a pas manqué de lui tendre la perche : « Estimez-vous que l'on voit se manifester actuellement un certain anti-intellectualisme, anti-intellectualisme dont vous-même avez pu être la cible à travers un pastiche ? ». Et Roland Barthes s'est empressé de la saisir : « Sûrement. En réalité, l'anti-intellectualisme est un mythe romantique. Ce sont les romantiques qui ont commencé à porter le soupçon sur les choses de l'intellect en dissociant la tête et le cœur. Ensuite, l'anti-intellectualisme a été relayé par des épisodes politiques, comme l'affaire Dreyfus. Puis, périodiquement, la société française, en contradiction d'ailIeurs avec son goût du prestige, pique des crises ou des accès d'anti-intellectualisme » (« Roland Barthes s'explique », Lire, avril 1979, voir Le Grain de la voix, p. 312). Interrogé ensuite sur « les rapports possibles entre [l]e pamphlet de Raymond Picard et le pastiche de Burnier-Rambaud », Roland Barthes répond que, pour lui, ce dernier ouvrage est « effectivement une opération Picard avec plus de dix ans de retard, à cette différence près que le théâtre de l'opération a changé : parce que je suis plus connu, on est passé de l'enceinte de l'Université à celle des médias. Mais, au fond, le problème reste le même, lié au langage » (p. 313). La mauvaise foi de Roland Barthes est, une fois de plus tout à fait flagrante. Il est vrai que le livre de MM. Burnier et Rambaud prend pour cible son langage et non point sa pensée (du moins directement, car elle est mise en cause dans la mesure où « le Roland Barthes » nous est présenté comme une langue spécialement conçue pour permettre à ceux qui n'ont rien à dire, d'accéder à « la faconde »). Mais Raymond Picard s'en est pris, lui, à la pensée de Roland Barthes, beaucoup plus qu'à son langage. Comme il l'avait déjà fait dans Critique et vérité, Roland Barthes essaie de réduire la portée des critiques de Raymond Picard, en affectant de croire qu'il a surtout été agacé par son « jargon ».

[36] Certes, il existe en France, comme partout sans doute, un petit « racisme anti-intellectuel ». Mais cette forme vulgaire d'anti-intellectuaIisme ne saurait être le fait des adversaires de Roland Barthes, lesquels sont eux-mêmes des inteIlectuels. A la suite du livre de Raymond Picard, Roland Barthes a affecté de considérer la Sorbonne comme le centre des attaques dont il était l'objet. On peut penser, en tout cas, que ce n'est pas un des endroits de France où le « racisme anti-intellectuel » doit sévir le plus. Dans ses Mythologies, Roland Barthes cite Poujade qui s'en prenait volontiers aux « polytechniciens » ou aux « sorbonnards » (« Poujade et les intellectuels », Mythologies, p. 205). Il est piquant de constater que l'amour-propre blessé de Roand Barthes l'a amené à se comporter comme Poujade. Quand on lui rappeIle l'offensive de Raymond Picard, il ne manque pas de rappeler, lui, qu'ele venait d'un « professeur de Sorbonne », comme si cela suffisait à lui ôter toute valeur (voir notamment « Vingt mots-clé pour Roland Barthes », Le Magazine littéraire, fév. 1975, p. 36).

[37] On peut penser de mes opinions ce qu'on veut, mais je les exprime suffisamment nettement pour qu'on n'aiIle pas m'en attribuer qui ne sont pas les miennes. Je puis encore moins admettre qu'on veuille me faire endosser des sottises contre lesquelles je me suis employé à tirer à boulets rouges. C'est pourtant ce qu'a fait M. Marc Soriano, en présentant Assez décodé ! comme un libelle écrit par un « intégriste » (Voir J.-Francis Reille : Proust : le temps du désir, Préface de Marc Soriano, p. 15). Connaissant les curieuses méthodes de "lecture" des partisans de la « nouvelle critique », j'avais cependant pris la précaution, dans la Préface, de rappeler que j'étais un mécréant convaincu et que j'avais écrit un premier livre intitulé Une Croix sur le Christ. Je ne pense pas que ce soit le livre de chevet de Mgr Lefebvre. Ayant écrit à M. Soriano pour lui dire combien j'avais été étonné d'un qualificatif que je n'aurais jamais cru avoir mérité, je pensais qu'il se croirait obligé de m'adresser un mot de regret. Je n'en ai point reçu. Pour avoir lu ses élucubrations sur les Contes de Perrault, je ne faisais pas grand cas de ses écrits. Mais maintenant je m'interroge aussi sur son caractère.
Pour en revenir à Roland Barthes, si je me sens, quant à moi, dégagé de toute croyance ou de toute doctrine qui pourrait me faire taxer d'anti-intellectualisme, je ne crois pas que l'auteur du Sur Racine aurait été fondé à en dire autant. Certes, il n'est pas croyant, même s'il a toujours été très discret sur ce sujet, se gardant bien de clamer son incroyance, d'une part, parce que ce n'est pas du tout à la mode, et, d'autre part, parce que cela auraits risqué de lui aliéner une partie de sa clientèle qui compte d'assez nombreux chrétiens de gauche. Mais les théories auxquelles il se refère le plus volontiers, principalement le structuralisme et la psychanalyse, me paraissent bien relever d'une inspiration nettement anti-intellectualiste, et même franchement obscurantiste. L'anti-intellectualisme de Roland Barthes est beaucoup plus évident que celui de Raymond Picard. Celui-ci me semble se situer, au contraire, et je crois m'y situer aussi, dans une lignée qu'on peut aisément qualifier d'intellectualiste. D'ailleurs, bien qu'il n'emploie pas ce mot, c'est bien dans cette lignée que Roland Barthes situe lui-même Raymond Picard lorsqu'il écrit dans Critique et vérité : « L'ignorance de l'ancienne critique à l'égard de la psychanalyse a l'épaisseur et la ténacité d'un mythe (ce pourquoi elle finit par avoir quelque chose de fascinant) : ce n'est pas un refus, c'est une disposition, appelée à traverser imperturbablement les âges : "Dirai-je l'assiduité de toute une littérature depuis cinquante ans, singulièrement en France, à clamer le primat de l'instinct, de l'inconscient, de l'intuition, de la volonté au sens allemand, c'est-à-dire par oppposition à l'intelligence". Ceci n'a pas été écrit en 1965 par Raymond Picard, mais en 1927 par Julien Benda » (p. 27). Et Roland Barthes ajoute en note : « Petite étude a faire sur la postérité actuelle de Julien Benda » (ibid., note 2). II faudrait choisir : on ne peut à la fois accuser quelqu'un d'être un anti-intellectualiste et lui reprocher de se situer dans la postérité de Julien Benda. C'est bien plutôt celui qui fait ce reproche, qui se rend suspect d'anti-intellectualisme. Notons aussi que Roland Barthes semble considérer que seuls les esprits rétrogrades pourraient reprendre en 1965 des propos tenus en 1927. C'est un trait de plus à mettre au compte de son snobisme.

[38] Mieux vaut ne pas être un intellectuel, si c'est pour écrire des sottises. Roland Barthes aurait peut-être fait un excellent menuisier : il a « un bon rapport avec le bois », si l'on en croit la précieuse confidence qu'il a bien voulu faire à M. Jean-Louis de Rambures. Celui-ci enquêtant pour savoir « comment travaillent les écrivains », Roland Barthes lui a révélé que, dans son « espace laborieux », « il doit y avoir d'abord une table » (on s'en serait douté !) et, baissant sans doute la voix, (la parenthèse le suggère) il a ajouté : « J'aime bien qu'elle soit en bois. J'ai un bon rapport avec le bois » (« Un rapport presque maniaque avec les instruments graphiques », Le Monde, 27 sept. 1973, voir Le Grain de la Voix, pp.172-173).

[39] Raymond Picard avait, il me l'a dit, le sentiment de s'être exprimé avec beaucoup de mesure et il est vrai qu'il aurait pu être bien plus brutal qu'il ne l'a été. Cela n'a pas empêché Roland Barthes et ses partisans de dénoncer le caractère « singulièrement violent » du débat ouvert par Raymond Picard (voir la quatrième de couverture de Critique et vérité). Cela n'a pas empêché M. Louis-Jean Calvet de parler de la « sauvagerie » avec laquelle Raymond Picard défendait « l'ordre établi de la critique littéraire » (Roland Barthes, un regard politique sur le signe, p. 15) ou M. Claude Bonnefoy d'évoquer les « fureurs d'Hermione » (Arts, 3 nov. 1965).

[40] Lorsque Raymond Picard accuse Roland Barthes de « délirer », il ne veut évidemment pas dire qu'il est fou. C'est simplement une façon moins brutale de dire qu'il dit des sottises. Au lieu de lui savoir gré d'avoir recours à un euphémisme, Roland Barthes fait preuve d'une parfaite mauvaise foi et affecte de croire que Raymond Picard a employé « délirer » au sens propre. Parlant du critique, il écrit, en effet : « Ce qui contrôle son propos n'est pourtant pas la peur morale de "délirer" d'abord parce qu'il laisse à d'autres le soin indigne de trancher péremptoirement entre la raison et la déraison, au siècle même où leur partage est remis en cause […] » (Critique et vérité, pp. 64-65). Et il ajoute en note : « Faut-il rappeler que la folie a une histoire et que cette histoire n'est pas finie ? (Michel Foucault, Folie et déraison, Histoire de la Folie à l'âge classique, Plon, 1961) » (ibid., p. 65, note 2). Ce mouvement d'indignation est tout à fait ridicule. Roland Barthes sachant fort bien ce que Raymond Picard a voulu dire, sa réplique revient à dire : « C'est une chose indigne de dire que je dis des sottises ». Bien qu'il n'ait guère le sens du ridicule, on peut pourtant penser qu'il n'aurait jamais osé exprimer aussi directement son sentiment véritable. Si donc Raymond Picard avait été plus brutal, Roland Barthes aurait été obligé de garder son indignation pour lui. Il y aurait, d'ailleurs, beaucoup à dire sur les idées toutes faites que Roland Barthes semble avoir en ce qui concerne la folie.

[41] Voir dans l'lntroduction à la sémiologie de Georges Mounin son étude sur « La sémiologie de Roland Barthes » (pp. 189-197).

[42] Il y a, dans le Roland Barthes par Roland Barthes, un texte particulièrement éclairant. On pourrait même dire qu'il est tout à fait "capital", puisqu'il s'intitule « Ma tête s'embrouille ». Parlant, bien sûr, de son auteur préféré, Roland Barthes nous confie : « Sur tel travail, sur tel sujet (ordinairement ceux dont on fait des dissertations), sur tel jour de sa vie, il voudrait pouvoir mettre comme devise ce mot de commère : ma tête s'embrouille ». Et il ajoute, au début du deuxieme paragraphe : « Et cependant : au niveau de son corps, sa tête ne s'embrouille jamais. C'en est une malédiction: aucun état flou, perdu, second » (p. 179). Ainsi donc, quand il ne lui demande rien, sa tête fonctionne tout à fait bien. A la condition d'éviter soigneusement tout effort intellectuel, Roland Barthes se sent toujours l'esprit très clair. Pourvu qu'il mène une vie purement végétative, il est parfaitement lucide. Les choses ne se gâtent que lorsqu'il essaie de réfléchir. Sa tête ne s'embrouille que quand il s'en sert.

[43] A M. Jean-lacques Brochier qui le complimente : « Une chose me frappe, c'est que vous êtes l'un des rares critiques à dire "j'aime lire" », Roland Barthes répond : « Je ne voudrais pas vous enlever une illusion, d'autant que ce n'en est pas une : j'aime lire. Mais je ne suis pas un grand lecteur, je suis un lecteur désinvolte […] Ou bien le livre m'ennuie et je le lâche, ou bien il m'excite et à tout instant j'ai envie de l'arrêter pour penser à partir de là. Ce qui se reflète aussi dans la manière de lire en vue d'un travail : je suis incapable, non désireux, de résumer un livre, de le mettre en fiches en m'effaçant derrière lui, mais au contraire très capable, et très désireux, d'isoler certaines phrases, certains traits du livre, pour les ingérer, en tant que discontinu. Ce qui n'est pas une bonne attitude philologique évidemment, puisque cela revient à déformer le livre à mon profit » (« Vingt mots-clés pour Roland Barthes », Le Magazine littéraire, fév. 1975, voir Le Grain de la voix, p. 208). Puisque Roland Barthes reconnaît de si bonne grâce qu'il pratique couramment la méthode de la citation tronquée et que cela le conduit à fausser les textes, comment peut-il s'étonner, et s'offusquer, quand on le lui reproche ? Mais, bien sûr, M. Brochier n'a pas bronché.

[44] Cest ce que Roland Barthes a dit à M. Jean-Louis de Rambures, à qui il avait déjà fait sur sa manière de lire les mêmes confidences qu'à M. Brochier. M. Jean-Louis de Rambures lui ayant demandé quelle était « la part de la documentation dans [son] travail », Roland Barthes lui a répondu : « Ce qui me plaît, ce n'est pas le travail d'érudition. Je n'aime pas les bibliothèques. J'y lis même fort mal. C'est l'excitation provoquée par le contact immédiat et phénoménologique avec le texte tuteur. Je ne cherche donc pas à me constituer une bibliothèque préalable. Je me contente de lire le texte en question, et cela de façon assez fétichiste : en notant certains passages, certains moments, voire certains mots qui ont le pouvoir de m'exalter. A mesure, j'inscris sur mes fiches soit des citations, soit des idées qui me viennent, et cela, curieusement, déjà sous un rythme de phrase, de sorte que, dès ce moment les choses prennent déjà une existence d'écriture » (op. cit., voir Le Grain de la voix, p. 173). Et il ne craint pas d'ajouter, au début du paragraphe suivant : « Après quoi, une deuxième lecture n'est pas indispensable » (ibid.). C'est lui qui le dit. Pour écrire ce qu'il écrit, une deuxième lecture n'est certes pas indispensable. Mais cette méthode n'est bonne que pour écrire des fariboles. Rien de tel, assurément, qu'une lecture « fétichiste » pour écrire des fichaises. Si Roland Barthes avaient relu Racine avec tout le soin qu'on peut attendre d'un critique qui écrit sur Racine, peut-être aurait-il compris lui-même qu'il valait mieux remballer ses balivernes.

[45] Dans le fragment « Mot-mode » du Roland Barthes par Roland Barthes. Il mérite qu'on le cite en entier : « Il ne sait pas bien approfondir [c'est Roland Barthes qui souligne]. Un mot, une figure de pensée, une métaphore, bref une forme s'empare de lui pendant des années, il la répète, s'en sert partout (par exemple, "corps", "différence", "Orphée", "Argo", etc), mais il n'essaye guère de réfléchir plus avant sur ce qu'il entend par ces mots ou ces figures (et le ferait-il, ce serait pour trouver de nouvelles métaphores en guise d'explications) : on ne peut approfondir une rengaine ; on peut seulement lui en substituer une autre. C'est en somme ce que fait la Mode. Il a de la sorte ses modes intérieures, personnelles » (p. 131 ).
Citons aussi cette confidence faite à M. Jean-Jacques Brochier, à propos de l'opposition qu'il établit entre « plaisir » et « jouissance » et avec laquelle il nous bassine (on fait le tour de la question en disant que la jouissance est un plaisir très grand) : « L'opposition "plaisir/jouissance" est l'une des oppositions volontairement artificielles, pour lesquelles j'ai toujours eu une certaine prédilection. J'ai souvent essayé de réer de telles oppositions : par exemple entre « écriture » et « écrivance », « dénotation » et « connotation ». Ce sont des oppositions qu'il ne faut pas chercher à honorer littéralement, en se demandant par exemple si tel texte est de l'ordre du plaisir ou de la jouissance. Ces oppositions permettent surtout de déblayer, d'aller plus loin ; tout simplement de parler et d'écrire » (« Vingt mots-clé pour Roland Barthes », voir Le Grain de la voix, p. 195). Roland Barthes me rappelle ici ma pauvre grand-mère dont il ne fallait surtout pas « chercher à honorer littéralement » les propos : ils étaient généralement dénués de toul sens. Et quand, parfois, perdant patience, j'essayais de lui faire comprendre qu'elle venail de dire une absurdité, je m'attirais invariablement cette réponse désarmante. « C'était pour dire ! ». C'est à peu près ce que dit aussi Roland Barthes.

[46] Notamment dans Critique et vérité : « Le critique ne peut dire n'importe quoi », admet-il avec agacement (p. 64) et il indique en note (ibid., note 1) : « Accusation portée contre la nouvelle critique par R. Picard (op. cit., p. 66) ». Je note, tout d'abord, que Roland Barthes essaie de diluer l'accusation portée par Raymond Picard. Il veut faire croire au lecteur que c'est la « nouvelle critique » tout entière qui est visée dans le texte auquel il fait allusion. Or, s'il est vrai que, dans l'esprit de Raymond Picard, la formule pouvait s'appliquer aussi à une très large partie, pour ne pas dire à l'ensemble, de la « nouvelle critique », il n'en reste pas moins que, dans le passage auquel nous renvoie Roland Barthes, il n'est question que de lui. Voici, en effet, ce qu'a écrit Raymond Picard : « Les lois universelles établies par M. Barthes concernant l'univers racinien s'appliquent en moyenne à deux ou trois des onze tragédies [le jugement de Raymond Picard me paraît ici trop indulgent : bien souvent, je le montrerai, les lois prétendument universelles de Roland Barthes ne s'appliquent, en fait, à aucune tragédie] ; les lois de la physique, malgré leur incertitude, me paraissent d'une application plus constante. Le critique transpose le On ne peut dire vrai sur la nature de la pensée contemporaine en un On ne peut dire vrai sur Racine, et du Tout peut arriver de l'indéterminisme moderne il tire une sorte de On peut dire n'importe quoi» (pp. 65-66). Dans ces lignes, c'est bien Roland Barthes qui est mis en cause et lui seul. Quand on affecte, comme il le fait, de rejeter avec dédain une accusation, on doit, au moins, la rapporter sans essayer de l'atténuer en quoi que ce soit. Cela dit, lorsque Raymond Picard reproche à Roland Barthes de pratiquer « une sorte de critique métaphorique » (p. 25), lorsqu'il constate qu' « on ne sait […] exactement quelle signification donner aux termes de Père (avec une majuscule), d'Eros, de Faute, de Loi, de Sang qui reviennent sans cesse » (ibid.), il ne fait qu'anticiper sur le diagnostic de l'auteur du Roland Barthes par Roland Barthes dans le fragment « Mot-mode ».

[47] C'est le cas, notamment, des théories qu'il emprunte à la linguistique. M. Georges Mounin constate que, dans les Mythologies, « Barthes n'a même pas compris la théorie saussurienne du signe, et qu'il ne sait réellement pas manipuler les outils conceptuels dont il se sert » (op. cit., p. 195). Il note aussi que « dans les Eléments de sémiologie, six ans plus tard […] Barthes a fait un effort considérable pour se donner la culture linguistique dont il ne parlait manifestement que par ouï-dire en 1958. Mais on a toujours l'impression qu'il est trop tard et qu'une initiation ratée reste ratée » (p. 196). Par courtoisie, sans doute, M. Mounin s'arrête à une explication qui paraît bien verbale. Si Roland Barthes avait été capable d'assimiler la culture linguistique qu'il a essayé de se donner, on ne voit pas très bien pourquoi il n'aurait pas pu réparer les effets d'une « initiation ratée ».

[48] « Une écriture tragique », Poétique, septembre 1981, p. 334.

[49] Voir, notamment, dans le Roland Barthes par Roland Barthes, le fragment « L'exemption de sens » qui commence ainsi : « Visiblement, il songe à un monde qui serait exempté de sens (comme on l'est de service militaire) » (p. 90).

[50] Ibidem.

[51] On peut seulement y rêver, on le doit même et Roland Barthes ose écrire : « Contre la Science (le discours paranoïaque), il faut maintenir l'utopie du sens aboli » (ibid.).

[52] Ibidem.

[53] P. 101.

[54] C'est, me semble-t-il, dans la seconde partie de Critique et vérité que cette grande idée a fait sa première apparition : « La critique classique, écrit Roland Barthes, forme la croyance naïve que le sujet est un "plein", et que les rapports du sujet et du langage sont ceux d'un contenu et d'une expression. Le recours au discours symbolique conduit, semble-t-il, à une croyance inverse : le sujet n'est pas une plénitude individuelle qu'on a le droit ou non d'évacuer dans le langage (selon le "genre" de littérature que l'on choisit), mais au contraire un vide autour duquel l'écrivain tresse une parole infiniment transformée (insérée dans une chaîne de transformation), en sorte que toute écriture qui ne ment pas désigne, non les attributs du sujet, mais son absence » (p. 70). Il faudrait pouvoir citer, pour en faire l'exégèse, les six pages (pp. 70-75) du developpement qui commence ici. Ce sont peut-être les pages les plus prétentieuses et les plus absurdes que Roland Barthes ait jamais écrites.

[55] Roland Barthes a souvent dit que, s'il avait toujours écrit des textes courts, et de plus en plus courts, c'était parce qu'il avait toujours eu, et de plus en plus, « le goût du fragment ». Voici, par exemple, ce qu'il dit à M. Jean-Jacques Brochier : « Le goût du fragment est en moi un goût très ancien, qui a été réactivé par R. B. par lui-même. En relisant mes livres et mes articles, ce qui ne m'était jamais arrivé auparavant, j'ai constaté que j'avais toujours écrit selon un mode d'écriture courte, qui procède par fragments, par tableautins, par paragraphes titres, ou par articles - il y a eu toute une période de ma vie où je n'écrivais que des articles, pas de livres. C'est ce goût de la forme courte qui maintenant se systématise. Ce qui y est impliqué du point de vue d'une idéologie ou d'une contre-idéologie de la forme, c'est que le fragment casse ce que j'appellerai le nappé, la dissertation, le discours que l'on construit dans l'idée de donner un sens final à ce qu'on dit, ce qui est la règIe de toute la rhétorique des siècles précédents. Par rapport au nappé du discours construit, le fragment est un trouble-fête, un discontinu, qui installe une sorte de pulvérisation de phrases, d'images de pensées, dont aucune ne "prend" définitivement » (« Vingt mots-clé pour Roland Barthes », Le Grain de la voix, p. 198). Ainsi Ro!and Barthes prétend qu'il a recours au fragment pour « casser » le discours construit et éviter de « donner un sens final » à ses propos. Il prend vraiment ses lecteurs pour des gogos. Il n'a jamais eu besoin de se forcer ni de « casser » quoi que ce soit pour s'empêcher de construire son « discours ». Après toutes les confidences qu'il nous a faites sur ses méthodes de travail (si l'on peut dire), il serait encore plus difficile de le croire. Il est très facile d'expliquer, au contraire, son « goût » du fragment, par son incapacité à construire et à donner un sens final à ce qu'il dit (est-il besoin d'ajouter que « l'idée de donner un sens final à ce qu'on dit » n'appartient pas seu!ement, comme Ro!and Barthes semble le croire, à « la rhétorique des siècles précédents » ?). De même, lorsque Roland Barthes confie à M. Bernard-Henry Lévy: « Je vais de plus en plus vers le fragment. J'en aime du reste la saveur et je crois à son importance théorique. Au point, d'ailleurs, que je finis par avoir du mal à écrire des textes suivis » « A quoi sert un intellectuel ? », Le Nouvel Observateur, 10 janvier 1977, voir Le Grain de la voix, p, 260), il met encore la charrue devant les bœufs : ce n'est pas parce qu'il pratique le fragment qu'il a du mal à écrire des textes suivis ; c'est parce qu'il est incapable d'écrire des textes suivis qu'il en est réduit a écrire des fragments.

[56] Ainsi que dans les nombreux entretiens qu'il a accordés à des journaux ou à des revues.

[57] « Pourquoi j'aime Barthes » par Alain Robbe-Grillet, Prétexte : Roland Barthes, p. 257.

[58] Si j'écoutais un peu regulièrement les coassements des barthaciens sur France Culture, j'aurais probablement entendu, un jour ou l'autre, l'un d'entre eux prétendre qu'il jouissait sexuellement en lisant Roland Barthes. Mais sur France-Musiques, que j'écoute souvent, en revanche, on peut aussi entendre parfois quelques stupidités bien senties. C'est ainsi que, le 24 décembre 1981, vers 11 heures du matin, j'ai entendu M. Henri Laborit affirmer qu'il jouissait sexuellement en écoutant de la musique ou en regardant certains tableaux (voici les formules que j'ai notées au vol : « Le plaisir sexuel que j'éprouve dans la musique, car c'est un plaisir sexuel […] Je jouis, sexuellement encore, devant les toiles des impressionnistes ». De deux choses, l'une : ou bien, lorsqu'il écoute de la musique ou regarde certains tableaux, M. Laborit entre en érection, voire parvient à l'éjaculation, et alors, s'il est, en effet, fondé à dire qu'il « jouit sexuellement », il doit aussi quelques précisions à tous les spécialistes (physiologistes, psychologues, sexologues) dont cette confidence a pu éveiller la curiosité ; ou bien, (et c'est bien plus probable), comme tous les gens qui aiment beaucoup la musique, M. Laborit éprouve simplement un grand plaisir à en entendre, et alors comment peut-il dire une chose aussi ridicule ? Mais le plus étonnant n'est pas qu'un tel propos puisse être tenu, ni même qu'il le soit par un homme de science réputé de qui on n'aurait guère attendu une pareille calembredaine ; le plus étonnant, c'est qu'un tel propos n'étonne plus personne. Non seulement la journaliste qui interrogeait M. Laborit, n'a pas songé à lui demander de prouver ce qu'il affirmait (la chose, pourtant, aurait du être aisée puisqu'ils étaient en train d'écouter de la musique), mais elle n'a pas plus réagi que s'il avait dit la chose du monde la plus banale. Et je n'ai lu nulle part que quelqu'un eût songé à relever le propos de M. Laborit. Un tel propos tenu à la radio il ya cinquante ans n'aurait pas manqué de susciter quantité de commentaires goguenards dans les journaux et dans les conversations, et son auteur n'aurait plus pu paraître en public sans s'attirer des quolibets. Mais, à l'époque de Roland Barthes, les sottises les plus grotesques passent comme des lettres à la poste.

[59] De tels propos me rappellent ceux de beaucoup de théologiens modernes qui, n'osant plus regarder en face les dogmes fondamentaux que l'Eglise a enseignés pendant tant de siècles, préfèrent dire qu'il faut éviter de figer indûment le contenu de la foi dans des formulations trop précises.

[60] « Le frisson du sens », Roland Barthes par Roland Barthes, p. 102. Le sens « fluide » que Roland Barthes préconise et qu'il pratique si volontiers, est quasi la règle de tous les écrits que ses admirateurs lui ont consacrés. Les malheureux qui désespèrent de comprendre la pensée de Roland Barthes en lisant ses livres, redoublent de perplexité lorsqu'ils essaient de trouver quelques lumières dans les numéros spéciaux ou dans les ouvrages qui sont censés en faciliter l'accès. On dirait souvent qu'il s'agit de pastiches de Roland Barthes écrits par des Burnier et Rambaud qui auraient totalement perdu leur esprit critique et leur sens de l'humour. C'est le cas, particulièrement, du livre de M. Stephen Heath, Vertige du déplacement, ou de celui de M. Steffen Nordhal Lund, L'Aventure du signifiant. Ce dernier ouvrage est, dans son genre, un vrai chef-d'œuvre. Tant par le style que pour la « pensée », M. Lund peut assurément se flatter de nous avoir donné un parfait modèle de débagoulis barthésien. Pour le style, il semble avoir fort bien assimilé les leçons, admirablement pédagogiques il est vrai, du Roland Barthes sans peine. Pour la « pensée », M. Lund se trouvait déjà, naturellement, au niveau requis, c'est-à-dire au degré zéro. Il est, en tout cas, strictement impossible de tirer de son livre rien qui ressemble à une idée. Il entend bien, d'ailleurs, écrire pour ne rien dire et il s'en vante dans la quatrième de couverture, une page particulièrement grotesque qui mériterait de passer à la postérité et de figurer, à côté de morceaux choisis du Maître, dans une anthologie de la faribole barthésienne : « […] Ça parle. Ça nomme. Ça phrase. Partout des chaînes de sens capté. En moi et alentour. Sans relâche. Quoi de plus sûr ? de plus vigilant ? Seule l'écriture ne connaît pas de limites. Depuis quel lieu autre dès lors garder sauf l'or du silence ? Et suprême opprobre : comment signer son titre ? Franchir la capture. Forcer le mur du sens fini, et partant, ne rien conclure. Nulle volonté de pouvoir, d'avoir, de savoir. Pas de dernier mot. N'est-ce pas ce qui chez Barthes fait toute l'aventure ? Ce titre vise alors, à travers l'inscription de son étymon (aventure, c'est aussi originellement avenir), le report toujours ailleurs du signifiant dans l'écriture de Barthes et, conjointement, la désorientation constante de cette pratique même en sa perpétuelle mobilité ». On le voit par ces quelques lignes, M. Lund a pleinement fait siens les grands principes de la fameuse Leçon : balivernes et babil; jamais rien d'alibile.

[61] On pourrait faire des rapprochements nombreux et souvent plaisants. J'en ai esquissé un dans un article sur « Thérèse d'Avila et la "lecture décodante" » (Lettres du Monde, n° 2, novembre 1978).

[62] Je ne défends même pas, comme M. Louis-Jean Calvet a accusé Raymond Picard de le faire, « l'ordre établi de la critique littéraire » (loc. cit.). Mon hostilité aux méthodes et aux "découvertes" de la « nouvelle critique » n'a d'autre raison que leur ineptie. Elle ne vient aucunement d'une prévention aveugle, ou intéressée, à l'égard de la critique universitaire traditionnelle. Je suis loin, en effet, d'admirer sans réserve tous les travaux qu'elle a inspirés et qu'elle inspire encore. Si une relative platitude me semble inhérente au genre même de la critique (j'y reviendrai dans ma conclusion), je reconnais volontiers que certains universitaires pratiquent souvent la platitude avec une application trop soutenue et une conscience trop scrupuleuse. Il est vrai aussi que les travaux dela critique traditionnelle témoignent assez souvent d'une érudition d'autant plus grande qu'elle est gratuite. Il arrive même qu'elle soit nuisible et que la volonté de découvrir dans les textes des allusions encore inaperçues conduise la critique biographique à des interprétations aussi arbitraires, voire aussi absurdes, que beaucoup de celles de la « nouve!le critique ». Je compte d'ai!leurs en faire bientôt la démonstration sur un exemple précis. Ce sera pour moi la meilleure façon de répondre à ceux qui m'accusent d'avoir une attitude « sectaire » à l'égard de la « nouvelle critique », d'autant plus que c'est à l'un d'entre eux justement que j'emprunterai cet exemple.
J'ajouterai que Raymond Picard lui-même ne se souciait pas beaucoup de « défendre l'ordre établi de la critique littéraire ». Si M. Louis-Jean Calvet avait pris la peine de s'informer un peu, voire de lire Raymond Picard, il se serait peut-être aperçu, comme Mme Françoise Van Rossum Guyon, que l'auteur de La Carrière de Jean Racine s'éloignait « beaucoup plus de la tradition universitaire française que la plupart des nouveaux critiques » (« Nouvelle critique, ancienne querelle », Cahiers du Sud, no 387-388, p. 320). C'était aussi l'avis de Jean Pommier qui voyait en lui « un brillant hérétique » (« La Quere!le », R.H.L.F., janvier-mars 1967, p. 86). Bien loin de se situer dans la lignée de Lanson, ainsi que l'ont cru certains journalistes ignorants, comme M. Jean-Jacques Brochier qui écrivait récemment encore : « Il fallait en finir avec Lanson, Faguet, dont les derniers avatars s'appe!lent Picard, et ses notes de blanchisseuses sur Racine […] » (« Le retour du Père Goriot », Le Magazine littéraire, septembre 1982, p. 6), Raymond Picard, a, en effet, très nettement pris ses distances vis-a-vis d'un historicisme qui était jusque-Ià le trait dominant de la tradition universitaire française. Ayant du faire, contre son gré, une thèse biographique, il a su profiter de cette occasion forcée pour faire un travail qui « pouvait au contraire constituer une excellente machine de guerre contre la critique biographique », puisqu'il ne laissait « apercevoir aucune relation entre l'homme dont on retraçait le carrière et les tragédies » (Nouvelle Critique ou nouvelle imposture, p. 82, note 1). Aussi M. Jean-Jacques Brochier donne-t-il vraiment l'impression de débarquer du dernier train lorsqu'il s'étonne parce que « rien dans cette thèse ne rend compte des tragédies telles que nous les lisons » (« La vieille Critique est mal partie », Les Temps modernes, décembre 1965, p. 1143). Le même Jean-Jacques Brochier explique finement l'offensive de Raymond Picard contre le Sur Racine par la jalousie. Sa mort lui a, en effet, inspiré cette petite oraison funèbre : « Raymond Picard vient de mourir, qu'une assez médiocre polémique contre Barthes rendit un moment quelque peu - oh, très peu - notable dans le landerneau littéraire. Que voulez-vous, il en avait assez que ses étudiants citent sans cesse le Sur Racine de Barthes, et jamais sa thèse à lui, sur le même Racine » (« Critique des critiques », Le Magazine littéraire, octobre 1976, p. 41). On pourrait juger ces lignes très déplaisantes ; je les crois surtout très sottes. Que Raymond Picard ait été parfois irrité de voir ses étudiants citer le Sur Racine, c'est fort probable (on est aisément irrité de voir citer des sottises) ; mais je ne vois vraiment pas comment il aurait pu être dépité de voir qu'ils ne citaient pas sa thèse : il savait mieux que personne qu'ils n'avaient pas lieu de le faire et il devait lui-même les avertir que ce n'était pas la peine d'y chercher, pour l'étude des tragédies, des analyses ou des éléments de commentaires qu'ils pouvaient trouver, en revanche, dans les notices et les notes de son édition de La Pléiade. Je veux bien croire que dans « le landerneau littéraire », celui du moins dont fait partie M. Brochier, le nom de Raymond Picard n'est connu qu'à cause de sa polémique avec Roland Barthes. Mais pour quantité de foutriquets snobinards, Racine lui-même compte bien moins que l'auteur du Sur Racine. Enfin, quand M. Brochier affecte de réduire la thèse de Raymond Picard à un relevé de « notes de blanchisseuses » (il le fait dans les trois articles que je viens de citer), il nous montre par là qu'il n'a même pas lu attentivement le Sur Racine. En effet, dans la troisième partie du livre, « Histoire ou Littérature ? », après avoir noté que Raymond Picard avait « excellemment défriché » la question de « la condition de l'homme de lettres dans la seconde moitié du XVIIe siècle », Roland Barthes a regretté qu'il n'ait pas fait une plus large part aux problèmes matériels : « Obligé par la primauté de l'auteur de donner autant de soins à l'affaire des Sonnets qu'aux revenus de Racine, Picard contraint son lecteur à chercher ici et là cette information sociale dont il a bien vu l'intérêt » (Sur Racine, p. 154). M. Brochier n'a pas de chance : pour Roland Barthes, ce qui manque à la thèse de Raymond Picard, ce sont « les notes de blanchisseuses ».

[63] J'en veux pour exemple le compte rendu que M. Jean Clémentin a fait du livre de Mme Catherine Clément, Rêver chacun pour l'autre, dans Le Canard enchaîné du 14 juillet 1982. « Dans ce livre, écrit notamment Jean Clémentin, ou, à la mode des psys, des sémiologues et des nouveaux cuistres, il est beaucoup question de sens, il ne manque que le sens commun ». Je rappellerai aussi que Le Canard enchaîné s'est plus d'une fois gaussé des questionnaires que Le Nouvel Observateur propose à ses lecteurs pendant l'été en guise de jeux ou de tests. Certains de ces questionnaires sont, en effet, particulièrement grotesques et, comme on pouvait s'y attendre, le nom de Roland Barthes y revient volontiers. Ainsi, dans un « jeu en forme d'examen » qui portait sur « l'année littéraire française » (n° du 26 juillet 1980, p. 63), M. Jean-François Josselin proposait aux lecteurs deux questions relatives à Roland Barthes. A la question n° 20, il demandait s'il était vrai que Roland Barthes avait « joué le rôle de Thackeray dans Les Sœurs Brontê d'André Téchiné ». Mais le ridicule de cette question était relativement léger comparé à celui de la question n° 4 dans laquelle M. Josselin demandait si, oui ou non, Roland Barthes avait dit : « De même que la foule me fait peur, de même je me sens exclu du public du Palace ». La question était particulièrement vicieuse puisque Roland Barthes ajoutait : « Aussi n'y vais-je que tard dans la nuit ». Il fallait donc, pour y répondre exactement, être assurément un très fin connaisseur des moindres propos de Roland Barthes, mais il fallait surtout être un singulier connard pour avoir enregistré, sans intention satirique, une déclaration aussi dénuée d'intérêt. Une chose est sûre, de tels questionnaires permettent de mesurer admirablement, à défaut de la culture des lecteurs, le snobisme et la sottise de ceux qui les proposent.

[64] Critique et vérité est sorti dans les librairies en portant le bandeau « Faut-il brûler Barthes ? ». Je ne sais si c'est Roland Barthes qui en avait eu l'idée. Mais, même si ce n'est pas lui, cela n'a pas dû se faire sans son assentiment. Or ce bandeau n'était pas seulement grotesque : il était tout à fait indécent, pour ne pas dire qu'il était indigne. Sans parler de ceux qui ont été effectivement brûlés, ou de ceux qui ont été tués de diverses façons, il y a eu, et il y aura encore, dans l'histoire humaine trop de gens emprisonnés, persécutés ou mis à mort à cause de leurs écrits, pour que des auteurs qui n'ont jamais couru d'autre risque que de recevoir des blessures d'amour-propre, évitent de poser au martyr. Roland Barthes était d'ailleurs plus mal venu que personne à prendre des airs de saint Sébastien. S'il y a quelqu'un, en effet, qui n'a vraiment pas eu lieu de se plaindre d'être méconnu par ses contemporains, c'est bien Roland Barthes. C'est se moquer du monde, quand on est le grand intellectuel à la mode, que de jouer à l'intellectuel maudit. Il faut beaucoup de culot pour se présenter comme la victime d'une sorte d'ostracisme intellectuel, quand on est la coqueluche d'une large partie des étudiants, des professeurs, des journalistes, des écrivains, des artistes, voire de l'intelligentsia internationale.

[65] « Ce qui frappe, dans les attaques lancées récemment contre la nouvelle critique, c'est leur caractère immédiatement et comme naturellement collectif. Quelque chose de primitif et de nu s'est mis à bouger là-dedans. On aurait cru assister à quelque rite d'exclusion mené dans une communauté archaïque contre un sujet dangereux » (Critique et vérité, p. 10). Le ridicule de ces lignes n'a pas échappé à M. Jacques Laurent qui nous dépeint Roland Barthes se présentant au public « essouflé comme s'il venait d'échapper à une exécution rituelle méditée par une communauté archaïque dont le fanatisme était au service de l'obscurantisme, de la régression et du capitalisme » (Roman du roman, pp. 194-195). M. Serge Doubrovsky atteint lui au grotesque lorsqu'il évoque « l'hystérie collective, le déchaînement de la horde vouant Roland Barthes au bûcher, au pilori, à la décapitation » (Pourquoi la nouvelle critique, p. XlII). Pour démontrer le caractère « collectif » de l'offensive menée contre lui, Roland Barthes remarque en note qu' « un certain groupe de chroniqueurs a apporté au libelle de R. Picard un soutien sans examen, sans nuances et sans partage » (ibid., note 1). Et il énumère alors, pour les inscrire au « tableau d'honneur de l'ancienne critique », les journaux qui ont pris parti pour Raymond Picard. Je note, tout d'abord, que l'admiration béate que Roland Barthes se porte à lui-même, l'empêche une fois de plus d'arriver à concevoir qu'on puisse ne pas la partager du tout. Il considère ingénument qu'il est tout à fait inadmissible d'apporter un soutien « sans nuances et sans partage » au livre de son adversaire : un tel soutien ne saurait être qu'un « soutien sans examen ». En revanche, quand ses amis lui apportent contre Raymond Picard un soutien « sans nuances et sans partage », il ne lui vient pas à l'idée de s'en étonner et de se demander s'il y a eu ou non « examen ». Et pourtant ! Mais je retiens surtout que, grâce à Roland Barthes, rien n'est vraiment plus commode que de répondre au « libelle » d'un détracteur. En effet, ou bien ce libelle ne rencontre aucun écho dans la presse et dans l'opinion, et alors ce n'est même pas la peine de répondre ; ou bien il rencontre un certain écho. et alors il se discrédite ainsi lui-même, et cela d'autant plus que l'écho est plus grand, à cause du caractère évidemment « collectif » que prend par là l'offensive qu'il a lancée. Bien entendu, le même Roland Barthes qui se scandalise du caractère « collectif » de l'attaque menée contre lui, ne voit aucun inconvenient à ce que le soutien qu'on lui apporte, ait un caractère beaucoup plus collectif encore. Car, hélas! Roland Barthes a eu, et a encore, beaucoup plus de défenseurs que de détracteurs, beaucoup plus d'admirateurs que d'adversaires. Si donc il y a eu, autour de lui, un phénomène collectif, c'est dans le succès qu'il a rencontré bien plutôt que dans les attaques dont il a été l'objet, et ce phénomène a un nom : le snobisme. J'ajoute enfin que Roland Barthes est mal placé pour se plaindre d'être la victime d'une opération prétendument collective quand il se plaît lui-même à dire que ses travaux prennent place « dans l'édification (collective) d'une théorie libératrice du Signifiant » (loc. cit.).

[66] Il permet de se montrer d'autant plus catégorique, pour affirmer ce qu'on veut affirmer, qu'on a, en fait, moins lieu de l'être.

[67] « Provenant d'un groupe limité, ces attaques ont une sorte de marque idéologique, elles plongent dans cette région ambiguê de la culture ou quelque chose d'indéfectiblement politique, indépendant des options du moment, pénètre le jugement et le langage. Sous le Second Empire, la nouvelle critique aurait eu son procès » (Critique et vérité, pp. 11-12).

[68] C'est aussi ce qu'ont prétendu les défenseurs de Roland Barthes. Ainsi pour M. Louis-Jean Calvet, « lorsque R. Picard, dans Nouvelle Critique ou nouvelle imposture, s'attaque violemment à Barthes, il considère son œuvre comme dangereuse parce qu'amorale, anormale, asociale… » (Op. cit., p. 14). Mais c'est M. Calvet qui le dit, ce n'est pas Raymond Picard qui n'a employé, dans son livre, aucun de ces adjectifs. Pour éprouver le violent besoin de s'attaquer au Sur Racine, il lui suffisait de bien connaître Racine. S'il regrette de trouver, dans le Sur Racine, une sexuallté « obsédante, débridée, cynique » (Nouvelle Critique ou nouvelle imposture, p. 30), ce n'est pas, comme Roland Barthes feint de le croire, parce qu'elle « choque la morale » (Critique et vérité, p, 12), mais bien plutôt parce qu'elle n'est pas dans Racine : « il faut relire Racine pour se persuader qu'après tout ses personnages sont différents de ceux de D.-H. Lawrence » (ibid., pp. 30-31). Raymond Picard n'était certainement pas assez naïf pour croire que les élucubrations de Roland Barthes sur la sexualité racinienne risquaient de dépraver qui que ce soit. Sur ce sujet, comme sur d'autres, l'irréalité des propos de Roland Barthes les rend aussi inoffensifs qu'ils sont ineptes.

[69] Ainsi, lorsque M. Bernard-Henry Lévy lui fait remarquer que « contrairement à tant d.autres », ii n'a pas derrière lui « d'itinéraire politique », il en convient volontiers : « C'est vrai que, dans mon discours écrit, il n'y a pas de discours politique au sens thématique du mot : je ne traite pas de thèmes directement politiques, de "positions politiques" » (op. cit., p. 252).

[70] Pour ma part, je ne puis que déplorer le silence qu'il a observé sur les événements d'AIgérie. Ce silence justifie bien mal, en tout cas, le brevet d' « intellectuel de gauche » que M. B.-H. Lévy (ibid., p. 253), après beaucoup d'autres, a cru pouvoir lui décerner.

[71] Tout se passe, hélas ! comme si la quantité d'absurdités dont s'abreuve l'humanité, devait rester toujours à peu près constante. Le terrain perdu par le christianisme dans les pays occidentaux semble avoir été entièrement repris par l'astrologie, la croyance aux ovnis, la parapsychologie, les sectes de toute sorte, Nostradamus, etc.

[72] Pensées (Lafuma 391, Brunschvicg 347).

[73] Pensées (Lafuma 136, Brunschvicg 139).

[74] Comme chacun sait, l'injustice apparente de notre condition trouve selon Pascal, son explication dans le mystère du péché originel. Mais l'explication ne fait que déplacer la difficulté : « il faut que nous naissions coupables, ou Dieu serait injuste », dit Pascal (Pensées, Lafuma 205, Brunschvicg 489), comme si Dieu pouvait, sans être injuste, nous faire naître coupables !

[75] C'est, sans doute, la formule qui revient le plus souvent dans les hommages posthumes qui ont été rendus à Roland Barthes. On lit, par exemple, sur la quatrième de couverture, dans le numéro spécial « Sartre/ Barthes » de la Revue d'Esthétique (nouvelle série, n0 2, 1981) : « Sartre, Barthes : deux grandes figures de notre temps, dont la force de provocation a exercé des effets considérables dans de multiples champs. Le hasard nous invite à les joindre pour un commun hommage. Sans que pour autant nous songions à les confronter. Et pas davantage à mesurer pour chacun son envergure ». Il est plaisant de le constater, les rédacteurs de la revue ont beau se défendre d'avoir jamais songé à « confronter » Sartre et Barthes et « à mesurer pour chacun son envergure », ils n'ont quand même pas pu s'empêcher de faire passer Sartre avant Barthes. Si vraiment ils s'étaient sentis tout à fait incapables de mesurer l'importance respective de Sartre et de Barthes, ils auraient certainement respecté l'ordre alphabétique. Mais, s'ils ont eu raison, assurément, en dépit de leurs propres déclarations, de donner ainsi à Sartre la primauté sur Barthes, ils auraient été mieux avisés de ne pas mettre en parallèle deux auteurs d'une importance aussi inégale. Malgré toutes les erreurs de jugement qu'il a pu commettre, Sartre a laissé une œuvre philosophique et littéraire qui mérite de subsister pour elle-même. On peut penser , en revanche, que la postérité ne s'intéressera aux écrits de Roland Barthes qu'à cause de la vogue qu'ils ont connue, et qu'elle ne verra dans son œuvre qu'un document sur le snobisme d'une époque et un témoignage de plus sur les inépuisables ressources de la sottise humaine.

[76] « Roland Barthes, fils libre et inventif de Sartre » (Le Monde, 22 octobre 1982).

[77] Je ne saurais citer, cela serait beaucoup trop long, les propos de tous ceux qui, journalistes, critiques ou écrivains, ont proclamé Roland Barthes « grand écrivain ». Voici seulement quelques déclarations parmi beaucoup d'autres: « Nous avons choisi d'inaugurer ce dossier par un 'Pour Barthes' de Philippe Sollers qui, dès 1971, énonçait cette évidence : que Barthes est l'un des plus grands écrivains de notre temps » (Présentation du « dossier Roland Barthes », Le Magazine littéraire, février 1975, p. 8) ; « Les grands écrivains sont de grands perturbateurs », nous dit M. André Brincourt, au début de l'article nécrologique, intitulé « Le grand perturbateur », qu'il a consacré à Barthes (Le Figaro, 27 mars 1980) ; « Barthes […] est devenu un grand écrivain classique », déclare Eugène lonesco à MM. Guy Dumur et Jean-Paul Enthoven (« Ionesco entre deux chaises », Le Nouvel Observateur, 25 déc. 1982, p. 18) ; pour Mme Françoise Tournier, Roland Barthes est plus qu'un grand écrivain, c'est « un immense écrivain » (Elle, 4 déc. 1978, voir Le Grain de la voix, p. 291) ; ce n'est pas encore assez au gré de Mme Suzanne Sontag, pour qui Roland Barthes est« un écrivain encore plus immense que ses plus fervents admirateurs ne le soutiennent » (L'Ecriture même : à propos de Barthes, p. 11 et quatrième de couverture).

[78] En revanche, est-il besoin de le dire ? depuis le Sur Racine, plus aucun jobarthien n'ose encore avouer son dédain pour Racine.

[79] II suffit de parcourir les livres et lesnuméros spéciaux de revues que les admirateurs de Barthes lui ont consacrés, pour s'apercevoir que, parmi tous les noms cités, qui vont pourtant d'Aristote à Todorov, on ne trouve jamais celui de Voltaire.

[80] Critique et vérité, p. 75.

[81] « Le dernier des écrivains heureux », Essais critiques, pp. 99-100.

[82] Bien entendu, puisque c'est la mode, Roland Barthes, qui se croit lui-même subversif, affecte de considérer Voltaire comme un esprit profondement conservateur. Pourtant, il n'y a sans doute jamais eu d'écrivain qui ait fait avancer autant que Voltaire la société de son temps. Je ne pense pas, en revanche, que les historiens à venir consacreront jamais une seule ligne à l'action subversive exercée par Roland Barthes. Seuls les jobards peuvent croire à la vertu subversive d'une baudruche.

 

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