Assez décodé !
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....................Préface de la seconde édition

 

Mon premier livre de critique, Assez décodé ! avait été fort bien accueilli par la grande presse qui lui avait consacré des compte rendus nombreux, et à quelques exceptions près (Le Monde, Les Nouvelles littéraires et Le Journal de Genève) très élogieux. Quant aux revues universitaires, si, en France, elles avaient, le plus souvent, à l'exemple de la Revue d'Histoire littéraire de la France, préféré ne pas parler du livre pour éviter de déplaire à certains des collègues que j'avais pris pour cibles, notamment Mme Ubersfeld, à l'étranger les réactions avaient été particulièrement chaleureuses.

L'accueil réservé à Roland Barthes, ras le bol a été très différent. J'en ai été d'abord assez surpris puisque les deux livres relevaient de la même démarche et répondaient au même souci de dénoncer des élucubrations dénuées de tout fondement. Mais l'explication en était évidente : ceux que j'avais pris pour cibles dans Assez décodé ! étaient inconnus en dehors de l'Université, tandis quand Roland Barthes était considéré par le grand public et par les médias comme l'une des plus grandes figures de l'intelligentsia française et son prestige était considérable à l'étranger, notamment aux U.S. Toujours est-il qu'en France, à l'exception d'un article hostile, la grande presse a choisi de garder le silence, de même que les revues universitaires. En revanche, France-Culture qui avait ignoré Assez décodé ! a consacré à Roland Barthes, ras le bol une émission sur laquelle je vais revenir. A l'étranger, les comptes rendus des revues universitaires ont été généralement très hostiles, surtout ceux, nombreux, parus aux USA.

Deux de ces comptes rendus avaient en outre un caractère diffamatoire puisque leurs auteurs, non contents d'être en désaccord avec moi sur Roland Barthes, me prêtaient des opinions qui n'étaient aucunement les miennes. C'est ainsi que, dans la revue French forum, une universitaire américaine, Mme Armine Kotin Mortimer, grande admiratrice, pour ne pas dire dévote, de Roland Barthes n'a pas craint de me traiter de « petit nazi » pour avoir entrepris de déboulonner son idole. Je pouvais d'autant moins laisser passer un tel propos que deux de mes oncles ont été victimes des nazis, l'un tué à Dunkerque et l'autre, résistant, mort en déportation, et que mon grand-père maternel, le général Mesny, bien que prisonnier de guerre, a été exécuté en janvier 1945 sur l'ordre d'Hitler. J'ai donc envoyé une lettre de protestation au directeur de la revue en lui demandant de la publier sans rendre la parole à Mme Mortimer et d'exprimer ses regrets, ce que j'ai finalement obtenu.

J'aurais sans doute dû protester aussi contre les propos d'un universitaire d'Oxford, lui aussi grand admirateur de Roland Barthes, M, Moriarty qui, rendant compte de mon livre dans la revue French studies, m'avait accusé de racisme et d'homophobie. La première accusation m'avait déconcerté, car je n'arrivais pas à voir en quoi je pouvais y avoir donné lieu, et je ne l'aurais toujours pas vu, si je n'avais pas un peu plus tard rencontré par hasard M. Moriarty dans un colloque et profité de l'occasion pour lui demander des explications. J'ai ainsi découvert que cette étrange accusation ne reposait que sur une seule phrase dans laquelle je disais que « l'homme racinien »décrit par Roland Barthes était aussi irréel que les Indiens Bororos décrits par Claude Lévi-Strauss. J'ai alors fait remarquer à M. Moriarty, qui l'a d'ailleurs admis, mais qui aurait dû le comprendre tout seul, que mon propos ne visait aucunement les Indiens Bororos sur lesquels je n'avais exprimé aucun jugement (je serais bien en peine de le faire), mais seulement Lévi-Strauss.

En ce qui concerne l'accusation d'homophobie, je n'ai eu, en revanche, aucune de peine à comprendre ce qui avait pu y donner lieu. Car la secrétaire de mon éditeur avait attiré mon attention, hélas ! seulement après la publication du livre, sur le fait q'une de mes phrases pouvait être comprise comme faisant allusion à l'homosexualité de Roland Barthes. En effet, pour justifier la vigueur et parfois la brutalité des jugements que je portais sur les écrits de Roland Barthes, j'avais notamment dit ceci : « Quand le style d'un auteur se veut aussi aguicheur, quand il tortille à ce point du cul, quand il fait autant le trottoir pour racoler les snobinards, on n'a pas seulement envie d'être direct et brutal, on a besoin d'être grossier ». Mais, ce faisant, je n'avais aucunement pensé à la sexualité de Roland Barthes et j'aurais dit exactement la même chose de n'importe quel auteur qui, comme lui, ne recule jamais devant aucune absurdité quand elle est susceptible de séduire les jobards. Si j'avais pensé que cette image pût donner lieu à un malentendu, j'y aurais certainement renoncé. Et, puisque certains lecteurs pourraient être tentés de réagir comme M. Moriarty, je tiens à redire ce que j'avais déjà dit sur ce sujet dans la Préface d'Assez décodé ! Persuadé que l'on ne choisit pas sa sexualité qui est très vraisemblablement inscrite dans nos gênes, je n'ai jamais songé à reprocher à qui que ce soit ses préférences sexuelles. Chacun peut faire tout ce qu'il veut dans ce domaine, à la seule condition de toujours respecter la liberté d'autrui. Seules les relations avec les mineurs me paraissent poser un problème moral, dans la mesure où ils peuvent ne pas être encore en mesure de faire un choix vraiment personnel et libre. J'ajouterais, pour bien montrer que je ne suis pas un rigoriste, que la bestialité, à laquelle, pour ma part, je n'ai jamais éprouvé nul besoin de m'adonner, me paraît être un exercice auquel on peut se livrer en toute tranquillité de conscience, sans avoir à se demander si l'animal qui nous attire est ou non consentant. Je sais qu'un tel propos risque de choquer les défenseurs des animaux. Mais, sans compter qu'on les tue pour les manger, on leur fait subir massivement des traitements bien plus pénibles sans se préoccuper le moins du monde de chercher à savoir si cela leur agrée. Je suis persuadé, quant à moi, que la plupart des cochons seraient trop heureux d'être violés tous les jours par les fermiers, si cela pouvait leur valoir de passer leur existence à l'air libre et de ne plus vivre entassés dans de sinistres hangars.

Je voudrais répondre maintenant aux propos qui ont été tenus dans l'émission de France-Culture que j'évoquais tout à l'heure. Cette émission a été diffusée le 19 février 1987 dans le cadre de l'émission 'Panorama' de Jacques Duchateau et elle a été rediffusée dans le courant de l'été. Autour du producteur de l'émission étaient rassemblés Jean-Jacques Brochier, Serge Koster, Jean-Pierre Salgas, Philippe Sollers, Nadine Vasseur, tous amis ou admirateurs de Roland Barthes. Je voudrais donc m'étonner tout d'abord que, pour juger d'un livre très sévère à l'égard de Roland Barthes ainsi que de ses admirateurs (le premier chapitre est intitulé « Lettre ouverte aux jobarthiens » et curieusement tous les citations qui ont été faites de mon livre au cours de l'émission étaient extraites de ce chapitre) le producteur ait cru bon de n'inviter que des admirateurs de Roland Barthes. De plus, et c'est encore plus grave, deux de ses invités, Jean-jacques Brochier [1] et Philippe Sollers, étaient cités à de nombreuses reprises dans mon livre et dans les termes les moins flatteurs [2]. Ils étaient donc à la fois juge et partie ce qu'ils se sont bien gardé de dire. Il y a là une évidente malhonnêteté qui constitue une faute professionnelle tout à fait caractérisée. Le premier devoir d'un critique qui rend compte d'un livre dans lequel on dit du mal de lui, est d'en avertir tout de suite ses lecteurs ou ses auditeurs, surtout s'il s'apprête à dire lui même le plus grand mal de ce livre. Et, comme par hasard, ceux qui se sont, de très loin, le plus exprimés au cours de l'émission ont été Jean-Jacques Brochier, qui a souvent monopolisé la parole, et Philippe Sollers. J'ajouterais que, si l'un et l'autre auraient dû commencer par rappeler qu'ils étaient mis en cause dans mon livre, le producteur de l'émission aurait dû signaler, lui, que j'avais parlé aussi en termes peu flatteurs de la chaîne qui l'employait et notamment que j'avais évoqué « les coassement des barthaciens sur France-Culture ». Il n'aurait pu, d'ailleurs, trouver de meilleure formule pour introduire l'émission qui allait suivre.

A défaut de m'inviter ou d'inviter un adversaire de Roland Barthes, M Duchateau aurait pu cependant, s'agissant d'un livre de critique écrit par un universitaire, agrégé, ancien élève de la rue d'Ulm, docteur d'Etat, non pas, bien sûr, n'inviter que des personnes ayant des titres équivalents, mais inviter au moins un universitaire et, si possible spécialiste de Racine. Je sais fort bien que le fait de posséder beaucoup de titres universitaires et d'avoir réussi à beaucoup d'examens et de concours n'empêche pas toujours de dire ou d'écrire des sottises. Je le sais si bien qu'il m'est arrivé plus d'une fois de dénoncer les contresens et les interprétations délirantes d'universitaires agrégés, normaliens et docteurs d'Etat. Je l'avais d'ailleurs déjà fait dans Assez décodé ! en me payant la tête de Mme Anne Ubersfeld et je n'avais pas épargné Mme Marie-Jeanne Durry elle-même. Cela dit, si les titres universitaires ne sont pas nécessairement une garantie de réelles qualités intellectuelles, leur absence l'est encore moins, surtout quand elle s'explique par des échecs aux examens ou au concours. Quoi que l'on puisse dire des concours, ils sont une meilleure garantie de compétence que le copinage qui joue apparemment un grand rôle dans le monde de l'édition, du journalisme, la radio et la télévision. Certes il existe aussi dans l'Université, mais d'une manière beaucoup plus limitée, puisqu'on ne peut pas nommer à un poste quelqu'un qui n'a pas les titres requis.

A l'exception de celui de Philippe Sollers et de Jean-Jacques Brochier, je ne connaissais pas le parcours des invités de M. Duchateau, mais j'avais pu du moins vérifier qu'aucun d'eux n'était ni universitaire ni normalien [3]. En ce qui concerne Philippe Sollers, chacun sait qu'il a réussi très vite à vivre de sa plume et n'a donc jamais eu besoin de passer des examens et de concours. Quant à Jean-Jacques Brochier, il a évoqué lui-même au cours de l'émission ses études à la faculté des lettres de Lyon. Mais ce qu'il n'a pas dit, c'est qu'avant de s'inscrire à la faculté, il s'était présenté à l'examen d'entrée en Lettres supérieures au Lycée du Parc, et n'avait pas été admis. Or, s'il arrive assez souvent que des candidats solides et brillants échouent néanmoins au concours d'entrée à l'E.N.S, il doit être, en revanche, bien rare que des étudiants vraiment doués et sérieux ne soient pas admis en hypokhâgne.

En tout cas, s'agissant de Jean-Jacques Brochier, ce n'était certainement pas un accident malheureux. Il y a gros à parier, en effet, que, s'il avait été admis au Lycée du Parc, il n'y serait pas resté bien longtemps. Tous ceux qui sont passés par les classes préparatoires, littéraires ou scientifiques, savent que les dilettantes n'y ont pas leur place. Certes, je n'ai pas lu tous les écrits de Jean Jacques Brochier, mais j'ai lu, en biais parce que je me suis vite aperçu qu'ils ne méritaient pas mieux, plusieurs de ses livres et pas mal de ses articles dans Le Magazine littéraire. L'auteur de Je fume et alors ? n'avait à l'évidence pas grand-chose à dire et ne possédait qu'une culture très superficielle, notamment en ce qui concerne la littérature classique dont n'avait que de lointains et vagues souvenirs scolaires [4] et pour laquelle il éprouvait un dédain non dissimulé [5].

Quant à Philippe Sollers, s'il a assurément des dons d'écrivain que Jean-Jacques Brochier n'avait aucunement et une culture plus grande, il n'en reste pas moins qu'il est, lui aussi, foncièrement un dilettante qui touche à tout, sans jamais connaître vraiment les sujets dont il parle [6]. A la différence de Jean-Jacques Brochier qui était, c'est hélas ! le cas le plus fréquent, un rigolo ennuyeux, Philippe Sollers peut être très brillant et fort drôle, mais il n'en reste pas moins qu'il est un rigolo.

J'en viens maintenant au contenu de l'émission et je serais assez bref, car il n'y en avait guère, pour ne pas dire qu'il n'y en avait pas du tout. Il apparaissait tout d'abord qu'aucun des invités de M. Duchateau d'entre eux n'avait lu mon livre de près. Ils ont commencé par se demander si ce n'était pas un livre publié à compte d'auteur, alors que l'éditeur, dans sa Préface, avait bien précisé qu'il ne demandait rien à ses auteurs. Certes ! je les aurais aisément excusés de n'avoir pas lu la Préface de l'éditeur, s'ils avaient voulu réserver toute leur attention au livre lui-même. Mais ce n'était assurément pas le cas. Ainsi un des invités, et ce propos m'a révolté, n'a pas craint de prétendre que j'avais dit que mon premier livre, Une Croix sur le Christ, n'était pas « ce que l'on pouvait croire ». Or, bien loin d'avoir essayé, comme il l'insinuait perfidement, de renier mon irréligion, je l'avais, au contraire, réaffirmée et j'avais avec insistance expliqué pourquoi : je ne voulais pas être accusé de nouveau, comme je l'avais été par certains après la publication d'Assez décodé ! d'être un réactionnaire et même un « intégriste ». Ensuite comme j'avais opposé Voltaire et Roland Barthes et déclaré que, si je devais choisir parmi tous les propos de Barthes celui qui m'avait le plus scandalisé, je retiendrais sans doute une phrase de Critique et vérité dans laquelle Roland Barthes avait poussé l'inconscience et la sottise jusqu'à ironiser sur « la pauvre ironie voltairienne », les invités de M. Duchateau m'ont reproché de ne pas avoir cité et sans doute de ne pas connaître, l'article que Roland Barthes avait écrit sur Voltaire, article intitulé « Le dernier des écrivains heureux », article au demeurant fort contestable et que tous les spécialistes de Voltaire, René Pomeau en tête, ont jugé tel. Or j'avais justement choisi, pour conclure ma « lettre ouverte aux jobarthiens », de citer cet article pour faire remarquer que Roland Barthes lui-même y avait avoué que, si Voltaire avait vécu de nos jours, il n'aurait eu de cesse de se gausser des sémioticiens. Mais manifestement, pas plus qu'il ne se souvenaient que j'avais cité cet article, ils ne se souvenaient pas de ce que Roland Barthes y disait. Car, dans ce cas, ils se seraient sans doute abstenu de l'évoquer, Il est vrai qu'il ne risquaient rien puisque je n'étais pas là et qu'il n'y avait personne pour le faire remarquer que Roland Barthes lui-même était de mon avis.

Le coup d'envoi de la discussion, pour employer un mot en l'occurrence tout à fait impropre, a été donné par un des invités qui tenait à dire tout de suite que le livre était « détestable ». Sur quoi Jean-Jacques Brochier a renchéri en disant : « Je crois que nous sommes tous d'accord là-dessus ». Et il a entrepris alors (il l'avait d'ailleurs déjà fait dans la première partie de l'émission qui était consacrée au livre de Jean-Yves Tadié sur La Critique littéraire au vingtième siècle) de revenir sur la polémique qui avait opposé Raymond Picard et Roland Barthes, en reprenant exactement dans les mêmes termes les propos qu'il a déjà souvent tenus sur la thèse de Raymond Picard qui ne contenait que « des notes de blanchisseuse », propos que j'avais précisément relevés dans mon livre pour en montrer la totale ineptie. Plutôt que de redire sans changer un iota ce qu'il avait déjà dit tant de fois, il aurait donc mieux fait d'essayer de me répondre, mais il s'en est bien gardé.

Quoi qu'il en soit, il a rappelé, pour commencer, qu'à l'origine du Sur Racine, il y avait le fait qu'un club de livres avait demandé à Barthes de faire la présentation du théâtre de Racine et il il a ajouté : « Roland Barthes était quelqu'un d'intelligent, il avait lu Racine de très près et il s'était aperçu qu'il y avait sur Racine un certain nombre de choses intéressantes qui n'avaient pas été dites ailleurs ». Tour d'abord, lorsque Jean-Jacques Brochier affirme que Roland Barthes a « lu Racine de très près », c'est lui qui le dit , mais le Sur Racine ne cesse de nous dire le contraire. S'il y a une chose, en effet que Roland Barthes n'a jamais faite, c'est de lire les textes de près. Il le reconnaissait d'ailleurs volontiers, pour ne pas dire qu'il s'en vantait. Et Jean-Jacques Brochier aurait dû le savoir mieux que personne puisque Roland Barthes, qu'il interrogeait pour Le Magazine littéraire, lui avait confié qu'il était « un lecteur désinvolte ». Et il avait ajouté, évoquant sa « manière de lire en vue d'un travail »: « je suis incapable, non désireux, de résumer un livre, de le mettre en fiches en m'effaçant derrière lui, mais au contraire très capable, et très désireux, d'isoler certaines phrases, certains traits du livre, pour les ingérer, en tant que discontinu. Ce qui n'est pas, avouait-il ingénument, une bonne attitude philologique évidemment, puisque cela revient à déformer le livre à mon propos ». Jean-Jacques Brochier, qui a très souvent interrogé Roland Barthes, avait peut-être oublié ces propos mais la lecture de mon livre aurait dû les lui rappeler puisque je les avais cités.

C'est précisément cette étrange « méthode »de lecture, qu'il qualifie lui-même de « fétichiste », qui a permis à Roland Barthes de se figurer qu'il avait aperçu des choses que personne n'avait encore jamais dites. Le moyen le plus rapide et le plus simple pour dire des choses qui n'ont encore jamais été dites, c'est de dire n'importe quoi et c'est ce que Raymond Picard a reproché à Roland Barthes. Jean-Jacques Brochier a prétendu, une fois de plus, que sa réaction avait été celle d'un professeur de Sorbonne qui considérait que les grands auteurs classiques, comme Racine, constituaient le domaine réservé de l'Université. En écrivant sur Racine, a-t-il dit, Roland Barthes « ne s'était pas rendu compte, le malheureux, qu'il mettait les pieds dans une fourmilière terrifiante qui était le partage des écrivains français dans l'Université ». Passons sur cette curieuse formulation qui fait d'un « partage »une « fourmilière », pour dire que de toute évidence, Raymond Picard, qui, d'ailleurs, comme je l'avais rappelé dans mon livre, avait des vues assez éloignées de celles de l'université traditionnelle, aurait été tout aussi scandalisé, et sans doute même encore plus, si le Sur Racine avait été écrit par un universitaire patenté.

Quant à moi, s'il y a une chose à laquelle je ne pouvais guère m'attendre, non plus sans doute qu'aucun de mes lecteurs, c'est d'être accusé par Jean-Jacques Brochier d'avoir réagi au Sur Racine comme il prétend que Raymond Picard avait réagi, et d'avoir écrit mon livre pour défendre bec et ongles la chasse gardée de l'Université. En effet, non seulement je n'ai jamais prétendu que seuls les universitaires pouvaient comprendre les grands textes, mais j'ai toujours insisté sur une évidence que l'on n'aurai jamais dû avoir besoin de rappeler, à savoir que les grands auteurs n'avaient pas écrit pour être décryptés petit à petit et péniblement au fil des siècles par des exégètes particulièrement ingénieux sans qu'en fin de compte personne ne puisse jamais être tout à fait assuré des les avoir vraiment compris. Si les grands auteurs ont écrit pour la postérité, ils ont écrit aussi et d'abord pour leurs contemporains. Outre qu'un succès immédiat donne des satisfactions plus solides que la seule éventualité d'une gloire posthume, c'est à leurs contemporains d'abord qu'il leur fallait plaire, s'ils voulaient avoir quelque chance de passer à la postérité. Et c'est bien ce qu'ils se sont employés à faire.

J'ajouterais qu'il est d'autant plus incongru de me présenter comme quelqu'un qui défend sa corporation, en l'occurrence l'Université, envers et contre tous, que je n'ai cessé de dénoncer les interprétations arbitraires et les contresens de mes collègues. Que ce soit pour le nombre des universitaires dont j'ai critiqués les travaux ou pour la vigueur avec laquelle je l'ai fait, je crois, ou plutôt je suis sûr, d'avoir battu, et de loin, tous les records en ce domaine. Cela, comme on peut s'en douter, n'a pas facilité ma carrière, ne serait-ce que parce que ceux qui étaient chargés de rapporter sur mon dossier devant le Conseil National des Universités étaient presque toujours des universitaires que j'avais épinglés, ce que, à l'instar de Jean-Jacques Brochier et de Philippe Sollers, ils se gardaient bien de signaler dans leurs rapports.

Ce que je défends ce n'est pas l'Université, c'est la littérature, c'est la logique, c'est l'attention aux textes et le sens commun, et je les défends le plus souvent contre des universitaires : il est tout de même paradoxal d'accuser quelqu'un qui ne s'est pas attaqué seulement à Roland Barthes mais à la « nouvelle critique »en général, d'être le chien de garde de l'Université, alors que la « nouvelle critique »s'est développée essentiellement dans l'Université et y a été pendant d'assez longues années très largement dominante [7]. J'ajouterai que je n'ai pas seulement dénoncé les interprétations arbitraires et les contresens des tenants de la « nouvelle critique », mais aussi, quand il y avait lieu de le faire, ceux d'universitaires qui pratiquaient, eux, les vieilles méthodes de la critique la plus traditionnelle. Alors que j'ai plus d'une fois appliqué aux uns et autres le vers que, dans Les Femmes savantes, Molière met dans la bouche de Clitandre :

....................Un sot savant est sot plus qu'un sot ignorant,

je ne pouvais certes pas m'attendre à être accusé de prétendre que l'étude de la littérature, et particulièrement celle de la littérature classique, devait rester le domaine réservé des spécialistes patentés.

Au lieu de me prêter des arrière-pensées et une stratégie qui me sont aussi étrangères, Jean-Jacques Brochier aurait beaucoup mieux fait, et les autres invités de M. Duchateau avec lui, d'essayer de répondre aux objections que j'avais faites à Roland Barthes, et de montrer que les innombrables contresens et contradictions, que j'avais relevées dans le Sur Racine, étaient seulement apparents. Au lieu de ne s'attarder que sur le premier chapitre de mon livre, qui reprend l'avant-propos de ma thèse, ils auraient mieux fait de parler du deuxième chapitre qui en est un résumé très détaillé : s'il l'on n'y trouve aucune des innombrables citations de Racine que j'ai opposées à Roland Barthes, on y trouve la substance de mon argumentation.

Un seul des invités, c'était, je crois, Serge Koster, a essayé, à un moment de commencer à évoquer les objections que j'avais faites à Roland Barthes. L'étrangeté, pour ne pas dire l'absurdité, de ses propos m'a fait regretter qu'on ne l'ait pas entendu davantage. Après nous avoir confié que, lorsqu'il était étudiant, il avait été séduit par le Sur Racine qui apportait selon lui « une aération, une façon de faire respirer Racine aujourd'hui », il a évoqué ce que Roland Barthes avait dit sur l'opposition de l'ombre et du soleil chez Racine qui lui semblait particulièrement éclairant. Et il a ajouté : « Or que fait ce monsieur [8] ? Il met tout cela à plat, il fait une statistique en disant : 'Barthes a trouvé des choses. Moi, je n'en trouve que deux. Donc c'est faux' ». Et il en est resté là, persuadé qu'il avait ainsi démontré que mon livre ne valait rien.

Je rappelle tout d'abord ce que Roland Barthes dit sur les rapports de l'ombre et de la lumière chez Racine. Il prétend que le symbolisme traditionnel, qui assimile la lumière au bien et l'ombre au mal, y est inversé et il résume sa thèse dans cette formule définitive : « Partout, toujours, la même constellation se reproduit du soleil inquiétant et de l'ombre bénéfique ». M Koster a prétendu que je n'avais dit n'avoir trouvé que deux exemples susceptibles de corroborer la thèse de Roland Barthes . Mais ce n'est pas vrai du tout : je n'en ai trouvé aucun. C'est Roland Barthes qui n'en a trouvé que deux, alors qu'il aurait dû en trouver un très grand nombre. Et, comme je l'ai montré aisément, (il m'a suffi de replacer dans leur contexte les vers qu'il avait abusivement isolés) les deux exemples qu'il a invoqués ne reposaient que sur de grossiers contresens. Mais je ne me suis pas contenté de vérifier la validité des exemples cités par Roland Barthes. j'ai fait ce qu'il aurait dû faire : j'ai examiné tous les passages de Racine qui évoquent l'ombre et la lumière [9] et j'ai pu montrer que nulle part, que jamais on ne trouvait ce que Roland Barthes déclare trouver « partout, toujours ». Bien plus quantité de vers de Racine contredisent de la manière la plus catégorique sa thèse, ne serait ce que le vers si fameux d'Athalie qu'il s'est bien gardé de rappeler :

C'était pendant l'horreur d'une profonde nuit.

Mais ce qui apparaît incongru et même scandaleux à M Koster, ce n'est pas seulement de montrer que les schémas explicatifs de Roland Barthes ne sont pas valables, c'est d'abord le fait même de chercher à les vérifier, c'est le fait de faire des dénombrement exhaustifs pour voir s'ils ont bien la valeur absolue qu'il leur attribue [10]. Seuls des esprits mesquins et bornés peuvent concevoir une pareille idée. M Koster aurait mieux fait d'avouer carrément qu'il n'admettait pas que l'on critiquât Roland Barthes.

Mais Philippe Sollers, sentant sans doute que M. Koster s'était aventuré sur un terrain glissant, est alors intervenu pour replacer mon livre dans une perspective plus large, celle d'une « tentative pour rétablir l'ordre, un ordre qui a été profondément bouleversé ». Mon livre relevait, selon lui, de la « même offensive politique »que celui de Jean-Paul Aron sur Les Modernes et un certain nombre d'autres. Ce faisant, il montrait une nouvelle fois ou bien qu'il n'avait fait que feuilleter distraitement mon livre, ou bien qu'il était décidé à n'en tenir aucun compte. Car, prévoyant, mais la chose était aisée, que je n'échapperais pas à un pareil procès d'intention, j'avais à l'avance longuement répondu, tout en sachant bien que je ne l'empêcherais pas. Pour des raisons d'amour-propre bien compréhensibles, ceux à qui l'on ne reproche rien d'autre que de dire des sottises, préfèrent toujours croire, qu'on leur reproche, en réalité d'autres choses, et ne manquent pas de vous prêter des arrière-pensées, notamment politiques, qui vous sont parfaitement étrangères. Ils affectent de croire qu'ils font peur et que l'on redoute qu'ils n'ébranlent les fondements mêmes de la société. Comme si les fariboles « labiles » d'un Roland Barthes pouvaient ébranler quoi que ce soit, non plus que celles de Philipe Sollers ce grand perturbateur qui a poussé l'audace révolutionnaire jusqu'à aller se prosterner aux pieds de Jean-Paul II et lui offrir ses livres. En ce faisant, il ne prenait aucun risque puisque, quand bien même Jean-Paul II n'aurait pas eu la maladie de Parkinson, les livres de Sollers n'auraient pas manqué de lui tomber des mains, dès qu'il aurait essayé de les lire.

Jean-Jacques Brochier a dit que Roland Barthes en décidant d'écrire sur Racine avait mis le pied dans une fourmilière. J'ai eu moi, l'impression en écoutant les invités de M. Duchateau, d'avoir jeté un pavé dans la mare aux barthaciens. Ils n'ont cessé de glousser (ce qui est plus facile que d'essayer de raisonner) tout au long de l'émission. Fort heureusement, une telle émission ne serait, me semble-t-il, plus possible aujourd'hui. L'audience de Roland Barthes n'est, en effet, plus du tout ce qu'elle était à l'époque où j'ai publié Roland Barthes, ras le bol, et où d'ailleurs l'on pouvait déjà percevoir qu'elle commençait à décliner [11]. Et le Sur Racine en particulier semble être maintenant, du moins dans l'Université, totalement passé de mode [12]. Beaucoup, et même parmi ceux parfois qui furent les admirateurs les plus inconditionnels de Roland Barthes, ne manquent pas, quand ils le citent encore, de prendre leurs distances avec lui. Si, pour éviter d'avoir l'air de se dédire trop complètement, ils affirment souvent qu'ils continuent à l'admirer, cette admiration donne l'impression d'être plus théorique que réelle. Elle ne va plus en tout cas jusqu'à cautionner ses points de vue. M. Serge Koster lui-même dans son livre Racine, une passion française [13], n'évoque qu'une seule fois Roland Barthes (il cite plus souvent Raymond Picard et Jean Pommier !) et c'est, après avoir rappelé l'éblouissement que lui avait procuré la découverte du Sur Racine, pour avouer : « Il m'en a fallu du temps pour faire amende honorable [14]  ». Certes, il croit bon d'ajouter aussitôt après qu'il n'entend pas pour autant « renier [s]on admiration pour les analyses de Barthes ». De ces analyses admirables, il ne tient pourtant aucun compte dans son livre, alors même qu'il cite des vers de Racine auxquels Roland Barthes avait fait un sort, en les coupant, bien sûr, de leur contexte pour leur faire dire ce qu'ils ne disaient pas du tout. Mais le cas le plus intéressant est certainement celui de M. Antoine Compagnon. Il a été un des fidèles parmi les fidèles de Roland Barthes (c'est lui notamment qui a organisé et dirigé, en1977, à Cerisy-la-Salle, le colloque intitulé Prétexte : Roland Barthes). Pourtant, tout en disant avoir conservé toute son amitié pour Roland Barthes, ce que, bien sûr, je suis tout disposé à croire, et même toute son admiration, ce que j'ai un peu plus de peine à croire, il n'en a pas moins renié toutes ses conceptions essentielles sur la littérature et la critique, conceptions, dont il a fort bien démontré, avec peut-être un peu trop de détours, la gratuité et l'absurdité dans son livre Le démon de la théorie [15].

Cela dit, je pense que Roland Barthes ne sera pas totalement oublié. Il ne survivra sans doute ni comme un écrivain ni comme critique. Mais l'influence et l'audience considérables qu'il a eues pendant presque un demi siècle font que ses écrits garderont la valeur d'un document sur notre époque, document hélas ! passablement accablant.


 

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NOTES :

[1] Jean-jacques Brochier est mort il y a quelques mois. Il ne pourra doinc pas me répondre. Je ne me sens pourtant aucunement gêné pour m'exprimer très l:ibrement à son sujet puisque, malgré la lettre de protestaion que j'avais adressée à M. Duchateau, je n'ai pas obtenu le droit de réponse que je réclamais, M. Duchateau n'ayant même pas cru devoir prendre la peine de me répondre.

[2] J'avais notamment conclu le premier chapitre en évoquant, à côté des « foutaises d'un Foucault », des « élucubrations d'un Lévi-Strauss », des « calembredaines d'un Lacan » et des « fariboles d'un Roland Barthes », « les sornettes d'un Sollers » et j'avais dit de Jean-Jacques Brochier, entre autres compliments, qu'il était « le type même du jobard gobe-Barthes ».

[3] Aucun d'eux n'avait jamais, semble-t-il, vraiment travaillé sur la littérature du dix-septième siècle en général et sur Racine en particulier, sinon ils ne seraient pas demandé, en ricanant et en évoquant le père Ubu, qui pouvait bien être ce Dubu à qui mon livre était dédié. Tous ceux, en effet, qui connaissent bien le dix-septième siècle et notamment Racine connaissent bien aussi Jean Dubu, un puits de science que consultent même les meilleurs spécialistes et qui ne fait naturellement aucun cas du Sur Racine.

[4] Jean-Bacques Brochier brocardait très souvent le Lagarde et Michard. Mais, s'il l'avait un peu plus pratiqué, il aurait plus d'une fois évité des erreurs qui témoignaient d'une fâcheuse ignorance. Il aurait su notamment que le fameux récit que fait Bossuet de la bataille de Rocroi se trouve dans l'Oraison funèbre de Condé, alors qu'il le range dans « les Œuvres historiques de Bossuet » (voir la dernière page de son livre qui se veut drôle et ne l'est guère, Mon dieu quel malheur, mon dieu quel malheur d'écrire un roman érotique ! Mercure de France, 1970).

[5] Je me souviens notamment d'un compte-rendu d'un livre de Moravia dans lequel il disait qu'il ne trouvait pas drôles Le Bourgeois gentilhomme et Le Malade imaginaire et que la seule excuse de ces œuvres était leur époque.

[6] Dans le compte rendu qu'il en a fait pour Le Figaro (22janvier 1993) le regretté Renaud Matignon a résumé le roman de Philippe Sollers, Le Secret, en ces termes :« Quand on n'a rien à dire, on parle de tout. ‚a compense ».

[7] Il y a eu un temps où il était, sinon impossible, du moins très difficile d'entrer à l'Université si l'on ne pratiquait pas les méthodes et le vocabulaire de la « nouvelle critique », et, à plus forte raison, si l'on y était résolument hostile. Aussi bien n'aurais-je pas pu y entrer ou n'y serais-je entré que plus tard, si la Sorbonne qui était alors le principal bastion, pour ne pas dire le seul, de la résistance au pseudo-modernisme, ne m'avait accueilli, grâce notamment à Raymond Picard et à René Pomeau.

[8] Il a affecté de ne pas se souvenir de mon nom et a ajouté qu'il ne voulait pas s'en souvenir.

[9] La chose est aisée gràce à la Concordance du théâtre et des poésies de Jean Racine, établie par B.C. Freeman et A. Batson, Cornell University Press, 1968.

[10] M. Serge Doubrovsky avait déjà fait le même reproche à Raymond Picard (voir Pourquoi la nouvelle critique, p. 14). Mais, si M. Doubrovsky est un esprit brillant et s'il peut faire, à l'occasion, des analyses tout à fait pertinentes, il peut aussi dérailler complètement, son esprit logique étant soumis à d'étranges et fréquentes pannes.

[11] Un de mes amis, dont je tairai le nom, à qui j'avais envoyé mon livre, m'avait répondu en me disant qu'il était totalement d'accord avec moi, mais qu'il avait du mal à comprendre que je puisse perdre mon temps à m'en prendre à Roland Barthes vu, que tout le monde savait bien maintenant que c'était une nullité. Il avait apparemment complètement oublié que, quinze ans plus tôt, il exhortait tous ses étudiants à lire Roland Barthes et m'avait écrit une lettre où il m'invitait vivement à m'inspirer de lui.

[12] Publiée seulement un an après Roland Barthes, ras le bol et d'ailleurs avec le concours du CNRS, ma thèse Le « Sur Racine » de Roland Barthes (SEDES, 1988) n'avait déjà suscité dans les revues universitaires françaises et étrangères que des comptes rendus très favorables, à une exception près.

[13] P.U.F , 1998.

[14] Op. cit., p. 29.

[15] Editions du Seuil, 1998, réédité dans la collection 'Points Essais'.

 

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