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....................Les Femmes

 

Dans la maison du vigneron les femmes cousent
Lenchen remplis le poêle et mets l'eau du café
Dessus - Le chat s'étire après s'être chauffé -
Gertrude et son voisin Martin enfin s'épousent

Le rossignol aveugle essaya de chanter
Mais l'effraie ululant il trembla dans sa cage
Ce cyprès là-bas a l'air du pape en voyage
Sous la neige - Le facteur vient de s'arrêter

Pour causer avec le nouveau maître d'école
- Cet hiver est très froid le vin sera très bon
- Le sacristain sourd et boiteux est moribond
- La fille du vieux bourgmestre brode une étole

Pour la fête du curé La forêt là-bas
Grâce au vent chantait à voix grave de grand orgue
Le songe Herr Traum survint avec sa sœur Frau Sorge
Kaethi tu n'as pas bien raccommodé ces bas

- Apporte le café le beurre et les tartines
La marmelade le saindoux un pot de lait
-Encore un peu de café Lenchen s'il te plaît
On dirait que le vent dit des phrases latines

- Encore un peu de café Lenchen s'il te plaît
- Lotte es-tu triste O petit cœur - Je crois qu'elle aime
- Dieu garde - Pour ma part je n'aime que moi-même
- Chut A présent grand-mère dit son chapelet

- Il me faut du sucre candi Leni je tousse
- Pierre mène son furet chasser les lapins
Le vent faisait danser en rond tous les sapins
Lotte l'amour rend triste - Ilse la vie est douce

La nuit tombait Les vignobles aux ceps tordus
Devenaient dans l'obscurité des ossuaires
En neige et repliés gisaient là des suaires
Et des chiens aboyaient aux passants morfondus

Il est mort écoutez La cloche de l'église
Sonnait tout doucement la mort du sacristain
Lise il faut attiser le poêle qui s'éteint
Les femmes se signaient dans la nuit indécise

...........................................................Apollinaire  : Alcools [1]

 

Le poème « Les Femmes » a été publié pour la première fois en janvier 1904, en même temps que « La Synagogue », dans le numéro 3 de la revue Le Festin d'Esope avec la mention finale « Honnef, décembre 1901 ». Il deviendra dans Alcools la dernière pièce des « Rhénanes », la mention « Honnef, décembre 1901 », étant remplacée par « septembre 1901 - mai 1902 » qui vaut pour l'ensemble des « Rhénanes » [2]. Il a donc été écrit, comme les autres poèmes des « Rhénanes », pendant le séjour d'un an (de la fin août 1901 à la fin août 1902) qu'Apollinaire fit en Rhénanie en tant que précepteur de la fille de la vicomtesse Elinor de Milhau. « Les Femmes  » ne compte sans doute pas parmi les pièces les plus célèbres d'Alcools . Et certes ce n'est pas un de ces poèmes que l'on éprouve le besoin d'apprendre par cœur et que l'on se récite à soi-même lorsqu'on est pris d'un besoin soudain de lyrisme. En effet, non seulement l'on n'y trouve aucune de ces images saisissantes, aucun de ces vers magiques que l'on rencontre dans d'autres poèmes, mais il est composé, pour les deux tiers environ, de vers qui, tant pour le fond que pour la forme, sont on ne peut plus prosaïques. Mais ce prosaïsme est évidemment tout à fait volontaire puisque Apollinaire prétend rapporter des propos échangés par un groupe de femmes en train de coudre par un après-midi d'hiver. Il entend ainsi nous offrir une large tranche de vie, aussi large que les tartines que les femmes vont engloutir pour leur goûter, en évoquant les réalités les plus quotidiennes de la vie d'un gros bourg de Rhénanie et les petits événements de la chronique locale.
Mais cette tranche de vie a pour toile de fond la mort, puisque, à la dernière strophe, est annoncée la mort du sacristain dont une des femmes nous avait appris l'agonie au vers 11 :

Le sacristain sourd et boiteux est moribond.

Cette agonie et cette mort, que les femmes n'évoquent qu'incidemment et qui pourrait bien leur importer moins que le mariage de Gertrude et de Martin et la fête du curé, ne laissent pas de donner à leurs papotages une résonance qu'ils n'auraient pas un autre jour, en même temps qu'elles constituent l'élément essentiel sur lequel repose la construction du poème. Sans que les femmes en soient conscientes, la banalité quotidienne de leurs propos se teinte, pour le lecteur, à la fois d'une gravité secrète et d'un discret humour noir. Leur bavardage décousu, qui montre si bien que pour elles la vie continue, crée un constant contraste avec le triste sort du sacristain. Ainsi le poète ne se contente pas d'évoquer une tranche de vie, de décrire une scène de genre; il nous propose en même temps une sorte de « philosophie » que M. Robert Faurisson me semble avoir bien résumée  : « Ainsi va la vie ! Tels sont les travaux et les jours. Les saisons passent et la vie s'écoule goutte à goutte. Les uns meurent, d'autres continuent. Dans la maison, le poêle risque de s'éteindre. Attisons le feu ! La nuit sera froide. Demain nous attend une autre veillée. Et ainsi de suite pendant tout notre temps de vie sur terre. Si nous savons la prendre avec ses joies et ses peines, Ilse, la vie est quand même douce [3]».
Le poème se compose de neuf quatrains aux rimes embrassées. Ces rimes sont tout à fait régulières : Apollinaire respecte l'alternance des rimes masculines et féminines et il ne se permet aucune de ces licences qu'il se permet si volontiers, et le plus souvent à très juste titre, comme de faire rimer un singulier avec un pluriel. Mais c'est peut-être simplement parce qu'il n'en a pas eu l'occasion. La graphie permet de distinguer sans peine les indications données par le poète et les propos des femmes rapportés au style direct. Les premières sont en caractères romains et les secondes en italiques. Mais la narration et la conversation ne se distinguent pas seulement par la graphie. Il y a, en effet, tant du point de vue du fond que du point de vue de la forme, un contraste très sensible entre les vers en italiques et les vers en caractères romains. Les vers en italiques, comme il convient à des vers qui sont censés restituer la banalité d'une conversation à bâtons rompus et reproduire un bavardage on ne peut plus quotidien, ont une allure tout à fait prosaïque aussi bien par le contenu (les potins du village alternent avec les propos dictés par les préoccupations domestiques les plus immédiates) que par le style qui est celui de la langue parlée la plus ordinaire : le vocabulaire et la syntaxe sont très simples et le rythme de l'alexandrin, le plus souvent cassé par des césures irrégulières, des rejets ou des enjambements, ne s'y fait pratiquement plus sentir. Les vers en caractères romains ont, au contraire, tout à fait l'allure de vers : outre que, le plus souvent, l'oreille y reconnaît sans peine les cadences régulières de l'alexandrin classique, on y trouve aussi, notamment aux vers 14-15 et aux vers 29-32, des jeux assez riches d'allitérations et d'assonances ainsi que des images recherchées. Le contraste entre le caractère soutenu de la narration et le prosaïsme de la conversation est particulièrement fort vers la fin du texte, lorsque, après une longue suite de vers parlés (à l'exception du vers 27, les vers 16 à 28 sont tous des vers parlés), on a une strophe entière, la seule du poème, de vers prononcés par le poète. Mais, après avoir ainsi atteint son point culminant, ce contraste s'efface soudain dans la dernière strophe qui nous offre en quelque sorte la résolution de cette dissonance. Outre que, et c'est la seule fois dans le poème, la dernière strophe nous présente deux fois l'alternance de la conversation et de la narration, la régularité du rythme et les jeux de sonorités assurent à ces quatre vers une incontestable unité de style et font notamment qu'au vers 35 :

Lise il faut attiser le poêle qui s'éteint

le prosaïsme du contenu se trouve comme effacé.
On le voit déjà, en dépit du caractère décousu des propos échangés par les femmes, ce poème n'en est pas moins soigneusement et subtilement construit. D'ailleurs, si la conversation ne porte pas sur un sujet précis, il est aisé de relever les quelques thèmes récurrents autour desquels elle tourne. Le plus important est celui des questions domestiques (vers 2-3, vers 16-19, vers 21, vers 35), sur lequel, d'ailleurs s'ouvre et se ferme la conversation des femmes; et c'est évidemment voulu puisque le vers 35 :

Lise il faut attiser le poêle qui s'éteint

fait écho au vers 2 :

Lenchen remplis le poêle […]

A ce thème des préoccupations domestiques, parmi lesquelles celles de la boisson et de la nourriture semblent être prédominantes, on peut rattacher aussi le propos du vers 10 :

Cet hiver est très froid le vin sera très bon.

Les observations des femmes portent aussi sur ce qu'elles voient par la fenêtre (vers 7-8, vers 8-9, vers 26) ou sur les bruits du dehors (vers 20 et 33). Et, bien sûr, les nouvelles locales sont aussi une autre source de remarques, avec le mariage de Gertrude et de Martin (vers 4), l'agonie du sacristain (vers 11) et la préparation de la fête du curé (vers 12-13). Enfin, dans la 6e et la 7e strophes, on trouve des propos relatifs aux femmes elles-mêmes, à leurs faits et gestes (vers 24), à leur santé (vers 25), à leurs états d'âme (vers 22), voire à leurs options morales et à leur « philosophie » de la vie (vers 23 et 28). Et ce n'est évidemment pas un hasard si la conversation prend ainsi une tournure plus générale et un ton plus grave juste avant que le glas annonçant la mort du sacristain ne se mette à sonner. Ce n'est évidemment pas un hasard, mais la volonté du poète, si le dernier propos que l'on entend avant le « Il est mort écoutez » est la tranquille affirmation de Lotte : « Ilse la vie est douce».
Au total, bien que les femmes soient assez nombreuses (au moins huit, nous y reviendrons) et que leurs propos soient décousus et touchent à des sujets assez divers, il est possible de déceler chez elles une espèce d'unité de point de vue, une sorte d'attitude commune envers la vie. Bien que, de toute évidence, elles soient pieuses et qu'elles fréquentent assidûment l'église, ce ne sont certes pas des « spirituelles », hantées par la transcendance et totalement détachées des choses de ce monde. Manifestement, non seulement elles ne sont pas au-dessus des préoccupations matérielles et quotidiennes, mais elles semblent, au contraire, très ancrées dans le réel. Manifestement, ce qui les intéresse c'est la vie de tous les jours, avec ses soucis terre à terre et ses petits événements. Bien qu'à l'église elles doivent chanter de temps à autre le Salve Regina, elles ne semblent pas du tout considérer la terre comme « une vallée de larmes ». Ce n'est pas, en tous cas, l'avis de Lotte qui affirme à Ilse que « la vie est douce ». Pour elle, on le devine aisément si la vie est douce, c'est d'abord grâce à l'amour. Telle n'est certes pas l'avis d'Ilse qui pense, elle, que « l'amour rend triste ». Mais, si elle pense que l'amour rend triste, c'est donc, semble-t-il, qu'elle pense aussi qu'à la condition de se prémunir contre l'amour, on peut et même que l'on doit être heureux. Avec ou sans l'amour, toutes les femmes semblent être d'accord pour penser que, grâce à un bon poêle, grâce au café, au lait, aux tartines, au beurre, au saindoux, grâce au vin qui, outre qu'il réconforte à l'occasion, fait bouillir la marmite, grâce aux petites festivités qui ponctuent l'année comme la fête du curé, grâce aux petits événements qui rompent la monotonie de l'existence quotidienne, comme le mariage de Gertrude et de Martin et l'arrivée du nouveau maître d'école, grâce à la nature avec ses cyprès sous la neige, et le bruit du vent, grâce à la religion qui vous dispense de vous poser des questions et qui vous offre les pompes modestes mais régulières de ses offices, grâce aussi, bien sûr, au plaisir de papoter entre femmes et de se faire mutuellement part des derniers potins, oui, somme toute, Lotte a raison, « la vie est douce  ».
D'autres éléments contribuent à structurer le poème et à assurer son unité et sa progression. On peut ainsi noter, tout au long du poème, un réseau d'indications et d'images qui ont trait à la religion : le cyprès comparé au pape en voyage (vers 7-8), l'annonce de l'agonie du sacristain (vers 11), l'étole destinée à la fête du curé (vers 11-12), le bruit du vent dans les arbres comparé au son du grand orgue (vers 13-14), le sifflement du vent comparé aux « phrases latines » (vers 20), le chapelet de la grand-mère (vers 24), le glas annonçant la mort du sacristain (vers 33-34), les femmes qui se signent (vers 36). Outre qu'il établit un pont entre la conversation et la narration (c'est ainsi que l'image religieuse utilisée par une des femmes pour décrire le bruit du vent au vers 20 rappelle celle utilisée par le poète au vers 14), ce réseau permet de mieux fondre l'annonce de l'agonie et de la mort du sacristain dans les propos des femmes. On peut aussi noter que l'annonce d'abord de l'agonie, puis de la mort du sacristain sont préparées par une série de notations ou d'impressions inquiétantes, avec le tremblement du rossignol effrayé par le ululement de l'effraie (vers 6), avec cette bouffée de mélancolie que semble apporter, à un moment sans doute où la conversation est tombée, le grondement du vent dans la forêt toute proche (vers 13-16), avec enfin les images macabres de l'avant-dernier quatrain.

 

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L'entrée en matière est très rapide. Un vers suffit au poète pour planter le décor et pour résumer la situation :

Dans la maison du vigneron les femmes cousent.

Il nous invite à imaginer une grande salle commune qui, sans doute, sert à la fois de salle de travail, de salle à manger, de salle de réception et peut-être de cuisine, dans laquelle un certain nombre de femmes sont en train de coudre. Cette activité, il conviendra de ne pas l'oublier, va évidemment se poursuivre pendant la conversation qui va nous être rapportée. Les femmes cousent et causent en même temps; elles cousent en causant et elles causent en cousant, les plus travailleuses cousant en causant, et les plus bavardes, les plus cancanières, causant en cousant. La couture sert ainsi de toile de fond à la scène. A aucun moment, pas même lorsque l'une d'entre elles va annoncer l'agonie du sacristain, elles ne vont cesser de coudre jusqu'au moment du goûter [4]. Elles reprendront ensuite leur travail, et ne poseront de nouveau l'aiguille que pour le temps de se signer lorsqu'elles entendront le glas. Mais, n'en doutons pas, elles se remettront aussitôt à coudre.
La suite du poème nous apportera des renseignements plus précis. On apprendra qu'on est en hiver (vers 10) et que la scène se situe vers le milieu de l'après-midi (la nuit tombe à la fin du poème et en hiver la nuit tombe tôt). La maison du vigneron se trouve dans un bourg qui doit être relativement gros puisqu'il y a une église et une école. Quant aux femmes, les propos qu'elles vont échanger nous permettront de mieux les connaître. Elles sont assez nombreuses. M. Faurisson pense qu'elles « sont probablement au nombre de sept [5]», parce qu'il compte six prénoms (Lenchen, Kaethi, Lotte, Leni, Ilse et Lise) et qu'il ajoute la grand-mère qui ne saurait assurément être aucune des femmes qui répondent à ces prénoms et qui, d'ailleurs, ne prend très probablement aucune part à la conversation. Mais elles sont certainement plus nombreuses. Pas plus que la grand-mère, en effet, la femme du vigneron, la maîtresse de maison (il serait bien étonnant qu'elle ne fût pas là), ne paraît pouvoir répondre à l'un des six prénoms : elle ne saurait être ni Lenchen, ni Leni, ni Lise qui reçoivent des ordres, ni Kaethi qui se fait réprimander, ni Lotte qui est évidemment une toute jeune fille, ni Ilse (elle ne dirait sans doute pas à Lotte que «l'amour rend triste« et Lotte ne l'appellerait pas par son prénom). C'est elle, très probablement, qui prononce la première et la dernière répliques, en ordonnant à Lenchen de remplir le poêle et à Lise de l'attiser. C'est probablement elle aussi qui réprimande Kaethi et qui dit à Lenchen de servir le goûter. C'est peut-être elle aussi qui s'inquiète de l'attitude songeuse de Lotte. Ce pourrait être elle encore qui demande du sucre candi, mais je croirais plus volontiers que c'est une vieille fille, peut-être une sœur du vigneron qui vit chez lui. Quoi qu'il en soit, il y a manifestement trois générations  : la première est représentée, par la grand-mère, la deuxième est représentée par la femme du vigneron et sans doute par une, voire par deux sœurs et pourquoi pas par une cousine du vigneron ou par une amie ou des amies de la femme du vigneron qui seraient venues passer l'après-midi, la troisième est représentée par les filles et peut-être par une ou des belles-filles du vigneron [6]. Si Lotte n'est certainement pas mariée (elle est sans doute la petite dernière), un ou plusieurs de ses frères plus âgés peuvent l'être et le ou les jeunes ménages peuvent vivre chez le vigneron.
Prosaïque par son contenu, le premiers vers nous fait pourtant entendre les cadences régulières d'un trimètre (4.4.4.). Cette régularité rythmique du premier vers permet de mieux sentir encore l'allure prosaïque du deuxième vers avec lequel commence la conversation. Cette allure prosaïque ne tient pas ici à la place des accents qui est régulière, mais au rejet qui en supprimant la pause attendue du douzième pied, efface, pour ainsi dire, le rythme de l'alexandrin :

Lenchen remplis le poêle et mets l'eau du café
Dessus

Le prosaïsme de la forme est bien sûr en accord avec celui du fond. Le poêle et le café semblent constituer les deux principales préoccupations des femmes. C'est du poêle qu'il est question au début comme à la fin des propos des femmes. Quant au café que Lenchen sera invitée à servir tout à l'heure (vers 7), on lui en redemandera par deux fois (vers 19 et 21). Nous l'avons dit, si insignifiants qu'ils puissent paraître, les propos échangés par les femmes, à cause de l'agonie du sacristain, prennent, après coup pour ceux qui précédent l'annonce de cette agonie, un relief nouveau. Certes, c'est seulement tout à la fin du poème que nous serons invités à établir un parallèle entre le sort du sacristain et le « poêle qui s'éteint  ». Mais, dès le début, le décalage qu'il y a entre les préoccupations quotidiennes et domestiques des femmes et la situation du sacristain crée une sorte de dissonance mi-douloureuse mi-humoristique. La chaleur douillette que leur dispense le poêle contraste à la fois avec le froid qu'il fait au-dehors (« Cet hiver est très froid», dira l'une des femmes au vers 10) et avec le froid de la mort qui va bientôt saisir le sacristain. Quant au café, qui non seulement réchauffe lui aussi, mais qui réveille, qui ravigote, et qui réconforte, comment ne pas se dire qu'il en faudrait beaucoup au pauvre sacristain, s'il était encore en état de pouvoir l'avaler ? Comment ne pas se dire que ce qu'il lui faudrait, c'est un café tellement fort, tellement concentré qu'il pourrait réveiller les morts ?
Comment ne pas se dire aussi, lorsqu'une des femmes attire ensuite l'attention des autres sur le comportement du chat qui « s'étire après s'être chauffé » (vers 3), que le sacristain, lui, ne doit certainement pas être en train de s'étirer ? Plus qu'aucun autre peut-être, le chat est un animal qui aime ses aises. S'il s'étire après s'être chauffé, c'est parce qu'il se sent bien dans sa peau, qu'il se plaît à en vérifier l'élasticité et à éprouver la souplesse de ses articulations. Le sacristain, lui, ne s'est jamais senti si mal dans une peau dans laquelle, sans doute, il ne s'est jamais senti vraiment bien (il est boiteux). Loin de s'étirer, il se raidit; ses membres se contractent, ses muscles se convulsent, ses traits se crispent.
L'annonce du prochain mariage de Gertrude et de Martin au vers 4 constitue la première (l'agonie du sacristain sera la deuxième) de ces petites nouvelles locales dont les femmes sont friandes. Celle-ci, n'en doutons pas, présente pour elles un intérêt tout particulier, comme le suggère le « enfin » qui donne à penser que ce n'est pas la première fois que Gertrude et Martin alimentent la conversation des femmes. N'allons pas imaginer, comment le fait assez naïvement M. Laurent, que cet « enfin » évoque « une idylle où n'ont pas manqué les péripéties [7]». Le sens de cet « enfin » est évidemment tout autre. Rien de moins compliqué, sans doute, ni probablement de moins « idyllique » que l'histoire de Gertrude et de Martin. S'ils se sont mis à coucher ensemble, c'est vraisemblablement parce que c'était commode : ils sont voisins, et le soir après avoir fini de traire ses vaches, Martin n'a que quelques mètres à faire pour aller tripoter les tétons teutoniques de la grosse Gertrude. Le «enfin« dit suffisamment que leur manège dure depuis longtemps et qu'il a déjà fait beaucoup jaser dans le bourg et d'abord chez le vigneron, les femmes, qui fréquentent assidûment l'église, n'étant certainement pas en faveur de l'amour libre. Si Gertrude et Martin se décident « enfin » à régulariser leur situation, il y gros à parier que c'est parce que cela pressait et que le ventre de Gertrude commençait à s'arrondir. Cette nouvelle, dont on peut penser qu'elle intéresse davantage les femmes que celle de l'agonie du sacristain (elle est, en tout cas, annoncée avant) ne pourrait que laisser celui-ci indifférent ou rendre sa fin encore un peu plus amère : la vie continuera sans lui et les mêmes cloches qui vont sonner pour sa mort et pour son enterrement, vont bientôt sonner pour les noces de Gertrude et Martin, et quelques mois après, moins de neuf sans doute, pour le baptême de leur premier né.
L'intervention du poète aux vers 5 et 6 est marquée, du point de vue de la versification, par un retour aux cadences régulières de l'alexandrin [8]. Le rossignol [9] semble vouloir profiter d'une pause (ces pauses sont sans doute trop rares à son goût) dans la conversation des femmes pour essayer de chanter. C'est peut-être aussi l'effet bienfaisant de la chaleur dispensée par le poêle qui lui donne envie de chanter, comme il a donné envie au chat de s'étirer. Mais, venant juste après l'annonce du prochain mariage de Gertrude et de Martin, sa tentative donne surtout l'impression qu'il aurait voulu célébrer l'événement. Malheureusement le ululement d'une effraie dans la forêt toute proche (voir les vers 13-14) va lui couper tous ses effets. Avec cette notation une tonalité un peu inquiétante apparaît pour la première fois dans le texte. Si le rossignol semblait se réjouir du futur mariage de Gertrude et de Martin, l'effraie semble pressentir la mort du sacristain.
Les propos des femmes reprennent au vers 7 et, de nouveau, le rythme de l'alexandrin est cassé par le rejet du vers 7 sur le vers 8 :

Ce cyprès là-bas a l'air du pape en voyage
Sous la neige

et par la structure dissymétrique du vers 7 (5.7.). Tout en cousant, les femmes lèvent de temps en temps les yeux pour regarder par la fenêtre. En voyant un cyprès surmonté d'un petit capuchon de neige [10], l'une d'elles se rappelle sans doute une gravure ou une illustration qu'elles ont peut-être découpée dans quelque revue pieuse et fixée avec des punaises sur un mur de la salle et qui représentait le pape en costume de voyage, portant un capuchon d'hermine. Avec cette comparaison apparaît la première d'une série de références à la religion qui nous apprennent que ces femmes sont sinon très pieuses, sinon profondément religieuses (nous l'avons dit, l'importance qu'elles attachent aux préoccupations matérielles n'incite guère à le penser), du moins très pratiquantes. A l'évidence elles fréquentent régulièrement l'église et assistent assidûment aux offices. Aussi leur esprit est-il meublé d'impressions et d'images liées à la religion. Comme le note Marie-Jeanne Durry à propos de ce vers et du vers 20 :

On dirait que le vent dit des phrases latines,

« L'Eglise leur donne jusqu'aux raffinements verbaux qu'on n'attendrait pas d'elles [11]». On aurait tort de croire, comme semble le faire M. Faurisson [12], que ces images religieuses leur sont suggérées par le fait que, plus ou moins consciemment, elles ont l'esprit préoccupé par l'agonie du sacristain. Ces images leur sont probablement tout à fait habituelles. Mais, bien sûr, le poète, lui, ne cesse de penser au sacristain, et il se sert de ces images pour que l'annonce de son agonie d'abord et celle ensuite de sa mort puissent mieux se fondre dans la conversation des femmes et mieux apparaître ainsi, sinon comme une nouvelle insignifiante, du moins comme une nouvelle qui n'a rien de dramatique. Loin de traduire une hantise secrète, une angoisse diffuse qui leur donneraient des espèces d'hallucinations, ces images religieuses tendent à nous faire comprendre, au contraire, que, si les femmes en viennent, incidemment, à penser à l'agonie du sacristain et prêtent l'oreille au glas qui annonce sa mort, c'est seulement parce que les choses de l'église font vraiment partie du décor de leur vie et qu'ainsi le sacristain en fait partie lui aussi, ni plus ni moins sans doute que le bénitier ou le confessionnal.
Nouveau coup d'œil par la fenêtre et une femme observe que

....................Le facteur vient de s'arrêter
....................Pour causer avec le nouveau maître d'école.

De nouveau, le rythme de l'alexandrin se trouve comme effacé. Outre qu'il y a un enjambement entre les deux vers, et du même coup, entre les deux strophes, le rythme du vers 9 (3.9.) fait disparaître une nouvelle fois la césure de l'hémistiche. Apollinaire ne pouvait mieux faire ressortir le caractère décousu des propos des femmes qu'en les faisant passer sans transition du pape au facteur. Ce rapprochement plutôt incongru ne laisse pas d'être assez piquant. Mais, somme toute, quoique de façons très différentes, les deux hommes pourraient bien avoir, dans l'esprit des femmes, une importance à peu près équivalente. Si, en soi, le pape est certes un personnage incomparablement plus important que le facteur, il est, pour les femmes, aussi lointain que l'autre est proche. Le pape, elles ne l'ont jamais vu en chair et en os, et ne le verront sans doute jamais. Le facteur, elles le voient tous les jours, sauf le dimanche; sa fonction a beau être modeste, il n'en est pas moins une des personnalités du bourg, car tout le monde le connaît et il connaît tout le monde. Et, comme les femmes, il semble aimer faire la causette, ce qui doit prolonger sensiblement sa tournée et faire sans doute pester ceux qui sont servis les derniers. Le maître d'école est, bien sûr, lui aussi, une des personnalités du bourg, et l'arrivée d'un nouveau maître constitue évidemment en événement de la vie locale [13]. Nul doute qu'il n'ait déjà alimenté plus d'une fois la conversation des femmes et qu'elles n'aient pas manqué de se communiquer les unes aux autres tous les renseignements que chacune d'elles a pu recueillir sur lui. Le facteur, quant à lui, doit être tout heureux d'avoir un nouvel auditeur qui n'a encore jamais entendu ses histoires.
Mais, de quoi que puissent parler le facteur et le maître d'école, il y a gros à parier que ce ne doit pas être de l'agonie du sacristain. Ils ne doivent guère fréquenter l'église ni l'un ni l'autre. De plus, outre qu'il est sourd, et que le facteur, quand il l'aurait voulu, aurait eu bien du mal à causer avec lui, le sacristain ne devait pratiquement jamais recevoir de courrier. Quoi qu'il en soit, le sacristain s'en va, mais la vie ne s'arrêtera pas : le facteur continuera de faire sa tournée, le nouveau maître d'école apprendra à lire aux enfants (car, à cette époque, les instituteurs apprenaient à lire aux enfants) et l'église aura un nouveau sacristain.
A la différence des vers précédents, le vers 10 :

Cet hiver est très froid le vin sera très bon

bien qu'il soit lui aussi un vers parlé, est un alexandrin très régulier avec le parallélisme de ses deux hémistiches qui se terminent tous les deux par un adjectif monosyllabique renforcé par « très  ». Mais ce balancement et cette symétrie se justifient pleinement par le fait qu'il s'agit d'une sorte de dicton [14], qui paraît, d'ailleurs, comme beaucoup de dictons, bien peu crédible : comment pourrait-on être sûr, dès l'hiver, que le vin sera bon, alors que les plus grands dangers qui menacent les vignes (les gelées printanières, les orages…) sont encore à venir ? Si ce propos n'a en lui-même aucun rapport avec le précédent, il peut être amené par la constatation que le facteur s'est particulièrement emmitouflé ou que le nouveau maître d'école, qui vient peut-être d'une région plus clémente, paraît frigorifié. Quoi qu'il en soit, on doit souvent parler du vin dans la maison du vigneron et spéculer sur la qualité de la prochaine récolte [15]. Mais, qu'il soit bon ou mauvais, le sacristain, lui, ne goûtera pas au vin nouveau.
C'est probablement ce que se dit alors une des femmes et c'est ce qui l'amène à évoquer l'agonie du sacristain ou à l'apprendre aux autre femmes qui sans doute l'ignorent encore :

Le sacristain sourd et boiteux est moribond.

Il est très vraisemblable, en effet, que ce n'est pas par hasard, mais par association d'idées que les femmes parlent du sacristain juste après avoir parlé du vin. Outre sa fonction et le fait qu'il est sourd et boiteux, un troisième trait doit caractériser le sacristain  : son goût pour le vin. Peu gâté par la nature, comme l'étaient souvent les sacristains généralement recrutés par charité (si celui-ci est sourd et boiteux, son successeur sera sans doute borgne et manchot), comment le sacristain n'aurait-il pas succombé à la tentation de chercher dans le vin de messe dont il a la charge une consolation à la tristesse solitaire de sa vie ? Mais, en suggérant que c'est une association d'idées qui les amène à parler de lui, Apollinaire suggère en même temps que, malgré son extrême gravité, l'état du sacristain ne préoccupe qu'assez peu les femmes. Elles n'ont pas eu besoin d'une association d'idées pour parler du mariage de Gertrude et de Martin et l'on peut donc penser qu'il doit plus compter pour elles que l'agonie du sacristain. Rien de bien étonnant à cela : le sacristain étant «sourd«, elles ne pouvaient pas lui parler de sorte qu'aucune relation vraiment personnelle n'a dû s'établir avec lui. A ce sujet, on peut trouver un peu invraisemblable que la femme qui annonce l'agonie du sacristain puisse éprouver le besoin de rappeler qu'il est « sourd et boiteux », puisque il l'a sans doute toujours été et que les autres femmes le savent pertinemment [16]. A l'évidence, c'est Apollinaire qui avait besoin de nous le dire. Ne s'est-il pas rendu compte que cette précision, dans la bouche de la femme, était peu naturelle ou a-t-il choisi de passer outre (nous l'avons déjà dit, il n'est pas un perfectionniste) ? Il est impossible de le savoir. Certes, on pourrait essayer de justifier cette précision apparemment incongrue en se demandant si la femme qui annonce l'agonie du sacristain n'a pas voulu faire un peu d'humour noir, et l'on pourrait alors hésiter entre deux traductions, une optimiste : « Le sacristain était sourd et boiteux; le voilà moribond : ça ne le change pas tellement ! », l'autre pessimiste : « Le sacristain était sourd et boiteux; le voilà moribond : il n'avait pas besoin de ça ! ». Mais, bien sûr, cette hypothèse ne saurait être sérieusement envisagée. Rien, dans les propos des femmes, n'autorise à penser qu'elles soient portées à faire de l'humour et encore moins de l'humour noir. Si Apollinaire tenait à nous faire savoir, au prix d'une petite invraisemblance, que le sacristain était sourd et boiteux, c'est pour mieux nous faire comprendre qu'il devait compter bien peu dans la vie du bourg et que sa disparition passera presque inaperçue. C'est sans doute aussi pour nous inviter à avoir, en passant, une petite pensée pour tous ceux dont l'existence, comme celle du sacristain, n'en est pas vraiment une.
Le propos suivant (vers 12-13) :

La fille du vieux bourgmestre brode une étole
Pour la fête du curé

vient confirmer notre impression que la nouvelle de l'agonie du sacristain n'est pas de nature à troubler vraiment la sérénité des femmes. C'est une association d'idées qui les avait amenées à parler de l'agonie du sacristain ; une autre association d'idées va tout de suite la leur faire oublier. Le sacristain, à qui personne ne devait jamais souhaiter sa fête et qui maintenant, en tout cas, n'est vraiment pas à la fête, les fait penser au curé dont ce sera bientôt la fête. N'en doutons pas, la fête du curé est pour les femmes, comme pour toutes les autres femmes du bourg qui fréquentent assidûment l'église, un petit événement. On lui offre des cadeaux, ce qui suscite une espèce de rivalité qui s'accompagne de cachotteries et d'une sorte d'espionnage. C'est à qui offrira le plus beau cadeau. Pour ce faire, il faut tâcher de savoir quels sont les cadeaux que les autres préparent et tenir secret celui qu'on prépare soi-même. L'une des femmes a réussi, on ne sait comment, à savoir ce que préparait la fille du vieux bourgmestre , et elle doit être d'autant plus contente de pouvoir l'annoncer aux autres que l'information concerne sans doute une de leurs rivales les plus dangereuses. La fille du vieux bourgmestre appartient vraisemblablement à l'une des meilleures et des plus riches familles du bourg. Cela ne lui a pourtant pas permis de trouver un mari. Car, de toute évidence, la fille du vieux bourgmestre est une vieille fille. Si son père est « vieux », il est plus que probable qu'elle n'est plus une jeune fille, et, si elle était mariée, on la désignerait par son nom de dame. De plus si elle était mariée et à plus forte raison, si elle était mère de famille, elle tricoterait de la layette ou des chandails plutôt que de broder une étole. C'est là assurément une occupation de vieille fille ou de veuve. Peut-être la fille du vieux bourgmestre est-elle affligée de quelque infirmité ou simplement d'une physionomie particulièrement ingrate. Toujours est-il que, si elle a tout de même eu plus de chance que le sacristain (à défaut d'être vraiment heureuse, sa vie doit être confortable), elle aura, elle aussi, vécu au ralenti; elle aura eu, elle aussi, une existence en partie sacrifiée. Il est peu probable cependant qu'elle se soit, plus que les autres, intéressée au sacristain et qu'elle ait jamais sympathisé avec lui. Comme aux autres, l'état de santé du sacristain doit moins lui importer que la prochaine fête du curé. Et l'on peut penser qu'à cette fête, elle ne pensera guère à l'absence du sacristain qui pourtant ne devait jamais manquer d'assister à ces petites réunions qui lui fournissaient l'occasion de boire quelques verres de plus. Les autres n'y penseront guère non plus. Seul le curé, sans doute, se sentira obligé de dire un mot rapide, tout du début, avant de découvrir ses cadeaux, pour évoquer sa disparition récente. Notons que le rythme irrégulier du vers 12 (7.5.) casse une fois de plus les cadences régulières de l'alexandrin comme il convient à un vers parlé.
La conversation semble alors s'arrêter pendant quelques minutes, peut-être à cause du bruit du vent qui soudain se met à souffler plus fort (vers 13-15) :

...........................................................La forêt là-bas
Grâce au vent chantait à voix grave de grand orgue
Le songe Herr Traum survint avec sa sœur Frau Sorge

C'est le poète qui parle. Aussi, bien que le rythme du vers 14 rappelle par son irrégularité (3.2.3.4) celui des vers parlés (mais nous retrouvons au vers 15 les cadences régulières de l'alexandrin), le style est nettement plus littéraire. L'instabilité rythmique du vers 14 est largement compensée par un jeu très riche de sonorités, qui produit un discret effet d'harmonie imitative. La « voix grave » du vent est suggérée par un jeu d'allitérations (grâce… grave…grand orgue) et d'assonances de voyelles graves (grâce… voix grave) et de nasales (vent… chantait… grand). Cette voix grave se fait encore entendre au vers suivant grâce à une forte allitération en r (Herr Traum survint… sœur Frau Sorge) et une assonance de voyelles sombres (songe… Traum survint… sœur Frau[17]. Les femmes sont certainement habituées à entendre gronder le vent dans la forêt voisine, mais le vers 15 suggère que ce bruit familier les incite cette fois-ci à une rêverie quelque peu mélancolique, voire teintée d'une vague inquiétude [18]. L'annonce de l'agonie du sacristain, n'est peut-être pas étrangère à ce léger accès de spleen. A défaut de les bouleverser, à défaut même de leur inspirer un peu de vrai chagrin, cette nouvelle, comme toutes les nouvelles de cette sorte, leur a du moins rappelé que la mort était le lot de tous les hommes. Elles l'ont vite oublié pour penser à la fête du curé. Mais la voix puissante du vent, qui leur fait sentir la faiblesse et la fragilité de l'homme en face des grandes forces de la nature, en interrompant un moment leur bavardage, a pu réveiller un instant cette pensée latente.
Quoi qu'il en soit, cela ne dure pas. Les préoccupations matérielles et quotidiennes reprennent vite le dessus. Rien de tel pour éviter la mélancolie que de bien s'appliquer à son travail, ce que n'a pas fait, semble-t-il, Kaethi, une des filles du vigneron sans doute qui se fait rappeler à l'ordre probablement par sa mère (vers 16) :

Kaethi tu n'as pas bien raccommodé ces bas.

Rien de tel aussi et surtout qu'une bonne tasse de café et qu'un copieux goûter. D'ailleurs, autant peut-être qu'au grondement du vent et qu'à l'annonce de l'agonie du sacristain, le court instant de dépression qu'elles viennent d'avoir pourrait bien être dû au petit creux qu'elles doivent ressentir tous les jours au milieu de l'après-midi et qu'elles vont s'empresser de combler (vers 17-18) :

Apporte le café le beurre et les tartines
La marmelade le saindoux un pot de lait.

Cet ordre s'adresse sans doute à Lenchen. Elle n'est pas nommée, mais c'est à elle qu'on redemande du café au vers suivant. Il est probable que c'est elle qui, tous les jours, sert le goûter. En tout cas, les femmes semblent avoir un solide appétit que l'agonie du sacristain ne leur a manifestement pas coupé. La présence du saindoux, qui donne d'ailleurs à ce goûter le caractère germanique qui convient, suffirait à le prouver. Car on ne songe guère à manger du saindoux, quand on se sent l'estomac un peu noué. Comment ne pas penser au sacristain et ne pas se dire que ce serait certainement la dernière des choses que l'on pourrait maintenant lui faire avaler ? Lui qui n'arrive sans doute même plus à absorber un peu d'eau sucrée, si on lui mettait sous le nez un morceau de saindoux, cela lui donnerait une telle nausée qu'il en rendrait l'âme aussitôt.
Les femmes s'arrêtent alors un moment de coudre et de causer pour boire leur café et manger des tartines. La conversation ne reprend, en effet, qu'un peu plus tard, lorsqu'une des femmes redemande du café (vers 19) :

Encore un peu de café Lenchen s'il te plaît

ce qui prouve qu'elle en a déjà bu une tasse. Pendant ce temps, le vent n'a pas dû cesser de souffler, mais les grondements puissants et graves de tout à l'heure semblent s'être transformés en sifflements aigus qui rappellent à une des femmes la musique du latin d'église avec ses u et ses s [19] (vers 20) :

On dirait que le vent dit des phrases latines.

C'est ce que pourrait se dire aussi le sacristain, qui est peut-être en train de recevoir l'extrême-onction et auprès de qui, par conséquent, le curé et les enfants de chœur sont en train de dire des phrases latines, auprès de qui, somme toute, pendant son existence, il se sera sans doute dit plus de mots latins que de mots allemands. Mais, outre qu'il est sourd, il est probablement trop fruste pour cultiver la métaphore, et quand bien même il y aurait été porté, il ne doit présentement guère être d'humeur à le faire. Apollinaire, quant à lui, a dû trouver amusant de faire rimer « latines » avec « tartines ».
Après qu'une autre femme a encore redemandé du café à Lenchen (vers 21), l'attention des femmes va être attirée par le comportement de Lotte qui paraît songeuse (vers 22-23) :

Lotte es-tu triste O petit cœur - Je crois qu'elle aime
- Dieu garde - Pour ma part je n'aime que moi-même.

Le vocatif « O petit cœur» suggère évidemment que Lotte [20] est une toute jeune fille : elle est très vraisemblablement la benjamine et la chouchoute des filles du vigneron. C'est sans doute sa mère qui, remarquant qu'elle ne prend pas part à la conversation ou qu'elle ne mange presque rien, et notamment qu'elle ne prend pas de saindoux (elle se nourrit d'amour et d'eau claire plutôt que de saindoux), lui demande si elle est triste. Mais elle ne songe pas à lui demander, et aucune des femmes ne semble songer à cette explication, si c'est à cause du sacristain. Apparemment, si les femmes sont, bien sûr, toutes disposées à dire, en hochant la tête, que ce qui arrive au sacristain est bien triste, aucune d'entre elles ne paraît croire au fond d'elle-même que quelqu'un puisse en être vraiment attristé et se sentir personnellement touché [21]. Et, de fait, ce n'est pas du tout au sacristain que pense Lotte, mais à quelqu'un qui n'est certainement ni sourd ni boiteux et qui, comme elle, a encore presque toute la vie devant lui. Une autre femme, peut-être une sœur de Lotte qui a reçu ses confidences ou qui a surpris son secret, va, en effet, apprendre aux autres que Lotte est amoureuse. Bien qu'elle ne présente pas la chose comme tout à fait certaine, il y a tout lieu de penser que l'information est exacte. Son « je crois » s'explique sans doute soit par un léger scrupule (elle essaie d'atténuer ainsi son indiscrétion), soit par une pointe d'ironie à l'égard de Lotte qu'elle juge très, voire trop amoureuse, et peut-être pour ces deux raisons à la fois. Quoi qu'il en soit, le silence de Lotte ressemble fort à un aveu.
Les deux réactions que la nouvelle suscite chez les femmes au vers 23, sont, semble-t-il, celles de deux vieilles filles. Si celle qui dit : « Dieu garde [22]» a peut-être eu autrefois des chagrins d'amour, celle qui dit « Pour ma part je n'aime que moi-même» n'a jamais dû être amoureuse. Non seulement elle ne craint pas d'affirmer son égoïsme tranquille, mais elle l'affiche avec une évidente satisfaction [23]. On ne risque guère de se tromper en affirmant que l'agonie du sacristain doit la laisser indifférente.
La conversation va ensuite s'arrêter de nouveau pendant quelques minutes, car l'une des femmes (c'est peut-être, une fois de plus, la femme du vigneron) va remarquer que la grand-mère s'est mise à dire son chapelet et va demander aux autres de faire silence par égard à la fois pour la grand-mère et pour la pieuse activité à laquelle elle se livre (vers 124) :

Chut A présent grand-mère dit son chapelet.

La grand-mère n'a certainement pris aucune part à la conversation. Elle devait somnoler dans son fauteuil, lorsque la conversation des femmes s'étant animée avec la question posée à Lotte, elle a été tirée de son assoupissement et s'est mise alors à réciter son chapelet. Autrefois la grand-mère a dû, comme les autres, beaucoup coudre et beaucoup causer. Maintenant elle ne peut sans doute plus ni coudre (ses doigts sont trop malhabiles et elle n'y voit plus assez) ni causer (elle n'entend probablement plus très bien et elle n'a peut-être plus assez de dents pour s'exprimer d'une manière intelligible, ni l'esprit assez vif pour suivre une conversation). Mais, heureusement, il lui reste le chapelet qui, d'une certaine façon, remplace pour elle à la fois la couture et la conversation. Comme la couture, il occupe les doigts, mais les doigts les plus gourds peuvent encore l'égrener et il n'est pas nécessaire d'y voir pour ce faire. Comme la conversation, la récitation du chapelet met en jeu la parole (on peut, bien sûr, se contenter de le réciter mentalement, mais c'est généralement considéré comme un peu désinvolte et, par conséquent, d'une efficacité plus incertaine), mais il n'est aucunement nécessaire de le réciter à voix haute et distincte, ni de penser vraiment à ce que l'on dit (on peut même estimer que, bredouillé à voix basse dans un état de semi-conscience, le chapelet exprime mieux la faiblesse de la créature et est ainsi davantage susceptible d'attendrir le Seigneur).
Faut-il penser que la grand-mère dit son chapelet parce que le sacristain est à l'agonie ? C'est, nous l'avons vu, ce que semble croire M. Faurisson. Mais, outre que la grand-mère qui n'entend sans doute plus très bien et qui somnolait peut-être quand on l'a annoncé, peut fort bien ne pas savoir que le sacristain est moribond, le « A présent» suggère bien plutôt que c'est tous les jours, à la même heure environ, qu'elle se met à réciter son chapelet. Cela correspond peut-être au moment où elle émerge enfin du sommeil ou de l'assoupissement causé par la digestion. Cela pourrait être aussi une question de température : à partir du moment où, grâce au poêle rempli par Lenchen, la température dans la pièce atteint un certain degré, le chat et la grand-mère se mettent l'un à ronronner, l'autre à marmonner son chapelet.
Le silence dure alors un certain temps, le temps que la grand-mère dise les cinq dizaines de son chapelet, à moins qu'elle ne se contente d'une seule dizaine. Mais, dès que le pieux bredouillement se tarit, on entend s'élever une petite toux sèche, sans doute assez peu convaincante et surtout destinée à essayer d'attirer l'attention et la compassion, mais sans succès apparemment, d'où l'ordre donné à Leni (vers 24) :

Il me faut du sucre candi Leni je tousse

On devine que le ton doit être assez sec. Leni n'a pas droit au « s'il te plaît » auquel Lenchen avait droit quand on lui redemandait du café et la formulation (« Il me faut… je tousse») semble suggérer que Leni aurait dû apporter du sucre candi sans attendre qu'on le lui demande (le « je tousse» doit vouloir dire : « tu vois bien que je tousse»). Une fois de plus, c'est probablement une vieille fille qui parle, la même femme peut-être que celle qui disait : « Pour ma part je n'aime que moi-même». C'est en tout cas une femme qui veille à sa petite santé et l'on peut penser que ses petits maux la préoccupent beaucoup plus que l'agonie du sacristain. Tandis qu'elle toussote, il est, lui, en train de râler et tout le sucre candi de la terre ne pourrait plus rien pour lui.
A l'évidence l'agonie du sacristain n'empêche pas les habitants du bourg de vaquer à leurs occupations ou de se livrer à leurs distractions favorites. On en a une nouvelle fois la preuve lorsque, les femmes continuant de jeter de temps un temps un coup d'œil au-dehors, l'une d'elles fait remarquer aux autres que

Pierre mène son furet chasser les lapins.

On retrouve, avec ce vers, cette dissymétrie (7.5) qui efface si bien le rythme de l'alexandrin. Mais deux choses surprennent un peu dans ce vers : ce nom de Pierre d'abord qu'on n'attendait guère au milieu de tous ces noms germaniques et la façon un peu étrange dont l'information est donnée et qui pourrait suggérer que le souci de Pierre est moins d'attraper des lapins que de distraire son furet. On peut, bien sûr, se demander si Apollinaire n'a pas prêté volontairement cette maladresse d'expression à la femme qu'il fait parler pour nous faire sourire de sa naïveté, mais il est beaucoup plus probable qu'il faut en chercher l'explication dans les contraintes de la métrique.
On peut être aussi un peu surpris par l'intervention du poète au vers suivant :

Le vent faisait danser en rond tous les sapins.

En effet, alors que les précédentes interventions du poète (aux vers 3-4 et aux vers 13-15) avaient un caractère un peu inquiétant et que la prochaine (vers 29-32) sera franchement macabre, on a ici une image plutôt joyeuse et bon enfant. Une telle image, qui aurait été tout à fait naturelle dans la bouche de Lotte qui est amoureuse, est un peu étonnante dans du poète qui semble attendre la mort du sacristain et vouloir nous y préparer.
Les derniers propos entendus avant que le glas n'annonce la mort du sacristain sont constitués par un bref échange de répliques entre Ilse et Lotte (vers 28) :

Lotte l'amour rend triste - Ilse la vie est douce.

Car c'est évidemment Ilse qui dit : « Lotte l'amour rend triste » comme c'est évidemment Lotte qui lui répond : « Ilse la vie est douce [24]». Il est très vraisemblable qu'Ilse est l'une des deux femmes qui ont dit tout à l'heure « Dieu garde» et « pour ma part je n'aime que moi-même » . En même temps qu'elle réplique à Ilse, Lotte répond avec un peu de retard à la question qu'on lui posait tout à l'heure : « Lotte es-tu triste», tout en confirmant implicitement l'information donnée par celle qui avait dit : « Je crois qu'elle aime». Non, elle n'est pas triste. Comment pourrait-elle l'être puisqu'elle est amoureuse ? Répliquant à Ilse qui vient de lui dire que « l'amour rend triste », Lotte veut bien sûr dire que c'est grâce à l'amour que « la vie est douce»; elle veut dire que ceux qui croient, comme Ilse, que « l'amour rend triste  » ne peuvent pas savoir que « la vie est douce  »; elle veut dire que ce n'est pas l'amour, mais l'absence d'amour qui rend triste. N'en doutons point, Ilse aura parfaitement compris ce que Lotte voulait dire. Ce petit échange aigre-doux entre Ilse et Lotte n'est certainement pas le premier du genre et l'on peut être sûr qu'il ne sera pas le dernier. En tout cas, ni l'une ni l'autre ne semblent penser au pauvre sacristain, surtout pas Lotte. Car, pour lui, la vie n'a jamais été vraiment douce, et aujourd'hui moins que jamais. Mais le poète y pense pour elles, et, par un effet d'ironie tragique, il fait exprès de faire dire à Lotte que la vie est douce au moment précis où le sacristain doit être en train de rendre l'âme, puisque la conversation qui va s'interrompre un instant n'aura pas encore repris lorsque le glas va annoncer sa mort.
Le ton change brusquement à la strophe suivante avec une nouvelle; intervention du narrateur, la plus longue de tout le texte (elle occupe toute la strophe (vers 29-32) :

La nuit tombait Les vignobles aux ceps tordus
Devenaient dans l'obscurité des ossuaires
En neige et repliés gisaient là des suaires
Et des chiens aboyaient aux passants morfondus.

Si la note d'inquiétude qu'avait apportée les deux premières interventions du poète (vers 5-6 et 13-15), semblait s'être totalement dissipée avec la troisième (vers 27), c'est peu de dire qu'elle reparaît maintenant. Car le poète qui cherche visiblement à créer un climat d'angoisse, ne craint pas d'avoir recours à des images macabres. Il nous invite à imaginer que, dans l'obscurité grandissante, les formes tourmentées des ceps se métamorphosent progressivement en vieux ossements et que ces plis qu'on croirait être ceux que semble former la neige en épousant les accidents du terrain, sont, en réalité, des plis de linceuls [25]. La montée progressive de l'hallucination est suggérée par le fait que pour la première image celle des « ossuaires », Apollinaire n'utilise pas encore vraiment la métaphore (comme l'observe Marie-Jeanne Durry, « devenaient » fait seulement « glisser la comparaison vers une métaphore qui assimile les deux termes de l'image [26]»), tandis qu'il le fait pour la seconde, celle des « suaires  ». On devine que les «passants morfondus« ne sont pas seulement saisis par le froid, mais glacés soudainement par une inexplicable terreur et qu'en chemin, ils suscitent chez les chiens, non pas ces aboiements furieux qui sont destinés à effrayer d'éventuels intrus, mais ces longues plaintes lugubres qu'ils font entendre lorsqu'on dit qu'ils aboient à la mort.
Cette strophe pose un petit problème d'interprétation. Faut-il penser que le caractère hallucinatoire de ces vers correspond au travail de l'imagination sinon de toutes les femmes, du moins de certaines d'entre elles, qui seraient secrètement hantées par la pensée de l'agonie du sacristain, comme semble le penser M. Faurisson ? Je ne le pense pas. Alors qu'il s'était contenté jusqu'ici de donner des informations objectives (vers 1 et 5-6) ou d'avoir recours à des images qui, somme toute, pourraient venir à l'esprit des femmes (vers 14 et 27), le narrateur me paraît maintenant sortir quelque peu de son rôle. Tel est aussi, semble-t-il, le sentiment de Marie-Jeanne Durry : « Tout entre dans un domaine lugubre où les objets les plus naturels n'appartiennent plus qu'à un cimetière fantastique. Peut-être les femmes ne le voient-elles pas, mais Apollinaire regarde à leur place par la fenêtre [27]». Il est très vraisemblable, en effet, que la vision du poète ne correspond pas à celle que les femmes ont effectivement, mais à celle qu'elles pourraient avoir si elles attendaient véritablement avec anxiété la mort du sacristain. Marie-Jeanne Durry ne paraît pas croire que ce soit le cas et elle a certainement raison. Car enfin si Apollinaire avait vraiment voulu nous donner l'impression que les femmes étaient hantées par la pensée de la mort prochaine du sacristain, alors il s'y serait bien mal pris, les propos qu'il leur a prêtés n'incitant guère à le penser. Cela étant, si le caractère macabre de l'avant-dernière strophe s'explique évidemment par le souci de préparer l'annonce de la mort du sacristain, on peut pourtant estimer que cette espèce d'hallucination a quelque chose d'un peu artificiel.
La dernière strophe ne peut, d'ailleurs que nous confirmer dans cette impression. La réaction des femmes ne correspond guère, en effet à ce que la vision cauchemardesque de la strophe précédente aurait pu laisser présager et elle en fait ainsi ressortir a posteriori le caractère un peu incongru (vers 33-36) :

Il est mort écoutez La cloche de l'église
Sonnait tout doucement la mort du sacristain
Lise il faut attiser le poêle qui s'éteint
Les femmes se signaient dans la nuit indécise.

Le glas s'est mis à sonner. Mais les femmes, ou du moins un certain nombre d'entre elles, ne semblent pas l'avoir entendu tout de suite, puisque l'une d'elles se croit obligée d'attirer l'attention de ses compagnes : « écoutez ». Certes, cela n'est guère étonnant puisque la cloche sonne «tout doucement«. On peut penser pourtant que, si les femmes, plus ou moins consciemment, avaient vraiment attendu la mort du sacristain, elles l'auraient entendue tout de suite. On peut penser aussi que d'autres, dans le bourg, qui, ne fréquentant pas l'église, s'intéressent au sacristain encore beaucoup moins que les femmes, ne l'auront pas entendue du tout. Si la cloche sonne tout doucement, c'est peut-être parce que celui qui la fait sonner, un enfant de chœur sans doute, se dit que la mort du sacristain ne justifie pas que l'on ameute tout le bourg. Quoi qu'il en soit, le sacristain meurt aussi discrètement qu'il avait vécu. La place régulière des accents au second hémistiche du vers 33 et au vers 34 (2.4.2.4.2.4.) semble suggérer la régularité tranquille, presque sereine, avec laquelle la cloche sonne la mort du sacristain. En tout cas, si le narrateur, à la strophe précédente, paraissait être en proie à une espèce de crise nerveuse, il a maintenant retrouvé tout son calme.
Quant au femmes, le moins que l'on puisse dire, c'est que la mort du sacristain ne semble guère les émouvoir. A défaut de prononcer son oraison funèbre, aucune d'elles ne songe à exprimer seulement un mot de regret ou de pitié. Nous l'avons dit, l'avant-dernier vers du poème :

Lise il faut attiser le poêle qui s'éteint

rappelle évidemment le deuxième vers :

Lenchen remplis le poêle […].

Ce parallélisme montre clairement que, malgré la mort du sacristain, les femmes n'oublient pas leurs petits soucis domestiques. Apollinaire ne pouvait pas mieux le suggérer  : le sacristain est mort, mais la vie continue. Il y a tout lieu de penser que la femme qui demande à Lise d'attiser le poêle, est la même (sans doute la femme du vigneron) que celle qui demandait à Lenchen de le remplir. Certes on peut se demander si l'ordre donné à Lise d'attiser le poêle ne s'explique pas par le fait qu'à cause de la mort du sacristain, les femmes ont soudain l'impression qu'il fait plus froid. Mais, Apollinaire ayant évidemment suggéré un parallélisme entre le poêle qui s'éteint, mais que l'on peut ranimer, et le sacristain qui vient de s'éteindre, et que l'on ne peut ranimer, je croirais plutôt que cet ordre s'explique par une association d'idées, qui tient de l'humour noir, plus ou moins inconsciente  : « Le sacristain vient de s'éteindre. Prenons garde que le poêle ne s'éteigne aussi ». Cette hypothèse est d'autant plus plausible qu'une association d'idées leur avait déjà fait oublier l'agonie du sacristain aussitôt après l'avoir apprise. Tout se passe comme si les femmes étaient incapables de fixer leurs pensées de façon un peu durable sur le sacristain.
Mais, si finalement la mort du sacristain semble ramener les femmes à leurs préoccupations quotidiennes, le ton de ce dernier vers parlé n'a pas le caractère prosaïque que jusqu'ici les vers parlés avaient généralement. Il a, bien au contraire, un caractère nettement poétique. Cela tient au rythme [28]et, plus encore sans doute, au jeu assez riche des allitérations et des assonances qui font de ce vers le plus harmonieux de tout le poème [29]. Ces allitérations et ces assonances font, de plus, partie d'un réseau qui parcourt toute la strophe [30]. Tout se passe comme si Apollinaire avait voulu fondre ensemble à la fin du poème, les deux voix qu'il s'était employé à bien distinguer jusque-là, celle de la narration et celle de la conversation.
Mais ce qui contribue le mieux à clore le poème en le fermant sur lui-même, c'est, préparé par le parallélisme de l'avant-dernier et du deuxième vers, le parallélisme encore plus marqué qu'Apollinaire a établi entre le dernier vers :

Les femmes se signaient dans la nuit indécise

et le premier :

Dans la maison du vigneron les femmes cousent.

Ce parallélisme s'accompagne d'un chiasme puisque le premier et le second hémistiches du dernier vers correspondent respectivement au second et au premier hémistiches du premier vers. Malheureusement, pour mieux assurer ce parallélisme, Apollinaire a eu recours, dans le second hémistiche, à une de ces approximations dont il est coutumier. Le titre du poème, le parallélisme entre « Les femmes se signaient » et « les femmes cousent », tout semble indiquer que les femmes qui se signent à la fin du poème ne peuvent être que les mêmes que celles qui étaient occupées à coudre et à causer dans la maison du vigneron. C'est comme cela que comprend Marie-Jeanne Durry : pour elle, le dernier vers « recompose le groupe qui s'était morcelé en menues individualités, en menus mouvements, en menus propos, qui avait disparu un moment devant la majesté tragique de l'obscurité pleine d'images de mort [31]». Et assurément il semble bien difficile, il semble impossible de comprendre autrement. Le poème s'achèverait d'une manière bien incongrue, bien déroutante, si le dernier vers évoquait d'autres femmes que celles que l'on a entendues tout au long du poème. Et pourtant le second hémistiche se comprendrait beaucoup mieux, si le dernier vers évoquait, non les femmes qui se trouvent «dans la maison du vigneron«, mais celles que, par les fenêtres, l'on voit au-dehors se hâter dans le froid et dans la nuit qui tombent. On comprend mal, en effet, comment, « dans la maison du vigneron », les femmes peuvent être « dans la nuit indécise  ». Certes, si elles n'allument pas de lumières, l'obscurité va envahir la salle où elles sont en même temps que la nuit va tomber. Mais il n'est guère vraisemblable qu'alors qu'elles sont en train de coudre, elles n'aient pas allumé de lampe dès que la nuit a commencé à tomber. Et, en admettant même qu'elles ne l'aient pas fait ou que, les lampes qu'elles ont allumées, n'éclairant guère que le travail de leurs mains, le reste de la salle soit dans la pénombre, on ne pourrait guère dire qu'elles sont « dans la nuit ». On ne dit d'ordinaire, quand on emploie cette expression comme ici au sens propre, que quelqu'un est «dans la nuit«, que s'il est dehors. De quelqu'un qui, à la nuit tombante, reste chez lui sans allumer de lumière, on dit qu'il reste «dans la pénombre«, « dans l'obscurité », ou « dans le noir  », mais on ne dit guère qu'il reste « dans la nuit ».
Quoi qu'il en soit de cette petite incongruité, le parallélisme qu'Apollinaire a établi entre le premier et le dernier vers, a pour principal effet d'opérer, par-dessus tout le poème, un rapprochement entre les deux verbes (« cousent » et « se signaient ») et ainsi entre les deux actions, en apparence si différentes, de coudre et de se signer. Le commentaire que fait à ce sujet Marie-Jeanne Durry me paraît constituer un total contresens. Pour elle, le parallélisme des deux vers souligne l'opposition des deux gestes : « Par opposition, au geste usuel des femmes qui cousent, leur geste final est celui d'une piété qui spiritualise le poème [32]». Mais c'est elle, parce qu'elle est profondément croyante, qui veut à tout prix spiritualiser ce poème. Il est fort douteux qu'Apollinaire, quant à lui, ait jamais eu cette intention. Il n'était point croyant et il n'est nullement nécessaire d'avoir passé autant de temps que Marie-Jeanne Durry à étudier sa vie et son œuvre pour se rendre compte que la spiritualité n'était apparemment pas son fort. Il y a gros à parier qu'il aurait accueilli avec un gros rire bien sonore le commentaire de Marie-Jeanne Durry. Quoi qu'il en soit, il me paraît tout à fait évident que ce poème ne baigne pas dans la spiritualité (elle fait rarement bon ménage avec le saindoux !). Et le geste final n'y change rien. En effet, ce que suggère le parallélisme entre le premier et le dernier vers, ce n'est pas une opposition mais bien plutôt, et plus naturellement, une ressemblance. Ce qu'il suggère, c'est que, si différents que soient les deux gestes, ils sont accomplis dans le même état d'esprit, consciencieusement, mais, en même temps, quasi machinalement. Habituées à coudre, les femmes le sont aussi à se signer lorsqu'elles passent devant une église, lorsque passe un enterrement ou un prêtre qui va porter les sacrements à un malade, et lorsqu'elles entendent sonner le glas. C'est chez elles une sorte de réflexe. Plutôt que de spiritualiser in extremis le poème, ce geste final a pour effet de sceller d'une manière particulièrement dérisoire la fin du sacristain. En entendant le glas, les femmes posent un moment leur aiguille (il n'est pas recommandé de garder une aiguille à la main lorsqu'on fait un signe de croix : on risque fort de s'écorcher le visage, voire de s'éborgner), font un signe de croix [33], et sans doute se remettent-elles aussitôt à coudre, et bien vite à causer. La vie continue.

 

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Ce poème n'appartient sans doute pas à la grande poésie. S'il est vrai qu'un grand, qu'un très beau poème est celui dont les vers chantent dans la mémoire, ce n'est certainement pas le cas de celui-ci. Mais, tel qu'il est, et à quelques imperfections près, il n'en constitue pas moins une réussite. Apollinaire n'a pas cherché ici à forcer son talent; il n'a pas cédé à ce désir d'étonner à tout prix qui le fait tomber trop souvent dans le phébus et dans l'amphigouri. Et il peut pour une fois s'abandonner sans inconvénient à son goût pour l'hétéroclite et le coq-à-l'âne, puisqu'il feint de reproduire une conversation à bâtons rompus. Mais le poème, nous l'avons vu, n'en est pas moins soigneusement construit, à la différence d'un vrai poème-conversation comme « Lundi rue Christine  », que pour ma part je ne goûte guère.
L'intérêt, l'attrait de ce texte tiennent d'abord au fait que, grâce à des notations, qui, tout en étant très précises, nous permettent en outre de deviner bien des choses, Apollinaire a su, en peu de vers, faire vivre pour nous tout un petit univers. Il a su nous faire entrer dans l'intimité des femmes, non seulement dans l'intimité matérielle de la grande salle où elles se retrouvent pour coudre et pour causer, où elles goûtent, où, sans doute, elles prennent leurs repas, mais aussi dans leur intimité psychologique et morale. Il réussit à nous les faire connaître non seulement dans leurs ressemblances, mais aussi dans leurs différences. A côté de tout ce qui les unit, des liens familiaux, des habitudes et des croyances communes, on perçoit des différences d'attitudes devant la vie qui s'expliquent à la fois par des différences d'âges et de générations et par des différences de tempéraments et de caractères. Grâce aux propos des femmes, Apollinaire nous fait aussi participer à la vie du bourg et entrevoir la destinée de quelques-uns de ses habitants.
Mais la destinée que l'on connaît le plus complètement, parce qu'elle arrive à son terme, c'est évidemment celle du sacristain. C'est aussi celle qui est la plus facile à reconstituer, parce qu'elle a sans doute été la plus monotone, la plus vide de toutes, et, bien sûr, la plus triste. Et sa mort ressemble à sa vie, obscure et solitaire. S'il y a un moment pourtant où le sacristain aurait pu espérer susciter enfin un peu d'intérêt, c'est bien au moment de son agonie et de sa mort. Mais l'attitude des femmes nous montre bien qu'il n'en est rien. Une des femmes annonce incidemment sa mort au vers 11, et il n'est plus question de lui jusqu'au moment où une autre femme ou peut-être la même fait remarquer qu'il est mort au vers 33. On pourrait d'ailleurs se demander si Apollinaire ne s'est pas souvenu de l'Oraison funèbre d'Henriette d'Angleterre. Il pourrait avoir trouvé plaisant de transformer le célèbre « Madame se meurt, Madame est morte » en « Le sacristain se meurt, le sacristain est mort ». Quoi qu'il en soit, l'annonce de l'agonie du sacristain ne produit pas du tout le même effet que celle de l'agonie d'Henriette d'Angleterre. « Au premier bruit d'un mal si étrange, on accourut à Saint-Cloud de toutes parts », nous dit Bossuet. A l'annonce de l'agonie du sacristain, les femmes restent tranquillement chez elles; elles continuent à coudre et à causer de choses et d'autres, et ne s'interrompent que pour prendre un copieux goûter.
Mais, si, pour les femmes, l'agonie et la mort du sacristain importent assez peu, pour le poète, en revanche, elles importent beaucoup. Elles lui permettent non seulement d'assurer l'unité et la progression de son poème, mais aussi de donner aux propos des femmes, qui en constituent l'essentiel, en dépit ou plutôt à grâce à leur banalité, leur véritable intérêt et une résonance inattendue. Il y a comme un va-et-vient continuel entre la vie de tous les jours que recrée si bien la conversation des femmes, d'une part, et l'agonie et la mort du sacristain, d'autre part. L'agonie et la mort du sacristain accusent encore un peu plus le caractère prosaïque et quotidien des propos des femmes. Et les propos des femmes, par leur banalité journalière, par le fait qu'ils évoquent, sinon tout ce qui fait la vie, du moins ses aspects les plus constants et les plus communs (la nourriture, les tâches domestiques, le mariage et l'amour) soulignent par contraste le sort du sacristain et l'infinie tristesse d'une existence qui s'éteint, comme elle a été vécue, dans l'indifférence et la solitude.


 

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NOTES :

[1] Apollinaire, Œuvrespoétiques, bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, Paris, 1965, pp.123-124.

[2] Le texte est le même à l'exception d'une variante insignifiante au vers 18 : « pot au lait  » est devenu « pot de lait ».

[3] « Notes sur Alcools », in L'Information littéraire, janvier-février 1967, p. 43. Je l'ai déjà dit ailleurs, mais je tiens à le redire à chaque fois que je le cite, s'il m'arrive d'être d'accord avec M. Faurisson quand il traite de problèmes purement littéraires, je ne le suis plus du tout, quand il tend à nier, ou, à tout le moins, à minimiser les crimes commis par les nazis. Ses efforts en ce sens ne sont pas seulement absurdes, tant les preuves des monstruosités commises par les nazis sont patentes et innombrables, ils constituent une odieuse insulte à la mémoire de leurs victimes et que ressentent particulièrement tous ceux, et ils sont hélas ! fort nombreux qui, comme moi, ont eu des membres de leur famille tués par les nazis.

[4]  La conversation semble se faire un peu plus animée au moment du goûter puisque c'est à ce moment que l'on trouve la plus longue séquence de vers parlés.

[5] Loc. cit.

[6] Certaines de ces femmes, notamment Lenchen à qui on dit de remplir le poêle et de servir le goûter pourraient, bien sûr, être des servantes. Mais il est évidemment impossible de répondre à une question que très probablement Apollinaire ne s'est même pas posée.

[7]  Dans une Explication de texte proposée par la revue L'Ecole, 1969-1970, no 17.

[8] Le vers 5 est rythmé 4.2.3.3. et le vers 6 est un tétramètre régulier (3.3.3.3.).

[9] Si le rossignol est « aveugle », c'est que la coutume était de les aveugler pour qu'ils chantent mieux. On se disait sans doute que, privés de la vue, ils auraient besoin de se distraire et n'en cultiveraient que mieux le chant. Mais ils risquaient aussi de devenir neurasthéniques et de ne plus chanter du tout.

[10] L'ordre des mots voudrait que ce soit le pape qui soit « sous la neige ». Mais cela se comprendrait mal. Ce n'est guère l'habitude du pape de se promener sous la neige. Il faut manifestement comprendre que c'est le cyprès qui est « sous la neige » et c'est parce qu'il est couvert de neige qu'il ressemble au pape en voyage. Mais les contraintes de la métrique ont empêché Apollinaire de respecter l'ordre normal des mots qui aurait été : « Ce cyprès là-bas sous la neige a l'air du pape en voyage ». On peut assurément ne pas apprécier une telle licence et la juger tout à fait inacceptable. Apollinaire est un grand poète, mais, et on peut le regretter, il se contente trop souvent d'approximations. Il est rare que son travail soit vraiment impeccable, pour ne pas dire qu'il est souvent bâclé.

[11] Guillaume Apollinaire : « Alcools  », S.E.D.E.S., 1964, tome III, p. 107.

[12] Pour lui, en effet, mais j'y reviendrai tout à l'heure, «ce qu'attendaient clairement ou confusément toutes ces femmes, c'était la mort du sacristain (Loc. cit.).

[13] Dans son article « L'Année allemande », M. Marc Poupon note qu'Apollinaire s'est peut-être souvenu que, pendant son séjour, le village de Bennerscheid, proche de Honnef, « changea d'instituteur en cours d'année, événement si exceptionnel que les quelques survivants de cette époque n'omettent jamais de le mentionner » (voir La Revue des lettres modernes, série Guillaume Apollinaire, no 7, Minard, 1968, p. 41).

[14] Les dictons et les proverbes sont volontiers constitués de deux phrases ou de deux membres de phrases entre lesquels il y a d'étroites symétries de structure de rythme ou de sonorités, comme « Noël au balcon, Pâques aux tisons ». Je n'ai pas trouvé ce dicton dans les dictionnaires de proverbes et dictons que j'ai consultés. Apollinaire pourrait bien l'avoir inventé.

[15] M. Marc Poupon nous apprend que « Honnef est un pays traditionnel de vignobles qui, en 1900, se posait en ces termes la question de son avenir économique  : l'eau (thermale) ou le vin ? » (Loc. cit.).

[16] On pourrait juger aussi que ce vers a, du point de vue du rythme (c'est un trimètre régulier), un caractère un peu trop littéraire pour un vers parlé.

[17] Il faut bien sûr prononcer les mots allemands à la française, en se gardant bien de diphtonguer la voyelle au de « Traum » et de « Frau » et en faisant du e de « Sorge » un e muet.

[18] Rappelons que « Traum » est un nom masculin et « Sorge » un nom féminin. C'est pourquoi Apollinaire fait du premier un « monsieur » (Herr ) et du second une dame (Frau ). S'il a traduit « Traum », il n'a pas traduit « Sorge » qu'on pourrait traduire par « souci » ou, si l'on veut un mot féminin, par « inquiétude ».

[19] La femme qui fait cette remarque a sans doute dans l'oreille la musique de cet échange qui se répète bien des fois au cours de la messe, entre le prêtre et les fidèles : Dominus vobiscum - Et cum spiritu tuo ou de ces paroles que le prêtre et les fidèles disent avant la communion : Domine non sum dignus ut intres sub tectum meum…

[20] Comme pour « Sorge », il faut évidemment prononcer « Lotte » à la française, en élidant le e muet.

[21] Contrairement à ce que semble croire M. Faurisson qui résume l'atmosphère de la scène de la façon suivante : « la maisonnée vivait sous une espèce de charme. l'inquiétude était diffuse; tristesse et songerie de l'une, travail de l'imagination chez l'autre, chapelet de la grand-mère. les silences notamment. On écoutait. On attendait. On attendait, sans trop le savoir, la mort du sacristain » (Loc. cit.).

[22] « Dieu garde » est la traduction de l'allemand « Gott behüte ». En français, outre qu'on dit normalement « Dieu vous garde » et non « Dieu garde », l'expression n'est plus guère employée.

[23] Le ton sentencieux et satisfait de la femme se traduit par le rythme (« Je n'aime que moi-même  » est un hémistiche d'alexandrin) et par les répétitions de sonorités : assonances en a (« ma part ») et en è (« je n'aime que moi-même ») et allitérations en p (« Pour ma part ») et en m (« je n'aime que moi-même  »).

[24] On peut se demander si M. Faurisson l'a bien compris. En effet, passant rapidement en revue les différentes femmes dont les noms sont prononcés dans le poème, il présente Ilse en ces termes : « Ilse, qui s'entend dire Ilse la vie est douce peut-être parce qu'elle a dit tout à l'heure : pour ma part je n'aime que moi-même» (Loc. cit). Il ne dit pas que c'est par Lotte qu'elle s'entend dire que « la vie est douce », et surtout il éprouve le besoin de remonter plus haut pour en chercher une explication incertaine et peu claire, alors que la véritable explication est sous ses yeux (dans le même vers) et qu'elle est tout à fait évidente. Si Ilse s'entend dire que « la vie est douce», bien plutôt que parce qu'elle a « peut-être» dit tout à l'heure « pour ma part je n'aime que moi-même  », c'est parce qu'elle vient certainement de dire : « Lotte l'amour rend triste».

[25] Il faut, bien sûr, comprendre : « des suaires en neige et repliés gisaient là  ».

[26] Op. cit., tome II, p. 106.

[27] Ibidem.

[28] Par la place des accents (1.2.3.2.4.) et la césure à l'hémistiche, le rythme est celui d'un alexandrin régulier.

[29] On note surtout une assonance en i et une allitération en s (Lise il faut attiser le poêle qui s'éteint) et, à un moindre degré, une assonance en é et une allitération en t (Lise il faut attiser le poêle qui s'éteint).

[30] Les assonances en i et é, ainsi que les allitérations en s et en t, se retrouvent, en effet, dans les autres vers de la strophe (… écoutez… l'église tout… sacristain… se signaient…nuit… indécise). C'est évidemment le souci de renforcer les deux principales assonances et allitérations (en i et en s) et de faire ainsi écho aux rimes des vers 33 et 36 (« église » et « indécise ») qui a incité Apollinaire à choisir le nom de Lise.

[31] Op. cit., tome III, p. 105.

[32] Ibidem.

[33] Matériellement, le geste de faire un signe de croix n'est, somme toute, pas très différent de celui de coudre, et l'on peut penser que le signe de croix des femmes doit se ressentir de l'activité à laquelle elles étaient en train de se livrer : elles n'ont ainsi qu'à lever un peu la main, à esquisser une espèce de point d'abord à la hauteur de leur front, puis devant leur poitrine, devant leur épaule gauche et devant leur épaule droite.

 

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