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....................Autopsie d'un meurtre

 

Narcisse

Seigneur, j'ai tout prévu pour une mort si juste.
Le poison est tout prêt. La fameuse Locuste
A redoublé pour moi ses soins officieux :
Elle a fait expirer un esclave à mes yeux;
Et le fer est moins prompt pour trancher une vie
Que le nouveau poison que sa main me confie.

Néron

Narcisse, c'est assez; je reconnais ce soin,
Et ne souhaite pas que vous alliez plus loin.

Narcisse

Quoi ? pour Britannicus votre haine affaiblie
Me défend…

Néron

........................................Oui, Narcisse : on nous réconcilie.

Narcisse

Je me garderai bien de vous en détourner,
Seigneur. Mais il s'est vu tantôt emprisonner :
Cette offense en son cœur sera longtemps nouvelle.
Il n'est point de secret que le temps ne révèle :
Il saura que ma main lui devait présenter
Un poison que votre ordre avait fait apprêter.
Les dieux de ce dessein puissent-ils le distraire !
Mais peut-être il fera ce que vous n'osez faire.

Néron

On répond de son cœur, et je vaincrai le mien.

Narcisse

Et l'hymen de Junie en est-il le lien ?
Seigneur, lui faites-vous encor ce sacrifice ?

Néron

C'est prendre trop de soin. Quoi qu'il en soit, Narcisse,
Je ne le compte plus parmi mes ennemis.

Narcisse

Agrippine, Seigneur, se l'était bien promis :
Elle a repris sur vous son souverain empire.

Néron

Quoi donc ? Qu'a-t-elle dit ? Et que voulez-vous dire ?

Narcisse

Elle s'en est vantée assez publiquement.

Néron

De quoi ?

Narcisse

Qu'elle n'avait qu'à vous voir un moment,
Qu'à tout ce grand éclat, à ce courroux funeste,
On verrait succéder un silence modeste;
Que vous-même à la paix souscririez le premier,
Heureux que sa bonté daignât tout oublier.

Néron

Mais, Narcisse, dis-moi, que veux-tu que je fasse ?

........................................Britannicus, acte IV, scène 4, vers 1391-1423

 

Si l'on pouvait douter un seul instant de l'importance capitale que revêt dans Britannicus la scène 4 de l'acte IV, un fait devrait suffire à nous la révéler : dans Le Dieu caché comme dans le Sur Racine, ni Lucien Goldmann ni Roland Barthes ne parlent de cette scène [1]. Quand on sait quelle constance exemplaire, quel instinct infaillible l'un et l'autre ont toujours su témoigner dans l'inintelligence des textes, un tel silence est hautement révélateur [2]. Rien d'étonnant s'ils ne disent rien de cette scène, puisque, plus que toute autre sans doute, elle est particulièrement propre à nous éclairer sur la personnalité de Néron et sur les véritables mobiles de son crime. Rien d'étonnant s'ils ne disent rien de cette scène, puisqu'elle constitue incontestablement, du point de vue dramatique, le moment crucial de la pièce, celui où le destin bascule, celui où le sort de Britannicus se scelle, celui où l'issue tragique, dont la menace n'avait cessé de se préciser, mais que la scène précédente paraissait avoir écartée presque in extremis, semble devenir quasi inéluctable.

Pour bien comprendre cette scène, il est évidemment nécessaire de connaître la situation de façon très précise. Il convient donc de rappeler brièvement ce qui s'est passé dans les scènes précédentes. Les événements se sont brusquement précipités lorsque Néron a surpris Britannicus aux pieds de Junie à la scène 8 de l'acte III. En effet, dans la chaleur de la discussion, Britannicus a imprudemment révélé à Néron que Junie l'avait informé de l'indigne chantage qu'il a exercé sur elle pour l'obliger à lui faire croire qu'elle ne l'aimait plus, et il n'a pas caché l'immense mépris que lui inspirait ce procédé. Profondément blessé dans son amour-propre, Néron n'a pas trouvé, pour sauver la face, d'autre solution que de faire arrêter Britannicus. Seul avec Burrhus, à la scène suivante, il lui donne l'ordre de faire aussi arrêter sa mère. L'acte IV s'ouvre sur une très courte scène où Burrhus annonce à Agrippine que Néron consent à l'entendre et lui donne de judicieux conseils sur l'attitude qu'elle devra adopter. Mais, dès les premiers mots que prononce Agrippine, on comprend qu'elle ne va tenir aucun compte des conseils de Burrhus et faire tout le contraire de ce qu'il lui a conseillé de faire. Loin d'adopter le profil bas que Burrhus lui a suggéré de prendre, loin de se contenter de se défendre en évitant d'accuser Néron [3], elle va instruire le procès de son fils, et sa première tirade, exceptionnellement longue, constitue un grand réquisitoire, dans lequel, après avoir rappelé tout ce qu'elle a fait pour l'amener sur le trône, elle l'accuse de s'être toujours montré ingrat, et termine en énumèrant ses derniers « affronts »: l'enlèvement de Junie, l'exil de Pallas, l'arrestation de Britannicus et sa propre arrestation. A la grande tirade d'Agrippine, Néron répond par une tirade beaucoup plus courte, mais qui, comme elle, a été mûrement réfléchie et où tous les mots ont été soigneusement pesés. Sachant fort bien tout ce que sa mère allait lui dire, il a pu à loisir préparer sa riposte. Agrippine, qui ne doutait pas que sa grande tirade allait faire tout l'effet qu'elle en attendait, a alors comme le sentiment que le sol se dérobe sous elle. Aussi sa deuxième tirade, aussi spontanée que la première avait été soigneusement préparée, trahit-elle tout son désarroi et son désespoir [4]. C'est maintenant au tour de Néron d'être décontenancé. Il semble avoir été troublé par le spectacle, tout nouveau pour lui, du désarroi de sa mère et paraît vouloir sincèrement chercher à l'apaiser, lorsqu'il lui demande ce qu'elle veut qu'il fasse [5]. Agrippine croit alors trop vite qu'elle a gagné la partie, et reprenant aussitôt le ton qu'elle avait adopté au début de la scène, elle s'empresse de dicter à Néron une série d'exigences qui ressemble fort à une capitulation sans conditions. Néron comprend alors que sa mère sera toujours la même. Il déclare accepter toutes ses exigences et notamment vouloir se réconcilier avec Britannicus. Mais, si Agrippine, grisée par la victoire qu'elle croit avoir remportée, ne s'en rend aucunement compte, le ton trop mielleux de Néron sonne faux et l'on sent bien qu'il joue la comédie.

On ne tarde pas, d'ailleurs, à en avoir la confirmation au début de la scène suivante, lorsque Néron détrompe Burrhus, qui se réjouissait de la réconciliation annoncée, et lui révèle que Britannicus sera mort « avant la fin du jour ». Burrhus déploie alors toute son éloquence pour détourner Néron de son projet. Le connaissant bien, plus que de l'horreur de son crime, il tâchera de lui faire prendre conscience de ses funestes conséquences. Plutôt que d'essayer de réveiller chez lui un sens moral qu'il sait très déficient, il fera appel à la crainte, en montrant à Néron que le meurtre de Britannicus va l'engager dans un cycle infernal (il devra tuer ceux qui essaieront de venger Britannicus et ceux-ci susciteront à leur tour de nouveaux vengeurs… ), et qu'ainsi sa vie sera tous les jours un peu plus menacée; mais il fera surtout appel à la vanité de Néron, dont il sait combien il est sensible à l'encens, combien il aime être adulé, en lui montrant qu'il va détruire par ce crime la bonne image qu'il a dans l'opinion publique et devoir renoncer aux applaudissements que lui prodiguent les Romains. Et il gagnera. Il obtiendra réellement ce qu'Agrippine avait cru obtenir. A la fin de la scène, Néron est vraiment décidé à faire ce qu'il feignait seulement de vouloir faire à la fin de la scène précédente : se réconcilier avec Britannicus [6]. C'est alors qu'arrive Narcisse.

 

................................................................*

...........................................................*.......*

 

Narcisse arrive, tout content de lui, pour dire à Néron qu'il a exécuté ses ordres et que tout est prêt pour l'empoisonnement de Britannicus (vers 1391-1396). Néron le remercie sèchement et lui dit qu'il entend en rester là (vers 1397-1398). Narcisse ne peut s'empêcher de laisser paraître son étonnement et sa désapprobation (vers 1399-1400). Néron l'interrompt pour lui annoncer qu'il se réconcilie avec Britannicus (vers 1400). Narcisse, qui se ressaisit peu à peu, va alors entreprendre de faire revenir Néron sur sa décision. Il essaye d'abord de lui faire peur, en suggérant que Britannicus apprendra tôt ou tard qu'il avait voulu le faire empoisonner et voudra se venger (vers1401-1408). Néron semble n'être aucunement touché par cet argument (vers 1409). Après la peur, Narcisse essaie d'exciter la jalousie de Néron (vers 1410-1411). Cette fois-ci, Néron laisse percer une certaine impatience, mais n'en réaffirme pas moins très fermement qu'il se réconcilie avec Britannicus (vers 1412-1413). Narcisse alors trouvera enfin le point faible de la cuirasse de Néron, en suggérant qu'il a une nouvelle fois reculé devant sa mère (vers 1414-1415). Néron réagit très vivement, en pressant Narcisse de questions (vers 1416). Narcisse ne répond qu'évasivement, mais Néron le somme de s'expliquer (vers 1417-1418). Narcisse lui dit alors qu'Agrippine s'était hautement flattée qu'il lui suffirait de voir Néron un instant pour l'amener à une totale capitulation (vers 1418-1422). Le premier vers de la réplique suivante de Néron le montre tout prêt maintenant à écouter les conseils de Narcisse (vers 1423).

Ce passage nous fait assister à une sorte de renversement des rôles et des attitudes. Au début, Néron se montre froid et impassible, tandis que Narcisse a du mal à cacher sa nervosité. Par la suite, Narcisse retrouve progressivement tout son sang-froid, tandis que Néron, après avoir seulement laissé percer une pointe d'agacement lorsque Narcisse a parlé de Junie, va perdre à son tour le sien dès qu'il sera question d'Agrippine. Au début, c'est Narcisse qui essaye de faire parler Néron et qui veut savoir pourquoi il a changé d'avis et veut se réconcilier avec Britannicus. Néron ne lui répond que d'une manière assez sèche et évasive, en évitant soigneusement de lui donner les précisions et les explications qu'il brûle de connaître. C'est ensuite Néron qui presse Narcisse de parler et qui veut à tout prix savoir ce que sa mère a dit. Narcisse a déjà gagné la partie. Il ne lui restera plus, dans la suite de la scène, qu'à consolider sa victoire. La marque la plus visible de cette victoire de Narcisse est évidemment le fait que Néron se remet enfin à le tutoyer au vers 1423.

Les premiers mots de Narcisse :

Seigneur, j'ai tout prévu pour une mort si juste.
Le poison est tout prêt.

achèvent de nous renseigner sur ce qui s'est passé entre l'acte III et l'acte IV. Si les propos de Néron au début de la scène 3 nous avaient déjà appris qu'il avait pris la décision de faire mourir Britannicus, c'est seulement maintenant que nous pouvons vraiment comprendre comment les choses ont dû se passer. Narcisse nous apprend que Néron lui a donné l'ordre de préparer l'empoisonnement de Britannicus. Les deux hommes se sont donc vus entre les deux actes et l'on comprend que cette entrevue a été tout à fait capitale. Bien sûr, on pourrait imaginer que Néron n'a fait venir Narcisse que pour lui communiquer sa décision de faire mourir Britannicus et lui ordonner d'en préparer l'exécution. Mais la scène 2 de l'acte II et les quatre vers que Narcisse a prononcés, lorsqu'il est resté seul en scène à la fin de l'acte II [7], nous ont préparés à deviner que son rôle n'a pas été seulement de recevoir les ordres de Néron, mais d'abord et surtout de les inspirer. Néron n'a pas manqué d'apprendre à Narcisse qu'il avait fait arrêter Britannicus et d'exhaler devant lui sa colère et sa haine, et Narcisse n'a pas manqué de tout faire pour les attiser. C'est lui, n'en doutons pas, qui, voulant battre le fer pendant qu'il était chaud, a poussé Néron à ne pas attendre plus longtemps pour se débarrasser de son rival.

Si Narcisse revient apparemment très satisfait, s'il ne paraît pas douter un seul instant que Néron ne soit effectivement décidé à aller jusqu'au bout, on ne saurait douter pourtant qu'il ne soit secrètement préoccupé. Il sait fort bien, en effet, que la partie ne sera vraiment gagnée pour lui que lorsque Britannicus sera mort. Quand il l'a quitté pour aller trouver Locuste, Néron paraissait résolu à faire mourir Britannicus. Mais Narcisse est bien conscient du caractère encore fragile de cette décision. Le meurtre de Britannicus sera le premier crime de Néron, et, comme l'on sait, c'est généralement le premier pas qui est le plus difficile à franchir. Narcisse connaît d'autant mieux les freins qui jusqu'au dernier moment peuvent encore arrêter Néron dans la voie du crime, que celui-ci les a rappelés lui-même, à la scène 2 de l'acte II, lorsqu'il l'invitait à s'abandonner à son amour pour Junie, en lui disant qu'il n'avait qu'à « commander qu'on l'aime [8]» :

........................................Quoi donc ? qui vous arrête,
Seigneur ?
....................- Tout : Octavie, Agrippine, Burrhus,
Sénèque, Rome entière et trois ans de vertus [9].

Après avoir dit à Néron que le poison était « tout prêt », Narcisse va donner à Néron de rapides indications sur sa préparation :

........................................La fameuse Locuste
A redoublé pour moi ses soins officieux :
Elle a fait expirer un esclave à mes yeux;
Et le fer est moins prompt pour trancher une vie
Que le nouveau poison que sa main me confie.

Racine s'est inspiré ici à la fois de Tacite et de Suétone, mais il l'a fait très librement [10]. C'est chez eux qu'il a trouvé le nom de Locuste. Condamnée pour empoisonnement, elle était, nous dit Tacite, confiée à la garde d'un certain Pollio Jullius, tribun d'une cohorte prétorienne, et c'est lui que Néron a chargé de faire préparer le poison [11]. Mais, le poison fourni par Locuste n'ayant donné à Britannicus qu'une simple diarrhée, pour apaiser la colère de Néron, Locuste et le tribun promirent de lui fournir un nouveau poison dont l'effet serait foudroyant [12]. Le récit de Tacite est confirmé par celui de Suétone qui relate, lui aussi, l'échec d'une première tentative; mais il apporte des précisions sur la préparation du nouveau poison, en disant que Néron l'essaya d'abord sur un chevreau qui mourut au bout de cinq heures, puis, après l'avoir fait recuire, sur un jeune porc qui mourut sur le champ [13]. On le voit, Racine a condensé le récit des historiens latins, en supprimant la première tentative d'empoisonnement. En revanche, il a retenu l'épisode, rapporté par Suétone, de l'expérimentation du poison, et il a su lui lui conférer un caractère éminemment dramatique, en réduisant les deux expériences sur des animaux à une seule, mais sur un esclave.

Si Narcisse donne ces précisions sur la préparation du poison, plus encore que pour faire valoir son zèle, c'est pour que Néron, dont l'amour-propre ne supporte que très difficilement l'idée de reculer, ait le sentiment que les choses sont déjà bien avancées, que l'opération est, pour ainsi dire, déjà commencée et que l'annuler maintenant serait revenir en arrière et donc risquer de perdre quelque peu la face. Narcisse, qui a l'habitude d'épier les changements d'humeur de son maître, n'a pas dû manquer de remarquer, dès son arrivée, que l'attitude de Néron à son égard s'était soudain refroidie, et d'en conclure que quelque chose avait dû se passer pendant son absence. Tout en l'informant du résultat de sa mission, il n'a donc pas cessé d'observer discrètement la contenance de l'empereur et cet examen n'a pu qu'accroître son inquiétude et lui donner à penser que tout était remis en cause.

La réponse de Néron va tout de suite apprendre à Narcisse ce que lui faisait craindre l'accueil glacial de l'empereur :

Narcisse, c'est assez; je reconnais ce soin,
Et ne souhaite pas que vous alliez plus loin.

Certes Néron remercie Narcisse, mais il le fait d'une manière sèche et rapide : « je reconnais ce soin ». De plus, et surtout, comme Narcisse ne manque assurément pas de le remarquer, alors que d'ordinaire, du moins quand ils sont seuls [14], Néron le tutoie, comme on a pu le voir à la scène 2 [15] et à la scène 8 de l'acte II, et comme sans doute il l'avait encore fait il y a quelques instants lorsqu'il lui a ordonné de préparer l'empoisonnement de Britannicus, ici il le vouvoie. Ce retour au vouvoiement marque évidemment une volonté de garder ses distances vis-à-vis de Narcisse. Néron a recours à la litote pour interdire à Narcisse de pousser l'affaire plus avant, mais le ton est sans ambiguïté : le souhait qu'il formule a évidemment la valeur d'un ordre qui ne saurait souffrir de discussion.

La réplique de Narcisse :

Quoi ? pour Britannicus votre haine affaiblie
Me défend…

trahit l'espèce d'affolement qui s'est emparé de lui en apprenant que Néron ne voulait plus tuer Britannicus. Lui, qui sait pourtant mieux que personne comment il faut s'y prendre avec Néron, fait ici ce que précisément il ne faut jamais faire. L'exclamation (« quoi ! »), la vivacité de la tournure (« pour Britannicus votre haine affaiblie me défend… ») témoignent d'une maladresse tout à fait inhabituelle chez quelqu'un qui connaît l'amour-propre exacerbé de Néron et qui sait qu'il n'y a pas de plus mauvaise tactique que de le heurter de front.

D'ailleurs Néron, sans doute irrité par la brusquerie du ton de Narcisse, va vite l'interrompre pour lui confirmer, d'un ton très sec, que l'opération est annulée :

....................Oui, Narcisse : on nous réconcilie.

Mais, même si la réplique de Néron est volontairement évasive, il n'en reste pas moins qu'il a quand même consenti à donner à Narcisse un début d'explication. Il aurait pu, en effet, se contenter de lui redire qu'il n'était plus question de tuer Britannicus et le congédier aussitôt. De plus, il y a dans ce début d'explication quelque chose d'un peu rassurant pour Narcisse. Car Néron ne dit pas qu'il se réconcilie avec Britannicus : il dit qu'on les réconcilie. Certes, le « on » montre que Néron n'est pas disposé à dire à Narcisse qui est l'artisan de cette réconciliation. Toujours est-il qu'il lui apprend ainsi qu'elle ne vient pas de lui.

Aussi bien le début de la réplique suivante de Narcisse nous montre-t-il tout de suite qu'il a très largement retrouvé son sang-froid. Non seulement il ne manifeste plus aucun étonnement, mais il feint même, tout d'abord, de s'incliner devant la volonté de Néron et de l'approuver entièrement :

Je me garderai bien de vous en détourner,
Seigneur.

A la différence d'Agrippine, Narcisse a compris que, pour pouvoir amener Néron à ses fins, il fallait éviter par-dessus tout d'avoir l'air de vouloir lui dicter sa conduite, ou seulement de chercher à l'influencer. Il sait qu'il faut, au contraire, toujours affecter de se soumettre totalement à ses désirs, alors même qu'on les a soi-même suscités.

Mais, aussitôt après avoir dit qu'il n'avait aucunement l'intention d'essayer de faire revenir Néron sur sa décision, il va s'employer à faire précisément ce qu'il vient de dire qu'il ne voulait surtout pas faire. Il commence par suggérer que Britannicus n'oubliera pas de sitôt que Néron l'avait fait arrêter :

........................................Mais il s'est vu tantôt emprisonner :
Cette offense en son cœur sera longtemps nouvelle.

Le rapprochement de « longtemps » et de « nouvelle » constitue une habile alliance de mots. Narcisse ne saurait mieux laisser entendre à Néron que Britannicus gardera longtemps de son arrestation un souvenir aussi vif, et un ressentiment aussi violent, que si elle venait d'avoir d'avoir eu lieu.

Mais il y a encore beaucoup plus grave, suggère ensuite Narcisse :

Il n'est point de secret que le temps ne révèle :
Il saura que ma main lui devait présenter
Un poison que votre ordre avait fait apprêter.

On peut aisément le deviner, quoi qu'il dise, Narcisse ne craint pas que Britannicus apprenne qu'il devait lui présenter du poison. Ce qu'il craint, c'est que Néron, le craignant, veuille faire en sorte qu'il ne l'apprenne pas. Ce qu'il craint, c'est que, pour être sûr qu'il ne puisse l'apprendre, il ne veuille faire taire définitivement ceux qui sont au courant, à commencer par lui-même. Il essaie donc d'insinuer que cela ne servirait à rien et que la vérité, de toute façon, finirait bien par transparaître un jour. Pour ce faire, il a recours au dicton (« Il n'est point de secret que le temps ne révèle »). Certes, comme c'est d'ordinaire le cas quand on a recours aux proverbes et aux dictons, l'argument n'est pas très convaincant : il est de très nombreux secrets que le temps n'a jamais révélés et que ceux qui les connaissaient ont emportés dans leur tombe. Et pour être tout à fait sûr que quelqu'un emporte un secret dans la tombe, le meilleur moyen est justement de se hâter de l'y expédier avant qu'il n'ait le temps de parler. Narcisse est certainement conscient de la faiblesse de son argument. Mais sans doute estime-t-il que l'aspect fataliste, que le caractère oraculaire de ce genre de propos peuvent facilement impressionner un esprit faible comme celui de Néron. Il se pourrait aussi qu'il y ait là une sorte de chantage voilé et qu'il veuille ainsi laisser entendre à Néron, ou du moins l'amener à envisager cette hypothèse, qu'il a pris ses précautions et fait en sorte que l'on apprenne la vérité, au cas où il viendrait à disparaître. Ce que joue Narcisse dans cette scène, ce n'est pas seulement sa carrière, ce n'est pas seulement cette position de conseiller privé, d'éminence grise qu'il s'est déjà acquise auprès de Néron et que le meurtre de Britannicus devait achever d'asseoir; ce qu'il joue, c'est d'abord sa vie.

Pour couronner son petit couplet et achever de convaincre Néron des graves dangers auxquels il s'expose en renonçant à tuer Britannicus, Narcisse suggère que celui-ci pourrait bien alors être tenté de profiter de sa faiblesse :

Les dieux de ce dessein puissent-ils le distraire !
Mais peut-être il fera ce que vous n'osez faire.

Dans ces deux derniers vers, Narcisse se montre particulièrement habile. Par ce vœu hypocrite (« Les dieux de ce dessein puissent-ils le distraire ! »), il veut d'abord, comme il l'avait fait au début de sa réplique (« Je me garderais bien de vous en détourner, Seigneur »), suggérer qu'il ne demanderait pas mieux que Néron et Britannicus puissent sincèrement se réconcilier. Mais il suggère aussi et surtout que cela lui paraît bien peu probable. Il suggère que la tentation sera si forte pour Britannicus qu'il ne faudra rien moins que l'intervention des dieux pour l'en détourner. Il suggère qu'en renonçant à faire mourir Britannicus, Néron prend un grand risque pour sa vie qu'il remet entre les mains des dieux. Tout en soulignant ainsi, sans avoir l'air d'y toucher, la gravité de la menace qui pèse sur Néron, Narcisse s'emploie une nouvelle fois à apaiser les scrupules que Néron pourrait encore nourrir. En disant qu'en tuant Néron, Britannicus fera ce que Néron n'aura pas osé faire, il tend à suggérer qu'en tuant Britannicus, Néron ne fera que prendre les devants. Le meurtre de Britannicus sera donc un acte de légitime défense. Mais Narcisse n'oublie pas en passant de piquer au vif la vanité de Néron (« ce que vous n'osez faire »). Il a donc, dans cette réplique, essayé de faire jouer trois cordes à la fois : il a d'abord et surtout voulu lui faire peur, mais il a aussi cherché à lui donner bonne conscience et à irriter son amour-propre.

Malgré son habileté, Narcisse ne réussit pas à ébranler Néron, dont la réponse, pour être un tout petit peu plus longue que la précédente (elle fait maintenant un vers entier), n'en demeure pas moins très sèche :

On répond de son cœur, et je vaincrai le mien.

Néron reste toujours évasif et cache toujours, en ayant de nouveau recours au « on », le nom de celui qui a été l'artisan de sa réconciliation avec Britannicus qu'il se contente de confirmer très brièvement, le balancement des deux hémistiches suggérant que chacune des deux parties y a mis du sien. Sans doute le fait que Néron emploie le futur (« je vaincrai ») montre de nouveau que son antipathie pour Britannicus reste toujours vive. Toujours est-il que Narcisse n'est absolument pas parvenu à effrayer Néron. Manifestement celui-ci ne craint pas Britannicus qui, à ses yeux, ne constitue une menace ni pour sa vie, ni pour son trône. Il croit ce que lui a dit Burrhus qui s'est porté garant de Britannicus [16]. Il ne croit plus que sa mère puisse sérieusement songer à le renverser pour mettre Britannicus à sa place, depuis qu'elle a reconnu elle-même devant lui l'absurdité suicidaire d'un tel projet [17], et sans doute ne l'a-t-il jamais vraiment cru [18]. Et il a raison de ne pas craindre Britannicus; il a raison de penser qu'en dépit de ce qu'il peut dire parfois à Narcisse [19}, il ne songe pas vraiment à lui disputer le pouvoir, comme le prouve ce qu'il dit à Junie au début de l'acte V, lorsqu'il essaie de la convaincre que Néron veut sincèrement se réconcilier avec lui :

Pour moi, quoique banni du rang de mes aïeux,
Quoique de leur dépouille il se pare à mes yeux,
Depuis qu'à mon amour cessant d'être contraire,
Il semble me céder la gloire de vous plaire,
Mon cœur, je l'avouerai, lui pardonne en secret,
Et lui laisse le reste avec moins de regret 
[20].

On ne saurait prétendre, par conséquent, comme le font certains critiques [21] ou certains metteurs en scène [22], que le meurtre de Britannicus est un crime politique.

La première tentative de Narcisse a donc échoué. Mais iI ne lui a certainement pas échappé que Néron avait employé le futur (« je vaincrai ») pour annoncer la fin de son inimitié envers Britannicus. Aussi va-t-il s'employer à souffler sur la braise, en essayant de raviver la jalousie de Néron :

Et l'hymen de Junie en est-il le lien ?
Seigneur, lui faites-vous encor ce sacrifice ?

L'argument de la crainte n'ayant rien donné, Narcisse, qui se souvient tout à coup du grand numéro que lui a fait Néron, à la scène 2 de l'acte II, en prétendant avoir éprouvé, à la vue de Junie, une passion aussi irrépressible que soudaine, se dit alors qu'il a visé la mauvaise cible : ce n'est pas la crainte qu'il fallait faire jouer, mais l'amour. On le sent maintenant beaucoup plus sûr de lui, et cela se marque notamment par le fait qu'il a recours à l'ironie. Cette ironie lui permet, comme il l'avait déjà fait à la fin de la réplique précédente, mais cette fois-ci d'une manière plus insistante, d'irriter l'amour-propre de Néron, en même temps que sa jalousie. Narcisse ne craint pas d'aller juqu'à se moquer quelque peu de Néron : en jouant sur le mot « lien » [23], il suggère que Néron est un amant bien complaisant qui, pour rester en bons termes avec l'homme qui est son rival, n'hésite pas à l'unir à la femme qu'il aime. Mais c'est sans doute la fin de sa réplique qui, avec « encor » et « sacrifice », contient les mots les plus propres à blesser l'amour-propre de Néron, en le présentant comme celui qui cède, qui recule toujours devant autrui [24].

Narcisse croyait sans doute que cette fois-ci Néron serait vraiment ébranlé. La réponse de celui-ci va lui montrer qu'il n'en est rien :

C'est prendre trop de soin. Quoi qu'il en soit, Narcisse,
Je ne le compte plus parmi mes ennemis.

Sans doute le second argument de Narcisse n'a-t-il pas laissé Néron aussi indifférent que le premier. Sa précédente tentative pour ferrer le poisson avait totalement échoué. Non seulement le poisson n'avait pas mordu, mais il ne s'était aucunement intéressé à l'appât. Cette fois-ci, s'il n'a toujours pas mordu, il a du moins touché l'appât et fait bouger la ligne. La première fois, Néron était demeuré complètement impassible. Cette fois-ci, outre que sa réponse, bien qu'elle reste brève, est deux fois plus longue [25], il ne peut s'empêcher de manifester un peu d'humeur (« C'est prendre trop de soin »). Mais, si Narcisse a touché un point sensible, ce n'est pas encore le point sensible. A l'évidence c'est seulement maintenant que Néron prend conscience que, s'il veut se réconcilier avec Britannicus, il faut qu'il renonce à Junie. Lorsqu'il a cédé aux arguments de Burrhus et consenti à se réconcilier avec Britannicus, il n'a apparemment pas pensé à Junie, dont le nom n'a pas été prononcé à la scène précédente [26]. C'est Narcisse qui vient de lui rappeler l'existence de Junie. Cet oubli est très révélateur. Si Néron avait été aussi amoureux de Junie qu'il a prétendu l'être à la scène 2 de l'acte II, il aurait tout de suite pensé à Junie quand Burrhus lui a demandé de se réconcilier avec Britannicus. Si la pensée de devoir renoncer à Junie lui est certainement désagréable, et son mouvement de mauvaise humeur le montre bien, c'est dans son amour-propre qu'il souffre, bien plus que dans son prétendu amour. Ayant joué à Narcisse la comédie de celui qui venait d'avoir le coup de foudre et qui, en un instant, était devenu éperdûment amoureux [27], il lui est évidemment pénible de lui laisser voir maintenant que sa grande passion n'était pas vraiment sérieuse.

Quoi qu'il en soit, la perspective d'avoir à renoncer à Junie n'est pas une raison suffisante pour faire revenir Néron sur sa décision de se réconcilier avec Britannicus. Ce nouvel échec de Narcisse nous apprend que, si le meurtre de Britannicus ne sera pas un meurtre politique, il ne sera pas, non plus, un meurtre passionnel. Il constituerait à lui seul une bonne raison de douter de la sincérité de l'amour de Néron pour Junie, s'il n'y en avait bien d'autres [28]. Rien d'étonnant, par conséquent, si ceux qui prennent très au sérieux l'amour de Néron pour Junie, comme Roland Barthes qui ne craint pas de faire du seul personnage d'amoureux racinien dont on a toutes les raisons de penser qu'il n'est pas vraiment amoureux, le prototype même de l'amoureux racinien dont il prétend retrouver les traits chez tous les autres [29], ou ceux qui, comme Lucien Goldmann, voient, après Dieu, bien sûr, qui, quoique toujours absent, est toujours le personnage essentiel de la tragédie racinienne, dans Junie, le personnage principal de la pièce dont « le seul événement vraiment important » est sa rencontre avec Néron [30], rien d'étonnant assurément s'ils préfèrent passer sous silence l'échec que subit ici Narcisse.

Mais, si le nom de Junie n'a pas produit l'effet que Narcisse en escomptait, celui d'Agrippine va être, au contraire, tout à fait magique. Aussi bien Narcisse semble-t-il le comprendre au moment même où il le prononce et marque-t-il une légère pause aussitôt après, comme si, cette fois-ci, il ne doutait plus du tout du résultat :

Agrippine, Seigneur, se l'était bien promis :
Elle a repris sur vous son souverain empire.

Narcisse économise ses paroles, mais tous les mots portent. En disant simplement qu' « Agrippine […] se l'était bien promis », Narcisse sait que Néron, qui connaît bien sa mère, ne va pas manquer de l'imaginer aussitôt non seulement persuadée d'avance qu'elle finirait par l'emporter [31], mais l'annonçant bruyamment à qui voulait l'entendre [32]. En ayant recours à un pronom neutre volontairement imprécis (« l' »), Narcisse entretient le suspens un très court instant : il semble d'abord laisser croire que l'objectif d'Agrippine était seulement la réconciliation de Néron avec Britannicus. Mais le vers suivant va bien vite ôter cette illusion à Néron : ce que voulait Agrippine, ce à quoi elle se vantait d'arriver, c'était retrouver l'autorité absolue qu'elle avait autrefois sur son fils [33]. On sent maintenant que Narcisse est redevenu tout à fait sûr de lui. Le ton est parfaitement neutre. Il n'exprime ni regret ni reproche ni étonnement. C'est le ton de celui qui constate que ce qui devait se produire, que ce qui ne pouvait pas ne pas se produire, s'est effectivement produit : une fois de plus, ce que tout le monde attendait, est arrivé. Et c'est, bien sûr, le ton qui est le plus propre à mettre Néron hors de lui [34].

Aussi bien, cette fois-ci, Narcisse a-t-il pleinement atteint son but. Le poisson qui avait boudé les deux appâts précédents, se jette maintenant sur l'hameçon, et à la façon dont il secoue violemment la ligne [35] , on sent tout de suite qu'il est enfin bien accroché :

Quoi donc ? Qu'a-t-elle dit ? Et que voulez-vous dire ?

Le changement de ton et d'attitude est aussi brusque qu'il est total. Néron qui jusque-là ne répondait à Narcisse que sur un ton distant et d'une manière évasive, qui semblait vouloir couper court aux explications et avoir hâte de mettre un terme à l'entretien, ce même Néron presse maintenant Narcisse de questions avec la plus vive impatience. Les rôles semblent donc s'être renversés [36].

Aussi bien est-ce maintenant au tour de Narcisse de se faire évasif. Lui qui sait désormais que, malgré l'arrivée de Junie, les choses n'ont point changé et que, pour faire vivement réagir Néron, c'est toujours le même nom qu'il faut prononcer, celui de sa mère, il prend son temps et fait languir son maître avant d'évoquer le « triomphe » d'Agrippine d'une manière volontairement vague et allusive, bien propre à accroître encore son impatience et son exaspération :

Elle s'en est vantée assez publiquement.

Le ton de la réplique de Néron :

De quoi ?

est si violent, si impérieux que Narcisse ne peut plus se permettre de le faire languir davantage. Il s'explique donc, mais volontairement il le fait toujours sur un ton très calme, très neutre, le ton de celui qui rapporte un fait et des propos qui ne sauraient surprendre personne, tant ils correspondent à ce que tout un chacun prévoyait :

Qu'elle n'avait qu'à vous voir un moment,
Qu'à tout ce grand éclat, à ce courroux funeste,
On verrait succéder un silence modeste;
Que vous-même à la paix souscririez le premier,
Heureux que sa bonté daignât tout oublier.

Tout, dans les propos que Narcisse prête ici à Agrippine, a été calculé pour blesser profondément l'amour-propre de Néron. Ces propos sont ceux d'une femme tout à fait sûre d'elle-même, sûre de remporter sur son fils une victoire totale, une victoire facile et presque immédiate, comme le montrent le « ne… que » (« qu'elle n'avait qu'à »), le « un moment », la répétition du verbe « voir ». On croit vraiment entendre Agrippine clamer tout autour d'elle : « Que je le voie seulement un moment et vous verrez ! » Plus qu'une défaite, c'est une véritable déroute, c'est un complet effondrement de Néron qu'elle aurait annoncé. En faisant prédire à Agrippine que le « grand éclat », le « courroux funeste » de Néron ne manqueraient pas, pour finir, de faire soudain place à « un silence modeste », Narcisse laisse entendre clairement que, pour elle, toutes les menaces de Néron sont aussi vaines, aussi verbales qu'elles sont violentes, et qu'elle ne doute pas que, le moment venu, il ne se dégonfle comme une baudruche [37]. Quant à la « paix » qu'elle concédera à Néron, elle ressemblera fort à une capitulation. C'est ce que suggère le verbe « souscrire ». Néron n'aura pas d'autre choix que de mettre son nom au bas d'un document qu'il n'aura pas négocié, mais qu'elle lui présentera tout rédigé. Et il signera « le premier », d'une part, pour bien montrer sa soumission (c'est lui qui fait les premiers pas) et, d'autre part, parce qu'il sera trop content de s'en tirer à si bon compte, comme le suggère le dernier vers, dont tous les mots sont autant de coups portés à l'amour-propre de Néron [38].

Pour prêter ces paroles à Agrippine, Narcisse s'est peut-être souvenu qu'en sa présence, elle avait dit à Britannicus :

Le coupable Néron fuit en vain ma colère :
Tôt ou tard il faudra qu'il entende sa mère [39].

Quoi qu'il en soit, il connaît suffisamment Agrippine pour deviner aisément ce qu'elle a pu dire et ce qu'elle pourrait dire, si Néron se réconciliait effectivement avec Britannicus. Et ce qu'elle dirait alors serait précisément ce que Narcisse vient de lui faire dire, à ceci près qu'au lieu de s'exprimer au futur, elle s'exprimerait au passé, qu'au lieu de dire : « Vous verrez », elle dirait : « Vous avez vu ». D'ailleurs, c'est sans doute ce qu'elle est déjà en train de faire au moment même où Narcisse la fait parler. Car Narcisse ne le sait pas, mais nous, nous le savons pour avoir assisté à son entrevue avec Néron, elle est persuadée d'avoir pleinement réussi, comme elle s'était promis de le faire, à reprendre totalement son fils en main et à lui faire accepter toutes ses exigences. Et l'on peut être sûr qu'elle n'a pas dû perdre un moment, après avoir quitté Néron, avant d'aller chanter victoire et se glorifier de son prétendu triomphe.

Britannicus a très vraisemblablement été le premier de ceux à qui elle s'est empressée d'aller annoncer le grand événement. En tout cas, elle le lui a déjà annoncé, lorsqu'elle le revoit au début de l'acte V, En effet, à Junie qui s'inquiète et a bien du mal à croire à la sincérité de Néron :

Néron m'aimait tantôt, il jurait votre perte;
Il me fuit, il vous cherche : un si grand changement
Peut-il être, Seigneur, l'ouvrage d'un moment ?

Britannicus répond :

Cet ouvrage, Madame, est un coup d'Agrippine :
Elle a cru que ma perte entraînait sa ruine.
Grâce aux préventions de son esprit jaloux,
Nos plus grands ennemis ont combattu pour nous.
Je m'en fie aux transports qu'elle m'a fait paraître [40].

Le mot « transports » suffit à nous faire comprendre qu'Agrippine n'a pas dû avoir le triomphe modeste. Et on ne va d'ailleurs pas tarder à avoir une idée plus précise de ce qu'elle a pu dire à Britannicus, lorsque nous l'entendrons, à la scène 3, rassurer à son tour Junie. Elle est si sûre de sa victoire, si certaine d'avoir complètement retourné la situation, qu'elle se sent presque blessée de voir que Junie a du mal à y croire :

Doutez-vous d'une paix dont je fais mon ouvrage ? […]
Il suffit, j'ai parlé, tout a changé de face.
Mes soins à vos soupçons ne laissent point de place.
Je réponds d'une paix jurée entre mes mains [41].

On le voit, en faisant parler Agrippine comme il l'a fait parler, Narcisse lui a fait dire ce qu'elle aurait effectivement pu dire dans les mêmes termes, puisqu'elle s'exprime devant Junie dans des termes très voisins. Son « Il suffit, j'ai parlé, tout a changé de face », qui montre si bien qu'elle, en tout cas, ne changera jamais, rappelle irrésistiblement les vers que lui a prêtés Narcisse, en les résumant en un seul.

Aussi bien Néron ne doute-il pas un instant qu'Agrippine n'ait tenu les propos que Narcisse lui a fait tenir. Il en doute d'autant moins qu'il ne saurait oublier qu'il lui a lui-même fait croire, à la fin de la scène 2, qu'elle était parvenue à ses fins et avait obtenu tout ce qu'elle voulait obtenir. Il sait donc fort bien qu'elle doit être en train de triompher et de dire en parlant au passé ce que Narcisse lui a fait dire en parlant au futur. Mais son triomphe devait n'être qu'éphémère et illusoire, et Néron comptait bien le lui faire payer chèrement, la mort de Britannicus devant sceller définitivement sa disgrâce. Néron a joué la comédie à sa mère, il a pris plaisir à la tromper par ses propos hypocrites; il a pris plaisir à faire semblant de céder à toutes ses exigences et de vouloir se comporter désormais en fils soumis et respectueux. Mais le jeu deviendrait en quelque sorte réalité, Néron aurait dit la vérité à sa mère, alors qu'il croyait bien lui mentir, et il se serait trompé lui-même en croyant la tromper, si maintenant il se réconciliait effectivement avec Britannicus. Agrippine alors aurait tout lieu de demeurer convaincue d'avoir été le seul artisan de cette réconciliation. C'est une idée que Néron ne saurait supporter. Comment le pourrait-il ? Lui qui jusque-là redoutait tant « ce fâcheux entretien » et « ce long récit de [ses] ingratitudes [42]», pour la première fois, alors pourtant qu'Agrippine, qui avait soigneusement préparé son réquisitoire et en avait pesé tous les mots, lui avait joué son grand jeu et avait lancé contre lui l'assaut le plus puissant qu'il eût encore jamais eu à subir, pour la première fois, son « génie » n'a pas été « étonné », n'a pas « tremblé » devant celui de sa mère [43]; pour la première fois, il a vraiment su lui tenir tête; pour la première fois, il a osé lui dire en face toutes ses vérités. Mais Agrippine ne sait pas qu'elle avait finalement échoué et que c'est Burrhus qui a su réparer son échec. Il convient donc de souligner, car c'est un fait que les commentateurs semblent avoir généralement méconnu, que Néron est ici, en même temps que de sa propre hypocrisie, victime des circonstances, c'est-à-dire de l'habileté du dramaturge [44].

Rien d'étonnant donc, si, dès le premier vers :

Mais, Narcisse, dis-moi, que veux-tu que je fasse ?

la réponse de Néron nous permet de deviner que Narcisse a pratiquement gagné la partie. Le « Mais » par lequel elle commence, et avant lequel il faut sous-entendre quelque formule d'acquiescement comme « sans doute » ou « bien sûr », nous apprend tout de suite qu'il ne songe pas un instant à nier que sa mère ait bien pu dire ce que Narcisse a prétendu qu'elle avait dit. Certes, Néron n'est pas encore vraiment prêt à revenir sur sa décision de se réconcilier avec Britannicus. La suite de la tirade [45] montre, en effet, que lorsqu'il dit à Narcisse : « dis-moi, que veux-tu que je fasse ? », il veut moins lui demander ce qu'il doit faire qu'attirer son attention sur le fait qu'il semble n'avoir pas le choix. Son « dis-moi, que veux-tu que je fasse ? » a d'abord le sens d'un « reconnais-le, je ne peux pas faire autrement » [46]. Les arguments grâce auxquels Burrhus a su le convaincre à la scène précédente et qu'il va résumer à Narcisse sans lui dire que ce sont ceux de Burrhus (il le lui dira à la réplique suivante), ces arguments semblent, pour l'instant, lui paraître insurmontables. Mais on sent qu'il ne demanderait pas mieux que de pouvoir changer d'avis; on sent que, s'il ne semble pas croire que Narcisse puisse vraiment battre en brèche les arguments de Burrhus, s'il ne voit pas comment il pourrait le faire, il le souhaiterait pourtant, et qu'il l'invite à essayer au moins de le faire.

Mais c'est le fait qu'il se remet à le tutoyer, et il le fera dans tout le reste de la scène, qui montre le mieux qu'il est maintenant tout prêt à suivre les suggestions de Narcisse. Ce passage du vous au tu est évidemment tout à fait capital [47]. Il montre que Néron a maintenant définitivement laissé tomber le masque de froideur, définitivement abandonné l'attitude distante qu'il avait voulu adopter jusque-là. De nouveau il parle à Narcisse comme à quelqu'un en qui il a toute confiance; de nouveau il le traite en confident à qui il peut montrer son « âme toute nue [48]»; de nouveau il voit en lui un complice, comme le dernier vers de la scène :

Viens, Narcisse. Allons voir ce que nous devons faire [49]

achèvera de nous en convaincre avec ce « nous » qui semble bien consacrer la victoire de Narcisse et sceller le destin de Britannicus [50]

 

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C'est évidemment sur le plan dramatique que l'importance capitale de ce passage apparaît le plus immédiatement. Après les trois retournements successifs de situation auxquels nous avons déjà assisté dans l'acte IV, les deux premiers à la scène 2 et le troisième à la scène 3, nous venons d'assister à un nouveau retournement qui nous a ramenés à la situation initiale. Mais cette fois-ci nous sentons bien qu'il n'y en aura sans doute plus d'autre. Certes la décision de Néron n'est pas encore véritablement prise, et elle ne le sera toujours pas à la fin de la scène, qui est aussi la fin de l'acte, puisque Racine, qui connaît son métier, a voulu, pour ménager l'intérêt, que le spectateur restât dans une relative incertitude au moment où le rideau tombe [51] , mais il est néanmons clair qu'elle l'est déjà virtuellement..

Capital sur le plan dramatique, ce passage l'est aussi sur le plan psychologique. Comme c'était le cas à la scène 2 de l'acte II, c'est une nouvelle fois lorsqu'il est seul avec Narcisse que Néron nous laisse mieux voir le fond de son être. Rien d'étonnant à cela puisque c'est seulement devant Narcisse, parce qu'il est le seul être dont, bien à tort, il ne se méfie pas, que Néron ose montrer son « âme toute nue ». Mais les choses se passent, cette fois-ci, d'une manière bien différente. A l'acte II, Néron ne demandant qu'à parler, Narcisse avait seulement à lui fournir le public dont il avait besoin. Cette fois-ci, Narcisse trouve d'abord en face de lui un Néron froid et distant qui n'a aucune envie de s'expliquer sur les raisons qui l'ont fait renoncer à faire mourir Britannicus. Pour parvenir à le faire de nouveau changer d'avis, Narcisse va devoir trouver le défaut de la cuirasse. Mais il ne le trouvera pas du premier coup. Avant de toucher la corde sensible, avant d'appuyer sur le point névralgique, il fera deux essais infructueux. Avant de faire appel à l'amour-propre, il essaiera de faire appel à la crainte, puis à la jalousie; avant d'évoquer la figure d'Agrippine, il évoquera celle de Britannicus, puis celle de Junie.

On pourrait peut-être s'étonner un peu qu'un homme aussi habile que Narcisse, qui connaît aussi bien Néron et qui sait le manœuvrer mieux que personne, ne sache pas trouver tout de suite le ressort qu'il faut faire jouer. Mais il est, somme toute, assez logique que Narcisse pense d'abord à faire appel à la crainte, à la fois parce que c'est le sentiment qu'il éprouve lui-même présentement et parce qu'il se dit que si Néron a reculé devant le meurtre de Britannicus, c'est parce qu'il a eu peur que les amis de Britannicus ne cherchent à le venger : il faut donc s'efforcer de le persuader qu'il courrait de beaucoup plus grands risques en laissant vivre Britannicus. Il est de nouveau assez logique que Narcisse pense ensuite à faire appel à la jalousie, puisque l' "amour" de Néron constitue un ressort tout nouveau et que Narcisse ne peut pas encore mesurer son peu d'efficacité [52]. Les hésitations de Narcisse n'ont donc rien d'invraisemblable, et sa relative et très passagère maladresse est bien naturelle. Et comment ne pas voir, derrière elle, l'habileté du dramaturge ? Si Narcisse, en effet, avait su faire jouer tout de suite le bon ressort, nous n'aurions pas été aussi bien éclairés que nous le sommes sur les véritables mobiles du meurtre de Britannicus. Nous aurions pu nous dire que d'autres arguments auraient peut-être été aussi efficaces, que Narcisse serait peut-être arrivé au même résultat en touchant d'autres cordes, celles précisément qu'il a essayé sans succès de toucher. Gràce aux tâtonnements de Narcisse, nous pouvons d'autant mieux comprendre ce que sera vraiment le meurtre qui se prépare, que nous savons maintenant ce qu'il ne sera pas.

Le meurtre de Britannicus ne sera pas un crime politique. Pour qu'il le fût, il faudrait que Néron considérât Britannicus comme une menace pour sa vie ou pour son pouvoir.La réaction ou plutôt l'absence de réaction de Néron lorsque Narcisse a essayé de lui faire peur, en lui disant que Britannicus chercherait probablement à se venger, nous a prouvé qu'il n'en était rien. S'il ne craint pas Britannicus, Néron ne craint pas, non plus, ou ne craint plus sa mère. Il sait très bien qu'elle ne peut plus rien contre lui; s'il avait pu avoir encore quelques inquiétudes à cet égard, Agrippine elle-même, nous l'avons vu, s'est chargée de les dissiper quelques instants plus tôt à la scène 2, en lui faisant l'aveu de son impuissance.

Si le meurtre de Britannicus ne sera pas un crime politique, il ne sera pas non plus un crime passionnel, puisque Narcisse a échoué lorsqu'il a essayé d'exciter la jalousie de Néron. Cet échec de Narcisse ne fait que confirmer ce que l'on pouvait soupçonner dès la scène 2 de l'acte II, à savoir que Néron n'est pas profondément, n'est pas véritablement amoureux de Junie. Néron n'a que des passions : il n'a pas, il n'est pas capable d'avoir une vraie passion. A l'évidence, Néron n'est pas Hermione. Le meurtre de Pyrrhus est un crime passionnel; il l'est pleinement; il n'est rien d'autre. Le meurtre de Britannicus sera bien autre chose [53].

Ce n'est pas l'amour qui pousse Néron au crime : c'est seulement l'amour-propre. Si Burrhus avait momentanément gagné, à la scène précédente, c'est parce qu'il avait su habilement jouer sur l'amour-propre de Néron. Si Narcisse a défait l'œuvre de Burrhus et a gagné à son tour, c'est parce que, lui aussi, a joué sur son amour-propre. C'est l'amour-propre blessé de Néron qui, à la scène 8 de l'acte III, l'avait poussé à faire arrêter Britannicus; c'est de nouveau son amour-propre blessé qui le pousse à le faire assassiner.

Toute la pièce le prouve et cette scène le prouve plus que toute autre : Néron, qui se détermine pour des raisons d'amour-propre, qui se laisse gouverner par des réactions épidermiques, n'est ni une âme passionnée ni une tête politique. Mais l'amour-propre ne saurait conduire au crime qu'un être profondément amoral et foncièrement méchant. C'est bien le cas de Néron et le meurtre de Britannicus, à la différence de celui de Pyrrhus, sera le crime d'un véritable criminel, d'un criminel né. Certes un tel crime semble ne présenter, tant sur le plan psychologique que sur le plan dramatique, qu'un intérêt assez limité. Ce qui est vraiment intéressant, ce n'est pas de pousser au crime quelqu'un qui y est naturellement porté, quelqu'un qui y prend plaisir; c'est, au contraire, de pousser au crime quelqu'un qui, comme Oreste, n'a non seulement aucune envie de le commettre, mais à qui ce crime inspire la plus profonde horreur.

Mais, à défaut d'être aussi pleinement tragique que celui d'Hermione et d'Oreste qui en viennent à faire mourir l'homme que l'un et l'autre avaient le moins envie de faire mourir, le crime de Néron n'en garde pas moins un indéniable intérêt psychologique et dramatique. C'est, d'abord, parce qu'il s'agit d'un premier crime et que Néron hésite encore à franchir le pas : la même force qui, plus que toute autre, le pousse à commettre ce crime, l'amour-propre, fait aussi qu'il en redoute les conséquences. C'est aussi parce que Racine a su régler la succession des événements de telle sorte que Néron se trouvât pris au piège, victime de la comédie qu'il avait jouée à sa mère quelques instant plus tôt. S'il n'avait pas fait semblant de céder aux exigences d'Agrippine à la fin de la scène 2, s'il lui avait ouvertement tenu tête jusqu'au bout, il aurait pu ensuite accepter de se réconcilier avec Britannicus sans que sa mère pût s'en glorifier et sans qu'il eût l'air d'avoir, une nouvelle fois, reculé devant elle. Néron est donc bien, d'une certaine façon, lui aussi, le jouet du destin; il est donc bien, quoique sans grandeur, lui aussi, un personnage tragique.


 

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NOTES :

[1] Pour être tout à fait exact, Roland Barthes y fait en note une très rapide allusion pour dire que « Politiquement Narcisse est un "ultra"; il parle du peuple à peu près comme Polynice (IV,4) » (Op. cit., p. 88, note 3).

[2] A la différence de Lucien Goldmann et de Roland Barthes, Charles Mauron, lui, ne passe pas totalement sous silence cette scène. Mais il n'en dit qu'un mot rapide et incidemment, en parlant de la scène précédente, pour remarquer que les arguments que Néron oppose à Burrhus « sont ceux que reprendra Narcisse pour enlever la décision criminelle » ( Op. cit., p. 76).

[3] Rappelons ce que lui a dit Burrhus (vers1104-1106) :
Ne vous souvenez plus qu'il vous ait offensée :
Préparez-vous plutôt à lui tendre les bras;
Défendez-vous, Madame, et ne l'accusez pas.

[4] On pourrait sans doute se demander si Agrippine, ayant compris, un peu tard, que les conseils de Burrhus étaient bons, n'a pas simplement changé de tactique et essaie maintenant de jouer à Néron la comédie du désespoir. Mais il est beaucoup plus probable que sa détresse est tout à fait sincère. Elle a été complètement démontée par l'attitude de Néron qui, pour la première fois, a vraiment osé lui tenir tête et lui dire toutes ses vérités et elle s'est véritablement effondrée.

[5] On peut sans doute s'interroger, au premier abord, sur le sens du vers que prononce alors Néron (vers 1287) :

Hé bien donc ! prononcez. Que voulez-vous qu'on fasse ?

Est-il vraiment sincère ? ou bien joue-t-il déjà la comédie, comme il le fera dans sa réplique suivante ? Mais la première hypothèse me paraît être de beaucoup la plus satisfaisante, d'abord sur le plan psychologique, mais plus encore sur le plan dramatique. Le mouvement de la scène 2 préfigure ainsi celui de l'ensemble de l'acte. Aux trois moments qu'on trouve ainsi dans la scène 2 correspondent les trois grands moments de l'acte IV que constituent les trois grandes scènes 2, 3 et 4. On trouve déjà à l'intérieur de la scène 2, le double renversement de situation qui caractérise l'ensemble de l'acte IV. Dans la scène 2, Agrippine, après avoir totalement échoué, remporte soudain la victoire au moment où elle ne l'espérait plus, mais s'emploie aussitôt à la réduire à néant. Et cet échec d'Agrippine, qui semblait irrémédiable à la fin de la scène 2, est réparé par la victoire inespérée de Burrhus à la scène 3, laquelle victoire va être annulée par l'intervention de Narcisse à la scène 4. A la fin de l'acte, on revient donc à la situation initiale, comme on y était déjà revenu à la fin de la scène 2.

[6] Charles Mauron ne veut pas croire que Burrhus a vraiment gagné. Il dit, en effet, que « Néron est très près de se laisser convaincre par Burrhus » (Op. cit., p. 76). Certes la victoire de Burrhus est fragile, puisque Narcisse réussira à l'annuler à la scène suivante, mais elle n'en est pas moins réelle, et c'est pourquoi Narcisse va avoir à déployer tout son habileté pour défaire ce que Burrhus a fait. Une fois de plus, le désir de retrouver à tout prix dans les personnages de Racine des schémas psychologiques préconçus amène Mauron à méconnaître les effets dramatiques les plus évidents, ici le double renversement de situation : celui opéré par Burrhus à la scène 3 et celui opéré par Narcisse à la scène 4.

[7] Acte II, scène 8, vers 757-760 :

La fortune t'appelle une seconde fois,
Narcisse : voudrais-tu résister à sa voix ?
Suivons jusques au bout ses ordres favorables;
Et, pour nous rendre heureux, perdons les misérables.

[8] Voir vers 458 :

Commandez qu'on vous aime et vous serez aimé.

[9] Vers 460-462.

[10] Rappelons tout d'abord que le rôle que Racine fait jouer à Narcisse dans la mort de Britannicus, est inventé de toutes pièces. Tacite nous apprend, en effet, que Narcisse a été contraint par Agrippine à se tuer au tout début du règne de Néron (voir Annales, livre XIII, ch. 1).

[11] Voir Annales, livre XIII, ch. 15 : Nero […] occulta molitur pararique uenenum iubet, ministro Pollione Iulio praetoriae cohortis tribuno, cuius cura attinebatur damnata ueneficii nomine Locusta, multa scelerum fama. Racine s'est sans doute souvenu de la formule de Tacite (multa scelerum fama) au vers 1392 (« La fameuse Locuste »).

[12] Voir Ibidem : Primum uenenum ab ipsis educatoribus [Britannicus] accepit tramisitque exoluta aluo parum ualidum, siue temperamentum inerat ne statim saeuiret. Sed Nero lenti sceleris impatiens minitari tribuno, iubere supplicium ueneficae, quod, dum rumorem respiciunt, dum parant defensiones, securitatem morarentur. Promittentibus dein tam praecipitem necem quam si ferro urgeretur, cubiculum Caesaris iuxta decoquitur uirus cognitis antea uenenis rapidum. On le voit, c'est Tacite qui a donné à Racine l'idée de comparer l'effet du poison fourni par Locuste à celui du « fer ». La même comparaison sera reprise par Burrhus lorsqu'il fera le récit de l'empoisonnement de Britannicus (acte V, scène 5, vers 1630) :

Le fer ne produit point de si puissants efforts.

Aussi Roland Barthes a-t-il été bien mal inspiré lorsqu'il a prétendu justifier le choix du poison plutôt que du fer pour faire mourir Britannicus, par le souci de Néron de rendre cette mort la moins théâtrale possible : « Le sang est une matière noble théâtrale, le fer un instrument de mort rhétorique; mais de Britannicus, Néron veut l'effacement pur et simple, non la défaite spectaculaire ». D'une manière plus générale, Roland Barthes prétend, contre toute évidence, que Racine a totalement effacé un des traits principaux du personnage de Néron tel que le dépeignent les historiens latins : le cabotinage ( sur ce point, voir ma thèse, pp. 90-100).

[13] Voir Vies des douze Césars, Nero, ch.XXXIII : coegitque [Locustam] se coram in cubiculo quam posset uelocissimum ac praesentaneum coquere. Deinde in haedo expertus, postquam is quinque horas protraxit, iterum ac saepius recoctum porcello obiecit; quo statim exanimato inferri in triclinium darique cenanti secum Britannico imperavit.

[14] En public, Néron vouvoie Narcisse, comme on le voit à la scène 1 de l'acte II, devant Burrhus et les gardes : « Vous, Narcisse, approchez « (vers 372).

[15] Néron tutoie Narcisse tout au long de la scène sauf un court instant au vers 497 (« J'écoute vos conseils »).

[16] « On répond de son cœur » fait écho à ce que disait Burrhus (Acte IV, scène 3, vers 1386-1388) :

........................................Non, il ne vous hait pas,
Seigneur; on le trahit : je sais son innocence;
Je vous réponds pour lui de son obéissance.

[17] Rappelons ce qu'elle lui a dit (acte IV, scène 2, vers 1258-1268) :

Moi ! le faire empereur ? Ingrat ! l'avez-vous cru ?
Quel serait mon dessein ? Qu'aurais-je pu prétendre ?
Quels honneurs dans sa cour, quel rang pourrais-je attendre ?
Ah ! si sous votre empire on ne m'épargne pas,
Si mes accusateurs observent tous mes pas,
Si de leur empereur ils poursuivent la mère,
Que ferais-je au milieu d'une cour étrangère ?
Ils me reprocheraient, non des cris impuissants,
Des desseins étouffés aussitôt que naissants,
Mais des crimes pour vous commis à votre vue,
Et dont je ne serais que trop tôt convaincue.

[18] Sur ce point, je suis d'accord avec ce que dit M. Jean Rohou : « Néron croit sa mère capable d'"inutiles cris", mais non pas de "quelque dessein" dangereux (766-767). Il considère ses menées comme des "caprices" (360) et les lui reproche avec une ironie dédaigneuse (1251-1257); il y voit une "coupable audace" (1319) et des actes "odieux" (1089) plutôt qu'un réel danger » (L'Evolution du tragique racinien, S.E.D.E.S., 1991, p. 129).

[19] Voir acte I, scène 4, vers 319-322 :

Ah ! Narcisse, tu sais si de la servitude
Je prétends faire encore une longue habitude;
Tu sais si pour jamais de ma chute étonné,
Je renonce à l'Empire où j'étais destiné.

D'ailleurs, il s'empresse d'ajouter que, pour le présent du moins, il n'est pas en mesure de tenter quoi que ce soit (vers 1323-1326) :

Mais je suis seul encor. Les amis de mon père
Sont autant d'inconnus que glace ma misère;
Et ma jeunesse même écarte loin de moi
Tous ceux qui dans leur cœur me réservent leur foi.

[20] Acte V, scène 1, vers 1489-1494. On notera que, sur ce point, Racine s'est écarté de Tacite. On sait que, selon l'historien latin, ce qui semble avoir achevé de décider Néron à faire mourir Britannicus, c'est le fait que, pendant les fêtes de Saturne, alors qu'il lui avait donné l'ordre de chanter quelque chose, en espérant faire rire à ses dépens, Britannicus exorsus est carmen, quo evolutum eum sede patria rebusque summis significabatur (voir Annales, livre III, ch. XV).

[21] C'est le cas notamment de M. Philip Butler dans son livre Classicisme et Baroque dans l'œuvre de Racine (Nizet, 1959). Pour lui, Britannicus est une « tragédie essentiellement politique », une « tragédie de la raison d'Etat » (p. 185). Et il ne craint pas d'écrire que Néron est « moins monstrueux que Pyrrhus : il ne s'en prend pas à un enfant innocent; ou que Roxane : il ne menace pas de mort Junie; ou que Phèdre même. Il se débarrasse d'un rival, mais il frappe en même temps un ennemi qui met littéralement sa vie et la sécurité de l'Etat en péril. Il n'y a pas un des crimes raciniens pour lesquels on puisse trouver autant d'excuses » (p. 191). La réponse que fait ici Néron à Narcisse prouve qu'à la différence de M. Butler, il ne considère nullement que Britannicus met en péril sa vie et la sécurité de l'Etat.

[22] Je pense à M. Jean-Pierre Miquel qui a mis en scène Britannicus en 1978 à la Comédie-Française. Il s'est expliqué sur sa mise en scène dans une communication qu'il a faite en 1978 devant l'Association internationale des études françaises (« A propos d'une mise en scène de Britannicus», Cahiers de l'Association internationale des études françaises, no 31, mai 1979, pp. 149-154). J'ai discuté le point de vue de M. Miquel dans ma thèse (pp. 124-126).

[23] Notons que le pronom « en » (« en est-il le lien ? ») ne renvoie pas à un mot précis de la réplique de Néron, mais seulement à l'idée de réconciliation avec Britannicus qu'elle implique. Rappelons qu'au XVIIe siècle, l'emploi du pronom « en » est plus libre qu'aujourd'hui. On en trouve d'ailleurs un autre exemple dans Britannicus, lorsque Agrippine évoque la mort de Claude (acte IV, scène 2, vers 1183) :

Il mourut. Mille bruits en courent à ma honte.

[24] Le « encor » fait évidemment allusion au fait que Néron a renoncé à faire mourir Britannicus. Narcisse fait assurément preuve d'une singulière impudence en prétendant qu'en renonçant à Junie, Néron ferait un second « sacrifice » à Britannicus. Car ce n'est pas vraiment faire un « sacrifice » à quelqu'un que de renoncer à le tuer.

[25] Toujours très brèves (c'est seulement dans la seconde partie de la scène que Néron renoncera à son laconisme), les trois premières réponses de Néron n'en marquent pas moins une progression : moins d'un alexandrin pour la première, un alexandrin entier pour la deuxième et maintenant deux alexandrins.

[26] Certes, il y a une allusion à Junie, au début de la scène. Burrhus, à qui il vient d'annoncer que Britannicus sera mort « avant la fin du jour » (vers 1322), lui ayant demandé :

Et qui de ce dessein vous inspire l'envie ?

Néron lui répond :

Ma gloire, mon amour, ma sûreté, ma vie (vers 1323-1324).

Mais, outre qu'il n'invoque son « amour », qu'en passant parmi d'autres raisons, il ne semble plus y penser dans la suite de la scène, et notamment au moment où, cédant à l'éloquente, et habile, supplication de Burrhus, il devrait, s'il était vraiment amoureux de Junie, être déchiré à la pensée de devoir la céder à son rival.

[27] Rappelons de quelle manière théâtrale, il avait annoncé à Narcisse qu'il était amoureux (acte II, scène 2, vers 382-384) :

Narcisse, c'en est fait, Néron est amoureux.
- Vous ?
....................- Depuis un moment, mais pour toute ma vie.
J'aime, que dis-je, aimer ? j'idolâtre Junie.

[28] Contre Roland Barthes, j'ai développé dans ma thèse les raisons pour lesquelles je ne crois pas que Néron soit réellement amoureux de Junie (voir Op. cit., pp. 22-23 et 103-114). Il serait trop long de les reprendre en détail. Je me contenterai donc d'évoquer rapidement les quatre raisons qui me paraissent les plus importantes. La première, déjà relevée par M. Philip Butler (voir Op. cit., p. 178) et avant lui par Georges Le Bidois (voir son livre La Vie dans la tragédie de Racine, J. de Gigord, 1929, p. 181), tient au fait que l'amour de Néron, ne datant que de quelques heures, est totalement dépourvu de la durée qui, seule, pourrait nous convaincre qu'il est vraiment sérieux, à la différence de celui de tous les autres amoureux raciniens qui aiment toujours au moins depuis six mois (Roxane,Hippolyte, Aricie) et parfois même depuis cinq ans (Bérénice, Titus, Antiochus). La deuxième tient au ton peu convaincant, parce que très emphatique et théâtral, dont Néron parle de son amour, notamment lorsqu'il fait le récit de l'enlèvement de Junie à la scène 2 de l'acte II. La troisième tient, je viens de le rappeler, au fait que Néron oublie complètement Junie lorsqu'il accepte de se réconcilier avec Britannicus. Et la quatrième tient précisément au fait que Narcisse ne réussit pas à renverser la situation, lorsqu'il essaie d'exciter la jalousie de Néron, comme le prouve la réplique qui nous occupe.

[29] Charles Mauron prend, lui aussi, très au sérieux l'amour de Néron pour Junie puisque, en application de sa méthode si contestable des « superpositions de textes », il le compare à celui de Pyrrhus pour Andromaque (voir Op. cit., p. 73).

[30] Voir Op. cit., p. 364.

[31] C'est ce que semble seulement dire Narcisse (« se l'était bien promis »).

[32] La réplique de Néron montrera que c'est bien ce qu'il a compris « Qu' a-t-elle dit ? »)

[33] En disant qu'Agrippine « a repris » son empire sur son fils, Narcisse pique l'amour-propre de Néron, en lui rappelant la longue tutelle que sa mère a exercée sur lui. Mais ce sont les deux derniers mots de la réplique de Narcisse (« souverain empire ») qui sont les plus habilement choisis. Outre qu'ils sont très forts l'un et l'autre et que l'antéposition de l'adjectif lui donne encore plus de force et le soude étroitement au substantif, il y a derrière le mot "empire" comme un jeu de mots sous-jacent : c'est Néron qui est censé être le maître de l'Empire, mais, en l'occurrence, l'empereur est sous l' « empire » de sa mère.

[34] Le rythme et les sonorités de ces deux vers contribuent à souligner le calme de Narcisse ainsi que l'assurance qu'il prête à Agrippine. La place des accents est régulière (3.3.3.3. dans le premier vers et 4.2.4.2. dans le second), et le jeu des assonances ( en i) et des allitérations ( principalement en p, r, s) donne une impression d'équilibre et de fermeté.

[35] Outre qu'à l'exception d'un dissyllabe (« voulez »), le vers n'est composé que de monosyllabes, les allitérations d'explosives gutturales et dentales (« Quoi donc ? Qu'a-t-elle dit ? Et que voulez-vous dire ?" ») le rendent particulièrement dur et comme saccadé.

[36] Le « Quoi ? » par lequel commence la réplique de Néron fait écho à celui de Narcisse tout à l'heure (« Quoi ? pour Britannicus…»).

[37] Les deux expressions « grand éclat » et « courroux funeste », précédées d'un démonstratif dépréciatif (« ce »), sont, bien sûr, très ironiques (et le chiasme, qui accentue encore un peu plus leur caractère emphatique, contribue à renforcer cette ironie) : le mot « éclat » suggère que les menaces de Néron sont surtout bruyantes, et l'expression « courroux funeste », qui renchérit sur « grand éclat », est plus ironique encore, grâce au mot « courroux » (le mot est plus noble que « colère » et appartient au style soutenu) et à l'adjectif « funeste » dont le sens étymologique est « qui cause la mort » (c'est , bien sûr, à dessein que Narcisse emploie cet adjectif, puisque le « courroux » de Néron devait causer la mort de Britannicus). A l'antithèse que Narcisse établit entre « grand éclat », « courroux funeste », d'une part, et « silence modeste », d'autre part, correspond un effet de contraste de sonorités entre les deux vers. Aux sonorités pleines et puissantes du premier vers, avec l'allitération des r, des k/g et des t (« Qu'à tout ce grand éclat, à ce courroux funeste ») et l'assonance des a/an et des ou/u (« Qu'à tout ce grand éclat, à ce courroux funeste »), s'opposent les sonorités plus discrètes du second vers avec notamment une allitération en s (« succéder un silence modeste »).

[38] Néron sera « heureux » (c'est-à-dire « trop heureux ») que, dans « sa bonté » (non contente de ne lui faire aucune concession, d'avoir exigé de lui une reddition sans conditions, Agrippine ne manquera pas de prétendre avoir fait preuve de beaucoup d'indulgence), sa mère « daigne » (Narcisse emploie « daigner » plutôt que « consentir » parce que le premier verbe suggère une attitude plus condescendante, plus dédaigneuse que ne l'aurait fait le premier) « tout oublier » (Si Narcisse fait dire à Agrippine qu'elle oubliera « tout », plus encore que pour mieux souligner ainsi toute l'étendue de sa « bonté », c'est pour suggérer que la tentative de rébellion de Néron se sera soldée par un échec total. et s'il lui fait dire « oublier » plutôt que « pardonner », c'est pour laisser entendre qu'elle regarde toujours Néron comme un enfant irresponsable dont les initiatives doivent être considérées comme nulles et non avenues).

[39] Acte III, scène 6, vers 919-920.

[40] Acte V, scène 1, vers 1508-1515.

[41] Acte V, scène 3, vers 1576 et 1584-1587.

[42] Rappelons ce que Néron a répondu à Narcisse lorsque celui-ci l'invitait à répudier Octavie (acte II, scène 2, vers 483-489) :

Et ne connais-tu pas l'implacable Agrippine ?
Mon amour inquiet déjà se l'imagine
Qui m'amène Octavie et d'un œil enflammé
Atteste les saints droits d'un nœud qu'elle a formé,
Et portant à mon cœur des atteintes plus rudes,
Me fait un long récit de mes ingratitudes.
De quel front soutenir ce fâcheux entretien ?

[43] On se souvient de ce qu'il a avoué à Narcisse, et sans doute n'était-il jamais encore allé si loin dans la voie de la confidence (acte II, scène 2, vers 496-506) :

Eloigné de ses yeux, j'ordonne, je menace,
J'écoute vos conseils, j'ose les approuver;
Je m'excite contre elle, et tâche à la braver.
Mais (je t'expose ici mon âme toute nue)
Sitôt que mon malheur me ramène à sa vue,
Soit que je n'ose encore démentir le pouvoir
De ces yeux où j'ai lu si longtemps mon devoir;
Soit qu'à tant de bienfaits ma mémoire fidèle
Lui soumette en secret tout ce que je tiens d'elle,
Mais enfin mes efforts ne me servent de rien :
Mon Génie étonné tremble devant le sien.

[44] J'ai repris, pour l'essentiel, dans ce paragraphe, ce que j'avais dit dans ma thèse (Op. cit., p. 112).

[45] Rappelons-la (vers 1424-1431 :

Je n'ai que trop de pente à punir son audace;
Et, si je m'en croyais, ce triomphe indiscret
Serait bientôt suivi d'un éternel regret.
Mais de tout l'univers quel sera le langage ?
Sur les pas des tyrans veux-tu que je m'engage,
Et que Rome, effaçant tant de titres d'honneur,
Me laisse pour tous noms celui d'empoisonneur ?
Ils mettront ma vengeance au rang des parricides.

[46] C'est d'ailleurs ce que confirme sa réplique suivante (vers 1455-1460) :

Narcisse, encore un coup, je ne puis l'entreprendre.
J'ai promis à Burrhus, il a fallu me rendre.
Je ne veux point encore, en lui manquant de foi
Donner à sa vertu des armes contre moi.
J'oppose à ses raisons un courage inutile;
Je ne l'écoute point avec un cœur tranquille.

[47] On peut rappeler ici deux autres exemples très célèbres où Racine a utilisé de la même façon le brusque passage du vous au tu et lui a donné la même signification psychologique. Le premier exemple se trouve dans Andromaque (acte IV, sène 5). Pyrrhus est venu trouver Hermione pour lui annoncer qu'il épousait Andromaque, ce qu'il fait dans la première tirade de la scène, en reconnaissant qu'en ce faisant il manque à sa parole. Hermione lui répond alors par une tirade très ironique dans laquelle, après l'avoir félicité de n'être point « esclave de sa foi » (vers 1324), elle lui dit qu'il de doit point s'attendre à la voir « pleurante après son char » (vers 1329). Pyrrhus, soit qu'il croie vraiment qu'Hermione prend la chose beaucoup mieux qu'il ne le craignait, soit qu'il fasse semblant de le croire à la fois pour permettre à Hermione de sauver la face et parce que cela l'arrange, lui répond alors qu'il est soulagé de voir qu'elle ne tenait pas vraiment à lui et conclut en lui disant (vers 1355) :

Rien ne vous engageait à m'aimer, en effet.

C'est alors qu'Hermione, ne pouvant supporter de voir Pyrrhus douter de son amour ou seulement le feindre, se met soudain à le tutoyer (vers 1356) :

Je ne t'ai point aimé, cruel, qu'ai-je donc fait ?

pour lui crier sa passion et lui rappeler toutes les preuves qu'elle lui en a données.
L'autre exemple se trouve dans Phèdre , dans la scène de l'aveu de Phèdre à Hippolyte (acte II, scène 5). On sait que Phèdre, qui est venue trouver Hippolyte avec la seule intention consciente de plaider la cause de son fils, ne peut s'empêcher de glisser peu à peu vers l'aveu de sa passion. Hippolyte ne soupçonne rien jusqu'au moment où Phèdre, qui, dans une espèce de rêve éveillé, s'est mise à reconstruire le passé en substituant Hippolyte à Thésée et en se substituant elle-même à Ariane, prononce des mots qui ne peuvent plus laisser de place au doute et qui éclairent effectivement Hippolyte. La réaction horrifiée d'Hippolyte (vers 663-664) :

Dieux ! qu'est-ce que j'entends ? Madame, oubliez-vous
Que Thésée est mon père et qu'il est votre époux ?

réveille Phèdre comme en sursaut. Son étonnement, sa stupéfaction indignée (vers 665-666) :

Et sur quoi jugez-vous que j'en perds la mémoire, Prince ?
Aurais-je perdu tout le soin de ma gloire ?

montrent bien qu'elle ne s'est pas rendu compte de ce qu'elle avait dit. Mais son rêve est encore si proche que, pendant qu'Hippolyte qui, au comble de la confusion, croit un moment avoir mal compris, balbutie des mots d'excuse, elle va pouvoir le retrouver et se rappeler rapidement tout ce qu'elle vient de dire. Elle comprend alors qu'elle en a trop dit et elle arrête Hippolyte, qui s'apprêtait à sortir, en se mettant soudain à le tutoyer (vers 671-672) :

....................Ah! cruel, tu m'as trop entendue.
Je t'en ai dit assez pour te tirer d'erreur

avant de lui confesser sa passion.
On le voit, dans Andromaque et dans Phèdre, comme dans Britannicus , le brusque passage du vous au tu correspond au moment où le personnage se décide soudain à renoncer à dissimuler (inconsciemment dans le cas de Phèdre) et à mettre son cœur à nu. Mais, bien entendu, le cœur de Néron est très différent de ceux d'Hermione et de Phèdre.

[48] Voir acte II, scène 2, vers 499.

[49] Vers 1480.

[50] On pourrait, bien sûr, se demander s'il ne faut pas le considérer comme un pluriel de majesté. Mais Néron ne semble pas utiliser le pluriel de majesté, même dans les moments, comme à la scène 1 de l'acte II, où pourtant, voulant donner l'impression de parler vraiment en empereur, il s'exprime d'une manière particulièrement emphatique et théâtrale.

[51] En disant à Narcisse :

Viens, Narcisse. allons voir ce que nous devons faire

Néron nous apprend qu'il va prendre une décision définitive, et donc que ce n'est pas encore tout à fait fait. Mais, de quelque façon qu'on comprenne le « nous », la brièveté de la réplique (cette fois-ci, Néron ne trouve plus rien à objecter à Narcisse), le fait qu'il lui demande de le suivre ne laissent guère de doute sur la nature de la décision qu'il va prendre. Narcisse n'a certainement pas manqué de s'apercevoir que le ton et les propos de Néron, à la scène 2 de l'acte II, faisaient penser à un numéro d'acteur. Mais ce ne peut être suffisant pour le convaincre que son amour n'est pas vraiment sérieux.

[52] Narcisse, en effet, ne sait pas que Néron a complètement oublié Junie au moment où il a accepté de se réconcilier avec Britannicus. Et surtout le fait décisif qui prouve que Néron n'est pas réellement amoureux de Junie, ce fait ne s'est pas encore produit, et pour cause, puisque ce fait, ce sera précisément l'insuccès de Narcisse dans sa tentative d'attiser la jalousie de Néron.

[53] Si l'on veut mesurer tout ce qui sépare le crime de Néron de celui d'Hermione, il n'est que de comparer deux vers très célèbres, à la fois si proches et pourtant si éloignés, celui de Néron qui annonce à Burrhus la mort de Britannicus (acte IV, scène 3, vers 1314) :

J'embrasse mon rival, mais c'est pour l'étouffer

et celui d'Hermione qui menace Oreste d'aller elle-même tuer Pyrrhus (acte IV, scène 3, vers 1244) :

Je percerai le cœur que je n'ai su toucher.

Si ces vers renferment tous les deux une espèce de jeu de mots, derrière l'humour macabre, on lit des sentiments très différents. Celui de Néron laisse transparaître la joie méchante d'un être foncièrement fourbe; celui d'Hermione, qui dit, comme on ne saurait mieux le dire, ce qu'est le crime passionnel, traduit, au contraire, le complet désespoir de l'amour malheureux.

 

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