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....................Britannicus ou la mort d'un pantin ?

 

 

« Britannicus est, dans l'œuvre de Racine, la première tragédie véritable [1] », écrit Goldmann au début de l'étude qu'il consacre à cette pièce, et il ajoute quelques lignes plus loin : « cette fois la tragédie est rigoureuse, le conflit radical [2]». On serait sans doute un peu rassuré d'apprendre que Goldmann daigne considérer Britannicus comme une « tragédie véritable », s'il ne nous avertissait en même temps que « le schème de Britannicus est le même que celui d'Andromaque : la tragédie sans péripétie ni reconnaissance avec le monde comme personnage central [3]. Quand on sait ce que l'expression « le monde » recouvre chez Goldmann, on devine tout de suite que les principaux personnages de la pièce seront des êtres totalement dénués de valeur humaine et parfaitement incapables d'éveiller notre sympathie ou seulement notre intérêt. Cette impression se trouve d'ailleurs confirmée aussitôt après, lorsque Goldmann entreprend de passer en revue tous les personnages de la pièce : « Sur scène, deux personnages : au centre, le monde composé de fauves - Néron et Agrippine -, de fourbes - Narcisse -, de gens qui ne veulent pas voir et comprendre la réalité, qui tentent désespérément de tout arranger par des illusions semi-conscientes - Burrhus -, de victimes pures, passives, sans aucune force intellectuelle ou morale - Britannicus -. A la périphérie, Junie , le personnage tragique, dressé contre le monde et repoussant jusqu'à la pensée du moindre compromis. Enfin, le troisième personnage de toute tragédie, absent et pourtant plus réel que tous les autres : Dieu [4] ». On le voit, les personnages du monde, bien que très différents, en apparence, puisqu'on y trouve des fauves et des victimes, des fourbes et des dupes, se rejoignent, en réalité, dans le parfait mépris qu'ils inspirent tous au critique. Toute son estime et sa sympathie se trouvent donc reportées et concentrées sur le seul personnage de Junie. Mais, quels que soient les mérites de Junie, elle ne saurait prétendre être aux yeux de Goldmann le personnage le plus important de la pièce. Certes elle n'est qu' « à la périphérie » de la pièce, mais il faut être totalement « absent » pour avoir cet honneur qui n'appartient donc qu'à Dieu.

On le voit, la façon dont Goldmann dégage le « schème » de Britannicus fait apparaître immédiatement le caractère profondément paradoxal, pour ne pas dire parfaitement absurde, de son interprétation : l'importance réelle des personnages est inversement proportionnelle à leur importance apparente, leur « présence » se mesure à leur absence. Au centre de la pièce se pressent des personnages dont aucun n'existe vraiment; le seul personnage réel qu'on y trouve est ainsi relégué à la périphérie; mais bien lui prend de n'être pas le plus réel, car il ne s'y trouverait plus du tout. D'emblée, Goldmann fait si bien ressortir la sottise de sa thèse qu'il serait à peine besoin d'aller plus loin. Nous allons néanmoins examiner son interprétation, en étudiant successivement les trois « personnages » qu'il distingue : le « monde », Junie et Dieu.

 

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Le « monde », c'est d'abord les deux « fauves »: Agrippine et Néron. En ce qui les concerne, et à la différence de ce qui se passe pour Burrhus et beaucoup plus encore pour Britannicus, ce qui nous étonne, c'est beaucoup moins ce que Goldmann dit d'eux que ce qu'il ne dit pas. Tout d'abord, il faut bien reconnaître que, dans le cas d'Agrippine et de Néron, ce terme de « fauves » que Goldmann utilise d'ordinaire d'une manière très abusive, apparaît, au contraire, tout à fait justifié. Si les « fauves » d'Andromaque (Pyrrhus, Hermione, Oreste) ne sont pas de vrais fauves, ceux de Britannicus le sont, étant assurément « dépourvus de toute norme éthique véritable [5]. D'une façon générale, il y a, dans Britannicus , un évident manichéisme, puisque les personnages sont ou bien foncièrement immoraux - Agrippine, Néron et Narcisse - ou bien foncièrement vertueux - Junie, Britannicus et Burrhus. Mais, tout d'abord, ce manichéisme est différent de celui que sa conception de la « vision tragique » fait découvrir à Goldmann et qui oppose Junie à tous les autres personnages. De plus, un tel manichéisme, loin d'être la règle, constitue une exception dans l'œuvre de Racine (nous mettons, bien sûr, à part les tragédies sacrées qui, par leur nature même, sont, au contraire, aisément manichéennes). Et il n'y a point lieu de s'en étonner puisqu'il est en contradiction avec le principe d'Aristote que Racine a rappelé dans la première Préface d'Andromaque et qu'il a fait sien. Et de fait, cette entorse à la règle d'Aristote pourrait bien expliquer, du moins en partie, l'accueil assez réservé que le public fit à Britannicus . Il y a, en effet, une part de vérité, croyons-nous, dans le jugement souvent cité que Saint-Evremond a porté sur Britannicus . Après avoir écrit à M. de Lionne que la pièce « passe […] l'Andromaque», que « les vers en sont plus magnifiques », il ajoute : « Cependant je déplore le malheur de cet auteur d'avoir si dignement travaillé sur un sujet qui ne peut souffrir une représentation agréable. En effet, l'idée de Narcisse, d'Agrippine et de Néron; l'idée, dis-je, si noire et si horrible qu'on se fait de leurs crimes, ne saurait s'effacer de la mémoire du spectateur; et quelques efforts qu'il fasse pour se défaire de la pensée de leurs cruautés, l'horreur qu'il s'en forme détruit en quelque manière la pièce [6].

Cela dit, s'il n'est pas faux de dire qu'Agrippine et Néron sont des fauves, c'est tout de même un peu court. S'ils sont des fauves, ils ne sont pas que des fauves. De plus, ils ne le sont pas tous les deux de la même façon ni au même degré. Si Agrippine fait preuve d'un amoralisme complet, si elle est prête à tout pour arriver à ses fins, il n'y a pas chez elle cette cruauté gratuite, ce goût de faire souffrir qui sont propres à Néron. Mais, en lisant la présentation que Goldmann fait de Britannicus, on ne pourrait assurément pas soupçonner l'importance primordiale et la richesse du rôle d'Agrippine. Son commentaire, qui suit le déroulement de la pièce, n'évoque Agrippine qu'à deux reprises. De tout ce qu'elle dit à Albine dans la grande scène d'exposition, Goldmann retient seulement que, si « Néron a pu tromper les autres […] par sa vertu apparente », Agrippine, et elle seule, « avait depuis longtemps compris la réalité [7]. Quant à la grande et fameuse scène entre Agrippine et Néron à l'acte IV, le commentaire en est encore plus expéditif, Goldmann se contentant d'une allusion à « la belle scène de la rencontre entre les deux fauves [8] ». On ne s'étonnera pas, dans ces conditions, qu'il passe totalement sous silence tout le reste du rôle : les deux scènes avec Burrhus à l'acte I et à l'acte III, la scène avec Junie à l'acte V, et jusqu'à la dernière scène avec Néron et ses célèbres imprécations, si importantes pourtant dans l'économie de la pièce. A l'évidence Goldmann n'accorde aucun crédit à ce que dit Racine, dans la seconde préface de Britannicus, à propos d'Agrippine : « C'est elle que je me suis surtout efforcé de bien exprimer, et ma tragédie n'est pas moins la disgrâce d'Agrippine que la mort de Britannicus ». Mais il nous a avertis qu'il n'y avait aucune raison « pour que l'auteur ait compris le sens et la structure objective de ses écrits [9]».

Si Goldmann parle un peu plus de Néron qu'il ne l'a fait d'Agrippine, c'est essentiellement par rapport à Junie, et nous y reviendrons tout à l'heure. Ainsi, s'il évoque, très hâtivement d'ailleurs, la scène 3 de l'acte II, c'est parce que Néron est en face de Junie. Mais les scènes où Néron affronte sa mère ou Burrhus, n'intéressent point le critique. Quant aux deux grandes scènes avec Narcisse, la scène 2 de l'acte II et la scène 4 de l'acte IV, il n'y fait pas la moindre allusion. Pourtant ce sont incontestablement les deux scènes les plus importantes pour la connaissance du personnage de Néron, et, du point de vue dramatique, la seconde constitue de plus le sommet de la pièce.

Pour Narcisse, Goldmann n'ajoute pratiquement rien à ce qu'il a dit au début : nous savons donc que c'est un « fourbe ». C'est vrai, mais, bien sûr, c'est aussi un peu court. Car enfin le rôle que joue Narcisse dans l'enchaînement des événements qui aboutit à la mort de Britannicus, est absolument déterminant. Goldmann affirme que « le seul événement vraiment important dans l'univers de la tragédie qui a obligé le fauve à lever son masque », c'est « la rencontre avec Junie [10] ». Nous aurons à y revenir, mais, pour l'instant, il nous faut noter que cette rencontre n'aurait sans doute pas eu, du moins si rapidement, les conséquences qu'elle a eues, sans les interventions de Narcisse. On peut même se demander si ce n'est pas lui qui a suggéré à Néron de faire enlever Junie. Certes, rien dans le texte ne permet de l'affirmer, mais le rôle que joue Narcisse auprès de Néron dans toute la pièce rend cette hypothèse assez vraisemblable. C'est, en tout cas, Narcisse qui, dès que Néron se déclare amoureux de Junie, le pousse à vouloir l'épouser. C'est lui vraisemblablement qui, entre l'acte III et l'acte IV, l'a décidé à faire périr Britannicus. Le texte ne le dit pas nettement, mais on a tout lieu de le penser, si l'on se souvient des vers que Narcisse, resté seul sur la scène, prononce à la fin de l'acte II :

La fortune t'appelle une seconde fois,
Narcisse; voudrais-tu résister à sa voix ?
Suivons jusques au bout ses ordres favorables;
Et pour nous rendre heureux, perdons les misérables [11]

C'est lui enfin qui, au moment décisif, ramène Néron dans la voie du crime. Son intervention, juste après celle de Burrhus, à la scène 4 de l'acte IV, est évidemment capitale. La journée aurait pu s'achever tout autrement, si Narcisse était revenu plus tôt annoncer à Néron que le poison était prêt et si Burrhus avait pu intervenir en dernier. Elle aurait pu s'achever autrement aussi, si Burrhus avait insisté davantage pour savoir qui était le mauvais génie de Néron et s'il avait réussi à lui arracher le nom de Narcisse. Car, lorsque Racine lui fait dire à Néron :

Ne perdez point de temps, nommez-moi les perfides
Qui vous osent donner ces conseils parricides [12],

il utilise un procédé dramatique aussi sûr que classique : il entrouvre une porte qu'il referme aussitôt; il fait naître chez le spectateur un grand espoir, celui de voir le traître enfin démasqué, mais c'est pour le décevoir aussitôt. Car Burrhus, sentant Néron prêt à céder, abandonne l'interrogatoire, pour le presser de faire sans plus attendre la paix avec Britannicus :

Appelez votre frère, oubliez dans ses bras… [13]

Et, dans sa joie de voir Néron accepter de se réconcilier avec Britannicus, Burrhus ne songera plus à réitérer sa question. Mais le spectateur, qui est mieux informé que Burrhus et qui sait quelle redoutable influence s'exerce effectivement sur Néron, ne peut s'empêcher de penser que Burrhus a laissé passer là l'occasion qu'il ne fallait pas laisser passer, et que sa victoire aurait été beaucoup plus décisive, ou beaucoup moins fragile, s'il avait obtenu que Néron nommât Narcisse. Et, bien entendu, l'arrivée de Narcisse à la scène suivante et le succès de son intervention ne feront que renforcer ce sentiment.

De Burrhus, Goldmann parle un peu plus que de Narcisse. C'est que le personnage lui pose un problème. Il passe pour un homme essentiellement vertueux et Racine, dans la seconde Préface de Britannicus, le définit comme tel. Après avoir évoqué l'influence néfaste que Narcisse exerce sur Néron, il écrit en effet : « J'ai choisi Burrhus pour opposer un honnête homme à cette peste de cour; et je l'ai choisi plutôt que Sénèque. En voici la raison. Ils étaient tous deux gouverneurs de la jeunesse de Néron, l'un pour les armes, l'autre pour les lettres; et ils étaient fameux, Burrhus pour son expérience dans les armes et pour la sévérité de ses mœurs, militaribus curis et severitate morum; Sénèque pour son éloquence et le tour agréable de son esprit, Seneca praeceptis eloquentiae et comitate honesta. Burrhus, après sa mort, fut extrêmement regretté à cause de sa vertu : Civitati grande desiderium ejus mansit per memoriam virtutis ». Voilà qui est fort clair. Racine a choisi Burrhus parce qu'il lui fallait une figure qui incarnât la vertu, et il a choisi Burrhus plutôt que Sénèque, parce que celui-ci avait la réputation de parler admirablement de la vertu, mais de la pratiquer beaucoup moins bien [14]. Toujours est-il qu'en ce faisant, qu'en opposant Burrhus à Narcisse comme la vertu personnifiée au vice personnifié, Racine témoigne nettement qu'il ne partage pas du tout le point de vue de Goldmann. Il est manifestement à cent lieues de soupçonner que Burrhus et Narcisse ne sont moralement opposés qu'en apparence, l'un et l'autre étant, en réalité, comme tous les personnages du monde, dépourvus de toute exigence morale véritable.

Goldmann va donc s'employer à discréditer la « vertu » de Burrhus : « La seconde scène nous présente Burrhus, le politique vertueux qui ne comprend rien, ou plus exactement, qui ne veut rien comprendre, à la réalité. Il défend les actions de Néron au nom d'une sagesse politique qui n'est pas leur mobile réel, et veut croire Néron vertueux parce que cela arrangerait à merveille le monde extérieur et le monde de ses propres valeurs qui n'ont qu'un seul défaut : celui d'être irréelles [15]. Il est assez plaisant de noter qu'en essayant de disqualifier de cette façon la « vertu » de Burrhus, Goldmann prend le relais de Narcisse. Lorsque Néron, qui, lui, croit à la vertu de Burrhus, objecte à Narcisse qu'il lui a promis de se réconcilier avec Britannicus et ajoute :

Je ne veux point encore, en lui manquant de foi,
Donner à sa vertu des armes contre moi [16],

Narcisse lui répond :

Burrhus ne pense pas, Seigneur, tout ce qu'il dit :
Son adroite vertu ménage son crédit [17].

On le voit, la réputation de Burrhus est si bien établie que Narcisse juge plus habile de ne pas l'attaquer de front. Aussi reconnaît-il sa « vertu »; mais il la disqualifie en même temps en la qualifiant d' « adroite ». Car une vertu « adroite », c'est-à-dire une vertu qui obéit au calcul et à l'intérêt, n'est plus vertu, mais hypocrisie. Le procédé de Goldmann ressemble fort à celui de Narcisse. N'osant pas dire carrément : « Non, Burrhus n'est pas vertueux », il dit à peu près : « Oui, Burrhus est vertueux, mais sa vertu est irréelle».

Burrhus, selon Goldmann, serait donc essentiellement quelqu'un qui se nourrit d'illusions, qui prend ses désirs pour la réalité et qui n'ose pas regarder la vérité en face, c'est-à-dire en l'occurrence la vraie nature de Néron. Mais sur quoi Goldmann s'appuie-t-il ? Uniquement sur ce que dit Burrhus à la scène 2 de l'acte I. Or, dans cette scène - volontairement ou non, Goldmann s'abstient de le rappeler - Burrhus a en face de lui Agrippine, c'est-à-dire un adversaire et, qui plus est, un adversaire qui, d'entrée, l'attaque très violemment. Il convient donc de ne pas prendre pour argent comptant tout ce qu'il dit. Quand on veut connaître la pensée véritable d'un personnage, il est assurément préférable de la chercher dans ce qu'il dit à un confident plutôt que dans ce qu'il dit à un adversaire. Mais rien ne vaut ce qu'il dit lorsqu'il est tout seul. Il se trouve précisément - et ce n'est certes pas l'effet du hasard, mais bien celui de la volonté expresse de Racine - que Burrhus reste seul, un court instant, sur la scène et qu'il en profite pour dire tout haut ce qu'il pense vraiment de Néron :

Enfin, Burrhus, Néron découvre son génie.
Cette férocité que tu croyais fléchir,
De tes faibles liens est prête à s'affranchir.
En quels excès peut-être elle va se répandre [18]!

On le voit, Burrhus, bien loin de croire Néron vertueux, croit, au contraire, à sa « férocité » foncière, et ce n'est pas nouveau comme l'indique l'imparfait (« que tu croyais fléchir »). Son illusion, que les derniers événements ont presque complètement détruite, a seulement été de croire qu'il pourrait « fléchir » sa férocité. Ainsi le jugement que Burrhus porte sur Néron rejoint très largement celui d'Agrippine elle-même [19], dont Goldmann nous a dit qu'elle seule « avait depuis longtemps compris la réalité ». Mais ce monologue de Burrhus, Goldmann l'ignore complètement. Il prétend que Burrhus « ne comprend rien, ou plus exactement ne veut rien comprendre, à la réalité ». Mais nous constatons que c'est lui qui n'entend pas, ou plus exactement ne veut pas entendre, ce que dit Burrhus. Et, pour continuer à parler comme lui, nous dirons qu'il veut croire Burrhus aveugle parce que cela l'arrangerait à merveille et lui permettrait de l'intégrer à son schéma de la « vision tragique » qui n'a qu'un seul défaut : celui d'être irréel.

D'ailleurs le spectateur attentif n'a pas même besoin d'attendre que Burrhus monologue devant lui, à la scène 2 de l'acte III, pour comprendre qu'il ne croit pas vraiment à la vertu de Néron. Il le devine, en fait, dès la première apparition de Burrhus. Car, s'il est vrai que, devant Agrippine, « il défend les actions de Néron au nom d'une sagesse politique qui n'est pas leur mobile réel », on perçoit aisément qu'il en est conscient. La longue et éloquente tirade par laquelle il répond au réquisitoire d'Agrippine, est certes, outre une justification personnelle, une défense des actions de Néron. Mais, si Burrhus estime - avec d'ailleurs l'ensemble de l'opinion publique, et il le fait remarquer à Agrippine [20], ainsi qu'Albine l'avait déjà fait à la première scène [21]- que la politique de Néron a été jusque-là objectivement bonne, il sait manifestement que la sagesse de cette politique, loin d'être le fruit naturel et comme le reflet de la sagesse même de celui qui la conduit, a quelque chose de très précaire pour ne pas dire qu'elle tient du miracle. Après avoir paru conclure en affirmant :

Pour bien faire, Néron n'a qu'à se ressembler,

il termine par deux vers qui, soudain, nous font deviner toute son inquiétude :

Heureux si ses vertus, l'une à l'autre enchaînées,
Ramènent tous les ans ses premières années [22]!

D'ailleurs Agrippine, plus perspicace que Goldmann, ne s'y trompe pas :

Ainsi, sur l'avenir n'osant vous assurer,
Vous croyez que sans vous Néron va s'égarer [23].

Que Burrhus connaisse bien Néron, qu'il n'ait aucune illusion sur sa « vertu », on en trouvera encore la preuve, lorsque, à la scène 3 de l'acte IV, il s'emploiera à le dissuader de faire mourir Britannicus. Le connaissant bien, il ne perd pas son temps à lui faire vraiment de la morale. Jouant sur sa faiblesse et sur sa vanité, il préfère insister sur les inconvénients et les dangers du crime et leur opposer les avantages de la vertu [24]. C'est bien pourquoi il réussit. Roland Barthes prétend que « pour emporter la décision de Néron, Burrhus doit renoncer au langage, se jeter aux pieds de son maître, menacer de se tuer [25] ». Mais, pour se convaincre que Burrhus a bien su trouver les mots qu'il fallait, que, s'il a réussi, c'est bien par le langage, il suffit d'écouter les objections que, dans la scène suivante, Néron fait à Narcisse, lorsque celui-ci essaie de le ramener à son intention première :

Mais de tout l'univers quel sera le langage ?
Sur les pas des tyrans veux-tu que je m'engage,
Et que Rome, effaçant tant de titres d'honneur,
Me laisse pour tous noms celui d'empoisonneur ?
Ils mettront ma vengeance au rang des parricides [26].

N'importe quel professeur de lycée qui commente ces vers, sait faire remarquer à ses élèves que Néron y reprend à son compte, en les résumant, les arguments de Burrhus. Et ils lui paraissent si peu négligeables que Narcisse, dans la tirade suivante, la plus longue de tout son rôle (23 vers), ne parvient pas, malgré tous ses efforts, à les lui faire oublier, puisque Néron lui répond :

Narcisse, encore un coup, je ne puis l'entreprendre [27].

Et c'est alors seulement qu'il apprend à Narcisse le rôle joué par Burrhus :

J'ai promis à Burrhus, il a fallu me rendre [28]

et par ses arguments :

J'oppose à ses raisons un courage inutile [29].

Aussi bien, dans la réplique suivante, Narcisse renonce-t-il à combattre de front ces arguments et préfère-t-il avoir recours à une diversion.

Concluons donc que Goldmann méconnaît totalement la clairvoyance dont Burrhus fait preuve à l'égard de Néron. Comment s'en étonner ? Son système l'y oblige : Burrhus fait partie du « monde » et tous les personnages du « monde », s'ils n'ont pas la chance ou la malchance (c'est difficile à dire) d'appartenir à la race des « fauves », sont condamnés à n'être que des « pantins », lesquels se définissent essentiellement par la « faiblesse » et par l' « inconscience ». Mais le personnage de Britannicus qui, aux yeux de Goldmann, représente le type même du « pantin », c'est Britannicus lui-même. Par rapport à Néron qui est le « fauve » par excellence, Britannicus va incarner l'autre pôle du « monde »: il va être le « pantin » par excellence. Or, comme, selon Goldmann, « le sujet de Britannicus est le conflit entre Junie et le monde [30] », il s'ensuit logiquement que le sujet de la pièce est non seulement le conflit de Junie et de Néron, mais aussi le conflit de Junie et de Britannicus. Certes Goldmann ne le dit pas explicitement. Il écrit au contraire : « le conflit central est celui qui oppose Junie au monde représenté en premier lieu par Néron et Agrippine [31] ». Mais, lorsqu'il étudie la pièce dans Le Dieu caché, il ne dit strictement rien - et pour cause - du conflit qui oppose Junie à Agrippine. Et s'il insiste sur l'opposition de Junie et de Néron, il insiste tout autant, et peut-être même plus encore, sur l'opposition de Junie et de Britannicus, « cette opposition entre les deux figures, celle du pantin et celle de l'être humain [32] ». S'il n'a pourtant pas osé écrire que cette opposition de Junie et de Britannicus constituait, en même temps que celle de Junie et de Néron, le « conflit central » de la pièce, c'est qu'il a sans doute compris, ou du moins senti confusément, qu'à trop expliciter sa thèse, il risquait fort d'en souligner lui-même toute l'absurdité.

Avant de se demander, en effet, si l'interprétation de Goldmann est bien conforme au texte, il convient de se demander d'abord si elle n'est pas, en elle-même, tout à fait incohérente. Car comment expliquer, puisque, selon Goldmann, « un fossé infranchissable sépare dans la tragédie les personnages dépourvus de valeur et de réalité […] des personnages tragiques réels [33] », que Junie et Britannicus soient unis par un lien si fort : l'amour ? Cette contradiction, que l'on retrouvera entière dans l'interprétation de Phèdre, existait déjà dans celle d'Andromaque, mais elle était moins grave. D'une part, le conflit entre le personnage tragique et le monde n'était pas présenté comme aussi radical que dans Britannicus, et, d'autre part, si l'on trouvait bien un personnage du « monde », Pyrrhus, pour oser aimer le héros tragique, celui-ci du moins, savait s'abstenir de tout attachement dans le « monde ». Dans Britannicus, au contraire, la contradiction est complète : l'amour réciproque de Junie et de Britannicus apparaît, dans la perspective de Goldmann, comme tout à fait incompréhensible. Britannicus est certainement un des personnages de Racine que le commentaire de Goldmann accable le plus. Junie est, au contraire, un des personnages qu'il exalte le plus. Mais, bien qu'il s'acharne à souligner le caractère irréductible et absolu de leur opposition, il ne semble pas songer un seul instant à mettre en doute l'amour qui les unit. Il faudrait alors qu'il essaie de nous expliquer un peu comment un « pantin » peut bien aimer un « héros ». Car, s'il est capable d'un tel amour, peut-il être tout fait un « pantin » ? Il faudrait aussi, il faudrait surtout qu'il nous explique pourquoi et comment le « héros tragique » peut bien aimer un « pantin ». Mais nous y reviendrons.

Si donc, malgré cette contradiction qui semble insurmontable, Goldmann avait raison, et, s'il y avait effectivement entre Junie et Britannicus le « fossé infranchissable » qui sépare toujours un « pantin » d'un « héros tragique », alors ce serait Racine qui aurait tort : il n'aurait jamais dû rendre Britannicus et Junie amoureux l'un de l'autre. Mais qu'en est-il ? Et tout d'abord, puisque nous étudions maintenant les personnages du « monde » -nous nous demanderons tout à l'heure si Junie peut bien être considérée comme le héros tragique de la pièce - est-il vrai que Britannicus soit le « pantin » que Goldmann voit en lui ? Est-il vrai qu'il se caractèrise essentiellement par la faiblesse et par l'inconscience, qu'il ne soupçonne jamais la vérité et qu'il est toujours dupé par le mensonge ? Peut-on souscrire au jugement sans appel de Goldmann : « On peut définir le personnage de Britannicus en une formule qui s'appliquera également, dans Phèdre, à Thésée : c'est l'être qui se trompe, qui croit toujours ceux qui lui mentent et qui ne croit jamais ceux qui lui disent la vérité [34] » ?

Que Britannicus ne soit pas une des figures les plus marquantes de la tragédie racinienne, c'est bien évident. Que le personnage apparaisse un peu falot, que sa crédulité puisse sembler excessive et confiner parfois à la sottise, il serait difficile de le nier. Aussi bien la critique racinienne n'avait pas attendu Goldmann pour juger assez sévèrement le personnage de Britannicus. Sans aller aussi loin que Francisque Sarcey qui écrit carrément que « Britannicus est un sot [35] », elle a généralement jugé que le personnage était bien pâle. « Jamais personnage, écrit Raymond Picard, n'a été plus durement sacrifié que ne l'est Britannicus à l'économie de la pièce [36] ». Si ce jugement est sans doute trop sévère, et nous nous emploierons à le nuancer, il n'en est pas moins largement fondé. Le rôle de la critique n'est pas seulement de souligner les beautés des œuvres : il est aussi, conformément à l'étymologie, de savoir reconnaître les réussites inégales - il y en a nécessairement dans tout ouvrage d'une certaine étendue - les imperfections les faiblesses, voire les ratés. Rien n'est plus dangereux, au contraire, ni hélas ! plus répandu dans la critique d'avant-garde qui veut à tout prix que tout soit également « signifiant », que de vouloir tout justifier. Car trop souvent, en voulant absolument défendre une partie d'une œuvre manifestement moins réussie que le reste, on est amené à proposer une interprétation qui dénature l'œuvre entière; en voulant restaurer un pavillon un peu délabré, on ruine l'édifice tout entier. A vrai dire, la préoccupation dominante de Goldmann a certainement été beaucoup moins de sauver à tout prix le rôle de Britannicus que de faire jouer à tout prix le schéma préconçu de la « vision tragique ». Toujours est-il que, dans son interprétation, la faiblesse du personnage de Britannicus n'est plus une faiblesse de la pièce; elle est, au contraire, hautement « signifiante »; loin d'être accidentelle, elle devient essentielle. Si la pièce est censée illustrer l'opposition entre la lucidité courageuse du « héros tragique », incarné par Junie, et la faiblesse inconsciente du « pantin », incarné par Britannicus, alors on ne saurait évidemment reprocher à Racine d'avoir rendu Britannicus trop crédule et trop falot.

Mais, outre que Racine n'échapperait ainsi à ce reproche que pour en encourir de beaucoup plus graves, il n'a aucunement voulu rendre Britannicus crédule et falot : il y a été amené, malgré lui, par le travail même de la construction dramatique. Tel est bien le sentiment de Raymond Picard qui dit que Britannicus a été « sacrifié […] à l'économie de la pièce ». Le titre même de la pièce et les déclarations de Racine dans les deux Préfaces suffiraient pour s'en convaincre. M. Descotes, qui se demande « pourquoi Racine donne […] pour titres à certaines de ses tragédies le nom d'un personnage secondaire : pourquoi Britannicus et non pas Néron », croit pouvoir répondre que « Racine choisissait le personnage qui, à l'époque, paraissait le plus important, ou du moins le plus capable de retenir l'attention du public [37] ». Et, de fait, Boursault, dans son récit de la première représentation, nous dit que c'était le sort de Britannicus qui « touchait » le plus M. de X (probablement Boileau) et retient seulement du cinquième acte que « la façon dont Britannicus est empoisonné, et celle dont Junie se rend Vestale […] faisaient pitié [38] ». Certes, on peut expliquer le choix du titre autrement que ne le fait M. Descotes. Il nous semble, quant à nous, que, si l'on fait le tour des solutions possibles, on s'aperçoit aisément qu'il n'y en avait en réalité qu'une seule : celle que Racine a choisie. Des quatre noms qui seuls paraissent tout de suite pouvoir être retenus : Néron, Agrippine, Britannicus et Junie, le dernier n'aurait évidemment rien dit au public. Mais il faut éliminer aussi les deux noms de Néron et d'Agrippine, ne serait-ce d'abord que parce que, leur conflit étant au centre même de l'action, il n'y avait pas plus de raison de choisir l'un plutôt que l'autre. De plus, si le nom choisi comme titre de la pièce doit être celui d'un personnage dont le destin est évidemment au centre de la pièce - et, de ce point de vue, Agrippine et Néron pouvaient aussi convenir -, il doit être en même temps celui d'un personnage dont le destin ne déborde pas, ou ne déborde que peu, le cadre de la pièce. Il faut à la fois que le nom du personnage choisi puisse en quelque sorte "couvrir" toute l'action tragique et réciproquement que cette action tragique puisse "couvrir" tout le destin de ce personnage. Or, même si le passé d'Agrippine et de Néron est rappelé dans la pièce, même si leur avenir est aussi évoqué, l'action de la journée tragique se réduit pourtant à l'empoisonnement de Britannicus, et quelle que soit l'importance de cet événement dans le destin de l'un et de l'autre, ce n'est tout de même qu'un épisode de deux histoires fertiles en événements. En revanche, l'histoire de Britannicus se réduisant, pour ainsi dire, à celle de son empoisonnement par Néron, c'est le destin du personnage tout entier que l'action tragique nous fait revivre. C'est pour la même raison, par exemple, que dans Cinna, Corneille qui ne pouvait pas plus donner à sa pièce le nom d'Emilie que Racine à la sienne celui de Junie, a choisi celui de Cinna plutôt que celui d'Auguste.

Quoi qu'il en soit de l'explication du titre - et notre explication n'est pas incompatible avec la sienne - M. Descotes nous paraît avoir tout à fait raison lorsque, après avoir reconnu que sans doute, au fond de lui-même, Racine avait été « davantage attiré par le "monstre naissant" que par Britannicus », il ajoute : « On ne doit pas perdre de vue pourtant qu'au XVIIe siècle, Britannicus fut le grand rôle masculin de la tragédie. Le sacrifier trahit, qu'on le veuille ou non, les intentions de Racine [39] ». Les deux Préfaces ne laissent, en effet, aucun doute sur ce dernier point. Dans la première, Racine entreprend de répondre aux critiques qui « se sont scandalisés » qu'il ait « choisi un homme aussi jeune que Britannicus pour le héros d'une tragédie ». Remarquons tout d'abord, avec M. Descotes que, sans vouloir « faire exprimer aux textes plus qu'ils ne veulent dire […] Racine écrit bien le héros, et non pas seulement un des personnages de la tragédie [40] ». Bien sûr, lorsqu'il parle du « héros tragique », Racine ne donne pas à cette formule la même signification que Goldmann : si Britannicus est pour lui le héros tragique, c'est parce que, plus que tout autre personnage de la pièce, il est, selon la définition de la première Préface d'Andromaque, celui « dont le malheur fait la catastrophe de la tragédie ». On ne s'étonnera pas cependant que Goldmann n'ait pas cru devoir rappeler cette formule. Mais écoutons Racine répondre à ceux qui l'ont critiqué : « Je leur ai déclaré, dans la Préface d'Andromaque, les sentiments d'Aristote sur le héros de la tragédie; et que, bien loin d'être parfait, il faut qu'il ait toujours quelque imperfection. Mais je leur dirai encore ici qu'un jeune prince de dix-sept ans, qui a beaucoup de cœur, beaucoup d'amour, beaucoup de franchise et beaucoup de crédulité, qualités ordinaires d'un jeune homme, m'a semblé très capable d'exciter la compassion. Je n'en veux pas davantage ».

L'embarras de Racine est très aisément perceptible et la façon dont il invoque l'autorité d'Aristote ne laisse pas d'être tout à fait sophistique. Car la trop grande jeunesse de Britannicus ne saurait être considérée comme une « faiblesse » au sens où l'entend Aristote, c'est-à-dire au sens moral; elle n'est une faiblesse que d'un point de vue dramatique et littéraire; ce n'est pas une faiblesse de Britannicus, c'est une faiblesse du personnage de Britannicus; si quelqu'un a tort, ce n'est pas Britannicus qui a tort d'être trop jeune (on n'a jamais tort d'avoir l'âge que l'on a) : c'est Racine qui a eu tort d'avoir choisi un héros trop jeune. La chaleur avec laquelle Racine entreprend de défendre Britannicus contre ses détracteurs, cache mal une gêne et une impatience particulièrement sensibles dans la sécheresse du « Je n'en veux pas davantage » qui clôt le paragraphe. De toute évidence, il sait bien qu'on lui reproche moins d'avoir choisi un personnage trop jeune que de n'être pas totalement parvenu à faire oublier qu'il était trop jeune, que de n'avoir pas réussi à lui donner un relief suffisant. Mais, s'il avait partagé le point de vue de Goldmann, un tel reproche n'aurait pas pu le toucher, et, au lieu de défendre Britannicus contre ses détracteurs, il leur aurait répondu, sur un ton sans doute extrêmement méprisant, qu'ils n'avaient rien compris du tout à sa pièce et que Britannicus y était précisément tel qu'il devait être.

N'en doutons point, Racine n'avait aucunement voulu faire de Britannicus un « pantin », puisqu'il le défend avec vigueur contre ceux qui seraient assez portés à le considérer comme tel. Il n'avait aucunement voulu le définir par une « crédulité » aussi totale que serait, selon Goldmann, la lucidité du personnage tragique, Junie, et destinée à créer entre eux une opposition radicale, puisque toute sa défense de Britannicus est visiblement inspirée par le souci de le disculper du reproche de crédulité. Peu s'en faut même qu'il n'en fasse une véritable « qualité ». Certes ce mot, dans l'expression « qualités ordinaires d'un jeune homme », peut, comme c'est très souvent le cas au XVIIe siècle, n'avoir aucune signification laudative et être un simple synonyme de « caractère ». Mais, dans l'énumération des « qualités » de Britannicus, la « crédulité » qui, en soi, est assurément un défaut, est précédée de trois autres « qualités »: le « cœur », l' « amour » et la « franchise », qui, elles, sont éminemment positives. Si Racine ne prétend certainement pas par là mettre la crédulité de Britannicus sur le même plan que ses autres qualités, la transformant ainsi en vertu, il entend assurément nous dire qu'elle en est le revers et la rançon, et qu'un être courageux, aimant et droit est naturellement confiant et aisément trop confiant.

Mais ce que dit Racine dans la seconde Préface est peut-être plus éclairant encore : « L'âge de Britannicus était si connu, qu'il ne m'a pas été permis de le représenter autrement que comme un jeune prince qui avait beaucoup de cœur, beaucoup d'amour et beaucoup de franchise, qualités ordinaires d'un jeune homme. Il avait quinze ans, et on dit qu'il avait beaucoup d'esprit, soit qu'on dise vrai, ou que ses malheurs aient fait croire cela de lui, sans qu'il ait pu en donner des marques : Neque segnem ei fuisse indolem ferunt; sive verum, seu periculis commendatus retinuit famam sine experimento». Le temps a passé et Racine fait preuve de plus de sérénité que dans la première Préface. Il ne s'élève plus contre les critiques qui lui avaient reproché d'avoir choisi un personnage trop jeune. Il semble, au contraire, admettre leur point de vue, puisqu'il regrette que cette jeunesse ne lui ait permis de donner à Britannicus, même si c'est à un haut degré, que les « qualités ordinaires d'un jeune homme ». S'il paraît donc reconnaître que le personnage de Britannicus n'est pas une des créations les plus fortes de son théâtre, il ne songe toujours pas davantage à prétendre qu'il l'a fait exprès, que la signification de la pièce exigeait que Britannicus fût un fantoche et qu'il fallait absolument qu'il fût falot. Bien plus, il semble n'avoir jamais été aussi éloigné de comprendre que la crédulité était et devait être le trait essentiel de son personnage, puisque énumérant les « qualités » de Britannicus en reprenant les termes de la première Préface, il lui reconnaît toujours « beaucoup de cœur, beaucoup d'amour et beaucoup de franchise », mais il omet maintenant d'évoquer sa « crédulité », qu'il ne veut plus distinguer de sa « franchise ». Or la franchise est, selon Goldmann, une vertu essentielle du « personnage tragique » en général et de Junie en particulier. Citant, en effet, la première réplique du rôle de Junie qui dit à Néron :

Seigneur, je ne vous puis déguiser mon erreur;
J'allais voir Octavie, et non pas l'empereur [41],

il la commente ainsi : « Ses premiers mots la définissent tout entière « je ne puis déguiser » [42], et il rappelle alors qu'elle dit quelques vers plus loin :

Cette sincérité sans doute est peu discrète;
Mais toujours de mon cœur ma bouche est l'interprète.
Absente de la cour, je n'ai pas dû penser,
Seigneur, qu'en l'art de feindre il fallût m'exercer [43].

Enfin, si Racine avait pensé que l'emploi de Britannicus était celui d'un « pantin », aurait-il éprouvé le besoin de rappeler que, selon Tacite, la rumeur publique lui prêtait « beaucoup d'esprit »?

Ainsi les deux Préfaces le montrent clairement, Racine n'a aucunement pensé que le personnage de Britannicus dût être un « pantin » et n'a aucunement voulu le peindre tel, du moins consciemment. Si l'on veut adopter le point de vue de Goldmann sur Britannicus, il faut donc admettre une fois de plus que Racine n'a pas compris la signification véritable de son œuvre et que c'est dans la sphère de l'inconscient que s'est opéré le travail créateur. Malheureusement pour Goldmann, son interprétation se trouve contredite non seulement par les déclarations de l'auteur, mais aussi par l'œuvre elle-même.

Certes Britannicus fait preuve d'une grande crédulité, et, nous l'avons vu, Racine l'avait reconnu dans la première Préface. Cette crédulité est aisément perceptible, sinon « dès son entrée en scène » comme le dit Goldmann [44], du moins très rapidement à la scène 4 de l'acte I. Bien que l'on ignore encore le double jeu de Narcisse, on peut deviner facilement, en écoutant Britannicus, ce que lui-même n'a jamais deviné. Il se plaint, d'une part, qu'on le vende « tous les jours » à Néron :

Il prévoit mes desseins, il entend mes discours;
Comme toi dans mon cœur, il sait ce qui se passe [45]

et déclare, d'autre part, à Narcisse qu'il ne se fie qu'à lui :

...........................................................Mais enfin je te croi,
Ou plutôt je fais vœu de ne croire qu'en toi [46].

On peut assurément s'étonner qu'ayant ainsi formulé lui-même les deux prémisses d'un syllogisme, il n'en tire pas la conclusion. Mais Racine n'a aucunement voulu par là nous avertir immédiatement que Britannicus n'était qu'un « pantin ». Il a seulement voulu que le spectateur pût déjà pressentir le véritable rôle de Narcisse. Car c'est ce qui fait, pour l'essentiel, l'intérêt dramatique de la scène, en aggravant encore le climat d'inquiétude et en faisant naître de puissants effets d'ironie tragique. Car, lorsque Britannicus dit à Narcisse :

Comme toi dans mon cœur, il sait ce qui se passe [47],

le spectateur devine en effet qu'il ne croit pas si bien dire. Il s'impatiente de constater que son « comme toi » n'a que la valeur d'une comparaison. Il se désole de voir que Britannicus est à cent lieues de soupçonner une vérité qui pourtant sort pour ainsi dire de sa bouche, car ce qu'il dit à Narcisse sans la moindre arrière-pensée est exactement ce qu'il lui dirait avec une ironie mordante, s'il l'avait percé à jour et s'il voulait le lui faire comprendre. Et, pour prolonger l'effet et le rendre encore plus grinçant, Racine lui fait encore demander son avis à Narcisse :

Que t'en semble, Narcisse ?

et celui-ci lui répond :

...........................................................Ah ! quelle âme assez basse…
C'est à vous de choisir des confidents discrets, Seigneur,
Et de ne pas prodiguer vos secrets [48].

Il sait évidemment mieux que personne pour quelle raison le conseil qu'il donne à Britannicus, est particulièrement judicieux. Mais il sait aussi que cette raison est précisément la seule que Britannicus ne songe pas à envisager. Et la réponse de celui-ci que nous avons déjà citée :

...........................................................Mais enfin je te croi,
Ou plutôt je fais vœu de ne croire que toi

prouve hélas ! au spectateur que Narcisse ne se trompait point. Si l'effet dramatique est certain, il est certain aussi que Britannicus ne pouvait pas se tromper plus complètement.

Mais, si Goldmann avait raison, Racine aurait d'abord, consciemment ou inconsciemment, conçu son personnage comme un être foncièrement crédule et aurait ensuite utilisé cette « qualité » pour obtenir des effets dramatiques éprouvés. Or c'est, au contraire, pour obtenir ces effets dramatiques que Racine a été amené, malgré lui et par la force des choses, à prêter à Britannicus une crédulité qui, assurément, frise l'inconscience et pourrait le rendre ridicule. Mais il a en même temps fait tout ce qu'il a pu - et nous croyons qu'il y a réussi, du moins dans une assez large mesure - non seulement pour qu'il évitât le ridicule, mais même pour qu'on excusât et qu'on comprît sa crédulité.

Tout d'abord la crédulité de Britannicus n'a pas du tout le caractère général que lui attribue Goldmann. Il sait faire preuve de méfiance, puisqu'il se demande, au début de la scène, s'il doit ajouter foi aux promesses d'Agrippine :

La croirai-je, Narcisse ? et dois-je sur sa foi
La prendre pour arbitre entre son fils et moi ?
Qu'en dis-tu ? N'est-ce pas cette même Agrippine
Que mon père épousa jadis pour sa ruine,
Et qui, si je t'en crois, a de ses derniers jours,
Trop lents pour ses desseins, précipité le cours [49]?

Il ne croit pas « toujours ceux qui lui mentent », comme l'affirme Goldmann, puisque, s'il est la dupe de Narcisse, il a su percer à jour les autres espions de Néron :

Pour moi, depuis un an qu'un peu d'expérience
M'a donné de mon sort la triste connaissance,
Que vois-je autour de moi que des amis vendus
Qui sont de tous mes pas les témoins assidus,
Qui, choisis par Néron pour ce commerce infâme,
Trafiquent avec lui des secrets de mon âme [50]?

Ainsi, si Racine a été dans l'obligation, pour construire son intrigue, de rendre Britannicus crédule, il a visiblement cherché à limiter le plus possible cette crédulité. Britannicus n'accorde vraiment sa confiance qu'à un seul homme, Narcisse. Certes il ne pouvait pas la placer plus mal. Pourtant Racine a pris soin d'expliquer et de justifier, ou du moins d'essayer de le faire, la confiance que Britannicus accorde à Narcisse. Mais, Goldmann, qui ne manque pas de rappeler que Britannicus dit à Narcisse :

...........................................................Mais enfin je te croi,
Ou plutôt je fais vœu de ne croire qu'en toi,

se garde bien de prolonger sa citation jusqu'au vers suivant :

Mon père, il m'en souvient, m'assura de ton zèle [51].

On le voit, Goldmann ne retient que le fait que Britannicus affirme sa confiance en Narcisse, mais il refuse d'entendre ses raisons. Il lui est alors aisé de le railler. Assurément le caractère quasi religieux que l'expression « je fais vœu » confère à la confiance de Britannicus, le rendrait tout à fait ridicule, si l'on supprimait la raison de ce « vœu ». Mais, précisément, on ne peut parler de la crédulité de Britannicus, et encore moins la railler, sans tenir compte de ce vers. En effet Racine a évidemment pensé, et il a eu raison, que le meilleur moyen non seulement d'excuser la crédulité de Britannicus, mais même de s'en servir pour le rendre encore plus digne de sympathie et de pitié, était de l'expliquer par le respect qu'il porte à la mémoire de son père. Car, s'il est vrai que Britannicus se trompe complètement sur Narcisse, Claude aussi l'avait fait avant lui. Et Britannicus met une espèce de point d'honneur à ne point vouloir douter d'un homme que son père lui avait recommandé avant de mourir. C'est là une attitude qu'on peut estimer bien imprudente, mais qui ne manque pas de noblesse.

Tel est bien, assurément, le sentiment de Racine. Loin de nous inviter à mépriser Britannicus à cause de sa crédulité, il a, au contraire, par la bouche de Britannicus lui-même, pris soin de répondre à ceux qui seraient tentés de le faire. A Narcisse qui lui dit :

C'est à vous de choisir des confidents discrets,
Seigneur, et de ne pas prodiguer vos secrets,

Britannicus répond, en effet :

Narcisse, tu dis vrai. Mais cette défiance
Est toujours d'un grand cœur la dernière science :
On le trompe longtemps [52].

Bien entendu, ce sont encore des vers que Goldmann s'est soigneusement abstenu de rappeler. Il aurait sans doute pu dire que, se trompant toujours, Britannicus ne pouvait que se tromper aussi sur lui-même et qu'un « pantin » qui se prenait pour un « grand cœur », n'en était que plus ridicule. Malheureusement pour Goldmann, les propos de Britannicus font écho à ceux de Racine lui-même qui, nous l'avons vu, lui reconnaît, dans ses deux Préfaces, « beaucoup de cœur » et suggère pour sa « crédulité », la même explication. Bien loin de vouloir, comme Goldmann, mettre Britannicus dans le même "sac" que Narcisse (le monde), Racine a voulu, dans ces vers, opposer à l'infâme duplicité de Narcisse, dont l'odieuse comédie va jusqu'à conseiller à Britannicus de ne pas être si confiant, le noblesse d'âme de celui-ci qui est incapable de soupçonner une telle bassesse. Certes il resterait toujours à Goldmann la ressource de soutenir, une fois de plus, que « la pensée conceptuelle et la création littéraire sont deux activités de l'esprit essentiellement différentes [53] ». Mais, outre qu'il est permis de ne pas être du tout d'accord avec cette thèse, dans le cas présent, la pensée conceptuelle et la création littéraire ne seraient pas seulement différentes : elles s'opposeraient radicalement, puisque le créateur Racine ferait dire à son personnage pour le ridiculiser ce que le critique Racine dit pour le défendre.

Si, selon Goldmann, la scène 4 de l'acte I montre que Britannicus « croit toujours ceux qui lui mentent », la scène 6 de l'acte II va montrer, elle, qu'il « ne croit jamais ceux qui lui disent la vérité ». Certes, dans cette scène, Britannicus n'entend pas les avertissements voilés de Junie qui essaie de lui faire comprendre que Néron les surveille :

Vous êtes en des lieux tout pleins de sa puissance.
Ces murs mêmes, Seigneur, peuvent avoir des yeux;
Et jamais l'Empereur n'est absent de ces lieux [54].

Est-ce à dire pour autant, comme le fait Goldmann, que Racine a voulu montrer que « Britannicus, si facilement dupe de tous les personnages du monde qui le trompent, se méfie dès qu'il se trouve en face d'un être absolument et radicalement sincère et authentique [55] » ? Une fois de plus, Goldmann, qui déclare pourtant que « le dialogue entre Junie et Britannicus est un des chefs-d'œuvre de Racine [56] », oublie complètement que Racine fait son métier d'écrivain et d'homme de théâtre, et qu'ayant placé ses personnages dans une situation d'une intensité dramatique exceptionnelle, il a voulu en tirer le plus grand parti possible. Ce n'est pas le lieu de faire une explication détaillée de la scène. Mais il nous paraît pourtant nécessaire de souligner combien l'interprétation simpliste de Goldmann (Britannicus n'est qu'un imbécile) en méconnaît le mouvement et la logique implacable, et donc tout le tragique.

Il faut rappeler, pour commencer, que Néron, à la scène 3, a dicté à Junie la conduite qu'elle devait tenir avec Britannicus sous peine de provoquer sa perte :

[…] soit par vos discours, soit par votre silence,
Du moins par vos froideurs, faites-lui concevoir
Qu'il doit porter ailleurs ses vœux et son espoir [57].

Comme il est bien naturel, dans une telle situation, Junie se cantonne tout d'abord dans le « silence » et a recours aux « froideurs » plutôt qu'aux « discours ». Mais elle ne pourra pas s'en tenir là et, malgré qu'elle en ait, elle va être amenée à participer plus activement au jeu que Néron lui a imposé. Britannicus, en effet, ne peut pas ne pas s'étonner de l'attitude de Junie :

Vous ne me dites rien ? Quel accueil ! Quelle glace !
Est-ce ainsi que vos yeux consolent ma disgrâce [58]?

Et, Junie gardant toujours le silence, il se dit très naturellement qu'elle doit être encore sous le coup de l'émotion causée par son arrestation, et, non moins naturellement, il va s'efforcer de la rassurer :

Parlez. Nous sommes seuls. Notre ennemi, trompé,
Tandis que je vous parle, est ailleurs occupé.
Ménageons les moments de cette heureuse absence [59].

Mais, voulant la rassurer, il ne fait, au contraire, que l'effrayer encore bien davantage, en prononçant des mots (« notre ennemi, trompé, heureuse absence ») dont il ne peut soupçonner l'imprudence. Junie rompt alors le silence pour essayer de lui faire comprendre la situation et l'inciter à la prudence. Mais, si les spectateurs, non plus que Néron, n'ont évidemment aucune peine à comprendre ce que Junie veut dire, il ne faut pas oublier que Britannicus, lui, n'y est guère préparé, puisqu'il est persuadé - Narcisse le lui a dit - que Néron est retenu ailleurs. Ainsi, de même qu'en voulant rassurer Junie, Britannicus n'a fait qu'accroître son inquiétude, Junie, en voulant inciter Britannicus à la prudence, va l'amener, au contraire, à prononcer des paroles beaucoup plus imprudentes encore. Car sa réplique, et le mouvement d'effroi qui l'a accompagnée, ont persuadé encore un peu plus Britannicus qu'elle était sous le coup de la peur :

Et depuis quand, Madame, êtes-vous si craintive [60]?

Il va donc redoubler d'efforts pour la rassurer. et les termes mêmes dont Junie s'est servie pour essayer de l'avertir, lui ayant fait croire qu'elle était terrorisée et comme paralysée par le sentiment de la toute-puissance de « l'Empereur », au point d'avoir l'impression que, comme Dieu, il voyait tout et entendait tout, il va s'employer à lui démontrer que cette puissance n'est pas aussi absolue, voire aussi solide, qu'elle se l'imagine. Il va ainsi lui dire tout ce qui est le plus propre à provoquer la fureur de Néron : que sa légitimité n'est pas encore reconnue par tout le monde, qu'ils ont, tous les deux, l'appui d'Agrippine et de l'opinion publique tout entière. Peut-être même, si Junie l'avait laissé continuer, serait-il allé jusqu'à suggérer que son enlèvement pourrait bien entraîner la chute de Néron :

Mais bannissez, Madame, une inutile crainte.
La foi dans tous les cœurs n'est pas encore éteinte;
Chacun semble des yeux approuver mon courroux;
La mère de Néron se déclare pour nous.
Rome, de sa conduite elle-même offensée… [61]

Junie, terrifiée, s'empresse alors de l'interrompre et elle ne pense plus qu'à essayer de réparer l'imprudence de Britannicus et d'apaiser le courroux de Néron :

Ah ! Seigneur ! vous parlez contre votre pensée.
Vous-même, vous m'avez avoué mille fois
Que Rome le louait d'une commune voix;
Toujours à sa vertu vous rendiez quelque hommage.
Sans doute la douleur vous dicte ce langage [62].

Si c'est, bien sûr, toujours à Britannicus qu'elle semble s'adresser, les paroles de Junie sont évidemment destinées à Néron. C'est lui qu'elle voudrait convaincre que Britannicus, égaré par la douleur, a parlé contre sa pensée. Mais, en ce faisant, Junie est amenée par la logique de la situation et bien malgré elle, à en faire nettement plus que Néron n'en avait exigé d'elle. Elle fait son éloge, voire son panégyrique, et l'étonnement de Britannicus se transforme en stupéfaction :

Ce discours me surprend, il le faut avouer.
Je ne vous cherchais pas pour l'entendre louer.
Quoi ! pour vous confier la douleur qui m'accable,
A peine je dérobe un moment favorable,
Et ce moment si cher, Madame, est consumé
A louer l'ennemi dont je suis opprimé [63]!

Et, devant le silence et l'embarras de Junie, il en vient à se demander si la rencontre de Néron ne l'a pas fait changer de sentiments :

Néron vous plairait-il ? Vous serais-je odieux [64]?

Il supplie alors Junie de s'expliquer, mais celle-ci ne pouvant répondre à ses soupçons, semble ainsi les confirmer :

Retirez-vous, Seigneur, l'Empereur va venir [65].

Et la scène se termine sur un vers de Britannicus qui, pour le spectateur, est d'une grande ironie tragique :

Après ce coup, Narcisse, à qui dois-je m'attendre [66]?

Britannicus se figure que l'expérience si cruelle qu'il vient de vivre, lui aura du moins appris à mieux juger les êtres et à ne plus se laisser tromper, alors qu'il ne s'était encore jamais autant trompé qu'en ôtant sa confiance à Junie pour la reporter tout entière sur le seul Narcisse. Cet aveuglement serait évidemment comique, si Golmann avait raison et si la crédulité de Britannicus suffisait à l'expliquer. Il est tragique parce que, dans une large mesure, le mouvement de la scène rend, au contraire, l'erreur de Britannicus logique.

Bien sûr, si incompréhensible que soit pour Britannicus le comportement de Junie dans cette scène, on peut trouver qu'il doute tout de même trop facilement de son amante et qu'il devrait songer un peu plus que sa conduite jusqu'à ce jour rend sa trahison bien surprenante. Mais tel a bien été le sentiment de Racine lui-même. Aussi a-t-il tenu à nous montrer, à l'acte suivant, un Britannicus qui, ayant eu le temps de se remettre un peu de la stupeur que lui avait causée le comportement de Junie, a maintenant de la peine à croire à son infidélité. Il voudrait avoir une nouvelle entrevue avec elle, et, Narcisse feignant de s'en étonner :

Après tous mes discours, vous la croyez fidèle ?

il lui répond :

Non, je la crois, Narcisse, ingrate, criminelle,
Digne de mon courroux; mais je sens malgré moi
Que je ne le crois pas autant que je le doi.
Dans ses égarements mon cœur opiniâtre
Lui prête des raisons, l'excuse, l'idolâtre.
Je voudrais vaincre enfin mon incrédulité :
Je la voudrais haïr avec tranquillité.
Et qui croira qu'un cœur si grand en apparence,
D'une infidèle cour ennemi dès l'enfance,
Renonce à tant de gloire, et dès le premier jour
Trame une perfidie inouïe à la cour [67]?

Mais Goldmann a, bien sûr, ignoré ces vers. Ils vont, en effet, à l'encontre de sa thèse. Non seulement Britannicus ne gobe pas les mensonges de Narcisse aussi facilement que le ferait un « pantin », mais encore la raison qui l'empêche de le faire, n'incite guère à le considérer comme un personnage du « monde ». Si le « cœur » de Junie lui a jusqu'ici paru « si grand » et s'il a de la peine à croire qu'il s'est trompé, c'est que ce cœur s'est toujours montré « ennemi » de la « cour ». Or, si le « monde » ne se limite pas à la cour, il est évident pourtant que c'est la cour qui en offre l'image la plus parfaite. N'est-il pas bien étrange, par conséquent, si Britannicus appartient au « monde », que la haute estime qu'il ait conçue pour Junie ait été fondée sur son mépris de la cour, c'est-à-dire du « monde » ? On aurait aimé que Goldmann daignât nous expliquer un peu comment un « pantin » pouvait bien reconnaître, comprendre et admirer la grandeur et la noblesse d'un « héros tragique ». Mais, ayant affirmé que « la fierté et le refus tragique sont toujours insupportables aux fauves et aux pantins [68] », il a préféré s'abstenir d'évoquer cette scène.

Il aurait assurément préféré aussi passer sous silence la scène 8 de l'acte III. Mais, il faut bien, de temps à autre, revenir au texte. Arrivant à la fin de l'acte III, et s'apprêtant à expédier en une ligne l'acte IV, il pouvait d'autant moins ne rien dire de la scène 8 qu'elle fait intervenir le « personnage tragique », Junie. Mais son commentaire est très rapide (moins de six lignes) et son embarras aisément perceptible : « Dans la grande scène entre Néron et Britannicus, celui-ci semble se comporter enfin en homme et se dresse en face de Néron. Mais Junie, qui voit presque toujours clair, sent que Britannicus n'est pas de taille à tenir tête à son adversaire et propose, pour éviter l'assassinat, de quitter le monde et de se réfugier chez les dieux [69] ». On le voit, Goldmann affirme que Britannicus « semble » seulement se comporter en homme, mais il se garde bien de motiver ce jugement. Comment le pourrait-il ? La seule raison pour laquelle il refuse d'admettre que Britannicus puisse vraiment se comporter en homme, c'est que son système d'interprétation lui interdit a priori d'en envisager un seul instant l'hypothèse. Or rien, dans le texte, n'autorise à penser que la fierté et la fermeté de Britannicus ne soient qu'apparentes. Aussi bien, en disant que « Britannicus n'est pas de taille à tenir tête à son adversaire », Goldmann a-t-il recours à une formule tout à fait spécieuse. Car, si Britannicus n'est évidemment pas de taille à tenir tête à son adversaire, ce n'est que sur le plan de la force matérielle et on voit mal comment Goldmann pourrait lui en faire grief. C'est précisément parce qu'il prend de grands risques et qu'il en est conscient, que Britannicus se comporte en homme. Dira-t-on qu'en défiant ainsi la toute-puissance de Néron, il se montre bien peu prudent ? Assurément. Mais Goldmann peut-il, sans inconséquence, reprocher à Britannicus de préférer à la prudence « la fierté et le refus tragique » ? Si, matériellement, c'est Britannicus qui n'est pas de taille à tenir tête à Néron, moralement, il en va tout autrement. Britannicus, au contraire, tient si bien tête à Néron que celui-ci, pour ne pas perdre complètement la face, est obligé d'avoir recours à la force. Comment ne pas voir que Goldmann, consciemment ou non, joue sur les mots ? Il emploie une formule qui n'est justifiée et qu'il ne justifie, en rappelant que Britannicus risque l'assassinat, que sur le plan matériel, tout en attendant du lecteur qu'il lui donne le sens moral dont il a besoin pour sa thèse.

De cette « grande scène entre Junie et Britannicus », Goldmann n'a d'ailleurs cité que quatre vers prononcés par Junie [70]. Il s'est bien gardé de citer une seule des répliques que Britannicus lance à Néron. C'est qu'il aurait sans doute en envie de les citer toutes, si, au lieu de décider que Britannicus ne pouvait être qu'un « pantin », il avait choisi d'en faire un « héros tragique ». Au lieu de voir dans l'affrontement de Néron et de Britannicus un exemple de « dialogue intramondain [71] », il n'aurait pas manqué alors de souligner qu'aucune autre scène de la pièce ne faisait éclater avec autant de force l'opposition radicale qu'il y a entre le « fauve » et le « héros tragique ». Il n'aurait pas manqué, non plus de faire ressortir l'importance dramatique d'une scène qui se termine par l'arrestation de Britannicus et qui va faire naître la décision de l'empoisonnement. Mais, ayant décrété que Britannicus ne pouvait jouer le rôle que d'une victime purement « passive [72] », il a préféré s'abstenir de la souligner.

Il a, en revanche, fait un véritable sort à la scène 1 de l'acte V. Ce dernier entretien de Junie et de Britannicus semble même constituer à ses yeux le sommet de la tragédie. « Nous arrivons à l'instant décisif », écrit-il dans Le Dieu caché [73], lorsqu'il aborde cette scène qu'il cite intégralement dans son Racine [74], alors qu'il vient de sauter allègrement par-dessus les actes III et IV, dont il n'a pas dit un seul mot. Si le lecteur de Racine peut certes s'en étonner - quel que soit son intérêt pathétique, cette scène n'en est pas moins une scène d'attente et elle n'a jamais été considérée comme une des grandes scènes de la pièce -, le lecteur de Goldmann ne saurait en être surpris. A l'inquiétude et aux pleurs de Junie s'opposent la confiance et la joie de Britannicus, et, pour le spectateur qui a de bonnes raisons de deviner ce qui se prépare, cette opposition est aussi celle de la lucidité et de la crédulité. C'est plus qu'il n'en faut pour que Goldmann croie voir dans cette scène la confirmation éclatante de sa thèse, attribuant la lucidité de Junie à la clairvoyance naturelle au « héros tragique » et la crédulité de Britannicus à l'insouciance et à l'inconscience du « pantin ». Aussi écrit-il dans son Racine, aussitôt après avoir cité la scène 6 de l'acte II : « Cette opposition entre les deux figures, celle du pantin et celle de l'être humain, s'exprime encore plus puissamment dans la première scène du dernier acte de Britannicus [75] ». Et, dans Le Dieu caché, il résume cette opposition en ces termes : « Junie n'est à la cour que depuis le matin, mais elle a compris, dès son arrivée, l'essence et les lois du monde. Britannicus, qui y vit depuis des années, est toujours aussi facilement berné qu'au début [76] ».

On pourrait tout d'abord faire remarquer qu'il est abusif de dire que Britannicus « vit » à la cour « depuis des années ». Certes, à la différence de Junie, il ne vit pas totalement à l'écart de la cour. Il fréquente assurément le palais impérial, comme le prouve le vers de Narcisse :

Ce palais retentit en vain de vos regrets [77].

Il rappelle lui-même à Néron qu'il y a été autrefois chez lui [78], mais, depuis la mort de Claude, sans doute n'y réside-t-il plus. C'est ce que prouve le début de la scène 3 de l'acte I, où il répond à Agrippine qui s'étonne et s'inquiète de sa venue :

Ah ! Prince, où courez-vous ? Quelle ardeur inquiète
Parmi vos ennemis en aveugle vous jette ?
Que venez-vous chercher ?
...........................................................- Ce que je cherche ? Ah Dieux !
Tout ce que j'ai perdu, Madame, est en ces lieux.
De mille affreux soldats Junie environnée
S'est vue en ce palais indignement traînée [79].

Mais il convient surtout de rappeler ce que Junie dit à Néron :

J'aime Britannicus. Je lui fus destinée
Quand l'Empire devait suivre son hyménée.
Mais ces mêmes malheurs qui l'en ont écarté,
Ses honneurs abolis, son palais déserté,
La fuite d'une cour que sa chute a bannie,
Sont autant de liens qui retiennent Junie [80].

Ce sont encore des vers que Goldmann a oubliés, bien qu'il ait cité ceux qui précèdent immédiatement? Comment s'en étonner ? Junie n'a manifestement pas le sentiment d'aimer un personnage du «monde » mais, au contraire, un être que le « monde » a rejeté.

De plus, si grande que soit la crédulité de Britannicus dans cette scène, il n'est pas vrai, comme l'affirme Goldmann, qu'il « est prêt à croire le monde entier, sauf Junie [81] ». Nous l'avons déjà remarqué à propos de la scène 4 de l'acte I, il est abusif de dire qu'il « croit toujours ceux qui lui mentent [82] ». A Junie qui lui dit :

Néron m'aimait tantôt, il jurait votre perte;
Il me fuit, il vous cherche : un si grand changement
Peut-il être, Seigneur, l'ouvrage d'un moment ?

il répond, en effet :

Cet ouvrage, Madame, est un coup d'Agrippine.
Elle a cru que ma perte entraînait sa ruine.
Grâce aux préventions de son esprit jaloux,
Nos plus grands ennemis ont combattu pour nous [83].

Ces vers le prouvent, Britannicus n'a nullement été la dupe des avances d'Agrippine. Il a parfaitement compris que son appui n'était nullement désintéressé et a fort bien deviné son jeu. Il n'est donc pas crédule en toutes occasions : il l'est seulement lorsque la conduite de l'action exige qu'il le soit.

Si donc il y a effectivement dans cette scène une opposition entre la crédulité de Britannicus et la lucidité de Junie, elle n'a pas le caractère absolu que lui prête Goldmann. Car, d'une part, la crédulité de Britannicus n'est pas totale, et, d'autre part - mais nous y reviendrons tout à l'heure - la lucidité de Junie a aussi ses limites. C'est que cette opposition n'a aucunement la signification essentielle que lui donne Goldmann : elle a, au contraire, un caractère accidentel. En y voyant le sens même de la pièce, Goldmann en fait une fin en soi, alors qu'elle n'est qu'un moyen dont le dramaturge s'est servi pour créer une atmosphère d'angoisse. Il ne s'agit point du tout pour Racine - et le moment serait particulièrement mal choisi pour le faire - d'opposer l'un à l'autre les deux personnages de Britannicus et de Junie, de présenter l'une en face de l'autre les deux figures antithétiques du « pantin » et du « héros tragique ». Il s'agit pour lui - mais c'est une préoccupation dont Goldmann ne se soucie guère - de faire son métier d'auteur tragique, d'aviver l'inquiétude du spectateur, à l'approche du dénouement, et de rendre la scène aussi grinçante que possible en exploitant au mieux les ressources que lui offre la situation. Le spectateur sachant de façon presque certaine ce qui va se passer, alors que les deux personnages qui sont sur la scène l'ignorent, Racine va utiliser au maximum les effets d'ironie tragique que recèle une telle situation, en ayant recours à deux procédés opposés, mais complémentaires. Il prête à Britannicus des propos qui sont en contradiction absolue avec ce qui se prépare, alors que Junie parle comme si elle savait ce que sait le spectateur. Ainsi celui-ci, qui a continuellement envie de dire à Britannicus comme dans la chanson de Raymond Queneau : « Ce que tu te goures ! », et à Junie : « Tu ne crois pas si bien dire ! », est sans cesse ramené à la pensée de ce qui se prépare.

Bien sûr, dans cette scène plus encore que dans la scène 4 de l'acte I, le personnage de Britannicus a été en partie sacrifié aux nécessités dramatiques et Racine lui a prêté une confiance si inconsciente, un enthousiasme si intempestif qu'on pourrait être tenté de le trouver ridicule. Il nous semble, en effet, que Racine aurait dû éviter de lui faire dire en parlant de Néron :

Je crois qu'à mon exemple, impuissant à trahir,
Il hait à cœur ouvert ou cesse de haïr [84].

Il croit connaître Néron, mais comment pourrait-il se tromper plus complètement ? Cette erreur de jugement est d'autant plus incompréhensible que Britannicus vient d'avoir, il y a quelques heures à peine, la preuve que Néron était capable de la plus infâme duplicité, lorsqu'il a contraint Junie à lui jouer une odieuse comédie. Peut-il avoir déjà oublié une scène qui l'avait désespéré et un comportement dont il avait lui-même stigmatisé la lâcheté et la bassesse lorsqu'il avait lancé à Néron :

Je ne sais pas du moins épier ses discours.
Je la laisse expliquer sur tout ce qui me touche,
Et ne me cache pas pour lui fermer la bouche [85].

Racine n'a cependant aucunement voulu faire en sorte que le spectateur méprisât Britannicus pour sa crédulité, tandis qu'il admirerait Junie pour sa lucidité. Il a encore bien moins voulu montrer par là qu'un « fossé infranchissable » les séparait. Goldmann, il est vrai, admettrait sans doute que Racine ne l'a pas voulu, et prétendrait qu'il n'a pas compris ce qu'il a fait. Malheureusement pour lui, il ne saurait nous faire admettre, non plus, que Racine a opposé les personnages de Junie et de Britannicus sans en avoir lui-même conscience. Car Goldmann peut, à la rigueur, de son point de vue qui n'est certes pas le nôtre, récuser les déclarations les plus explicites de Racine dans ses Préfaces. Il peut récuser aussi, quand ils ne vont pas dans le sens de sa thèse, les propos des personnages du « monde », en les expliquant soit par le mensonge soit par l'inconscience. Mais il est un personnage de Britannicus dont il ne peut, de son propre point de vue, récuser les affirmations, puisqu'il le définit à la fois par la lucidité et par la sincérité : le personnage tragique, Junie. Or, dans cet ultime entretien avec Britannicus, non seulement Junie n'a toujours aucunement conscience que son amant est un être du « monde », non seulement elle ignore toujours que, cela étant, un abîme les sépare, mais elle s'obstine à penser et à dire exactement le contraire.

Il est aisé, en effet, de découvrir entre ce que dit Junie et ce que dit Goldmann une opposition aussi radicale que celle qu'il croit avoir découverte entre Britannicus et Junie. Dans son petit Racine, résumant d'une manière particulièrement saisissante la sottise de son interprétation, il a osé écrire ceci : « Et pourquoi opposer - comme le font la plupart des critiques - la "vertu" et la "pureté" de Britannicus aux ruses et à la barbarie de Néron et d'Agrippine ? Dans l'univers de la tragédie, seul ce qui est parfait est réel. Il n'importe que la non-existence d'un être vienne de l'égoïsme du fauve ou de la faiblesse inconsciente du pantin, le résultat est le même : l'absence de contact avec la Divinité, la transparence à son regard [86] ». Pourquoi opposer Britannicus et Néron ? se demande Goldmann, en suggérant qu'avant lui, « la plupart des critiques » n'avaient rien compris à la pièce. Nous pourrions répondre que la pièce tout entière impose de les opposer, mais nous nous contenterons de rappeler qu'en les opposant, « la plupart des critiques » n'ont fait que suivre l'exemple de Junie, c'est-à-dire d'un personnage que Goldmann ne peut contredire sans se contredire lui-même, puisqu'il lui a accordé le privilège de toujours regarder les choses et les êtres en face, et d'avoir toujours la force de dire en face de qu'elle en pense. En effet, lorsque Britannicus émet sur Néron le jugement si peu lucide que nous avons rappelé tout à l'heure :

Je crois qu'à mon exemple, impuissant à trahir,
Il hait à cœur ouvert ou cesse de haïr,

Junie lui répond alors :

Seigneur, ne jugez pas de son cœur par le vôtre;
Sur des pas différents vous marchez l'un et l'autre.
Je ne connais Néron et la cour que d'un jour;
Mais (si je l'ose dire) hélas ! dans cette cour
Combien tout ce qu'on dit est loin de ce qu'on pense !
Que la bouche et le cœur sont peu d'intelligence !
Avec combien de joie on y trahit sa foi !
Quel séjour étranger et pour vous et pour moi [87]!

Goldmann cite cette tirade dans Le Dieu caché [88], mais en omettant les deux premiers vers. Ces deux vers, en effet, ainsi que le dernier d'ailleurs - c'est sans doute par inadvertance que Goldmann ne l'a pas supprimé lui aussi - apportent à sa thèse le démenti le plus complet. Si Britannicus n'est qu'un « pantin », comment expliquer que Junie, qui est censée juger les êtres avec une parfaite lucidité et qui connaît Britannicus depuis l'enfance, semble si peu partager le point de vue du critique ? Comment expliquer, puisque Goldmann met finalement, si l'on ose dire, Britannicus dans le même sac que Néron, les « pantins » et les « fauves » qui composent le « monde », étant également, parce qu'ils le sont totalement, dépourvus de valeur humaine, que Junie ait, au contraire, le sentiment qu'il n'y a rien de commun entre Néron et Britannicus, que celui-ci, bien qu'il y ait été élevé et bien qu'il le fréquente encore, est resté aussi « étranger » au monde de la cour, et au « monde » tout court, qu'elle l'est elle-même ? Bien plus, le premier vers de sa tirade montre que, bien loin d'attribuer la crédulité de Britannicus à l'inconscience du « pantin », elle l'explique, au contraire, par sa droiture naturelle et sa noblesse morale, rejoignant ainsi ce que Britannicus disait à Narcisse à la scène 4 de l'acte I et ce que Racine lui-même dit dans ses Préfaces. Bien loin d'en tirer la conclusion que Britannicus rejoint le « fauve » Néron dans « 'irréalité » et qu'ainsi un « fossé infranchissable » le sépare d'elle-même, c'est, au contraire, entre Britannicus et Néron que se trouve pour elle le « fossé infranchissable ».

Mais ce qui prouve encore le mieux que Junie ne se sent aucunement séparée de Britannicus par un « fossé infranchissable », c'est précisément qu'elle redoute par-dessus tout de l'être effectivement et pour toujours, dans très peu de temps. Et ce « fossé infranchissable », le seul qui puisse les séparer totalement, c'est, bien sûr, la mort ;

Si Néron, irrité de notre intelligence,
Avait choisi la nuit pour cacher sa vengeance !
S'il préparait ses coups tandis que je vous vois !
Et si je vous parlais pour la dernière fois [89].

Mais Goldmann, qui a cité [90], pour montrer la perspicacité de Junie, le dernier de ces vers a, bien sûr, oublié le premier. Que Junie, dans les dernières paroles qu'elle adresse à Britannicus, évoque « l'intelligence » qui les unit, cela ne faisait évidemment pas l'affaire du critique. Pourtant Junie aurait-elle si peur de perdre Britannicus, s'il n'y avait entre eux une profonde « intelligence »?

A l'évidence, cet ultime entretien de Britannicus et de Junie, bien loin de consacrer l'opposition radicale des deux personnages, ne fait que souligner une dernière fois le lien très fort qui les unit et qui est une des données essentielles de l'intrigue. Comment s'en étonner ? La scène serait-elle aussi pathétique, si la mort de Britannicus, que le spectateur devine imminente, devait séparer définitivement, non pas deux êtres qui s'aiment parce qu'ils se sentent faits l'un pour l'autre, mais deux êtres qui, en réalité, ont toujours été séparés par un « fossé infranchissable » et qui sont précisément en train d'en donner la dernière et la plus éclatante des confirmations ? D'une manière plus générale, la mort de Brtannicus serait-elle vraiment un événement tragique, si elle n'était que la mort d'un « pantin », dépourvu de toute valeur humaine ?

Ce n'est point, en tout cas, le sentiment de Junie et la façon dont elle réagit à la mort de Britannicus prouve qu'elle ne s'était assurément jamais aperçue de la « non-existence » de celui qui vient de disparaître. Mais Goldmann, qui pourtant - et nous y reviendrons - accorde à l'entrée de Junie chez les Vestales une importance tout à fait exceptionnelle, puisqu'il y voit le véritable dénouement de la pièce, a négligé de rappeler la prière qu'elle adresse à Auguste, lorsqu'elle se prosterne aux pieds de sa statue :

« Prince, par ces genoux, dit-elle, que j'embrasse,
Protège en ce moment le reste de ta race.
Rome dans ton palais vient de voir immoler
Le seul de tes neveux qui te pût ressembler.
On veut après sa mort que je lui sois parjure;
Mais pour lui conserver une foi toute pure,
Prince, je me dévoue à ces dieux immortels
Dont ta vertu t'a fait partager les autels » [91].

Ces vers devraient achever d'éclairer quiconque pourrait encore douter de l'infinie ineptie de la thèse de Goldmann. Si Junie considérait Britannicus comme un « pantin », il faudrait alors admettre, si l'on ose dire, qu'elle se paie la figure d'Auguste, en lui disant que Britannicus est le seul de ses descendants qui pouvait prétendre lui ressembler. Elle se paierait d'ailleurs, par la même occasion, la figure des « dieux immortels », en rappelant qu'Auguste a été divinisé. On aurait vraiment aimé que Goldmann cherchât à nous expliquer un peu pourquoi Junie tenait tant à rester fidèle au souvenir d'un « pantin » et à conserver jusqu'à la fin de ses jours la mémoire de quelqu'un qui n'avait jamais brillé que par sa « non-existence ».

 

Nous avons donc achevé l'examen des commentaires que Goldmann a consacrés aux personnages du « monde ». Qu'apportent-ils à la critique racinienne ? La réponse est fort nette : strictement rien. Des deux principaux personnages de la pièce, Agrippine et Néron, Goldmann nous dit seulement qu'ils sont des « fauves », ce qui, pour n'être pas faux, est tout de même bien court et ne nous apprend rien. Il ne nous apprend rien, non plus, en nous disant que Narcisse est un « fourbe ». S'il parle un peu plus de Burrhus, c'est pour le présenter, d'une manière fort inexacte, comme un inconscient. Mais c'est au personnage de Britannicus surtout que son commentaire s'attache et c'est donc sur lui qu'il pourrait nous apporter un éclairage nouveau, s'il était fondé. Or nous croyons avoir montré qu'il ne l'était pas. Tout d'abord Goldmann ne voit que les faiblesses du personnage de Britannicus et les exagère fortement : si Britannicus manque parfois de relief, il n'est pourtant pas un « pantin » et, s'il est assurément crédule, il ne se trompe pourtant pas toujours. Mais, si Goldmann exagère ainsi les faiblesses du personnage, c'est qu'au lieu d'y voir une des moindres réussites de la pièce et de reconnaître qu'elles laissent un certain sentiment d'insatisfaction, il prétend, au contraire, que la signification de la pièce et sa valeur tragique reposent très largement sur l'insignifiance et la « non-existence » de Britannicus. Malheureusement il semble bien difficile d'admettre que l'insignifiance du personnage dont le malheur constitue au premier chef la catastrophe de la tragédie, soit de nature à rendre l'action et le dénouement plus tragiques. Si Goldamnn avait raison, la complexe et implacable machine que Racine a montée et mise en mouvement, ne tuerait à la fin qu'un être qui, en réalité, n'avait jamais vraiment existé. Certes cette interprétation rendrait la pièce plus tonique, mais une tragédie n'est généralement pas conçue pour être tonique. Enfin, si Goldmann veut à tout prix que Britannicus ne soit qu'un « pantin », c'est qu'il veut à tout prix qu'il y ait une opposition radicale entre Junie et lui. Mais, outre que cette opposition apparaît tout à fait arbitraire, puisque les déclarations de Junie contredisent absolument les affirmations du critique, l'idée même d'une telle opposition entre deux personnages qui s'aiment profondément, dont chacun semble constituer pour l'autre sa seule raison d'exister et que la mort seule est finalement capable de séparer, nous paraît d'une parfaite absurdité.

Comment ne pas se dire sans cesse, en lisant ce que Goldmann écrit sur Britannicus, qu'il a dû lire un autre texte que celui que nous connaissons ? Comment ne pas se dire que, pour que la pièce pût commencer enfin à correspondre aux commentaires qu'en donne l'auteur du Dieu caché, il faudrait tout réécrire, et d'abord le rôle de Junie, dont les propos devraient s'accorder pleinement avec ceux du critique et qui semble, au contraire, s'acharner à le contredire ? Si seulement, au moment suprême, à cet « instant décisif » que constitue, selon Goldmann, la scène 1 de l'acte V, elle regardait enfin la vérité en face et prenait soudain conscience de la « non-existence » de Britannicus, elle pourrait peut-être encore sauver la mise du critique qui n'aurait alors qu'à transférer Britannicus de la catégorie des tragédies sans péripétie ni reconnaissance dans celle des tragédies avec péripétie et reconnaissance. Qu'il est dommage que Junie n'ait pas lu Le Dieu caché ! A quelle grandeur tragique se serait alors élevé son personnage, si elle avait quitté la scène en lançant à Britannicus :

Goldmann avait raison. Tu n'es bien qu'un pantin.
Adieu ! Je t'abandonne à ton triste destin.
Je vais finir mes jours au milieu des Vestales.
Déjà j'ai ordonné qu'on mette dans mes malles
Les livres de Goldmann. Lui seul peut m'expliquer
Comment d'un paltoquet j'ai bien pu me toquer !

 

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...........................................................*.......*

 

Les analyses de Goldmann ne sauraient donc rien nous apprendre sur les personnages du « monde ». Aurons-nous plus de chance avec celles qu'il a consacrées au « personnage tragique », Junie ? A vrai dire, nous avons déjà de sérieuses raisons d'en douter, puisque nous venons de constater que Junie ne voyait pas du tout Britannicus avec les mêmes yeux que Goldmann. Et c'est d'autant plus fâcheux que Goldmann voit précisément Junie comme un personnage qui voit toujours les choses et les êtres avec les mêmes yeux que lui.

Il nous faut tout d'abord revenir sur le caractère profondément paradoxal de la « vision » que Goldmann nous propose de Britannicus. Car sa conception du personnage de Junie constitue le cœur même de ce paradoxe. Selon Goldmann, nous l'avons vu, « le sujet de Britannicus est le conflit entre Junie et le monde [92] ». Junie est ainsi le personnage essentiel de la pièce. Elle en est même, aux yeux du critique, le seul personnage véritablement « humain », c'est-à-dire le seul « réel ». Or ce personnage, sur lequel repose ainsi toute la pièce, ce personnage central, en théorie, se trouve, en fait, relégué « à la périphérie ». Goldmann le reconnaît et le souligne, mais il ne songe guère à s'en étonner. Rien d'étonnant à cela : il ne s'étonne que quand cela l'arrange. On nous permettra de le faire à sa place.

Si l'on se place d'un point de vue purement quantitafif, on constate tout d'abord que le rôle de Junie ne compte que 158 vers. Il est, bien sûr, beaucoup plus court que les deux rôles principaux, celui d'Agrippine (environ 440 vers) et celui de Néron (environ 400 vers). Il est nettement plus court que ceux de Burrhus (environ 270 vers) et de Britannicus (environ 245 vers). Il est même plus court que celui de Narcisse (166 vers). Seul le rôle d'Albine - mais elle n'est qu'une confidente - est plus court (90 vers). Junie est le seul personnage de la pièce, avec Albine, à être totalement absent de la scène pendant deux actes. Burrhus et Narcisse sont présents dans les cinq actes. Agrippine n'est totalement absente qu'à l'acte II, Néron ne l'est qu'à l'acte I et Britannicus qu'à l'acte IV. Junie, elle, est totalement absente et de l'acte I et de l'acte IV. Certes il arrive souvent qu'un des personnages principaux d'une tragédie ne paraisse point au premier acte, et l'on n'y voit ni Hermione, ni Néron, ni Titus, ni Bajazet, ni Mithridate, ni Iphigénie, ni Clytemnestre, ni Athalie. Mais l'acte IV est en général - et Britannicus ne faillit pas à cette règle - celui où tout se joue. L'absence de Junie qui, dans la perspective de Goldmann, n'est pas seulement un des personnages principaux, mais le personnage principal de la pièce, y est donc beaucoup plus étonnante. Ajoutons qu'à l'acte III, elle ne paraît que vers la fin de l'acte, aux scène 7 et 8. Au total, Junie n'est présente de façon un peu continue qu'à deux reprises : à l'acte II, aux scènes 3, 4, 5, 6 et 7, soit un peu plus de la moitié de l'acte (219 vers sur 401) et au début de l'acte V, aux scènes 1, 2, 3 et 4, soit un peu moins de la moitié de l'acte (135 vers contre 288).

Aussi, comme l'analyse que Goldmann donne de Britannicus, dans Le Dieu caché, s'attache essentiellement aux scènes où paraît Junie, quelqu'un qui n'aurait jamais lu la pièce en aurait une idée singulièrement appauvrie et déformée, s'il se fiait au seul commentaire du critique. En ce qui concerne le premier acte, cela pourrait encore aller. Bien sûr, l'analyse que nous en propose Goldmann, est tout à fait sommaire, et appelle, nous l'avons vu, de très sérieuses réserves. Du moins, même si c'est de très haut, survole-t-il la scène 1, la scène 2 et la scène 4, c'est-à-dire à peu près tout l'acte. Mais les choses se gâtent à l'acte II que Goldmann ne fait commencer qu'avec l'arrivée de Junie à la scène 3. C'est sans doute la première fois qu'une étude de Britannicus ignore totalement la grande scène où Néron fait le récit de l'enlèvement de Junie et montre à Narcisse son « âme toute nue [93] ». De l'acte III, à l'exception de la scène 8 évoquée, nous l'avons vu, avec une évidente réticence en moins de six lignes, Goldmann ne dit rien. Il passe, en effet, directement de la scène 7 de l'acte II à la scène 8 de l'acte III, en disant seulement : « Par la suite, la pièce suit son cours [94] ». Cette formule, difficilement contestable assurément, mérite d'être soulignée : elle traduit, avec une naïveté comique, le désintérêt total que manifeste Goldmann pour toutes les scènes dont Junie est absente. Et, Junie étant totalement absente de l'acte IV, celui-ci va être, malgré son importance primordiale, évoqué d'une façon encore plus expéditive que l'acte III. « Après la belle scène de la rencontre entre les deux fauves, Néron et Agrippine, écrit Goldmann, nous arrivons à l'instant décisif [95] ». Quand on lit pour la première fois cette phrase, on est persuadé que Goldmann va parler de la scène 4 de l'acte IV, où effectivement tout se décide. Mais, pour lui, nous l'avons vu, « l'instant décisif », c'est la scène 1 de l'acte V, où rien ne se décide. Ainsi, en une seule phrase d'une ligne et demie, on a parcouru tout l'acte IV et l'on est déjà entré dans l'acte V. Sur celui-ci, en revanche, Goldmann va s'attarder assez longuement. Il ne dit pourtant rien des scènes les plus marquantes de l'acte : la scène 3 avec les illusions d'Agrippine, la scène 5 avec le récit de la mort de Britannicus (comment s'intéresser à la mort d'un « pantin » ?), la scène 6 avec les imprécations d'Agrippine. Il ne s'attache qu'à la première scène pour passer ensuite directement à la dernière scène et au récit d'Albine. Et, de ce récit, il ne retient que l'entrée de Junie chez les Vestales, qui constitue pour lui le véritable dénouement de la pièce. Aussi consacre-t-il à cet événement plus de trois pages, soit près de la moitié de son étude de Britannicus.

Que Junie n'occupe dans la pièce qu'une place restreinte, Goldmann, il est vrai, ne le conteste aucunement. Il y voit, au contraire, un choix de Racine. Mais on aurait aimé qu'il nous expliquât un peu mieux ce choix qui paraît bien étrange. Il se contente de nous dire, nous l'avons vu, que « la tragédie sans péripétie ni reconnaissance peut être écrite de deux manières différentes, en faisant soit du monde, soit du héros tragique le personnage central [96] » et que Racine a donc voulu exploiter les deux formules, la première dans Britannicus et le seconde dans Bérénice. Malheureusement la première de ces deux formules, qui relègue « à la périphérie » le seul personnage « réel » de la pièce, apparaît bien peu satisfaisante et l'étude même que Goldmann nous donne de Britannicus pourrait servir à le prouver, s'il en était besoin. On ne voit pas très bien pourquoi Racine se serait cru obligé de l'utiliser pour la seule raison qu'elle était possible. Quand on a le choix entre deux formules, dont l'une est bonne et l'autre mauvaise, il vaut mieux, nous semble-t-il, utiliser deux fois la bonne - Molière a prouvé qu'on pouvait écrire plusieurs chefs-d'œuvre en utilisant le même schéma dramatique -plutôt qu'une fois la bonne et une fois la mauvaise, sous prétexte de les utiliser toutes.

Mais acceptons d'oublier un instant ce qu'il y a d'étrange dans le fait que le personnage essentiel de la tragédie soit aussi celui qui paraisse le moins souvent. Les rares scènes où il se manifeste n'en devraient être que plus marquantes, et, s'il prononce assez peu de vers, ils n'en devraient que mieux se graver dans toutes les mémoires. Malheureusement, si le rôle de Junie - celui d'Albine mis à part - est le moins important, ce n'est pas seulement quantitativement, mais aussi qualitativement. Il n'est pas seulement court, il est aussi un peu pâle. Mis à part les spécialistes de Racine et, bien sûr, les actrices qui ont joué le rôle, il n'y a sans doute pratiquement personne qui soit capable de citer d'autres vers du rôle de Junie que les deux vers célèbres :

J'ose dire pourtant que je n'ai mérité
Ni cet excès d'honneur ni cette indignité [97].

Et d'ailleurs beaucoup de ceux qui les connaissent seraient sans doute bien en peine de les attribuer à Junie. Aussi Goldmann est-il amené, dans son commentaire, à faire un sort à des vers qui jusqu'ici n'avaient guère retenu l'attention des critiques. Il rappelle ainsi les deux premiers vers du rôle de Junie :

Seigneur, je ne vous puis déguiser mon erreur;
J'allais voir Octavie, et non pas l'Empereur [98]

et il les commente en disant que « ses premiers mots la définissent tout entière "je ne puis déguiser" [99] ». Malheureusement ils ne sont pas de ceux qui laissent au spectateur ou au lecteur un souvenir impérissable. A plus forte raison est-il très rare qu'on se souvienne de la très courte scène 7 de l'acte II, dialogue de trois vers entre Néron et Junie :

Madame…
....................- Non, Seigneur, je ne puis vous entendre.
Vous êtes obéi. laissez couler du moins
Des larmes dont ses yeux ne seront pas témoins [100].

Réduite au premier hémistiche du premier vers, cette scène devient pourtant, dans le commentaire de Goldmann, un des moments forts de la pièce : « Il ne faut à Racine que la moitié d'un hémistiche […] pour faire ressortir l'opposition insurmontable entre Junie et Néron :

Madame…
....................- Non Seigneur… (II,7) [101] ».

Même condensé de cette façon par Goldmann qui, d'ailleurs, n'a pas seulement voulu, en ce faisant, mieux souligner l'opposition de Néron et de Junie, mais aussi effacer, une fois de plus, un témoignage de la profonde communion qui unit Junie et Britannicus, ce dialogue n'a guère de chances, croyons-nous, d'être jamais considéré comme une des grandes manifestations du génie racinien. A côté de celui d'Agrippine, si riche en magnifiques tirades et en vers admirables, à côté de celui de Néron qui, tout « fauve » qu'il soit, sait pourtant fort bien s'exprimer, à côté même de celui de Burrhus qui, quoiqu'en pense Roland Barthes [102], est fort éloquent, le rôle de Junie apparaît plutôt terne, plus terne assurément que celui du « pantin » Britannicus qui, dans la scène 8 de l'acte III, sait répondre du tac au tac à Néron et trouver les mots qui font mouche. Bien entendu, nous ne prétendons pas que Junie, non plus que Britannicus, ne sache pas s'exprimer. Son rôle est assurément d'une grande tenue littéraire. Mais il nous semble que ce personnage qui, selon Goldmann, tranche tellement sur tous les autres, puisqu'il est le seul humain, le seul conscient, le seul « réel », que ce personnage qui est le personnage tragique de la pièce, devrait être aussi celui qui s'exprime avec le plus de force et le plus d'éloquence. Au lieu de cela, le héros tragique a le rôle le plus ingrat de toute la pièce, plus ingrat encore que celui du pur « pantin » que serait Britannicus.

Car, s'il est vrai que le personnage de Britannicus n'est pas une des plus fortes créations de la tragédie racinienne, celui de Junie ne l'est pas davantage. D'ailleurs, si le public et la critique ont été souvent très sévères, beaucoup trop sévères croyons-nous, à l'égard de Britannicus, ils n'ont guère été plus indulgents à l'égard de Junie. Bien loin d'opposer radicalement les deux rôles, comme l'a fait Goldmann, ils ont généralement confondu Junie et Britannicus dans leurs appréciations, les jugeant l'un et l'autre fort sympathiques, mais passablement falots. Ainsi les spectateurs de la première représentation qui, aux dires de Boursault, ont estimé que Britannicus était « amoureux sans jugement », ont estimé aussi que Junie était « constante sans fermeté [103] ». Quant à Francisque Sarcey, qui considère que « Britannicus est un sot », il ne voit en Junie qu' « une jeune pleurnicheuse [104] ». Si ce jugement brutal est assurément injuste, il traduit pourtant l'impression dominante que laisse généralement le personnage de Junie, celle d'être d'abord et surtout une victime. Et l'on pourrait se servir pour définir Junie des termes mêmes dont Goldmann s'est servi pour définir le « pantin » Britannicus. Tout autant que lui en effet, Junie fait partie des « victimes, pures, passives [105] ».

C'est même à elle que la formule s'applique le mieux. Car le rôle le plus « passif » de la pièce -celui d'Albine mis à part évidemment - c'est celui de Junie. Non seulement elle paraît peu et parle peu, mais aucune de ses interventions n'a d'influence sur la marche de l'intrigue. Son entrevue avec Néron à la scène 3 de l'acte II ne change rien aux décisions de celui-ci. A la scène 6, elle n'est, par la volonté de Néron, que le « pantin » dont il tire les ficelles. A la scène 8 de l'acte III, elle ne fait qu'assister, impuissante, à l'affrontement des deux rivaux et sa tentative pour désarmer la colère de Néron contre Britannicus, en proposant d'entrer chez les Vestales, n'obtient aucun effet. Enfin, à la scène 1 de l'acte V, si elle se montre assurément beaucoup plus lucide que Britannicus, cette lucidité, parce qu'elle reste relative - nous y reviendrons -, reste aussi inutile et ne change rien au cours des événements. Tous les autres personnages de la pièce, soit qu'ils poussent Néron dans la voie du crime, soit qu'ils essaient de le retenir, ont, à un moment ou à un autre, en le voulant ou sans le vouloir, une influence directe sur ses décisions et donc sur la marche de l'action.

Si le grand réquisitoire qu'Agrippine prononce au début de la scène 4 de l'acte IV et qu'elle a soigneusement préparé, n'a aucun effet sur Néron qui savait parfaitement tout ce que sa mère allait lui dire, en revanche la deuxième tirade où Agrippine, désarçonnée par la réplique de Néron, laisse voir un désarroi sans doute sincère, réussit, semble-t-il, à ébranler un moment Néron qu'on peut croire sincère aussi, lorsqu'il lui dit :

Hé bien donc ! prononcez. Que voulez-vous qu'on fasse [106]?

Agrippine, il est vrai, perd aussitôt l'avantage qu'elle vient de remporter, en abusant immédiatement de sa victoire et en dictant à Néron des conditions qu'il va feindre d'accepter, mais qui, en réalité, achèvent de le convaincre que sa mère est incurable et que seule la mort de Britannicus pourra lui faire comprendre qu'il lui faut s'effacer. Ces paroles d'Agrippine, si elles ont sur Néron un effet qu'elle ne soupçonne pas et qui est évidemment le contraire de ce qu'elle peut souhaiter, n'en ont pas moins, par là même, une importance dramatique évidente. Elles n'ont pas seulement un effet immédiat. Car, à l'instant décisif, qui, pour le lecteur qui se fie à Racine plutôt qu'à Goldmann, se situe à la scène 4 de l'acte IV, Néron va certainement se les rappeler, lorsque Narcisse évoquera le triomphe d'Agrippine :

Elle s'en est vantée assez publiquement.
- De quoi ?
....................- Qu'elle n'avait qu'à vous voir un moment :
Qu'à tout ce grand éclat, qu'à ce courroux funeste
On verrait succéder un silence modeste;
Que vous-même à la paix souscririez le premier,
Heureux que sa bonté daignât tout oublier [107].

Ainsi le comportement d'Agrippine à la scène 2 justifie par avance les propos de Narcisse à la scène 4 et rend par conséquent la tâche de celui-ci plus aisée. Comment Néron pourrait-il donc douter que sa mère ne s'attribue tout le mérite d'un retour en grâce de Britannicus et qu'elle ne croie avoir repris toute son emprise sur son fils ? Et comment pourrait-il en supporter l'idée, alors que précisément Agrippine a, en réalité, totalement, échoué, que, pour la première fois, au contraire, le génie de Néron n'a pas tremblé devant celui de sa mère et que, s'il a ensuite accepté de se réconcilier avec Britannicus, c'est malgré Agrippine et uniquement grâce à Burrhus. Celui-ci a, en effet, réussi à la scène 3 à faire changer la décision de Néron, retournant ainsi la situation et arrêtant la marche de la machine infernale. Pour un moment seulement, sans doute. Mais il aurait pu en être autrement. Nous avons souligné aussi, et nous n'y reviendrons pas, l'importance dramatique, d'ailleurs évidente, du personnage de Narcisse. Quant à Britannicus, si, comme Junie, il est absent de l'acte le plus important du point de vue de l'action, l'acte IV, il n'en a pas moins joué un rôle déterminant dans sa préparation. Car l'importance primordiale de l'acte IV du point de vue dramatique tient d'abord au fait que Néron vient de prendre la décision de faire mourir Britannicus. Or, si, pour une raison d'intérêt dramatique évidente, Racine ne nous l'a apprise qu'après coup, si nous n'avons donc pas assisté à la scène où Néron a donné à Narcisse l'ordre de faire préparer le poison, cette décision n'en apparaît pas moins manifestement comme étant dans le prolongement des deux décisions que Néron avait prises à la fin de l'acte III, celle de faire arrêter Britannicus, à la scène 8, et celle de faire arrêter sa mère, à la scène 9. Il est donc clair que la décision de faire mourir Britannicus a été provoquée, comme les deux précédentes, par le comportement et les propos de Britannicus à la scène 8. Sa fierté lui a fait adopter en face de Néron une attitude de défi qui l'a amené finalement à faire une allusion très méprisante, mais en même temps très imprudente, à l'indigne stratagème de la scène 6 de l'acte II :

Je ne sais pas du moins épier ses discours.
Je la laisse expliquer sur tout ce qui me touche,
Et ne me cache point pour lui fermer la bouche [108].

Ce sont ces trois vers de Britannicus qui précipitent brusquement le mouvement du mécanisme tragique. Britannicus ne saurait donc être considéré comme une victime purement passive. Il ne subit pas seulement les événements : il contribue aussi à les faire arriver.

Dira-t-on que, si Junie ne semble pas, dans le cours même de la pièce, avoir d'influence directe sur le déroulement de l'intrigue, c'est que son action se situe tout entière au seuil même de la tragédie, lors de sa première rencontre avec Néron ? Nous ne songeons certes point à contester l'importance de cette rencontre et nous nous sommes déjà étonné que Goldmann ait totalement passé sous silence le récit célèbre qu'en fait Néron, à la scène 2 de l'acte II, et dans lequel on trouve déjà de fort bonnes raisons, que le reste de la pièce ne fera que confirmer, de mettre en doute la profondeur et la sincérité des sentiments qu'il dit nourrir pour Junie. Quoi qu'il en soit, la rencontre de Junie n'en est pas moins importante; qu'il soit sincère ou non, l'amour de Néron pour Junie lui fournit sinon une raison de plus, du moins un prétexte pour faire échec aux projets de sa mère et ruiner son crédit. On ne saurait pourtant faire de cette rencontre, comme le fait Goldmann, « le seul événement vraiment important [109] » de la tragédie. Car, si l'on peut dire sommairement que « Britannicus se joue à l'instant où le monstre, le vrai Néron caché qui sommeillait sous le Néron apparent, se réveille [110] », il est tout à fait abusif d'attribuer ce réveil à la rencontre avec Junie et de dire que c'est elle « qui a obligé le fauve à lever son masque [111] ». C'est oublier, en effet, que Néron n'aurait pas rencontré Junie, s'il ne l'avait pas fait enlever. Et il ne l'aurait pas fait enlever, si le « fauve » en lui ne s'était pas déjà réveillé, s'il n'avait pas déjà levé son masque. De ce réveil, la rencontre avec Junie est d'abord l'effet. Elle ne saurait donc en être la cause, du moins la cause première, car, il est vrai, et nous venons de le souligner, qu'elle a contribué à son tour à précipiter la libération du « fauve ». La cause première du réveil du monstre et donc de l'enlèvement de Junie, c'est le fait qu'Agrippine vient de se prononcer en faveur du mariage de Junie et de Britannicus, comme elle le dit elle-même à Néron :

Aujourd'hui je promets Junie à votre frère;
Ils se flattent tous deux du choix de votre mère :
Que faites-vous ? Junie, enlevée à la cour,
Devient en une nuit l'objet de votre amour [112].

Ce n'est pas Junie, c'est Agrippine qui réveille le monstre et comme c'est souvent le cas dans la tragédie en général, et dans celle de Racine en particulier, elle ne fait ainsi que précipiter ce qu'elle voulait empêcher. Car ce réveil, Agrippine le redoutait depuis longtemps. Elle le redoutait au moins depuis « ce jour, ce triste jour [113] », qu'elle évoque devant Albine, où elle a senti, pour la première fois que le pouvoir lui échappait. On peut même penser qu'elle l'a toujours redouté, plus ou moins confusément, puisqu'elle dit à Néron :

Vous êtes un ingrat, vous le fûtes toujours.
Dès vos plus jeunes ans mes soins et mes tendresses
N'ont arraché de vous que de feintes caresses [114].

On peut penser aussi - et ce n'était pas, non plus, le meilleur moyen de l'empêcher - que, non contente de le redouter, elle l'a toujours annoncé, puisqu'elle dit à Albine :

Tout ce que j'ai prédit n'est que trop assuré [115].

Si le sujet de Britannicus était, comme le prétend Goldmann, « le conflit entre Junie et le monde [116] », alors la première scène de la pièce remplirait bien mal son rôle d'exposition. Elle le remplit parfaitement, au contraire, si, ainsi qu'on l'avait généralement pensé avant Goldmann, le sujet de la pièce est essentiellement le conflit entre Agrippine et Néron. Comme Jocaste, Agrippine pourrait dire :

Nous voici donc hélas ! à ce jour détestable
Dont la seule frayeur me rendait misérable [117].

Elle a, en effet, le sentiment proprement tragique que ce qui devait arriver est maintenant arrivé : le vrai Néron vient de « se déclarer », en apparence contre le seul Britannicus, comme Agrippine le dit tout d'abord à Albine :

Contre Britannicus Néron s'est déclaré [118],

mais, en réalité, aussi et surtout contre elle. Agrippine ne tarde d'ailleurs pas à l'avouer à Albine, avec une certaine réticence au début parce que cet aveu est pénible pour son amour-propre :

Britannicus le gêne, Albine, et chaque jour,
Je sens que je deviens importune à mon tour [119].

Mais Albine remplit bien son rôle de confidente, elle s'étonne, et questionne, et Agrippine, parce qu'elle est très inquiète, a besoin de se confier à quelqu'un. Elle s'interroge donc tout haut devant Albine sur les mobiles qui ont pu pousser Néron à faire enlever Junie :

Que veut-il ? Est-ce haine, est-ce amour qui l'inspire ?
Cherche-t-il seulement le plaisir de leur nuire ?
Ou plutôt n'est-ce pas que sa malignité
Punit sur eux l'appui que je leur ai prêté [120]?

Des explications différentes qu'elle envisage ainsi, il est clair que c'est de loin la dernière qui lui paraît la meilleure. Et l'on comprend pourquoi lorsque l'étonnement d'Albine l'amène ensuite à expliquer pour quelles raisons elle soutient Junie et Britannicus :

Néron jouit de tout; et moi, pour récompense,
Il faut qu'entre eux et lui je tienne la balance,
Afin que quelque jour, par une même loi,
Britannicus la tienne entre mon fils et moi [121].

Agrippine veut marier Britannicus à Junie parce que Junie descend d'Auguste, qui est son trisaïeul. Cette union va donc renforcer encore les droits de Britannicus et accentuer ainsi la menace qu'il représente pour le pouvoir de Néron. C'est d'ailleurs l'argument que Burrhus fait valoir à la scène suivante, pour essayer de justifier devant Agrippine, bien qu'au fond de lui-même il le désapprouve, l'enlèvement de Junie :

Vous savez que les droits qu'elle porte avec elle
Peuvent de son époux faire un prince rebelle [122].

Loin d'être, comme le voudrait Goldmann, le véritable moteur de la mécanique tragique, Junie est donc d'abord un pion dans la partie que jouent l'un contre l'autre Agrippine et Néron.

Ainsi, en même temps qu'elle explique sa politique à Albine, Agrippine nous apprend pourquoi Racine a créé, pratiquement de toutes pièces, puisque Tacite ne lui a guère fourni que le nom, le personnage de Junie. Nous avons rappelé ce qu'il dit, dans la seconde Préface, à propos d'Agrippine : « C'est elle que je me suis surtout efforcé de bien exprimer ». Et il ajoute aussitôt après : « et ma tragédie n'est pas moins la disgrâce d'Agrippine que la mort de Britannicus [123] ». Il fallait donc, puisque c'était le personnage d'Agrippine qui devait compter le plus, que la mort de Britannicus apparût d'abord et surtout comme consacrant la disgrâce d'Agrippine. Tacite lui fournissait sans doute déjà des éléments qui allaient dans ce sens. Juste avant le récit de la mort de Britannicus, il racontait que, Néron ayant ôté à Pallas la charge que lui avait confiée Claude, Agrippine s'était emportée et avait menacé de révéler tout ce qu'elle avait fait pour assurer le pouvoir à Néron, et de conduire elle-même Britannicus au camp des prétoriens pour essayer de défaire ce qu'elle avait fait [124]. On sait que Racine s'est étroitement inspiré de ce passage et qu'Agrippine tient à Burrhus les mêmes propos à la scène 3 de l'acte III [125]. Tacite disait, au chapitre suivant, que ces menaces avaient troublé Néron et qu'elles avaient été, avec un incident qui avait révélé le fierté de Britannicus, à l'origine de la décision de le faire mourir [126]. Et Racine a rappelé lui-même, dans la seconde Préface, quels avaient été, selon Tacite [127], les sentiments d'Agrippine en voyant mourir Britannicus : « Cette mort fut un coup de foudre pour elle, et il parut, dit Tacite, par sa frayeur et par sa consternation, qu'elle était aussi innocente de cette mort qu'Octavie. Agrippine perdait en lui sa dernière espérance, et ce crime lui en faisait craindre un plus grand : Sibi supremum auxilium ereptum, et parricidii exemplum intelligebat [128] ». Il s'en est d'ailleurs souvenu, lorsqu'il a fait dire à Agrippine, dans les imprécations qu'elle lance contre Néron après la mort de Britannicus :

Ta main a commencé par le sang de ton frère;
Je prévois que tes coups iront jusqu'à ta mère [129].

Tacite nous apprend encore, un peu plus loin, que le courroux d'Agrippine ne désarmant pas, Néron prit contre elle un certain nombre de mesures, la privant notamment de sa garde de soldats germains et l'éloignant de lui en la transférant dans un autre palais. Ces mesures rendirent patente la disgrâce d'Agrippine dont le seuil fut aussitôt déserté [130].

Ainsi, chez Tacite déjà, la mort de Britannicus et la disgrâce d'Agrippine apparaissaient étroitement liées. Mais il fallait qu'elles le fussent encore davantage pour satisfaire le dramaturge et répondre pleinement aux exigences de l'unité d'action. Il fallait pour cela qu'Agrippine ne menaçât pas seulement en paroles de renverser Néron pour rétablir Britannicus. Il fallait qu'elle eût aussi un plan d'action précis pour renforcer la position politique de Britannicus et que ce plan reçût un commencement d'exécution. Ce plan, c'est le mariage de Junie et de Britannicus et il vient de recevoir un commencement d'exécution puisque Agrippine vient de se prononcer officiellement en faveur de ce mariage. C'est cet acte, nous l'avons dit, qui provoque le réveil du monstre et l'enlèvement de Junie. C'est cet acte qui permet à Néron de répondre aux reproches de sa mère en l'accusant de comploter contre lui :

Avec Britannicus contre moi réunie,
Vous le fortifiez du parti de Junie [131].

C'est cet acte qui déclenche le mécanisme tragique et la rencontre avec Junie ne fait, tout au plus, qu'accélérer un processus dont elle est d'abord l'effet.

Si donc Junie n'a point du tout le rôle déterminant que lui prête Goldmann, mais un rôle essentiellement passif, celui d'une victime, il se pourrait aussi qu'elle ne fût pas non plus vraiment le personnage que Goldmann veut voir en elle. D'ailleurs, si elle l'était vraiment, si elle avait le caractère « extrémiste » qu'il lui attribue, elle aurait nécessairement, de ce fait même, un rôle moins passif. Si Britannicus, lui, a, du moins une fois, un rôle déterminant dans l'action, à la scène 8 de l'acte III, c'est précisément parce qu'il y fait preuve de cet extrémisme tragique qui serait, selon Goldmann, l'apanage de Junie. Dans cette scène, en effet, où Britannicus défie le pouvoir de Néron, c'est lui qui apparaît « dressé contre le monde », comme doit l'être le « personnage tragique » [132]. Lorsqu'il répond aux menaces de Néron qu'il ne redoute qu'une seule chose, l'inimitié de Junie :

Pour moi, quelque péril qui me puisse accabler,
Sa seule inimitié peut me faire trembler [133],

il parle comme parle, selon Goldmann, le « héros tragique » qui sait que le monde peut l'écraser, mais qui se sait aussi plus grand que lui et le méprise. Dans cette scène où Britannicus parle et se comporte en « héros tragique », c'est Junie qui parle le langage du « compromis », lorsqu'elle dit à Néron :

Souffrez que, de vos cœurs rapprochant les liens,
Je me cache à vos yeux et me dérobe aux siens.
Ma fuite arrêtera vos discordes fatales 134.

Si, au lieu d'en faire le « héros tragique », Goldmann avait décidé de faire de Junie un personnage du « monde », il n'aurait pas manqué de faire un sort à ces vers et, dans ces vers, il n'aurait pas manqué de faire un sort au mot « fuite », comme il le fait, dans Phèdre, à chaque fois qu'il le rencontre dans la bouche d'Hippolyte, en qui, comme en Britannicus, il ne veut voir qu'un « pantin ». Et, pour achever de convaincre ceux qui auraient encore pu douter que cette scène illustrât vraiment l'opposition du « héros tragique », Britannicus, et de l'être du « monde », Junie, il n'aurait pas manqué de faire un sort aux deux vers qu'ils prononcent l'un et l'autre à la fin de la scène et qui semblent résumer cette opposition :

C'est ainsi que Néron sait disputer un cœur.
- Prince, sans l'irriter, cédons à cet orage [135].

En réalité, Goldmann fait avec Junie ce qu'il a fait avec Barcos [136]. Pour faire d'elle une figure de l'extrémisme tragique, il la dénature en durcissant tous ses traits et, pour ce faire, il opère un tri dans ce qu'elle dit d'elle, ne retenant que certains propos dont il fausse le sens en les détachant du contexte. Ainsi, s'il est vrai que Junie vit à l'écart et ne fréquente point une cour qu'elle méprise, elle ne connaît pourtant point « la solitude absolue et radicale de l'homme tragique [137] », puisqu'elle aime Britannicus et qu'il l'aime. Grâce à cet amour, elle est finalement, malgré son isolement, moins seule que Néron, que personne n'aime. Elle en est d'ailleurs bien consciente et l'a souvent dit à Britannicus, comme celui-ci le lui rappelle, sans savoir que Néron l'écoute, lorsqu'il s'étonne de la trouver bien changée, à la scène 6 de l'acte II :

Qu'est devenu ce cœur qui me jurait toujours
De faire à Néron même envier nos amours [138]?

Qui croirait, à lire Goldmann, que Junie, qui ne saurait rien attendre du « monde », ait jamais pu tenir de tels propos ? Comment les concilier, en ce qui concerne Junie, avec cette affirmation du critique : « ni Junie ni Titus n'envisagent un seul instant l'idée de vivre de manière satisfaisante dans le monde [139] » ? La seule solution serait de supposer que Junie ne dit pas ce qu'elle pense, mais, outre que cette suggestion paraîtrait bien arbitraire, Goldmann, lui, n'aurait pas le droit de la faire, puisqu'il attribue à Junie une sincérité absolue.

Sur ce point aussi, d'ailleurs, Goldmann nous propose de Junie une image trop schématique. Certes, en face de la duplicité de Néron, de Narcisse ou d'Agrippine, Junie incarne la franchise. Mais, outre que Britannicus et Burrhus qui pourtant sont censés appartenir au « monde », l'incarnent aussi, la sincérité de Junie n'a pas le caractère absolu et extrémiste que Goldmann lui prête. Selon lui, nous l'avons vu, « ses premiers mots la définissent tout entière "je ne puis déguiser" ». Mais Junie, et on l'en félicitera, sait fort bien que, dans certaines circonstances, il est préférable de ne pas dire ce qu'on pense, et même de dire ce qu'on ne pense pas. Ainsi, lorsque Néron lui annonce qu'elle va bientôt revoir Britannicus, elle lui répond :

Ah ! Seigneur, vos vertus m'ont toujours rassurée [140].

Or, même si elle ne connaît pas encore ses véritables intentions, il est clair qu'elle ne croit guère aux « vertus » de Néron. On pourrait encore rappeler ici les propos qu'elle tient à Britannicus un peu plus loin à la scène 6 et que nous avons cités tout à l'heure :

Ah ! Seigneur ! vous parlez contre votre pensée.
Vous-même, vous m'avez avoué mille fois
Que Rome le louait d'une commune voix;
Toujours à sa vertu vous rendiez quelque hommage.
Sans doute la douleur vous dicte ce langage.

De même, lorsque, intervenant à la scène 8 de l'acte III pour apaiser Néron, elle lui dit :

...........................................................Que faites-vous ?
C'est votre frère. Hélas ! c'est un amant jaloux [141],

elle sait très bien que Britannicus, s'il a été effectivement « jaloux », ne l'est plus maintenant. Mais elle veut essayer par ce petit mensonge d'excuser les propos qu'il vient de tenir à Néron et de flatter un peu l'amour-propre blessé de celui-ci. Devant Agrippine aussi Junie déguise quelque peu sa pensée. Ainsi, lorsque, à la scène 3 de l'acte V, remarquant qu'elle vient de pleurer, Agrippine lui demande :

Doutez-vous d'une paix dont je fais mon ouvrage [142]?

elle lui répond :

Quand même à vos bontés je craindrais quelque obstacle,
Le changement, Madame, est commun à la cour [143].

Or elle ne croit sans doute guère plus aux « bontés » d'Agrippine qu'aux « vertus » de Néron. De plus, il s'en faut de beaucoup que, devant Agrippine, elle parle de la cour aussi librement que devant Britannicus, à qui elle disait quelques instants plus tôt :

Je ne connais Néron et la cour que d'un jour;
Mais (si je l'ose dire) hélas ! dans cette cour
Combien tout ce qu'on dit est loin de ce qu'on pense !
Que la bouche et le cœur sont peu d'intelligence !
Avec combien de joie on y trahit sa foi [144].

Si la sincérité de Junie n'est donc pas totale, mais, encore une fois, on ne saurait lui en faire un grief, sa lucidité ne l'est pas non plus. Sur ce point aussi, l'image que Goldmann nous propose de Junie, est déformée par ses a priori. Ainsi elle croit habile de dire à Néron pour justifier l'amour que Britannicus lui porte :

Il m'aime; il obéit à l'Empereur son père,
Et j'ose dire encore à vous, à votre mère.
Vos désirs sont toujours si conformes aux siens… [145]

C'était assurément la chose à ne pas dire, et, d'ailleurs, la réaction de Néron, qui coupe la parole à Junie, traduit bien son irritation :

Ma mère a ses desseins, Madame, et j'ai les miens [146].

En fait, la lucidité de Junie ne se manifeste vraiment qu'à la scène 1 de l'acte V. Il s'en faut pourtant que, même dans cette scène, la lucidité de Junie soit aussi absolue que le prétend Goldmann. Car, nous l'avons dit, la lucidité que Racine prête ici à Junie, est essentiellement destinée, comme la crédulité de Britannicus, à créer une atmosphère d'angoisse à l'approche du dénouement tragique. Loin d'être totale, elle est donc soigneusement dosée. Il faut, en effet, que Junie soit assez lucide pour pressentir ce qui va se passer, mais il ne faut pas qu'elle le soit assez pour l'empêcher. Elle est assez lucide pour être très inquiète, mais elle ne l'est pas assez pour arriver à se persuader tout à fait qu'elle a vraiment raison d'être inquiète. Bien sûr son inquiétude est fondée sur des raisons objectives. Elle souligne la soudaineté du changement de Néron :

Néron m'aimait tantôt, il jurait votre perte;
Il me fuit, il vous cherche : un si grand changement
Peut-il être, Seigneur, l'ouvrage d'un moment [147]?

Elle évoque sa duplicité et celle de toute la cour :

Je ne connais Néron et la cour que d'un jour;
Mais (si je l'ose dire) hélas ! dans cette cour
Combien tout ce qu'on dit est loin de ce qu'on pense !
Que la bouche et le cœur sont peu d'intelligence !
Avec combien de joie on y trahit sa foi [148]!

Mais finalement, et c'est pourquoi elle laisse quand même assez facilement partir Britannicus, elle met aussi son inquiétude sur le compte de sa nervosité, nervosité bien naturelle chez une femme et, qui plus est, amoureuse, après les événements qu'elle vient de vivre. Lorsque Agrippine, un peu plus loin, s'étonne de son inquiétude, elle lui répond :

Après tous les ennuis que ce jour m'a coûtés,
Ai-je pu rassurer mes esprits agités ?
Hélas ! à peine encore je conçois ce miracle.
Quand même à vos bontés je craindrais quelque obstacle,
Le changement, madame, est commun à la cour,
Et toujours quelque crainte accompagne l'amour [149]

Bien sûr, la courtoisie empêche Junie d'être tout à fait sincère avec Agrippine. Mais, même si son inquiétude est moins irraisonnée qu'elle semble le dire, elle n'est pas, non plus, et il ne fallait pas qu'elle le fût, assez raisonnée pour être utile. Et c'est, plus encore peut-être que la crédulité de Britannicus, ce qui rend la première scène de l'acte V particulièrement grinçante. C'est contre elle, plus encore peut-être que contre Britannicus, que le spectateur s'impatiente, contre elle et contre son inquiétude qui, si grande qu'elle soit, n'en reste pas moins stérile. Il s'impatiente tout d'abord, lorsque Britannicus lui demandant :

Qu'est-ce que vous craignez ?

elle lui répond :

...........................................................Je l'ignore moi-même,
Mais je crains [150].

Par la suite, nous l'avons vu, les efforts de Britannicus pour la rassurer l'amènent à justifier son inquiétude par des arguments. Elle pourrait cependant le faire d'une manière plus précise et plus convaincante. Ainsi, lorsque Britannicus lui explique le changement si soudain de Néron en lui disant :

Cet ouvrage, madame, est un coup d'Agrippine [151]

elle devrait se souvenir de son entrevue avec Néron et de la brusque irritation de celui-ci, lorsqu'elle avait maladroitement évoqué la conformité de ses désirs avec ceux de sa mère. Si elle connaissait Néron aussi bien que le prétend Goldmann, elle douterait fort du succès d'Agrippine. Mais c'est un peu plus loin que l'impatience et la déception du spectateur vont être portées à leur comble. C'est là aussi que l'on va saisir le mieux à quel point la lucidité de Junie est étroitement subordonnée aux exigences dramatiques. Lorsque Britannicus, pour la convaincre de la sincérité de Néron, entreprend de lui rapporter les propos de Narcisse :

Ses remords ont paru même aux yeux de Narcisse.
Ah ! s'il vous avait dit, ma Princesse, à quel point…

une idée traverse soudain l'esprit de Junie :

Mais Narcisse, Seigneur, ne vous trahit-il point [152]?

Plus encore qu'à la scène 3 de l'acte IV, lorsque Burrhus pressait Néron de parler :

Ne perdez point de temps, nommez-moi les perfides
Qui vous osent donner ces conseils parricides [153],

le spectateur conçoit un instant l'espoir de voir Narcisse enfin démasqué. Il comprend que le moment est crucial puisqu'il sait que l'aveuglement de Britannicus vient essentiellement de la confiance absolue qu'il a en Narcisse. Le seul moyen de lui ouvrir les yeux sur le danger qu'il court, serait donc de lui ouvrir les yeux sur le double jeu de Narcisse. Mais, pour ce faire, il faudrait que Junie eût elle-même des soupçons vraiment sérieux et qu'elle pût les motiver. Au lieu de cela, lorsque Britannicus lui demande avec étonnement :

Et pourquoi voulez-vous que mon cœur s'en défie ?

elle semble admettre elle-même, par sa réponse, le caractère peu vraisemblable d'une telle supposition :

Et que sais-je ? Il y va, Seigneur, de votre vie.
Tout m'est suspect :je crains que tout ne soit séduit [154].

La déception du spectateur est alors aussi vive que son espoir a été grand. Mais comment ne pas voir que Racine a voulu qu'il en fût ainsi, qu'il a voulu lui infliger cette espèce de douche écossaise et que, pour ce faire, il n'a prêté à Junie qu'un bref éclair de lucidité, qu'un soupçon qui naît et s'éteint presque en même temps ? Car enfin, même sans incarner la lucidité, comme le voudrait Goldmann, Junie aurait pu, croyons-nous, en réfléchissant un peu se rappeler quelques faits susceptibles d'étayer ses soupçons. Elle aurait pu se rappeler que c'était Narcisse qui, à la scène 4 de l'acte II, était venu informer Néron de l'arrivée de Britannicus qui voulait la voir, alors que Néron venait de lui annoncer sa venue et de lui dicter la conduite à tenir. Elle aurait pu alors se demander si Narcisse n'avait pas été chargé par Néron de faire venir Britannicus. Elle aurait pu se rappeler aussi qu'à la fin de la scène 6 de l'acte III, Narcisse s'était empressé de s'éclipser en la voyant arriver et se demander alors si ce brusque départ ne pouvait pas expliquer l'arrivée imprévue de Néron quelques instants plus tard, alors qu'Agrippine s'était chargée pourtant de le retenir. Elle aurait pu, d'ailleurs, avoir des soupçons bien plus tôt. Car, quand Goldmann oppose Junie à Britannicus comme la lucidité à la crédulité, il oublie que Britannicus n'a point de secrets pour Junie, qu'il lui confie toutes ses pensées et qu'ainsi elle dispose des mêmes éléments que lui pour s'interroger sur le jeu de Narcisse. Nous nous sommes étonné tout à l'heure d'entendre Britannicus, à la scène 4 de l'acte I, formuler les deux prémisses d'un syllogisme sans songer un seul instant à en tirer la conclusion. Mais ce qu'il a dit à Narcisse, il l'a certainement dit aussi, et plus d'une fois sans doute, devant Junie. Comment ne pas se dire alors qu'en l'entendant se plaindre que Néron sût tous ses secrets, bien qu'il ne se confiât qu'à Narcisse, Junie aurait bien pu, et elle n'aurait pas fait preuve ainsi d'une exceptionnelle lucidité, entrevoir la vérité ?

Cela dit, nous ne songeons nullement à prendre le contre-pied de la thèse de Goldmann et à présenter Junie comme un être foncièrement crédule. Nous voulons simplement dire que Junie n'est pas la lucidité, de même que Britannicus n'est pas la crédulité. S'il était moins crédule, le dénouement tragique pourrait sans doute être évité, du moins provisoirement, mais il pourrait l'être aussi, si Junie était aussi lucide que le prétend Goldmann. De plus, ne voir dans l'opposition entre l'attitude de Junie et celle de Britannicus, à la scène 1 de l'acte V, que l'opposition de la lucidité et de la crédulité, c'est raisonner comme s'il ne s'agissait que d'une différence d'appréciation purement intellectuelle. Il n'y a pas, en effet, que de la crédulité dans la confiance de Britannicus : il y a aussi l'insouciance d'un être jeune, l'optimisme d'un amoureux qui se sait aimé et une intrépidité naturelle qui s'est déjà manifestée à la scène 8 de l'acte III. Il n'y a pas, non plus, nous l'avons souligné, que de la lucidité dans l'inquiétude de Junie. Avant d'opposer la confiance de Britannicus à l'inquiétude de Junie, comme la crédulité du « pantin » à la lucidité du « héros tragique », Goldmann aurait pu songer d'abord qu'ils ne se trouvent pas dans la même situation. La menace à laquelle Britannicus ne croit pas, concerne sa propre vie; celle que redoute Junie, concerne la vie de celui qu'elle aime. Si c'était l'inverse, le comportement des deux personnages serait sans doute très différent. Si la vie de Junie était menacée, au lieu de celle de Britannicus, celui-ci serait très vraisemblablement aussi inquiet que l'est Junie, tandis qu'elle-même le serait peut-être beaucoup moins. On peut même penser, si elle a vraiment la grandeur d'âme que Goldmann prête au « héros tragique », qu'elle le serait aussi peu que ne l'est Britannicus. Et Goldmann alors, au lieu de déplorer sa crédulité, ne manquerait pas de voir dans son insouciance du danger le signe évident de son mépris de la vie et l'ultime manifestation de son refus du « monde ».

Le commentaire que Goldmann a consacré au personnage de Junie, a beau être tout à fait opposé à ceux que lui ont inspirés les personnages du « monde » , il ne nous satisfait pas davantage. Certes on se réjouit de constater qu'à la différence de ce qui se passe pour Burrhus et pour Britannicus, ses qualités morales ne sont point contestées par le critique, puisque, au contraire, il s'emploie à les exalter. Mais il leur prête un caractère absolu et « extrémiste » qu'elles n'ont nullement et, ce faisant, il durcit le personnage et finalement le déshumanise, autant qu'il déshumanise Britannicus, bien que d'une manière diamétralement opposée. Car, si, non plus que Britannicus, Junie n'est pas, quoi qu'en pense Goldmann, une des grandes figures du théâtre de Racine, il vaut pourtant mieux qu'elle soit telle que Racine l'a peinte, plutôt que telle que Goldmann entend la restaurer. Son rôle est essentiellement, comme celui de Britannicus et contrairement à ce que prétend Goldmann, un rôle de victime passive. L'interprétation de Goldmann, si elle était fondée, donnerait assurément à Junie un rôle beaucoup moins passif, puisqu'elle deviendrait même, par sa seule présence, le véritable moteur de la tragédie. Malheureusement il n'y aurait plus de tragédie. Car, si Junie était bien le personnage que nous peint Goldmann, et, si ce personnage était le personnage tragique de la pièce, où serait la tragédie pour elle et en quoi Britannicus serait encore une tragédie ? Les autres victimes étant ou des « fauves » ou des « pantins », le malheur qui les frappe ne saurait nous émouvoir ni constituer, par conséquent, un dénouement tragique. Seul le sort de Junie pourrait nous émouvoir. Mais, si l'on adopte le point de vue de Goldmann, non seulement le dénouement n'a plus rien de tragique pour Junie, mais il devient une véritable apothéose au sens premier du mot. Elle ne perd rien en perdant Britannicus qui n'était qu' « un pantin » dépourvu de toute valeur humaine, qu'un être totalement « irréel ». Elle quitte définitivement un « monde » avec lequel, depuis longtemps déjà, elle avait rompu pour toujours, pour entrer chez les Vestales, c'est-à-dire, selon Goldmann, « dans le monde des dieux [155] ».

 

................................................................*

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Il nous faut donc examiner maintenant la signification que Goldmann attribue à l'entrée de Junie chez les Vestales, et, pour cela, étudier celui qui est, selon le critique, « le troisième personnage de toute tragédie, absent et pourtant plus réel que tous les autres : Dieu [156] ».

Des deux affirmations qui constituent le paradoxe cher à Goldmann (Dieu est « absent et pourtant plus réel que tous les autres personnages »), la première assurément, dans le cas de Britannicus, ne prête guère à discussion. Si les dieux ont un rôle parfois important dans les tragédies profanes de Racine, notamment dans Iphigénie et dans Phèdre, ils n'en ont aucun dans Britannicus. Bien sûr, on les invoque à l'occasion, mais c'est souvent par pure hypocrisie. Ainsi, pour justifier son projet de répudier Octavie, Néron dit à Narcisse :

Le ciel même en secret semble la condamner :
Ses vœux, depuis quatre ans, ont beau l'importuner.
Les dieux ne montrent point que sa vertu les touche :
D'aucun gage, Narcisse, ils n'honorent sa couche [157].

L'hypocrisie est encore plus grande lorsque Narcisse, voulant lui faire croire que Britannicus est susceptible de se venger un jour, dit à Néron :

Les dieux de ce dessein puissent-ils le distraire !
Mais peut-être il fera ce que vous n'osez faire [158],

et, bien sûr, lorsque Néron joue la comédie de la réconciliation avec Britannicus :

« Pour achever ce jour sous de meilleurs auspices,
Ma main de cette coupe épanche les prémices,
Dit-il; Dieux, que j'appelle à cette effusion,
Venez favoriser notre réunion » [159].

On peut donc accorder très aisément à Goldmann que ni Néron ni Narcisse ne sont des personnages qui vivent « sous le regard de Dieu ». Agrippine non plus. Sans doute, à la scène 7 de l'acte IV, s'en remet-elle au Ciel, après l'échec de sa tentative pour reprendre son emprise sur Néron :

Je n'ai qu'un fils. O ciel, qui m'entends aujourd'hui,
T'ai-je fait quelques vœux qui ne fussent pour lui [160]?

Mais il ne s'agit ici que d'un mouvement très passager, inspiré par un grand désarroi, et dans lequel on peut d'ailleurs se demander s'il n'entre pas une part de comédie. Quoi qu'il en soit, lorsque Néron feint ensuite de s'incliner devant les volontés de sa mère et qu'elle croit avoir gagné la partie, elle ne songe pas un instant à en remercier le Ciel. C'est à elle seule qu'elle attribue ce revirement, comme on le voit lorsqu'elle dit à Junie :

Il suffit, j'ai parlé, tout a changé de face [161].

Elle ne songe de nouveau au Ciel qu'après la mort de Britannicus, quand elle a définitivement perdu et qu'elle n'attend plus rien qu'une vengeance posthume :

Mais j'espère qu'enfin le ciel, las de tes crimes,
Ajoutera ta perte à tant d'autres victimes [162],

dit-elle alors à Néron. Mais, s'il eût assurément été assez surprenant qu'Agrippine se préoccupât beaucoup du Ciel, cela le serait beaucoup moins de la part de Burrhus qui est l'associé de Sénèque et personnifie la sagesse. Pourtant lui aussi ne se réfère au Ciel que très rarement et très rapidement. Ainsi, lorsqu'il s'inquiète de l'évolution de Néron :

O dieux ! en ce malheur quel conseil dois-je prendre [163] ?

ou, lorsque, sans beaucoup d'illusions, il formule le souhait sur lequel s'achève la pièce :

Plût aux dieux que ce fut le dernier de ses crimes [164] !

On ne saurait, non plus, considérer Britannicus comme un personnage qui vit « sous le regard de Dieu », sous prétexte que, dans son désarroi, il dit à Junie, à la scène 6 de l'acte II :

Néron vous plairait-il ? Vous serais-je odieux ?
Ah ! si je le croyai… au nom des Dieux, Madame,
Eclaircissez le trouble où vous jetez mon âme [165],

ou parce qu'il met en cause les dieux, lorsqu'il la revoit à la scène 7 de l'acte III :

De mes persécuteurs j'ai vu le ciel complice.
Tant d'horreurs n'avaient point épuisé son courroux,
Madame : il me restait d'être oublié de vous [166].

Sans doute ici Britannicus parle-t-il comme Oreste. Mais c'est la seule fois et l'on ne peut vraiment pas dire qu'il ait, comme Oreste, le sentiment d'être poursuivi par la colère céleste. Rien n'est plus facile, d'ailleurs, que d'expliquer pourquoi Britannicus ne réagit pas comme Oreste. Celui-ci ne s'en prend au Ciel que parce qu'il ne sait pas à qui s'en prendre. Personne, en effet, n'est responsable de ses malheurs, et il le sait bien, pas même Hermione, car ce n'est pas de sa faute si elle ne l'aime pas [167]. Britannicus, lui, même s'il ne connaît pas tous les auteurs de ses maux, puisqu'il ignore le vrai rôle de Narcisse, n'a point de peine pour trouver à qui s'en prendre. Dans Britannicus les responsabilités humaines sont si évidentes qu'on n'y songe guère à accuser les dieux. Ainsi donc, si Britannicus et Burrhus ( le cas de Néron, d'Agrippine et de Narcisse est assurément différent) ne s'adressent guère à Dieu, cela ne prouve pas pour autant qu'ils se caractérisent, en tant que personnages du « monde », par « l'absence de contact avec la Divinité [168] ».

Mais ce qui est beaucoup plus gênant pour la thèse de Goldmann, c'est que l'attitude de Junie elle-même n'apparaît guère différente. Or, bien loin d'être un personnage du « monde », elle est le « héros tragique », c'est-à-dire « un être qui vit sous le regard d'un Dieu », qui « vit uniquement pour Dieu [170] »et « refuse le monde parce qu'il sait qu'à chaque instant Dieu peut parler [171] ». Malheureusement on ne trouve vraiment pas grand'chose dans le texte qui pourrait permettre d'affirmer qu'il en est bien ainsi. Certes il est dit à deux reprises que Junie a les yeux levés au ciel, tout d'abord, comme chacun sait, lorsque Néron la voit arriver au palais :

Triste, levant au ciel ses yeux mouillés de larmes [172],

et, de nouveau, lorsque Britannicus s'aperçoit de son inquiétude à la scène I de l'acte V :

D'où vient qu'en m'écoutant, vos yeux, vos tristes yeux,
Avec de longs regards se tournent vers les cieux [173] ?

Mais tous les gens qui lèvent les yeux au ciel de temps à autre, dans un moment de désarroi, ne sont pas pour autant des êtres qui vivent « sous le regard de Dieu », ni même nécessairement des gens qui croient au Ciel. Junie n'évoque le Ciel et les dieux qu'à deux reprises, et le temps d'un seul vers : la première fois lorsque Néron lui demande de l'épouser :

Le ciel connaît, Seigneur, le fond de ma pensée.
Je ne me flatte point d'une gloire insensée :
Je sais de vos présents mesurer la grandeur [174]

et la seconde, lorsqu'elle propose à Néron d'entrer chez les Vestales pour qu'il puisse se réconcilier avec Britannicus :

Ne lui disputez plus mes vœux infortunés :
Souffrez que les dieux seuls en soient importunés [175] .

Quant au « dialogue du héros avec la divinité », qui, pour être un « dialogue paradoxal dans lequel un seul des deux interlocuteurs parle pour s'adresser à l'autre qui ne répond jamais et dont il n'est même pas certain qu'il l'écoute », n'est pas moins « l'élément essentiel de la tragédi [176] », le moins que l'on puisse dire, c'est qu'il est, dans Britannicus, réduit à sa plus simple expression. En effet, le seul dialogue de Junie avec la divinité que l'on trouve dans la pièce se réduit à un seul hémistiche. A la fin de la scène 3 de l'acte V, un vacarme soudain interrompt le triomphe indiscret d'Agrippine qui s'étonne et s'inquiète :

Mais qu'est-ce que j'entends ? Quel tumulte confus ?
Que peut-on faire ?

et Junie achève le vers commencé par Agrippine, en s'écriant :

O ciel, sauvez Britannicus [177] !

On ne s'étonnera pas que Goldmann n'ait pas cru bon de citer cette réplique. Sans doute s'est-il rendu compte que, loin d'étayer sa thèse, cela ne pourrait que la desservir. Faute donc de pouvoir trouver plus tôt des indications permettant de souligner la dimension religieuse du personnage, il s'est rabattu sur le dénouement et n'a invoqué, pour justifier sa conception du personnage qu'une seule chose : l'entrée de Junie chez les Vestales.

En général, il faut bien le reconnaître, les vers où Albine raconte comment Junie s'est réfugiée chez les Vestales, ne sont pas de ceux qui laissent au spectateur ou au lecteur un souvenir impérissable. Ils constituent pourtant, dans l'interprétation de Goldmann, le point culminant de toute la pièce. Selon lui, en effet, l'entrée de Junie chez les Vestales est non seulement le véritable dénouement de la pièce, mais encore l'événement capital qui lui donne enfin tout son sens, et auquel il consacre, rappelons-le, près de la moitié du chapitre sur Britannicus. « Si Britannicus, écrit-il, était le personnage principal de la pièce, si son histoire en était le véritable sujet, celle-ci devrait finir avec sa mort. C'est ce qu'ont d'ailleurs pensé certains critiques du vivant de Racine, puisqu'il leur a répondu dans la première Préface : "Tout cela est inutile, disent-ils, la pièce est finie avec le récit de la mort de Britannicus et l'on ne devrait pas écouter le reste. On l'écoute pourtant et même avec autant d'attention qu'aucune fin de tragédie". Comme d'habitude, la raison que donne le théoricien Racine pour défendre la pièce est insuffisante, mais l'instinct du poète est sûr et rigoureux. Car, dans la pièce, Britannicus n'est qu'un des multiples personnages qui constituent le monde : sa mort n'est qu'un épisode dont la seule importance est de déclencher le dénouement. Le sujet de Britannicus est le conflit entre Junie et le monde et la pièce ne se terminera qu'avec le dénouement de ce conflit [178] ». On nous permettra tout d'abord de souligner combien le ton de Goldmann nous paraît déplacé et déplaisant. La gloire de Racine peut assurément se passer du satisfecit condescendant que lui décerne le critique et qui traduit surtout sa propre suffisance et son outrecuidance, lesquelles sont particulièrement grotesques de la part de quelqu'un qui ne profère que des contrevérités et des absurdités. Si Goldmann oppose chez Racine l'intelligence du théoricien et l'instinct du poète, s'il fait des réserves sur la première qui, « comme d'habitude », lui paraît « insuffisante », et loue, au contraire, sans réserves le second qui est « sûr et rigoureux», ce n'est que pour mieux se féliciter lui-même. Il faut qu'on le sache : Racine n'a pas vraiment compris ce qu'il a écrit, mais il a vraiment écrit ce que Goldmann a compris.

Avant d'examiner le point de vue de Goldmann, relevons encore une inexactitude matérielle, car, si, chez Racine, l'instinct du poète est « sûr et rigoureux », ce que dit Goldmann ne l'est jamais : c'est seulement dans la première Préface que cite le critique, et non dans les deux Préfaces que Racine répond à ceux qui auraient voulu que la pièce se terminât avec la mort de Britannicus. Mais, reconnaissons-le, cette petite erreur est une goutte d'eau minuscule dans l'océan des contrevérités que contient le Dieu caché. Cela dit, Goldmann a assurément raison de penser que Britannicus n'est pas le personnage principal de la pièce. Aussi bien jamais personne, à commencer par Racine, ne l'avait prétendu. Mais jamais personne, avant Goldmann, n'avait pensé non plus que c'était Junie et que sa retraite chez les Vestales constituait le véritable dénouement de la pièce. Rien n'indique assurément que Racine ait eu ce sentiment. Poursuivons, en effet, la citation que Goldmann a faite de la première Préface : « Pour moi, continuait Racine, j'ai toujours compris que la tragédie étant l'imitation d'une action complète, où plusieurs personnes concourent, cette action n'est point finie que l'on ne sache en quelle situation elle laisse ces mêmes personnes. C'est ainsi que Sophocle en use presque partout. C'est ainsi que dans l'Antigone, il emploie autant de vers à représenter la fureur d'Hémon et la punition de Créon après la mort de cette princesse que j'en ai employé aux imprécations d'Agrippine, à la retraite de Junie, à la punition de Narcisse et au désespoir de Néron, après la mort de Britannicus ». On le voit, pour Racine, la retraite de Junie n'est qu'un des éléments du dénouement parmi les autres. Il s'agit d'apprendre aux spectateurs ce que devient Junie à la fin de la pièce, comme on lui apprend ce qui est arrivé à Narcisse et dans quel état moral se trouve Néron. Bien sûr, Goldmann ne manquerait pas de nous répondre en opposant aux déclarations du « théoricien » Racine dans sa Préface « l'instinct du poète ». Mais il faudrait dire alors que cet instinct n'a pas été aussi « sûr et rigoureux » que le prétend Goldmann. Si la retraite de Junie était bien le véritable dénouement de Britannicus, la pièce devrait s'achever sur l'évocation de son entrée chez les Vestales. Ce n'est pas le cas. Cette évocation fait place ensuite à celle du lynchage de Narcisse et du désespoir de Néron, et les derniers vers nous ramènent, Junie semblant déjà oubliée, aux problèmes essentiels de la pièce : les relations entre Néron et Agrippine et la « naissance » du monstre, lequel vient de se révéler en tuant Britannicus [179].

Persuadé que l'entrée de Junie ches les Vestales est l'événement qui donne tout son sens à la pièce, Goldmann se déclare aussi convaincu que Racine ne pouvait pas concevoir un autre dénouement : « Racine, qui avait si facilement modifié, de lui-même, la première version du dénouement d'Andromaque, n'a jamais accepté, et probablement même envisagé, malgré tous les critiques, de supprimer ou de modifier une scène qui était non seulement importante et organiquement liée à l'ensemble de la pièce, mais qui en constituait le véritable dénouement [180] ». Bien entendu, faute de disposer des brouillons et des ébauches de la pièce, nous ne pouvons affirmer le contraire. Pourtant, il y a un vers dans la pièce qui incite à se demander si Racine n'avait pas d'abord envisagé pour Junie une autre fin : le suicide. En effet, à la fin de la scène 4 de l'acte V, lorsque Burrhus vient d'annoncer la mort de Britannicus, Junie qui voudrait croire qu'il n'est peut-être pas vraiment mort, dit à Agrippine :

...........................................................Pardonnez, Madame, à ce transport.
Je vais le secourir, si je puis, ou le suivre [181].

Bien sûr, cela ne prouve pas vraiment que Racine ait d'abord songé à la solution du suicide. Bien sûr, nous n'ignorons pas que Junie a déjà manifesté l'intention de se réfugier chez les Vestales, à la scène 8 de l'acte III, lorsqu'elle dit à Néron :

Ma fuite arrêtera vos discordes fatales;
Seigneur, j'irai remplir le nombre des Vestales [182].

Mais, s'il est certain que, dans la pièce telle que nous la connaissons, ces vers servent à préparer le dénouement, il n'est pas absolument certain que Racine les ait écrits avant d'écrire ceux de la scène 4 de l'acte V. Nous sommes certes tout à fait convaincu que, dans l'ensemble, le travail de rédaction a dû suivre la progression même qui est celle de la pièce que nous connaissons. Il n'est pourtant pas impossible qu'exceptionnellement certaines scènes aient été, en totalité ou en partie, rédigées avant que ne fussent terminées toutes celles qui devaient les précéder. Ce pourrait être le cas notamment de scènes qui étaient plus faciles à écrire que d'autres, dans la mesure où Racine pouvait s'y inspirer assez étroitement de Tacite comme le récit de la mort de Britannicus. Racine pourrait donc avoir écrit relativement vite le récit de la scène 5 de l'acte V et, du même coup, les quelques vers de la scène précédente où Burrhus vient annoncer la mort de Britannicus, alors qu'il n'avait encore envisagé pour Junie que la solution du suicide. Il n'est pas impossible enfin qu'en écrivant ensuite la scène 8 de l'acte III, qui voit s'affronter Britannicus et Néron, il se soit demandé ce que Junie pourrait bien faire pour essayer de sauver Britannicus et qu'il ait eu alors l'idée de lui faire dire qu'elle était prête à entrer chez les Vestales pour rétablir la paix entre les deux « frères ». Et il se serait dit qu'après tout l'idée était à retenir pour le dénouement. Il va sans dire que nous nous garderions bien d'affirmer que les choses se sont effectivement passées ainsi. Nous n'avons fait qu'une hypothèse et nous sommes tout à fait conscient que son degré de probabilité n'est pas grand. En revanche, nous serions très disposé à parier que Racine n'a pas tout de suite pensé que la seule solution possible était, pour Junie, la retraite chez les Vestales. Il est fort probable, au contraire, que cette solution insolite n'est pas la première qu'il ait envisagée. Même s'il n'y avait pas le vers de Junie que nous avons rappelé, nous penserions que Racine a dû, en premier lieu, envisager le suicide : c'est, en effet, la première solution qui se présente à l'esprit d'un auteur tragique pour régler au dénouement le sort d'un personnage qui vient de perdre son unique raison de vivre, surtout lorsqu'il s'agit d'une tragédie romaine.

Mais, avant d'examiner les raisons qui ont dû amener Racine à choisir la solution de la retraite chez les Vestales, revenons un instant sur le vers de Junie :

Je vais le secourir, si je puis, ou le suivre.

Goldmann ne le cite nulle part. Comment s'en étonner ? A supposer qu'il l'ait remarqué, il a dû s'empresser de l'oublier. Junie dit qu'elle se tuera, si Britannicus meurt. Or Britannicus est mort et Junie ne se tue point. Nous ne songeons certes pas à lui reprocher de ne pas l'avoir fait. Mais, quand on n'est pas vraiment sûr d'être tout à fait décidé à se tuer, il vaut mieux ne pas annoncer qu'on le fera. Cela dit, la faute de Junie nous paraît tout à fait vénielle et nous sommes tout disposé à l'excuser et à mettre ce petit écart de langage sur le compte d'une émotion bien compréhensible. Mais notre réaction serait différente, si nous nous faisions de Junie l'idée que Goldmann s'en fait. Comment ne pas trouver, en effet, que l'attitude très humaine de Junie est trop humaine pour un personnage qui est censé incarner l'extrémisme tragique, pour un héros qui sait « qu'aucune conciliation n'est possible avec un monde dépourvu de conscience auquel il oppose, sans la moindre défaillance ou illusion, la grandeur de son refus [183] » ? Si Britannicus s'était mis dans le même cas que Junie, on devine aisément quel parti Goldmann en aurait tiré. Il n'aurait pas manqué d'y voir la preuve irréfutable que Racine avait vraiment tout fait pour nous convaincre que son personnage n'était bien qu'un « pantin ». Le manquement que commet Junie à la dignité du « héros tragique » est d'autant plus gênant pour la thèse de Goldmann qu'un autre personnage de la pièce a aussi la faiblesse de laisser entendre qu'il va se tuer, alors qu'il n'en fera rien : Burrhus. Mais on sait que Burrhus est un personnage du « monde » et que, par conséquent, ses paroles ne sont que du bruit. Aussi, s'il est tout à fait normal qu'il ne mette pas ses actes en accord avec ses paroles, il n'en est que plus choquant de voir le « héros tragique » en faire autant. Si Racine avait pu prévoir l'interprétation de Goldmann, et s'il avait voulu la ridiculiser par avance, il ne s'y serait sans doute pas pris autrement. En effet, non seulement le « héros tragique » et le personnage du « monde » annoncent l'un et l'autre qu'ils vont mourir, alors qu'ils n'en feront rien, mais leurs deux répliques ne sont séparées que par un hémistiche, celle de Junie constituant le second hémistiche du vers qui suit celui prononcé par Junie et qui rime avec lui. Rappelons que Junie sort aussitôt après avoir dit :

Je vais le secourir, si je puis ou le suivre,

laissant seuls en scène Agrippine et Burrhus. A l'exclamation d'Agrippine :

Quel attentat, Burrhus !

celui-ci répond alors :

...........................................................Je n'y pourrai survivre,
Madame. Il faut quitter la cour et l'empereur [184].

On le voit, si Goldmann l'avait voulu, il aurait pu se servir de cette réplique pour dénigrer Burrhus. Car, à peine a-t-il déclaré qu'il ne saurait survivre à Britannicus, qu'il semble avoir déjà renoncé au suicide pour se rabattre sur une solution moins funeste, l'exil, dont d'ailleurs il ne sera plus question non plus. Mais Goldmann ne pouvait accabler Burrhus sans risquer d'atteindre aussi Junie. Il était, en effet, bien difficile de citer, pour s'en gausser, la réplique de Burrhus et de passer en même temps sous silence celle de Junie au vers précédent.

D'ailleurs, si Goldmann se garde bien de rappeler le vers de Junie, il semble tout de même un peu gêné par le fait qu'elle survive et il s'interroge : « L'entrée de Junie chez les Vestales est-elle contraire au sens de la tragédie comme l'était la survivance matérielle d'Andromaque [185] ? » Notons en passant qu'on voit décidément bien mal comment il peut affirmer que Racine n'a jamais envisagé d'autre solution pour Junie que la retraite chez les Vestales et, en conséquence, refuser d'admettre qu'il ait pu aussi songer au suicide, puisque lui-même se demande s'il n'aurait pas mieux valu que Junie ne survécût point. Son incertitude, il est vrai, ne dure point, et tout de suite il lève la difficulté qu'il vient de soulever : « Nous ne le croyons pas, car Andromaque survit dans le monde des hommes, tandis que Junie survit dans le monde des dieux [186] ».

Il est vrai que Junie ne survit pas du tout dans les mêmes conditions qu'Andromaque. Il est vrai qu'Andromaque « survit dans le monde des hommes », à ceci près que ce qu'elle disait à Hermione :

Ma flamme par Hector fut jadis allumée;
Avec lui dans la tombe elle s'est enfermée [187], r

reste et restera toujours vrai. Mais enfin elle a Astyanax et le dénouement, bien loin d'être tragique, est, pour elle, tout à fait inespéré. Il est vrai que Junie ne survit pas « dans le monde des hommes », puisque, en entrant chez les Vestales, elle renonce définitivement au monde. Quant à dire qu'elle « survit dans le monde des dieux », c'est une tout autre affaire. On pourrait le prétendre, si l'entrée de Junie chez les Vestales répondait à une vocation véritable, s'il nous était vraiment apparu auparavant qu'elle vivait bien sous le regard de Dieu, comme le prétend Goldmann. Mais le seul fait qu'il peut invoquer pour nous inviter à voir en elle une âme religieuse, c'est justement son entrée chez les Vestales. Malheureusement elle n'a pensé à entrer chez les Vestales que lorsqu'elle a compris, à la scène 8 de l'acte III, qu'elle n'avait plus aucune chance de pouvoir vivre avec Britannicus, puisqu'il mourrait, si elle ne renonçait pas à lui. De toute évidence, elle n'y avait encore jamais songé un seul instant, comme Néron ne manque pas de le lui faire remarquer :

L'entreprise, Madame, est étrange et soudaine [188]

et les dieux n'ont guère lieu d'être flattés de sa résolution. Cette brusque vocation rappelle celle de Mariane, dans Le Tartuffe, lorsque Orgon veut l'obliger à épouser Tartuffe et qu'elle le supplie de la laisser plutôt entrer dans un couvent, ce à quoi il réplique :

Ah ! voilà justement de mes religieuses,
Lorsqu'un père combat leurs flammes amoureuses [189]!

L'entrée de Junie chez les Vestales n'a donc point du tout la signification hautement religieuse que lui prête Goldmann. Francisque Sarcey est assurément beaucoup plus perspicace lorsqu'il écrit que Junie « se jette dans un couvent pour les nécessités du dénouement [190] ». C'est, en effet, « pour les nécessités du dénouement » que Junie entre chez les Vestales. Si Racine n'a pas choisi la solution du suicide, à laquelle, nous l'avons dit, il n'a pas pu ne pas penser, c'est très vraisemblablement pour une raison étrangère au personnage de Junie. La mort de Britannicus lui a enlevé sa seule raison de vivre et, pour elle, entrer chez les Vestales revient à s'enterrer vivante. Ce n'est pas non plus par rapport à Néron que l'on peut expliquer le choix de Racine. Il lui fallait évidemment faire en sorte que Néron perdît tout espoir d'obtenir un jour Junie. Mais le moyen le plus simple et le plus sûr de parvenir à ce résultat était assurément de faire mourir Junie. Aussi bien, pour Néron, l'entrée de Junie chez les Vestales revient-elle à la même chose, ainsi qu'Albine le dit à Agrippine :

Madame, sans mourir, elle est morte pour lui [191].

Mais Racine ne voulait pas seulement punir Néron : il lui fallait aussi châtier son âme damnée, Narcisse, en le faisant périr. Et la chose n'était pas facile. L'entrée de Junie chez les Vestales a pour première conséquence la mort de Narcisse, qui, voulant l'arrêter, est lynché par le peuple, et il se pourrait que ce fût là la principale raison du choix de Racine. Bien sûr, il aurait pu imaginer que, Junie cherchant à se poignarder, Narcisse essayât de l'en empêcher et qu'alors elle le tuât avant de se tuer elle-même. Mais, outre qu'un tel comportement que l'on pourrait attendre d'une Hermione, d'une Roxane ou d'une Eriphile, surprendrait, au contraire, de la part de la douce Junie, la scène eût été délicate à raconter. Elle aurait notamment posé un difficile problème technique. On imagine mal, en effet, que la noble Junie eût consenti à se percer le sein avec le même poignard qui eût percé celui de l'infâme Narcisse. Il eût, d'autre part, été incongru qu'elle eût sur elle un assortiment de poignards pour pouvoir en changer.

Toute plaisanterie mise à part, si Junie entre « chez les dieux », c'est d'abord et surtout, croyons-nous, pour amener Narcisse à commettre un acte sacrilège, en portant la main sur elle, à déchaîner ainsi la colère du peuple et à provoquer sa propre perte. Il nous paraît tout à fait arbitraire de transformer la retraite de Junie en une espèce d'assomption ou d'apothéose, comme veut le faire Goldmann. « Tant que Dieu reste muet et caché, écrit-il, le personnage tragique est rigoureusement seul puisque aucun dialogue n'est jamais possible entre lui et les personnages qui constituent le monde; mais cette solitude sera dépassée à l'instant même où résonnera dans le monde la parole de Dieu. Comme Esther entourée des filles juives, comme Joas entouré des lévites, Junie, qui n'a jamais pu réaliser un dialogue, ni avec Néron ni avec Britannicus, trouvera pour la protéger, lorsqu'elle sera entrée dans le temple de Dieu, un peuple entier qui tuera Narcisse et chassera Néron [192] ». Goldmann, on s'en souvient, nous a dit, tout au début de son étude de la pièce, que « Britannicus est, dans l'œuvre de Racine la première tragédie véritable, l'œuvre entière en comprenant trois : Britannicus, Bérénice et Phèdre [193] ». Mais, lorsque l'on arrive à la fin de son étude, on se demande s'il ne reste pas seulement deux tragédies véritables : Bérénice et Phèdre. En quoi Britannicus est encore une tragédie, puisque le seul personnage tragique de la pièce est Junie et que le sort de ce personnage n'a finalement rien de tragique, bien au contraire ? Que perd-elle en perdant Britannicus, puisque avec lui, ni plus ni moins qu'avec Néron, elle « n'a jamais pu réaliser un dialogue » ? Que perd-elle en quittant le « monde », puisqu'elle avait déjà, depuis longtemps, rompu pour toujours avec lui ? Elle qui a toujours vécu « sous le regard de Dieu », la voilà maintenant « dans le temple de Dieu », au milieu de créatures comme elle vouées à Dieu. Il ne lui reste plus qu'à célébrer les voies impénétrables de la Providence et à dire avec Esther :

O Dieu, par quelle route inconnue aux mortels
Ta sagesse conduit ses desseins éternels [194] !

Aussi bien Goldmann, qui a déjà comparé Junie à « Esther entourée des filles juives », écrit-il un peu plus loin que son entrée chez les Vestales « n'est pas seulement le dénouement nécessaire et naturel [de la tragédie], mais encore la première annonce, dans l'ensemble des œuvres dramatiques de Racine, du dépassement de la tragédie, dans les deux dernières pièces, dans Esther et dans Athalie [195] ». Mais une fois de plus, on bute sur l'absurdité fondamentale de la thèse de Goldmann en ce qui concerne Junie : plus il nous explique qui est Junie, et moins on comprend pourquoi elle aime Britannicus, pourquoi elle veut l'épouser et faire sa vie avec un « pantin ». Si elle était telle que Goldmann nous la dépeint, elle aurait dû avoir compris depuis longtemps que sa vraie voie était d'entrer chez les Vestales, au lieu de n'y songer que le jour où elle perd Britannicus.

Le plus étrange, c'est que Goldmann, qui rend incompréhensible l'amour de Junie pour Britannicus, ne le met pourtant pas un seul instant en doute et même le sacralise, puisqu'il fait de cet amour une exigence des dieux. On sait que le dieu caché se manifeste à la conscience du « héros tragique » en lui dictant des exigences qui sont « par rapport au monde irréalisables», parce qu'elles sont « contradictoires [196] ». Le dieu caché qui exigeait d'Andromaque à la fois de préserver la vie d'Astyanax et de rester fidèle à Hector, exige de Junie d'aimer Britannicus et de le sauver. Voilà une explication qui nous semble bien étrange, pour ne pas dire qu'elle est tout à fait extravagante. Tout d'abord, Goldmann nous dit et nous redit que Britannicus était un « pantin ». Or ce qui caractérise le « pantin » comme le « fauve », c'est « l'absence de contact avec la Divinité, la transparence à son regard »197] ». On aimerait donc savoir pour quelles raisons la « Divinité » veut à tout prix préserver la vie d'un être qui, à ses yeux, n'existe pas et obliger Junie à l'aimer. Il y a là pour nous un mystère complètement impénétrable, que Goldmann n'a pas le moins du monde cherché à expliquer et qu'il ne semble même pas avoir perçu. En faisant de l'amour de Junie pour Britannicus une exigence du dieu caché, Goldmann ne rend pas cet amour plus compréhensible, il ne fait que déplacer la difficulté. D'ailleurs pas plus que nous ne comprenons pourquoi il faut faire intervenir le dieu caché pour expliquer qu'Andromaque veuille à la fois sauver la vie d'Astyanax et rester fidèle à Hector, nous ne comprenons pourquoi Junie aurait besoin d'une injonction divine pour aimer Britannicus et vouloir le sauver. Quoi de plus normal, lorsqu'on aime quelqu'un, que de vouloir le sauver quand il est menacé ? Certes, devant les exigences de Néron, la vie de Britannicus et l'union avec lui deviennent, pour Junie, des objectifs « contradictoires », mais que fait-elle alors ? Elle annonce à la scène 8 de l'acte III, qu'elle renonce à épouser Britannicus pour entrer chez les Vestales. C'est-à-dire qu'elle choisit, très naturellement et très logiquement, le moindre mal. Choisir l'union avec Britannicus devenant évidemment impossible, puisque ce serait choisir en même temps la mort de Britannicus, elle choisit de préserver sa vie. Mais, en ce faisant, c'est à la voix de l'amour et de la raison qu'elle obéit, et non pas à celle du dieu caché qu'à l'évidence elle n'entend même pas. Selon Goldmann, en effet, « la conscience du héros lui rappelle à chaque instant […] que, pour Dieu, pour la vérité, tout choix est criminel, puisque tout choix est péché contre l'essence [198} ». Mais ce sentiment ne semble même pas effleurer Junie. Comment s'en étonner ? Il faudrait pour cela qu'elle raisonnât comme Goldmann. Mais, de ce fait, elle deviendrait elle-même un être totalement « irréel » et tout à fait incapable de susciter notre pitié et notre intérêt.

Concluons donc très nettement : dans Britannicus, Dieu, c'est-à-dire, selon Goldmann, le plus important des trois « personnages » de toute tragédie véritable, n'existe pas. Il n'est pas caché, il est absent. Et son absence est une véritable absence; elle n'est aucunement cette « absence paradoxale » qu'imagine le critique et qui ne l'empêcherait pas d'être en même temps plus « réel » et plus « présent » que tous les autres personnages de la pièce.

 

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Au terme de cette étude, le bilan est aisé à faire : il n'y a absolument rien, dans l'interprétation que Goldmann nous propose de Britannicus, qui mérite de retenir l'attention des raciniens. Des deux principaux personnages de la pièce, il se contente de nous dire qu'ils sont fort peu recommandables. Certes ! mais on ne l'avait pas attendu pour le remarquer. Mais, même si l'on peut justement estimer que la noirceur de Néron et, à un moindre degré pourtant, d'Agrippine, nous empêche d'éprouver pour eux la sympathie et la pitié que nous inspirent, quoi que dise Goldmann, les « fauves » d'Andromaque, s'il est vrai que la pièce est, en conséquence, moins émouvante, et, de ce fait, moins belle, il n'en reste pas moins que l'affrontement de Néron et d'Agrippine a un grand intérêt psychologique et dramatique, dont Goldmann ne semble faire aucun cas. On n'explique pas la pièce, si on ne le met pas en valeur, si l'on ne montre pas comment Racine a fait en sorte que le premier crime de Néron, crime qui consacre la disgrâce d'Agrippine, apparût à la fois comme inéluctable et comme accidentel. Néron nous est présenté comme un homme qui devait, tôt ou tard, entrer dans la voie du crime. Mais il faut un commencement à tout, même au crime, et Néron hésite à franchir le pas. C'est évidemment ce qui assure l'intérêt psychologique et c'est aussi ce qui préserve l'intérêt dramatique de la pièce, intérêt que Racine a su ménager avec une habileté tout à fait extraordinaire, mais dont Goldmann hélas ! ne rend aucunement compte et qu'il ne soupçonne même pas un seul instant. Le premier crime de Néron ne pouvait pas ne pas se produire un jour ou l'autre, mais, s'il se produit le jour où il se produit, c'est - et nous avons essayé de le montrer au passage - à la suite d'un enchaînement de circonstances soigneusement réglé par le dramaturge, et très complexe. Les personnages sont pris au piège et c'est ce qui fait qu'Agrippine et Néron, si noirs qu'ils soient, n'en restent pas moins - et c'est heureux - des personnages tragiques, quoi que dise Goldmann.

En ce qui concerne Narcisse, s'il n'est guère gênant que Goldmann se contente de définir le personnage comme un « fourbe », il est bien fâcheux que le désintérêt total qu'il manifeste à l'égard de la construction dramatique, l'amène à ne rien dire du rôle, pourtant déterminant, qu'il a dans l'action. En faisant de Burrhus une dupe semi-consciente, qui ne voit pas, ou qui ne veut pas voir la réalité, Goldmann prouve qu'il n'entend pas, ou qu'il ne veut pas entendre, ce que dit Burrhus, tantôt d'une manière voilée lorsqu'il parle à Agrippine, tantôt très clairement lorsqu'il monologue. Il ne comprend pas, ou ne veut pas comprendre, que l'ambiguïté apparente de l'attitude de Burrhus vient, en réalité, de ce que, s'il est aussi lucide qu'Agrippine dans le jugement qu'il porte sur Néron, il est plus lucide qu'elle en ce qui concerne l'attitude à adopter envers lui, parce que, n'étant pas aveuglé, comme Agrippine, par la passion et par l'intérêt personnel, il se rend compte que le meilleur moyen de précipiter l'évolution qu'il redoute, serait précisément de laisser voir à Néron qu'il la redoute. Quant à Britannicus, au lieu de reconnaître que, Racine n'ayant pu en faire, de son propre aveu, qu'un personnage assez pâle et ayant dû lui prêter, pour d'évidentes raisons dramatiques, un peu trop de crédulité, son rôle n'était assurément pas une des grandes réussites de la pièce, Goldmann prétend que Racine, même s'il n'en a pas été clairement conscient, a conçu le personnage de Britannicus comme devant être foncièrement inexistant, qu'il a voulu qu'il fût totalement crédule pour qu'il fût totalement ridicule, qu'enfin il a tout fait pour qu'il fût tout à fait patent qu'il n'était qu'un « pantin ». Mais comment ne pas se dire que, si Goldmann avait raison, Racine aurait pu, qu'il aurait dû peut-être donner un sous-titre à sa pièce et inviter tous les amateurs de tragédies à venir voir, à lire et à relire : Britannicus ou la Mort d'un pantin ? Comment ne pas se dire aussi que ce mot de « pantin » que Goldmann se plaît tant à répéter à propos de Britannicus et de tant de personnages de Racine, trahit toute l'ineptie de son interprétation et nous inciterait volontiers à croire qu'il n'est lui-même, bien qu'il n'en soit aucunement conscient et se prenne, au contraire, très au sérieux, qu'un grotesque bouffon ?.

Il est vrai que, si elle est fort réductrice, ou plutôt totalement destructrice, en ce qui concerne les personnages du « monde », l'interprétation de Goldmann, donne, en revanche, au personnage de Junie une importance et un relief que la critique racinienne ne lui avait encore jamais reconnus. Malheureusement cette interprétation n'est pas seulement paradoxale, puisqu'elle fait d'un personnage qui est « à la périphérie » de l'œuvre, le personnage principal; elle n'est pas seulement arbitraire, puisqu'elle fait du personnage le plus passif de la pièce le véritable moteur de l'action et lui attribue un caractère et un comportement « extrémistes » qui ne sont pas les siens, elle est aussi, elle est surtout foncièrement absurde. Goldmann décrète que Junie est le seul personnage vraiment « humain » de la pièce, mais, en même temps, il s'acharne à la déshumaniser, en en faisant un être totalement détaché du « monde », qui ne vit plus que « sous le regard de Dieu », et en ne voyant dans son amour pour Britannicus que l'effet d'une obéissance aveugle à un devoir incompréhensible qui l'obligerait à aimer, si le mot a encore un sens dans un tel cas, un être dont elle est parfaitement consciente qu'il est et ne sera jamais qu'un « pantin » ridicule. Dans ces conditions, le dénouement, pour elle, devient une véritable délivrance : il la délie, par la mort de Britannicus, d'une obligation qui aurait pesé sur elle, pendant toute sa vie, comme une véritable malédiction; il l'arrache définitivement à un « monde » avec lequel elle n'avait rien de commun pour la faire entrer pour toujours dans l'univers qui est le sien, celui des dieux. Que pourrait-elle souhaiter de mieux ? Junie étant le seul personnage tragique de la pièce et son sort n'ayant finalement rien de tragique, on se demande où est le tragique dans cette « première tragédie véritable » du théâtre de Racine.

Aussi bien Goldmann se demande-t-il lui-même, au terme de son étude, si Britannicus n'est pas, en réalité, le premier drame sacré écrit par Racine : « Si la présence du peuple et de Dieu est le dépassement de la tragédie, pouvons-nous encore qualifier de tragique une pièce dans laquelle le principal personnage est protégé par le peuple et se réfugie dans le temple des dieux ? Britannicus est-il encore une tragédie, ou est-ce déjà un drame sacré [199] ? ». Goldmann, il est vrai, ne nous laisse pas longtemps dans cette pénible incertitude : « Nous sommes pour la première éventualité, car l'univers de Dieu ne remplace pas encore, comme dans Esther et dans Athalie, sur scène, le monde de Néron et d'Agrippine; il est quelque part, derrière la scène, caché comme le Dieu janséniste et pourtant toujours présent comme espoir et comme possibilité de refuge. La scène elle-même ne connaît que le monde barbare et sauvage des fauves de la politique et de l'amour, monde qui se heurte un jour en Junie à l'être humain qui lui résiste et le refuse parce qu'il passe l'homme et vit sous le regard de Dieu [200] ». Ces lignes nous paraissent tout à fait symptomatiques. L'apparente prudence que semble manifester Goldmann en écartant lui-même l'hypothèse qu'il vient de formuler, achève de nous révéler à quel point il est enfermé dans le système absurde qu'il a échafaudé. On sait que, dans Le Médecin malgré lui, Sganarelle ne craint pas d'affirmer que le cœur est à droite. Goldmann, lui, ne va pas jusqu'à placer carrément le cœur à droite, en décrétant que Britannicus est, en réalité, un drame sacré. Mais, quant à nous, nous n'aurions guère confiance dans un médecin qui, dirait sans plaisanter (Goldmann n'est aucunement porté à plaisanter : comme tous les structuralistes, il a beau proférer les énormités les plus bouffonnes, il est toujours aussi sérieux qu'un pape) : « Le cœur est-il vraiment à gauche, ou, en fait, n'est-il pas à droite ? Nous sommes pour la première éventualité ». L'espèce de marche arrière qu'opère ainsi Goldmann, achève de faire éclater l'absurdité de sa démarche. Il n'ose pas aller jusqu'à mettre Britannicus sur le même plan qu'Esther et qu'Athalie, se rendant sans doute compte qu'il risquerait de décourager les lecteurs les plus disposés à la suivre. C'est pourtant ce qu'il devrait faire, s'il était logique avec lui-même. Si Junie est vraiment le seul « être humain » de la pièce et si l' « être humain » est vraiment un être qui « passe l'homme et vit sous le regard de Dieu », ayant rompu radicalement avec le « monde », alors Britannicus doit être considéré comme un drame sacré. C'est en vain que, pour éviter d'en arriver à cette conclusion dont l'ineptie est par trop voyante, Goldmann essaie de distinguer entre ce qui se passe sur scène et ce qui se passe derrière la scène. Car enfin pour pouvoir affirmer que Dieu, bien que caché, est néanmoins toujours présent derrière la scène, il faut bien que, sur scène, quelqu'un nous dise ou nous fasse comprendre que Dieu est derrière la scène. Sinon il n'y a plus aucune raison de s'arrêter et l'on peut hardiment affirmer que le dieu janséniste est caché quelque part derrière la scène, toutes les fois qu'on ne dit pas un mot de lui sur la scène, et qu'il est, bien que totalement invisible, le personnage essentiel de On purge Bébé comme de Mais n'te promène donc pas toute nue ! Si Goldmann peut prétendre que, dans Britannicus, le dieu janséniste est « toujours présent comme espoir et comme possibilité de refuge », c'est parce qu'il considère que Junie est un être qui « vit sous le regard de Dieu ». Mais cela suppose que le texte nous l'apprenne. Si cela était, Junie serait un être de Dieu, un personnage proche de celui d'Esther, voire de Mardochée ou de Joad, et, avec elle, « à la périphérie » certes, « l'univers de Dieu » serait bien effectivement présent sur scène. Mais cela n'est pas et, par conséquent, non seulement « l'univers de Dieu » n'est aucunement présent sur scène, mais il n'est point non plus présent derrière la scène, la « divinité » n'intervenant tout au plus, tout à la fin de la pièce, que comme un deus ex machina pour permettre à Junie d'échapper à Néron et provoquer la perte de Narcisse.

Au total le Britannicus de Lucien Goldmann est certainement la tragédie la plus déconcertante qu'on puisse imaginer. Tous les personnages en sont parfaitement inhumains et totalement irréels, à l'exception d'un seul qui reste « à la périphérie ». Et il fait bien, car il est finalement encore plus inhumain et plus irréel que tous les autres puisqu'il vit sous le regard d'un dieu qui ne se manifeste à lui qu'en l'obligeant à aimer un « pantin » parfaitement ridicule. Quant à ce dieu, il a, comme celui de Stendhal, une très bonne excuse : il n'existe pas.


 

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NOTES :

1. Le Dieu caché, p. 363.

2. Ibidem.

3. Ibidem.

4. Rappelons les distinctions que Goldmann prétend établir au début de son étude du théâtre de Racine (Le Dieu caché, p. 352) : « Partant du thème central de la vision tragique, l'opposition radicale entre un monde d'êtres sans conscience authentique et sans grandeur humaine et le personnage tragique, dont la grandeur consiste précisément dans le refus de ce monde et de la vie, deux types de tragédies deviennent possibles : la tragédie sans et la tragédie avec péripétie et reconnaissance, la première se divisant à son tour en deux types selon que le monde ou le héros tragique sera au centre de l'action ».
« La tragédie "sans péripétie ni reconnaissance" est celle dans laquelle le héros sait clairement, dès le début, qu'aucune conciliation n'est possible avec un monde dépourvu de conscience auquel il oppose, sans la moindre défaillance ou illusion, la grandeur de son refus. Ce type de tragédie, Andromaque s'en approchera de très près, Britannicus et Bérénice le réaliseront respectivement dans l'une et l'autre de ses deux formes ».
« L'autre type de tragédie est celui où il y a péripétie parce que le personnage tragique croit encore pouvoir vivre sans compromis en imposant au monde ses exigences, et reconnaissance parce qu'il finit par prendre conscience de l'illusion à laquelle il s'était laissé aller. C'est, entre autres en tant que recherche d'une tragédie de ce type, que nous essayerons de comprendre Bajazet et Mithridate, en tant qu'approche que nous comprendrons Iphigénie, et enfin comme réalisation que nous comprendrons Phèdre». Est-il besoin de le préciser ? ces distinctions n'intéressent que le lecteur du Dieu caché et non celui de Racine.

4. Le Dieu caché, p. 363.

5. Ibid., p. 355.

6. Lettre à M. de Lionne, [mars-avril] 1670), in Raymond Picard, Nouveau corpus racinianum, édition cumulative, C.N.R.S., 1976, pp. 55-56.

7. Le Dieu caché, p. 364.

8. Ibid., p. 366.

9. Ibid. p. 353.

10. Ibid., p. 364.

11. Acte II, scène 8, vers 757-760.

12. Acte IV, scène 3, vers 1383-1384.

13. Vers 1385.

14. Dans son Sur Racine, Roland Barthes affirme que « comme conseiller vertueux, l'Histoire suggérait plutôt Sénèque » (p. 87). Mais Racine, sans doute parce qu'il connaissait Tacite beaucoup mieux que ne le connaissait Roland Barthes, en a jugé tout autrement. Comment s'en étonner ? Comme il serait trop long de rappeler tous les passages des Annales où la réputation de Sénèque se trouve sérieusement entamée, nous nous contenterons de citer le début du chapitre qui suit, précisément, le récit de la mort et des funérailles de Britannicus, et qui fait évidemment allusion au philosophe : Exim largitione potissimos amicorum auxit [Nero]. Nec defuere qui arguerent viros gravitatem adseverantes, quod domos, villas id temporis quasi praedam divisissent (livre XIII, ch. 18, p. 372). Bien sûr, à côté des formules que Racine a seules retenues et qui évoquent la grande réputation de vertu qu'avait Burrhus, on trouve aussi, chez Tacite, quelques bonnes raisons de se demander si cette réputation était tout à fait justifiée. Mais, outre que, pour idéaliser Burrhus, il y avait tout de même moins de libertés à prendre avec l'histoire qu'il n'y en aurait eu à prendre pour idéaliser Sénèque, il était aussi plus facile de les prendre dans la mesure où le personnage de Burrhus était relativement obscur, tandis que Sénèque était fort célèbre.

15. P. 364.

16. Acte IV, scène 4, vers 1457-1458.

17. Vers 1461-1462.

18. Acte III, scène 2, vers 800-803.

19. Le mot « férocité » rappelle les vers d'Agrippine au début de la pièce (acte I scène 1, vers 35-38) :

Il se déguise en vain. Je lis sur son visage
Des fiers Domitius l'humeur triste et sauvage.
Il mêle avec l'orgueil qu'il a pris dans leur sang
La fierté des Nérons qu'il puisa dans mon flanc.

Rappelons que « fier » (du latin ferus) et « fierté » appartiennent à la même racine que le mot « férocité ».

20. Voir acte I, scène 2, vers 199-202.

21. Voir acte I, scène 1, vers 25-28.

22. Acte I, scène 2, vers 218-220.

23. Vers 221-222.

24. Voir acte IV scène 3, vers 1340-1364. Dans son article « Etude d'un personnage racinien : les complaisances du vertueux Burrhus » (L'Information littéraire, janvier-février 1974, pp. 41-47), M. Jean Rohou écrit très justement : « A-t-on remarqué que Burrhus lui-même n'oppose pas aux tentations criminelles de l'empereur des raisons véritablement morales ? Il lui peint les agréments de la vertu (v. 1341-1342) et les dangers du crime. Il ne vante pas, pour un bon prince, la satisfaction de la conscience, mais le "plaisir" d'être aimé de ses sujets (v. 1359-1365) et comme l'amour vaniteux de sa propre image » (p. 47). Mais, outre qu'il surestime peut-être l'originalité de cette remarque, ce qu'il écrit ensuite est tout fait inacceptable : « Certes, l'empereur craintif et orgueilleux, est particulièrement sensible à cet argument, qu'il reprendra lui-même (v. 1427-1431). Mais Burrhus l'emploie spontanément autant ou plus que par tactique. Dans ses réactions comme dans son attitude en présence d'Agrippine, se révèlent un égocentrisme, une complaisance, une susceptibilité, un amour de soi-même qui préviennent la conscience du personnage et dépassent ou contredisent l'intention de l'auteur » (Ibidem). Pour nous, nous n'avons pas cette impression et il nous semble que M. Rohou ici comme dans l'ensemble de son article, fait à Burrhus un procès d'intention parfaitement injuste.

25. Sur Racine, p. 87.

26. Acte IV, scène 4, vers 1427-1431.

27. Vers 1455.

28. Vers 1456.

29. Vers 1459.

30. Le Dieu caché, p. 367.

31. Situation de la critique racinienne, p. 66.

32. Racine, p. 94.

33. Ibid., p. 17.

34. Ibid., p. 91.

35. Le Temps, 23 décembre 1872. Voir Quarante Ans de théâtre, Bibliothèque des Annales, Paris, 1900, tome III, p. 162.

36. O.C.I., pp. 373-374.

37. Les Grands rôles du théâtre de Jean Racine, p. 54

38. In Artémise et Poliante. Voir Œuvres complètes de Racine, éd. P. Mesnard, Hachette, 1885-1888, tome II, pp. 232 et 234.

39. Op. cit., p. 55.

40. Ibid.

41. Acte II, scène 3, vers 529-530.

42. Le Dieu caché, p. 365.

43. Vers 639-642.

44. Racine, p. 91. Voir aussi Le Dieu caché. p. 365. Goldmann, qui passe sous silence la scène 3 de l'acte I et le début de la scène 4, cite les vers où s'exprime la crédulité de Britannicus comme s'ils étaient les premiers de son rôle.

45. Acte I, scène 4, vers 334-335.

46. Vers 342-342.

47. Vers 335.

48. Vers 336-338.

49. Vers 305-310.

50. Vers 327-332.

51. Vers 343. Voir Le Dieu caché, p. 365. La citation est tronquée de la même façon dans Racine (p. 92) et dans Situation de la critique racinienne (p. 64).

52. Vers 337-341.

53. Le Dieu caché, p. 353.

54. Acte II, scène 6, vers 712-714.

55. Le Dieu caché, p. 365-366.

56. Ibid., p. 365.

57. Vers 672-674.

58. Vers 707-708.

59. Vers 709-711.

60. Vers 715.

61. Vers 719-723.

62. Vers 724-728.

63. Vers 729-734.

64. Vers 738.

65. Vers 742.

66. Vers 743.

67. Acte III, scène 6, vers 935-946.

68. Racine, p. 98.

69. Le Dieu caché, p. 366.

70. Les vers 1075-1078 :

Ma fuite arrêtera vos discordes fatales;
Seigneur, j'irai remplir le nombre des Vestales
Ne lui disputez plus mes vœux infortunés :
Souffrez que les Dieux seuls en soient importunés.

71. Voir Racine, p. 26.

72. Voir Le Dieu caché., p. 363.

73. Ibid., p. 366.

74. Voir pp. 94-97.

75. Ibid., p. 94.

76. P. 366.

77. Acte I, scène 4, vers 314.

78. Voir acte III, scène 8, vers 1033-1034 :

Et l'aspect de ces lieux où vous la retenez
N'a rien dont mes regards doivent être étonnés
et vers 1037-1040 :

Ils ne nous ont pas vu l'un et l'autre élever,
Moi pour vous obéir, et vous pour me braver;
Et ne s'attendaient pas, lorsqu'ils nous virent naître,
Qu'un jour Domitius me dût parler en maître.

79. Acte I, scène 3, vers 287-292.

80. Acte II, scène 3, vers 643-648.

81. Le Dieu caché, p. 367.

82. Loc. cit.

83. Vers 1508-1514.

84. Vers 1517-1518.

85. Acte III, scène 8, vers 1066-1068.

86. P. 91.

87. Vers 1519-1526.

88. P. 367.

89. Vers 1543-1546.

90. Le Dieu caché, p. 367.

91. Acte V, scène 8, vers 1731-1738.

92. Loc. cit.

93. Acte II, scène 2, vers 499.

94. Le Dieu caché, p. 366.

95. Ibid.

96. Loc. cit.

97. Acte II, scène 3, vers 609-610.

98. Ibid., vers 529-530.

99. Le Dieu caché, p. 365.

100. Vers 744-746.

101. Le Dieu caché, p. 366.

102. Selon lui, Burrhus est « un militaire qui ne sait pas parler » (Sur Racine, p. 87).

103. Op. cit., p. 232.

104. Op. cit., p. 162

105. Le Dieu caché., p. 363.

106. Vers 1287.

107. Vers 1427-1422.

108. Vers 1066-1068.

109. Le Dieu caché, p. 364.

110. Ibid.

111. Ibid.

112. Acte IV, scène 2, vers 1211-1214.

113. Voir acte I, scène 1, vers 99.

114. Acte IV, scène 2, vers 1270-1272.

115. Acte I, scène 1, vers 9.

116. Le Dieu caché, p. 367.

117. La Thébaïde, acte I, scène 1, vers 19-20.

118. Acte I, scène 1, vers 10.

119. Vers 13-14.

120. Vers 55-58.

121. Vers 67-70.

122. Acte I, scène 2, vers 239-240.

123. O.C.I, pp. 390-391.

124. Voir Annales, livre III, ch. 14.

125. Voir vers 825-854.

126. Voir Annales, livre III, ch. 15.

127. Voir Annales, livre III, ch. 16.

128. O.C.I., p. 391.

129. Acte V, scène 6, vers 1675-1676.

130. Voir Annales, livre III, ch. 18 et 19.

131. Acte IV, scène 2, vers 1251-1252.

132. Rappelons comment Goldmann présente le rôle de Junie au début de son étude de la pièce : « A la périphérie, Junie, le personnage tragique, dressé contre le monde et repoussant jusqu' à la pensée du moindre compromis » (Loc. cit.).

133. Vers 1061-1062.

134. Vers 1073-1075.

135. Vers 1083-1084.

136. Voir notre étude, « Barcos, le janséniste par excellence ? » (XVIIe Siècle, juillet-septembre 1989, pp. 331-351)

137. Le Dieu caché, p. 369.

138. Vers 717-718.

139. Le Dieu caché, p. 423.

140. Acte II, scène 3, vers 663.

141. Vers 1069-1070.

142. Vers 1576.

143. Vers 1580-1581.

144. Loc. cit.

145. Acte II, scène 3, vers 559-561.

146. Vers 562.

147. Loc. cit.

148. Loc. cit.

149. Acte V, scène 3, vers 1577-1582.

150. Vers 1503-1504.

151. Vers 1511.

152. Vers 1532-1534.

153. Vers 1383-1384.

154. Vers 1535-137.

155. Le Dieu caché, p. 368.

156. Loc. cit.

157. Acte II, scène 2, vers 469-472. Il dira de même à Junie (acte II, scène 3, vers 596-598) :
Rome, aussi bien que moi, vous donne son suffrage,
Répudie Octavie, et me fait dénouer
Un hymen que le ciel ne veut point avouer.

158. Acte IV, scène 4, vers 1407-1408.

159. Acte V, scène 5, vers 1623-1626

160. Vers 1277-1278.

161. Acte V, scène 3, vers 1583.

162. Acte V, scène 6, vers 1687-1688.

163. Acte III, scène 2, vers 804.

164. Acte V, scène 8, vers 1768.

165. Acte II, scène 6, vers 738-740.

166. Vers 980-982.

167. Il le lui dit, à la scène 2 de l'acte III (vers 826-829) :

Chacun peut à son choix disposer de son âme.
La vôtre était à vous. j'espérais; mais enfin
Vous l'avez pu donner sans me faire un larcin.
Je vous accuse aussi bien moins que la fortune.

168. Racine, p. 91.

169. Ibid., p. 21.

170. Le Dieu caché, p. 59.

171. Ibid., p. 368.

172. Acte II, scène 2, vers 387.

173. Vers 1501-1502.

174. Acte II, scène 3, vers 627-629.

175. Acte III, scène 8, vers 1077-1078.

176. Racine, pp. 26-27.

177. Vers 1609-1610.

178. Le Dieu caché, p. 367.

179. Sur ce point précis de l'importance que Goldmann confère à l'entrée de Junie chez les Vestales, et, d'une façon plus générale, sur la place primordiale qu'il attribue au personnage de Junie, nous ne pouvons que souscrire entièrement aux objections qui lui ont été faites par M. Serge Doubrovsky (Pourquoi la nouvelle critique, Mercure de France, 1966, pp. 148-149) : « Racine a beau nous dire, dans sa seconde préface à Britannicus, qu'il s'est surtout attaché à peindre Agrippine, et, bien sûr, Néron "monstre naissant", dans le cadre de leur Cour; Junie a beau être un personnage extérieur à ce tableau central et, en quelque sorte, adventice, dont l'auteur parle en dernier ("Il me reste à parler de Junie) et dont il s'agit, comme pour Aricie, de justifier l'existence : Racine se trompe. Les derniers seront les premiers. "Le sujet de Britannicus est le conflit entre Junie et le monde et la pièce ne se terminera qu'avec le dénouement de ce conflit" (p. 367). Peu importe que cette dernière affirmation soit d'une inexactitude flagrante, puisque le dernier cri de Burrhus, qui clôt la tragédie : "Plût aux dieux que ce fût le dernier de ses crimes !" indique assez que le personnage central, dont le mouvement de la pièce décrit la courbe de perdition, est celui-là même qui jetait son ombre sinistre sur le premier vers : "Quoi ! tandis que Néron s'abandonne au sommeil…" Peu importe que, structuralement, puisqu'on parle structure, Junie appartienne, comme Monime ou Aricie, à ce groupe de personnages purs - et mineurs - du monde féminin de Racine, dont le rôle contrapuntique est évident, face aux grands monstres sacrés : la tragédie tournera tout entière autour de Junie, du simple fait que la logique, non de la pièce, mais du système explicatif, l'exige ».

180. Le Dieu caché, p. 367.

181. Vers 1614-1615.

182. Vers 1075-1076.

183. Le Dieu caché, p. 352.

184. Acte V, scène 5, vers 1616-1617.

185. Le Dieu caché, p. 38.

186. Ibid.

187. Andromaque, acte III, scène 4, vers 865-866.

188. Vers 1079.

189. Acte IV, scène 3, vers 1301-1302.

190. Op. cit., p. 162

191. Acte V, scène 8, vers 1722.

192. Le Dieu caché, pp. 368-369.

193. Ibid., p. 363.

194. Esther, acte III, scène 8, vers 1198-1199.

195. Le Dieu caché, p. 370.

196. Voir Racine, p. 21.

197. Ibid., p. 91.

198. Ibid., p. 22.

199. Le Dieu caché, p. 370.

200. Ibid.

 

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