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....................Mensonge romantique, vérité romanesque ou élucubrations rocambolesques

 

 

Le livre de René Girard Mensonge romantique et vérité romanesque [1] est souvent célébré comme un « grand livre [2]» et pas seulement par les tenants du structuralisme et de la nouvelle critique. Et, certes, René Girard n'est pas Roland Barthes. A la différence de celui-ci, il a une réelle culture et certaines de ses remarques ne laissent pas d'être pertinentes, même si elles ne nous apprennent rien : ce qu'il nous dit sur Emma Bovary ou madame Verdurin est, dans l'ensemble, exact, mais Flaubert et Proust l'avaient dit avant lui. Quoi qu'il en soit, on peut lui savoir gré de bien vouloir admettre à l'occasion qu'un auteur a bien dit ce qu'il a voulu dire et c'est sans doute ce qui l'a empêché d'acquérir une notoriété aussi grande que celle de Roland Barthes. Mais, pour l'essentiel, sa démarche, qui fait sans cesse appel aux généralisations abusives, aux interprétation tendancieuses, aux rapprochements arbitraires, aux analyses approximatives et qui ignore superbement tout ce qui va le plus manifestement à l'encontre de ce qu'il veut prouver, rappelle tout à fait celle du structuralisme et de la nouvelle critique. Rien d'étonnant, par conséquent si ses thèses sont elles aussi fort peu convaincantes.

René Girard vise la même clientèle que Roland Barthes : les jobards. Comme lui, il a compris que, pour les ébahir, il ne fallait pas craindre de prendre le contre-pied du sens commun et d'aller résolument à l'encontre de l'expérience universelle. C'est ce qu'il fait en soutenant, c'est la thèse centrale de son livre, que nous ne désirons jamais que des objets déjà désirés par un autre et que nous ne les désirons que parce qu'il les désire. Selon lui, nos désirs ne sont jamais spontanés : ils nous sont toujours dictés ou suggérés par un tiers qu'il appelle le « médiateur ». Le désir ne va jamais directement du sujet à l'objet; passant toujours par un médiateur, il n'est jamais linéaire, mais toujours « triangulaire ». Croire à l'autonomie du désir est une illusion « romantique ». De telles affirmations devraient faire sauter au plafond n'importe quel lecteur a un peu de bon sens et de psychologie. Mais, à l'instar de Roland Barthes et de tant d'intellectuels de notre temps, René Girard affiche le plus parfait mépris pour le bon sens et la psychologie qui ne peuvent fournir, selon lui, que des « explications dérisoires [3]». Pourtant le simple bon sens nous dit tout de suite que, si le désir était toujours second, si nous ne pouvions jamais désirer qu'on objet déjà désiré par un autre, personne n'aurait jamais encore éprouvé le moindre désir. Car il faut bien que quelqu'un commence, il faut bien que quelqu'un donne l'exemple, il faut bien que l'objet que nous désirons parce qu'un autre l'a désiré avant nous, lequel ne l'avait lui-même désiré que pour la même raison, il faut bien que cet objet ait d'abord été désiré de façon spontanée. Tous les maillons d'une chaîne sont reliés à celui qui les précède, sauf le premier. Mais ce n'est pas seulement la logique qui condamne sans appel la théorie de René Girard, ce sont aussi les faits. A ne s'en tenir qu'à leur expérience personnelle, la plupart des individus, pour ne pas dire la quasi totalité d'entre eux, auront beaucoup de mal, et souvent n'y parviendront pas, à trouver des objets qu'ils n'ont désirés que parce qu'un autre les avait été déjà désirés. Ils n'auront, en revanche, que l'embarras du choix, tant ils leur paraîtront innombrables, pour trouver des objets qu'ils ont désirés de manière tout à fait spontanée. Qu'importe ? René Girard écrit pour les jobards et il sait que plus c'est difficile à avaler et plus ils se régalent.

Comme Roland Barthes, René Girard ne sait pas seulement ce qu'il faut dire aux jobards : il sait aussi comment le dire. Comme lui, il a compris qu'une affirmation devait être d'autant plus péremptoire qu'elle était plus imprudente, d'autant plus hardie qu'elle était plus hasardeuse, d'autant plus intrépide qu'elle était plus inepte. Quand on choisit de dire n'importe quoi, il est essentiel de le dire avec le plus d'autorité possible. Malheur à l'ânerie apeurée, à la sottise craintive, à la sornette timorée, à la faribole effarouchée, à la baliverne circonspecte, à la calembredaine précautionneuse. L'ânerie se doit d'être assurée, la sottise suffisante, la sornette résolue, la faribole arrogante, la baliverne intrépide, la calembredaine catégorique. C'est pourquoi René Girard affectionne les formules définitives. Comme Roland Barthes, il a une prédilection pour les mots et les locutions, comme « toujours », « ne… que » ou « tout », qui confèrent à ses propos une portée universelle et excluent toute possibilité d'exceptions [4]. Il fait sentir continuellement au lecteur qu'il le considérera comme un parfait demeuré, s'il se permet seulement de s'interroger un instant sur le bien fondé de ses affirmations. Il va même à l'occasion jusqu'à lui interdire carrément de les mettre en doute [5].

Quant aux critiques qui l'ont précédé, René Girard multiplie à leur égard les déclarations dédaigneuses [6]. Il est manifestement convaincu que jamais personne avant lui n'a vraiment vu le véritable sens des œuvres dont il parle. Ainsi, quand il écrit  : « A la Recherche du temps perdu a cessé de paraître obscure mais il n'est pas certain qu'elle soit mieux comprise » (p. 229), le « il n'est pas certain  » est, bien sûr, une litote. René Girard est évidemment persuadé que Proust n'est toujours pas compris, ou du moins qu'il n'est pas encore pleinement et vraiment compris, si ce n'est par une seule personne : lui-même. Il est persuadé que les intelligences les plus aiguisées, les esprits les plus déliés, dans les très rares instants où ils parviennent, comme par miracle et hélas ! de manière très momentanée, à se dépasser eux-même, peuvent tout au plus commencer à s'approcher un peu de son exceptionnelle pénétration  : ils ne sauraient jamais se hisser vraiment à son niveau. C'est ce qu'on lit entre les lignes lorsqu'il affirme que « même dans leurs intuitions les plus audacieuses, les sociologues ne parviennent jamais à se libérer complètement de la tyrannie de l'objet. Ils sont tous en deçà de la réflexion romanesque » (p. 226). Que les critiques ne se fassent pas d'illusions : ils sont tous condamnés à rester toujours très en deçà de René Girard.

Je n'ai pas l'intention de discuter ici toutes les affirmations de René Girard ni d'entrer dans le détail de toutes ses analyses. Ce serait un travail de très longue haleine. Car, s'il est très vite fait de dire n'importe quoi (et c'est une des raisons pour lesquelles tant de gens disent n'importe quoi), il est généralement assez long de démontrer que quelqu'un dit n'importe (et c'est également une des raisons pour lesquelles si peu de gens s'attellent à cette tâche). Pour réfuter un livre inepte de façon aussi précise et exhaustive que possible, il faut écrire un livre au moins trois ou quatre fois plus gros. Je l'ai fait une fois pour le Sur Racine de Roland Barthes, mais c'est un livre assez court et encore n'ai-je discuté que les principales thèses du livre, c'est-à-dire dire une quarantaine de pages. Pour ce faire, il m'avait fallu écrire plus de six cents pages, mes pages comptant en moyenne trois fois plus de caractères que celles du Sur Racine. Il me reste trop peu d'années à vivre pour me livrer au même exercice sur le livre de René Girard. Je me contenterai donc de faire un certain nombre de remarques.

Ce qui m'a frappé, c'est surtout l'extraordinaire décalage qu'il y a entre ce qui est annoncé sur les pages de couverture et ce qu'on trouve effectivement dans le livre. Voici, en effet, comment les pages de couverture le résument « L'homme est incapable de désirer par lui seul : il faut que l'objet de son désir lui soit désigné par des tiers […] Nous nous croyons libres […], autonomes dans nos choix, que ce soit celui d'une cravate ou celui d'une femme. Illusion romantique ! En réalité nous ne choisissons que des objets désirés par un autre René Girard retrouve partout ce phénomène de désir triangulaire  : dans la publicité, la coquetterie, l'hypocrisie, la rivalité des partis politiques, le masochisme et le sadisme, etc. » On le voit, la thèse avancée par René Girard ne comporte aucune restriction (« nous ne choisissons que des objets désirés par un autre René Girard retrouve partout ce phénomène de désir triangulaire »). Il prétend nous fournir une clé universelle, il prétend avoir découvert le mécanisme qui régit, sans aucune exception, tous les désirs humains On s'attendrait donc à ce qu'il s'appuyât sur des exemples extrêmement nombreux et extrêmement divers, on s'attendrait à ce qu'il fît appel à des témoignages empruntés aux sources les plus variées, à des documents provenant de toutes les époques et du plus grand nombre de pays possible. Or il n'en est rien.

Dès qu'on ouvre le livre, on s'aperçoit vite que René Girard s'appuie, sinon exclusivement, du moins presque exclusivement sur la littérature. Avant de m'interroger sur cette étrange démarche, je vais donc commencer par m'intéresser aux exemples littéraires qu'il nous propose. Fort heureusement ma tâche sera grandement simplifiée par le nombre extrêmement réduit des œuvres que René Girard invoque à l'appui de sa thèse. Et ce fait ne laisse pas d'être fort déconcertant. En effet, puisque René Girard pense que le désir triangulaire est partout, on se serait attendu à ce qu'il s'efforçât de nous démontrer que le désir triangulaire était partout dans la littérature, et d'abord dans toutes les œuvres vraiment importantes. Or c'est tout le contraire. De l'ensemble de la littérature, René Girard ne retient quasiment, en effet, que la littérature romanesque. Selon lui, en effet, « seuls les romanciers révèlent la nature imitative du désir » (p. 23). On s'attendrait donc à ce que René Girard fît appel à un nombre considérable de romans, or il n'en invoque qu'un tout petit nombre empruntés essentiellement à cinq auteurs : Cervantès, Stendhal, Flaubert, Dostoïevski et Proust. Et encore reconnaît-il, nous le verrons, que, même chez ces auteurs, on trouve des exemples, et parfois très nombreux, de désirs spontanés.

On aimerait donc, tout d'abord savoir pourquoi seuls les romanciers sont capables de montrer la vraie nature du désir, pourquoi les dramaturges ou les poètes par exemple, en sont, eux, incapables. René Girard ne l'explique jamais; il n'essaie même pas de le faire. Pourtant, peu conséquent avec lui-même, il lui arrive malgré tout, pour illustrer sa théorie de faire appel à des œuvres dramatiques, mais, outre qu'il n'invoque que deux exemples, le moins que l'on puisse dire est qu'ils sont bien peu convaincants. Il prétend ainsi trouver dans Andromaque une véritable chaîne de désirs triangulaires : « L'Andromaque de Racine constitue un bel exemple de ces "triangles en chaîne". Oreste est l'esclave d'Hermione; Hermione est l'esclave de Pyrrhus; Pyrrhus est l'esclave d'Andromaque qui est elle-même fidèle au souvenir d'un mort. Tous ces personnages ont les yeux fixés sur leur médiateur et sont, envers leurs esclaves, d'une indifférence absolue. Tous se ressemblent dans leur orgueil sexuel, leur isolement angoissé et leur inconsciente cruauté. Andromaque est la tragédie du courtisan et d'un type déjà très moderne de médiation » (p. 178). Ces lignes laissent le lecteur perplexe. Certes ! au lieu de dire, comme on le fait d'ordinaire, qu'il y dans Andromaque une chaîne d'amours non partagés, puisque Oreste aime Hermione qui aime Pyrrhus qui aime Andromaque qui reste fidèle à la mémoire d'Hector, on peut, bien sûr, si l'on y tient, dire qu'il y a trois « triangles en chaîne  » dans Andromaque dans la mesure où Oreste aime Hermione qui aime Pyrrhus, où Hermione aime Pyrrhus qui aime Andromaque et où Pyrrhus aime Andromaque qui aime toujours Hector. Mais, outre que cela ne change rien à rien, il s'en faut bien qu'Andromaque puisse corroborer la théorie de René Girard; il s'en faut bien que ces triangles puissent servir à illustrer la conception girardienne du désir triangulaire.

On n'arrive d'ailleurs pas à comprendre comment René Girard lui-même prétend le faire et on a l'impression, comme c'est souvent le cas, qu'il se prend les pieds dans ses schémas. Quand on cherche à retrouver dans Andromaque les trois pôles du triangle girardien : le sujet, l'objet et le médiateur, on n'a certes ! aucune peine en ce qui concerne les deux premiers : il est clair que les trois sujets sont Oreste dans le premier triangle, Hermione dans le deuxième et Pyrrhus dans le troisième; les trois objets que chacun d'eux désire sont bien sûr Hermione, Pyrrhus et Andromaque. Il en résulte que les trois médiateurs ne peuvent être respectivement que Pyrrhus, Andromaque et Hector. Pourtant les propos de René Girard sont loin d'être clairs à ce sujet. Il nous dit, en effet : « Oreste est l'esclave d'Hermione; Hermione est l'esclave de Pyrrhus; Pyrrhus est l'esclave d'Andromaque qui est elle-même fidèle au souvenir d'un mort ». Or il nous a expliqué dans la phrase qui précède immédiatement que « le personnage qui joue le rôle de médiateur dans un premier triangle joue le rôle de l'esclave dans un second triangle et ainsi de suite ». Par conséquent, Hermione qui est l'esclave de Pyrrhus dans le second triangle, devrait donc jouer le rôle de médiateur auprès d'Oreste dans le premier triangle, et Pyrrhus, qui est l'esclave d'Andromaque dans le troisième triangle, devrait donc jouer le rôle de médiateur auprès d'Hermione dans le deuxième triangle. Hermione étant l'objet du désir d'Oreste ne saurait évidemment en être en même temps le médiateur, de même que Pyrrhus ne saurait être le médiateur du désir d'Hermione Aussi bien n'est-ce certainement pas ce que René Girard a voulu dire. Mais il ne s'est pas relu d'assez près et ne s'est pas rendu compte qu'il s'était empêtré dans ses catégories.

Quoi qu'il en soit, le schéma du désir triangulaire ne saurait s'appliquer à Andromaque, car ni Oreste, ni Hermione ni Pyrrhus, n'ont eu besoin d'un médiateur pour tomber amoureux. Certes ! Pyrrhus est un héros et Oreste a pour lui une grande admiration, mais, s'il est tombé amoureux d'Hermione, ce n'est aucunement parce qu'il a cru que Pyrrhus l'aimait, Hermione se trouvant alors auréolée à ses yeux par cet amour supposé. Il l'a aimée, en effet, bien avant que Ménélas ne décidât de la donner à Pyrrhus, et il avait fini ensuite, après une longue période de désespoir, par se résigner à renoncer à elle. Si sa passion s'est réveillée et s'il a repris espoir, c'est parce qu'il a appris que Pyrrhus dédaignait Hermione pour ne s'intéresser qu'à Andromaque. Ainsi non seulement Pyrrhus n'a pas contribué à faire naître l'amour d'Oreste, mais c'est à cause de lui qu'Oreste, croyant qu'il répondait à l'amour d'Hermione, s'était résolu à oublier Hermione et y avait réussi tant bien que mal. Pas plus que Pyrrhus ne l'a été pour Oreste, Andromaque n'a servi de médiateur à Hermione non plus qu'Hector à Pyrrhus. Lorsqu'elle est tombée amoureuse de Pyrrhus, non seulement Hermione ne savait pas qu'il aimait Andromaque, mais elle croyait qu'il répondait pleinement à son amour [7]. Quant à Pyrrhus, rien n'indique que l'image d'Hector qu'il n'évoque jamais, ait joué le moindre rôle dans la naissance de son amour. Il est tombé amoureux non pas de la veuve d'Hector, mais seulement d'Andromaque, et, pour cela, il lui a suffi de la voir. René Girard prétend qu'Oreste, Hermione et Pyrrhus « ont les yeux fixés sur leur médiateur et sont, envers leurs esclaves, d'une indifférence absolue ». Mais, s'il est vrai qu'ils sont profondément indifférents envers ceux qui les aiment, ils n'ont les yeux fixés que sur ceux qu'ils aiment. Pyrrhus, Andromaque et Hermione ne sont pas, pour Oreste, Hermione et Pyrrhus des médiateurs, mais seulement des rivaux, et ils le sont non parce qu'ils veulent leur ravir l'être qu'ils aiment, auquel ils sont profondément indifférents, mais seulement par ce qu'ils en sont aimés. Loin de pouvoir corroborer si peu que ce soit la théorie de René Girard, Andromaque la contredit continuellement. Ce que René Girard prétend nier, l'autonomie du désir, Racine, lui, ne cesse de l'affirmer du début à la fin de sa pièce. Ce qui caractérise ses personnages, c'est la suprématie de la passion qui les amène à fouler aux pieds leur amour-propre et tous les liens sociaux. c'est le triomphe de l'individualisme. Prétendre qu'Andromaque est « la tragédie du courtisan  » témoigne d'une totale inintelligence de la pièce.

Pas plus qu'Andromaque, les autres tragédies de Racine ne sauraient le moins du monde illustrer les thèses de René Girard. A l'instar de celle de Phèdre pour Hippolyte, la passion y naît le plus souvent instantanément à la seule vue de l'être aimé. De tous les personnages de Racine, Néron est le seul à tomber amoureux d'un être dont il sait qu'il est déjà aimé par un autre. Il est donc le seul amoureux racinien que l'on pourrait songer à évoquer pour illustrer la théorie de René Girard, s'il n'était aussi le seul dont l'amour ne parvient pas à nous émouvoir, le seul dont on ait tout lieu de penser qu'il n'est pas vraiment amoureux, le seul d'ailleurs dont l'amour n'ait aucun passé. Sans parler du cabotinage qui le fait se complaire à jouer les amoureux transis devant Narcisse, son prétendu amour est d'abord dicté par la volonté de déjouer le plan de sa mère et de l'humilier, et ensuite par le désir de détruire le bonheur de Junie et de Britannicus.

Le second exemple emprunté à une œuvre dramatique témoigne lui aussi d'un complet mépris du texte, car il faut un singulier culot ou une totale inconscience pour prétendre assujettir le Dom Juan de Molière à la loi du désir « selon l'Autre ». C'est pourtant ce que fait René Girard qui ne craint pas d'écrire ceci : « Le vrai Dom Juan n'est pas autonome; il est incapable, au contraire, de se passer des Autres. Cette vérité est aujourd'hui dissimulée. Mais c'est la vérité de certains séducteurs shakespeariens; c'est la vérité du Dom Juan de Molière » (p. 56). Et, pour le prouver, il s'appuie seulement sur ce que dit Dom Juan à Sganarelle, à la scène 2 de l'acte I, lorsqu'il lui annonce son intention d'enlever une jeune fiancée : « Le hasard me fit voir ce couple d'amants trois ou quatre jours avant leur voyage. Jamais je ne vis deux personnes être si contentes l'une de l'autre et faire éclater plus d'amour. La tendresse visible de leurs mutuelles ardeurs me donna de l'émotion; j'en fus frappé au cœur et mon amour commença par la jalousie. Oui, je ne pus souffrir de les voir si bien ensemble; le dépit alarma mes désirs, et je me figurais un plaisir extrême à pouvoir troubler leur intelligence et rompre cet engagement dont la délicatesse de mon cœur se tenait offensée ».

Ce texte lui paraît manifestement tout à fait concluant. Il ne semble pas douter pas un instant qu'il suffise à prouver que Dom Juan ne saurait jamais désirer que des femmes déjà désirées par un autre. Mais Dom Juan, lui, n'en est manifestement pas conscient. Loin d'avoir le sentiment que ce qui vient de lui arriver corresponde à sa « vérité », il y voit une bizarrerie qu'il a du mal à s'expliquer et en souligne le caractère paradoxal : « mon amour commença par la jalousie ». N'ayant pas lu René Girard, Dom Juan pense, en effet, que la jalousie est beaucoup plus volontiers la conséquence que la cause de l'amour. C'est apparemment la première fois que pareille chose lui arrive. D'ordinaire il lui suffit de voir une jolie femme pour la désirer : « Je ne puis refuser mon cœur à tout ce que je vois d'aimable; et dès qu'un beau visage me le demande, si j'en avais dix mille, je les donnerais tous », a-t-il confié un instant avant à Sganarelle à qui cet aveu n'a certainement rien appris. Et apparemment, il en est toujours ainsi, comme on peut le constater à la scène 2 de l'acte II où, apercevant Charlotte, il dit à Sganarelle : « Ah ! ah! d'où sort cette autre paysanne, Sganarelle ? As-tu rien vu de plus joli ? et ne trouves-tu pas, dis-moi, que celle-ci vaut bien l'autre ? » Notons que Dom Juan ne sait alors encore rien sur Charlotte et qu'il ignore notamment qu'elle est fiancée à Pierrot. Le désir qu'elle lui inspire est évidemment immédiat dans tous les sens du mot. Et il en est de même de tous les amoureux de Molière. A l'instar d'Agnès et d'Horace, il leur a suffi de se voir pour se plaire et pour s'aimer. Bien loin que les œuvres de Racine et de Molière puissent servir à étayer les thèses de René Girard, on n'y trouverait sans doute que des exemples propres à les contredire.

Mais il en irait de même de la très grande majorité des auteurs dramatiques et peut-être de tous. Pour n'évoquer que le plus célèbre de tous, l'auteur de Roméo et Juliette n'a manifestement pas compris qu'on ne pouvait jamais tomber amoureux que d'un être déjà aimé par un autre. Ce qui est vrai des auteurs dramatiques l'est aussi des innombrables poètes qui ont chanté l'amour et dont aucun ne semble avoir jamais soupçonné la vraie nature du désir. René Girard ne songe pas à s'étonner qu'aucun d'entre eux n'ait jamais pensé à célébrer le médiateur sans lequel il ne serait jamais tombé amoureux. René Girard ne songe pas à s'étonner que tous, au contraire, n'expliquent jamais la naissance de leur amour que par la seule découverte de la beauté de la femme aimée, découverte généralement instantanée et dont ils ne sont redevables qu'à leurs propres yeux. René Girard préfère donc ignorer totalement les poètes qui, à ses yeux, sont sans doute tous atteints d' « illusion romantique ». Quant au romanciers eux-mêmes, qui seraient pourtant selon René Girard pratiquement les seuls à avoir compris la nature triangulaire du désir, en dehors des cinq auteurs sur lesquels il s'appuie essentiellement, ceux qui ne la soupçonnent pas semblent être si nombreux, même en s'en tenant à ceux qui sont célèbres, que je ne puis entreprendre d'essayer de les dénombrer [8]. J'inviterai donc le lecteur qui voudrait trouver rapidement des exemples suffisamment nombreux et divers de romans dans lesquels la naissance de l'amour échappe manifestement à la loi girardienne du désir triangulaire, à se reporter au livre de Jean Rousset Leurs yeux se rencontrèrent. La scène de première vue dans le roman [9].Je me contenterai pour ma part de faire remarquer que les œuvres, pourtant bien peu nombreuses, sur lesquelles s'appuie René Girard pour établir sa théorie, semblent souvent la contredire.

René Girard reconnaît volontiers que, même chez les quelques romanciers qu'il a privilégiés, les exceptions à la loi du désir triangulaire ne manquent pas. Chez Cervantès, nous dit René Girard, « le désir spontané est encore la norme » car « le désir métaphysique se détache sur un fond de bon sens »(p. 153). Pourtant, s'il admet ainsi que, dans Don Quichotte, le désir mimétique reste une anomalie, il prétend qu'il n'est pas l'apanage du héros éponyme, mais qu'il se manifeste aussi chez d'autres personnages du roman et en premier lieu Sancho Pança  : « Don Quichotte, dans le roman de Cervantès, est la victime exemplaire du désir triangulaire, mais il est loin d'être la seule. Le plus atteint après lui est l'écuyer Sancho Pança. Certains désirs de Sancho ne sont pas imités; ceux qu'éveille, par exemple, la vue d'un morceau de fromage ou d'une outre de vin. Mais Sancho a d'autres ambitions que celle de remplir son estomac. Depuis qu'il fréquente don Quichotte, il rêve d'une 'île' dont il sera gouverneur, il veut un titre de duchesse pour sa fille. ces désirs-là ne sont pas venus spontanément à l'homme simple qu'est Sancho. C'est Don Quichotte qui les lui a suggérés » (p. 12) Mais ces affirmations sont tout à fait tendancieuses. René Girard dit tout d'abord que don Quichotte est « loin d'être la seule » victime du désir mimétique, suggérant ainsi qu'un certain nombre d'autres personnages du roman en sont eux aussi les victimes. On aurait donc aimé savoir qui ils étaient. Or il ne cite que le seul Sancho Pança et c'est évidemment parce qu'il aurait été bien en peine d'en citer d'autres. Mais même ce qu'il dit de Sancho Pança se révèle tendancieux et fort peu convaincant. En reconnaissant qu« certains » désirs de Sancho ne sont pas imités, il suggère que tous les autres le sont. Chez lui, les désirs spontanés seraient donc beaucoup plus rares que les désirs imités. Or c'est tout le contraire : les désirs imités sont évidemment l'exception. René Girard n'en cite d'ailleurs que deux. et l'on peut gager que, s'il avait pu en citer d'autres, il n'aurait pas manqué de le faire.

De plus et surtout il s'en faut bien que ces deux désirs que René Girard déclare « imités » méritent vraiment d'être considérés comme tels. Une nouvelle fois René Girard s'exprime d'une manière tendancieuse. Il a certes raison quand il dit que les deux désirs « d'être gouverneur d'une île et de voir sa fille devenir duchesse […] ne sont pas venus spontanément à l'homme simple qu'est Sancho ». On ne peut nier que, si Sancho n'avait pas rencontré don Quichotte, il n'aurait jamais rêvé de devenir gouverneur d'une île ni de voir sa fille devenir duchesse. Mais, en ajoutant que « c'est don Quichotte qui les lui a suggérés », René Girard nous révèle qu'il n'a pris la peine de relire un roman dont apparemment il ne se souvient pas très bien, à moins, bien sûr, qu'il n'ait délibérément choisi d'oublier tout ce qui ne s'accordait pas avec sa thèse. Il convient donc de rappeler pourquoi et comment Sancho Pança a conçu l'envie de devenir gouverneur d'une île. Nous sommes encore dans le début du roman. Dans une hôtellerie qu'il a prise pour un château, Don Quichotte s'est déjà fait armer chevalier par l'hôtelier qu'il a pris pour un châtelain. Mais un chevalier se doit d'avoir un écuyer et don Quichotte va s'empresser d'en embaucher un : « Dans ce temps-là, don Quichotte sollicita secrètement un paysan, son voisin, homme de bien (si toutefois on peut donner ce titre à celui qui est pauvre), mais, comme on dit, de peu de plomb dans la cervelle. Finalement, il lui conta, lui persuada et lui promit tant de choses que le pauvre homme se décida à partir avec lui et à lui servir d'écuyer. Entre autres choses, don Quichotte lui disait qu'il se disposât à le suivre de bonne volonté, parce qu'il lui pourrait arriver telle aventure qu'en un tour de main il gagnât quelque île, dont il le ferait gouverneur sa vie durant. Séduit par ces promesses et d'autres semblables, Sancho Pança (c'était le nom du paysan) planta là sa femme et ses enfants et s'enrôla pour écuyer de son voisin [10] ». On le voit, si Sancho Pança nourrit le désir de devenir gouverneur d'une île, ce désir n'a rien de « mimétique ». S'il désire devenir gouverneur d'une île, ce n'est aucunement, comme René Girard voudrait nous le faire croire en disant que don Quichotte le lui a « suggéré », parce qu'il s'est laissé peu à peu gagner par la folie de son maître et qu'il s'est mis à partager ses rêves de conquêtes et de grandeur. En effet don Quichotte n'a pas « suggéré » à Sancho qu'il pourrait devenir gouverneur d'une île, il lui a d'emblée promis de la manière la plus explicite qu'il le deviendrait, s'il acceptait de le suivre. Ce n'est donc pas, comme le dit René Girard « depuis qu'il fréquente don Quichotte » que Sancho Pança rêve d'une 'île' dont il sera gouverneur ». C'est, au contraire, parce qu'il rêve de devenir gouverneur d'une île qu'il accepte d'accompagner don Quichotte. Et ce rêve ne prouve aucunement que, comme le prétend René Girard, il « a d'autres ambitions que celle de remplir son estomac ». René Girard croit pouvoir opposer aux désirs non imités de Sancho, « ceux qu'éveille, par exemple, la vue d'un morceau de fromage ou d'une outre de vin ». Mais, s'il désire devenir gouverneur d'une île, c'est uniquement pour les avantages matériels qu'il compte bien en retirer, et en tout premier pour pouvoir « remplir son estomac », pour avoir toujours en abondance de quoi bien manger et boire du meilleur. Bien loin que Sancho Pança soit peu à peu contaminé par la fréquentation de don Quichotte et se mette progressivement à adopter ses lubies, tout dans ses propos et dans son comportement montre qu'il reste tout au long du roman pleinement lui-même, c'est-à-dire parfaitement étranger et totalement parfaitement imperméable aux rêveries et aux visions de son maître, à qui il ne cesse de dire qu'il est fou.

René Girard reconnaît que, dans Don Quichotte, « le désir métaphysique se détache sur un fond de bon sens ». Mais c'est bien peu dire puisque le désir métaphysique est présenté par l'auteur, comme une maladie très étrange et très rare, et heureusement non contagieuse, qui fait du héros éponyme un personnage tout à fait à part, une espèce d'extra-terrestre qui ne cesse de susciter l'étonnement et la risée partout où il passe. Au total, la première grande œuvre romanesque que René Girard invoque à l'appui de sa thèse, se révèle totalement impropre à l'illustrer.

Le deuxième grand romancier que René Girard croit pouvoir mobiliser est Stendhal qui serait, selon lui, le premier à avoir « posé le principe » de « la priorité de l'Autre » dans le désir (p. 52). Le désir spontané qui était « encore la norme » chez Cervantès, « est devenu l'exception chez Stendhal » (p. 12). Mais René Girard fait remarquer en même temps que « la passion chez Stendhal est le contraire de la vanité. Fabrice del Dongo est l'être passionné par excellence; il se distingue par son autonomie sentimentale, par la spontanéité de ses désirs, par son indifférence absolue à l'opinion des Autres. L'être de passion puise en lui-même et non pas en autrui la force de son désir » (p. 26). Il est difficile de ne pas approuver René Girard sur ce point, puisqu'il ne dit rien d'autre que ce que Stendhal nous dit lui-même. Mais alors si Fabrice, si la Sanseverina, si Clélia Conti, si tous les personnages passionnés que Stendhal a peints, ignorent superbement le désir selon l'Autre, comment René Girard peut-il prétendre que Stendhal a posé le principe de la priorité de l'Autre dans le désir ? En réalité, Stendhal n'a jamais prétendu, n'a jamais pensé que l'on ne désirait jamais que ce qui était déjà désiré par un autre. René Girard nous dit que « Dans Les Mémoires d'un touriste, Stendhal met ses lecteurs en garde contre ce qu'il appelle les sentiments modernes, fruits de l'universelle vanité : "l'envie, la jalousie et la haine impuissante" » (p. 23). Mais si Stendhal parle de sentiments « modernes », c'est qu'il pense qu'ils n'ont pas toujours existé, du moins au même degré, et que, même aujourd'hui, ils ne sont pas universels, car il y a toujours des individus qui résistent aux « sentiments modernes  ».

Il s'en faut bien, de plus, que tous les personnages de Stendhal sur lesquels s'appuie René Girard, puissent vraiment illustrer la théorie du désir selon l'Autre. Certes, ce qu'il dit de Mathilde de la Mole est en grande partie fondé, mais, si elle est sans doute le personnage de Stendhal auquel ses analyses s'appliquent le mieux, elle est en même temps, comme par hasard, un des personnages les moins crédibles de Stendhal, un de ceux qui paraissent le plus artificiels. Mme de Rênal est un personnage bien autrement convaincant. Malheureusement, comme par hasard, elle semble échapper complètement à la loi du désir triangulaire, même si René Girard prétend le contraire : « Mme de Rênal elle-même est jalouse d'Elisa, jalouse aussi de l'inconnu dont Julien cache, pense-t-elle, le portrait, dans sa paillasse. Le tiers est toujours présent à la naissance du désir » (p. 29). René Girard semble quand même se rendre compte (« Mme de Rênal elle-même ») que Mme de Rênal n'est sans doute pas le personnage le plus apte à illustrer ses vues. Qu'importe ! puisqu'elle est capable d'être jalouse, elle n'échappe donc pas au désir selon l'Autre. Mais René Girard oublie une fois de plus que la jalousie est généralement la conséquence de l'amour plutôt qu'elle n'en est la cause. Il ne veut pas voir que, dans le cas de Mme de Rênal, nous ne sommes pas, nous ne sommes plus, depuis assez longtemps déjà, « à la naissance du désir ». Mme de Rênal a très vite été attirée par Julien, pour ne pas dire qu'elle l'a été dès qu'elle l'a vu pour la première fois, et il est clair qu'elle est déjà amoureuse de lui, même si elle n'ose pas encore se l'avouer, lorsqu'elle devient jalouse d'Elisa et à plus forte raison lorsque Julien lui avoue qu'il a un portrait caché dans sa paillasse (il n'est pas encore son amant, mais il a déjà obtenu qu'elle lui laisse prendre sa main).

Il s'en faut bien aussi, pour en finir avec le cas de Stendhal, que les exemples que privilégie René Girard soient toujours aussi démonstratifs qu'il le prétend. Ainsi il fait un sort à l'épisode qui constitue le point de départ de tout le roman, celui où M. de Rênal annonce à sa femme qu'il a décidé de faire de Julien le précepteur de ses enfants. Voici comment René Girard analyse cette décision : « M. de Rênal désire faire de Julien Sorel le précepteur de ses deux fils. Mais ce n'est pas par sollicitude pour ces derniers ni par amour du savoir. Son désir n'est pas spontané. La conversation entre les deux époux nous en révèle bientôt le mécanisme : - Le Valenod n'a pas de précepteur pour ses enfants. - Il pourrait bien nous enlever celui-là. Valenod est l'homme le plus riche et le plus influent de Verrières, après M. de Rênal lui-même. Le maire de Verrières a toujours l'image de son rival présente devant lui au cours de ses négociations avec le père Sorel. Il fait à ce dernier des propositions très favorables mais le paysan rusé invente une réponse géniale  : "Nous trouverons mieux ailleurs." M. de Rênal est tout à fait convaincu, cette fois, que Valenod désire engager Julien et son propre désir redouble. Le prix toujours plus élevé que l'acheteur est disposé à payer se mesure au désir imaginaire qu'il attribue à son rival. Il y a donc bien imitation de ce désir imaginaire, et même imitation fort scrupuleuse puisque tout, dans le désir copié, jusqu'à son degré de ferveur, dépend du désir qui est pris pour modèle  » (p. 15).

René Girard est persuadé d'avoir trouvé là, dès le début du roman, un premier exemple de désir triangulaire. Mais est-il aussi patent, aussi évident qu'il le prétend ? On peut en douter. Pour qu'il y eût vraiment désir triangulaire, il faudrait d'abord qu'il y eût vraiment désir. Or, à proprement parler, M. de Rênal ne « désire  » pas que ses enfants aient un précepteur. S'il veut que Julien devienne le précepteur de ses enfants, « ce n'est pas par sollicitude pour ces derniers ni par amour du savoir », comme le note lui-même René Girard; c'est seulement pour contrer Valenod. Ce que désire M. de Rênal, c'est rester l'homme le plus important de Verrières et, pour ce faire, il veille à essayer de prévenir tout ce qui pourrait renforcer la position du seul homme susceptible de lui porter ombrage, Valenod. Avoir un précepteur n'est, pour M. de Rênal, aucunement une fin. C'est seulement un moyen parmi beaucoup d'autres de conserver sa position prédominante. Manifestement il est d'ailleurs tout à fait conscient qu'il ne veut avoir un précepteur que pour faire pièce à Valenod. L'interprétation de René Girard aurait été beaucoup plus convaincante, si M. de Rênal avait admiré secrètement Valenod, s'il avait fait le plus grand cas de son jugement et si, en conséquence, la décision supposée de Valenod l'avait convaincu de la nécessité de donner un précepteur à ses enfants pour leur assurer la meilleure éducation possible. Mais M. de Rênal n'admire aucunement Valenod, bien au contraire, et le fait de croire qu'il veut donner un précepteur à ses enfants n'est aucunement de nature à le convaincre que ses propres enfants ont besoin d'un en avoir un. Nous ne sommes pas dans le domaine du désir, mais dans celui du calcul. Un commerçant, un industriel, un financier qui apprend ou qui suppose qu'un de ses concurrents les plus dangereux cherche à réaliser une opération susceptible de renforcer grandement sa position, essaiera naturellement de l'empêcher de la réaliser, ou, s'il le peut, de le faire à sa place. Cela n'a rien à voir avec le désir triangulaire. Il n'y a rien de « métaphysique » là-dedans. C'est simplement le jeu normal, le jeu logique de la concurrence.

Avec Flaubert, la primauté du désir selon l'autre devient encore plus manifeste, s'il faut en croire René Girard : « A partir de Flaubert, et en dehors de quelques cas tout à fait spéciaux, tels que L'Idiot de Dostoïevski, le désir spontané joue un rôle si mineur qu'il ne peut même plus servir de révélateur romanesque » (p. 154). René Girard ne trouve dans Madame Bovary que deux personnages qui échappent au désir selon l'Autre : Catherine Leroux et le docteur Canivet : « Dans Madame Bovary les seules exceptions sont la paysanne des comices qui échappe au désir bourgeois par la misère et le grand médecin qui échappe par le savoir » (ibidem). On pourrait commencer par lui objecter que, même s'il n'y avait que deux exceptions, ce serait déjà bien gênant pour lui, puisque Madame Bovary constitue une des pièces maîtresses de son arsenal pourtant très réduit. Mais il s'en faut bien que, dans Madame Bovary, seuls deux personnages épisodiques, Catherine Leroux et le docteur Canivet, échappent au désir selon l'Autre. Je me dispenserai de passer en revue tous les personnages du roman pour voir si tous leurs désirs sont bien conformes au schéma de René Girard (ce n'est apparemment pas le cas du désir qu'Emma inspire à Justin), pour n'évoquer qu'un seul personnage, mais qui est incontestablement, après Emma, le plus important du roman : Charles. Car Charles est tout le contraire de son épouse  : si les désirs de celle-ci lui sont essentiellement dictés par la vanité, ceux de Charles sont simples directs, naturels et spontanés. Charles qui est totalement dépourvu de vanité et d'ambition (ce qu'Emma ne peut lui pardonner), ignore totalement le désir selon l'Autre A la différence d'Emma qui n'aime vraiment rien ni personne, qui n'aime ni son mari, ni sa fille, ni même ses amants, qui n'aime vraiment ni la nature, ni la littérature, ni la musique qu'elle prétend pourtant aimer, Charles, lui, aime vraiment : il aime sa femme et sa fille, il aime les gens, il aime la nature, et, bien qu'il n'ait apparemment aucune formation musicale, il est même capable d'aimer la musique, comme on le voit au plaisir tout à fait sincère (Flaubert souligne « la franchise de son plaisir [10]») que lui donne la représentation de Lucie de Lammermoor et c'est à regret qu'il suit Emma et Léon qui ont voulu partir avant la fin. Dans Madame Bovary, Flaubert nous a effectivement dépeint un personnage, Emma, dont les désirs semblent n'être jamais spontanés, mais toujours suggérés par d'autres, principalement à travers ses lectures : il n'a pour autant jamais prétendu, il n'a jamais pensé, comme René Girard, qu'il en était de même de tous les désirs humains. Les autres romans de Flaubert nous fourniraient d'ailleurs bien d'autres exemples de désirs manifestement spontanés. Que l'on pense seulement à la fameuse évocation (« Ce fut comme une apparition »), au début de L'Education sentimentale, de la première rencontre entre Frédéric et Mme Arnoux !

Dostoïevski est, selon René Girard, l'auteur qui a le mieux montré, avant Proust, l'importance du désir triangulaire. Il reconnaît néanmoins, chez Dostoïevski, « l'existence de rares personnages qui y échappent entièrement  »(p. 47). Qu'est-ce à dire sinon que Dostoïevski lui-même n'a pas compris le caractère universel et absolu du désir triangulaire et qu'il a été parfois victime de l'illusion romantique ? Mais surtout, quoi que dise René Girard, il s'en faut bien qu'il n'y ait chez Dostoïevski que de rares personnages qui échappent au désir triangulaire. Aussi se garde-t-il bien, comme à son habitude, de se livrer à un dénombrement complet des personnages et n'en évoque-t-il, en fin de compte, qu'un assez petit nombre. Je ne les passerai pourtant pas tous en revue, cela serait trop long, pour m'en tenir à celui qui sans doute incarne le mieux aux yeux de René Girard, le désir triangulaire : Pavel Pavlovitch Troussotzki, le héros de L'Eternel mari. De tous les romans de Dostoïevski, L'Eternel mari est manifestement celui qui, pour René Girard, constitue la plus parfaite illustration de sa théorie : « L'Eternel mari révèle, nous dit-il, l'essence de la médiation interne sous une forme aussi simple aussi, pure que possible. Aucune digression ne vient distraire ou égarer le lecteur. C'est parce que le texte est trop clair qu'il paraît énigmatique. Il projette sur le triangle romanesque une lumière qui nous éblouit »(p. 52).

Avant d'examiner le cas de Pavel Pavlovitch, je commencerai par observer qu'une fois de plus René Girard n'invoque qu'un seul personnage du roman à l'appui de sa théorie. Pourtant, si elle avait la portée universelle qu'il revendique pour elle, elle devrait s'appliquer à tous. Or, apparemment, l'autre personnage central du roman, Veltchaninov, ne dit et ne fait jamais rien qui puisse faire penser qu'il obéirait, lui aussi, à la loi du désir triangulaire. Rien de mimétique assurément dans la passion que lui a inspirée, dès qu'il l'a vue, Natalia Vassilievna, la femme de Pavel Pavlovitch. Le violent désir qu'il a aussitôt éprouvé pour elle a été aussi direct que spontané. Il suffit pour s'en convaincre d'écouter Pavel Pavlovich évoquer la première rencontre de Veltchaninov avec le couple : « Vous rappelez-vous […] notre première entrevue, lorsque vous êtes venu chez moi, un matin vous renseigner au sujet d'une affaire ; vous aviez même commencé par vous fâcher. Mais Natalia Vassilievna est apparue, et dix minutes après, vous étiez déjà l'ami très sincère de la maison ; et cela dura une année entière ». Pavel Pavlovitch ne manque pas de relever l'effet quasi magique produit sur Veltchaninov par « l'apparition » de sa femme. Lui, qui avait commencé par se fâcher, devient alors quasi instantanément « l'ami très sincère de la maison ». La suite du récit ne fait que le confirmer : l'ascendant que Natalia Vassilievna exerce sur Veltchaninov est aussi direct qu'il est puissant. « Cette liaison et cet amour, note le narrateur, avaient à tel point dominé son esprit qu'il était devenu pour ainsi dire l'esclave de Natalia Vassilievna ; il aurait fait sans hésiter les choses les plus monstrueuses, les plus insensées si tel avait été le caprice de cette femme ». Et après qu'il a été limogé par Natalia Vassilievna qui a pris autre amant, Stéphane Mikhaïlovitch Bagaoutov, Veltchaninov est tout à fait conscient qu'il lui suffirait de la revoir pour subir de nouveau le même sortilège : « il savait parfaitement que malgré tous les doutes qui s'élevaient en lui, il retomberait immédiatement sous le charme dominateur de cette personne, à peine revenu à T… » .

Et ce qui est vrai de Veltchaninov, l'est aussi, semble-t-il de tous les amants de Natalia Vassilievna, et notamment de Bagaoutov. Veltchaninov se demande comment un homme comme Bagaoutov qui « appartenait à la meilleure société pétersbourgeoise »et « ne pouvait faire carrière qu'à Pétersbourg […] avait perdu cinq ans de sa vie à T…, uniquement pour cette femme ». Et il ne voit qu'une explication  :« Il y avait donc quelque chose d'extraordinaire en cette femme, le don d'attirer, de subjuguer, de dominer ! ». Et ce don, Natalia Vassilievna l'a, semble-t-il, d'abord exercé sur Pavel Pavlovitch lui même avant de l'exercer sur ses nombreux amants. Et c'est une première raison de douter que le comportement de Pavel Pavlovitch relève bien du désir mimétique. « La conduite de Pavel Pavlovitch, écrit René Girard, nous paraît bizarre ; mais elle est tout à fait conforme à la logique du désir triangulaire. Pavel Pavlovitch ne peut désirer que par l'intermédiaire de Veltchaninov, en Veltchaninov comme diraient les mystiques. Il entraîne donc Veltchaninov chez la femme qu'il a choisie afin que Veltchaninov la désire et se porte garant de sa valeur érotique »( p.52). Mais René Girard semble oublier que Pavel Pavlovitch est marié depuis dix ans déjà avec Natalia Vassilievna lorsque Veltchaninov entre dans sa vie. Cela étant, comment peut-il donc affirmer que « Pavel Pavlovitch ne peut désirer que par l'intermédiaire de Veltchaninov »?

Finalement René Girard n'invoque à l'appui de sa théorie qu'un seul épisode, celui où Pavel Pavlovitch supplie Veltchaninov de l'accompagner chez sa fiancée à qui il veut le présenter ainsi qu'à toute sa famille. Cette étrange requête ne peut, selon René Girard, s'expliquer que d'une seule façon : Pavel Pavlovitch souhaite que Veltchaninov « désire »sa fiancée et ainsi « se porte garant de sa valeur érotique ». Mais, si René Girard avait trouvé dans le texte la moindre indication susceptible de nous mettre sur la piste d'une telle interprétation, il n'aurait pas manqué de nous en faire part. En revanche, il aurait pu trouver des éléments qui sans contredire directement sa thèse, seraient plutôt de nature à l'infirmer. Ainsi Pavel Pavlovitch apprend à Velchaninov, qu'il s'est fiancé avec une des filles de Fédosséï Pétrovitch Zakhlébinine, lequel en a huit. Et au lieu de choisir l'aînée, dont il dit pourtant qu'elle est « charmante », qui a vingt-quatre ans, il a choisi la sixième qui n'a que quinze ans. L'interprétation de René Girard aurait paru moins gratuite, si Pavel Pavlovitch venu trouver Veltchaninov avant d'avoir fait son choix et lui avait demandé de l'aider à le faire. Mais ce choix, il l'a fait tout seul et il en donne les raisons : « Ces quinze ans vous ont fait sourire tantôt, Aléxéï Ivanovitch ; mais c'est justement cela qui a frappé mon imagination, le fait qu'elle va encore au lycée, un petit sac d'écolière à la main. Hi… hi… hi… C'est ce sac qui m'a conquis. Je suis pour l'innocence, Aléxéï Ivanovitch. A mes yeux, ce n'est pas tant la beauté du visage, c'est l'innocence qui importe. Ces rires avec une petite amie dans les coins ! et quels rire, ô mon Dieu ! Et à quel sujet ! Au sujet d'un chat qui a sauté de la commode sur le lit et s'y est roulé en boule. Cela fleure la pomme fraîche ». Certes, on peut se demander si Pavel Pavlovitch est tout à fait sincère lorsqu'il affirme préférer l'innocence à la beauté. En effet la beauté de la jeune fille paraît plus évidente que son innocence, malgré son jeune âge, si l'on s'en fie à ce que nous en dit Veltchaninov : « Nadia était indiscutablement la plus jolie de toutes [les jeunes filles]: c'était une petite brune, à l'air un peu sauvage, hardie comme une nihiliste ; un diablotin aux yeux étincelants, au sourire délicieux, bien que méchant parfois, aux lèvres et aux dents admirables, svelte, élancée, ; son visage enfantin reflétait déjà l'ardeur naissante de la pensée ». Il se pourrait donc bien, quoi que puisse dire Pavel Pavlovitch, qu'il ait d'abord et surtout été séduit par la beauté de la jeune fille. Quoi qu'il en soit des véritables raisons du choix de Pavel Pavlovitch, il ne doit rien à Veltchaninov et Pavel Pavlovitch est trop assuré de l'excellence de son choix pour avoir pu éprouver le besoin de le faire ratifier par Veltchaninov.

Certes il n'est pas facile d'expliquer le comportement de Pavel Pavlovitch dans cet épisode comme d'ailleurs dans l'ensemble du roman. Mais avant d'adopter une explication que rien dans le texte ne semble étayer, il conviendrait d'abord de prendre en considération celles que le texte lui-même suggère. Or, lorsqu'ils sont de retour à Saint-Pétersbourg, Veltchaninov demande à Pavel Pavlovitch de lui expliquer pourquoi il a absolument voulu qu'il l'accompagnât chez Zakhlébinine. Et Pavel Pavlovitch lui répond : « C'était pour me rendre compte […] Hier je vous ai rencontré et je me suis dit : 'Je ne l'ai jamais encore vue dans la société d'étrangers, avec des hommes autres que moi'. Une sotte idée, je le sens moi-même maintenant, sotte et superflue ». Il ne faut bien sûr pas le croire lorsque l'idée lui paraît maintenant « sotte et superflue ». Quoi qu'il en soit, son explication ne satisfait nullement Veltchaninov : « Vous m'avez entraîné, vous m'avez amené là-bas, nullement dans le but ridicule d'éprouver votre fiancée (idée stupide) ; mais lorsque vous m'avez vu hier, la colère vous a repris, tout simplement, et vous m'avez amené pour me la montrer et pouvoir me dire  : 'La vois-tu ? Elle sera à moi. Hé bien ! essaye un peu !' Vous m'avez défié. Vous ne vous en rendiez peut-être pas compte, mais c'était ainsi, vous le sentiez ainsi ». Veltchaninov n'est lui pas sincère, lui non plus, lorsqu'il dit à Pavel Pavlovitch que l'idée d'éprouver sa fiancée était stupide ; mais il a probablement raison de penser que son principal mobile était de le défier. Il faut sans doute retenir Ies deux explications, celles de Pavel Pavlovtich et celle de Veltchaninov, tout en privilégiant la seconde. Quant à celle de René Girard, elle apparaît tout à fait gratuite.

Mais, plus encore que Dostoïevski, c'est sans doute Marcel Proust qui, pour René Girard, a le mieux mis en lumière le rôle du désir triangulaire : « Il n'est pas exagéré, écrit-il, de dire que, chez tous les personnages de La Recherche du temps perdu, l'amour est étroitement subordonné à la jalousie, c'est-à-dire à la présence du rival. Le rôle privilégié que joue le médiateur, dans la genèse du désir, est donc plus évident que jamais » (p. 31). Et il est vrai que, Proust étant à la fois un grand peintre de la jalousie et du snobisme, beaucoup de ses personnages semblent particulièrement propres à illustrer les thèses de René Girard. Cela dit, Proust n'a certainement jamais prétendu que l'amour était toujours nécessairement lié à la jalousie et encore moins que tous nos désirs nous étaient toujours suggérés par les autres. Et, de fait, à côté des faux désirs, des désirs imités d'une madame Verdurin et de beaucoup d'autres personnages, il est d'ailleurs aisé de trouver dans La Recherche des désirs spontanés, et authentiques. C'est évidemment le cas de ceux de M. de Charlus. René Girard a d'ailleurs bien senti que ce personnage pouvait lui poser un problème, mais il a cru lever la difficulté en faisant intervenir la notion de « snobisme descendant »: « Le désir métaphysique ne porte jamais, par définition sur l'objet accessible. Ce n'est donc pas vers le noble faubourg que tendent les désirs du baron mais vers la basse "canaille". C'est ce snobisme "descendant" qui explique la passion pour Morel, assez crapuleux personnage » (p. 212). On me permettra de n'être guère convaincu. Quoi que dise René Girard, si les désirs du baron se portent sur la canaille, c'est sans doute en partie parce qu'elle est plus accessible et qu'elle peut s'acheter plus aisément; c'est sans doute aussi qu'il préfère chercher ses partenaires chez des gens qui ne sont pas de son monde et donc qu'il ne risque pas de retrouver tous les jours dans les salons de la haute société; mais c'est sans doute aussi et surtout parce qu'il recherche des partenaires aussi virils que possible : c'est ce qui explique l'attirance d'assez nombreux homosexuels pour les mauvais garçons, pour les boxeurs ou pour les militaires. Mais quand bien même René Girard aurait réussi à nous expliquer le goût particulier de Charlus pour les « mauvais  » garçons, il aurait fallu qu'il nous expliquât d'abord son goût pour les garçons en général. Or il se garde bien de le faire, espérant que, satisfait d'avoir reçu une explication sur le premier point, le lecteur ne pensera pas à lui en demander une sur le second. C'est là une échappatoire très répandue  : on essaie de répondre sur un point secondaire pour essayer de détourner l'attention du fait que l'on est incapable de répondre sur l'essentiel. Et René Girard aurait, en effet, été bien peine de le faire. Car on ne trouve rien chez Proust qui puisse le moins du monde suggérer que la préférence de Charlus pour les garçons ait pu lui avoir été dictée par un tiers. A la différence de René Girard, Proust a assez de bons sens et d'expérience de la vie pour savoir qu'on n'est pas hétérosexuel on homosexuel pour imiter quelqu'un.

Le désir triangulaire est partout, nous dit René Girard, mais dans la littérature, s'il n'est pas absolument nulle part, il faut toute de même reconnaître que, bien loin d'être partout, on ne le rencontre que très exceptionnellement. Qu'est-ce à dire ? Est-ce à croire que les écrivains, eux qui décrivent, qui décortiquent, qui analysent les sentiments, qui peignent les passions et les conflits qu'elle font naître, qui célèbrent, qui chantent l'amour, ne parlent, sauf exceptions rarissimes, que de ce qu'ils ne connaissent, que de ce qu'ils ne comprennent pas ? Est-ce à croire que seul un tout petit nombre d'entre eux sont capables, sinon de se hausser au même niveau d'intelligence souveraine que René Girard, du moins de s'en approcher par moments ? Est-ce à croire que, pour connaître la nature humaine, la lecture de René Girard remplacerait avantageusement celle des plus grands noms de la littérature universelle ? On me permettra de penser, au contraire, que, si la littérature offre au total si peu d'exemples de désirs triangulaires, ce n'est pas parce que les écrivains sont quasiment tous victimes de l'illusion romantique, c'est tout simplement parce qu'ils s'inspirent des réalités de la vie et d'abord de leur expérience personnelle, et René Girard aurait été bien inspiré d'en faire autant.

Quand il s'agit de savoir quelle elle est la vraie nature du désir, avant d'aller chercher la réponse dans des livres et, qui plus est, dans des livres de fiction, on commence logiquement par considérer les seuls désirs dont l'on puisse se flatter d'avoir une connaissance vraiment intime  : les siens. Certes ! la psychanalyse prétend que nous nous trompons souvent sur nos propre désirs, mais, outre que l'on peut mettre en doute ses affirmations, nous risquons encore bien plus de nous tromper sur ceux des autres. On se serait donc attendu à ce qu'avant de faire appel à la littérature, René Girard nous parlât d'abord de ses propres désirs, à ce qu'il nous dît qu'ils n'avaient jamais été spontanés, mais qu'ils lui avaient toujours été dictés par les autres. Et comme, quand il s'agit de désir, on pense d'abord et surtout au désir amoureux, on se serait d'abord et surtout attendu à ce qu'il nous confiât que, pour sa part, il n'avait jamais désiré de femmes que parce qu'elle étaient déjà désirées par d'autres, qu'il n'était jamais tombé amoureux que de femmes dont d'autres étaient déjà amoureux et parce qu'ils en étaient amoureux. Il ne dit pourtant, il ne suggère jamais rien de tel. Pourquoi ? Très probablement parce que cela ne s'est pas produit, et on ne peut que s'en réjouir pour lui. Mais, si c'est, en effet, le cas, il aurait dû s'avouer et nous avouer que sa théorie n'était pas absolument universelle puisque, par un hasard étrange, il faisait lui-même exception à la loi générale qu'il avait découverte.

Beaucoup de gens, il est vrai, lui auraient alors sans doute écrit pour lui dire qu'ils étaient au moins deux, car eux aussi faisaient exception à la règle. En effet, non seulement les amoureux ne semblent guère être portés à disposés à croire qu'ils le sont devenus par mimétisme, mais ils auraient, au contraire, plutôt tendance à croire, sinon qu'ils sont les premiers à être amoureux, du moins que personne ne l'a jamais été autant qu'eux. Les gens tombent amoureux parce qu'ils rencontrent une fille ou un garçon qui leur plaisent et ils leur plaisent parce qu'ils correspondent à une image qu'ils portent en eux, à un idéal de beauté qui leur est propre. Le désir amoureux est le plus souvent immédiat dans tous les sens du mot, il l'est parce qu'il n'a nul besoin d'un « médiateur » quoi que puisse dire René Girard, et il l'est parce qu'il est quasi instantané. Il suffit d'entrevoir une silhouette pour avoir aussitôt envie de la suivre des yeux aussi longtemps que l'on peut l'apercevoir. Tout le monde ou presque connaît sans doute ainsi au cours de son existence un grand nombre de petits coups de foudre. Et, si le véritable coup de foudre, est certes ! beaucoup plus rare, il n'en est pas moins une réalité; il n'est aucunement une invention « romantique ».

Certes ! chez l'homme, les mécanismes du désir peuvent être très complexes; certes ! le désir humain n'a pas toujours le caractère spontané et direct qu'il a chez l'animal. Il peut donc arriver que quelqu'un soit attiré par un être parce qu'un autre en est déjà épris. Il peut arriver qu'un homme devienne amoureux d'une femme parce qu'un des ses amis en est déjà amoureux. Mais outre que, bien loin qu'il s'agisse d'une règle générale, ce cas est manifestement rare, il s'en faut bien qu'il puisse illustrer la thèse de René Girard. Car il s'agit alors très probablement d'un désir homosexuel qui n'ose pas s'avouer. Le véritable objet du désir n'est pas la femme, mais l'homme. Le désir second n'est pas seulement second, il est aussi largement factice. René Girard nous explique d'ailleurs lui-même que dans le désir triangulaire : « L'objet n'est qu'un moyen d'atteindre le médiateur. C'est l'être de ce médiateur que vise le désir » (p. 59). Mais qu'est-ce à dire sinon que le véritable objet du désir est alors le médiateur ? René Girard croit aller plus loin, il croit faire un pas de plus dans l'élucidation du mécanisme du désir, sans se rendre compte qu'il ruine lui-même la théorie dont il est si fier. Car, si le médiateur est le véritable objet du désir, alors ce que René Girard nous présente comme un désir imité, comme un désir selon l'Autre, n'est pas un véritable désir. Ce n'est qu'un détour pour essayer de satisfaire tant bien que mal, et plutôt mal que bien, un désir qui ne peut aller directement vers son objet et ce désir, lui, n'est nullement imité.

Quand il n'est pas un moyen détourné d'essayer de satisfaire un autre désir qui n'ose pas s'avouer, ce que René Girard appelle le désir « selon l'Autre  » et qui est selon lui la vérité du désir, est bien souvent, en réalité, le fait de ceux qui sont incapables d'un vrai désir. On peut s'étonner d'ailleurs que René Girard ne cite jamais une maxime très connue de La Rochefoucauld qui aurait dû plus que toute autre retenir son attention, à savoir la maxime 136 : « Il y a des gens qui n'auraient jamais été amoureux s'ils n'avaient jamais entendu parler de l'amour ». A l'évidence, il ne la connaît pas, car, s'il l'avait connue, il n'aurait certainement pas manqué de voir en La Rochefoucauld un précurseur de la théorie du désir selon l'Autre [11]. Il aurait pourtant eu tort. Car non seulement La Rochefoucauld ne prétend aucunement formuler une règle universelle, mais il a bien le sentiment d'un cas relativement rare. En effet, d'ordinaire il confère à ses maximes une portée très générale, tout en évitant de les présenter comme absolument universelles  : plus prudent que René Girard, il se garde bien de dire « toujours » ou « tous les hommes »; il préfère dire « le plus souvent » ou « la plupart des hommes ». Or, dans la maxime 316, non content d'éviter de lui donner un caractère universel, il emploie une formule (« Il y a des gens ») qui suggère clairement qu'il ne parle que d'une minorité. La Rochefoucauld n'est pas René Girard : il a du bon sens et il sait bien que la plupart des hommes n'ont pas besoin d'avoir entendu parler de l'amour pour tomber amoureux. On peut même penser que la maxime a un caractère ironique, La Rochefoucauld suggérant que ceux qui ne deviennent amoureux que parce qu'ils ont entendu parler de l'amour, veulent se persuader et persuader les autres qu'ils sont enfin amoureux, mais ne le sont pas vraiment [12].

Certes ! à la différence du désir amoureux qui est presque toujours tout à fait spontané et totalement autonome, beaucoup de nos désirs nous sont suggérés par les autres. Mais, si l'Autre joue bien un rôle de médiateur, ce n'est pas au sens que René Girard donne à ce mot : le plus souvent, le rôle du médiateur se réduit à celui d'informateur et ne porte en rien atteinte à notre autonomie. On ne peut désirer ce dont on ignore jusqu'à l'existence. Pour avoir envie de lire un livre, d'écouter un morceau de musique ou de rencontrer quelqu'un, il faut en avoir entendu parler. Mais le désir de découvrir un objet ou un être susceptible de nous intéresser est un désir seulement virtuel, et il n'est pas sûr du tout qu'une fois connus cet objet ou cet être nous intéresseront effectivement. Quand quelqu'un, dont nous apprécions le jugement et le goût, nous parle d'un livre ou d'un morceau de musique qu'il a particulièrement aimés, il est naturel d'avoir envie de lire ce livre et d'écouter ce morceau de musique. Cela ne veut pas dire pourtant que nous les aimerons et que nous aurons envie de les relire ou de les écouter de nouveau. Il m'est arrivé souvent de n'avoir pas aimé du tout des livres dont mes amis m'avaient dit le plus grand bien, d'avoir jugé inepte un livre qu'ils avaient trouvé très intelligent, et c'est d'ailleurs ce qui s'est produit avec Mensonge romantique et vérité romanesque.

René Girard invoque la publicité pour essayer de prouver que le désir triangulaire régit jusqu'aux comportements les plus ordinaires de la vie de tous les jours  : « La publicité la plus habile ne cherche pas à nous convaincre qu'un produit est excellent, mais qu'il est désiré par les Autres. La structure triangulaire pénètre les moindres détails de l'existence quotidienne » (p. 109). Il me semble que ce raisonnement est bien peu convaincant. René Girard dit que la publicité « ne cherche pas à nous convaincre qu'un produit est excellent, mais qu'il est désiré par les Autres ». Mais, si, en effet, la publicité fait souvent ce choix, ce n'est pas parce que les publicitaires sont sans le savoir des disciples de René Girard et pensent que nos désirs sont toujours seconds. C'est tout simplement parce que le moyen le plus simple et le plus court de nous convaincre qu'un produit est excellent est de nous convaincre qu'il est désiré par les autres. Il est beaucoup plus rapide, beaucoup plus aisé de faire dire à quelqu'un qu'un produit est excellent que d'essayer de prouver qu'il l'est effectivement. Il est très difficile, pour ne pas dire impossible dans le cadre d'un spot publicitaire de démontrer que le produit qu'on propose est le meilleur et cela d'autant plus que généralement les produits proposés sur le marché sont quasiment équivalents. Certes, pour vanter un produit, la publicité fait assez souvent appel à des gens très connus, des stars de la chanson ou des champions célèbres que le grand public admire et à qui il peut rêver de s'identifier. Mais elle fait encore plus souvent appel à des gens très ordinaires auxquels personne n'a envie de s'identifier : qui a jamais rêvé d'être la mère Denis ? Quoi d'étonnant à cela ? Pour faire la publicité de produits d'usage courant, pour vanter des lessives ou des machines à laver, il vaut mieux faire appel à une ménagère ordinaire plutôt qu'à une grande vedette de l'écran dont tout le monde sait bien qu'elle ne fait pas le ménage et ne lave pas elle-même son linge.

Au total, si René Girard est persuadé d'avoir écrit un grand livre et même un livre tout à fait capital, s'il est persuadé d'être le premier à avoir vu ce que quelques très rares écrivains avaient seulement entrevu, le premier à avoir pleinement compris la vraie nature du désir, il n'y a pourtant rien à retenir de son livre. Certes tout ce qu'il dit n'est pas toujours faux. Ce qu'il dit sur les auteurs dont il parle est souvent vrai dans la mesure où il se contente souvent de les paraphraser. Ce qu'il dit plus généralement sur l'importance que nous accordons à l'opinion des autres et sur le rôle de la vanité dans les comportements humains renferme bien sûr une part de vérité, mais d'autres l'avaient dit avant lui avec beaucoup plus de talent, et notamment La Rochefoucauld. Mais celui-ci, s'il recourt volontiers au paradoxe et, à l'occasion, force le trait, comme le veut le genre de la maxime, sait toujours jusqu'où il ne faut pas aller trop loin sous peine de susciter des haussements d'épaules chez tous les lecteurs qui ont un peu de bon sens. René Girard, redisons-le, a choisi, lui, comme Roland Barthes, de s'adresser aux jobards, et comme lui, il leur offre ce dont il raffolent : des fariboles. Mais, comme Roland Barthes encore, il ne s'adresse pas aux jobards tout venant, qui, d'ailleurs, ne lisent guère et surtout pas des essais : il s'adresse à des jobards qui ont des prétentions intellectuelles et qui se flattent d'être au fait des idées à la mode; comme Roland Barthes il s'adresse à des jobards qui sont aussi des snobs. Il ne suffit donc pas de les ébahir en disant n'importe quoi pourvu que cela aille hardiment à l'encontre du sens commun et de l'expérience universelle; il faut en même temps les caresser dans le sens du poil en leur proposant des fariboles qui fleurent bon la modernité. Et c'est évidemment le cas des thèses de René Girard. En niant l'autonomie et le caractère spontané du désir, il se situe dans le prolongement d'un vaste courant d'idées qui tend à chercher dans les relations avec les autres l'explication de toutes les particularités individuelles, qui rend la société responsable des inégalités naturelles et des maladies mentales et qui impute les insuffisances intellectuelles à l'éducation. Peu importe que ces vues soient de plus en plus contredites par les avancées de la science qui a démontré l'origine génétique de bien des troubles ou des particularités du comportement. Ceux qui les professent sont persuadés d'être résolument modernes et regardent ceux qui les contestent comme des esprits foncièrement rétrogrades. Mais on peut leur renvoyer leurs compliments.

René Girard entend nous faire savoir que nous nous trompons continuellement sur nous-même et que lui seul peut nous expliquer la vraie nature de nos désirs. Il me permettra de penser que c'est lui, au contraire, qui se connaît mal. Il se croit doté d'un intelligence exceptionnellement pénétrante, alors que tout son livre, d'une suffisance insupportable, est celui d'un esprit foncièrement confus, essentiellement faux et profondément obscurantiste, ce que confirmeront pleinement ses ouvrages ultérieurs et notamment La Violence et le sacré [13] et Le Bouc émissaire [14].


 

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NOTES :

[1] Grasset, 1961. Le livre a été réédité dans la collection Pluriel, 1078. Toutes les références renverront à la première édition.

[2] Il est d'ailleurs présenté comme tel sur les pages de couverture. René Girard est donc le premier à le penser, car, même si ce n'est pas lui qui a rédigé ces pages, il les a certainement approuvées.

[3] Voir p. 162 : « Le rationaliste ne veut pas percevoir la structure métaphysique du désir; il se contente d'explications dérisoires, il fait appel au "bon sens" et à la "psychologie" ».

[4] Citons quelques exemples : « Le tiers est toujours présent à la naissance du désir  » (p. 29); « Toute analyse "psychologique" est analyse de la vanité, c'est-à-dire révélation du désir triangulaire » (ibid.); « L'objet n'est qu'un moyen d'atteindre le médiateur » (p. 59); « Tous les héros de roman attendent de la possession une métamorphose radicale de leur être » (ibid.); « Tous les héros de roman se haïssent eux-mêmes à un niveau plus essentiel que celui des "qualités"  » (p. 61); « Le héros de roman est toujours l'enfant oublié par les bonnes fées au moment de son baptême » (p. 63); « Le désir selon l'Autre est toujours le désir d'être un Autre » (p. 89); « A l'origine du désir il y a toujours, disons-nous, le spectacle d'un autre désir, réel ou illusoire » (p. 109); « Tout développement romanesque authentique, quelle qu'en soit l'ampleur, peut se définir comme un passage de la maîtrise à l'esclavage. » (p. 175); « Toutes les conclusions romanesques sont des conversions. Personne ne peut en douter » (p. 293); « La conclusion est toujours mémoire » (p. 296); « Toutes les conclusions romanesques sont des Temps retrouvé  » (ibid.); « Les grandes créations romanesques sont toujours le fruit d'une fascination dépassée  » (p. 299); « Les œuvres romanesques vraiment grandes naissent toutes » (p. 308); « Nous ne choisissons que des objets déjà désirés par un autre » (page de couverture).

[5] Ainsi, après avoir affirmé que « toutes les conclusions romanesques sont des conversions  », il ajoute froidement : « Personne ne peut en douter » (loc. cit.)

[6] En voici quelques-unes : « Nous croyons que les critiques se trompent » (p. 32); « La critique romantique isole dans le roman stendhalien les scènes qui flattent la sensibilité contemporaine. Après avoir fait de Julien une canaille, au XIXe siècle, elle en fait de nos jours un héros ou un saint. Si l'on reconstituait la série entière des contrastes révélateurs on constaterait l'indigence des interprétations outrées que propose toujours cette critique romantique » (p. 151); « Les critiques perçoivent le sens ascétique du bras en écharpe mais ils n'y voient guère qu'un "trait de caractère". Ils ne comprennent pas que l'univers du Noir est tout entier dans ce geste enfantin » (p. 160); « Ce n'est pas, comme nous le suggèrent tant de critiques "à la page", parce que Dostoïevski éprouve pour son personnage une sympathie secrète qu'il le pare de dons aussi divers » (p. 168)
Je ne songe certes ! nullement à contester à René Girard ou à quiconque le droit de juger les écrits des autres avec la plus grande liberté. Personne ne serait plus mal placé que moi pour le faire. On a, bien sûr, toujours le droit de dénoncer les contresens des autres critiques. Mais il faut d'abord être en mesure de démontrer qu'il s'agit bien de contresens; or, le plus souvent, René Girard l'affirme plus qu'il ne le démontre. Il faut aussi et surtout éviter de remplacer ces contresens par d'autres contresens, voire par des absurdités. Venant de quelqu'un qui se livre aux élucubrations auxquelles se livre René Girard, le souverain mépris qu'il manifeste à l'égard de la quasi totalité des autres critiques est aussi insupportable qu'il est ridicule.

[7] Voir ce qu'Hermione dit à Cléone (acte II, scène 1, vers 456-470). Je rappellerai seulement le vers 468, où, parlant de Pyrrhus, elle évoque  : Ses feux que je croyais plus ardents que les miens.

[8] René Girard le reconnaît lui-même  : « Dans la plupart des œuvres de fiction, les personnages désirent plus simplement que Don Quichotte. Il n'y a pas de médiateur entre le sujet et l'objet. Quand la "nature" de l'objet passionnant ne suffit pas à rendre compte du désir, on se tourne vers le sujet passionné. On fait sa "psychologie" ou l'on invoque sa "liberté". Mais le désir est toujours spontané. On peut toujours le représenter par une simple ligne droite qui relie le sujet et l'objet » (p. 12). Mais René Girard devrait alors nous expliquer pourquoi la plupart des romanciers nous présentent le désir comme toujours spontané. C'est peut-être parce qu'il en est ainsi dans la réalité et pas seulement dans les œuvres de fiction.

[9] José Corti, 1981, réédit. 1989.

[10] Edition Garnier, 1972, p. 234.

[11] D'autres indices semblent indiquer que René Girard ne connaît guère la Rochefoucauld. Ainsi quand il dit, à juste titre d'ailleurs, qu' « il faut être snob soi-même pour souffrir du snobisme des autres » (p. 78), on s'étonne qu'il ne rappelle pas les maximes 34 (« Si nous n'avions point d'orgueil, nous ne nous plaindrions point de celui des autres ») et 389 (« Ce qui rend la vanité des autres insupportable, c'est qu'elle blesse la nôtre »).

[12] J'ai commenté cette maxime dans mes Etudes sur les Maximes de La Rochefoucauld, Eurédit, 1999, pp, 61-63.

[13] Grasset, 1972. Nouvelle édition, Collection Pluriel, 1994.

[14] Grasset, 1982. Nouvelle édition, Le livre de poche, 1991.

 

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