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....................Conclusion

 

Au terme de cette étude, je crois pouvoir le dire sans prendre trop de risques : bien que beaucoup la célèbrent à grands coups de trompette, la pensée de René Girard ne vaut vraiment pas tripette. Certes ! je n'ai examiné qu'une assez faible partie des ses écrits. Je n'ai d'ailleurs pas lu tous ses livres, et notamment les plus récents, comme Achever Clausewitz, que je n'ai pas l'intention de lire. Car il n'est pas nécessaire d'avoir lu tous les écrits d'un auteur pour pouvoir affirmer qu'il n'a, en réalité, rien à dire, rien du moins qui vaille la peine d'être dit. Quand on a lu quelques centaines de pages où l'on a sans cesse trouvé des affirmations totalement dénuées de fondement, voire franchement extravagantes et des analyses où les textes sont continuellement faussés, on peut se permettre d'extrapoler et d'en conclure que le reste doit être de la même eau.

Personne pourtant ne peut ne dire jamais que des sottises. Même un Roland Barthes, si extraordinairement doué dans ce domaine, n'a pu y parvenir. Ainsi, dans le Sur Racine, qui est pourtant de ce point de vue un chef-d'œuvre sans doute inégalé, il n'a pu s'empêcher de laisser échapper une affirmation incontestable en disant que, chez Racine, le conflit était fondamental. Il arrive donc, notamment dans son premier livre Mensonge romantique et vérité romanesque, que René Girard dise des choses tout à fait exactes, mais qui n'ont rien de proprement girardien : ce sont des choses que tout le monde peut dire et qui ne pouvaient donc le rendre célèbre [1]. Or René Girard voulait à tout prix devenir célèbre, très célèbre, aussi célèbre qu'on peut l'être. Heureusement la thèse essentielle du livre, à savoir que nos désirs ne sont jamais spontanés et vont toujours à leur objet par une voie détournée puisque nous ne désirons jamais que ce qu'un autre désire, cette thèse, elle, était déjà profondément et pleinement girardienne. Car elle prenait hardiment le contre-pied de l'expérience universelle et allait à l'encontre du sentiment général. Et c'est bien pourquoi elle l'a tout de suite séduit.

Il y a là un processus tout à fait banal et qu'illustre fort bien un propos de Freud que rapporte Frank J. Sulloway : « Robert Fliess, fils de Wilhelm Fliess et psychanalyste lui aussi, se souvient d'avoir entendu Freud confesser la chose suivante à propos des pulsions de vie et de mort : 'Lorsque je conçus cette idée, je me dis moi-même : cela est quelque chose de tout à fait faux (etwass ganz Abwegiges), soit quelque chose de très importante. Eh bien, concluait-il avec un sourire, depuis quelque temps je me sens plutôt porté à adopter la second hypothèse' [2]». Cet aveu que Freud fait à propos de la « découverte » des pulsions de vie et de mort, il aurait certainement pu le faire à propos de toutes ses « découvertes » antérieures et notamment celle de l'interprétation des rêves. Quand une idée, qui semble, de prime abord, tout à fait extravagante, traverse un esprit habité par un ardent désir de devenir célèbre, la tentation, pour lui, est grande de se dire qu'après tout cette idée pourrait quand même être fondée. Car si c'était le cas, il aurait fait alors une découverte capitale, inappréciable, une découverte que personne sans lui n'aurait peut-être jamais faite, une découverte susceptible de lui valoir une gloire universelle et éternelle. Bien vite, alors, il commence à essayer de se persuader que cette idée est vraie et à chercher des arguments susceptibles d'en persuader ses lecteurs. Et il a tellement envie d'en trouver qu'il en trouve en effet. C'est ainsi que Freud est devenu freudien et c'est ainsi, de même, que René Girard est devenu girardien.

On pourrait leur appliquer à l'un et l'autre ce que Malebranche dit des « inventeurs de nouveaux systèmes  » qui, pour devenir célèbres, veulent à tout prix dire des choses nouvelles : « Ils veulent être les inventeurs de quelque opinion nouvelle, afin d'acquérir par là quelque réputation dans le monde ; et ils s'assurent qu'en disant quelque chose qui n'ait point encore été dite, ils ne manqueront pas d'admirateurs [3]». Pour ce faire, dès qu'ils croient avoir enfin découvert une théorie qui leur paraît de nature à leur permettre de parvenir à leur but, ils s'y attachent aveuglément, en privilégiant tout ce qui leur semble pouvoir si peu que ce soit, la conforter, et en ignorant superbement tout ce qui la contredit de la façon la plus évidente et pourrait la ruiner dans l'œuf : « lorsqu'ils ont une fois imaginé un système qui a quelque vraisemblance, on ne peut plus les en détromper. Ils retiennent et conservent très clairement toutes les choses qui peuvent servir en quelque manière à les confirmer ; et au contraire ils n'aperçoivent presque pas toutes les objections qui lui sont opposées, ou bien ils s'en défont par quelque distinction frivole. Ils se plaisent intérieurement dans la vue de leur ouvrage, et de l'estime qu'il espèrent en recevoir. Ils ne s'appliquent qu'à considérer l'image de la vérité que portent leurs opinions vraisemblables. Ils arrêtent cette image fixe devant leurs yeux, mais ils ne regardent jamais d'une vue arrêtée les autres faces de leurs sentiments, lesquelles leur en découvriraient la fausseté [4]».

Ceux, si nombreux, qui, pour citer de nouveau Malebranche, « ne disent que des sottises parce qu'ils ne veulent dire que des paradoxes [5]», déclarent volontiers que les erreurs sont plus fécondes que les vérités. Et l'on pourrait, certes, souscrire à ce propos, mais à la condition de préciser que, si, en effet, les erreurs sont très fécondes, c'est parce qu'elles sont d'ordinaire grosses de beaucoup d'autres. L'erreur engendre hélas ! beaucoup plus facilement d'autres erreurs que la vérité ne fait découvrir d'autres vérités. Les idées fausses sont comme les mauvaises herbes : elles prolifèrent rapidement. Les sottises n'aiment pas la solitude. Elles ont besoin d'être entourées pour se rassurer. Elles éveillent généralement chez ceux qui les profèrent une sourde et lancinante inquiétude très perceptible chez René Girard. Comme nous avons pu le noter, il lui arrive assez souvent de s'interrompre et de s'interroger sur la validité de ses thèses et de ses analyses. Mais il surmonte vite ces moments de doute en se lançant à corps perdu dans de nouvelles divagations. Et plus il accumule les élucubrations, plus il se rassure en se disant qu'il est impossible qu'il ait pu se tromper à ce point-là. Hé bien si ! c'est tout à fait possible et c'est même comme cela que se construisent beaucoup de systèmes.

Cette perpétuelle fuite en avant n'a pas seulement l'avantage de rassurer ceux qui n'ont, en réalité, rien à dire qui mérite d'être dit. Elle sert en même temps à mieux convaincre leurs lecteurs qui se laissent trop souvent impressionner par l'ampleur de leur production. Devant une telle quantité d'explications aventureuses et d'interprétations arbitraires, ils se disent, eux aussi, que tout ne peut pas être faux. Et pour éviter d'avoir à se donner le mal de faire le tri et de commencer à examiner d'un œil critique leurs écrits, ils tendent à penser que tout est vrai. Ils y sont conduits aussi par le snobisme. En adhérant à des thèses et à des analyses qui prennent le contre-pied du sens commun et des opinions conceptions les plus généralement répandues, en adoptant les idées de « penseurs » qui prétendent que tout le monde s'est toujours trompé avant eux, ils ont le sentiment de s'élever au-dessus de l'humanité moyenne et de faire partie de l'élite intellectuelle. C'est ce qui vaut à René Girard de jouir aujourd'hui aux yeux de beaucoup d'un immense prestige.

Mais il ne lui suffit pas à d'être considéré par ses admirateurs comme un très grand penseur, voire comme le plus grand penseur de tous les temps. Il estime que tout le monde sur la planète devrait partager ce sentiment et il pense que seule la postérité lui donnera rendra pleinement justice  : « Un jour ou l'autre, dit-il à Michel Treguer, vous le verrez mais je ne le verrai pas, on comprendra que j'ai raison [6]». Mais, puisque René Girard se prend pour un nouveau Messie, il devrait se souvenir que le Christ avait prédit à ses disciples qu'une génération ne s'écoulerait pas avant qu'il ne reparaisse dans toute sa gloire [7]. La prédiction de René Girard pourrait bien s'avérer aussi inexacte que celle de son alter ego. Certes ! puisqu'il a écrit des livres qui ont eu un large écho, il ne sera sans doute jamais complètement oublié, mais il ne sera plus cité que très occasionnellement et de façon fort peu flatteuse par des spécialistes de l'histoire des idées. Je crois pourtant que, comme Roland Barthes, il mérite vraiment de passer à la postérité. Roland Barthes le mérite pour avoir battu des records d'imbécillité. Car il avait assurément une sorte de génie, celui de trouver immédiatement le moyen de dire sur n'importe quel sujet la chose la plus fausse, la plus stupide et la plus absurde qu'il était possible de dire. Dans ce domaine René Girard est loin de l'égaler. Mais il le bat largement sur un autre terrain. Il peut, en effet, très légitimement se flatter, sans, pour une fois, risquer d'être taxé de présomption, d'avoir battu, et pour longtemps sans doute, tous les records d'outrecuidance.


 

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NOTES :

[1] Non seulement René Girard tient à l'occasion des propos auxquels je pourrais tout à fait souscrire, mais il peut même arriver, très exceptionnellement, que je lise sous sa plume des remarques que j'avais faites moi-même. C'est le cas, par exemple, lorsqu'il parle des délocalisations : « Les mêmes intellectuels qui tempêtent contre l'égoïsme des pays riches, l'aide insuffisante aux pays sous-développés, etc., trouvent mauvaise la seule solution vraiment positive, les progrès que ces peuples font par leurs propres moyens à la force du poignet.
« S'il y a du bon dans le capitalisme, c'est bien cela. Les affaires se déplacent en direction des pays où la main d'œuvre est bon marché. C'est de l'exploitation, me direz-vous. Sans doute, mais, ça débouche sur les seules améliorations du niveau de vie qui soient réelles, plutôt que sur quelques Mercedes de plus dans les garages des potentats locaux.
« Pour empêcher l'exploitation des pauvres, faut-il leur enlever le pain de la bouche et fermer nos frontières ? Grâce à cette excellente solution nous pourrons continuer à tenir de beaux discours marxisants tout en défendant nos privilèges sans avoir à nous avouer notre but véritable  »(Quand ces choses commenceront, p. 24).
Comment pourrais-je ne pas approuver totalement ces propos, puisque j'ai envoyé, il y a quelques années, au Monde, qui l'a publié, un billet dans lequel je faisais les mêmes remarques ? Mais ce sont là des remarques de simple bon sens. Je n'en fais guère d'autres, et, c'est pourquoi, à la différence de René Girard, je ne me prends nullement pour un grand esprit.

[2] Frank J. Sulloway, Freud, biologiste de l'esprit, Fayard,, 1981, p. 394.

[3] Malebranche, De la Recherche de la vérité, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1979, p. 230.

[4] Ibidem.

[5] Ibid., p.431.

[6] Quand ces choses commenceront, p. 43.

[7] Voir Mt 16, 28 ; Mc 9, 1 ; Lc 21, 32.

 

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