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La bêtise noire de madame Odile Tobner

Défense de Montesquieu

 

Je viens seulement de lire le livre de madame Odile Tobner, intitulé » Du racisme français. Quatre siècles de négrophobie, publié en 2007 par les éditions Les Arènes. Je ne l'avais pas encore fait, bien que plusieurs internautes m'eussent signalé qu'elle y avait commenté le chapitre célèbre de L'Esprit des lois, « De l'esclavage des nègres », en le prenant au pied de la lettre, c'est-à-dire en y voyant une justification de l'esclavage. Je lui avais alors fait parvenir, par l'intermédiaire de son éditeur, mon deuxième volume d'Explications littéraires [1] dans lequel j'ai longuement commenté ce texte célèbre, en espérant lui faire prendre conscience de son erreur. Madame Tobner n'a pas cru devoir me répondre. Mais j'ai découvert récemment, de nouveau grâce à internet, qu'elle connaissait mon analyse, pour l'avoir lue sur mon site, lorsqu'elle avait écrit son livre. Je me suis donc décidé à l'acheter.

Ayant consacré une grande partie de ma vie à réfuter des interprétations de textes littéraires parfaitement arbitraires et totalement erronées, j'ai lu dans ce domaine beaucoup d'âneries des plus gratinées. Je ne m'étais pourtant encore jamais trouvé devant un cas de bêtise aussi noire. Voici, en effet, ce qu'ose écrire madame Tobner : « La tradition scolaire française perpétue, sans l'ombre d'un regard critique, quelques indéracinables préjugés à propos de Montesquieu. Ainsi en est-il de son interprétation du chapitre de L'Esprit des lois "Sur l'esclavage des nègres" comme texte ironique, Il est possible que ce texte ait pu prendre une certaine saveur ironique avec le temps, mais créditer son auteur d'une intention ironique dans sa rédaction est un anachronisme patent et un contresens sur l'ensemble du livre. Rien dans le texte lui-même, rien dans le contexte du livre, rien dans le reste de l'œuvre de Montesquieu ne permet d'asseoir avec certitude une telle interprétation. Mais elle fit cependant et fait encore autorité. Le caractère intouchable et consacré de cette erreur, dans une si extraordinaire dénégation est un trait essentiel de l'humaniste raciste en France » (p. 105) Comment ne pas se dire, quand on lit ces lignes, que même un imbécile aussi épais et aussi massif que Lucien Godmann passerait presque pour un esprit délié, comparé à madame Tobner. Devant une imbécillité aussi phénoménale, on se sent d'abord complètement désarmé et l'on se dit qu'il est complètement vain d'essayer de faire entendre raison à quelqu'un qui écrit de pareilles énormités. Mais, en allant sur internet, j'ai découvert que le livre de madame Tobner avait eu une grande audience et que, si son interprétation littérale du texte de Montesquieu avait stupéfié nombre de lecteurs, elle n'en avait pas moins convaincu d'autres ou, à tout le moins, les avait ébranlés. Il m'a donc paru nécessaire de réagir, même si je n'ai aucune chance de faire changer d'avis madame Tobner. Je vais donc, une fois de plus, m'employer à réfuter des âneries que je ne me serais jamais attendu à devoir réfuter et à faire des remarques très évidentes que je n'aurais jamais pensé devoir faire.

Madame Tobner a cru marquer un point décisif en prétendant que, si le texte avait été vraiment ironique, je ne me serais pas cru « obligé de publier dix-sept pages de paraphrase du texte pour conforter la bonne parole ». Et elle ajoute : « Être acculé à devoir de montrer l'ironie d'un texte, c'est vraiment un cas unique dans l'histoire littéraire. Il faut donc avouer que l'auteur de ce texte est incapable de se faire comprendre tout seul. Le caractère ironique d'une œuvre relève en effet forcément de l'évidence, même si l'on peut toujours en commenter les moyens et les effets » (p. 255). Disons tout d'abord que, si j'ai effectivement écrit un long [2] commentaire du chapitre « De l'esclavage des nègres », ce n'est évidemment pas parce que j'ai jugé nécessaire de démontrer le caractère ironique d'un texte que, sauf exceptions heureusement assez rares, tout le monde a toujours regardé comme tel. C'est tout simplement parce j'ai beaucoup pratiqué l'explication de texte que je considère comme l'exercice le plus propre à faire aimer la littérature aux lycéens et aux étudiants à la condition qu'elle soit aussi précise et exhaustive que possible. Le texte de Montesquieu fait partie des nombreux textes que j'ai expliqués lorsque j'étais en activité et dont j'ai cru pouvoir publier le commentaire que j'en avais fait, parce qu'il me semblait, à tort ou à raison, plus abouti que d'autres.

Cela dit, il peut arriver et il arrive effectivement de temps en temps que des lecteurs peu cultivés, peu attentifs ou à l'esprit un peu épais et lent, prennent le texte à la lettre en croyant que Montesquieu y justifie l'esclavage [3] . Les plus nombreux à le faire sont naturellement les élèves, mais il peut arriver aussi que des adultes, et parfois même des adultes relativement instruits commettent cette bien fâcheuse erreur. Dans mon commentaire, j'ai rappelé, et Madame Tobner a d'ailleurs cité ce passage, que, dans le numéro de février 1988, M. Jean-François Bizot, directeur du mensuel Actuel, avait publié un article intitulé « Quand les Français étaient négriers » dans lequel il citait le texte de Montesquieu sans avoir compris qu'il était ironique. Comme beaucoup d'autres lecteurs, j'avais écrit à M Bizot pour protester et il avait eu la sagesse de présenter, dans le numéro suivant d'Actuel, ses excuses à Montesquieu. Mais j'aurais pu citer d'autres exemples aussi. Car Madame Tobner dit une énorme sottise lorsqu'elle affirme que « le caractère ironique d'une œuvre relève en effet forcément de l'évidence ».

Loin d'être évidente, l'ironie est, par nature, toujours susceptible de ne pas être perçue. Pour reprendre la définition de Fontanier, elle « consiste à dire par une raillerie, ou plaisante ou sérieuse, le contraire de ce qu'on pense ou de ce qu'on veut faire penser [4]». Or celui qui feint de dire une chose pour faire entendre le contraire s'expose évidemment à ce que ses propos soient parfois pris à la lettre. C'est un risque qu'ont souvent souligné les auteurs qui ont traité de l'ironie, comme le fait Henri Morier : « Elle [l'ironie » risque d'être incomprise. Le contexte doit toujours la préparer avec grand soin. On a proposé un signe de ponctuation spécial, le point d'ironie, pour désigner au lecteur la valeur inverse du propos [5]». C'est ce que font également Catherine Fromilhague et Anne Sancier qui écrivent, après avoir cité le texte de Montesquieu comme exemple de texte ironique : « La force persuasive de l'adresse au récepteur est sans doute d'autant plus grande qu'elle est indirecte, et qu'elle semble laisser à celui-ci une marge d'interprétation. C'est d'ailleurs là que réside la difficulté de l'ironie : le sens du discours ironique étant par définition ambigu, son décodage est aléatoire et la réinterprétation risque de ne pas être faite par le récepteur. Le texte de Montesquieu dont nous avons parlé a été parfois mal compris [6]».Dans sa Stylistique de la prose, Anne Herschberg ne manque pas de se référer, elle aussi, au texte de Montesquieu lorsqu'elle évoque « les malentendus de la communications ironique »: « Un exemple célèbre en est le fameux texte de Montesquieu sur l'esclavage, dans De l'Esprit des lois (Livre XV, chap.. 5), qui démonte par l'absurde la légitimation de l'esclavage, mais dont les propositions, isolées, semblent si conformes aux idées reçues qu'un Dictionnaire portatif du Commerce de 1762 y fait référence pour justifier "le commerce des nègres" : "Il est difficile de justifier tout-à-fait le commerce des Nègres ; mais on en a un besoin indispensable pour les cultures des sucres des tabacs, des indigo, etc. Le sucre, dit Mr. de Montesquieu, serait trop cher si l'on ne faisait travailler la plante qui le produit par des esclaves" [7]» ;

En choisissant de feindre de défendre l'esclavage pour mieux le condamner, Montesquieu prenait donc le risque de faire croire à certains qu'il voulait le justifier. Mais ce risque était faible et pouvait même être considéré comme négligeable. Et, de fait, le nombre de ceux qui ont pris à la lettre le chapitre « De l'esclavage des nègres » est insignifiant par rapport au nombre de ceux qui ont tout de suite compris qu'il était ironique. De plus, les premiers avaient généralement l'excuse ou de l'âge ou d'une culture insuffisante. Et, quand on leur suggérait que le texte était peut-être ironique, ils se rendaient tout de suite compte de leur erreur et se sentaient un peu bêtes. Mais pour pouvoir se sentir parfois un peu bête, encore faut-il ne pas l'être trop. Le cas de madame Tobner est très différent, et, on peut du moins l'espérer, sans doute unique. Outre qu'elle est adulte, elle a, en principe, reçu une formation littéraire puisqu'elle est agrégée des lettres, elle sait fort bien que ce texte est quasi unanimement considéré comme ironique, et elle a, nous dit-elle, médité pendant des années avant de se convaincre qu'il ne l'était pas : « Après quelques années de méditations là-dessus, ma conviction était faite. On n'avait pas affaire à un texte ironique. Au cours d'une session de formation pédagogique, je fis part de ma conviction à une assemblée de collègues, déchaînant les plus vives protestations. Le cri du cœur fut : "Mais, voyons, tout le monde sait que ce texte est ironique !" » (p. 256).

Madame Tobner doit donc d'abord expliquer pourquoi tout le monde croit que ce texte est ironique. Mais elle pense bien avoir la solution : les « promoteurs de cette interprétation » ne sont autres que « MM. Lagarde et Michard » (p.257). Avant eux, on ne la trouve, selon madame Tobner, que chez Condorcet : « C'est lui qui, le premier, contre tout sens, pose la fameuse explication par l'ironie, dans une note au chapitre IX de ses Réflexions sur l'esclavage des nègres  [8]» (p. 133). Ce contresens de Condorcet lui paraît tellement surprenant que madame Tobner se croit obligée de chercher à l'expliquer : « Le fameux contresens sur le texte de Montesquieu vient probablement du besoin qu'avait Condorcet d'invoquer d'illustres cautions pour ses opinions, très nouvelles en France » (p. 135). Mais sans Lagarde et Michard, cette explication par l'ironie serait encore, nous dit madame Tobner, dans le profond oubli où elle était tombée depuis près de deux siècles : « Cette interprétation bizarre de Montesquieu naît donc avec Condorcet. Oubliée tout au long du XIXe siècle et dans la première moitié du XXe, elle sera popularisée à partir de 1955 par le Lagarde et Michard, bible de l'enseignement de la littérature pour les générations de lycéens de l'après-guerre » (p. 134).

On croit rêver. Comme tous les gens de ma génération, je n'ai pas connu le Lagarde et Michard lorsque j'ai fait mes études secondaires. Le manuel le plus utilisé était à l'époque Les textes français de Chevaillier et Audiat, dont Lagarde et Michard se sont d'ailleurs largement inspirés dans le choix des extraits. Le chapitre « De l'esclavage des nègres » n'y figurait pas. Mais il y avait le chapitre 8 du livre XV, « Inutilité de l'esclavage parmi nous », précédé de quelques lignes de présentation dans lesquelles il était dit que « pouvant difficilement heurter de front l'opinion esclavagiste qui, au XVIIIe siècle, était très forte et représentait des intérêts considérables, il [Montesquieu] se donne l'apparence de combattre seulement ceux qui voulaient introduire l'esclavage en Europe [9]». Et le texte était suivi du commentaire que voici : « Dans L'Esprit des Lois, Montesquieu n'a pas osé dire toute sa pensée sur l'esclavage. Mais il a parlé plus librement dans ses papiers personnels. On y lit : "Pourquoi dégrader une partie de la nature humaine ? Pour se faire des ennemis naturels ? Guerre servile ! La plus juste qui ait jamais été entreprise, parce qu'elle voulait empêcher le plus violent abus que l'on ait jamais fait de la nature humaine" Pensées et fragm. inéd., I, 589 [10]». MM. Chevallier et Audiat auraient pu citer aussi cet autre passage de Mes Pensées qui suffirait à ruiner la thèse de madame Tobner : « L'esclavage est contre le Droit naturel, par lequel tous les hommes naissent libres et indépendants. Il n'y a que deux sortes de dépendance qui ne lui soient pas contraires : celle des enfants envers leurs pères ; celle des citoyens envers leurs magistrats : car comme l'anarchie est contraire au Droit naturel, le Genre humain ne pouvant subsister par elle, il faut bien que la puissance des magistrats, qui est opposée à l'anarchie, y soit conforme [11]».

Outre le livre de Chevallier et Audiat, on pourrait citer quantité d'autres recueils de textes, d'éditions de L'Esprit des lois, de manuels scolaires et d'ouvrages de critique souvent très antérieurs aux Lagarde et Michard dans lesquels Montesquieu est présenté comme le premier auteur à avoir condamné clairement l'esclavage et l'on n'en trouverait aucun pour prétendre qu'il l'a justifié. Je me contenterai d'en évoquer quelques-uns que j'ai sous la main. Je citerai d'abord Raymond Aron qui, né en 1905, n'a guère dû pratiquer le Lagarde et Michard : « Il y a dans L'Esprit des lois beaucoup d'autres textes où Montesquieu formule, non pas des conseils pragmatique au législateur, mais des condamnations morales de telle ou telle institution. Les textes les plus célèbres sont les chapitres du livre XV relatifs à l'esclavage ou encore le chapitre 13 du livre XXV intitulé "Très humble remontrance aux inquisiteurs d'Espagne et de Portugal", texte de protestation éloquente contre l'Inquisition Maintes fois Montesquieu donne libre cours à son indignation contre telle out telle modalité d'organisation collective [12]». Robert Derathé, né lui aussi en 1905, écrit dans son édition de L'Esprit des lois : « Ce célèbre chapitre - véritable page d'anthologie – est souvent cité comme un exemple de l'emploi que Montesquieu a fait de l'ironie pour traiter un sujet sérieux [13]». Dans son petit Montesquieu par lui-même, Jean Starobinski écrit, à propos du chapitre « De l'esclavage des nègres » que Montesquieu « retrouve, pour une telle cause [la condamnation de l'esclavage] l'ironie et la sourde indignation qu'il semblait avoir oubliée depuis les Lettres persanes  [14]» Dans son gros livre sur La Pensée européenne au XVIIIe siècle. De Montesquieu à Lessing, Paul Hazard cite quatre paragraphes du chapitre « De l'esclavage des nègres », dans lequel, écrit-il « la raillerie n'est qu'indignation contenue [15]». Dans son édition de L'Esprit des lois, Brethe de La Gressaye écrit à propos du même chapitre : « Montesquieu n'a pas écrit de page plus ironique que celle-ci. Rien que par ce ton, il laisse entendre sans un mot de réfutation directe ce qu'il pense des raisons par lesquelles les colons et les marchands de son temps défendaient l'esclavage et la traite des noirs dont ils tiraient tant de profit [16]». Citons aussi Roger Caillois qui écrit dans la préface de son édition des Œuvres complètes de Montesquieu : « Le plus souvent il s'abstient de blâmer ou même de parler en son nom. Contre les Inquisiteurs, il donne la parole à un auteur imaginaire […] De la même façon, traitant de l'esclavage, il fait discourir un négrier […] Il répugne à juger : il veut que son verdict paraisse ne pas venir du cœur, mais de l'intelligence. Les arguments du négrier discréditent la cause qu'ils sont censés défendre, les remontrances du Juif mettent les Inquisiteurs en contradiction avec eux-mêmes [17]». Joseph Dedieu, écrit, quant à lui, dans son Montesquieu. L'homme et l'œuvre : « Il [Montesquieu] repousse l'esclavage au nom de la morale, et au nom de la raison. Les pages dans lesquelles il s'élève contre la traite des nègres sont célèbres [18]». Dans Les grands écrivains de France illustrés, de E. Abry, J. Bernès. P. Crouzet et J. Léger, le chapitre « De l'esclavage des nègres » est précédé d'un petit chapeau dans lequel il est dit que «l'ironie de Montesquieu dénonce l'iniquité de l'esclavage » et que Montesquieu « a l'honneur d'être le premier à dénoncer le scandale [19]». Dans Notre littérature étudiée dans les textes, Marcel Braunschvig, cite lui aussi ce chapitre et le présente en ces termes : « Montesquieu fait preuve de courage en condamnant en 1748 dans cette page empreinte d'humour […] la traite de nègres, qui consistait à transporter en Amérique des noirs achetés en Afrique : barbare institution que tout le monde approuvait alors [20]». Mario Roustan qui a publié en 1912 des Morceaux choisis de Montesquieu y fait figurer le chapitre « De l'esclavage des nègres » dans lequel, écrit-il, Montesquieu « attaque cette injustice sociale avec une mordante ironie » et il ajoute : « Montesquieu eut la gloire d'être le premier des philosophes du 18e siècle qui dénonça à l'univers une institution odieuse [21]». Citons encore H Barckhausen qui écrit dans son livre sur Montesquieu : « Pour l'esclavage des nègres en particulier, il aligne – soi-disant à sa défense - une série de propositions grotesques d'une ironie vengeresse [22]». Citons encore Gustave Lanson qui écrit, dans son Histoire de la littérature française : « L'Esprit des lois répondait exactement au besoin des intelligences. C'était une œuvre de raison et d'humanité. Une voix grave modérée et forte, dénonçait les abus de la monarchie française, les taches de la civilisation elle indiquait un idéal, qui apparaissait comme absolument pratique, de gouvernement libéral et bienfaisant ; elle traduisait le sentiment de tous les cœurs en protestant contre les autodafés et contre l'esclavage des nègres [23]». Citons encore Louis Vian qui écrit dans son Histoire de Montesquieu : « Le chapitre V du livre XV Sur l'esclavage des nègres est un chef-d'œuvre d'ironie : il est impossible de stigmatiser avec une indignation plus amère et plus dédaigneuse la doctrine des partisans de l'esclavage des noirs [24]». Citons encore Albert Sorel qui écrit dans le petit livre qu'il a consacré à Montesquieu : « Il faut lui faire grand honneur de ses idées sur l'esclavage […] Il a fallu la grande lassitude des gouvernements après l'Empire et la grande trêve de Vienne en 1815 pour que l'Europe officielle s'inquiétât des noir et entendît l'appel que lui adressait Montesquieu plus d'un demi-siècle auparavant : "De petits esprit exagèrent trop l'injustice que l'on fait aux Africains. Car si elle était elle qu'ils le disent, ne serait-il pas venu dans la tête des princes d'Europe, qui font entre eux tant de conventions inutiles d'en faire une générale en faveur de la miséricorde et de la pitié ?" [25]» Citons encore Taine qui écrit que Montesquieu « excelle dans l'ironie tranquille, dans le dédain poli, dans le sarcasme déguisé »» écrit Taine et il renvoie en note au chapitre « de l'esclavage des nègres [26]». Citons encore Alexandre Vinet qui écrit dans son Histoire de la littérature française au XVIIIe siècle : « L'ironie a laquelle Montesquieu a quelquefois recours, dans son désespoir d'avoir à prouver des choses trop claires, est une ironie nullement plaisante mais poignante et de l'effet le plus sérieux. J'en donnerai pour exemple la chapitre V du livre XV [27]». J'arrête là cette énumération qui aurait pu être infiniment plus longue si j'étais allé consulter tous les livres qui parlent de Montesquieu que l'on peut trouver à la Bibliothèque nationale.

Contrairement à ce que prétend madame Tobner, MM. Lagarde et Michard n'ont donc nullement été les premiers à croire et à dire que le chapitre « De l'esclavage des nègres » était ironique. Cette opinion, à l'évidence, a toujours été partagée par la quasi totalité des lecteurs et d'abord par les contemporains de Montesquieu. Madame Tobner ne craint pas d'écrire que « personne, à la parution de l'ouvrage n'a pris ce texte pour un texte ironique » (p. 113). Il est possible, en effet qu'à l'époque de Montesquieu très peu de gens aient cru devoir écrire que c'était un texte ironique, même s'il serait étonnant que personne ne l'ait fait. Cela va tellement de soi que seuls les auteurs de livres scolaires peuvent juger nécessaire de le faire. En revanche, il est plus que probable que les contemporains de Montesquieu avaient tous compris que ce texte était une condamnation sans équivoque de l'esclavage, ce qui revient au même. Il n'est pas difficile, en tout cas, de trouver des auteurs du XVIIIe siècle qui ont félicité Montesquieu d'avoir osé condamner l'esclavage et salué en lui le défenseur des noirs. C'est le cas notamment du plus grand d'entre eux Voltaire, qui dans L'A,B,C, ou dialogues entre A, B, C, fait dire à C : « Parmi les conventions qui me déplaisent de cette grande foire du monde, il y en deux surtout qui me mettent en colère : c'est qu'on y vende des esclaves, et qu'il y ait des charlatans dont on paie l'orviétan beaucoup trop cher. Montesquieu m'a fort réjoui dans son chapitre des nègres. Il est bien comique ; il triomphe en s'égayant sur notre injustice [28]». Citons aussi cet éloge qu'il fait de Montesquieu dans le Commentaire sur l'Esprit des lois : « Si quelqu'un a jamais combattu pour rendre aux esclaves de toute espèce le droit de la nature, la liberté, c'est assurément Montesquieu. Il a opposé la raison et l'humanité à toutes les sortes d'esclavages : à celui des Nègres qu'on va acheter sur la côte de guinée pour avoir du sucre dans les îles Caraïbes ; à celui des eunuques, pour garder les femmes et pour chanter le dessus dans la chapelle du pape ; etc [29]».

Mais ceux qui partageaient ses idées ne sont pas les seuls à avoir vu en Montesquieu le grand dénonciateur de l'esclavage. Comme l'écrit Cécile Spector, « les critiques nourries de L'Esprit des lois sont cependant plus instructives encore en ce qu'elles témoignent que Montesquieu a été perçu comme l'un des plus fervents adversaires des l'esclavage [30]» Elle cite notamment les Opuscules de M. F*** de Véron de Forbonnais (1753), les Lettres russiennes de Strube de Piermont (1760) et la Théorie des lois civiles de Linguet (1767). Elle aurait pu, bien sûr, pu citer encore d'autres auteurs qui ont reproché à Montesquieu d'avoir condamné l'esclavage, comme Grosley auquel il répondra dans la Défense de l'Esprit des lois.

Avant d'examiner à la « lecture » que madame Tobner nous propose du chapitre 5 du livre XV de L'Esprit des lois, j'observerai d'abord qu'elle aurait été bien avisée de commencer par relire attentivement les chapitres précédents. Elle aurait pu y relever, en effet, des propos qui l'auraient sans doute incitée à réfléchir un peu plus avant de se livrer à une lecture littérale du chapitre « De l'esclavage des nègres » était Le premier chapitre du livre XV commence ainsi : « L'esclavage, proprement dit, est l'établissement d'un droit qui rend un homme tellement propre à un autre homme, qu'il est le maître absolu de sa vie et de ses biens. Il n'est pas bon par sa nature : il n'est utile ni au maître ni çà l'esclave : à celui-ci parce qu'il ne peut rien faire par vertu ; à celui-là, parce qu'il contracte avec ses esclaves toutes sortes de mauvaise habitudes, qu'il s'accoutume insensiblement à manquer à toutes les vertus morales, qu'il devient fier, prompt, dur colère voluptueux, cruel [31]» Voilà un texte, avouons-le, qui ne nous prédispose guère à lire quelques pages plus loin un plaidoyer en forme en faveur de l'esclavage des noirs. Il en est de même du chapitre 2 dans lequel Montesquieu rejette successivement les trois justifications de l'esclavage retenues par les jurisconsultes romains, le droit de la guerre, la vente volontaire et la naissance, avant d'écrire : « Ce qui fait que la mort d'un criminel est une chose licite, c'est que la loi qui le punit a été faite en sa faveur. Un meurtrier, par exemple, a joui de la loi qui le condamne ; elle lui a conservé la vie à tous les instants, il ne peut donc pas réclamer contre elle. Il n'en est pas de même de l'esclave : la loi de l'esclavage n'a jamais pu lui être utile ; elle est dans tous les cas contre lui, sans jamais être pour lui : ce qui est contraire au principe fondamental de toutes les sociétés [32]». Et il ajoute quelques lignes plus loin : « L'esclavage est d'ailleurs aussi opposé au droit civil qu'au droit naturel. Quelle loi civile pourrait empêcher un esclave de fuir, lui qui n'est point dans la société, et que par conséquent aucune des lois civiles ne concernent ? [33]» La même remarque vaudrait aussi pour les chapitres 3 et 4, mais je vais avoir bientôt l'occasion de les citer.

Venons en maintenant à la « lecture » que madame Tobner fait de ce texte fameux. Elle ne craint pas, en effet, de reprendre les différents arguments de Montesquieu en prétendant montrer qu'ils n'ont absolument rien d'ironique et sont, au contraire, tout à fait sérieux. Et son argumentation est à chaque fois le même : les arguments de Montesquieu ne sont autres que ceux-là mêmes auxquels les esclavagistes ont recours. Mais comment pourrait-il en être autrement puisque Montesquieu feint de parler comme un esclavagiste ? Aussi bien les commentateurs n'ont-ils pas manqué de le souligner sans pour autant qu'aucun d'entre eux n'en tire jamais la même conclusion que madame Tobner. C'est, bien sûr, le cas de R Jameson, auteur d'une importante thèse sur Montesquieu et l'esclavage : « Au lieu de déclamer contre l'esclavage, il [Montesquieu] choisit la forme plus efficace de l'ironie. Pour finir de montrer comment l'esclavage ne peut avoir de base dans la raison, il allègue une série de raisons absurdes en sa faveur. Mais tout absurdes qu'elles soient, ces raisons sont celles qui servaient alors à justifier l'esclavage. Ce sont sans doute des arguments courants de gens du monde, des arguments qui devaient persister encore cent ans en France avant d'être définitivement vaincus [34]». C'est le cas de D. Bergez, V. Géraud, J.-J. Robrieux qui citent le texte de Montesquieu dans leur Vocabulaire de l'Analyse littéraire à l'article ironie : « Montesquieu imite le discours esclavagiste, le reprend pour en faire éclater le scandale [35]». C'est le cas d'Oswald Ducrot qui écrit dans son livre La preuve et le dire. Langage et logique : « Dans son réquisitoire contre l'esclavage, Montesquieu recourt à un procédé fréquemment utilisé par la littérature militante au XVIIIe siècle ;: il feint de se ranger à l'avis de ses adversaires, et expose les arguments qui, d'après eux, justifient l'esclavage ("si j'avais à soutenir le droit que nous avions eu de rendre les nègres esclaves, voici ce que je dirais"). Et il montre que ces arguments (ex. : le sucre serait trop cher si la culture n'en était assurée par des esclaves… la race noire est une race inférieure, destinée à l'asservissement, et qui n'en souffre pas) suggèreraient plutôt des conclusions opposées, en faisant apparaître l'absurdité et l'injustice de ce qu'ils prétendent justifier [36]». C'est le cas de quantité d'autres.

Montesquieu reproduit, en effet, les arguments des esclavagistes, mais il le fait d'un façon telle qu'on ne peut pas ne pas comprendre que, loin de les prendre à son compte, il s'emploie à les discréditer, à les tourner en dérision pour en faire ressortir le cynisme, le caractère odieux ou absurde. Encore faut-il n'être pas totalement dénué de tout esprit de finesse, ce qui semble hélas ! être le cas de madame Tobner. Sans entrer même dans le détail de l'argumentation, l'allure générale du texte suggère tout de suite, comme je l'ai fait remarquer dans mon commentaire, que Montesquieu n'exprime pas feint Mais je n'ai pas convaincu madame Tobner : « Après avoir affirmé que "l'ironie est déjà dans le plan du texte", parce que c'est une succession assez sèche de courts paragraphes - mais ce procédé n'a rien d'ironique en soi -, René pommier ajoute : "Et, bien sûr, l'ironie est aussi dans le contraste comique qu'il y a, le plus souvent, entre le caractère catégorique des affirmations et leur évidente sottise. La façon dont les arguments sont assénés ne souligne que mieux leur insanité. " Voilà qui fait tomber dans le domaine de l'ironie, outre ce chapitre de Montesquieu, toute sa théorie des climats, les descriptions des nègres développées par voltaire, les articles sur le sujet publiés dans L'Encyclopédie, toutes les théories racistes développées au XIXe siècle par Gobineau, Renan et tutti quanti. Cela fait quand même beaucoup d'ironie » (p. 255). Je n'ai, bien sûr, nullement prétendu que le fait d'avoir recours à des paragraphes très courts était « ironique en soi ». Mais le laconisme brutal n'est pas dans la manière habituelle de Montesquieu ni d'ailleurs des autres auteurs qu'évoque madame Tobner qui na pas dû beaucoup lire Renan. Il tranche singulièrement, au contraire, avec celui des pages qui précèdent et de celles qui suivent, comme avec celui de tous les écrits de Montesquieu qui entend imiter le simplisme grossier des raisonnements des esclavagistes. Plutôt que l'auteur des Lettres persanes et de L'Esprit des lois, on croirait entendre des propos échangés par des supporters blancs d'une équipe de football en parlant de joueurs noirs. Mais il faut être madame Tobner pour penser que Montesquieu puisse s'exprimer comme un supporter de l'équipe de Paris Saint-Germain.

Madame Tobner aurait pu aussi s'étonner de la façon dont Montesquieu introduit ce qu'elle prend pour un plaidoyer en faveur de l'esclavage. S'il avait vraiment voulu défendre l'esclavage, il n'aurait sans doute commencé par dire : « Si j'avais à soutenir le droit que nous avons eu de rendre les nègres esclaves, voici ce que je dirais ». Ce conditionnel est tout de même bien étrange. Aucun autre chapitre de L'Esprit des lois ne commence de cette façon. Bien sûr Montesquieu ne va pas jusqu'à mettre en garde explicitement ses lecteurs en les avertissant qu'il ne va pas exprimer sa propre pensée. Bien sûr ce préambule n'exclut pas absolument la possibilité d'une lecture littéra le de la suite du texte. L'ambigüité, qui va régner tout au long du texte et qui est le lot de tout discours ironique, est déjà présente dans le préambule, comme je l'avais noté dans mon commentaire sans croire avoir fait là une découverte : « C'est Montesquieu, le philosophe qui parle et qui nous alerte, mais, en même temps, c'est déjà le faux esclavagiste qui entreprend de se justifier et de nous convainque. L'un et l'autre ont recours à l'irréel, mais c'est pour des raisons diamétralement opposées. Ils pensent l'un et l'autre qu'il n'y a aucunement lieu de défendre l'esclavage, mais, pour le premier, c'est parce qu'il le condamne radicalement et pour le second, parce qu'il l'approuve sans réserves. Cette institution, que le philosophe tient pour une abominable barbarie, n'a, pour l'esclavagiste, nul besoin d'être défendue. Elle n'a en pas besoin en fait, car elle n'est sérieusement attaquée par personne, sinon par quelques "petits esprits". Elle en a encore moins besoin en droit [37]».

Venons en maintenant aux commentaires qu'inspirent à madame Tobner les prétendus arguments de Montesquieu en faveur de l'esclavage des nègres. Le premier invoque la nécessité de trouver de la main-d'œuvre pour défricher les terres : « Les peuples de l'Europe ayant exterminé ceux de l'Amérique, ils ont dû mettre en esclavage ceux de l'Afrique pour s'en servir à défricher tant de terres ». Madame Tobner le commente ainsi : « Montesquieu ne fait là que répéter ce qu'il a lu dans la Relation de l'éthiopie occidentale du père Cavazzi, traduit et publié par le père Labat : "Le principal négoce que l'ont fait sur toute la côte occidentale de l'Afrique est des nègres esclaves que l'on transporte du brésil où ils sont absolument nécessaires pour la fabrication du sucre." Il reprend d'ailleurs lui-même à son compte cette "nécessité" dans L'Esprit des lois : "L'effet de la découverte de l'Amérique fut de lier à l'Europe, l'Asie et l'Afrique. L'Amérique fournit à l'Europe la matière de son commerce avec cette vaste partie de l'Asie qu'on appela les Indes orientales. L'argent, ce métal si utile au commerce, comme signe, fut aussi la base du plus grand commerce de l'univers comme marchandise. Enfin la navigation d'Afrique devint nécessaire ; elle fournissait des hommes pour le travail des mines et des terres d'Amérique" Où est l'ironie là-dedans ? Montesquieu est un esprit sérieux dont le discours est cohérent. Quant à l'extermination, c'est le fait de la conquête, même si c'est déplorable » (pp. 109-110).

Certes, le passage de l'Esprit des lois que cite madame Tobner n'a rien d'ironique. Mais, bien que, comme l'on sait, madame du Deffand ait dit que Montesquieu avait fait « de l'esprit sur les lois », son grand œuvre n'est évidemment pas un livre où l'ironie domine. Montesquieu veut faire œuvre de savant, de sociologue avant la lettre ; il entend étudier la diversité et des lois et des coutumes pour essayer de l'expliquer. Il veut comprendre plutôt que juger. Mais, j'y reviendrai, le chapitre « De l'esclavage des nègres » fait évidemment exception à cette règle, comme la « Très humble remontrance aux inquisiteurs d'Espagne et de Portugal [38]». Toujours est-il que, si Montesquieu avait voulu justifier l'esclavage des nègres, il aurait évité de rappeler que les européens avaient massacré les populations indigènes. Aussi bien le père Cavazzi s'est-il abstenu de le faire (s'il l'avait fait, madame Tobner n'aurait pas manqué de nous en informer) en se contentant d'invoquer la nécessité de trouver de la main-d'œuvre. Montesquieu, lui, ne craint pas d'établir un rapport de cause à effet entre l'extermination des populations indigènes et la traite des nègres. Il suggère évidemment que les négriers sont les dignes successeurs de ceux qui ont massacré les populations indigènes.

Madame Tobner est manifestement un peu gênée par ce rappel du massacre des populations indigènes. Elle trouve que le défenseur de l'esclavage a poussé ici le cynisme un peu loin et qu'il aurait pu exprimer pour le moins un peu de regret. Elle essaye donc de rattraper en quelque sorte la maladresse de Montesquieu en complétant ce qu'elle croit être sa pensée : « Quant à l'extermination, c'est le fait de la conquête, même si c'est déplorable ». Reconnaissons-le : la bêtise de madame Tobner lui permet parfois d'atteindre au meilleur comique. Car ce n'est évidemment pas la pensée de Montesquieu qu'elle complète ainsi, mais la pensée du partisan de l'esclavage que Montesquieu cherche à discréditer. C'est, en effet, ce qu'il n'aurait pas manqué de répliquer à quelqu'un qui aurait eu le mauvais goût de lui rappeler l'extermination des populations indigènes. Je m'étais d'ailleurs livré moi-même à ce petit jeu dans mon commentaire en faisant dire au pseudo esclavagiste que, « quand bien même l'extermination des peuples d'Amérique aurait été une faute ou une erreur, il fallait d'abord songer aux moyens de la réparer [39]». La véritable pensée de Montesquieu sur l'extermination des population indigènes, madame Tobner aurait pu aisément la trouver dans les Lettres persanes sous la plume d'Usbek qui exprime évidemment le point de vue de l'auteur : « Les Espagnols, désespérant de retenir les nations vaincues dans la fidélité, prirent le parti de les exterminer et d'y envoyer d'Espagne des peuples fidèles. Jamais dessein horrible ne fut plus ponctuellement exécuté. On vit un peuple aussi nombreux que tous ceux de l'Europe ensemble disparaître de la terre à l'arrivée de ces barbares, qui semblèrent en découvrant les Indes n'avoir pensé qu'à découvrir aux hommes quel était le dernier degré de la cruauté [40]». J'ajouterai que cette lettre tout entière va directement à l'encontre de l'interprétation de madame Tobner puisque Montesquieu s'y déclare clairement hostile aux colonisations [41] .

Pour être discrète, l'ironie de ce paragraphe, n'en est pas moins très perceptible pour tout esprit un peu aiguisé. Elle est dans l'emploi du verbe devoir (« ils ont dû ») qui suggère que les européens ont été eux-mêmes les esclaves de ce qu'ils considéraient comme leur devoir et dans la façon dont le prétendu esclavagiste jongle avec les continents : c'est bien la peine quand on habite l'Europe d'aller en Amérique et de ne rien trouver de mieux à y faire que d'exterminer les populations indigènes pour aller ensuite chercher en Afrique la main-d'œuvre nécessaire pour cultiver les terres laissées à l'abandon. Montesquieu pourtant aurait pu avoir recours à une ironie plus appuyée en écrivant par exemple : « Les peuples de l'Europe ayant exterminé ceux de l'Amérique, auraient pu rentrer tranquillement chez eux pour y goûter en paix les joies d'un repos bien mérité, si, conscients de leurs responsabilités devant Dieu et devant les hommes, ils n'avaient pas pensé qu'ils ne pouvaient pas laisser en friches de si vastes territoires et ne s'étaient pas cru moralement obligés d'aller chercher dans un autre continent le grand nombre d'hommes nécessaires à cette gigantesque entreprise, en achetant des esclaves en Afrique pour les transporter en Amérique, n'hésitant pas, pour ce faire, à affronter d'immenses fatigues et des soucis sans fin ». Peut-être alors madame Tobner elle-même aurait-elle subodoré que ces propos pouvaient refléter une intention ironique. Rien n'est pourtant moins sûr. Pour que Montesquieu eût une petite chance que son ironie fût perçue par madame Tobner, il aurait fallu qu'il en fît des tonnes. Mais, à l'exception, bien sûr, de madame Tobner, ses lecteurs auraient eu sans doute eu le sentiment qu'il les prenait pour des imbéciles.

Le deuxième argument est, lui aussi, d'ordre économique : « Le sucre serait trop cher si l'on ne faisait travailler la plante qui le produit par des esclaves ». Voici le commentaire qu'en fait madame Tobner : « La nécessité économique est l'alpha et l'oméga de la pensée occidentale, un dogme intangible qui a enchaîné les enfants au pied des métiers à tisser du XIXe siècle et les enchaîne encore aujourd'hui dans les pays du Sud. Ne trouvons-nous pas aujourd'hui normal de penser que les tee-shirts seraient trop chers si on ne les faisait pas travailler par des Chinois ? » (p. 110) Cet argument est assurément le moins contestable, mais il est aussi le moins avouable. On peut donc penser qu'un véritable défenseur de l'esclavage aurait sans doute évité de l'utiliser ou qu'à tout le moins, il ne se serait pas exprimé d'une manière aussi directe et aussi cynique. Mais Montesquieu entend, lui, dénoncer l'égoïsme et la cupidité des esclavagistes, comme le fait Voltaire, qui s'est évidemment souvenu de Montesquieu lorsqu'il a fait dire au nègre de Surinam qui vient d'expliquer à Candide et à Cacambo pourquoi il lui manquait une main et une jambe : « C'est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe ». Madame Tobner connaît ce texte qu'elle cite plus loin, nous le verrons ; mais elle ne connaît peut-être pas, en tout cas elle ne le cite pas, cet autre texte de Voltaire : « On comptait, en 1757, dans la Saint-Domingue française environ trente mille personnes, et cent mille esclaves nègres ou mulâtres, qui travaillaient aux sucreries, aux plantations d'indigo, de caco, et qui abrègent leur vie pour flatter nos appétits nouveaux, en remplissant nos nouveaux besoins, que nos pères ne connaissaient pas. Nous allons acheter ces nègres à la côte de Guinée, à la côte d'Or, a la côte d'Ivoire […] Nous leur disons qu'ils sont hommes comme nous, qu'ils sont rachetés du sang d'un Dieu mort pour eux, et ensuite on les fait travailler comme des bêtes de somme : on les nourrit plus mal, ; qu'il veulent s'enfuir, on leur coupe ne jambe, et on leur fait tourner l'arbre des moulins à sucre, lorsqu'on leur a donné une jambe de bois ? Après cela nous osons parler du droit des gens [42]». On le voit, Voltaire explique la traite des nègres par la cupidité des européens qu'il dénonce avec vigueur . C'est précisément ce que fait Montesquieu dans le chapitre « De l'esclavage » des nègres et c'est ce qu'il fait, sans avoir recours à l'ironie, dans un autre passage de l'Esprit des lois : « Le cri pour l'esclavage est donc le cri du luxe et de la volupté, et non pas celui de l'amour de la félicité publique. Qui peut douter que chaque homme, en particulier, ne fût très content d'être le maître des biens, de l'honneur et de la vie des autres, et que toutes les passions ne se réveillassent d'abord à cette idée ? Dans ces choses, voulez-vous savoir si les désirs de chacun sont légitimes, examinez les désirs de tous [43]». Madame Tobner ose affirmer que « la nécessité économique est l'alpha et l'oméga de la pensée occidentale ». Il ne me reste pas assez d'années à vivre pour pouvoir entreprendre de discuter cette affirmation insensée et évoquer tous les penseurs occidentaux qui la contredisent, mais je puis déjà citer Montesquieu et de Voltaire

Avec le troisième argument, nous avons le premier d'une série d'arguments racistes destinés à prouver que les nègres ne sont pas des hommes : « Ceux dont il s'agit sont noirs depuis les pieds jusqu'à la tête ; et ils ont le nez si écrasé qu'il est presque impossible de les plaindre ». Madame Tobner le commente en ces termes : « Le racisme de la couleur est un dogme qui s'est imposé en Europe de façon incontestée. Voltaire écrit dans l'Essai sur les Mœurs, sans l'ombre de l'ironie qui caractérise ses essais critiques : "Leurs yeux ronds, leur nez épaté, leurs lèvres toujours grosses, leurs oreilles différemment figurés, la laine de leur tête, la mesure même de leur intelligence, mettent entre eux et les autres espèces d'hommes des différences prodigieuses." Cette mise à l'écart de l'humanité est fondamentale. Elle dispense de toute commisération. Le noir est un être étrange ». On peut assurément regretter la façon dont Voltaire parle des noirs, mais on ne peut aucunement prétendre qu'il veut les exclure de l'humanité. Il leur reconnaît explicitement le statut d'êtres humains puisqu'il parle des « autres espèces d'hommes » [44] . De plus, même si cette « mise à l'écart de l'humanité » était réelle, comment madame Tobner peut-elle prétendre qu'elle « dispense de toute commisération », puisqu'elle cite elle-même en entier un peu plus loin (pp. 123-125) l'épisode du nègre de Surinam dans Candide et qu'elle veut bien reconnaître que Voltaire y laisse voir sa profonde compassion : « C'était du reste […], un cœur sensible au fond, derrière la raillerie mordante qui a fait sa réputation » (p. 123). Elle déclare également que « la liaison entre la prospérité économique et l'esclavage est affirmée et, pour la première fois, déplorée » (p. 125). Mais, si elle rend ainsi justice à Voltaire, elle est injuste pour Montesquieu qui a dénoncé le lien entre la recherche du profit et l'esclavage avant Voltaire qui, redisons-le, s'est très vraisemblablement souvenu de lui.

Le quatrième argument reprend et complète le précédent : « On ne peut se mettre dans l'esprit que Dieu, qui est un être très sage, ait mis une âme, surtout une âme bonne, dans un corps tout noir ». Le commentaire qu'en donne madame Tobner se borne à réaffirmer que Montesquieu partage pleinement les préjugés de son époque : « Là aussi Montesquieu ne fait que reprendre les affirmations les plus répandues et les mieux reçues à son époque sur la nature profondément mauvaise des noirs, objet de la malédiction divine, dont la rédemption ne peut se faire que dans l'esclavage ». Madame Tobner a certes ! cité plus haut (p. 99) des déclarations du père Labat parlant de « l'inclination que tous les Nègres ont au larcin » et de leur « naturel porté au libertinage et ennemi de la contrainte » mais, outre que Montesquieu n'est pas le père Labat, celui-ci n'a nullement prétendu que les noirs étaient l' « objet de la malédiction divine ». Comment aurait-il pu le faire ? Il aurait été en absolue contradiction avec la doctrine chrétienne.

Parmi les grandes figures du racisme et de la négrophobie que madame Tobner stigmatise dans on livre, on trouve Bossuet dont le portrait orne la couverture de son livre à côté de celui de Montesquieu [45] . Pour faire de l'aigle de Meaux, un raciste et un négrophobe, madame Tobner n'invoque qu'un seul texte, un passage très connu du Cinquième Avertissement aux protestants dans lequel Bossuet déclare : « De condamner cet état [celui auquel l'esclave est réduit], ce serait entrer dans les sentiments que M. Jurieu lui-même appelle outrés, c'est-à-dire dans les sentiments de ceux qui trouvent toute guerre injuste ; ce serait non seulement condamner le droit des gens, où la servitude est admise, comme il paraît par toutes les lois, mais ce serait condamner le Saint esprit, qui ordonne aux esclaves par la bouche de saint Paul de demeurer en leur état et n'oblige point les maîtres à les affranchir [46]». On peut, bien sûr, ne pas être d'accord avec Bossuet (pour ma part, je ne le suis guère que lorsqu'il dit que nous sommes tous sont mortels) et il est tout à fait légitime de condamner très énergiquement de tels propos. Ce ne sont pourtant nullement ceux d'un raciste et d'un négrophobe.

Le point de vue de Bossuet est celui est celui d'un théologien. S'il refuse de condamner l'esclavage, c'est d'abord parce qu'il se refuse à contredire saint Paul, et donc le Saint Esprit qui parle par sa bouche. Il convient donc de commencer par rappeler les deux textes de saint Paul auquel Bossuet fait allusion. Le premier se trouve dans la première épître aux Corinthiens (7, 20-24) : « Que chacun demeure dans l'état où l'a trouvé l'appel de Dieu. étais-tu esclave lors de ton appel ? ne t'en soucie pas. Et même si tu peux devenir libre, mets plutôt à profit ta condition d'esclave. Car celui qui était esclave lors de son appel dans le Seigneur est un affranchi du Seigneur ; de même celui qui était libre lors de son appel est un esclave du Christ. Vous avez été bel et bien achetés. Ne vous rendez pas esclaves des hommes. Que chacun, frère, demeure devant Dieu dans l'état où l'a trouvé son regard ». Le second, très proche du premier, se trouve dans l'épître aux éphésiens (6, 5-9) : « Esclaves, obéissez à vos maîtres d'ici-bas avec crainte et respect, en simplicité de cœur, comme au Christ ; non d'une obéissance tout extérieure qui cherche à plaire aux hommes, mais comme des esclaves du Christ qui font avec âme la volonté de Dieu. Que votre service empressé s'adresse au Seigneur et non aux hommes, dans l'assurance que chacun sera payé par le Seigneur selon ce qu'il aura fait de bien, qu'il soit esclave ou qu'il soit libre. Et vous, maîtres, agissez de même à leur égard ; laissez de côté les menaces, et dites-vous bien que, pour eux comme pour vous, le Maître est dans les cieux et qu'il ne fait point acception des personnes ». On le voit, saint Paul ne condamne certes ! pas l'esclavage, mais on ne peut pas dire, non plus, qu'il cherche à le justifier. Son propos est différent. Il part d'un fait : il y a des esclaves ; et il se demande ce que ceux-ci doivent faire d'un point de vue chrétien : doivent-ils revendiquer leur liberté et, au besoin, se révolter, ou doivent-ils accepter de bon cœur leur condition ? Et il préconise la seconde attitude. Et il ne la préconise pas seulement pour les esclaves ; il la préconise pour tous les chrétiens : « que chacun continue de vivre dans la condition que lui a assignée le Seigneur, tel que l'a trouvé l'appel de Dieu » (7, 17). Le chrétien ne doit pas chercher à sortir de sa condition parce que c'est Dieu qui l'y a mis. et il doit respecter son maître parce que c'est de Dieu que vient toute autorité, comme le dit l'épître aux Romains : « Que chacun se soumette aux autorités en charge. Car il n'y a point d'autorité qui ne vienne de Dieu et celles qui existent sont constituées par Dieu. Si bien que celui qui résiste à l'autorité se rebelle contre l'ordre établi par Dieu » (13, 1-2).Le chrétien doit que sa condition terrestre est trop éphémère pour qu'il vaille la peine d'en changer. Il ne doit se soucier que de celle, éternelle, qui sera la sienne après la mort, et, pour ce faire, il ne doit pas penser qu'à vivre le plus chrétiennement possible sa condition terrestre. Il importe peu d'être un esclave ou un homme libre ici-bas ; il importe peu d'avoir ou non un maître. Libre ou esclave, le chrétien n'a qu'un seul maître le Christ qui « ne fait point acception des personnes ». J'ajouterai que saint Paul s'adresse à des Corinthiens et à des éphésiens et donc à des esclaves qui, pour la plupart, ne doivent pas être noirs. Je ne suis aucunement un admirateur de saint Paul que je considère comme un illuminé, mais je ne vois aucune raison d'en faire un raciste et un négrophobe.

Il en est de même pour Bossuet. Le point de vue de Bossuet est, comme celui de saint Paul, celui d'un chrétien qui pense que toute autorité vient de Dieu, idée qu'il développe principalement dans sa Politique tirée des propres paroles de l'écriture sainte et qui constitue le fondement de toute sa pensée politique. Et, bien sûr, comme saint Paul, Bossuet pense aussi que, pour un chrétien, la seule chose qui importe ici-bas, c'est de faire son salut. Or ce salut, Bossuet nous dit nous qu'on peut le faire dans n'importe quelle condition : « Jésus-Christ s'est déclaré le sauveur de tous ; et, par là, il nous fait connaître qu'il n'y a aucune condition qu'il n'ait consacrée, et à laquelle il n'ait ouvert le chemin du ciel [47]». Et lui qui pense que le pauvre peut faire son salut plus facilement que le riche [48] , pense sans doute aussi que les esclaves sont les mieux placés pour entrer au royaume des Cieux où, selon l'évangile, « les derniers seront premiers et les premiers derniers » (Mat. 20, 16). Comme saint Paul encore, lorsqu'il parle des esclaves, Bossuet ne pense pas spécialement aux noirs, si tant est même qu'il pense à eux. La preuve en est que, pour lui, l'esclavage est essentiellement fondé sur le droit de la guerre : « L'origine de la servitude vient des lois d'un juste guerre, où le vainqueur ayant tout droit sur le vaincu jusqu'à pouvoir lui ôter la vie, il la lui conserve […] Toutes les autres servitudes, ou par vente, ou par naissance, ou autrement, sont formées et définies sur celle-là [49]». Il reproche à Jurieu de mépriser « le droit de conquête » et, en ce faisant, de contredire la Bible : « Si le droit de servitude est véritable parce que c'est le droit du vainqueur sur le vaincu comme tout un peuple peut être vaincu jusqu'à être obligé de se rendre à discrétion, tout un peuple peut être serf, en sorte que son seigneur en puisse disposer comme de son bien jusqu'à le donner à un autre sans demander son consentement, ainsi que Salomon donna à Hiram, roi de Tyr, vingt villes de Galilée. Je ne disputerai pas davantage ici sur ce droit de conquête, parce que je sais que M. Jurieu dans le fond ne le peut nier. Il faudrait condamner Jephté, qui le soutient avec tant de force contre le roi de Moab. Il faudrait condamner Jacob, qui donne à Joseph ce qu'il a conquis avec son arc et son épée [50]».

Certes ! Bossuet refuse catégoriquement de condamner l'esclavage et on ne peut que le déplorer. Mais ce n'est aucunement parce qu'il serait raciste et négrophobe. Son point de vue est celui d'un théologien chrétien particulièrement conservateur qui pense que toute autorité est sacrée parce que venant de Dieu et que la Bible ne peut jamais voir tort. Mais en tant que théologien chrétien, il professe aussi que tous les hommes ont le même ancêtre, Adam et qu'ils sont égaux devant Dieu qui leur a envoyé à tous son fils pour les racheter. Au début de la Politique tirée des propres paroles de l'écriture sainte, il professe hautement que tous les hommes son frères : « Premièrement, ils sont tous enfants du même Dieu. "Vous êtes tous frères, dit le Fils de Dieu, et vous ne devez donner le nom de père à personne sur terre ; car vous n'avez qu'un seul père qui est dans les cieux." […] Secondement, Dieu a établi la fraternité des hommes en les faisant tous naître d'un seul, qui pour cela est leur père commun, et porte en lui-même l'image de la paternité de Dieu [51]».

Quoi que semble croire Madame Tobner, on ne trouve nulle part chez Bossuet ni chez d'autres grands auteurs chrétiens de considérations « sur la nature profondément mauvaise des noirs, objet de la malédiction divine, dont la rédemption ne peut se faire que dans l'esclavage ». En tout cas, madame Tobner n'en a pas trouvé, sinon elle n'aurait pas manqué de nous en faire part. Aussi a-t-elle été obligée de se rabattre sur des propos du père Labat qui parle de « l'inclination que tous les Nègres on au larcin » et de leur « naturel porté au libertinage et ennemi de la contrainte » (p. 99) Ces propos sont assurément racistes et négrophobes, mais le père Labat n'a jamais prétendu que les noirs étaient l' « objet de la malédiction » divine dont seul l'esclavage pouvait les racheter. Certes ! je ne l'ai pas lu, mais je fais entièrement confiance à madame Tobner : s'il l'avait fait, elle se serait empressée de nous le dire. De plus, même s'il est dominicain, le père Labat ne saurait être considéré comme un auteur religieux. On n'a jamais dû beaucoup le lire dans les séminaires. Car ses livres sont essentiellement ceux d'un voyageur qui est à la fois un explorateur, un ethnographe, un botaniste, un ingénieur, et un producteur de canne à sucre. C'est à ces titres qu'on l'a lu, même s'il n'a jamais eu l'importance que lui prête madame Tobner en affirmant que « tous les penseurs du XVIIIe siècle le citent ou lui empruntent faits et jugements. Et en premier lieu Montesquieu (p. 100). A lire madame Tobner, on s'attendrait donc à voir le Père Labat souvent cité par les grands auteurs du XVIIIe siècle et en particulier par Montesquieu. Or, à ma connaissance, le nom du père Labat ne figure nulle part dans les œuvres de Montesquieu. Cela dit, il a très probablement lu son Nouveau voyage aux îles de l'Amérique. En effet, lorsqu'il écrit que « Louis XIII se fit une peine extrême de la loi qui rendait esclaves les nègres se ses colonies [52]», Roger Caillois et Brethe de la Gressaye indiquent l'un et l'autre en note dans leurs éditons respectives de L'Esprit des lois que cette indication provient du livre du Père Labat. Toujours est-il que Montesquieu n'a pas jugé utile de le citer. Et c'est apparemment la seule fois où Montesquieu a fait appel au Père Labat. C'est bien peu pour quelqu'un qui serait, s'il fallait en croire madame Tobner, un de ses auteurs de prédilection. Le butin donc singulièrement maigre. Mais il l'est encore plus maigre pour les autres grands auteurs du XVIII' siècle. Car je n'ai réussi à trouver aucune trace du père Labat dans les œuvres de Rousseau, de Diderot et de Voltaire. Pour Rousseau, il suffit de consulter les index de ses Œuvres complètes dans l'édition de la Pléiade pour s'apercevoir qu'il ne le cite nulle part. En ce qui concerne Diderot, l'excellente édition de ses œuvres que nous a donnée Laurent Versini dans la collection Bouquins n'est sans doute pas tout a fait complète ; elle est néanmoins très riche et le nom du père Labat n'y apparaît pas davantage, si l'on se fie aux index. Pour Voltaire, il est plus difficile de se prononcer, car il n'existe pas encore d'édition de ses œuvres complètes avec des index.

On peut, il est vrai, trouver des auteurs qui ont affirmé que les noirs constituaient une race maudite. C'est le cas, par exemple de Joseph de Maistre qui écrira dans Les Soirées de Saint-Pétersbourg : « On ne saurait fixer un instant ses regards sur le sauvage sans lire l'anathème écrit, je ne dis pas seulement dans son âme, mais dans la forme extérieure de son corps […] Une main redoutable appesantie sur ces races dévouées efface en elles les caractères distinctifs de notre grandeur [53]». On peut s'étonner que madame Tobner ne l'ait pas cité dans son livre. Mais Montesquieu n'est pas Joseph de Maistre, et s'il avait pu le lire, il aurait certainement éprouvé une grande indignation.

On se demande vraiment comment madame Tobner peut croire qu'un homme comme Montesquieu ait pu avoir sérieusement recours à un argument d'une bêtise aussi primaire, aussi infantile. Comment peut-elle croire qu'un homme aussi cultivé ait pu se donner le ridicule de se mettre à la place de Dieu [54] , comme le Garo de la Fontaine, pour nous expliquer qu'étant « un être très sage », il était trop avisé pour « mettre une âme, surtout une âme bonne, dans un corps tout noir » ? Comment a-t-elle pu ne pas sourciller devant cette précision bouffonne : « surtout une âme bonne » ? Le pseudo esclavagiste semble penser que Dieu crée deux sortes d'âmes, des âmes bonnes et des âmes mauvaises, et il en conclut que les premières sont destinées aux blancs et les secondes aux noirs. Mais comment imaginer une seconde que Montesquieu puisse souscrire à une pareille énormité ? Il n'est pas besoin d'être théologien pour savoir que Dieu ne crée pas plusieurs sortes d'âmes, mais une seule qui n'est en elle-même ni bonne mauvaise. On peut certes ! dire métaphoriquement qu'il y a des âmes plus ou moins blanches ou plus ou moins noires, suivant qu'elles ont plus ou moins péché. Les âmes des enfants qui naissent peuvent toutes être dites noires, y compris, bien sûr, celles des blancs, dans la mesure où elles sont toutes souillées par le péché originel. Mais le baptême efface cette souillure et l'âme d'un nourrisson noir qui vient d'être baptisé est toute aussi blanche que celle du nourrisson blanc et va tout droit au ciel, s'il meurt aussitôt après son baptême. Madame Tobner qui n'a peut-être pas reçu une éducation chrétienne, peut ne pas le savoir, mais Montesquieu lui le savait. Mais l'hypothèse que l'argument Montesquieu puisse n'être pas ironique n'est pas seulement parfaitement invraisemblable ; elle est directement contredite par plusieurs textes, et notamment par ce passage des Lettres persanes où il tourne en dérision le préjugé qui pousse les blancs à associer le bien à la blancheur et le mal à la noirceur : « Il me semble, Usbek, que nous ne jugeons jamais des choses que par un retour secret que nous faisons sur nous-mêmes. Je ne suis pas surpris que les Nègres peignent le Diable d'une blancheur éblouissante et leurs Dieux noirs comme du charbon [55]». Madame Tobner semble avoir complètement oublié que Montesquieu est l'auteur des Lettres persanes et que celles–ci de faire comprendre conscience à ses contemporains de la relativité de beaucoup de leurs jugements.

Avec l'argument suivant, le prétendu esclavagiste essaie de justifier l'esclavage en invoquant d'autres pratiques qui témoignent d'un refus de considérer les noirs comme faisant partie de l'humanité : « Il est si naturel de penser que c'est la couleur qui constitue l'essence de l'humanité que les peuples d'Asie qui font des eunuques privent toujours les Noirs du rapport qu'ils ont avec nous d'une façon plus marquée ». Voici ce qu'en dit madame Tobner : « Le rejet des noirs de l'humanité est confirmé, selon Montesquieu, par l'attitude des Orientaux. Il y a ici une double affirmation abusive. Les Turcs faisaient des esclaves eunuques uniquement pour la garde des harems. Le "toujours" est donc faux. Et ils ne faisaient pas que des eunuques blancs. Ils faisaient aussi des esclaves eunuques blancs. Leur barbarie était certaine. Leur racisme l'est beaucoup moins ». On voit tout d'abord que madame Tobner ne se montre ici pas seulement incapable de percevoir l'ironie du texte : elle n'en comprend même pas le sens littéral. Car Montesquieu ne dit nullement, comme elle le croit, que les peuples d'Asie font des eunuques de tous les esclaves noirs alors qu'ils n'en font jamais avec les esclaves blancs. Il dit que, quand ils font des eunuques, et ils n'en font, bien sûr, que pour garder les femmes dans les harems, ils opèrent avec les blancs d'une façon un peu moins barbare qu'avec les noirs [56] . Le contresens de madame Tobner est déjà bien surprenant, mais ce qui l'est encore beaucoup plus, c'est qu'elle puisse croire Montesquieu capable d'invoquer sérieusement tune telle pratique pour justifier l'esclavage des noirs. Il faudrait pour cela qu'il put considérer comme légitime et normale une pratique aussi inhumaine. En ce faisant, il cherche évidemment, bien au contraire, à stigmatiser la barbarie des esclavagistes.

Et c'est ce qu'il fait de nouveau avec l'argument suivant : « On peut juger de la couleur de la peau par celle des cheveux, qui, chez le égyptiens, les meilleurs philosophes du monde, étaient d'une si grande conséquence qu'ils faisaient mourir tous les hommes roux qui leur tombaient entre les mains ». Madame Tobner le commente de la façon suivante : « Le racisme se justifie, puisqu'il y a aussi un racisme anti-roux chez les noirs ? Tout le monde fait la même chose » (p. 112) Passons sur le fait que madame Tobner semble considérer les anciens égyptiens comme des noirs. Passons aussi sur le fait qu'elle ne s'étonne pas de voir Montesquieu qualifier les égyptiens de « meilleurs philosophes du monde », alors qu'il n'a jamais lu de philosophes égyptiens et qu'il ne saurait, bien sûr, imaginer qu'aucun d'entre eux puisse égaler, et encore moins surpasser, Aristote, Platon ou Descartes [57] ? Car ce qui est absolument stupéfiant, là encore, c'est qu'elle puisse croire Montesquieu capable de considérer le fait de faire périr des hommes pour la seule raison qu'ils sont roux, non seulement comme un comportement normal, mais comme une sorte de caution morale. Il serait vain d'essayer de raisonner madame Tobner pour lui faire prendre conscience de l'absurdité d'une telle hypothèse, mais on peut heureusement lui mettre le nez dans sa stupidité. Montesquieu a, en effet, écrit dans Mes Pensées que « condamner à l'esclavage un homme né d'une certain femme est une chose aussi injuste que la loi des égyptiens qui condamnait à mort tous les hommes roux [58]». Montesquieu ne cherche aucunement à justifier le racisme des européens esclavagistes en comparant le traitement qu'ils font subir aux noirs à celui que les égyptiens faisaient subir aux hommes roux, il entend évidemment le condamner de la manière la plus radicale.

Loin de vouloir légitimer l'esclavage en le rapprochant d'autres actes barbares commis sur des individus qui ont le seul tort de se distinguer par certaines particularités physiques, Montesquieu prétend, au contraire, stigmatiser la conduite de tous ceux qui prennent prétexte des différences de couleurs de peau, de coutumes ou de croyances pour traiter d'autres hommes de façon inhumaine, comme il l'avait fait au chapitre 3 du livre XV. Après avoir rejeté au chapitre 2 les trois fondements du droit de l'esclavage admis par les jurisconsultes romains qui légitimaient la réduction en esclavage des prisonniers de guerre, celle des créanciers réduits à se vendre pour s'acquitter de leurs dettes et celle des enfants d'esclaves, Montesquieu écrit, en effet, au chapitre 3 : « J'aimerais autant dire que le droit de l'esclavage vient du mépris qu'une nation conçoit pour une autre fondé sur la différence des coutumes.

« Lopès de Gomara dit que "les Espagnols trouvèrent, près de Sainte-Marthe, des paniers où les habitants avaient des denrées ; c'étaient des cancres, des limaçons des cigales, des sauterelles. Les vainqueurs en firent un crime aux vaincus". L'auteur avoue que c'est là-dessus qu'on fonda le droit qui rendait les Américains esclaves des Espagnols ; outre qu'ils fumaient du tabac, et qu'ils ne se faisaient pas la barbe à l'espagnole.

« Les connaissances rendent les hommes doux, la raison porte à l'humanité : il n'y a que les préjugés qui y fassent renoncer [59]». Comme le dit Russel P. Jameson, « Voilà donc dans ce chapitre l'esclavage présenté comme l'œuvre d'esprits ignorants cruels et bornés [60] ! » Loin d'invoquer d'autres préjugés discriminatoires pour essayer de légitimer les traitements que l'on fait subir aux noirs, Montesquieu entend, bien au contraire, montrer la solidarité de tous les préjugés et la dénoncer.

Pour prouver que les nègres ne sauraient être considérés comme des hommes, le prétendu esclavagiste fait ensuite appel intervenir à un critère non plus physique, mais intellectuel : « Une preuve que les nègres n'ont pas le sens commun c'est qu'ils font plus de cas d'un collier de verre que de l'or, qui, chez les nations policées, est d'une si grande conséquence » Voici le commentaire de madame Tobner : « La stupidité du sauvage, incapable de discerner les valeurs monétaires, justifie sa réduction en esclavage. La richesse est la supériorité par excellence. Elle prouve la force et l'intelligence » (p. 112) Et ce commentaire prouve, une fois de plus, l'étonnante inintelligence de madame Tobner. Car comment peut-elle penser une seule seconde que Montesquieu puisse considérer la richesse comme la valeur suprême ? Comme le dit Jean Ehrard, « l'antiphrase est limpide : serait-il donc lui-même privé de "sens commun" l'écrivain politique qui se laissait aller tout à l'heure au rêve fénelonien d'une société sans argent (L'Esprit des lois, IV, 6), celui qui, après avoir développé dans les Considérations sur les richesses de l'Espagne un thème effleuré dès les Lettres persanes, va bientôt proposer au lecteur de L'Esprit des lois son analyse du rôle de l'or péruvien dans le déclin espagnol (L'Esprit des lois, XXI, 11 et 12) [61] ? » Comment Montesquieu aurait-il pu considérer que « la richesse est la supériorité par excellence », lui qui écrit, dans De la considération et de la réputation : « Il est difficile d'acquérir de grandes richesses sans perdre l'estime publique, à moins que l'on n'ait acquis auparavant tant d'honneurs et tant de gloire que les richesses soient pour ainsi dire venues d'elles-mêmes comme un accessoire qui en est presque indispensable ; pour lors on jouit, de ses richesses comme d'un vil prix de la vertu : qui est-ce qui a jamais été choqué des grands biens du Prince Eugène ? Ils ne sont pas plus enviés que l'or que l'on voit dans les temples des Dieux [62]» ? Montesquieu, madame Tobner l'oublie sans doute, est un d'abord un écrivain et bien rares doivent être les écrivains portés à penser que la richesse « prouve la force et l'intelligence ». S'ils l'avaient pensé, ils auraient généralement choisi de faire autre chose que d'écrire des livres. Loin d'être portés à penser que « la richesse est la supériorité par excellence », les écrivains, à l'instar d'un La Bruyère, ont plutôt tendance à mépriser les hommes d'argent. Certes ! Montesquieu n'est pas La Bruyère et il n'est pas aussi viscéralement que lui l'ennemi du luxe, mais il n'en est pas moins le défenseur d'une certaine frugalité, comme le note Jean Ehrard : « En face du luxe, l'attitude de La Bruyère était toute négative. Sans être fondamentalement différente, celle de Montesquieu se veut plus souple et plus réaliste. La frugalité à laquelle il reste attaché est à la fois aristocratique et bourgeoise : mépris et crainte de l'argent s'y mêlent au goût d'une vie sérieuse et utile [63]».

Cette attitude est d'ailleurs contrairement à ce que semble croire Madame Tobner, celle de beaucoup de ses contemporains, si l'on en croit le grand spécialiste de la pensée du dix-huitième siècle qu'était Paul Hazard : « Leur bonheur était un certaine façon de se contenter du possible sans prétendre à l'absolu ; un bonheur de médiocrité, de juste milieu, qui excluait le gain total de peur de la perte totale ; l'acte d'hommes qui prenaient paisiblement possession des bienfaits qu'ils discernaient dans l'apport de chaque jour [64]». Tel était aussi l'avis de Robert Mauzi qui écrit dans sa thèse magistrale sur L'idée de bonheur au XVIIIe siècle ;: « Si l'on veut fixer la conception moyenne d'une vie heureuse selon le XVIIIe siècle, c'est bien l'idée d'un bonheur bourgeois qui s'impose. Mais il serait imprudent d'en trop préciser ou alourdir le contenu social, le bonheur bourgeois débordant largement les limites de la bourgeoisie. C'est surtout autour d'une idée morale qu'ils se constitue : l' "aurea mediocritas", héritée de la sagesse antique, dont le XVIIIe siècle, censé ne rêver que commencements et ruptures, se nourrit avec plus de ferveur encore que l'âge classique [65]».

Si Montesquieu ne pense certainement pas que « la richesse est la supériorité par excellence », il partage encore moins sans doute le culte de l'or qu'il prête à son pseudo esclavagiste. Il sait fort bien que la valeur de l'or ne repose que sur la convention et qu'elle est essentiellement liée à sa rareté, comme il le dit plus loin : « L'or et l'argent sont une richesse de fiction ou de signe. Ces signes sont très durables et se détruisent peu, comme il convient à leur nature. Plus ils se multiplient plus ils perdent de leur prix parce qu'ils représentent moins de choses [66]». Et il le disait déjà dans les Lettres persanes : « Il n'y a rien de si extravagant que de faire périr un nombre innombrable d'hommes pour tirer du fond de la terre l'or et l'argent : ces métaux d'eux-mêmes absolument inutiles, et qui ne sont des richesses que parce qu'on les a choisis pour en être les signes [67]». Loin de penser que l'or soit « d'une si grande conséquence », Montesquieu estime, au contraire, que la politique d'exploitation effrénée de l'or suivie par l'Espagne a eu finalement pour résultat de l'appauvrir et de l'affaiblir : « L'Espagne a fait comme ce roi insensé qui demanda que tout ce qu'il touchait se convertit en or, et qui fut obligé de revenir aux dieux pour les prier de finir sa misère [68]». Loin de penser que, parce qu'ils ne font aucun cas de l'or, les nègres ne sont pas des hommes, Montesquieu veut suggérer, au contraire, nous dit Jean Ehrard, qu' « ils le sont même réellement plus que les blancs, parce que plus raisonnables, dans leur dédain de l'or, objet de la convoitise des "nations policées" [69]»

Avec le paragraphe suivant, le ton devient plus grave et l'on sent que Montesquieu a de plus en plus de peine à ne pas laisser éclater son indignation : « Il est impossible que nous supposions que ces gens-là soient des hommes ; parce que si nous les supposions des hommes, on commencerait à croire que nous ne sommes pas nous-mêmes chrétiens ». Je ne reprendrai toute l'analyse que j'ai faite de cet argument dans mon commentaire du chapitre « de l'esclavage des nègres ». Je me contenterai seulement de dire que l'ambiguïté du discours ironique fait intervenir un double syllogisme. Le raisonnement du prétendu esclavagiste repose, en effet, sur un syllogisme qui n'est pas formulé de manière tout à fait explicite pour en masquer l'odieux cynisme (la mineure est seulement sous-entendue, ainsi que la seconde partie de la majeure) : « Nous sommes chrétiens et les chrétiens traitent tous les comme des frères. Or nous ne traitons pas les nègres comme des frères. Donc les nègres ne sont pas des hommes ». Mais derrière le syllogisme de l'esclavagiste, Montesquieu le philosophe des Lumières, nous invite à en lire un autre, bien différent : « Les nègres sont des hommes et les chrétiens traitent tous les hommes comme des frères. Or les esclavagistes ne traitent pas les nègres comme des frères. Donc les esclavagistes ne se comportent pas comme des chrétiens ».

Cette double lecture est si évidente qu'un véritable esclavagiste se serait bien gardé d'avoir recours à l'argument que lui prête Montesquieu de peur de s'exposer à se voir son argument aussitôt retourné contre lui. Mais, bien entendu, ce double langage échappe totalement à madame Tobner qui commente ainsi cet argument : « Les hommes d'église, comme le père Labat, achètent et exploitent des esclaves, c'est bien la preuve que ces gens-là le méritent. Quant aux philosophes, comme Voltaire, ils pensent et écrivent que "la race des nègres est une espèce d'hommes différente de la nôtre", ou encore : "Enfin je vois des hommes qui me paraissent supérieurs à ces nègres, comme ces nègres le sont aux singes, et comme les singes le sont aux huîtres et aux autres animaux de cette espèce". Montesquieu ne fait que formuler son accord, très banal, avec les uns et les autres » (p. 112) Il est certain que Voltaire n'a pas une très haute idée des noirs, et l'on peut le taxer de racisme ; mais il n'en considère pas moins, nous l'avons vu, que les nègres, bien que d'une espèce inférieure aux blancs, n'en sont pas moins des hommes. Le même homme qui écrit, dans l'Essai sur les mœurs : « Leurs yeux ronds, leur nez épaté, leurs lèvres toujours grosses, leurs oreilles différemment figurés, la laine de leur tête, la mesure même de leur intelligence, mettent entre eux et les autres espèces d'hommes des différences prodigieuses [70]», texte que madame Tobner n'a pas manqué de citer, nous l'avons vu, écrit aussi dans Les voyages de Scarmentado, lorsqu'il fait raconter sa dernière aventure à son héros : « Mon vaisseau fut pris par des corsaires nègres. Notre patron fit de grandes plaintes ; il leur demanda pourquoi ils violaient ainsi les lois des nations. La capitaine nègre lui répondit : "Vous avez le nez long, et nous l'avons plat ; vos cheveux sont tout droits, et notre laine est frisée ; vous avez la peau couleur de cendre, et nous de couleur d'ébène ; par conséquent nous devons, par les lois sacrées de la nature, être toujours ennemis. Vous nous achetez aux foires de la côte de Guinée comme des bêtes de somme, pour nous faire travailler à je ne sais quel emploi aussi pénible que ridicule. Vous nous faites fouiller à coups de nerfs de bœuf dans des montagnes pour en tirer une espèce de terre jaune qui par elle-même n'est bonne à rien, et qui ne vaut pas, à beaucoup près, un bon oignon d'égypte ; aussi, quand nous vous rencontrons et que nous sommes les plus forts, nous vous faisons esclaves, nous vous faisons labourer nos champs, ou nous vous coupons le nez et les oreilles". On n'avait rien à répliquer à un discours aussi sage [71]». Bien entendu, madame Tobner n'a pas cité ce passage.

Bien loin de penser que leur religion autorise les chrétiens à ne pas regarder les noirs comme des hommes, et donc à les réduire en esclavage, Montesquieu pense évidemment que l'esclavage est contraire aux valeurs du christianisme. Pour lui, les chrétiens renient leur propres principes en ne traitant pas les noirs comme des hommes, eux, qui ne cessent de dire que tous les hommes sont frères et tous rachetés par le sang de Jésus-Christ, comme le montre notamment ce passage des Lettres persanes : « Il y a longtemps que les princes chrétiens, affranchirent tous les esclaves de leurs états, parce que, disaient-ils, le christianisme rend tous les hommes égaux. Il est vrai que cet acte de religion leur était très utile : ils abaissaient par là les seigneurs, de la puissance desquels ils retiraient le bas peuple. Ils ont ensuite fait des enquêtes dans des pays où ils ont vu qu'il leur était avantageux d'avoir des esclaves : ils ont permis d'en acheter et d'en vendre, oubliant ce principe de religion qui les touchait tant [72]». Si madame Tobner, pressée de révéler au monde le « fameux contresens » que son exceptionnelle perspicacité lui avait permis de découvrir, n'a sans doute pas cru devoir relire les Lettres persanes, elle aurait tour de même pu relire dans L'Esprit des lois le chapitre qui précède immédiatement « De l'esclavage des nègres ». Elle y aurai lu ceci : « J'aimerais autant dire que la religion donne à ceux qui la professent un droit de réduire en servitude ceux qui ne la professent pas, pour travailler plus aisément à sa propagation. Ce fut cette manière de penser qui encouragea les destructeurs de l'Amérique dans leurs crimes. C'est sur cette idée qu'ils fondèrent le droit de rendre tant de peuples esclaves ; car ces brigands, qui voulaient absolument être brigands et chrétiens, étaient très dévots [73]» (p. 493) Madame Tobner aurait pu aussi lire ce qu'écrit Montesquieu deux chapitres plus loin : « Plutarque nous dit, dans la vie de Numa, que du temps de Saturne il n'y avait ni maître ni esclave. Dans nos climats, le christianisme a ramené cet âge [74]».

Certes ! l'opposition radicale que Montesquieu entend établir entre l'esclavage et le christianisme est loin d'être aussi évidente qu'il le pense. Il n'est, bien sûr, impossible de faire ici, même rapidement, le tour de cette vaste question, et je me contenterai donc de renvoyer au chapitre que Russell P. Jameson a consacré à ce sujet [75] . Il en ressort que l'église n'a pas osé réprouver clairement une pratique qu'elle aurait dû, semble-il, condamner vigoureusement puisqu'elle prêche l'égalité des hommes devant Dieu. Mais, ce qui nous importe ici, c'est seulement ce que pense Montesquieu. Et sa position est très nette, comme le note Jameson : « Montesquieu est loin d'être dévot. Cependant pour lui l'esclavage et le christianisme s'excluent l'un l'autre. Il fait voir ce qu'il en pense dans la phrase "il est impossible que nous supposions que ces gens-là soient des hommes, car si nous les supposions des hommes on commencerait à croire que nous ne sommes pas nous-mêmes chrétiens". L'esprit de sa satire et de sa doctrine va plus loin que la doctrine de l'église. Ainsi, chose assez bizarre, sur le terrain de la religion, c'est Montesquieu, libre penseur, qui fait une application plus scrupuleuse de la doctrine que les chrétiens eux-mêmes [76]». On pourrait dire la même chose de Voltaire qui, dans Candide, fait dire au nègre de Surinam : « Les fétiches hollandais qui m'ont converti me disent tous les dimanches que nous sommes tous enfants d'Adam, blancs et noirs. Je ne suis pas généalogiste ; mais, si ces prêcheurs disent vrai, nous sommes tous cousins issus de germains ? Or vous m'avouerez qu'on ne peut pas en user avec ses parents d'une manière plus horrible [77]».

Si un véritable partisan de l'esclavage aurait évité d'utiliser un tel argument, il aurait également, et sans doute plus encore, évité de conclure son plaidoyer en disant ce que Montesquieu lui faire dire : « De petits esprits exagèrent trop l'injustice que l'on fait aux Africains. Car, si elle était telle qu'ils le disent, ne serait-il pas venu dans la tête des princes d'Europe, qui font entre eux tant de conventions inutiles, d'en faire une générale en faveur de la miséricorde et de la pitié ? » En effet, il faut vraiment se boucher les oreilles pour ne pas entendre ici, derrière la voix du prétendu défenseur de l'esclavage des nègres, celle de Montesquieu qui condamne la traite des noirs et invite les princes d'Europe à prendre aux plus vite les mesures nécessaires pour la faire cesser. Or non seulement madame Tobner n'entend toujours rien, mais l'imbécillité de son commentaire devient véritablement abyssale : « Il n'y a pas d'injustice à contraindre les méchants à se plier à notre domination, nous qui sommes les justes. Une civilisation qui est prête, par tous les moyens, même les plus violents, à "convertir" le reste du monde à ses "valeurs" idéologiques et politiques doit avoir une grande tranquillité d'âme, un grand sens de son bon droit. Montesquieu, comme Machiavel, est un maître de la philosophie politique » (pp. 112-113)

Je ne puis, une nouvelle fois, reprendre l'analyse que j'ai déjà faite. Je me contenterai donc de quelques rapides observations. Je remarque tout d'abord que madame Tobner a choisi d'ignorer la première phrase : « De petits esprits exagèrent trop l'injustice que l'on fait aux Africains ». Cela n'a rien d'étonnant puisque, de quelque façon que l'on interprète les intentions de Montesquieu, cette phrase va directement à l'encontre de la thèse de madame Tobner qui prétend que la légitimité de la traite des nègres n'est, à l'époque, contestée par personne. Comme le précédent, cet argument repose sur un syllogisme qui, formulé de manière tout à fait explicite, pourrait s'énoncer ainsi : « Les princes d'Europe font entre eux toutes les conventions nécessaires pour faire cesser les injustices. Ils n'ont pas fait de convention pour interdire l'esclavage des nègres. Donc l'esclavage des nègres ne constitue pas un injustice ». Mais l'esclavagiste que Montesquieu fait parler ne dit pas que les princes d'Europe font toutes les conventions nécessaires pour faire cesser les injustices. Il préfère dire qu'ils « font entre eux tant de conventions inutiles ». Bien sûr, on peut comprendre que, s'ils font tant de conventions inutiles, c'est parce qu'ils ont déjà fait toutes celles qui sont utiles. Toujours est-il que, si Montesquieu avait effectivement voulu défendre l'esclavage des nègres, cette remarque ironique apparaîtrait assez gratuite. Elle s'explique, au contraire, fort bien si Montesquieu entend dénoncer l'esclavage des nègres et inviter les princes d'Europe à y mettre fin au plus vite. Car ils sont d'autant moins excusables de ne pas faire une convention pour l'interdire qu'ils ne cessent d'en faire quantité d'autres parfaitement inutiles.

Madame Tobner conclut son examen des arguments de Montesquieu en affirmant que « rien dans le texte ne porte la marque de l'ironie » (p. 113). Mais avant de conclure d'une manière aussi péremptoire que le chapitre « de l'esclavage des nègres » n'était en rien ironique, elle aurait mieux fait de lire la première phrase du chapitre suivant : « Il est temps de chercher la vraie origine du doit de l'esclavage ». Cette phrase prouve de la manière la plus claire que les raisons invoquées en faveur de l'esclavage des nègres dans le chapitre précédent n'étaient pas « de « vraies » raisons. A elle seule, elle suffirait donc à ruiner et à ridiculiser la thèse de madame Tobner.

Certes, puisque Montesquieu y parle du « droit de l'esclavage », cette phrase montre que la position de Montesquieu sur ce sujet n'est pas aussi tranchée, aussi hardie qu'on aurait pu le souhaiter. Il n'a pas osé condamner l'esclavage d'une manière radicale et absolue. Il a cru devoir concéder qu'il pouvait parfois se justifier. C'est le cas dans certains pays soumis à un gouvernement despotique et où les sujets peuvent en être réduits à se vendre aux principaux seigneurs du pays pour que ceux-ci les protègent contre l'arbitraire du pouvoir : « C'est là l'origine juste, et conforme à la raison, de ce droit d'esclavage très doux que l'on trouve dans quelques pays ; et il doit être doux parce qu'il est fondé sur le choix libre qu'un homme, pour son utilité, se fait d'un maître ; ce qui forme une convention réciproque entre les deux parties [78]». On le voit, cet « esclavage très doux » ne peut être considéré comme un véritable esclavage.

Au chapitre suivant, il est vrai, Montesquieu semble admettre la légitimité d'un véritable esclavage beaucoup moins doux et même « cruel »: « Voici une autre origine de l'esclavage, et même de cet esclavage cruel que l'on voit parmi les hommes.

« Il y a des pays où la chaleur énerve le corps, et affaiblit si fort le courage, que les hommes ne sont portés à un devoir pénible que par la crainte du châtiment : l'esclavage y choque donc moins la raison [79]». On le voit, si Montesquieu admet que l'on puisse réduire les hommes en esclavage dans les pays chauds pour les obliger à travailler, ce n'est pas sans réticences, car dire que l'esclavage y choque moins la raison, c'est reconnaître qu'il la choque quand même. Au chapitre suivant, il semble d'ailleurs tout prêt à faire marche arrière et à formuler enfin clairement la condamnation absolue et sans appel de l'esclavage à laquelle semblaient conduire les chapitres 2 à 5 : « Je ne sais si c'est l'esprit ou le cœur qui me dicte cet article-ci. Il n'ya peut-être pas de climat sur la terre l'on ne pût engager au travail des hommes libres. Parce que les lois étaient mal faites, on a trouvé des hommes paresseux : parce que ces hommes étaient paresseux, on les a mis dans l'esclavage ».

Il reste qu'il ne franchit pas le pas et l'on peut, bien sûr, le regretter. C'est d'ailleurs ce que font ceux-là même qui ont le plus souligné le rôle qu'il a eu dans la lutte contre l'esclavage à l'instar de Russell P. Jameson [80] . Mais mon propos n'était pas de faire le tour des idées de Montesquieu sur l'esclavage. D'autres l'ont déjà fait et bien fait [81] . Il était seulement de dénoncer la bêtise en béton et l'outrecuidance insensée de madame Tobner qui ose présenter comme un « fameux contresens » une interprétation qui, depuis la publication de L'Esprit des lois jusqu'à nos jours, s'est toujours imposée à tous ceux qui avaient un peu de culture et d'esprit de finesse.


 

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NOTES :

[1] éditions SEDES, 1993, réédition Eurédit, 2005, pp. 77-111.

[2] Il ne fait pas 17 pages, mais 35.

[3] Cela s'est d'ailleurs produit peu d'années après la publication de L'Esprit des lois. Ainsi la Correspondance littéraire de Grimm évoque-t-elle un débat qui a eu lieu à la Jamaïque en 1761, débat relatif aux droits de succession des noirs quand ils étaient les légataires de blancs et au cours duquel un orateur avait conclu son intervention, dans laquelle où il avait défendu la thèse de l'infériorité naturelle des nègres, en disant : « Mon opinion. Messieurs n'est pas nouvelle, elle est celle des plus grands philosophes de tous les pays et de tous les siècles ; il en est un surtout que je ne crains point de citer dans cette auguste assemblée ; il est connu de vous tous, et je me flatte que son sentiment décidera le vôtre : c'est le fameux président de Montesquieu. Voici ce qu'il dit des Nègres. Alors notre orateur ouvrit une traduction de L'Esprit des lois, et lut d'un air très sérieux le chapitre ironique de l'esclavage. Cette lecture fit un tel effet sur toute l'assemblée que le bill passa sans opposition et les nègres furent condamnés sur l'autorité de M. de Montesquieu ». Voir Jean Ehrard, Lumières et Esclavage, L'Esclavage colonial et l'opinion publique en France au XVIIIe siècle, André Versaille, 2008, p. 166

[4] Les Figures du discours, collection Champs, Flammarion, 1977, pp. 145-146.

[5] Dictionnaire de poétique et de rhétorique, PUF, 1961, p. 217.

[6] Introduction à l'analyse stylistique, Bordas, 1991, p. 163. Ce livre est hélas ! commee beaucoup d'ouvrages de ce genre, affreusement jargonnant, et l'on peut d'ailleurs le constater dans ce court extrait lui-même (« La force persuasive de l'adresse au récepteur »).

[7] Anne Herschberg Pierrot, La Stylistique de la prose, collection, Belin Sup Lettres, Belin 1993, p. 154.

[8] Voici cette note : « Il y a quelque temps que les habitants de la Jamaïque s'assemblèrent pour prononcer sur le sort des mulâtres, et pour savoir si, attendu qu'il était prouvé physiquement que leur père était Anglais, il n'était pas à propos de les mettre en jouissance de la liberté et des droits qui peuvent appartenir à tout Anglais. L'assemblée penchait vers ce parti, lorsqu'un zélé défenseur des privilèges de la chair blanche s'avisa d'avancer que les nègres n'étaient pas des êtres de notre espèce, et de le prouver par l'autorité de Montesquieu ; alors il lut une traduction du chapitre de l'Esprit des lois sur l'esclavage des nègres. L'assemblée ne manqua point de prendre cette ironie sanglante contre ceux qui tolèrent cet exécrable usage ou qui en profitent pour le véritable avis de l'auteur de l'Esprit des lois ; et les mulâtres de la Jamaïque restèrent dans l'oppression. Cette anecdote m'a été certifiée par M. d'Hele, officier Anglais, connu en France par plusieurs pièces de théâtre » (édition Garnier Flammarion, 2009, p. 90). On le voit, l'anecdote que raconte Condorcet est la même que celle que rapporte la Correspondance littéraire de Grimm. Cela prouve que l'elle s'était répandue et l'on comprend aisément pourquoi. Un exemple d'imbécillité aussi extraordinaire devait nécessairement inciter ceux qui en prenaient connaissance à faire partager leur ahurissement à leurs amis et à tous ceux qu'ils rencontraient.

[9] J.R. Chevaillier et P. Audiat, Les textes français, XVIIIe siècle, Hachette 1927. p.845.

[10] Ibid, p. 847.

[11] Œuvres complètes, édition de Roger Caillois, bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1949, tome I, p. 1467.

[12] Les étapes de la pensée sociologique, Bibliothèque des sciences humaines, Gallimard 1967, p. 56

[13] Classiques Garnier, 1973, tome I, p. 509, note 15.

[14] Montesquieu par lui-même, écrivains de toujours », Le Seuil, 1953, p. 175

[15] Boivin 1946, tome I, p. 213.

[16] Montesquieu, Œuvres complètes, L'esprit des lois, collection Les textes français, Les belles lettres, 1955, tome II p. 414.

[17] Op.cit., tome I, pp. XVI-XVII.

[18] Boivin, 1943, p. 163.

[19] Didier, 1935, p. 835.

[20] Tome II, Le XVIIIe et le XIXe siècle, Armand Colin, 1926, p. 52.

[21] Montesquieu, Morceaux choisis, La littérature française illustrée, Didier 1912, pp. 285-286.

[22] Montesquieu, ses idées et ses œuvres, Hachette, 1907, P. 118

[23] Hachette, 1894, p. 724.

[24] éditions Didier er Cie, 1878, p. 253.

[25] Montesquieu, les grands écrivains français, Hachette 1887, pp. 118)119.

[26] Les origines de la France contemporaine, L'ancien régime, 1875, édition bouquins, Robert Laffont 1986, tome I, p. 195

[27] S éd, Paris 1853, tome I, p. 386

[28] Voltaire L'A,B,C, ou dialogues entre A, B, C, huitième entretien, « des serfs de corps », Dialogues et anecdotes philosophiques, édition de Raymond Naves, Garnier, 1939, p. 298. Citons encore un peu plus loin cet échange entre C et B : « C. Il me semble que Grotius, livre II, chapitre V, approuve fort l'esclavage ; il trouve même la condition d'une esclave beaucoup plus avantageuse que celle d'un homme de journée, qui n'est pas toujours sûr d'avoir du pain. B. Mais Montesquieu regarde la servitude comme une espèce de péché contre nature. Voilà un Hollandais citoyen libre qui veut des esclaves, et un Français qui n'en veut point ; il ne croit pas même au droit de la guerre » (pp. 298-299).

[29] Commentaire sur L'Esprit des lois, Œuvres complètes, édition de Louis Moland, tome 30, Mélanges IX, p. 445.

[30] « "Il est impossible que nous supposions que ces gens-là soient des hommes". La théorie de l'esclavage au livre XV de L'Esprit des lois », L'esclavage et la traite sous le regard des Lumières, revue Lumières, n° 3, 1er semestre 2004, Publications du Centre interdisciplinaire bordelais d'étude des Lumières, p. 48

[31] Op. cit., p. 490.

[32] Ibid., p. 492

[33] Ibidem.

[34] R. Jameson, Montesquieu et l'esclavage. étude sur l'origine de l'opinion anti-esclavagiste au XVIIIe siècle, Hachette, 1911, p.

[35] Dunod, 1994, p. 126.

[36] Collection « Repères », série bleue, Mame 1973, pp. 185-186.

[37] Op. cit. p. 82

[38] Livre XXV, chapitre XIII, pp. 746-749.

[39] Op. cit., p. 83.

[40] Lettre CXXII, op. cit., p. 312.

[41] « L'effet ordinaire des colonies est d'affaiblir les pays d'où on les tire, sans peupler ceux où on les envoie.

Il faut que les hommes restent où ils sont : il ya des maladies qui viennent de ce qu'on change un bon air contre un mauvais ; d'autres qui viennent précisément de ce qu'on en change.

L'air se charge comme les plantes, des particules de la terre de chaque pays. Il agit tellement sur nous, que notre tempérament en est fixé. Lorsque nous sommes, transportés dans un autre pays, nous devenons malades […]

Ce nombre prodigieux de nègres dont nous avons parlé n'a point rempli l'Amérique […]

Depuis la dévastation de l'Amérique, les Espagnols qui ont pris la place de ses anciens habitants n'ont pas pu la repeupler ; au contraire,, par une fatalité que je ferais mieux de nommer une justice divine, les destructeurs se détruisent eum^mes et se consument tous les jours.

Les princes ne doivent donc point songer à peupler de grands pays par des colonies. Je ne dis pas qu'elles ne réussissent quelquefois : il y a des climats si heureux que l'espèce s'y multiplie toujours […]

Mais, quand ces colonies réussiraient, au lieu d'augmenter la puissance, elles ne feraient que la partager, à moins qu'elles n'eussent que très peu d'étendue comme sont celles que l'on envoie pour occuper quelque place pour le commerce […]

J'ose le dire : au lieu de faire passer les Espagnols dans les Indes, il faudrait repasser les Indiens et les métis en Espagne : il faudrait rendre à cette monarchie tous ses peuples dispersés ; et, si la moitié seulement de ces grandes colonies se conservait, l'Espagne deviendrait la puissance de l'Europe la plus redoutable » (pp. 310-312) ;

On pourrait citer aussi la lettre CXVIII : « Ce qu'il y a de si singulier, c'est que cette Amérique qui reçoit tous les ans tant de nouveaux habitants, est elle-même déserte en profite point des pertes continuelles de l'Afrique. Ces esclaves qu'on y transporte dans un autre climat, y périssent çà milliers, et les travaux des mines, où l'on occupe sans cesse et les naturels du pays et les étrangers, les exhalaisons malignes qui en sortent, le vit argent, dont il faut faire un continuel usage, les détruisent sans ressource » (op cit., p. 307).

[42] Essai sur les mœurs, édition de René Pomeau, Garnier tome II, chapitre CLII, pp. 379-380.

[43] Livre XV, chapitre 9, p. 497. Voir aussi ce que Montesquieu répond à Grosley dans la Défense de l'Esprit des lois; « Pour bien juger de l'esclavage il ne faut pas examiner si les esclaves seraient utiles à la petite partie riche et voluptueuse de chaque nation ; sans doute qu'ils lui sérient utiles ; mais il faut prendre un autre point de vue, et supposer que dans chaque nation, dans chaque ville, dans chaque village, on tirât au sort pour que la dixième partie qui aurait les billets bancs fût libre, et que les neuf dixièmes qui auraient les billets noirs fussent soumises à l'esclavage de l'autre, et lui donnassent un droit de vie et de mort et la propriétés de tous leurs biens. Ceux qui parlent le plus en faveur de l'esclavage seraient ceux qui l'auraient les plus en horreur, et les plus misérables l'auraient en horreur encore. Le cri pour l'esclavage est donc le cri de des richesses et de la volupté, et non pas celui du bien général des hommes ou celui des sociétés particulières.

« Qui peut douter que chaque homme ne soit pas bien content d'être le maître d'un autre. cela est ainsi dans l'état politique, par des raisons de nécessité : cela est intolérable dans m'état civil ». (op. cit., pp. 1196-1197).

[44] Si Voltaire regarde évidemment les noirs comme une espèce d'hommes inférieure aux blancs, il les considère pourtant comme des hommes à part entière. Rappelons le propos cité plus haut :« Nous leur disons qu'ils sont hommes comme nous ».

[45] Figurent également sur cette couverture Louis XIV, Renan , De Gaulle, Sarkozy, Hélène Carrère d'Encausse, Pascal Sevran et Alain Finkielkraut.

[46] Bossuet, Œuvres complètes, édition Lachat tome XV p. 468. Notons que madame Tobner, qui cite le texte d'une manière approximative, a commis un contresens sur le mot "état". Elle fait dire, en effet, à Bossuet : « Condamner un état qui pratique l'esclavage, ce serait condamner le Saint Esprit… » Certes le contresens est véniel puisqu'il ne trahit pas la pensée de Bossuet, mais il n'en est pas moins révélateur du peu d'attention que madame Tobner porte aux textes.

[47] Panégyrique de saint François de Sales, Œuvres oratoires, édition de J. Lebarq, revue par Ch. Urbain et E. Levesque, Desclée de Brouwer, 1927, tome III, p. 581.

[48] Voir le Sermon du Mauvais riche, op. cit. tome IV pp. 192 sq.

[49] Op. cit. p. 467.

[50] Ibid., p. 468.

[51] Livre I, article 1, troisième proposition, « Tous les hommes sont frères », Dalloz, 2003, pp. 4_5.

[52] Livre XV, chapitre 4, op cit. p. 493.

[53] Les Soirées de Saint-Pétersbourg, éditions du Sandre, p. 58.

[54] Si Montesquieu croit en Dieu, son dieu ressemble fort à celui de Voltaire. Aussi bien a-t-il été souvent taxé de déisme. En tout cas Montesquieu n'a assurément rien d'un Bossuet qui est persuadé que Dieu lui a confié la mission d'expliquer tous ses desseins ; lui qui écrit dans Mes Pensées : « Peut-être que la seule chose que la raison nous apprenne de Dieu, c'est qu'il y a un être intelligent qui produit cet ordre que nous voyons dans le Monde. Mais, si l'on demande quelle est la nature de cet être, on demande une chose qui passe la raison humaine » (op. cit., p. 1176).

[55] Lettre LIX, Œuvres complètes, bibliothèque de la Pléiade, tome I, p. 217.

[56] Ce passage a fait l'objet dans mon livre du commentaire malencontreux que voici : « L'opération est la même. Mais brutal et saignant quand il s'agit des nègres, le même travail devient pour les blancs, délicat et soigné : les instruments sont plus fins, les gestes plus précis, la cicatrisation plus rapide » (op. cit., p. 94). C'était là un « joli contresens » justement relevé par M. Lionel Labosse qui a proposé un commentaire du texte de Montesquieu à l'intention des élèves de seconde (http://www.altersexualite.com/spip.php?article414). Je croyais naïvement que, dans tous les cas, la castration consistait dans la seule ablation des testicules. Grâce à M. Labosse, j'ai enfin compris que, pour les noirs, on pouvait pratiquer l'émasculation complète. J'aurais dû y penser tout seul. Je profite de l'occasion pour citer à l'intention de madame Tobner, cette phrase de M. Labosse : « Le texte de Montesquieu figure, bien entendu, dans tous les manuels scolaires ; il constitue même le mètre étalon ou le parangon de l'ironie à la française ».

[57] Dans La Défense de mon oncle, Voltaire écrit en parlant des égyptiens : « A l'égard de leurs sciences, si dans leur vaste bibliothèque [d'Alexanxdrie] ils avaient eu quelque bon livre d'érudition, les Grecs et les Romains les aurait traduits. Non seulement nous n'avons aucune traduction, aucun extrait de leurs livres de philosophie, de morale, de belles-lettres, mais rien ne nous apprend qu'on ait jamais daigné en faire » (Mélanges, bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1961 p. 1200). Il ya tout lieu de croire que Montesquieu pensait la même chose.

[58] Œuvres complètes, bibliothèque de la Pléiade, tome I, p. 1469.

[59] Livre XV, chapitre, 3, p. 493.

[60] Op. cit., p. 291.

[61] Jean Ehrard, Lumières et esclavage, L'Esclavage colonial et l'opinion publique en France au XVIIe siè, André Versaille éditeur, 2008, p. 153.

[62] Œuvres complètes, bibliothèque de la Pléiade, tome I, p. 124.

[63] L'idée de nature en France à l'aube des Lumières, Flammarion 1970, p. 344.

[64] La Pensée européenne au XVIIIe siècle. De Montesquieu à Lessing, éditions Boivin, 1946, tome I, p. 25.

[65] Armand Colin, 1960, p. 175.

[66] Livre CXXI, chapitre 12, pp. 645-646).

[67] Lettre CXVIII, op cit., p. 307

[68] Livre CXXI, chapitre 12, p. 647.

[69] Op. cit., p. 153.

[70] Classiques Garnier, édition de René Pomeau, Garnier, 1963, tome I, p. 6.

[71] Histoire des voyages de Scarmentado, Romans et contes, bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1979, p. 141.

[72] Lettre LXXV, op. cit., p. 245.

[73] Op. cit., p. 493.

[74] Livre XV, chapitre 7, p. 496.

[75] Op. cit., chapitre V, « L'esclavage et la religion », pp.104-135.

[76] Ibid., p. 336.

[77] Op.cit., p. 193. Rappelons aussi ces lignes que j'ai déjà citées de l'Essai sur les mœurs : « Nous leur disons qu'ils sont hommes comme nous, qu'ils sont rachetés du sang d'un Dieu mort pour eux, et ensuite on les fait travailler comme des bêtes de somme : on les nourrit plus mal, ; s'il veulent s'enfuir, on leur coupe une jambe, et on leur fait tourner l'arbre des moulins à sucre, lorsqu'on leur a donné une jambe de bois ? Après cela nous osons parler du droit des gens ».

[78] Livre XV, ch. 6, p. 495.

[79] Livre XV, ch. 7 pp. 495-496.

[80] « Au début de ce chapitre, je me suis proposé d'examiner les idées de Montesquieu dans le but de faire ressortir les grands principes qui lui dictent ses opinions sur l'esclavage. Quels sont, en résumé les caractères de son esprit que cet examen nous révèle ?

« Je mettrai au premier rang son amour de la justice, de la liberté, de l'humanité. On doit lui reconnaître un vif sentiment de la valeur de ces principes de morale.

« Ce sentiment est tempéré cependant chez lui par un esprit conservateur qui lui fait redouter les changements violents dans les institutions sociales.

« C'est cette réserve qui, l'empêche de donner suite aux conclusion qui se dégagent des chapitres 2-5, et qui, dans la seconde partie de son traité, lui fait admettre la conservation d'urne organisation vicieuse de la société. Nous constatons la disposition à se contenter de la, réforme graduelle de ce qui est, au lieu d'envisager l'introduction immédiate de ce qui devrait être » ( op. cit., pp. 318-319.

[81] Mentionnons seulement, parmi les travaux déjà cités, outre la thèse de Russell P.Jameson, le livre de Jean Ehrard Lumières et esclavage, ainsi que l'article de Céline Spector « "Il es impossible que nous supposions que ces gens-là soient des hommes" », la théorie de l'esclavage au livre XV de L'Esprit des lois ».

 

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