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....................Un plan social bien mal conçu

 

.......Le Sermon du mauvais riche compte assurément parmi les sermons les plus célèbres de Bossuet, et à très juste titre. On y trouve, en effet, des pages admirables où le Bossuet orateur, le Bossuet écrivain se montre pleinement maître de ses moyens, ceux d'un immense écrivain et d'un orateur que sans doute personne n'a jamais surpassé. En revanche si, refusant de se laisser enchanter par les seuls sortilèges du style, on se met à s'interroger sur la cohérence de la pensée, l'étonnement laisse bien vite la place à la consternation. Ce sermon, si admirable qu'il puisse être pour quiconque sait apprécier les beautés de la grande rhétorique, n'en est pas moins, pour qui conserve en même temps un minimum de sens logique, fondamentalement inepte et parfaitement absurde. Aussi est-il très étonnant qu'aucun commentateur n'ait, semble-t-il, encore relevé la contradiction constante et éclatante qui est au cœur même du sermon. Car Bossuet nous propose une explication théologique des inégalités sociales qui doit nous inciter, selon lui, à admirer la merveilleuse sagesse et l'infinie sollicitude de la divine Providence, et en même temps, et sans jamais s'en rendre compte, il s'emploie tout au long du sermon à ruiner lui-même de fond en comble l'explication qu'il nous propose, avec une ardeur, avec une énergie, avec un acharnement toujours grandissants, et sans jamais se départir de l'assurance souveraine et de l'autorité impérieuse qui lui sont naturelles, déployant pour ce faire toutes les ressources de la plus somptueuse éloquence. Et, ce faisant, le grand défenseur, le chantre inspiré, le thuriféraire patenté de la divine Providence ne cesse, sans s'en rendre compte, de lui asséner des coups de taille et d'estoc et de la tourner complètement en ridicule.

.......Bossuet reprend dans le Sermon du mauvais riche la théorie qu'il a déjà exposée dans de nombreux "sermons de charité" dont le plus important est le Sermon sur l'éminente dignité des pauvres dans l'Eglise. Pour lui l'inégalité des conditions sociales a été voulue par Dieu. Mais l'injustice du sort des pauvres n'est qu'apparente, car si, sur le plan matériel, les riches ont tout et les pauvres n'ont rien, il en est tout autrement sur le plan spirituel : « dans le monde les riches ont tout l'avantage et tiennent les premiers rangs : dans le royaume de Jésus-Christ, la prééminence appartient aux pauvres, qui sont les premiers-nés de l'Eglise et ses véritables enfants [1]». Ainsi, bien loin qu'ils soient défavorisés par rapport aux riches, ce sont les pauvres qui ont en réalité la meilleure part. De plus, Dieu ne les a pas abandonnés non plus sur le plan temporel. En effet, s'il les a privés des biens matériels, il ne les a pas pour autant laissés sans assistance puisqu'il a confié aux riches le soin de soulager leur misère et de subvenir à leurs besoins essentiels. Dans les notes préparatoires d'un "sermon de charité" prononcé en 1659 à l'Hôpital général pour la fête de la Compassion de la Vierge, on lit ceci : « Pourquoi cette inégalité de conditions ? Description de cette différence. Nul moyen de justifier cette conduite, sinon en disant que Dieu a recommandé les pauvres aux riches, et leur a assigné leur vie sur leur superflu : Ut fiat aequalitas, dit saint Paul [2]». C'est cette idée qu'il reprend dans le Sermon du mauvais riche si Dieu a donné aux « grands de la terre », la richesse et la félicité, c'est pour qu'ils disposent des moyens nécessaires pour secourir les pauvres et pour qu'ils aient l'esprit assez libre pour se consacrer à cette grande et exaltante tâche.

.......Mais il ne cesse de constater en même temps que les grands sont étrangement peu portés à se comporter comme ils devraient tous le faire. Et il en prend Dieu lui-même à témoin : « Vous les avez faits grands pour servir de pères à vos pauvres; votre providence a pris soin de détourner les maux de dessus leurs têtes, afin qu'ils pensassent à ceux du prochain; vous les avez mis à leur aise et en liberté, afin qu'ils fissent leur affaire du soulagement de vos enfants; et la grandeur, au contraire, les rend dédaigneux; leur abondance, secs; leur félicité, insensibles [3]». Bossuet commence par déclarer que Dieu a placés les grands dans les meilleures conditions possibles pour aider les pauvres, mais ce qu'il dit aussitôt après nous montre qu'il les a en fait placés dans les plus mauvaises conditions possibles. Certes, plus on est riche et plus on a les moyens d'aider les pauvres; mais, en même temps, selon Bossuet, plus on est riche et moins on est porté à le faire. La phrase est construite sur une antithèse, et Bossuet la souligne avec beaucoup de force et d'éloquence, en employant la même construction ternaire dans les deux parties de l'antithèse, tout en donnant en même temps à la seconde partie une brièveté, un caractère lapidaire qui, contrastant avec la relative ampleur des propositions de la première partie, produisent ainsi un effet de chute tout à fait saisissant. La structure de la phrase fait donc admirablement bien ressortir à quel point la conduite des grands est contraire à ce que Dieu attendait d'eux. Malheureusement pour Bossuet, elle fait non moins admirablement ressortir l'incroyable inconscience de Dieu qui ne s'est pas rendu compte qu'en donnant aux grands les moyens d'aider les pauvres, il leur enlevait du même coup toute envie de le faire. En condamnant avec tant de vigueur la conduite des grands, c'est l'imprévoyance, c'est l'inconséquence, c'est l'incompétence de la Providence que, sans s'en rendre compte, Bossuet condamne en même temps.

.......N'allons pas croire en effet que les grands auxquels Bossuet reproche de si mal remplir la mission que Dieu leur a confiée, constituent, à ses yeux, de rares et regrettables exceptions ! Bien au contraire, non content de constater que le plan divin a complètement échoué, Bossuet ajoute que le comportement des grands ne l'étonne aucunement, et il nous explique longuement pourquoi : « Je ne m'en étonne pas, Chrétiens; d'autres pauvres plus pressants et plus affamés ont gagné les avenues les plus proches, et épuisé les libéralités à un passage plus secret. Expliquons-nous nettement : je parle de ces pauvres intérieurs qui ne cessent de murmurer, quelque soin que l'on prenne de les satisfaire, toujours avides, toujours affamés dans la profusion et dans l'excès même, je veux dire nos passions et nos convoitises [4]». Et il s'emploie, en des phrases assurément très éloquentes, à dénoncer « cette déplorable servitude où nous jettent les biens du monde [5]» et à décrire le processus psychologique par lequel, selon lui, ceux qui vivent dans le luxe et dans les plaisirs, en déviennent quasi nécessairement les prisonniers et se montrent presque toujours de plus en plus incapables de s'en détacher. Rien d'étonnant, par conséquent, si, toutes leurs richesses étant employées à satisfaire des passions toujours plus insatiables et à vivre dans un luxe toujours plus inouï, il ne leur reste plus rien à donner aux pauvres. Se préoccuperaient-ils d'ailleurs de secourir les pauvres, quand bien même ils auraient largement les moyens de le faire, quand bien même ils ne seraient pas les esclaves de passions ruineuses ? Bossuet, à l'évidence, ne se fait aucune illusion à ce sujet : « Sans être possédé de toutes ces passions violentes, la félicité toute seule, et je prie que l'on entende cette vérité, oui, la félicité toute seule est capable d'endurcir le cœur de l'homme. L'aise, la joie, l'abondance remplissent l'âme de telle sorte qu'elles en éloignent tout le sentiment de la misère des autres [6]».

.......Ainsi donc, en même temps qu'il dénonce avec la plus grande vigueur la conduite des grands, Bossuet s'emploie à démontrer qu'elle est somme toute parfaitement naturelle, c'est-à-dire qu'il s'emploie à excuser ce qu'il est en train de condamner. Si « la félicité toute seule est capable d'endurcir le cœur de l'homme », si « l'aise, la joie, l'abondance » ôtent « tout le sentiment de la misère des autres », les grands ne peuvent être, par le seul fait de leur condition, que totalement insensibles à la misère d'autrui. Mais cette « vérité », ce n'est pas seulement à son auditoire, c'est aussi, c'est d'abord, c'est surtout à Dieu que Bossuet aurait dû essayer de la faire « entendre ». Il nous dit que c'est « une fausse imagination des âmes simples et ignorantes, qui n'ont pas expérimenté la fortune, que la possession des biens de la terre rend l'âme plus libre et plus dégagée [7]». Mais alors comment ne pas se dire que Dieu doit lui-même faire partie de ces âmes simples et ignorantes ? Loin d'être étonné que les riches ne songent pas à secourir les pauvres, Bossuet est profondément convaincu que c'est le contraire qui aurait été très étonnant. Mais alors comment peut-il ne pas s'étonner que Dieu, avec son intelligence infinie, n'ait manifestement pas compris ce qui lui paraît à lui tellement évident ? Car, s'il l'avait compris, il aurait su tout de suite que l'on ne pouvait pas compter sur les riches pour secourir les pauvres et que son beau plan social n'avait aucune chance de réussir. Bossuet aurait donc dû en conclure ou bien que Dieu était vraiment un piètre psychologue ou bien qu'il raisonnait comme un tambour. Comme il ne l'a pas fait, nous sommes en droit d'en conclure que lui-même raisonne comme une pantoufle.

.......Bossuet ne cesse de s'extasier sur l'admirable plan que seule l'infinie sagesse de la divine Providence était capable de concevoir et il ne cesse en même temps de nous expliquer pourquoi et comment ce plan si merveilleux ne pouvait que foirer. S'il faut l'en croire, c'est en pensant aux pauvres, c'est pour eux que Dieu a donné aux grands la richesse; mais leur richesse même fait qu'ils ne peuvent penser qu'à eux. S'il faut l'en croire, c'est pour les pauvres que Dieu les a faits riches mais en les faisant riches, il les a rendus indifférents à la misère des pauvres. S'il faut l'en croire, Dieu n'aime vraiment que les pauvres, et, pour le prouver, il ne trouve rien de mieux que de tout donner aux riches à qui il demande seulement de redistribuer aux pauvres un superflu que, la richesse rendant toujours plus insatiable, ils ne considèrent jamais comme tel. Bossuet prend Dieu à témoin, mais il ferait mieux de le prendre à partie. Ce qu'il lui dit pour stigmatiser le comportement des riches, il ferait mieux de le lui dire pour stigmatiser sa sottise et son impéritie. Tous les reproches que Bossuet fait aux grands sont assurément tout à fait justifiés, mais, outre que lui-même se trouve finalement bien mal placé pour condamner une conduite que, pour lui, la seule condition des grands suffit à expliquer, c'est à Dieu lui-même qu'il devrait d'abord les faire. Il reproche aux riches de ne pas secourir les pauvres qui sont décimés par la famine : « C'est pourquoi ils meurent de faim dans vos terres, dans vos châteaux, dans les villes, dans les campagnes, à la porte et aux environs de vos hôtels : nul ne court à leur aide [8]»; mais ce qu'il dénonce ainsi, sans s'en rendre compte mais avec beaucoup de force, au-delà de l'indifférence des riches, c'est l'échec total du plan divin. Quel constat pourrait-il être plus accablant pour la divine providence que celui-ci : « Dans les provinces éloignées et même dans cette ville, au milieu de tant de plaisirs et de tant d'excès, une infinité de familles meurent de faim et de désespoir : vérité constante, publique, assurée [9]»? Comment Bossuet n'a-t-il pas vu que de tels faits, en même temps que l'égoïsme des grands, illustraient cruellement une autre « vérité constante, publique, assurée »: la complète faillite de la Providence ?

.......Cette faillite, les éditeurs et les commentateurs du Sermon du mauvais riche ne semblent pas l'avoir vue, eux non plus, ni par conséquent la complète incohérence de la pensée de Bossuet. Bien loin, en effet, d'en mesurer la totale absurdité, ils s'extasient volontiers sur sa hardiesse. Ils se plaisent à féliciter Bossuet des jugements très sévères qu'il porte sur les riches, sans voir que ces jugements auraient dû lui faire comprendre que le plan divin était nécessairement voué à l'échec. Ainsi M. Jacques Truchet [10], soucieux de bien faire ressortir toute « la hardiesse de la pensée du point de vue de la justice sociale », insiste sur le fait que Bossuet « proclame qu'il est dans la nature de la richesse d'opprimer les malheureux [11]», sans se rendre compte que, dans ces conditions, Dieu était sûr non seulement de ne pas parvenir au but qu'il s'était donné, soulager les pauvres, mais d'arriver au résultat exactement inverse, les écraser encore davantage.

.......Mais la défaillance des riches n'a pas seulement pour conséquence de laisser ici-bas les pauvres dans leur dénuement; elle peut aussi, et c'est infiniment plus grave, leur valoir d'être condamnés dans l'autre monde à la damnation éternelle, si, poussés à bout par la misère, ils en viennent à blaphémer, à se révolter contre Dieu ou à se livrer à des actes de violence. Il est vrai que, si l'on en croit Bossuet, ces pauvres, lorsqu'ils seront en enfer, auront la satisfaction d'y retrouver, ou d'y voir arriver, quelque temps après, les riches qui ne les avaient pas secourus. Et c'est pour M. Truchet une nouvelle occasion d'admirer la hardiesse de la pensée de Bossuet qui « se permet d'affirmer : "Nous sommes réduits à ces cas extrêmes où tous les Pères et tous les théologiens nous enseignent, d'un commun accord, que, si l'on n'aide pas le prochain selon son pouvoir, on est coupable de sa mort, on rendra compte à Dieu de son sang, de son âme, de tous les excès où la fureur de la faim et le désespoir le précipitent" [12]». Et M. Truchet, qui a peur que l'on ne saisisse pas bien jusqu'où va la hardiesse de la pensée de Bossuet, croit bon d'insister : « Il importe de bien mesurer la force de ces affirmations : les riches auront à rendre compte non seulement de la mort du pauvre, mais éventuellement des péchés que lui aura inspirés la misère (vols, assassinats, suicide peut-être) et de la damnation qu'il aura ainsi encourue (et c'est le sens des mots de son âme[13]». Mais ce que M. Truchet « mesure » fort mal, c'est de nouveau l'illogisme et l'absurdité de la pensée de Bossuet. Considérer que le riche est coupable des « excès » auxquels les pauvres ne se sont livrés que parce qu'ils étaient poussés par « la fureur de la faim et le désespoir », cela revient à considérer que ces « excès » sont en quelque sorte normaux et naturels, c'est-à-dire qu'ils ne sont pas vraiment des « excès ». Les mêmes pauvres qui seront damnés parce que les riches ne les auront pas secourus, ne l'auraient pas été, si les riches l'avaient fait, c'est-à-dire qu'ils n'auraient pas été damnés, si le plan de Dieu avait marché. En damnant ces pauvres, c'est son propre échec que Dieu leur fait payer, un échec d'autant plus impardonnable qu'il était plus facile à prévoir. On est tenté de se dire que le dieu de Bossuet ferait beaucoup mieux de se damner lui-même. Car, s'il est vrai que l'enfer est pavé de bonnes intentions, il y serait assurément bien à sa place.

.......Mais les analyses psychologiques de Bossuet qui montrent que les riches deviennent naturellement les esclaves de leurs richesses, n'ont pas pour seule conséquence de prouver qu'ils ne sauraient remplir la mission pour laquelle Dieu les a fait riches, c'est-à-dire soulager les pauvres. Car non seulement Bossuet ne parvient aucunement à laver Dieu de l'accusation, qu'on lui fait assez souvent encourir, d'injustice envers les pauvres, mais il lui en fait aussi encourir une autre, qu'on ne songe guère d'ordinaire à lui faire encourir, celle d'injustice envers les riches. En effet, le plan qu'il prête à Dieu n'est pas seulement injuste pour les pauvres puisque, dans le meilleur des cas, c'est-à dire lorsqu'il ne les expose pas à se laisser aller à des excès pour lesquels ils encoureront la damnation éternelle, il les condamne à vivre dans la misère et souvent à mourir de faim : il l'est aussi, il l'est même encore beaucoup plus pour les riches eux-mêmes, puisque, pour eux, le risque de damnation éternelle est beaucoup plus grand que pour les pauvres, les analyses de Bossuet montrant qu'il est encore beaucoup plus facile de se laisser asservir par les richesses que de se laisser porter à des excès par la faim ou le désespoir. Si les pauvres sont naturellement exposés à la misère et à une mort prématurée, c'est à la mort éternelle, c'est à la damnation que les riches semblent être naturellement exposés.

.......Et c'est bien pourquoi Bossuet considère que, contrairement aux apparences, ce sont les riches et non les pauvres qui ont le moins de chance. S'il faut l'en croire, en effet, il est beaucoup plus facile de faire son salut quand on est pauvre que quand on est riche [14]. Pour y parvenir, il n'est pas nécessaire d'être un saint, quand on est pauvre, mais il est quasi nécessaire de l'être quand on est riche. Bossuet croit ainsi répondre à ceux qui nient la Providence ou qui l'accusent d'êre injuste à l'égard des pauvres. Le malheur c'est qu'au lieu d'abolir l'inégalité qu'il y entre les riches et les pauvres, le dieu de Bossuet ne réussit qu'à l'inverser au détriment des riches, et à la rendre infiniment plus grande qu'elle ne l'était, puisqu'il s'agit non plus de biens ou de maux éphémères, mais de biens ou de maux éternels. Si dans le monde des hommes, il y a deux poids et deux mesures, puique les riches ont presque tout et que les pauvres n'ont presque rien, il en est apparemment de même dans le monde du dieu de Bossuet, sauf que ce sont les pauvres qui ont presque tout et les riches qui n'ont presque rien. Mais, outre qu'il n'y a, le plus souvent, pas plus de mérite à être pauvre qu'il n'y en a à être riche, cela tenant presque toujours au hasard de la naissance, si les pauvres avaient été à la place des riches, les mêmes causes produisant les mêmes effets, ils se seraient comportés de la même façon qu'eux. Si Bossuet se trompe, si le royaume de Jésus-Christ n'existe pas, alors le sort des pauvres est profondément injuste. Mais, si Bossuet a raison, si le royaume de Jésus-Christ existe bien, alors c'est le sort des riches qui est injuste, et l'injustice de leur condition est encore infiniment plus criante que ne semble l'être tout d'abord celle de la condition des pauvres; si Bossuet a raison, c'est une chance inouïe, c'est un bonheur infini que d'être pauvre, et c'est un malheur sans nom, c'est une calamité indicible, c'est la malédiction des malédictions que d'être riche. Le Sermon du mauvais riche devrait donc plutôt s'appeler le Sermon du malheureux riche ou le Sermon du pauvre riche.

.......« Ce qui fait la force de ce discours célèbre, écrit M. Truchet dans sa thèse, c'est d'abord la couleur dramatique de certains tableaux […] C'est aussi la rigueur des raisonnements. Tout s'y enchaîne avec une logique parfaite [15]». On croit rêver. Bossuet s'extasie devant l'infinie sagesse d'un plan dont il constate lui-même qu'il échoue toujours, dont il nous explique longuement pourquoi il ne peut qu'échouer toujours, dont il nous montre, de plus, qu'au lieu de remédier aux maux des pauvres qu'il aurait dû soulager, il a le plus souvent pour conséquence de faire le malheur éternel des riches, et M. Truchet ne trouve rien de mieux que de s'extasier lui-même devant la « logique parfaite » de la pensée de Bossuet. Je comprends fort bien qu'on admire l'éloquence de Bossuet, et je l'admire autant que M. Truchet. Mais, si Bossuet est un aigle pour ce qui est de l'éloquence, hélas ! pour ce qui est de la logique, il n'est qu'une linotte. M. Truchet exalte la « doctrine sociale » de Bossuet qui serait « à la fois théologienne et réaliste [16]». Mais en quoi consiste le "réalisme" de Bossuet si ce n'est à prendre acte, sans s'en rendre compte, du total échec du plan divin, c'est-à-dire à aller directement à l'encontre de sa "théologie" dont il fait éclater la parfaite absurdité ? M. Truchet écrit que le Sermon du nouveau riche « offre un remarquable exemple de psychologie fondée, devancée, renforcée par la théologie [17]», alors que ce sermon nous offre du début à la fin un exemple tout à fait extraordinaire, et que l'on peut selon son humeur juger désopilant ou consternant, d'une théologie totalement renversée, ruinée, ridiculisée par la psychologie. M. Truchet admire fort la « hardiesse » de la pensée de Bossuet, mais quand la hardiesse d'une pensée s'exerce contre elle-même, ce n'est plus de la hardiesse, c'est de l'inconséquence, c'est de l'inconscience, pour ne pas employer un mot inconvenant qui serait pourtant, en l'occurrence, le seul qui conviendrait vraiment. Quant à la pensée de M. Truchet, qui se croit sans doute lui-même bien hardi d'oser admirer la hardiesse de celle de Bossuet [18], il n'est pas besoin d'être soi-même bien hardi pour dire qu'elle ne vaut vraiment pas tripette.

.......Concluons que l'illogisme du dieu de Bossuet n'a d'égal que celui de Bossuet lui-même qui n'a d'égal que celui de M. Truchet. Si Bossuet, qui ne voit pas que son dieu raisonne comme un tambour, raisonne lui-même comme une pantoufle, alors M. Truchet, qui ne voit pas que Bossuet raisonne comme une pantoufle et que son dieu raisonne comme un tambour, M. Truchet assurément raisonne lui-même comme une citrouille. Comme Bossuet, et comme tous les croyants qui ne veulent jamais voir ce qui ne va pas dans le sens de leurs croyances, M. Truchet pratique la politique de l'autruche. Ce que Bossuet, ce que M. Truchet ne voient pas, ce qu'ils ne veulent pas voir, c'est pourtant ce qui devrait leur sauter aux yeux, s'ils osaient seulement se servir un peu du sens logique dont leur dieu les a en principe pourvus. Car, est-il besoin de le préciser ? M. Truchet a le même dieu que Bossuet. Comment ne pas se dire alors que ce dieu apparemment a oublié de leur apprendre à utiliser correctement le cerveau qu'il leur avait donné ? Décidément le dieu de Bossuet, le dieu de M. Truchet est un dieu qui rate tout ce qu'il fait [19].


 

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NOTES :

[1] Sermon sur l'éminente dignité des pauvres dans l'Eglise. Voir Œuvres oratoires de Bossuet, édition Urbain et Levesque, Desclée de Brouwer, Paris, 1930, tome III, p. 122.

[2] Op. cit., tome II, p.565.

[3] Sermon du mauvais riche, Op. cit., tome IV, p. 209.

[4] Ibidem, tome IV, p. 209

[5] Ibidem, tome IV, p.196.

[6] Ibidem, tome IV, p. .211.

[7] Ibidem. tome IV, p. 197.

[8] Ibidem, tome IV, p. 210.

[9] Ibidem. tome IV, p. 213.

[10] Jacques Truchet était encore en vie, et en bonne santé, lorsque j'ai écrit cet article. Sa mort accidentelle n'ayant, bien sûr, rien changé au jugement que je porte sur ses écrits, je n'ai pas cru devoir le modifier. Mais je tiens à rendre hommage aujourd'hui à sa science incontestable comme à ses indéniables qualités humaines, et à dire, même si certains ne me croiront pas, que, tout en déplorant vivement son manque d'esprit logique, j'avais pour lui de l'estime et de la sympathie, bien qu'il se soit employé, avec beaucoup d'autres il est vrai, et avec succès, à nuire à ma carrière.

[11] Bossuet, Sermon sur la mort et autres sermons, édition de Jacques Truchet, Garnier-Flammarion, Paris, 1970, p.28.

[12] Ibidem; p. 28. Pour la citation de Bossuet, voir Op. cit., tome IV, p. 214.

[13] Ibidem., p. 28

[14] S'il ne l'a pas citée, Bossuet a certainement pensé à la célèbre formule que l'Evangile selon saint Matthieu prête au Christ : « Il est plus facile à un chameau de passer par un trou d'aiguille qu'à un riche d'entrer dans le Royaume des Cieux (XIX, 24) ».

[15] La Prédication de Bossuet, étude des thèmes,, Editions du Cerf, Paris, 1960, tome II, p. 198.

[16] Ibidem, tome II, p. 185.

[17] Bossuet, Sermon sur la mort et autres sermons, édition citée, p. 28.

[18] M. Truchet ne passe pas pour être précisément un auteur comique. Il y a pourtant dans sa thèse une petite phrase, que l'on pourrait prendre pour une simple formule de transition assez anodine, mais qui, pour le lecteur suffisamment familiarisé avec la prose de M. Truchet (et c'est pourquoi sans doute, avec un instinct très sûr, il l'a placée dans le second tome de sa thèse, à la page 199) constitue une extraordinaire trouvaille, d'une drôlerie irrésistible, d'une intensité et d'une profondeur comiques presque insoutenables dans sa simplicité  : « Mais osons exprimer toute notre pensée ».

[19] Cet article a été publié dans le numéro 129 de la revue Raison présente (1° trimestre 1999, pp. 33-41), mais avec des atténuations et des coupures si maladroites qu'elles rompaient la suite des idées.

 

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