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Considérez, Messieurs, ces grandes puissances que nous regardons de si bas. Pendant que nous tremblons sous leur main, Dieu les frappe pour nous avertir. Leur élévation en est la cause; et il les épargne si peu, qu'il ne craint pas de les sacrifier à l'instruction du reste des hommes. Chrétiens, ne murmurez pas si Madame a été choisie pour nous donner une telle instruction. Il n'y a rien ici de rude pour elle, puisque, comme vous le verrez dans la suite, Dieu la sauve par le même coup qui nous instruit. Nous devrions être assez convaincus de notre néant : mais s'il faut des coups de surprise à nos cœurs enchantés de l'amour du monde, celui-ci est assez grand et assez terrible. Ô nuit désastreuse! ô nuit effroyable, où retentit tout à coup, comme un éclat de tonnerre, cette étonnante nouvelle : Madame se meurt, Madame est morte! Qui de nous ne se sentit frappé à ce coup comme si quelque tragique accident avait désolé sa famille ? Au premier bruit d'un mal si étrange, on accourut à Saint-Cloud de toutes parts; on trouve tout consterné, excepté le cœur de cette princesse. Partout on entend des cris; partout on voit la douleur et le désespoir, et l'image de la mort. Le Roi, la Reine, Monsieur, toute la Cour tout le peuple, tout est abattu, tout est désespéré; et il me semble que je vois l'accomplissement de cette parole du prophète : Le roi pleurera, le prince sera désolé, et les mains tomberont au peuple de douleur et d'étonnement.
Mais et les princes, et les peuples gémissaient en vain. en vain Monsieur, en vain le Roi même tenait Madame serrée par de si étroits embrassements. Alors ils pouvaient dire l'un et l'autre, avec saint Ambroise :« Stringebam bracchia, sed jam amiseram quam tenebam : Je serrais les bras, mais déjà j'avais perdu ce que je tenais ». La princesse leur échappait parmi des embrassements si tendres, et la mort plus puissante nous l'enlevait entre ces royales mains. Quoi donc! elle devait périr si tôt! Dans la plupart des hommes les changements se font peu à peu, et la mort les prépare ordinairement à son dernier coup. Madame cependant a passé du matin au soir, ainsi que l'herbe des champs. Le matin, elle fleurissait; avec quelles grâces, vous le savez : le soir, nous la vîmes séchée; et ces fortes expressions par lesquelles l'Ecriture sainte exagère l'inconstance des choses humaines, devaient être pour cette princesse si précises et si littérales!.

........................................Bossuet, Oraison funèbre d'Henriette d'Angleterre [1].

Pour Bossuet l'Oraison funèbre, tout en rappelant la vie du défunt et en rendant au hommage à ses mérites, doit toujours être aussi et surtout un sermon sur la mort [2]. Mais, de toutes les oraisons funèbres qu'il a prononcées, c'est certainement, comme on l'a remarqué souvent [3], celle d'Henriette d'Angleterre qui ressemble le plus à un sermon sur la mort et rappelle le plus le célèbre sermon du carême du Louvre. Cela tient, bien sûr, aux circonstances de la mort d'Henriette d'Angleterre. Le caractère à la fois prématuré, soudain et mystérieux [4] de cette mort la rendait particulièrement propre à frapper les esprits et fournissait à l'orateur sacré l'occasion idéale de rappeler que la mort peut nous surprendre à chaque instant et alors même que nous nous y attendons le moins. Aussi Bossuet annonce-t-il clairement son intention de se servir de la mort d'Henriette d'Angleterre pour mettre tous les hommes, et d'abord les grands, en face de leur néant, lorsqu'il déclare dans l'Exorde : « Je veux dans un seul malheur déplorer toutes les calamités du genre humain et dans une seule mort faire voir la mort et le néant de toutes les grandeurs humaines [5]».

La division générale de l'Oraison funèbre d'Henriette d'Angleterre reprend d'ailleurs celle du Sermon sur la mort. A la fin de l'exorde du Sermon sur la Mort, Bossuet annonçait qu'il allait montrer que l'homme « est méprisable en tant qu'il passe, et infiniment estimable en tant qu'il aboutit à l'éternité ». A la fin de l'exorde de l'Oraison funèbre d'Henriette d'Angleterre, il résume en ces termes la démarche qu'il va suivre : « Méditons donc aujourd'hui, à la vue de cet autel et de ce tombeau, la première et la dernière parole de l'Ecclésiaste [6]; l'une qui montre le néant de l'homme, l'autre qui établit sa grandeur […] La princesse que nous pleurons sera un témoin fidèle de l'un et de l'autre. Voyons ce qu'une mort soudaine lui a ravi; voyons ce qu'une sainte mort lui a donné [7]». La mort d'Henriette d'Angleterre sera donc évoquée deux fois, une première fois, vers la fin de la première partie, pour souligner l'exceptionnelle brutalité d'une mort à la fois prématurée et quasi foudroyante, et une seconde fois, vers la fin de la seconde partie, pour souligner et donner en exemple les sentiments parfaitement chrétiens avec lesquels Henriette d'Angleterre a su l'accueillir. Le premier récit est lui-même scindé en deux parties, séparées par un bref retour sur les qualités d'Henriette d'Angleterre et les perspectives glorieuses qui s'ouvraient devant elle. C'est la première partie de ce récit que nous allons étudier maintenant [8].

 

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Avant d'évoquer la mort d'Henriette d'Angleterre, Bossuet commence par exposer la thèse générale dont cette mort constitue, selon lui, l'illustration la plus éclatante, à savoir que Dieu frappe les grands pour instruire les autres hommes. Il peint ensuite le véritable affolement et la consternation générale causés par la nouvelle de l'agonie et de la mort de Madame, avant de nous introduire dans la chambre de la mourante pour nous montrer les efforts désespérés du roi et de Monsieur s'attachant vainement à retenir la princesse parmi eux. Il termine enfin par une sorte de brève déploration lyrique sur le tragique destin d'une princesse brutalement fauchée dans la fleur de l'âge.

Bossuet prend donc soin de préparer son auditoire au triste récit qu'il va entendre, en s'employant à expliquer au préalable le caractère si brutal et prématuré de la mort de Madame, qui, loin de l'inciter à s'en prendre à Dieu, devrait, au contraire, l'incliner à admirer encore davantage la sagesse et la sollicitude de la Providence. Si le récit avait précédé l'explication, l'auditoire aurait pu être trop ému pour prêter vraiment attention à cette explication, voire mal disposé à l'accepter. Bossuet veut éviter que la douleur l'empêche de voir la signification de la mort de Madame et d'en tirer la leçon qu'elle lui donne, et plus encore éviter que cette douleur ne crée un mouvement de colère et de révolte contre Dieu. Pour l'orateur sacré, loin d'être un accident gratuit, la mort d'Henriette d'Angleterre a été soigneusement programmée par la divine Providence; loin d'être une exception déplorable, le destin tragique de la princesse est, au contraire, la parfaite illustration de la pratique constante de Dieu en ce qui concerne les grands, et c'est ce sur quoi il veut tout d'abord attirer l'attention de son auditoire, ce qu'il fait avec un art consommé.

« Considérez, Messieurs, ces grandes puissances que nous regardons de si bas. Pendant que nous tremblons sous leur main, Dieu les frappe pour nous avertir. Leur élévation en est la cause; et il les épargne si peu qu'il ne craint pas de les sacrifier à l'instruction du reste des hommes. » Comme le remarque justement Joseph Vianey, « posée avec netteté la thèse de Bossuet est posée d'une manière oratoire. Quelqu'un qui ne serait pas orateur dirait : "Considérez comme Dieu frappe les grandes puissances pendant que nous tremblons sous leur main". L'orateur annonce les choses, les prépare, les fait attendre [9]». Il sait, en effet, ménager très habilement l'intérêt. Pour renouveler l'attention de son auditoire, il commence par le dérouter un court instant, en feignant d'oublier la personne particulière qui est l'objet de son discours, pour l'inviter à diriger ses pensées vers l'ensemble des « grandes puissances » sans lui dire pourquoi il l'y invite : « Considérez, Messieurs, ces grandes puissances que nous regardons de si bas ». Bossuet semble donc inciter les courtisans qui l'écoutent à faire ce à quoi la plupart d'entre eux ne sont que trop portés : lever les yeux vers les fausses grandeurs qui les fascinent [10]. Mais son intention n'est assurément pas d'encourager la tendance naturelle des hommes en général et des courtisans en particulier à idolâtrer les « grandes puissances », bien au contraire. Aussi, après avoir marqué une légère pause, pour mieux piquer la curiosité de son auditoire, l'invite-t-il à constater que « pendant que nous tremblons sous leur main, Dieu les frappe [11] pour nous avertir ». Et, de nouveau, il se montre orateur. Il aurait pu dire, en effet : « Dieu les frappe pour nous avertir, pendant que nous tremblons sous leur main ». Mais il préfère inverser l'ordre des propositions, pour prolonger ainsi encore un peu l'attente de l'auditoire et mieux souligner combien la conduite de Dieu à l'égard des grands contraste avec la vision que nous avons d'eux. Parce que « nous les regardons de si bas », nous avons tendance à croire qu'il n'y a personne au-dessus d'eux et qu'ils sont hors de toute atteinte; parce que « nous tremblons sous leur main » de peur qu'elle ne nous frappe, nous oublions qu'ils sont eux-mêmes sous la main de Dieu qui peut, lui, les frapper quand et comme il le veut. Et il les frappe non seulement, comme il nous frappe, comme il frappe tous les hommes, mais il les frappe aussi « pour nous avertir ». Il les frappe parce que « nous tremblons sous leur main », alors que nous ne devrions trembler que sous la sienne; il les frappe parce que, tremblant sous leur main, nous avons tendance à oublier qu'ils sont eux-mêmes sous la main de Dieu et à les regarder ainsi comme des dieux; il les frappe enfin, parce que, tremblant sous leur main, nous serons d'autant plus impressionnés, d'autant plus frappés par le coup qui les frappe.

Ainsi Dieu ne frappe pas seulement les grands bien qu'ils soient grands; il les frappe parce qu'ils sont grands, nous dit Bossuet qui résume sa pensée dans une phrase à dessein plus brève : « leur élévation en est la cause ». Il semble ainsi reprendre un lieu commun de la sagesse antique qui aimait à mettre en garde contre le danger des grandeurs pour prôner avec Horace l'aurea mediocritas  [12]. Mais, bien sûr, Bossuet ne se place pas dans la même perspective que les anciens qui pensaient volontiers que les grandeurs étaient susceptibles de susciter la jalousie des dieux. Le dieu de Bossuet ne saurait vouloir punir une « élévation » dont il est lui-même l'auteur; il veut seulement s'en servir pour donner aux hommes une leçon qui devrait être particulièrement forte et efficace. Car, du fait de leur « élévation », les grands tombent de beaucoup plus haut que les autres et leur chute se voit de très loin. En les « frappant », Dieu peut donc rappeler à un très grand nombre d'hommes à la fois et le néant de l'homme en général, et celui des grandeurs humaines en particulier.

Bossuet en profite pour répondre en passant à une accusation que l'on peut être souvent tenté de lancer contre Dieu, comme les libertins ne manquent pas de le faire : l'extrême inégalité des conditions de vie peut, en effet, aisément nous inciter à douter de la justice et de la bonté de Dieu et à lui reprocher un favoritisme éhonté. Et, plus que tout autre dieu, celui de Bossuet se trouve exposé à ce reproche, puisqu'il se flatte d'être le promoteur et le protecteur de toutes les hiérarchies sociales. C'est donc pour laver son dieu de ce reproche que Bossuet ajoute : « et il les épargne si peu qu'il ne craint pas de les sacrifier à l'instruction du reste des hommes ». Selon lui, loin d' « épargner » les grands, Dieu les frapperait plus volontiers et plus fort que les autres, loin de les favoriser, il n'hésiterait pas à les « sacrifier » pour le bien « du reste des hommes ». S'il fallait en croire Bossuet, loin d'être résolument à droite comme on l'en accuse généralement, Dieu serait au fond passablement gauchiste.

En voulant blanchir Dieu du reproche de partialité envers les grands, Bossuet semble donc l'exposer au reproche inverse. Mais il a prévu l'objection et il s'empresse d'y répondre ou plutôt d'annoncer qu'il y répondra dans la seconde partie : « Chrétiens, ne murmurez pas si Madame a été choisie pour nous donner une telle instruction. Il n'y a rien ici de rude pour elle, puisque, comme vous le verrez dans la suite, Dieu la sauve par le même coup qui nous instruit ». Et c'est pour arrêter net le frémissement de protestation qui risquerait de parcourir son auditoire que Bossuet va l'interpeller en utilisant, au lieu du mot « Messieurs » qu'il avait employé un peu auparavant, le mot « Chrétiens ». Cette apostrophe a la valeur d'un rappel à l'ordre : des « chrétiens » ne sauraient « murmurer » contre Dieu [13]. Bossuet s'empresse de rappeler à son auditoire que, devant un sort qui leur paraît profondément cruel et injuste, les chrétiens, bien loin de se révolter contre Dieu, doivent toujours continuer à faire confiance à la Providence et se dire qu'elle connaît beaucoup mieux que nous notre véritable bien et notre véritable intérêt. Bossuet semble annoncer une réponse qui ne concernera que la seule Henriette d'Angleterre. Mais celle qu'il nous donnera vaudra pour tous les grands dont le salut est rendu particulièrement hasardeux du fait de leur « élévation » qui les expose sans cesse à toutes sortes de tentations et tout d'abord à celle de se laisser griser par leur gloire. Ce que Bossuet dira d'Henriette d'Angleterre, à savoir que ce fut « un bienfait de Dieu d'avoir abrégé les tentations avec les jours de Madame, de l'avoir arrachée à sa propre gloire avant que cette gloire par son excès eût mis en hasard sa modération [14]», pourrait donc s'appliquer à la mort prématurée de tous les grands. S'il se sert d'eux pour instruire les autres hommes, Dieu leur rend en même temps le plus grand service qu'il puisse leur rendre en se hâtant de les arracher à une condition où il est extrêmement difficile de faire son salut. Pour Bossuet, la mort d'Henriette d'Angleterre, si cruelle, si calamiteuse qu'elle pût paraître, parce que si prématurée et si imprévue, était donc, en réalité, une mort inespérée, une mort providentielle.

Il est certes permis de se demander ce que vaut cette explication providentialiste de la mort prématurée d'Henriette d'Angleterre et il est permis aussi de penser qu'elle ne vaut vraiment pas tripette. Bossuet prétend que Dieu se sert des grands pour rappeler aux autres hommes qu'ils sont mortels et les convaincre en même temps du néant des grandeurs. Mais comment ne pas se dire que, si Bossuet avait raison, les grands auraient dû, globalement, mourir plus jeunes que les autres ? Or, bien au contraire, au XVIIe siècle, comme à toutes les époques sans doute, et beaucoup plus que de nos jours, les risques de mourir jeune étaient certainement d'autant plus grands qu'on naissait dans une famille plus pauvre. Si l'on peut donc ne pas être le moins du monde convaincu que Dieu a fait mourir Henriette d'Angleterre pour instruire les autres hommes, on peut ne pas davantage être convaincu qu'il l'a fait mourir pour assurer son salut et penser que les explications providentialistes de Bossuet ne valent pas mieux que celles du docteur Pangloss. Le grand avantage de ce type d'explications, c'est que l'on peut aisément en changer : si Dieu fait mourir un être jeune, on dit que c'est pour l'arracher aux tentations auxquelles il risquait de finir par succomber, et ainsi assurer son salut [15]; si, au contraire, il l'avait fait mourir très vieux, on aurait dit que c'était pour lui permettre de surmonter longtemps les tentations et ainsi d'accumuler les mérites et donc les chances d'accéder à la vie éternelle.

Mais, si l'explication que Bossuet nous propose de la mort prématurée d'Henriette d'Angleterre, relève assurément de la faribole, les fariboles de l'aigle de Meaux ont toujours une remarquable tenue. Car Bossuet est toujours très exigeant sur le plan de l'expression, s'il l'est souvent bien peu sur celui de la pensée. Certes le style de ce passage reste relativement neutre : Bossuet n'y déploie pas encore, comme il va le faire aussitôt après, toutes les ressources de son éloquence. C'est en quelque sorte, le récitatif qui précède le grand air. Mais il n'en soigne pas moins ses phrases qui sont, comme à son habitude, fort bien rythmées. L'eurythmie de ce passage tient essentiellement au fait qu'il comporte de nombreux éléments isométriques et cette égalité des cadences traduit la tranquille assurance de l'orateur certain, grâce à sa foi, d'avoir et de donner aux questions que son auditoire pourrait se poser, des réponses aussi claires que définitives. Ainsi la deuxième phrase est-elle composée de deux éléments de même longueur : « Pendant que nous tremblons sous leur main (9), Dieu les frappe pour nous avertir (9) »; et cette symétrie fait ressortir l'opposition que Bossuet établit entre la peur que les grands nous inspirent et la façon dont Dieu les traite. La phrase suivante reprend les mêmes cadences : « Leur élévation en est la cause (9); et il les épargne si peu (8) qu'il ne craint pas de les sacrifier (9) à l'instruction du reste des hommes (9) ». Et l'on retrouve la même impression d'équilibre dans la fin du passage avec des cadences qui se répondent (7/7; 10/10; 2+9/3+9) : « Chrétiens, ne murmurez pas (7) si Madame a été choisie (7) pour nous donner une telle instruction (10). Il n'y a rien ici de rude pour elle (10), puisque (2), comme vous le verrez dans la suite (9), Dieu la sauve (3) par le même coup qui nous instruit (9) ».

Bossuet va ensuite annoncer le récit de la mort de Madame par une phrase qui sert de transition entre la préparation au récit et le récit lui-même : « Nous devrions être assez convaincus de notre néant; mais s'il faut des coups de surprise à nos cœurs enchantés de l'amour du monde, celui-ci est assez grand et assez terrible ». En effet, au moment d'évoquer un événement dont il souligne lui-même le caractère profondément tragique (« assez grand et assez terrible »), Bossuet sent qu'il est nécessaire d'en rappeler une dernière fois le sens; il sent qu'il est nécessaire de rappeler une dernière fois que, si la Providence a dû se résoudre à frapper un « coup » aussi « grand » et aussi « terrible », c'est à nous seulement que nous devons nous en prendre. En effet, alors que « nous devrions être assez convaincus de notre néant », puisque, comme Bossuet l'a souligné dans le Sermon sur la Mort, tout autour de nous nous rappelle continuellement que nous sommes mortels [16], et mépriser toutes les choses d'ici-bas, l'attrait que le « monde » exerce sur nous agit comme un véritable « enchantement » [17]. Et c'est pour rompre cet enchantement et parce que nous ne faisons plus attention aux avertissements que nous recevons sans cesse, mais auxquels nous sommes trop habitués, que Dieu est obligé de temps en temps d'avoir recours à « des coups de surprise » [18] .

Après avoir fait attendre le récit de la mort de Madame, après l'avoir retardé pour mieux le préparer, après avoir enfin marqué une légère pause [19], Bossuet va le lancer d'une manière particulièrement saisissante : « Ô nuit désastreuse! ô nuit effroyable, où retentit tout à coup, comme un éclat de tonnerre, cette étonnante nouvelle : Madame se meurt, Madame est morte! » Nulle phrase de Bossuet n'est sans doute plus célèbre que celle-ci, et elle l'est justement. Car cette phrase qui donne l'impression d'être dictée par l'émotion que soulève spontanément un souvenir terrible, est très savamment élaborée. L'art de Bossuet se manifeste d'abord dans la structure générale de la phrase. Aux deux exclamations initiales (« Ô nuit désastreuse ! ô nuit effroyable ! ») scandées par l'anaphore (« Ô nuit ») et séparées par une légère pause, font écho les deux brèves propositions finales (« Madame se meurt, Madame est morte ! ») scandées par une autre anaphore (« Madame ») et séparées elles aussi par une légère pause [20]. Cette première et cette dernière séquence symétriques encadrent une séquence plus longue et sans pause [21] (« où retentit tout à coup, comme un éclat de tonnerre, cette étonnante nouvelle ») qui contraste fortement avec elles.

Les deux exclamations initiales sont de même longueur : « Ô nuit désastreuse! (5), ô nuit effroyable (5) » et ont le même rythme (2+3). Elles retentissent comme deux coups de cymbale, dont le second est plus puissant que le premier, grâce à l'adjectif « effroyable » plus sonore que « désastreuse »» [22]. A la lenteur solennelle de cette première séquence s'oppose le rythme rapide et haletant de la séquence médiane qui est particulièrement remarquable. La réussite tient d'abord à la parfaite régularité du rythme, avec trois membres d'égale longueur et accentués de la même façon : « où retentit tout à coup (7=4+3), comme un éclat de tonnerre (7=4+3), cette étonnante nouvelle (7=4+3) ». La réussite tient aussi au jeu des sonorités et principalement aux allitérations en k, en n et surtout en t (« où retentit tout à coup comme un éclat de tonnerre cette étonnante nouvelle »). Au total, cette séquence constitue une véritable petite rafale de mitrailleuse, avec son cliquetis régulier et le crépitement des explosives (t et k). Les vibrantes r et l permettent enfin à la voix de l'orateur de résonner avec force, notamment à la fin des deux derniers des deux derniers éléments (« comme un éclat de tonnerre, cette étonnante nouvelle ») [23].

Ces effets tiennent, bien sûr, au choix, mais aussi à l'ordre des mots, à l'inversion qui met en tête le verbe, suivi par l'élément comparatif, le sujet étant rejeté à la fin. Pour mieux apprécier cette réussite, il suffit d'ailleurs de rétablir l'ordre normal des mots. En effet, si Bossuet avait écrit « où cette étonnante nouvelle retentit tout à coup comme un éclat de tonnerre », la phrase aurait été beaucoup moins célèbre. L'antéposition de l'adjectif dans « cette étonnante nouvelle » contribue aussi à cette réussite exceptionnelle. Certes le rythme aurait été le même (4+3) si Bossuet avait dit « cette nouvelle étonnante », mais le jeu des sonorités aurait été très affaibli : d'une part, l'allitération en t aurait, en effet, été moins appuyée, à la fois parce que le premier t aurait été suivi d'une muette et aurait donc été très atténué, et parce que le deuxième n'aurait plus succédé immédiatement au premier, et, d'autre part, la vibrante du mot « nouvelle » n'étant plus alors en position finale, n'aurait pas sonné de la même façon. On aurait enfin perdu le rapprochement si heureux des deux mots de la même famille « tonnerre » et « étonnante », rapprochement qui rend à l'adjectif toute la vigueur de son sens étymologique.

Le rythme précipité de la séquence médiane laisse brusquement la place à la lenteur accablée avec laquelle sont égrenées les deux annonces si célèbres : « Madame se meurt, Madame est morte ». L'utilisation de deux formes différentes du verbe « mourir » [24], la première, la forme pronominale, évoquant l'action en train de se faire, et la seconde, le passé composé, évoquant l'action accomplie, employées sans aucun mot, aucune formule de qualification, exprime de manière saisissante la soudaineté, la brutalité de la mort de Madame : à peine a-t-on eu le temps d'apprendre non pas que Madame était malade, non pas qu'elle était très malade, mais qu'elle était mourante, et l'on a appris qu'elle était morte. Les cadences rappellent celles de la première séquence, à ceci près que, alors que les deux éléments en étaient rigoureusement égaux (5+5), cette fois-ci le second est un peu plus court que le premier (5+4). Mais si les cadences rappellent la séquence initiale, la dynamique est différente : tout à l'heure, la voix s'enflait, la voix montait pour attirer l'attention de l'auditoire et annoncer la nuit tragique; maintenant la voix s'abaisse, la voix s'assourdit en un decrescendo qui s'oppose au crescendo initial.

Après cette annonce si dramatique, commence un récit qui, à vrai dire, du moins au début, ne semble être guère qu'une reprise et un développement de cette annonce : « Qui de nous ne se sentit frappé à ce coup comme si quelque tragique accident avait désolé sa famille ? Au premier bruit d'un mal si étrange, on accourut à Saint-Cloud de toutes parts; on trouve tout consterné, excepté le cœur de cette princesse. Partout on entend des cris, partout on voit la douleur et le désespoir, et l'image de la mort. Le roi, la reine, Monsieur, toute la cour tout le peuple, tout est abattu, tout est désespéré, et il me semble que je vois l'accomplissement de cette parole du prophète : Le roi pleurera, le prince sera désolé, et les mains tomberont au peuple de douleur et d'étonnement ».

On le voit, en effet, ce récit ne ressemble guère à un récit, comme les commentateurs n'ont pas manqué de le faire remarquer. « Bossuet raconte moins ici la mort de Madame que l'émotion de la cour et la sienne. Son récit est ainsi moins narratif que lyrique [25]», dit justement Joseph Vianey. Mais un récit « moins narratif que lyrique » est-il encore un récit ? N'est-il pas plutôt une simple évocation ? Quoi qu'il en soit, ce que Bossuet raconte ou évoque, c'est essentiellement, en effet, l'extrême surprise, l'immense désarroi, la consternation générale causés par l'événement. Dans cette première partie du récit, il ne dit rien du comportement de la princesse si ce n'est pour faire une très rapide allusion à son courage, courage sur laquelle il reviendra dans la seconde partie du récit, et c'est pour l'opposer eu désespoir de son entourage : « on trouve tout consterné, excepté le cœur de cette princesse ». Quant au mal qui va l'emporter en quelques heures, il se contente de faire une rapide allusion à son caractère mystérieux (« un mal si étrange »), caractère bien propre à rappeler à son auditoire la toute puissance de la mort qui peut frapper à tout moment et lors même qu'on s'y attend le moins [26].

L'évocation elle-même de l'affolement et du désespoir qui s'emparent de tous ceux qui apprennent la nouvelle, reste volontairement très générale. On ne trouve aucun détail concret, aucune indication précise si ce n'est la mention de Saint-Cloud, la résidence de Monsieur (« on accourut à Saint-Cloud de toutes parts »). Bossuet s'emploie essentiellement à souligner l'unanimité, l'universalité des sentiments suscités par cette nouvelle (« qui de nous ne se sentit frappé à ce coup, comme si quelque tragique accident avait désolé sa famille ? »), avec une insistance très marquée grâce à la répétition lancinante de l'adjectif et du pronom « tout » ainsi que de l'adverbe « partout » (« de toutes parts; on trouve tout consterné […] : partout on entend des cris, partout on voit la douleur […]. toute la cour, tout le peuple, tout est abattu, tout est désespéré ») et à la gradation (« le roi, la reine, Monsieur, toute la cour, tout le peuple, tout est abattu tout est désespéré [27]») qui évoque d'abord des individus isolés (« le roi, la reine, Monsieur »), puis des groupes (« toute la cour, tout le peuple »), le second étant, bien sûr, incomparablement plus large que le premier, avant de rassembler tout le monde grâce au pronom « tout ».

Pour exprimer la consternation générale, Bossuet ne craint pas d'employer les mots les plus simples et les plus ordinaires comme « cris », « douleur », « désespoir », et il ne craint pas de reprendre des termes qu'il a déjà employés [28]. Il ne craint pas non plus de s'inspirer sans le citer de Virgile, la phrase « Partout on entend des cris, partout on voit la douleur et le désespoir, et l'image de la mort », étant évidemment une réminiscence de deux vers de l'Enéide tirés du récit qu'Enée fait à Didon de la prise de Troie : crudelis ubique / luctus, ubique pavor et plurima mortis imago [29]. Mais, bien sûr, Bossuet ne traduit pas : il transpose, il adapte le texte latin. A la répétition de ubique répond l'anaphore « partout […] partout […] ». Il reprend mortis imago, mais en laissant tomber le qualificatif plurima qui évoque chez Virgile toutes les formes que peut prendre la mort dans une scène de guerre, et qui, dans ce nouveau contexte, ne conviendrait pas. Pour la même raison, il ne reprend pas pavor. Il crée enfin une de ces gradations ternaires, qu'il aime tant, en ménageant une double progression à la fois sémantique et volumétrique : « partout on voit la douleur et le désespoir, et l'image de la mort » rythme ternaire avec une double progression : le sens est de plus en plus fort et le volume va croissant le sens. On notera aussi qu'il ne dit pas « la douleur, le désespoir, et l'image de la mort », mais « la douleur et le désespoir, et l'image de la mort ». Il veut ainsi donner ainsi l'impression d'improviser, de parler sous la dictée de l'émotion. En effet, les deux premiers compléments étant coordonnés, on ne s'attend pas à en trouver un troisième.

Après avoir utilisé les vers de Virgile évoquant la chute de Troie, Bossuet va se servir, et cette fois-ci explicitement, puisqu'il s'agit d'un auteur sacré, d'un verset d'Ezéchiel prophétisant la ruine de Jérusalem, tout en se gardant bien d'affirmer (« il me semble ») qu'Ezéchiel avait effectivement pensé à la mort d'Henriette d'Angleterre : « Le roi pleurera, le prince sera désolé, et les mains tomberont au peuple de douleur et d'étonnement ». Bossuet ne donne que sa traduction, et ne cite le texte de la Vulgate que dans une note marginale : Rex lugebit, et princeps induetur mærore et manus populi conturbabuntur [30]. Il a évidemment choisi ce passage parce qu'il y retrouvait les principaux acteurs qu'il venait d'évoquer : le roi, le prince, c'est-à-dire Monsieur, et le peuple. Cette citation venait donc fort à propos et Bossuet s'est, de plus, employé à la traduire de façon à mieux la fondre dans son récit, de façon à en faire comme le prolongement naturel et le couronnement de celui-ci. Il a pris soin, en effet, de reprendre dans sa traduction les termes mêmes qu'il avait employés dans son récit ou des termes qui en sont proches. Ainsi il traduit induetur mærore par « sera désolé » pour faire écho à « avait désolé sa famille » et il rend conturbabuntur [31] par « tomberont de douleur et d'étonnement », c'est-à-dire par trois mots qui, eux aussi, consonent avec ce qui précède : « tomberont » qui rappelle « consterné » et « abattu », « douleur » qui a déjà été employé (« partout on voit la douleur ») et enfin « étonnement » qui n'a pas vraiment d'équivalent dans le texte latin, mais qui rappelle l'adjectif « étonnante » (« cette étonnante nouvelle ») et le substantif « tonnerre » (« comme un éclat de tonnerre ») et qui, comme l'adjectif, conserve toute la force du sens étymologique.

Car, n'en déplaise à Gide, le classicisme ne saurait se définir comme « un art de la litote ». Si tant d'autres pages de Bossuet lui-même, de Corneille, de Molière, de Racine, de Pascal, de La Rochefoucauld ou de La Bruyère ne démontraient la fausseté d'une affirmation qui n'a connu le succès qu'elle a connu que parce qu'elle était parfaitement arbitraire, cette page à elle seule pourrait suffire à la remettre en question. Pour évoquer cette nuit non pas « malencontreuse », non pas « regrettable », mais « désastreuse » et « effroyable », Bossuet ne craint pas d'employer les mots et les expressions les plus forts, les tournures les plus insistantes, les formules les plus hyperboliques. Il ne craint pas non plus, en transposant des textes qui évoquent la chute de Troie et la prise de Jérusalem, de conférer à son récit un caractère quasi épique et de ranger implicitement la mort d'Henriette d'Angleterre parmi les grands événements tragiques qui marquent l'histoire de l'humanité.

Ce récit si dramatique est aussi admirablement rythmé. La hâte avec laquelle ceux qui apprennent l'état de Madame affluent vers le château de Saint-Cloud, est rendue très simplement mais très efficacement par le dépouillement de la phrase : « on accourut à Saint-Cloud de toutes parts », dans laquelle les deux groupes de mots de même longueur, « on accourut » (4) et « de toutes parts » (4) se font écho pour évoquer, le premier, la précipitation et le second, l'afflux des visiteurs, en encadrant « à Saint-Cloud » qui évoque le lieu où tous convergent. On retrouve ensuite les cadences soigneusement calculées, et notamment ces éléments de 5 et de 7 syllabes, qui scandaient l'annonce du récit : « on trouve tout consterné (7), excepté le cœur (5) de cette princesse (5). Partout on entend des cris (7), partout on voit la douleur (7) et le désespoir (5), et l'image de la mort (7). Le Roi, la Reine, Monsieur (7), toute la Cour, tout le peuple (7), tout est abattu (5), tout est désespéré (6) ». Dans cette dernière phrase, on a un puissant effet de contraste entre une première partie de phrase, marquée par un crescendo et une accélération du rythme jusqu'à « peuple », et une seconde partie qui, par la chute de la voix, le ralentissement du rythme, et les deux membres courts et presque égaux, semble faire écho à « Madame se meurt, Madame est morte ». La traduction du verset d'Isaïe est, elle aussi, soigneusement rythmée : un premier membre court Le roi pleurera (5) est suivi de trois membres un peu plus longs et rigoureusement égaux : le prince sera désolé (8), et les mains tomberont au peuple (8) de douleur et d'étonnement. (8) dont les deux derniers sont accentués de la même façon (3+5).

Après avoir marqué une légère pause, Bossuet reprend son récit, mais sur un ton un peu différent : « Mais et les princes, et les peuples gémissaient en vain; en vain Monsieur, en vain le Roi même tenait Madame serrée par de si étroits embrassements. Alors ils pouvaient dire l'un et l'autre, avec saint Ambroise : "Stringebam bracchia, sed jam amiseram quam tenebam : Je serrais les bras, mais déjà j'avais perdu ce que je tenais". La princesse leur échappait parmi des embrassements si tendres, et la mort plus puissante nous l'enlevait entre ces royales mains ». La première phrase assure la transition avec le début du récit. Bossuet, revient sur le caractère universel du désespoir qui s'empare de l'ensemble de la société (« et les princes et les peuples »), comme il s'empare des proches de Madame, au premier rang desquels Bossuet met Monsieur et le roi. Mais, s'il revient sur ce désespoir, c'est pour en souligner l'inutilité en employant à trois reprises la locution « en vain ». Aussi va-t-il maintenant s'attacher à évoquer le seul désespoir de Monsieur et du roi. En effet, si le désespoir qu'elle peut causer aux autres était susceptible d'empêcher ou, à tout le moins de retarder la mort d'une personne, c'est, bien sûr, le désespoir des proches, des parents ou des amis les plus chers de cette personne, qui devrait avoir le plus de chances d'y parvenir. Mais Bossuet veut justement rappeler que la mort ne se laisse fléchir par personne, et c'est pourquoi d'ailleurs il ne respecte plus l'ordre hiérarchique en nommant cette fois Monsieur avant le roi. Personne, pas même le roi (« en vain le Roi même»), c'est-à-dire l'homme le plus important, le plus puissant de tout le royaume, pour ne pas dire de toute la terre [32], ne pouvait rien faire pour sauver Madame.

C'est pourquoi aussi Bossuet ne retient qu'une seule manifestation du désespoir de Monsieur et du roi : le geste de serrer Madame dans leurs bras. Certes l'évocation de ce geste donne au récit, jusque-là si imprécis, un caractère un peu plus concret. Mais Bossuet cherche beaucoup moins à offrir à son auditoire une peinture frappante et expressive de l'immense douleur de Monsieur et du roi qu'à souligner la toute-puissance de la mort. Il veut surtout voir, en effet, dans ce geste le suprême mais stérile effort des hommes pour retenir la princesse mourante parmi eux. C'est pourquoi il ne craint pas de répéter le verbe « serrer » (« tenaient Madame serrée […] Je serrais les bras »), comme il répète le mot « embrassements » dont le sens est renforcé par les adjectifs « étroits » et « tendres » renforcés eux-mêmes par l'adverbe « si ». Il suggère l'image d'une lutte désespérée, car inégale et perdue d'avance, entre, d'une part, Monsieur et le roi, et, d'autre part, la mort, comparée implicitement (« et la mort plus puissante nous l'enlevait entre ces royales mains ») à une sorte d'immense oiseau de proie, en train de leur arracher la victime sur laquelle elle s'est jetée.

De même qu'il avait tout à l'heure couronné l'évocation de la consternation générale causée par la nouvelle de l'agonie et de la mort d'Henriette d'Angleterre en faisant appel à un verset d'Ezéchiel, Bossuet, se sert maintenant, pour résumer la vaine lutte de Monsieur et du roi contre la mort, d'une phrase de saint Ambroise, considéré comme le père de l'oraison funèbre chrétienne, dans son Discours sur la mort de son frère Satyrus [33]: Stringebam bracchia, sed jam amiseram quam tenebam. Notons que le texte exact est : Stringebam bracchia, sed jam perdideram quem tenebam. C'est certainement par erreur, erreur tout à fait pardonnable assurément, que Bossuet a substitué perdideram à amiseram. On ne voit vraiment pas pourquoi, en effet, il aurait préféré le premier mot au second, les deux termes semblant ici parfaitement interchangeables. En revanche c'est, bien sûr, délibérément qu'il a remplacé quem (celui que) par quam (celle que), ce changement étant rendu nécessaire par le fait qu'il déplorait la mort d'une femme, alors que saint Amboise déplorait celle d'un homme. Mais ce qu'il faut surtout remarquer, c'est qu'après avoir remplacé le masculin par le féminin dans la citation latine, il a traduit en employant le neutre « ce que ». Certes le neutre présente l'avantage d'éviter d'avoir à opérer un changement de sexe, comme il l'a fait dans la citation latine. Mais c'est aussi et surtout, car bien peu de gens dans son auditoire risquaient de s'apercevoir du changement, une façon discrète, mais efficace, de rappeler qu'un corps sans vie n'est plus un être humain, ni même un être tout court, mais qu'il est réduit à l'état d'objet avant de devenir « un je ne sais quoi qui n'a plus de nom dans aucune langue ».

En même temps que l'évocation se fait plus intime, en même temps que la vision se resserre autour de Madame que Monsieur et le roi pressent dans leurs bras, les phrases se font plus simples, le ton moins solennel. La première phrase seule reste encore très rhétorique. Elle est, en effet, construite en deux parties qui se répondent, chacune d'elles, comportant deux sujets et, à la reprise de « et » dans la première correspond celle de « en vain » dans la seconde. Mais le parallélisme s'accompagne d'un chiasme dans la mesure où les deux sujets sont donnés, la première fois, dans l'ordre hiérarchique (« et les princes et les peuples ») et la seconde fois, dans l'ordre inverse (« en vain Monsieur, en vain le roi même »), et surtout, car c'est l'effet le plus sensible, la seconde partie commence en reprenant l'expression adverbiale « en vain » sur laquelle s'achevait la première [34], soulignant ainsi avec force l'inutilité des efforts de Monsieur et du roi.

Ce changement de ton prépare le passage du récit au commentaire qui va le suivre et dans lequel Bossuet va revenir, pour la déplorer, sur l'extrême brutalité de la mort d'Henriette d'Angleterre. L'exclamation : « Quoi donc ! elle devait périr si tôt ! », par laquelle commence ce lamento, semble échapper au prédicateur. Ce n'est plus l'homme d'Eglise qu'on croit entendre ici, mais un homme ordinaire qui, devant une destinée qui paraît si injuste, ne peut s'empêcher d'exprimer un étonnement douloureux, derrière lequel on sent percer un mouvement de révolte. Le verbe « devoir » (« elle devait périr ») est, en effet, empreint d'une sorte d'ironie amère [35], ironie renforcée par l'emploi du verbe « périr ». Le destin normal, le destin naturel d'un être humain non seulement n'est pas de « périr si tôt », mais il est de « mourir » et non de « périr ». Le verbe « périr » suggère une mort violente ou accidentelle : on périt dans un accident, dans une catastrophe naturelle, on périt à la guerre, on périt assassiné; on ne périt pas de vieillesse ou de maladie : on en meurt; on ne périt pas dans son lit : on y meurt. Si donc Bossuet emploie ici un mot qui, en l'occurrence, paraît impropre, c'est pour souligner le caractère anormal et, en apparence, profondément injuste du destin d'Henriette d'Angleterre.

Et pour mieux faire ressortir cette injustice, Bossuet rappelle que, le plus souvent, on a le temps de voir venir la mort : « Dans la plupart des hommes les changements se font peu à peu et la mort les prépare ordinairement à son dernier coup ». Comme d'autres l'avaient dit avant lui et notamment Montaigne  [36] dont il se souvient peut-être ici, Bossuet nous rappelle que le vieillissement, la lente diminution de la vitalité, l'affaiblissement progressif des facultés, voire la perte de certaines d'entres elles  [37], constituent, en effet, pour « la plupart des hommes » une préparation naturelle à la mort. Mais on peut mourir jeune et avoir eu cependant un certain temps pour s'y préparer. Car, à défaut du vieillissement, la maladie constitue une autre préparation naturelle à la mort. Henriette d'Angleterre, elle, n'a été préparée à la mort ni par le vieillissement ni par la maladie [38]. Pour elle, le « dernier coup » de la mort était aussi le premier [39].

Après les citations d'Ezéchiel et de saint Ambroise, c'est une nouvelle fois à la littérature sacrée que Bossuet fait appel pour exprimer d'une manière plus ramassée et plus frappante l'infinie tristesse d'une destinée si tôt interrompue : « Madame cependant a passé du matin au soir, ainsi que l'herbe des champs. Le matin, elle fleurissait; avec quelles grâces, vous le savez : le soir, nous la vîmes séchée; et ces fortes expressions par lesquelles l'Ecriture sainte exagère l'inconstance des choses humaines, devaient être pour cette princesse si précises et si littérales ! ». A la différence de ce qu'il a fait pour Ezéchiel et saint Ambroise, Bossuet ne cite pas le passage de l'Ecriture auquel il fait allusion. Peut-être est-ce parce qu'il n'a pas pensé à un texte en particulier, mais à plusieurs textes à la fois [40]. Mais sans doute a-t-il surtout jugé, et il a eu raison, qu'une citation latine serait ici assez malvenue et pourrait nuire à la simplicité de l'expression et à la sincérité de l'émotion.

Malgré cette émotion, Bossuet n'oublie pas de rappeler au passage à son auditoire qu'il faut toujours prendre très au sérieux ce que dit l'Ecriture sainte. Pour Bossuet, si l'Ecriture « exagère », ce n'est pas au sens moderne du mot : l'Ecriture n'en rajoute jamais, à plus forte raison ne charrie-t-elle jamais, si j'ose ainsi dire. Bossuet prend ici le mot dans le sens fréquent à l'époque classique de « souligner », de « faire ressortir » [41]. Il sait que ceux qui l'écoutent sont, eux, volontiers portés à penser que les « fortes expressions » dont se sert l'Ecriture pour peindre le néant de l'homme ne sont que des images et qu'il ne faut pas leur attacher trop d'importance et encore moins les prendre à la lettre. Il saisit donc l'occasion de leur prouver qu'elles peuvent être parfois d'une exactitude littérale et à en conclure qu'elle peuvent l'être pour tout le monde, comme elles l'ont été pour Henriette d'Angleterre : ce qui lui est arrivé peut arriver à tout le monde; tous ceux qui sont encore au matin de leur vie, peuvent, comme elle, passer sans transition du matin au soir.

Si Bossuet nous renvoie à l'Ecriture, on pense, bien sûr, en lisant ces lignes à Ronsard et à Malherbe [42]. A la solennité dramatique, aux accents tragiques du début du récit, a succédé maintenant la tristesse élégiaque. Parlant devant un auditoire où tout le monde ou presque avait connu, plus ou moins bien, Henriette d'Angleterre, Bossuet peut évoquer son charme et sa beauté, en se contentant de renvoyer chacun au souvenir qu'il gardait d'elle (« avec quelles grâces, vous le savez »). S'il ne s'attarde pas à rappeler les attraits d'Henriette d'Angleterre, il évoque encore bien plus brièvement leur brusque destruction, puisqu'il se contente d'un seul mot (« séchée »), créant ainsi un saisissant effet de contraste.

La poésie de ce lamento tient aussi à la douceur des sonorités. Après les éclats qui ont marqué le début du récit, après les grondements des vibrantes et le fracas des explosives, domine maintenant le soupir des sifflantes : « Madame cependant a passé du matin au soir, ainsi que l'herbe des champs. Le matin, elle fleurissait; avec quelles grâces, vous le savez : le soir, nous la vîmes séchée ». Mais l'euphonie de ces lignes n'a d'égale que l'eurythmie que leur confèrent les parallélismes métriques et les cadences régulières, notamment octosyllabiques : « Madame cependant (6) a passé du matin au soir (8), ainsi que l'herbe des champs (7). Le matin, elle fleurissait (8); avec quelles grâces, vous le savez (10) : le soir, nous la vîmes séchée (8); et ces fortes expressions (8) par lesquelles l'Ecriture sainte (9) exagère l'inconstance des choses humaines (13), devaient être pour cette princesse (9) si précises et si littérales! (9) »

 

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Comme le précédent, ce texte fait partie de ces pages de la littérature française que connaissaient tous ceux qui avaient fait des études secondaires, avant que les spécialistes des prétendues sciences de l'éducation qui, emmenés par l'inénarrable Philippe Mérieu, ont fait main basse sur le ministère de l'éducation nationale, ne s'emploient, avec le concours de certaines associations d'enseignants et la complicité de certains inspecteurs généraux et de quelques universitaires dévoyés, comme M. Alain Viala, à exclure progressivement de l'enseignement secondaire toute littérature vraiment digne de ce nom [43].

Si cette page, comme celle du Sermon sur la mort, est justement célèbre, c'est, elle aussi, grâce à des qualités purement littéraires que Bossuet affectait de mépriser. Il a voulu que ses oraisons funèbres fussent d'abord avant tout des sermons. Il a voulu que la nécessaire évocation de la vie des défunts, l'inévitable rappel de leur grandeur sociale et des hautes fonctions qu'ils ont remplies, l'indispensable éloge de leurs qualités humaines et la déploration de leur disparition, fussent toujours subordonnées aux leçons chrétiennes que l'on pouvait tirer de leur vie et de leur mort. Mais, le moins que l'on puisse dire, c'est que ces leçons ne passent vraiment plus. Persuadé que Dieu a programmé la mort prématurée d'Henriette d'Angleterre pour qu'elle serve de leçon aux hommes, Bossuet croit ainsi prendre le relais de Dieu lui-même lorsqu'il se sert de cette mort pour faire prendre conscience à son auditoire du néant des grandeurs humaines et de la vanité des plaisirs terrestres et pour lui rappeler que la mort peut frapper à chaque instant et qu'il faut s'y préparer sans cesse. Mais, bien loin de nous convaincre, les explications providentialistes de Bossuet, ses invitations à reconnaître et à célébrer la profonde sagesse et l'infinie sollicitude de la Providence sont plutôt de nature à nous faire hausser les épaules. Et, quand il nous invite, dans le second point, à admirer et à imiter les pieuses dispositions d'Henriette d'Angleterre, c'est-à-dire de quelqu'un qui, à l'évidence, n'avait jamais songé un instant à réfléchir un peu sérieusement sur les prétendues vérités qu'on lui avait enseignées et dont la foi et la piété n'étaient que le fruit de la paresse intellectuelle et du conformisme social, on peut aussi n'être guère sensible à ses exhortations. Si Bossuet nous touche, dans l'Oraison funèbre d'Henriette d'Angleterre, ce n'est pas lorsqu'il croit prendre le relais de Dieu et expliciter la leçon que celui-ci aurait voulu nous donner en faisant mourir prématurément Henriette d'Angleterre, c'est, au contraire, lorsqu'il semble l'oublier, lorsqu'il cesse de se faire le porte-parole de Dieu. Si Bossuet nous émeut, c'est qu'en dépit de la conviction où il est que la mort d'Henriette d'Angleterre a été voulue par Dieu pour son propre bien et celui des autres, il ne peut s'empêcher de déplorer ce qu'il nous invite à admirer comme une éclatante manifestation de la sagesse et de la sollicitude de la Providence. Ce n'est pas le prédicateur qui cite la Bible et les Pères de l'Eglise que nous admirons, mais le poète qui nous fait songer irrésistiblement à Ronsard ou à Malherbe.


 

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NOTES :

[1] Op. cit., tome IV, pp. 650-680. On peut consulter aussi les éditions de l'abbé Velat et Yvonne Champailler (Bossuet, Œuvres, bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1961, pp. 83-105), de Jacques Truchet ( Bossuet, Oraisons funèbres, Classiques Garnier, 1961, pp. 147-189), de Philippe Sellier (Bossuet, Oraisons funèbres, Nouveaux Classiques Larousse, pp. 61-97) et de Thérèse Goyet (Bossuet, Oraisons funèbres, Classiques Bordas, 1969, pp. 74-109).

[2] Rappelons ce qu'il dit au début de sa première oraison funèbre : « Quand l'Eglise ouvre la bouche des prédicateurs dans les funérailles de ses enfants, ce n'est pas pour accroître la pompe du deuil par des plaintes étudiées, ni pour satisfaire l'ambition des vivants par de vains éloges des morts. La première de ces deux choses est trop indigne de sa fermeté, et l'autre trop contraire à sa modestie. Elle se propose un objet plus noble dans la solennité des discours funèbres : elle ordonne que ses ministres, dans les derniers devoirs que l'on rend aux morts, fassent contempler à leurs auditeurs la commune condition de tous les mortels, afin que la pensée de la mort leur donne un saint dégoût de la vie présente, et que la vie humaine rougisse en regardant le terme fatal que la Providence divine a donné à ses espérances trompeuses » (Oraison funèbre d'Yolande de Monterby, op. cit., tome II, pp. 266-267).

[3] Voir notamment Lanson, Bossuet, Lecène et Oudin p. 138 : « L'Oraison funèbre de la duchesse d'Orléans est par excellence un sermon sur la mort ». Voir aussi ce qu'écrit Jacques Truchet dans son édition : « Dans la mesure même où elle est peu chargée de précisions biographiques, cette oraison funèbre tend vers le genre du sermon. On exagérerait à peine en disant qu'elle est un sermon sur la Mort, et l'on ne pourrait guère étudier les idées qu'elle contient sans se référer au sermon du Carême du Louvre qui porte ce titre » (pp.153-154). Et il ajoute en note : « Elle constitue à cet égard une sorte de cas-limite, dont il ne faudrait pas s'autoriser pour prétendre que Bossuet ramène l'oraison funèbre au sermon d'une manière constante et générale » (p. 154, note 1).

[4] Henriette d'Angleterre, qui était née le 16 juin 1644 est morte, à l'âge de vingt-six ans le 30 juin 1970 vers deux heures du matin. Elle s'était brusquement sentie très mal la veille vers cinq heures du soir après avoir bu un verre d'eau avec de la chicorée, et mourut persuadée d'avoir été empoisonnée. Mme de Lafayette nous a laissé un récit détaillé de son agonie dans son Histoire de Madame Henriette d'Angleterre (voir Mme de Lafayette, Œuvres complètes, édition de Roger Duchêne, Préface de Michel Déon, Editions François Bourin, 1990, pp. 481-490). Bossuet, qui a assisté Henriette d'Angleterre dans ses derniers instants, en a donné une brève relation dans une lettre adressée sans doute à son frère Antoine (Voir Bossuet, Correspondance, édition Urbain-Lévesque, Hachette, 1909-1925, tome I, pp. 199-200. On la trouvera aussi dans l'édition de Jacques Truchet, pp. 150-151, note 2).

[5] P. 654.

[6] Bossuet vient d'opposer le début de l'Ecclésiaste (« Vanitas vanitatum, dixit Ecclesiastes : vanitas vanitatum et omnia vanitas. Vanité des vanités, a dit l'Ecclésiaste : vanité des vanités et tout est vanité »), qui lui a fourni le « texte » de son oraison funèbre et la fin (« Crains Dieu et garde ses commandements, car c'est là tout l'homme; et sache que le Seigneur examinera dans son jugement tout ce que nous aurons fait de bien et de mal ») qu'il cite seulement en français, pour montrer que « tout est vain en l'homme, si nous regardons ce qu'il donne au monde; mais, au contraire, tout est important, si nous considérons ce qu'il doit à Dieu » (pp. 654-655).

[7] P. 655. On retrouvera la même division générale dans l'Oraison funèbre de Marie-Thérèse d'Autriche (voir op. cit., tome VI, pp. 171-205)), la première partie rappelant la grandeur humaine de la reine et la seconde sa vie parfaitement chrétienne, ainsi que dans l'Oraison funèbre de Condé (voir ibidem, pp. 419-459), la première partie célébrant en lui « toutes les plus belles qualités d'une excellente nature » (p. 425) et la seconde sa piété. Cela dit, ces deux oraisons funèbres sont bien loin d'être un sermon sur la mort au même degré que celle d'Henriette d'Angleterre.

[8] J. Vianey a donné une brève mais judicieuse analyse de ce passage dans son Explication française (Hatier, 1947, pp. 299-303). J.-L. de Boissieu et A.-M. Garagnon se sont livrés à l'étude stylistique de la même page (à partir de « O nuit désastreuse ») dans leurs Commentaires stylistiques (SEDES, 1987, pp. 69-94). Leur travail, bien que parfois inutilement jargonnant, n'en est pas moins riche en remarques précises et éclairantes, ce qui n'est pas souvent le cas dans ce genre de travaux.

[9] Op. cit., p. 301.

[10] Bossuet joue ici sur le sens étymologique du verbe « considérer » qui veut dire à l'origine « lever la tête pour regarder les astres ».

[11] Le verbe « frappe » n'évoque pas nécessairement la mort comme pour Henriette d'Angleterre. Pour instruire les autres hommes et leur rappeler la précarité des grandeurs humaines, Dieu ne va pas nécessairement jusqu'à faire mourir les grands : il peut se contenter de leur envoyer une grave maladie ou de leur faire connaître une soudaine disgrâce qui, pour un courtisan, est souvent vécue comme une véritable mort.

[12] Voir Odes, II, 10 et notamment les vers 9-12 : S¾pius ventiis agitatur ingens / Pinus et cels¾ graviore casu / Decidunt turres feriuntque summos / Fulgura montes.

[13] Comme c'est souvent le cas au XVIIe siècle, le mot « murmurer » implique ici une idée de protestation, voire de rébellion. On trouvera un autre exemple de cette acception dans ce passage du Sermon du mauvais riche où Bossuet évoque « ces pauvres intérieurs [les passions] qui ne cessent de murmurer, quelque soin qu'on prenne de les satisfaire » (op. cit., tome IV, p. 209). De nos jours, le verbe « murmurer » comme le substantif « murmure » n'impliquent en eux-mêmes ni satisfaction ni mécontentement, ni approbation ni désapprobation. C'est le contexte qui permet de les charger de l'un ou de l'autre sens (on parle tout aussi bien d'un « murmure d'approbation » que d'un « murmure de désapprobation »).

[14] P. 678.

[15] C'est ce que Bossuet ose écrire à Mignard en 1672 pour le consoler de la mort de sa fille : « L'innocence de cette chère et aimable enfant lui a fait trouver dans la mort la félicité éternelle qu'une vie plus longue aurait mise en péril » (Bossuet, textes choisis et commentés par l'abbé Bremond, Plon, 1913, tome II, p. 206). Mignard n'aurait peut-être guère apprécié cet argument, si fort heureusement sa fille n'avait été toujours en vie, Bossuet ayant été abusé par une fausse nouvelle

[16] « C'est une étrange faiblesse de l'esprit humain que jamais la mort ne lui soit présente, quoiqu'elle se mette en vue de tous côtés et en mille formes diverses » disait Bossuet dans l'exorde du Sermon sur la Mort, annonçant ainsi ce qu'il allait développer dans le premier point : « Tout nous appelle à la mort : la nature, presque envieuse du bien qu'elle nous a fait, nous déclare souvent et nous fait signifier qu'elle ne peut pas nous laisser longtemps ce peu de matière qu'elle nous prête, qui ne doit pas demeurer entre les mêmes mains, et qui doit être éternellement dans le commerce : elle en a besoin pour d'autres formes, elle la redemande pour d'autres ouvrages. Cette recrue continuelle du genre humain, je veux dire les enfants qui naissent, à mesure qu'ils croissent et qu'ils s'avancent, semblent nous pousser de l'épaule et nous dire : Retirez-vous c'est maintenant notre tour ».

[17] « Enchanter » a, bien sûr, ici le sens de « ensorceler comme par un charme magique ».

[18] Voir le début du second point du Sermon sur l'Ambition : « La fortune […] se plaît de temps en temps d'étonner le monde par des coups d'une surprise terrible, comme pour rappeler toute sa force en la mémoire des hommes » (tome IV, pp. 254-255).

[19] Il est très probable, en effet, qu'il a dû marquer un petit temps d'arrêt après « terrible ».

[20] Bossuet a dû, à l'évidence, marquer une très légère pause entre « O nuit désastreuse » et « O nuit effroyable », et plus encore entre « Madame se meurt » et « Madame est morte ».

[21] Si les finales des trois éléments dont est composée cette séquence doivent être fortement accentuées, il ne faut, bien sûr, marquer aucune pause.

[22] Il est difficile, en effet, d'expliquer l'ordre des deux adjectifs par le souci d'établir une progression sémantique, car on ne peut guère dire que « effroyable » a un sens plus fort que « désastreuse ». En revanche, grâce à la voyelle éclatante (a) et à la vibrante (l), sa syllabe finale résonne beaucoup mieux que celle de « désastreuse ».

[23] Si Bossuet emploie l'expression « éclat de tonnerre » plutôt que l'expression beaucoup plus habituelle, de « coup de tonnerre » c'est sans doute d'abord pour éviter de répéter le mot « coup » qu'il vient d'employer (« tout à coup »); mais cela lui permet aussi d'assurer la parfaite régularité du rythme et de bénéficier d'un mot beaucoup plus sonore.

[24] On peut, bien sûr, si l'on veut, parler ici de « polyptote », mot que les stylisticiens actuels ont remis à la mode et dont J.-L. de Boissieu et A.-M. Garagnon donnent la définition suivante : « Figure qui consiste à employer, dans un espace textuel limité, plusieurs formes du même mot avec des différences de genre, de nombre, de personne de mode ou de temps » (op. cit., p. 271). J'ai souvent constaté, en corrigeant leurs copies, que beaucoup de mes étudiants de Paris IV, rendus friands de termes stylistiques par l'enseignement calamiteux de Georges Molinié, avaient un faible tout spécial pour les polyptotes, sans doute parce qu'ils sont faciles à repérer. Quand ils en avaient trouvé un ou deux, ils étaient généralement si contents qu'ils ne songeaient plus à se demander si le texte avait un sens et lequel.

[25] Op. cit., p. 302. Voir aussi ce que dit Jacques Truchet dans son édition des Oraisons funèbres : « On s'attendrait […] à une narration détaillée de la mort de la princesse. En fait, même sur ce point Bossuet donne assez peu de détails. Les deux récits des derniers moments de Madame que comporte l'oraison funèbre sont certes admirables, mais ce sont des récits d'atmosphère où l'orateur cherche surtout à dégager une impression » (pp. 152-1532). Il a assurément raison à ceci près qu'il ne distingue pas entre les deux récits. Or, si ce qu'il dit s'applique parfaitement au premier récit, il en va autrement du second qui ressemble davantage à un vrai récit.

[26] Comme on le sait, la brutalité de la mort d'Henriette d'Angleterre, et le fait que les violentes douleurs qu'elle a éprouvées tout au long de son agonie, aient commencé aussitôt après qu'elle avait bu un verre d'eau de chicorée, ont pu faire croire qu'elle avait été empoisonnée et elle-même semble en avoir été persuadée. Certes l'autopsie a amené les médecins à conclure à une mort naturelle, mais les médecins du XVIIe siècle n'avaient assurément pas, pour déceler l'éventuelle action d'un poison, les moyens dont nous disposons aujourd'hui. Quoi qu'il en soit, il me semble que, pour se faire une opinion sur la question, il suffit de lire le récit que Mme de Lafayette nous a laissé. Ce récit rend, en effet, l'hypothèse de l'empoisonnement tout à fait inutile, même si Mme de Lafayette ne se prononce pas elle-même sur la question. Tout d'abord Mme de Lafayette nous apprend que la première femme de chambre d'Henriette d'Angleterre, Mme Desbordes, qui avait préparé l'eau de chicorée, en a bu elle-même pour prouver qu'elle n'était pas empoisonnée. Certes ! on pourrait se demander si l'eau qu'a bue Henriette d'Angleterre est bien celle qu'a bue Mme Desbordes, d'autant plus que Mme de Lafayette nous a dit que c'était Mme de Gourdon, la dame d'atour d'Henriette d'Angletere, et non Mme Desbordes, qui lui avait présenté le verre. Mais elle nous donne des renseignements qui nous montrent que, contrairement à ce suggère Bossuet, Henriette d'Angleterre n'était pas du tout en pleine santé quelques heures seulement avant sa mort. Si effectivement Henriette d'Angleterre avait été en pleine forme juste avant de boire l'eau de chicorée, l'hypothèse du poison ne pourrait assurément pas être écartée. Mais, loin d'être en pleine forme, elle ne se sentait pas bien du tout depuis quelques jours, voire depuis assez longtemps. Mme de Lafayette nous apprend, en effet, que le jour de son arrivée à Saint-Cloud, le lundi 24 juin, « elle se plaignit d'un mal de côté et d'une douleur dans l'estomac, à laquelle elle était sujette» (p. 481). Elle nous apprend ensuite que, le vendredi 28 juin, elle se baigna dans la Seine et que « le samedi, elle s'en trouva si mal qu'elle ne se baigna point » (ibidem). Mme de Lafayette arrive à Saint-Cloud le samedi soir : « Je la trouvai dans ses jardins, nous dit-elle; elle me dit que je lui trouverais mauvais visage, et qu'elle ne se portait pas bien » (ibidem). Le dimanche après le déjeuner, nous dit encore Mme de Lafayette, « elle se coucha sur des carreaux », comme elle le faisait parfois, en demandant à Mme de Lafayette de se mettre auprès d'elle. « Pendant son sommeil, raconte alors Mme de Lafayette, elle changea si considérablement qu'après l'avoir longuement regardée, j'en fus surprise et je pensai qu'il fallait que son esprit contribuât fort à parer son visage, puisqu'il il le rendait si agréable lorsqu'elle était éveillée, et qu'il l'était si peu quand elle était endormie. J'avais tort néanmoins de faire cette réflexion, car je l'avais vue dormir plusieurs fois, et je ne l'avais pas vue moins aimable. Après qu'elle fut éveillée, elle se leva du lieu où elle était avec un si mauvais visage que Monsieur en fut surpris et me le fit remarquer. Elle s'en alla ensuite dans le salon, où elle se promena quelque temps avec Boisfranc, trésorier de Monsieur, et en lui parlant, elle se plaignit plusieurs fois de son mal de côté » (p. 482). C'est alors qu'elle va demander un verre d'eau de chicorée et éprouver une très violente douleur aussitôt après l'avoir bu. Mais il est clair que, si elle avait bu ou mangé quoi que ce fût d'autre, elle aurait éprouvé la même chose. Toutes les indications données par Mme de Lafayette nous portent à penser qu'elle était malade depuis assez longtemps, que sa maladie s'était brusquement aggravée depuis quelques jours, et qu'elle était déjà mourante, lorsqu'elle a bu le trop fameux verre d'eau de chicorée. Voltaire explique la croyance en l'empoisonnement par « la malignité humaine et l'amour de l'extraordinaire » (Le Siècle de Louis XIV, in Œuvres historiques, Edit. de La Pléiade, Gallimard, 1957, p. 921)

[27] On aurait pu s'attendre à voir Monsieur cité avant le roi et la reine, à la fois parce qu'il était le mari de la mourante, du moins officiellement, et parce qu'il a été le premier à connaître son état. Mais Bossuet, on ne s'en étonnera pas, a voulu respecter l'ordre hiérarchique.

[28] Il reprend le verbe « frapper » et le mot « coup » (« Qui de nous ne se sentit frappé à ce coup ? ») qu'il a employés plus haut (« Dieu les frappe pour nous avertir […] Mais, s'il faut des coups de surprise »). Il emploie deux fois le mot « douleur » (« Partout on voit la douleur […] de douleur et d'étonnement ») et le mot « désolé » (« avait désolé sa famille […] le prince sera désolé »). A « désespoir » (« partout on voit la douleur et le désespoir ») fait écho « désespéré » (« tout est désespéré »), et le dernier mot, « étonnement » rappelle « cette étonnante nouvelle ». Et, même si les deux mots ont des racines différentes, on peut dire que « tout est abattu » fait écho à « on trouve tout consterné », puisque, et, bien sûr, Bossuet s'en souvient ici, le sens étymologique de « consterner » est « abattre ».

[29] Enéide, chant II, vers 368-369.

[30] Ezéchiel, VII, 27.

[31] Le verbe conturbare signifie « mettre en désordre, troubler, inquiéter ». La Bible de Jérusalem traduit par « trembleront ». la Bible de Lemaître de Sacy traduisait par « tomberont de frayeur » et peut-être est-ce un souvenir de l'Oraison funèbre d'Henriette d'Angleterre

[32] Pour Bossuet, il ne fait aucun doute que la couronne de France est la première de toutes.

[33] Oratio de obitu Satyri fratris, I, 19.

[34] Les stylisticiens appellent « anadiplose » cette figure de style qui consiste à reprendre au début d'une phrase ou d'un membre de phrase un mot ou une expression employés à fin de la phrase ou du membre de phrase précédents.

[35] Cette ironie amère était perceptible dès le tout début de l'Oraison funèbre : « J'étais donc encore destiné à rendre ce devoir funèbre à très haute et très puissante princesse HENRIETTE-ANNE D'ANGLETERRE, DUCHESSE D'ORLEANS. Elle, que j'avais vue si attentive pendant que je rendais le même devoir à la reine sa mère, devait être si tôt après le sujet d'un discours semblable; et ma triste voix était réservée à ce déplorable ministère ».

[36] Voir Essais, III, 13, « De la liberté » : « Dieu fait grâce à ceux à qui il soustrait la vie par le menu; c'est le seul bénéfice de la vieillesse. La dernière mort en sera d'autant moins pleine et nuisible; elle ne tuera plus qu'un demi ou un quart d'homme » (édition Villey, revue par Saulnier, P.U.F., 1965, p. 1081).

[37] Voir cette remarque de l'Oraison funèbre du Père Bourgoing : « La nature, cruelle usurière, nous ôte tantôt un sens et tantôt un autre. Elle avait ôté la vue au Père Bourgoing, et elle ne manque pas tous les jours de nous enlever quelque chose, comme pour l'intérêt de son prêt » (tome IV, p. 419).

[38] Certes, contrairement, à ce que dit Bossuet, Henriette d'Angleterre n'a pas « passé du matin au soir ». Nous l'avons dit, elle était sans doute malade depuis assez longtemps et sa maladie s'était brusquement aggravée dans les jours qui ont précédé sa mort. Mais, ni ses proches, ni elle ne semblent avoir jamais pensé que sa vie était menacée avant qu'elle eût absorbé le fameux verre d'eau de chicorée.

[39] « Mais quoique, sans menacer et sans avertir, elle [la mort] se fasse sentir tout entière dès le premier coup, elle trouve la princesse prête » dira Bossuet dans le second point (p. 673).

[40] Il n'a pas, non plus, indiqué en note le texte ou les textes auxquels il avait pensé dans ce passage. Les éditeurs y voient généralement un souvenir du psaume 102/103, verset 15 : Homo, sicut fœnum dies ejus, tam quam flos agri sic efflorebit. Mais Bossuet peut s'être souvenu aussi du psaume 89/90, verset 6 : Mane sicut herba transeat; mane floreat et transeat; vespere decidat, induret et arescat, comme il peut s'être souvenu d'Isaïe (chapitre 40, versets 6 et 8 : Omnis caro fœnum et omnis gloria ejus quasi flos agri […] exsiccatum est fœnum, et cecidit flos) ou de saint Pierre (première Epître, verset 24 : quia omnis caro ut fœnum et omnis gloria ejus tamquam flos fœni : exaruit fœnum et flos ejus decidit) qui s'était lui-même souvenu d'Isaïe et sans doute aussi des psaumes.

[41] C'est le sens premier du mot qui vient du latin exaggerare : « entasser de la terre, amonceler ». Le Littré, qui le signale comme un « emploi vieilli », cite notamment ces deux passages de la correspondance de Colbert : « Il ne manqua pas de bien exagérer combien il était important de ne pas toucher aux rentes de la ville de Paris »; « Cet arrêt ayant été publié et porté sur le bureau de la Chambre de justice, au lieu qu'elle devait rendre publique et exagérer une si sensible marque de la bonté du roi pour ses peuples ». Le sens moderne apparaît dès les XVIe siècle.

[42] Bossuet lui-même pouvait-il, en écrivant ces lignes, ne pas penser aux vers célèbres de la « Consolation à Du Périer »: Et rose, elle a vécu ce que vivent les roses / L'espace d'un matin ?

[43] Inutile de dire que Bossuet fait partie, et plus que tout autre sans doute, des grands auteurs français que l'on n'étudie pratiquement plus dans le secondaire. C'est infiniment regrettable. Quand j'enseignais au lycée au début de ma carrière, j'expliquais toujours au moins quatre ou cinq textes de Bossuet en seconde et j'en faisais apprendre par cœur une page ou deux aux élèves. Nul auteur, en effet, n'est plus propre à leur faire prendre conscience de la beauté de notre langue et à les aider à en acquérir la maîtrise. Tous ceux que l'on entend quotidiennement massacrer notre langue à la radio et à la télévision et en faire une bouillie informe, n'ont certainement jamais appris par cœur la moindre page de Bossuet et n'en ont peut-être jamais lu une ligne. C'est apparemment le cas des évêques eux-mêmes, ou du moins de certains d'entre eux, si j'en juge par ce monstrueux échantillon de galimatias que j'ai entendu un jour sur France 2 au journal de 13 h. dans la bouche d'un évêque dont je n'ai hélas ! pas noté le nom : « Est-ce que c'est le vivre ensemble des Français qui est plus en difficulté ? »

 

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