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....................Dom Juan veut-il défier le Ciel en invitant le Commandeur

 

.......C'est assurément une banalité de le constater aucune pièce de Molière n'a suscité autant de commentaires divergents que Dom Juan, qu'il s'agisse notamment d'expliquer l'inconstance du personnage principal ou de définir son attitude envers Dieu. C'est sur ce dernier point que je voudrais faire quelques remarques. Un certain nombre de critiques soutiennent que, bien loin d'être un véritable athée, Dom Juan serait un homme foncièrement inquiet, hanté par le surnaturel et secrètement en quête de Dieu. C'est le cas, notamment, de Mme Micheline Sauvage qui conclut son livre Le cas Don Juan, en affirmant que « Le vrai don Juan est le mendiant de l'Eternel [1]», et qui écrit : « si don Juan est athée, que fait-on de ce duel qui l'oppose, vie et mort, à la Statue ? Que fait-on de l'Invitation ? Que fait-on, en somme, de la charpente du mythe ? Pour entrer en lutte avec le Ciel, il faut bien admettre qu'il existe. Le défi et l'insolence n'ont de sens que comme manifestation de la foi contre Dieu, selon une expression de Delteil [2]».

.......Comme Mme Micheline Sauvage, ceux qui prétendent que Dom Juan cherche à défier le Ciel, ne manquent pas de s'appuyer principalement, et parfois exclusivement, sur la scène 5 de l'acte III où il invite à dîner la statue du Commandeur. Et certes, ce comportement, à première vue assez étrange, pourrait, en effet, se prêter à une telle interprétation, si Molière avait traité la scène autrement qu'il ne l'a fait, Mais, si on l'on veut bien lire la scène que Molière a effectivement écrite, et non celle qu'il aurait pu écrire, on ne peut pas ne pas remarquer non seulement qu'il n'a absolument rien fait pour autoriser une telle interprétation, mais qu'il semble même avoir tout fait pour la prévenir.

.......Commençons par résumer rapidement les scènes précédentes; Tout en discutant médecine et religion, Dom Juan et Sganarelle se sont égarés dans la forêt et doivent demander leur chemin à un mendiant [3]. Celui-ci les renseigne [4]. Dom Juan aperçoit alors un homme qui est agressé par des brigands et lui porte secours. L'homme agressé se présente : il n'est autre que Dom Carlos, le frère d'Elvire et il est, avec son frère, Dom Alose, et une escorte, à la recherche de Dom Juan pour venger l'honneur de sa sœur. Dom Alose arrive alors et reconnaît Dom Juan qu'il veut tuer. Celui-ci met l'épée à la main pour se défendre, mais Dom Carlos, qui estime avoir une dette envers Dom Juan, persuade son frère de remettre leur vengeance à plus tard. Dom Juan et Sganarelle s'apprêtent alors à reprendre leur route, quand Dom Juan aperçoit un monument qui l'intrigue. Sganarelle lui apprend que c'est le tombeau du Commandeur et Dom Juan exprime le désir de le visiter :

.......« Mais quel est le superbe édifice que je vois entre ces arbres ? - Vous ne le savez pas ? - Non, vraiment. - Bon! c'est le tombeau que le Commandeur faisait faire lorsque vous le tuâtes. - Ah! tu as raison. Je ne savais pas que c'était de ce côté-ci qu'il était. Tout le monde m'a dit des merveilles de cet ouvrage, aussi bien que de la statue du Commandeur, et j'ai envie de l'aller voir »

.......On le voit, c'est tout à fait par hasard que Dom Juan va passer à proximité du tombeau du Commandeur. Si Molière avait véritablement voulu que l'invitation de Dom Juan apparût comme un défi lancé au Ciel, il s'y serait sans doute pris autrement. Il aurait probablement donné à la visite que fait Dom Juan au tombeau du Commandeur, un caractère, sinon vraiment prémédité, du moins un peu moins accidentel. Dom Juan aurait pu savoir que le tombeau du Commandeur se trouvait dans les parages et s'en souvenir. Au lieu de cela, l'idée qu'il puisse s'agir du tombeau du Commandeur ne lui vient pas une seconde à l'esprit, alors que Sganarelle, lui, n'a pas un instant d'hésitation, et l'identifie tout de suite. Dom Juan se dit alors que, puisqu'il se trouve de passer juste à côté, il serait bête de ne pas profiter de l'occasion pour aller voir un monument dont « tout le monde (lui) a dit des merveilles ». Mais, malgré tout le bien qu'on avait pu lui dire de ce monument, il n'avait jamais songé à s'informer de l'endroit où il pouvait être. D'ailleurs, même maintenant, alors qu'il se trouve juste à côté, il ne semble pas être enièrement décidé à aller le voir (Il ne dit pas « je veux » ou « je vais l'aller voir », mais « J'ai envie de l'aller voir »). C'est sans doute Sganarelle qui, en lui disant de ne pas y aller, va achever de le décider.

.......Au moment où il entre dans le mausolée, Dom Juan n'a certainement pas l'intention d'inviter la statue à souper, et il y a gros à parier que, s'il y était entré seul, cette idée ne lui serait jamais venue à l'esprit. Mais Sganarelle entre avec lui, et ce sont l'attitude et les propos de celui-ci qui vont faire naître cette idée dans l'esprit de Dom Juan. D'ailleurs, avant même qu'ils entrent dans le mausolée, les propos de Sganarelle auraient déjà pu donner à Dom Juan l'idée d'inviter le Commandeur :

.......« Monsieur, n'allez point là. - Pourquoi ? - Cela n'est pas civil, d'aller voir un homme que vous avez tué. - Au contraire, c'est une visite dont je lui veux faire civilité, et qu'il doit recevoir de bonne grâce, s'il est galant homme. Allons, entrons dedans ».

.......On le voit, alors que Dom Juan n'a parlé que d'aller voir un monument, Sganarelle parle, lui, « d'aller voir un homme ». Ce sont les propos de Sganarelle qui tendent à transformer la visite au tombeau du Commandeur en une visite au Commandeur lui-même. De plus, en disant qu'un tel geste « n'est pas civil » [5], Sganarelle engage Dom Juan à lui répondre en se plaçant sur le même terrain que lui, c'est-à-dire à présenter cette visite comme une visite de politesse. Mais comment ne pas voir que l'idée d'une visite de politesse peut conduire tout naturellement à l'idée d'une invitation ? Déjà, par conséquent, si Molière l'avait voulu, la réplique de Sganarelle aurait pu suggèrer à Dom Juan d'inviter le Commandeur; si Molière l'avait voulu, Dom Juan aurait pu répondre à Sganarelle : « Au contraire, c'est une visite dont je veux lui faire civilité, et j'ai même l'intention de l'inviter à souper ».

.......Mais Molière ne l'a pas voulu, ou n'y a pas pensé. Son Dom Juan, en pénétrant dans le tombeau, n'a aucune arrière-pensée. Il ne songe aucunement à défier le Commandeur ni à apostropher sa statue. Il entre dans le mausolée, comme il entrerait dans un musée. Et, s'il va faire une remarque satirique sur ce mausolée, c'est parce que Sganarelle va s'extasier sottement et lui demander ce qu'il en pense, s'attendant sans doute à ce que Dom Juan partage son enthousiasme :

.......« Ah! que cela est beau! Les belles statues! le beau marbre! les beaux piliers! Ah! que cela est beau! Qu'en dites-vous, Monsieur ? - Qu'on ne peut voir aller plus loin l'ambition d'un homme mort; et ce que je trouve admirable, c'est qu'un homme qui s'est passé, durant sa vie, d'une assez simple demeure, en veuille avoir une si magnifique pour quand il n'en a plus que faire ».

.......Si Sganarelle ne lui avait pas demandé son avis, Dom Juan aurait probablement gardé pour lui sa désapprobation Quoi qu'il en soit, l'opinion formulée par Dom Juan ne saurait être considérée comme sacrilège. Ce pourrait être, en effet, la remarque d'un moraliste, et, de fait, il est assez plaisant de le noter, Dom Juan rejoint sur ce point Bossuet, dont le Sermon pour le samedi saint commence ainsi : « Quand je vois ces riches tombeaux sous lesquels les grands de la terre semblent vouloir cacher la honte de leur pourriture, je ne puis assez m'étonner de l'extrême folie des hommes qui érige de si magnifiques trophées à un peu de cendre et à quelques vieux ossements [6]». Là encore, je ne saurais partager l'opinion de M. Teyssier qui pense que Dom Juan cherche à rabaisser l'image du Commandeur, parce qu'il lui fait peur, et à se persuader que c'était un homme comme les autres [7].

.......C'est Sganarelle, il convient de le noter, qui va apercevoir le premier la statue du Commandeur et qui va la montrer à Dom Juan :

.......« Voici la statue du Commandeur. - Parbleu! le voilà bon, avec son habit d'empereur romain! »

.......Tout se passe donc, une fois de plus, comme si Molière avait voulu bien montrer que, pour employer une expression familière, Dom Juan ne cherchait aucunement le Commandeur. Certes, il ne peut s'empêcher de faire une remarque ironique sur l'accoutrement dans lequel il a choisi de se faire représenter. Mais, comme la précédente, cette brève remarque semble être trop justifiée pour qu'on puisse l'imputer à une intention véritablement agressive. De toute évidence, Dom Juan aurait fait la même remarque devant la statue de quiconque aurait eu la même idée que le Commandeur.

.......Mais, si la statue du Commandeur n'impressionne guère Dom Juan, il en est tout autrement de Sganarelle et c'est lui qui, par ses paroles, va donner à Dom Juan l'idée d'inviter le Commandeur à souper :

.......« Ma foi, Monsieur, voilà qui est bien fait. Il semble qu'il est en vie et qu'il s'en va parler. il jette des regards sur nous qui me feraient peur, si j'étais tout seul, et je pense qu'il ne prend plaisir de nous voir. - Il aurait tort , et ce serait mal recevoir l'honneur que je lui fais. Demande-lui s'il veut venir souper avec moi ».

.......Manifestement Dom Juan ne songe aucunement à défier le Commandeur et avec lui le Ciel. Il ne veut que se moquer de Sganarelle, de sa sotte admiration et de sa poltronnerie. Il ne veut, comme il le lui dira dans un instant, que lui « faire toucher au doigt (s)a poltronnerie ». Il le prend en quelque sorte au mot. Sganarelle lui dit que la statue semblait vivante et prête à parler. Dom Juan lui réplique : « Parle-lui donc. Tu verras bien si elle te répond ». Sganarelle lui dit que le Commandeur ne semblait pas les voir avec plaisir et il suggère que cela n'a rien d'étonnant. Dom Juan lui répond ce qu'il lui a déjà répondu, il y a un instant, lorsque Sganarelle lui a dit que ce n'était pas « civil » de rendre visite à un homme que l'on avait tué, à savoir que c'est, au contraire, un honneur qu'il fait au Commandeur, lequel aurait donc tort s'offenser. Mais il pousse le jeu un peu plus loin que la première fois. Pour bien montrer à Sganarelle qu'il désire se montrer on ne peut plus civil avec le Commandeur, il dit qu'il veut l'inviter à souper.

.......Sganarelle se montrant très réticent, Dom Juan va être obligé d'insister pour qu'il se décide à faire ce qu'il lui a dit de faire [8]. Mais n'allons pas croire qu'il prend au sérieux l'idée qu'il a eue, et encore moins, comme le fait M. Teyssier, qu'il cherche à s'assurer ainsi de l'inexistence de Dieu [9]. Il n'admet pas que Sganarelle discute ses ordres, même et peut-être surtout lorsqu'ils sont absurdes, et il veut l'obliger à surmonter sa poltronnerie. Mais, dès que Sganarelle se résigne à s'exécuter et commence à s'adresser à la statue, Dom Juan semble ne plus faire attention à lui et sans doute pense-t-il déjà à autre chose. Toujours est-il qu'il regarde ailleurs, puisque Sganarelle va être le seul à voir la statue baisser la tête. Aussi, ne comprenant pas pourquoi Sganarelle pousse soudain un grand cri de frayeur, va-t-il le presser de questions. Mais Sganarelle, paralysé par la peur, n'arrive pas à parler, et il faut que Dom Juan menace de le rosser pour qu'il se décide à dire, en balbutiant, que la statue lui a fait signe.

.......Le commentaire que fait M. Teyssier de cette fin de scène est, une nouvelle fois, tout à fait inacceptable : « Voyant trembler son valet qui ne sait que répéter : 'La statue', Dom Juan sait déjà ce qui s'est passé, comme le prouve sa colère pleine d'angoisse. Il veut cependant en avoir le cœur net [10]». Non, Dom Juan ne sait pas ce qui s'est passé, et lorsque Sganarelle le lui dit enfin, il ne le croit pas un seul instant. Il est manifestement persuadé que la peur lui a troublé l'esprit. Le commentaire qu'il fait alors (« La peste le coquin ! ») rappelle d'ailleurs celui qu'il a fait, au début de la scène, lorsque Sganarelle essayait de cacher sa couardise (« Peste soit l'insolent ! ») [11]. Deux choses irritent particulièrement Dom Juan, la sottise et la lâcheté, et la seconde l'irrite sans doute encore plus que la première que, d'ailleurs, elle explique souvent. Dom Juan est un libertin, et en tant que tel, il est plus conscient qu'un autre du fait que beaucoup de gens voient ce qui n'est pas, parce qu'ils voient ce qu'ils ont envie ou ce qu'ils ont peur de voir. Il connaît parfaitement la poltronnerie de Sganarelle aussi bien que sa crédulité superstitieuse. Il vient, d'ailleurs, d'avoir deux nouvelles démonstrations de l'une et de l'autre, quand Sganarelle s'est caché lorsqu'il s'est porté au secours de Don Carlos et lorsqu'il lui a affirmé qu'il n'y avait « rien de plus vrai que le Moine bourru [12]». Quoi d'étonnant qu'un pleutre qui croit au Moine bourru, puisse croire qu'une statue lui fait signe ?

.......Si Dom Juan va s'adresser lui-même à la statue pour l'inviter à souper, ce n'est pas du tout parce qu'il veut avoir la confirmation de ce qu'il sait déjà. C'est d'abord, et M Teyssier semble l'oublier, parce que Sganarelle l'invite à le faire [13]. Certes, il est fort probable qu'il l'aurait fait, même si Sganarelle ne l'avait pas invité à le faire. Toujours est-il que, si Molière avait voulu suggérer que Dom Juan cherchait à défier le Ciel, il lui aurait sans doute donné l'idée d'inviter lui-même la statue avant que Sganarelle ne lui demande de le faire. Quoi qu'il en soit, si Dom Juan va s'adresser à la statue, ce n'est pas du tout pour la raison que nous donne M. Teyssier, mais pour celle qu'il donne lui-même :

.......« Viens, maraud, viens je te veux bien faire toucher au doigt ta poltronnerie. Prends garde. Le Seigneur Commandeur voudrait-il venir souper avec moi ? »

.......Pourquoi ne pas croire Dom Juan ? Il ne cherche pas à s'assurer que la statue a bien fait un signe : il veut convaincre Sganarelle qu'elle ne l'a pas fait. Il l'invite à bien regarder, tranquillement, froidement, sans baisser les yeux (« Prends garde »). Il suffit, en effet, et c'est sans doute ce que se dit Dom Juan, que Sganarelle, lorsqu'il s'est adressé à la statue, ait brusquement baissé la tête, à la fin de sa réplique, de peur que la statue ne bouge la sienne, pour qu'il ait pu avoir l'impression qu'elle l'avait fait. Pour mieux comprendre l'attitude de Dom Juan, il ne faut pas oublier un trait de sa personnalité que la scène du Pauvre a permis de mettre en valeur. La crédulité irrite Dom Juan, mais il ne se contente pas de s'en irriter. Il y a chez Dom Juan, si l'on peut dire, une sorte de vocation pédagogique. Il y a chez lui, du moins par moments, et c'est ce qui contribue à en faire un précurseur des philosophes du XVIIIe siècle, un incontestable désir de combattre la sottise et la crédulité. Ce qui frappe le plus dans la scène du Pauvre, lorsqu'on la regarde avec suffisamment d'attention, c'est le souci de Dom Juan d'essayer de faire prendre conscience au Pauvre de l'absurdité de ses croyances et de l'ineptie de la vie qu'il mène. Dom Juan, persuadé que c'est la peur qui a fait croire à Sganarelle que la statue avait bougé parce qu'il n'a pas osé la regarder bien en face, croit tenir enfin l'occasion de lui montrer comment naissent les fausses croyances et les superstitions. Loin d'être rempli d'angoisse, comme le prétend M. Teyssier, il se sent parfaitement sûr de lui.

.......Bien sûr, les faits vont lui donner tort. Il ne va plus savoir que dire et Sganarelle va triompher, comme le montrent les deux dernières répliques de la scène [14]. Mais il ne pouvait en être autrement et nous touchons là à ce qui est évidemment la raison fondamentale de l'apparente ambiguïté de la pièce et des interprétations divergentes qu'elle a suscitées quant à sa signification philosophique. Parce que, pour l'essentiel, au lieu d'inventer lui-même l'intrigue de sa pièce, il s'est contenté de suivre un canevas préexistant, Molière a été amené à mettre son personnage dans une situation impossible dans laquelle il n'aurait jamais dû se trouver. Dom Juan est un incrédule, mais c'est un incrédule qui se trouve devant ce devant quoi aucun incrédule, à ma connaissance, ne s'est jamais trouvé dans la réalité : il se trouve en face d'un véritable miracle. A partir de ce moment, il ne peut avoir, à moins de s'incliner devant le miracle et de se convertir, un comportement logique et crédible [15]. Aussi bien le Dom Juan qui, à la fin de la scène, ne trouve rien d'autre à dire que « Allons, sortons d'ici », ce Dom Juan n'est plus vraiment lui-même. On ne reconnaît plus le Dom Juan qui, il y a quelques instants, n'avait pas hésité une seconde à se porter au secours de Dom Carlos. On ne peut comprendre ensuite, en le retrouvant au début de l'acte IV, qu'il chasse si facilement de son esprit un incident auquel il ne devrait plus pouvoir s'empêcher de penser sans cesse [16]. Quant à son comportement lorsque la statue du Commandeur vient chez lui, à la fin de l'acte IV et de l'acte V, il est, à l'évidence, parfaitement invraisemblable. Nous sommes en pleine irréalité et nous voyons trop bien que Molière ne fait que suivre le canevas dont il a hérité, sans chercher le moins du monde à nous faire croire à l'histoire qu'il nous raconte.

.......En fait, bien qu'il ait réussi à en tirer une œuvre particulièrement géniale, Molière n'en a pas moins travaillé sur un sujet qui n'était pas vraiment fait pour lui. Même s'il ne s'est jamais affirmé ouvertement comme tel, il est sans doute proche des libertins; en tout cas, il n'est évidemment pas un dévot. Or le sujet qu'il a décidé de reprendre est un sujet foncièrement édifiant qui ne pouvait être traité de manière cohérente que dans une perspective apologétique. Nous offrant, en effet, un personnage principal qui est à la fois impie et méchant, qui se trouve confronté au surnaturel et que la main du Ciel précipite à la fin en enfer, il tend à prouver trois choses, premièrement que l'impie est toujours un méchant homme, deuxièmement qu'il est insensé puisqu'il refuse de s'incliner devant l'évidence du miracle, troisièmement que Dieu finit toujours par le punir. Or Molière, très vraisemblablement, ne partageait aucune de ces trois intentions. Aussi bien, comme l'ont noté beaucoup de critiques, a-t-il profondément modifié le personnage que lui offrait la tradition [17] et l'on peut penser, avec M. John Cainrcross, que, s'il l'avait pu, « il aurait entièrement supprimé le surnaturel [18]». Mais, outre que, comme le dit M. Cairncross, il était « contraint par la puissance de l'Eglise », il lui aurait fallu inventer un nouveau dénouement Quoi que puissent dire certains critiques, comme M. Gérard Defaux [19], que le souci de prendre le contre-pied de l'opinion commune amène à faire fi de toute évidence, il est clair que Dom Juan est une pièce qui a été, sinon bâclée, du moins écrite assez rapidement, et dans laquelle Molière a plus d'une fois, sacrifié la cohérence et la vraisemblance d'abord et surtout à la nécessité de suivre une trame déjà fixée en même temps qu'au souci de dire certaines choses qu'il tenait à dire [20]. Mais, cela étant, la tâche du critique est d'en prendre conscience, et de s'abstenir, sous prétexte de donner à la pièce une cohérence qu'elle n'a pas, de lui faire dire ce qu'elle ne dit pas.


 

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NOTES :

[1] Edit. du Seuil, 1953, p. 198. Certes, Mme Sauvage ne parle pas seulement du Dom Juan de Molière, auquel elle n'accorde même qu'assez peu de place dans son livre, mais du mythe de Dom Juan en général, et ce qu'elle dit est peut-être vrai pour d'autres Dom Juan. Mais son tort est de n'avoir pas vu que l'attitude philosophique du Dom Juan de Molière ne saurait être confondue avec celle que peuvent avoir d'autres figures de Dom Juan.

[2] Ibidem, pp.194-195. Sans aller aussi loin que Mme Micheline Sauvage, ni, à plus forte raison, que M. Jean-Marie Teyssier dans son livre Réflexions sur « Dom Juan » de Molière (Nizet, 1070), sur lequel je reviendrai tout à l'heure, Antoine Adam me paraît avoir été mal inspiré en croyant pouvoir déceler chez Dom Juan, sinon une véritable inquiétude religieuse, du moins une certaine curiosité pour le surnaturel. Rappelons ce qu'il écrit dans son Histoire de la littérature française du XVIIe siècle (tome III, Domat, 1952, p. 331) : « Sur un point particulier, l'histoire des mœurs éclaire le personnage de Don Juan et en fait mieux apparaître la vérité. Le sceptique, l'athée Don Juan ne refuse pas d'entrer en rapport avec le préternaturel. Devant une statue qui remue la tête, il ne dit pas : impossible; il dit : nous verrons bien. C'est que précisément à l'époque de Molière, les libertins du grand monde ne craignaient pas de porter leurs curiosités vers les domaines interdits. Le duc de Nevers et Brissac étaient tout occupés de sciences occultes et désireux de faire apparaître le diable. Nevers était en rapport avec le sinistre Lesage ». Comme M. John Cairncross (voir son Molière bourgeois et libertin, Nizet, 1963, p. 32), je pense que la réaction de Dom Juan, lorsque Sganarelle lui dit que la statue a bougé la tête, « n'a rien d'équivoque ». Pour pouvoir dire que « Don Juan ne refuse pas d'entrer en rapport avec le préternaturel », il faudrait qu'il ait eu le choix de le faire ou de ne pas le faire. Ce n'est évidemment pas le cas. Antoine Adam, une fois de plus, a été égaré par son érudition. Parce qu'il sait que certains grands seigneurs se livraient à des pratiques occultes, il croit pouvoir se servir de ce fait pour expliquer le comportement de Dom Juan. C'est là une démarche singulièrement imprudente. Quand bien même, mais il serait sans doute bien difficile de le prouver, il y aurait eu un peu plus de gentilhommes attirés par l'irrationnel à l'époque de Molière qu'à une autre époque, on ne saurait en conclure que c'est aussi le cas du personnage de Molière. A toutes les époques et dans tous les milieux hélas!, on trouve des gens qui sont attirés par l'irrationnel et qui se livrent à des pratiques étranges. Des rapprochements de ce genre ne prouvent donc pas grand-chose, pour ne pas dire rien du tout.

Il serait évidemment beaucoup trop long, et bien peu utile, d'essayer de passer en revue tous ceux qui ont exprimé une opinion semblable. Je me contente de signaler, parce que c'est sans doute, au moment où j'écris cet article, l'expression la plus récente de ce point de vue, une déclaration de M. Jacques Lasalle qui vient de mettre en scène Dom Juan au festival d'Avignon : « La pièce est une de celles où l'auteur de Tartuffe donne le plus de chances à la foi chrétienne : voyez la présence d'Elvire et du mendiant… Dom Juan n'est pas un athée radical, il se laisse questionner par l'irrationnel » (Télérama, 7 juillet 1993, p. 37). Le moins que l'on puisse dire, c'est que les chrétiens du XVIIe siècle ; n'ont apparemment pas du tout senti quelles chances Molière avait données à la foi chrétienne, notamment dans la scène du Pauvre qui, dès la deuxième représentation, a dû être presque entièrement supprimée. Mais le point de vue de M. Jacques Lassalle est intéressant, dans la mesure où, comme un Antoine Vitez, un Patrice Chéreau ou un Roger Planchon, l'actuel administrateur général de La Comédie française, a construit toute sa carrière sur le mépris et l'inintelligence des grandes œuvres.

[3] Voir ce que Dom Juan dit à Sganarelle à la fin de la scène 1 de l'acte III : « Mais tout en raisonnant, je crois que nous sommes égarés. Appelle un peu cet homme que voilà là-bas, pour lui demander le chemin ».

[4] Il serait beaucoup trop long de faire ici, même succinctement, l'analyse de la célèbre scène du Pauvre qui a fait couler tant d'encre. Mais, et je compte bien la faire un jour, une étude attentive du texte permettrait de montrer que Dom Juan ne cherche pas à corrompre le Pauvre, mais simplement à lui faire prendre conscience de l'absurdité et de sa foi et de la vie qu'il mène

[5] Pour Sganarelle, non seulement un tel geste n'est pas « civil », mais il est sacrilège et dangereux. Mais cela, il se garde bien de le dire à Dom Juan, car il sait bien que, son maître étant un libertin et n'ayant peur de rien, loin de l'en détourner, ce serait le meilleur moyen d'achever de le décider. En revanche, il se dit qu'un Dom Juan est un homme du monde et qu'en invoquant la civilité, il a plus de chances de le convaincre. Malheureusement pour lui, Dom Juan ne doit pas manquer de lire dans sa pensée.

Il me paraît tout à fait absurde de prétendre, comme le fait M. Teyssier, que Molière se sert de la crainte de Sganarelle pour faire naître celle des spectateurs et créer ainsi une ambiance propice au surnaturel. Citons-le : « La tâche d'un auteur dramatique qui ne veut pas se borner aux limiotes du réel est (…) d'insinuer le surnaturel dans les esprits avant de le mettre sous les yeux, sans quoi l'adhésion ne serait pas possible. Tel est l'effort de Molière. Il progresse d'ailleurs avec prudence et d'une façon si adroite que c'en est admirable. C'est la crainte de Sganarelle qui s'explique très bien par le caractère que nous lui connaissons, c'est-à-dire superstitieux et poltron que Molière va utiliser pour susciter celle des spectateurs. Il faut, en effet quer cette crainte soit partagée, sans quoi l'effet causé par la statue serait manqué et prêterait à rire » (Op. cit., pp.107-108). Certes, l'art de Molière est « admirable »; mais l'illogisme de M. Teyssier ne l'est pas moins. Il nous dit, en effet, que la crainte de Sganarelle s'explique par son caractère superstitieux et poltron et, sur ce point, on ne peut que lui donner raison. Et il prétend en même temps que Molière utilise cette crainte « pour susciter celle des spectateurs ». C'est raisonner comme un tambour. Car, pour inciter les spectateurs à partager la crainte d'un personnage, le meilleur moyen n'est certainement pas d'en faire un être superstitieux et poltron : c'est, au contraire, le meilleur moyen de les inciter à en rire.

[6] Bossuet, Œuvres Oratoires, éd. Lebarq, revue par Urbain et Levesque, Descléee de Brouwer, 1926, tome I, pp. 103-104.

[7] « Dom Juan essaye de trouver des défauts au Commandeur. Il essaye de montrer que c'était un homme ni plus ni moins piètre que les autres et dont la médiocrité et le ridicule ne sont pas compatibles avec cette sainte grandeur que l'on prête aux morts. Quoi de plus normal, lorsqu'on a peur d'un mort, de se rassurer par le souvenir de défauts propres à lui enlever le droit de juger les vivants ? Aussi Dom Juan se moque de l'ambition de cet homme mort qui, ayant vécu simplement de son vivant, s'est fait bâtir un somptueux tombeau » (Op. cit., p. 111).

[8] « C'est une chose dont il n'a pas besoin, je crois. - Demande-lui, te dis-je. - Vous moquez-vous ? Ce serait être fou que d'aller parler à une statue ». Sganarelle invoque le caractère incongru de l'ordre que lui a donné Dom Juan pour essayer de le faire annuler. Mais on devine que, plus encore que par le sentiment du ridicule, ses réticences sont inspirées par la même crainte superstitieuse qui l'a poussé tout à l'heure à essayer de dissuader Dom Juan de visiter le tombeau. Malheureusement pour lui, maintenant comme tout à l'heure, Dom Juan le comprend fort bien.

[9] « S'il se fâche quand Sganarelle lui fait remarquer qu'il est inutile d'inviter un mort, c'est qu'il attache à sa demande beaucoup d'importance. En réalité, il cherche à s'assurer que le Commandeur est inoffensif et il tente le diable pour ainsi dire. Le silence du Commandeur l'assurerait de son néant, donc de l'inexistence de Dieu et Dom Juan reviendrait par là même dans le domaine de la plate réalité, ce dont il serait bien aise » (Op. cit., pp. 110-111).

[10] Op. cit., p.112.

[11] Rappelons le texte : « Comment ! coquin, tu fuis quand on m'attaque ? - Pardonnez-moi, Monsieur; je viens seulement d'ici près. Je crois que cet habit est purgatif, et que c'est prendre médecine que de le porter. - Peste soit de l'insolent ! Couvre au moins ta poltronnerie d'un voile plus honnête. »

[12] Acte III, scène 1.

[13] « Elle m'a fait signe, vous dis-je; il n'est rien de plus vrai. Allez-vous en lui parler vous-même pour voir. Peut-être… »

[14] « Allons, sortons d'ici. - Voilà de mes esprits forts, qui ne veulent rien croire. » La réplique de Sganarelle doit sans doute être dite en une sorte de semi-aparté. S'il s'agissait d'un véritable aparté, Molière l'aurait probablement indiqué. On peut penser pourtant que, bien que les faits lui aient donné raison, Sganarelle n'ose quand même pas s'adresser directement à Dom Juan. Il doit faire en sorte de parler assez haut pour que Dom Juan puisse entendre, mais pas assez haut pour qu'il ne puisse pas faire semblant de n'avoir pas entendu.

[15] Comme l'a bien vu M. John Cainrcross, Molière « se trouvait devant un problème théâtral extrêmement difficile. D'un côté il fallait représenter un Dom Juan incroyant, et par conséquent lui prêter une réaction sceptique en face de la statue. D'un autre côté, le Commandeur faisait partie de la trame surnaturelle et des dramatis personae. On ne pouvait donc pas tout simplement l'abolir » ('Facteurs « réflexifs » et faits répertoriables dans Molière', in L'Humanité de Molière, essais choisis ou écrits par John Cairncross, Nizet, 1988, p. 229).

[16] Il se contente de dire à Sganarelle au début de la scène 1 de l'acte IV : « Quoi qu'il en soit, laissons cela : c'est une bagatelle, et nous pouvons avoir été trompés par un faux jour ou surpris de quelque vapeur qui nous ait troublé la vue ».

[17] La place nous manque pour comparer le personnage de Molière à celui de ses prédécesseurs. Contentons-nous de noter que, si Molière lui a laissé une indéniable « méchanceté » (On peut certes vouloir pratiquer l'amour libre, mais encore faut-il annoncer clairement la couleur et le dire à ses partenaires. Il est évidemment inadmissible de faire ce que fait Dom Juan, c'est-à-dire de promettre le mariage aux femmes dans le seul dessein de les séduire ainsi plus aisément), il ne lui en a pas moins prêté de non moins indéniables qualités, à commencer par le courage, que les Dom Juan antérieurs n'avaient pas. Quant à son impiété, M. John Cairncross la compare à celle du Dom Juan de Villiers qui « consiste surtout à montrer le poing au ciel dans un mouvement de révolte d'adolescent », et conclut très justement : « Quelle différence entre cette attitude et l'incroyance calme et insolente du Don Juan de Molière » (Molière bourgeois et libertin, p. 29).

[18] Molière bourgeois et libertin, p. 32.

[19] Voir son livre, Molière ou les métamorphoses du comique. De la comédie morale au triomphe de la folie (French Forum, Lexington,1980, pp. 133-134), ainsi que les objections que lui fait M. John Cairncross ('Facteurs « réflexifs » et faits répertoriables dans Molière', op. cit., p. 223).

[20] C'est notamment le cas au début de l'acte V, lorsque Dom Juan fait croire à son père qu'il s'est converti (scène 1) et explique ensuite à Sganarelle qu'il a choisi d'avoir recours à l'hypocrisie pour se tirer du mauvais pas où il s'est mis (scène 2). Car on a quelque mal à reconnaître Dom Juan dans ce nouveau personnage, et Molière n'a guère cherché à le rendre vraiment crédible. Il est clair, en effet, que, si Dom Juan voulait jouer sérieusement son rôle d'hypocrite, il ne vendrait pas la mèche et ne se confierait à personne, même pas à Sganarelle. Mais Molière tenait à tout prix à ce qu'il dise son sentiment sur le « vice à la mode » puisque c'est pour cela seulement qu'il l'en a affublé. A l'évidence, Molière n'a pas craint ici de sacrifier quelque peu la cohérence psychologique et s'est servi de son personnage pour dire ce qu'il avait sur le cœur après l'interdiction de son Tartuffe

 

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