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....................Hippolyte calomnié… par Lucien Goldmann

 

Bien que Racine ait affirmé, à la suite d'Aristote, que les personnages tragiques ne devaient être ni tout à fait bons ni tout à fait méchants [1] et que ce point de vue semble, en effet, devoir s'imposer à quiconque prend la peine de réfléchir un instant à la nature de la tragédie et aux fins qu'elle se propose [2], Lucien Goldmann n'en soutient pas moins que la tragédie racinienne se caractérise par une « opposition radicale entre un monde d'êtres sans conscience authentique et le personnage tragique, dont la grandeur consiste précisément dans le refus de ce monde et de la vie [3]». Selon lui, « un fossé infranchissable [4]» sépare les quelques personnages auxquels il accorde le statut de « personnages tragiques » [5], de tous les autres personnages qui peuvent être soit des « fauves » soit des « pantins », mais qui « ont tous en commun le seul caractère vraiment important pour la perspective tragique, l'inauthenticité, le manque de conscience et de valeur humaine [6]» et, à ce titre, font tous partie de ce qu'il appelle « Le Monde ». S'ils sont « psychologiquement différents », les « pantins » et les « fauves » n'en sont pas moins « moralement identiques par leur absence de conscience et de grandeur humaine [7]». L'absurdité de la thèse de Goldmann est si grande que, pour permettre de pleinement la mesurer, il faudrait écrire un gros livre. Je me contenterai aujourd'hui d'essayer de montrer sur un exemple précis jusqu'où peuvent aller chez l'auteur du Dieu caché, l'inintelligence et le mépris des textes, en défendant un personnage qu'il a particulièrement maltraité, mais dont, il est vrai, le destin est d'être calomnié : Hippolyte.
Fidèle à la vision manichéenne qu'il a des personnages de Racine, Lucien Goldmann porte sur Hippolyte un jugement sans nuances et sans appel : « Hippolyte, qui pourrait paraître au premier abord comme un personnage positif, vertueux, est en réalité un faible, un pantin, à qui la moindre difficulté et le moindre problème donnent la tentation de la fuite [8]». On serait tenté de lui objecter tout d'abord que Racine ne semble pas du tout partager la piètre opinion qu'il a d'Hippolyte. Voulant expliquer pourquoi il a rendu son héros amoureux, il écrit, en effet, dans sa Préface : « J'ai cru lui devoir donner quelque faiblesse qui le rendrait un peu coupable envers son père, sans pourtant lui rien ôter de cette grandeur d'âme avec laquelle il épargne l'honneur de Phèdre et se laisse opprimer sans l'accuser [9]». Si Goldmann avait raison, il faudrait donc admettre que Racine n'a pas compris la véritable nature du personnage qu'il a créé [10].
Mais examinons les arguments de Goldmann. Hippolyte, affirme-t-il, « tout le long de la pièce, ne connaît qu'une seule et même réaction : la fuite. Il le dit d'ailleurs des le premier vers :

Le dessein en est pris, je pars, cher Théramène (I, 1).

Le spectateur pourrait encore croire, d'après les vers qui suivent, qu'il s'agit d'un départ courageux pour accomplir un devoir filial en cherchant son père disparu; Théramène lui-même le pense. Hippolyte a cependant tôt fait de nous détromper. Ce n'est pas un départ, c'est bien une fuite :

Enfin en le cherchant je suivrai mon devoir
Et je fuirai ces lieux que je n'ose plus voir [11]».

On voit que le commentaire est tout de suite tendancieux, Car enfin Hippolyte ne contredit pas ce qu'il a dit au début: il le complète. Il ne dit pas que son départ n'en est pas un; il ne dit pas qu'il n'est, en réalité, qu'une fuite : il dit qu'il est aussi une fuite. On pourrait certes discuter pour savoir si le départ l'emporte sur la fuite ou la fuite sur le départ; on pourrait peut-être même juger que la seconde hypothèse est la plus vraisemblable. On ne peut pour autant affirmer a priori qu'il ne s'agit aucunement d'un départ inspiré par le devoir filial, et aussi sans doute par le goût de l'aventure et l'impatience de marcher sur les traces du héros qu'est son père [12]. Enfin, ,et surtout, cette « fuite » elle-même est dictée à Hippolyte par le sentiment de son devoir, à cause de l'interdit paternel qui pèse sur Aricie.
Mais, partant du principe qu'Hippolyte, « comme tous les êtres du monde, n'a jamais une conscience claire de sa propre nature et de sa propre situation », Goldmann refuse de le croire lorsqu'il dit fuir Aricie : « Devant quoi cependant fuit-il ? Le texte reste équivoque, car il comporte deux réponses différentes, dont la première - la suite de la pièce le montrera - est la seule valable […] Ce qui lui fait peur, ce devant quoi il fuit, c'est Phèdre, qui trouble l'ordre traditionnel, commode et établi, auquel on était accoutumé, en réunissant en elle les choses les plus contradictoires : le ciel et l'enfer, la justice et le péché.

Cet heureux temps n'est plus. Tout a changé de face
Depuis que sur ces bords les dieux ont envoyé
La fille de Minos et de Pasiphaé. (I, 1).

Tout de suite, cependant, Hippolyte se reprend :

Sa vaine inimitié n'est pas ce que je crains.
Hippolyte en partant fuit une autre ennemie.
Je fuis, je l'avouerai, cette jeune Aricie… (I,1).

Dans ces vers, tout est faux. Dans la pièce, l'inimitié de Phèdre n'existe pas, sa jalousie d'un instant ne sera pas vaine et Hippolyte fuira non pas Aricie, mais Phèdre, comme il l'avait dit auparavant [13]».
Cette affirmation sera souvent reprise et notamment par Charles Mauron. Le fait que, voulant expliquer sa fuite, Hippolyte évoque tout d'abord

La fille de Minos et de Pasiphaé

sera son argument essentiel pour soutenir qu'inconsciemment, bien sûr, Hippolyte est obsédé par Phèdre et qu'il refoule cet amour incestueux en se raccrochant à Aricie [14]. Elle mérite donc qu'on s'y attarde un peu. M. Alfred Bonzon, qui se montre très sévère pour les analyses de Goldmann, mais qui est loin pourtant d'en avoir vraiment mesuré toute l'absurdité, a essayé de lui répondre : « II est très vrai qu'Hippolyte, à un certain moment, au cours de la pièce, exactement à l'acte II, sc. 6, fuira Phèdre. mais pour l'instant c'est bel et bien Aricie qu'il fuit. L. Goldmann, pour les besoins de sa démonstration, fait bon marché de l'une des beautés de la tragédie : Racine, par une savante gradation du pathétique, pose dans la première scène de la pièce, sous la forme atténuée de l'amour d'Hippolyte pour Aricie, le thème de l'amour fatal et coupable; puis il le reprend, largement orchestré, dans la grande scène des aveux de Phèdre [15]». Mais cette réponse est très insuffisante. Elle n'explique pas vraiment pourquoi, si Hippolyte fuit Aricie, il commence par évoquer :

La fille de Minos et de Pasiphaé.

Le lecteur qui ne connaît pas suffisamment la pièce, peut, en effet trouver cela assez étrange. Mais, avant d'accuser Hippolyte de n'avoir jamais « une conscIence claire de sa propre nature et de sa propre situation », Goldmann eût été mieux avisé de prêter au texte un peu plus d'attention. Peut-être aurait-il compris alors qu'Hippolyte ne donnait pas à Théramène « deux réponses différentes », dont la première serait la seule vraie, la seconde étant entièrement fausse, mais qu'il lui donnait une réponse en deux étapes. Il aurait peut-être compris que, lorsqu'il invoque Aricie, Hippolyte ne « se reprend » pas, mais progresse et franchit enfin le pas décisif. Il aurait peut-être compris que la première réponse d'Hippolyte était passablement jésuitique, qu'il jouait quelque peu sur les mots, ou, pour employer une expression familière, qu'il tournait autour du pot. Car, à la lettre, sa réponse est tout à fait exacte. Théramène lui a demandé « depuis quand » il se sentait mal à l'aise à Trézène [16] et Hippolyte lui répond que c'est « depuis que » Phèdre est arrivée à Trézène. Or c'est bien, en effet, depuis le jour où, il y a plus de six mois, Phèdre a débarqué à Trézène que date le « chagrin » d'Hippolyte. Mais le malaise d'Hippolyte n'est nullement dû à la présence de Phèdre, il est dû à celle d'Aricie qui a débarqué en même temps que Phèdre, comme Hippolyte nous l'apprendra plus loin, lorsqu'il dira à Thésée en parlant de Phèdre :

........................................Je ne la cherchais pas
C'est vous qui sur ces bords conduisîtes ses pas.
Vous daignâtes, Seigneur, aux rives de Trézène
Confier en partant Aricie et la reine [17].

La réponse qu'Hippolyte fait à Théramène ne constitue donc qu'une indication purement chronologique. Comme Phèdre le fera avec Œnone, à la scène 3, Hippolyte essaie de mettre Théramène sur la voie. Mais, de même qu'Œnone sera à cent lieues de soupçonner la vérité, Théramène est fort loin de se douter qu'Hippolyte puisse être tombé amoureux. De plus, et surtout, en évoquant la figure de Phèdre, Hippolyte, sans le vouloir, l'engage sur une fausse piste :

J'entends. De vos douleurs la cause m'est connue,
Phèdre ici vous chagrine et blesse votre vue [18].

La réaction de Théramène est tout à fait naturelle et Hippolyte aurait dû s'y attendre, si, contrairement à ce que prétendent Goldmann et Mauron, sa pensée n'avait pas été tout entière orientée vers Aricie, si, comme il le dira dans la réplique suivante, la « vaine inimitié » de Phèdre n'était pas devenue le cadet de ses soucis. Mais cette réaction. Racine, lui, l'avait prévue. Car, si, en réalité, Hippolyte pense fort peu à Phèdre alors même qu'il l'évoque, Racine, lui, n'oublie pas qu'elle est son personnage principal et qu'il doit préparer son entrée. « Comment, écrit Goldmann, ne pas admirer le génie de Racine qui, dépassant la vérité psychologique pour la vérité essentielle, fait dire à Hippolyte ce qu'il ne pense et ne sait précisément pas encore ? [19]». Mais « le génie de Racine » n'est pas ici d'avoir permis à Goldmann de faire un contresens (il n'a vraiment pas besoin qu'on l'aide) : il est d'avoir su admirablement concilier les exigences dramatiques d'une scène d'exposition avec la vérité psychologique.
Comment s'étonner, en effet, que, répondant à la question de Théramène :

Quel péril ou plutôt quel chagrin vous en chasse ?

Hippolyte n'avoue pas tout de suite quelle est la véritable cause de son chagrin ? Comment s'étonner qu'il veuille faire un détour pour y arriver ? C'est le contraire qui aurait été surprenant, et l'on peut même penser que le détour aurait été plus long, si Théramène, en s'engageant avec tant d'assurance sur une fausse piste, ne l'avait amené à précipiter son aveu. Si, depuis six mois qu'il est tombé amoureux d'Aricie, Hippolyte n'a jamais soufflé mot de sa passion à son gouverneur-confident, malgré le besoin qu'a d'ordinaire un amoureux de parler de celle qu'il aime, c'est que cet aveu lui est particulièrement difficile. Il l'est pour deux raisons. Il l'est d'abord parce qu'il a l'impression de renier celui qu'il a été jusqu'ici [20]. Mais cette raison n'aurait peut-être pas retenu Hippolyte aussi longtemps, s'il n'y en avait eu une autre beaucoup plus grave : l'interdit que la volonté paternelle fait peser sur Aricie [21].
Quoi d'étonnant, par conséquent, que cet aveu ne soit pas sans réticences ? Et comment ne pas voir que ces réticences annoncent la résistance que Phèdre opposera à Œnone à la scène 3 ? Comment Goldmann peut-il prétendre que Racine a voulu créer une opposition radicale entre Phèdre, le personnage « tragique », et Hippolyte, personnage du « monde », alors que, de toute évidence, il a, au début de la pièce, établi entre eux une sorte de parallélisme en multipliant les analogies ? Le « chagrin » d'Hippolyte, évoqué par Théramène, n'est qu'une forme atténuée du « chagrin inquiet » de Phèdre qu'évoquera Œnone à la scène 2 [22]. L'un et l'autre souffrent d'aimer un être qu'ils n'ont pas le droit d'aimer. L'un et l'autre se sont tus jusqu'ici et ont essayé de lutter contre leur passion. L'un et l'autre ne se laissent finalement aller à par1er, au début de la tragédie. que parce qu'ils ont l'un et l'autre décidé d'avoir recours aux grands moyens pour maîtriser leur passion, Hippolyte en s'en allant et Phèdre en se laissant mourir. Et ces deux décisions quasi simultanées ne soulignent pas seulement encore un peu plus un parallélisme qui s'accorde si mal avec la thèse de Goldmann : elles la contredisent de la manière la plus évidente. Car enfin, si le départ d'Hippolyte est une « fuite ». le quasi-suicide de Phèdre ne l'est-il pas encore bien davantage ? Même si elle n'emploie pas ce mot, tel est bien en tout cas le sentiment d'Œnone :

Vous offensez les dieux auteurs de votre vie.
Vous trahissez l'époux à qui la foi vous lie.
Vous trahissez enfin vos enfants malheureux,
Que vous précipitez sous un joug rigoureux [23].

On retrouvera d'ailleurs le même parallélisme entre Hippolyte et Phèdre à l'acte II, ou la fausse nouvelle de la mort de Thésée va avoir pour conséquences de permettre, à la scène 2, la déclaration d'Hippolyte à Aricie et, à la scène 5, celle de Phèdre à Hippolyte. Et ces deux déclarations ne seront ni l'une ni l'autre préméditées : Hippolyte n'a demandé à voir Aricie que dans l'intention consciente de lui parler des problèmes de succession posés par la mort de Thésée et de lui annoncer les décisions qu'il a prises. comme Phèdre n'a demandé à voir Hippolyte que dans l'intention consciente de défendre les droits de son fils au trône d'Athènes.
Ayant ainsi cru découvrir que, dès le début de la pièce, Hippolyte fuyait Phèdre et nous livrait, en ce faisant, « la clef même de son personnage et du rôle qu'il joue dans la pièce [24]». Goldmann a cru comprendre en même temps « l'origine du personnage d'Aricie »: « Si Hippolyte n'avait rencontré dans la pièce que Phèdre, il aurait été difficile de distinguer la fuite du refus, car il aurait par trop ressemblé aux héros des tragédies sans péripétie et reconnaissance et aux solitaires de Port-Royal. Son amour pour Aricie supprime toute équivoque. Ce qu'il fuit, ce n'est pas le monde, qu'il accepte et recherche, mais l'être paradoxal qui trouble l'ordre du monde en aspirant à la réunion des contraires [25]». Mais, outre qu'on ne voit pas très bien pourquoi Goldmann fait d'Aricie un personnage du « monde », alors que, dans Britannicus, il fait du personnage de Julie, pourtant proche, à bien des égards, de celui d'Aricie, un personnage « tragique », c'est bien Aricie, et non Phèdre, qu'Hippolyte fuit au début de la pièce. Ce n'est d'ailleurs pas une chose nouvelle, comme Aricie nous l'apprend lorsqu'elle dit à Ismène :

Tu vois depuis quel temps il évite nos pas,
Et cherche tous les lieux où nous ne sommes pas [26].

Et lui-même avouera à Aricie qu'il la fuit depuis qu'il la connaît, sans parvenir à l'oublier :

Depuis près de six mois, honteux, désespéré,
Portant partout le trait dont le suis déchiré,
Contre vous, contre mol, vainement je m'éprouve.
Présente je vous fuis, absente je vous trouve.
Dans le fond des forêts votre image me suit.
La lumière du jour, les ombres de la nuit,
Tout retrace à mes yeux les charmes que j'évite [27].

Et, en ce faisant, il n'a fait que se comporter comme Phèdre elle-même s'est comportée envers lui. Ce qu'il dit à Aricie rappelle, en effet, ce que Phèdre a confié à Œnone des vains efforts qu'el1e a faits pour oublier Hippolyte, essayant d'apaiser Venus par des sacrifices :

En vain sur les autels ma main brûlait l'encens :
Quand ma bouche implorait le nom de la déesse,
J'adorais Hippolyte, et le voyant sans cesse,
Même au pied des autels que je faisais fumer,
J'offrais tout à ce dieu que je n'osais nommer.
Je l'évitais partout. O comble de misère !
Mes yeux le retrouvaient dans les traits de son père [28].

Et, de même que les vains efforts d'Hippolyte pour oublier Aricie l'ont amené, au début de la pièce, à prendre la décision, de partir, de même les vains efforts de Phèdre pour oublier Hippolyte l'avaient conduite, faute de pouvoir partir elle-même, à le faire exiler. Notons, en passant, que Goldmann qui ne manque pas, lorsqu'il s'agit d'Hippolyte, de relever tous les emplois du verbe « fuir », s'est bien gardé de rappeler que Phèdre dit à Hippolyte :

C'est peu de t'avoir fui, cruel, je t'ai chassé [29].

Mais, si tendancieux, si contestable que soit jusqu'ici son commentaire, c'est seulement un peu plus loin que Goldmann va nous montrer jusqu'à quel degré, presque incroyable, il pousse l'inintelligence ou le mépris des textes. Voici comment il commente, en effet, les propos et le comportement d'Hippolyte à la fin de la scène 1 et à la scène 2 : « Hippolyte qui va se jouer la comédie à lui-même et aux autres, conclut :

Théramène, je pars, et vais chercher mon père. (I, 1).

Mais Théramène, qui est - dans la pièce - le messager de la vérité, mais d'une vérité superficielle et incomprise, lui demande s'il ne veut pas auparavant voir Phèdre. Tant qu'il ne s'agit que de mots et non pas d'actes, Hippolyte se déclare prêt à faire face à la réalité.

Ne verrez-vous point Phèdre avant que de partir,
Seigneur ?
.................... - C'est mon dessein, tu peux l'en avertir.
Voyons-la, puisque ainsi mon devoir me l'ordonne (1, 1).

Ce n'est, bien entendu, que du bavardage. aussitôt l'arrivée de Phèdre annoncée, il reprend sa véritable nature :

Elle vient.
....................- Il suffit, je la laisse en ces lieux,
Et ne lui montre point un visage odieux (1,2).

Hippolyte n'ira jamais au-devant de la réalité et du danger [30]». M . Bonzon, qui cite ces lignes, se contente de noter que le critique est « toujours aussi mal intentionné à l'égard d'Hippolyte [31]». C'est vraiment bien peu dire. Comment, en effet, ne pas relever ici un procédé dont il est difficile de savoir s'il faut l'attribuer à une stupéfiante inattention ou à une malhonnêteté éhontée, mais qui, dans l'un ou l'autre cas, devrait suffire à disqualifier un critique ? Goldmann rapproche les vers d'Hippolyte à la fin de la scène 1, où il se dit prêt à voir Phèdre, de ceux qu'il prononce à la scène 2, où il dit à Œnone qu'il se retire pour la laisser seule avec Phèdre, sans tenir le moindre compte de la tirade d'Œnone dont il ne cite que les deux derniers mots : « Elle vient ». Or Hippolyte ayant dit, en la voyant arriver, visiblement bouleversée, à la fin de la scène 1 :

Mais quel nouveau malheur trouble sa chère Œnone ?

elle lui a répondu par ces vers célèbres, mais que Goldmann veut ignorer :

Hélas, Seigneur ! quel trouble au mien peut être éga1 ?
La reine touche presque à son terme fatal.
En vain à l'observer tour et nuit je m'attache.
Elle meurt dans mes bras d'un mal qu'elle me cache.
Un désordre éternel règne dans son esprit.
Son chagrin inquiet l'arrache de son lit.
Elle veut voir le jour; et sa douleur profonde
M'ordonne toutefois d'écarter tout le monde…
Elle vient [32].

« Il suffit », répond Hippolyte. Et, en effet, ce que vient de lui dire Œnone suffit amplement à expliquer pourquoi Hippolyte, tout décidé qu'il ait été à voir Phèdre, s'empresse de se retirer lorsque Œnone lui dit qu'elle vient. Comment pourrait-il faire autrement ? Comment pourrait-il ne pas respecter la volonté d'une mourante et lui imposer sa présence, alors qu'il a tout lieu de croire que l'ordre qu'elle a donné « d'écarter tout le monde. », le concerne plus que tout autre, lui qui ne saurait lui montrer qu'un « visage odieux » ?
Convaincu, sans doute, qu'il vient de marquer un point décisif et que le lecteur ne peut plus douter maintenant qu'Hippolyte ne soit vraiment un pantin, Goldmann ne fait plus ensuite que survoler rapidement le reste du rôle et, comme on pouvait s'y attendre, il ne veut voir qu'une attitude de fuite dans le refus d'Hippolyte de détromper son père : « Lorsqu'Aricie le pousse à parler à Thésée, il se dérobe et compte encore sur le secours des dieux :

Sur l'équité des dieux, osons nous confier.
Ils ont trop d'intérêt à me justifier (V ,1) [33]».

Tel n'est pas, nous l'avons vu, le point de vue de Racine qui admire, au contraire, la « grandeur d'âme » dont Hippolyte fait preuve en préférant se laisser accuser injustement et condamner à l'exil plutôt que de parler. Si, au lieu de décréter dès le départ qu'Hippolyte ne pouvait être qu'un pantin, Goldmann avait décidé de lui conférer, au contraire, la dignité de personnage « tragique », lequel, à l'opposé des personnages du « monde », « toujours prêts aux concessions et aux compromis [34]», se définit par « ses exigences d'absolu [35]», on peut être sûr qu'il aurait vu dans le refus un peu fou d'Hippolyte de dénoncer Phèdre la meilleure des raisons de le reconnaître pour tel.
Et il n'aurait pas manqué alors de terminer son étude du personnage d'Hippolyte en soulignant qu'il avait su affronter la mort avec la même fermeté inébranlable dont il avait fait preuve devant la calomnie. Mais, voulant prouver qu'Hippolyte n'était qu'un pantin, Goldmann a préféré passer complètement sous silence le célèbre récit de Théramène. Cet oubli, si étonnant qu'il puisse paraître, n'est certes pas pour nous surprendre. C'est que les propos de Théramène ne vont pas du tout dans le sens de la thèse de Goldmann. Aveuglé par la douleur, le malheureux gouverneur n'a assurément pas compris qu'il avait assisté à la mort d'un pantin. Moins que jamais, au contraire, il ne semble disposé à reconnaître qu'Hippolyte ne connaît qu'une seule réaction qui le définit tout entier : la fuite. Ecoutons-le raconter comment, dans la débandade générale, Hippolyte a su affronter le monstre :

Tout fuit, et sans s'armer d'un courage inutile,
Dans le temple voisin chacun cherche un asile.
Hippolyte lui seul, digne fils d'un héros,
Arrête ses coursiers, saisit ses javelots,
Pousse au monstre, et d'un dard lancé d'une main sûre,
Il lui fait dans le flanc une large blessure [36].

On le voit, Goldmann ne pouvait citer ces vers sans porter un coup mortel à sa thèse. Aussi s'est-il bien gardé de faire face et d'essayer de prouver que seuls des esprits bornés pouvaient croire que les paroles de Théramène voulaient vraiment dire ce qu'elles semblaient vouloir dire. Il a préféré avoir recours à la tactique qu'il prête si abusivement à Hippolyte : la fuite. Il a froidement ignoré ces vers et n'a nullement cherché à expliquer pourquoi Racine avait cru bon de consacrer à la mort d'un pantin un récit aussi long que celui de Théramène. Cette longueur exceptionnelle se justifie pleinement, au contraire, si l'on pense, avec M. Jacques Schérer, que « son récit est une oraison funèbre, un hommage à la grandeur d'âme d'Hippolyte […] Devant les épouvantements envoyés par Neptune,

Hippolyte lui seul, digne fils d'un héros,

a su rester inébranlable. Mais trahi par ses chevaux et tout « "intrépide" qu'il reste jusqu'à la fin, il meurt et sa dernière pensée est pour Aricie et pour son père. Ce chant funèbre en l'honneur d'Hippolyte, amant, fils et guerrier exemplaire, impose le silence à Thésée comme au public, et tous les auditeurs communient dans la même émotion [37]». Mais justement, s'il y a une chose que Goldmann n'a jamais pu ou n'a jamais voulu comprendre, c'est que la tragédie, en général, et celle de Racine, en particulier, visaient à susciter l'émotion. Une chose est sûre, en tout cas, si, comme le prétend Goldmann, la tragédie racinienne n'était peuplée, à quelques très rares exceptions près, que de « fauves » ou de « pantins », elle serait bien incapable de remplir sa mission.
Ce petit article n'avait d'autre prétention que d'attirer l'attention, à partir d'un exemple très circonscrit, sur les grands traits de la "méthode" de Goldmann. Toutes les analyses du dieu caché, qu'elles soient d'ordre littéraire ou d'ordre historique, appelleraient des remarques du même genre [38]. Si ce livre mérite de ne pas tomber totalement dans l'oubli, c'est uniquement parce qu'il illustre d'une manière tout à fait extraordinaire les méfaits de l'esprit de système et qu'il constitue un monument véritablement monstrueux d'inintelligence et de mépris des textes.


 

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NOTES :

[1] Première Préface d'Andromaque. Voir Racine, Théâtre complet, édition de Jean-Pierre Collinet, Folio, Gallimard, 1982, tome 1, p. 173. Toutes les références renverront à cette édition.

[2] Je me permets de renvoyer sur ce point aux remarques de simple bon sens que j'ai faites dans ma thèse : Le « Sur Racine » de Roland Barthes, SEDES, 1988, pp. 228-229.

[3] Le Dieu caché, Gallimard, 1955, p. 352.

[4] Racine, l'Arche, 1970, p. 17.

[5] Quatre seulement (Junie, Bérénice Titus et Phèdre) méritent pleinement ce titre. Un cinquième (Andromaque) ne le mérite que pendant les trois premiers actes.

[6] Le Dieu caché, p. 351.

[7] Ibidem. p. 354.

[8] Situation de la critique racinienne, l'Arche, 1971, p. 83. 3

[9] Op, cit., tome II. p. 278.

[10] Mais cela n'est pas pour gêner Goldmann qui déclare froidement que, bien que les préfaces « soient des textes hautement intéressants qu'i1 ne faut à aucun prix négliger ou sous-estimer, il n'y a nulle raison nécessaire que leur contenu soit exact et valable, pour que l'auteur ait compris le sens et la structure objective de ses écrits » (Le dieu caché, p. 353).

[11] Le Dieu caché, pp. 423-424.

[12] Hippolyte va rappeler un peu plus loin à Théramène (vers 75-82) combien son âme « s'échauffait », lorsqu'il lui racontait les « nobles exploits » de son père.

[13] Le Dieu caché, p. 424.

[14] Voir Phèdre, Corti, 1968, pp. 55-60.

[15] La Nouvelle Critique et Racine, Nizet, 1970, p. 71-72.

[16] Rappelons ce que lui a dit Théramène (vers 29-33) :

.......Et depuis quand, Seigneur, craignez-vous la présence
.......De ces paisibles lieux si chers à votre enfance,
.......Et dont je vous ai vu préférer le séjour
.......Au tumulte pompeux d'Athène et de la cour ?
.......Quel péril, ou plutôt quel chagrin vous en chasse ?

[17] Acte III, scène 5, vers 927-930

[18] Vers 37-38.

[19] Ibidem.

[20] Lorsque Théramène lui demandera tout à l'heure :

Aimeriez-vous, Seigneur ?
Il répondra :
....................Ami, qu'oses-tu dire ?
.......Toi qui connais mon cœur depuis que je respire,
.......Des sentiments d'un cœur si fier, si dédaigneux,
.......Peux-tu me demander le désaveu honteux ? (vers 65-68).

[21] Hippolyte rappellera cet interdit un peu plus loin (vers 101-106) :
.......Quand même ma fierté pourrait s'être adoucie,
.......Aurais-je pour vainqueur dû choisir Aricie ?
.......Ne souviendrait-il plus à mes sens égarés
.......De l'obstacle éternel qui nous séparés ?
.......Mon père la réprouve, et par des lois sévères
.......Il défend de donner des neveux à ses frères.

[22] Vers 148.

[23] Acte 1, scène 3, vers 197-200.

[24] Le Dieu caché, p. 424.

[25] Ibidem, p. 425.

[26] Acte 11, scène 1, vers 403-404.

[27] Acte II, scène 2, vers 539-545.

[28] Acte 1, scène 3, vers 284-290.

[29] Acte II, scène 5, vers 684.

[30] Le Dieu caché, p. 425.

[31] Op. cit., pp. 72-73.

[32] Vers 143-151.

[33] Le Dieu caché, p 426.

[34] Racine, p. 110.

[35] Situation de la critique racinienne, p. 58.

[36] Acte 5, scène 6, vers 1525-1530.

[37] La Dramaturgie classique en France, Nizet, 1962, pp. 241-242.

[38] je me permets de renvoyer ici à l'étude que j'ai consacrée à l'utilisation que Goldmann a faite du personnage de Barcos (voir « Barcos, le janséniste par excellence , », XVIIe siècle, no 164, juil-sept. 1989, pp. 331-357.

 

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