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....................Le « Sur Racine » de Roland Barthes

....................CONCLUSION : Un Sommet de la sottise humaine

 

« On ne peut se dispenser de lire le Sur Racine de Roland Barthes », écrit M, Jean-Louis Backés, à la fin de son petit Racine, en présentant « quelques livres » sur son auteur [1]. Notre sentiment, on s'en doute, est bien différent [2] La première conclusion à laquelle nous conduit notre étude est, au contraire, que le Sur Racine ne saurait rien nous apprendre sur Racine. Bien sûr, tout n'est pas faux dans les propos de Roland Barthes. On a beau faire profession de mépriser l'évidence, il est tout de même bien difficile de réussir à l'éviter partout et toujours, Nous l'avons vu, il arrive à Roland Barthes de dire, sur le ton de quelqu'un qui croit être le premier à les dire, des choses que bien peu de gens oseraient dire sans préciser que tout le monde pourrait les dire. Mais, dans ce maquis de fariboles que constitue le Sur Racine, les lapalissades ne représentent que de bien rares et bien petites trouées.

Pour pouvoir nous apprendre quelque chose sur Racine, il aurait d'abord fallu que Roland Barthes le connût un peu mieux. Nous ne disons pas que Roland Barthes n'a pas lu Racine, mais il ne l'a assurément pas lu comme on doit lire un auteur auquel on entend consacrer un livre et sur lequel on prétend, de surcroît, apporter des vues tout à fait nouvelles. Que de fois il nous a suffi, pour réfuter une de ses affirmations, de replacer dans son contexte la citation sur laquelle il s'appuyait, de prendre le texte un peu plus haut ou de le prolonger de quelques vers et parfois même d'un seul ! Mais, bien plus souvent encore, il nous a fallu citer les vers, parfois très fameux, dont Roland Barthes semblait ignorer l'existence ou avoir perdu la mémoire. À chaque affirmation du Sur Racine, on peut opposer dix, vingt ou trente citations de Racine. Nous avons ainsi été amené à citer une bonne partie de l'œuvre de Racine et encore avons-nous souvent renoncé, par crainte d'être trop long, à utiliser tous les textes dont nous aurions pu nous servir. Qui voudrait passer au crible la totalité du Sur Racine, en mobilisant contre Roland Barthes tous les textes de Racine que l'on peut mobiliser contre lui, devrait citer la plus grande partie, pour ne pas dire la quasi totalité de l'œuvre de Racine, et il devrait citer de nombreux passages plus d'une fois et plusieurs passages un grand nombre de fois.

Certes, on peut se demander si Roland Barthes ne fait pas exprès d'oublier les textes pour pouvoir plus aisément leur faire dire, non ce qu'ils disent, mais ce qu'il veut qu'ils disent. Tout compte fait, je ne le crois pas, sans pouvoir, bien sûr, affirmer le contraire. Il me semble que, si Roland Barthes avait eu bien présents à l'esprit, non pas tous les vers de Racine qui contredisent le Sur Racine, mais seulement le dixième ou le vingtième d'entre eux, jamais il n'aurait pu l'écrire. La certitude d'encourir la risée des gens sérieux l'aurait sans doute emporté sur le désir de nourrir l'admiration des jobards, même si ceux-ci semblent être nettement plus nombreux que ceux-là. Car, quand on entend, comme Roland Barthes, devenir un « écrivain de toujours », on ne peut ignorer qu'à plus ou moins longue échéance, le jugement des premiers finit toujours par prévaloir sur celui des seconds. D'ailleurs, avec quelque dédain que Roland Barthes ait feint d'accueillir les critiques de Raymond Picard, il semble en avoir été - ses amis ne l'ont guère caché - profondément affecté. On peut même penser que souvent, en dépit du profit qu'il a tiré de « la Querelle », Roland Barthes a dû secrètement regretter d'y avoir donné lieu.

Outre qu'il paraît bien peu vraisemblable qu'on puisse pousser la malhonnêteté et la sottise [3] assez loin pour pratiquer d'une manière constante et systématique l'oubli volontaire des textes, il y a d'assez nombreux indices qui montrent clairement que la connaissance approximative et, très lacunaire des textes de Racine dont semble témoigner le Sur Racine, n'est aucunement feinte. Il est, en effet, des cas où l'on ne peut douter, sans mauvaise foi, que Roland Barthes ne connaisse mal le texte en toute bonne foi. Ce sont tous les cas où l'ignorance apparaît totalement gratuite, où l'erreur est visiblement désintéressée. Ainsi, nous l'avons vu, lorsque Roland Barthes fait remonter à l'enfance, l'amour d'Antiochus pour Bérénice, cette erreur le dessert plus qu'elle ne le sert. On a donc toutes les raisons de penser qu'elle est involontaire. De même, lorsque Roland Barthes écrit : « le héros tragique ne peut pas dormir (sauf s'il est monstre, comme Néron, d'un mauvais sommeil) » [4], on ne voit pas pourquoi il aurait introduit cette parenthèse, s'il n'avait vraiment cru que Néron était en train de dormir lorsque le rideau se levait au début de la pièce [5]. De même, l'erreur ne peut être imputée qu'à l'ignorance lorsque, étudiant, dans les Essais critiques, la « Structure du fait divers », et notamment les situations dans lesquelles « la causalité est retournée en vertu d'un dessin exactement symétrique », Roland Barthes cite Andromaque : « Ce mouvement était bien connu de la tragédie classique, où il avait même un nom : c'était le comble :

Je n'ai donc traversé tant de mers, tant d'états,
Que pour venir si loin préparer son trépas

dit Oreste en parlant d'Hermione » [6]. Roland Barthes n'avait évidemment aucune raison pour attribuer ces vers d'Hermione parlant de Pyrrhus [7] à Oreste parlant d'Hermione [8].

À vrai dire, il n'est guère surprenant que Roland Barthes n'ait qu'une connaissance assez superficielle de Racine. Outre qu'il n'est pas dans sa nature de regarder les choses de près (comme il le dit lui-même, « il ne sait pas bien approfondir » [9]), Racine ne l'intéresse guère et, de lui-même, il n'aurait sans doute jamais songé à écrire un livre sur la tragédie racinienne. Comme le rappelle avec une insistance ingénue un de ses admirateurs, le Sur Racine est un « texte de commande (sur un classique auquel Barthes était allergique)  » [10]. Le dédain que Roland Barthes éprouve pour Racine transparaît plus d'une fois dans les écrits antérieurs à « L'Homme racinien ». S'il ne se lit qu'en filigrane dans l'article « Racine est Racine » des Mythologies [11], il est très apparent dans la deuxième étude du Sur Racine, « Dire Racine » [12]. Bien sûr, une fois devenu pour tous les jobarthiens, grâce à « la Querelle  », l'homme qui avait dépoussiéré Racine et qui l'avait enfin compris, Roland Barthes a cru bon d'éviter de trop laisser voir le peu de cas qu'il faisait de lui. Pourtant, même alors, il lui arrive encore de ne pouvoir cacher ses sentiments. Ainsi, irrité de se voir reprocher son « jargon », il écrit, nous l'avons vu, dans Critique et vérité  : « les Français s'enorgueillissent inlassablement d'avoir eu leur Racine (l'homme aux deux mille mots) et ne se plaignent jamais de n'avoir pas eu leur Shakespeare » [13].

Mais ce sont encore ses silences qui montrent le mieux le peu d'intérêt que Roland Barthes porte à Racine. Que ce soit dans ses livres ou dans les très nombreux entretiens qu'il a accordés à des journalistes, jamais, quand il parle des auteurs qu'il aime à lire, il n'est question de Racine. Ainsi, on chercherait en vain son nom dans Le Plaisir du Texte ou dans la Tabula gratulatoria qui se trouve à la fin des Fragments d'un discours amoureux [14]. Mais l'ombre de Racine ne doit pas plus en être affectée que les ombres des quelques grands écrivains qui s'y trouvent cités, n'en doivent être flattées. Car le « plaisir du texte », et à plus forte raison sa « jouissance », c'est dans la cuistrerie et le snobisme que Roland Barthes les trouve le plus volontiers [15]. Il aurait sans doute donné toutes les Œuvres de Racine, de Molière, de Voltaire ou de Victor Hugo pour n'importe quel article paru dans Tel Quel.

« Il y a, je crois, écrit Mme Odette de Mourgues au début de son livre Autonomie de Racine, peu de profit à tirer de cette étude, ou d'ailleurs de n'importe quel ouvrage sur Racine, pour celui qui n'a pas déjà en lui la possibilité d'être ému par la tragédie racinienne » [16]. Assurément, mais il y a encore beaucoup moins de profit à tirer, pour quelque lecteur que ce soit, d'un ouvrage sur Racine dont l'auteur lui-même est, comme Roland Barthes, non seulement incapable d'être ému par la tragédie racinienne, mais même de comprendre qu'elle est faite pour émouvoir. Car ce qu'il y a de plus extraordinaire dans le Sur Racine, quand on le regarde par rapport à Racine, c'est moins la connaissance approximative des textes que la méconnaissance absolue des intentions de l'auteur. Au delà de toutes les citations tronquées, de toutes les omissions, de toutes les interprétations arbitraires, de toutes les contrevérités particulières, la nullité du Sur Racine en tant qu'ouvrage de critique racinienne tient à l'inintelligence constante et totale de ce que Racine a voulu faire, de ce qu'il a, le plus souvent, réussi à faire. Du début de son livre jusqu'à la fin Roland Barthes s'obstine à oublier que la fin de la tragédie est de procurer aux spectateurs, comme dit Racine dans la Préface de Bérénice, « le plaisir de pleurer et d'être attendris » [17]. Tous ses propos, toutes ses interprétations, toutes ses théories montrent qu'il ne pense jamais à ce à quoi l'auteur d'un livre sur Racine devrait penser sans cesse et que Mme Odette de Mourgues a cru, très justement, nécessaire de rappeler : il n'y a « rien dans son théâtre qui ne soit dirigé vers un seul but  : amener l'émotion tragique à son maximum d'intensité  » [18].

Ce que Roland Barthes méconnaît tout d'abord, c'est que, pour faire naître l'émotion tragique, les personnages doivent inspirer aux spectateurs ou aux lecteurs un minimum de sympathie. Faute de pouvoir approuver tous leurs sentiments ou tous leurs actes, il faut du moins que nous puissions, dans une certaine mesure, les comprendre et les excuser quand ils sont condamnables. En dépit du fait qu'ils sont très loin de nous par leur appartenance à l'Histoire ou à la légende et par leur condition ( ce sont tous des rois ou des reines, des princes ou des princesses), les personnages de Racine n'en sont pas moins, le plus souvent, très proches de nous par les sentiments qui les tourmentent. Ce n'est guère le cas de « l'homme racinien » selon Roland Barthes qui, pour changeant qu'il soit, n'en est pas moins toujours extravagant, et dont les façons de penser et de sentir nous paraissent aussi rocambolesques que celles d'un Philippe Sollers ou celle d'un Indien Bororo décrites par Lévi-Strauss. Il est heureux que les personnages de Racine ne ressemblent que très exceptionnellement à « l'homme racinien » de Roland Barthes : ils auraient tous subi le même sort qu'Etéocle et Polynice dont la haine congénitale n'a jamais réussi à émouvoir personne.

L'amour malheureux ne serait certainement pas le sentiment qui nous émeut le plus souvent et le plus intensément dans la tragédie racinienne, s'il fallait, pour en être vraiment touché, être capable de se mettre à la place d'un être « solaire » et de sentir, comme lui, que la « respiration » ne saurait jamais venir que d'un être « ombreux ». Tous ceux qui, comme moi, et cela doit faire beaucoup de monde, ne se sont jamais sentis « solaires », et qui, de ce fait, n'ont jamais éprouvé, non plus, de désir irrésistible pour un être « de l'ombre végétale  », devraient rester passablement indifférents à la passion que Phèdre ressent pour Hippolyte [19]. Et pourtant pour moi, comme pour beaucoup de lecteurs depuis trois siècles, Racine est sans doute l'auteur qui à su le mieux exprimer, par la voix de Phèdre, le tourment d'un amour impossible. Pour comprendre l'amour racinien, il suffit d'être ou d'avoir été un jour amoureux ; pour comprendre « l'éros racinien » tel que le décrit Roland Barthes, il faut d'abord, à défaut d'être soi-même « solaire », pouvoir imaginer qu'on l'est et qu'on descend du Soleil, qu'on est un conquérant, un roi, un prince ou un incendiaire.

D'ailleurs, plutôt que l'amoureux, Roland Barthes préfère voir dans « l'homme racinien » le « violent  », le fils hanté par la terreur du père, la créature obstinée à se faire coupable pour justifier la Divinité. Le premier de ces trois grands visages que Roland Barthes nous propose de « l'homme racinien », est assurément beaucoup moins original que les deux autres: il représente même l'aboutissement d'une tradition trop bien établie de la critique racinienne. Mais, comme les deux autres, et sans doute plus encore, il a le défaut majeur d'être bien peu propre à faire naître la pitié tragique. Si le vœu le plus profond de « l'homme racinien » était d'« obliger [autrui] à faire ce qu'il ne veut pas » [20], s'il était fondamentalement un « tyran » et un bourreau », son sort aurait bien peu de chances de jamais nous émouvoir. À lire Roland Barthes, tous les personnages de Racine seraient autant de Nérons. Rien n'est plus faux : nous l'avons dit, Néron est, au contraire, une exception dans la tragédie racinienne, puisqu'il est le seul personnage de Racine que l'on puisse vraiment taxer de « sadisme ». Et c'est heureux puisque, de ce fait, il est aussi le seul dont le « désespoir », dépeint par Albine à la fin de la pièce, nous laisse parfaitement indifférents.

Sans nous inspirer, comme le premier, une franche antipathie, les deux autres grands visages de « l'homme racinien » que nous offre le Sur Racine, ne sont guère de nature, non plus, à nous permettre d'éprouver pour lui un sentiment de pitié tragique. Il y a, en effet, pitié et pitié. Celle que Racine veut nous inspirer pour ses personnages, n'est pas, croyons-nous, celle que l'on éprouve pour des êtres mentalement déficients, voire passablement dérangés. Malheureusement, quand « l'homme racinien », tel que le dépeint Roland Barthes, cessant d'être « violent », peut enfin nous inspirer quelque pitié, c'est parce qu'il nous paraît constituer un cas psychologique. Quand Roland Barthes nous définit le « héros racinien » comme quelqu'un qui est « retenu dans sa propre antériorité comme dans une masse possessive qui l'étouffe » [21], comment ne pas se dire que cela relève du psychiatre ? À en croire le critique, les personnages de Racine, du moins pour la plupart [22], sont habités par la peur du Père et « englués » dans le Passé. Autant dire que, loin d'être psychologiquement adultes, ils sont fâcheusement affligés d'un retard mental ou affectif qui en fait des êtres foncièrement « immatures  ». Ce n'est certainement pas ce que Racine a voulu faire. Ce n'est pas davantage ce qu'il a fait sans le vouloir ; et il est bien heureux qu'il en soit ainsi et que la théorie du Père soit tout à fait arbitraire [23]. Il est heureux aussi que la théorie de la rédemption inversée soit totalement dénuée de fondement. Sinon, il faudrait admettre que les personnages raciniens sont des illuminés ou des obscurantistes (cela revient à peu près au même), des espèces de fanatiques religieux parfaitement siphonnés. De tels personnages peuvent sans doute nous intriguer et nous inquiéter : ils ne sauraient nous émouvoir.

À la fin du Bourgeois gentilhomme, après avoir vu M. Jourdain se prendre pour un Mamamouchi qui vient de marier sa fille avec le fils du grand Turc Covielle croit pouvoir conclure en disant : « Si l'on peut en voir un plus fou, je l'irai dire à Rome ». À l'évidence il n'a jamais rencontré personne qui ressemblât à « l'homme racinien » de Roland Barthes. Car à côté d'un olibrius aussi rocambolesque, même M. Jourdain paraîtrait raisonnable. En effet, outre que, pris séparément, chacun des traits que Roland Barthes prête à « l'homme racinien », sont déjà étranges, et parfois même plus qu'étranges, quand on veut les réunir pour obtenir un portrait robot général de « l'homme racinien » selon Roland Barthes, on aboutit à un résultat tout à fait ahurissant. Faute de pouvoir rappeler toutes les extravagances et toutes les inconséquences que nous avons relevées chez « l'homme racinien » de Roland Barthes, il nous suffira d'esquisser son portrait, en mettant rapidement bout à bout les principaux traits que nous avons notés.

Nous avons vu tout d'abord que « l'homme racinien » tombait volontiers amoureux. Cela n'aurait rien que de très normal, si, curieusement, il n'était « ébloui  » que par les êtres « ombreux », et si cette attirance pour l'ombre, la prison, voire le tombeau, n'avait assurément quelque chose de morbide. Mais on n'a pas beaucoup le temps de s'étonner, car, peu après, on apprend brusquement que cet être qui semblait n'aspirer qu'à « la paix », ne rêve, en réalité, que de guerre. En un instant, l'amoureux transi s'est métamorphosé en un tyran sadique qui n'a qu'une seule pensée et un seul plaisir : obliger autrui à faire ce qu'il ne veut pas. C'est du moins ce qu'on croit pendant un moment, avant de découvrir que le tyran est, en réalité, un homme traqué et le tortionnaire, un fils terrorisé par son père. Mais, en fin de compte, cet enfant prolongé se révèle être une sorte de mystique masochiste, de l'espèce la plus tordue qu'on puisse imaginer. Qui pourrait jamais croire qu'un être aussi surréaliste ait jamais pu exister, prendre au sérieux ses problèmes, être touché par ses tourments ?

Au total, « l'homme racinien » selon Roland Barthes est avant tout un névropathe. Et, ce qui n'arrange rien, il change de névrose comme on change de chemise. Rien d'étonnant à cela : le Sur Racine n'a pas été écrit par un racinien pour des raciniens, mais par un jobarthien et pour des jobarthiens. Les jobarthiens ne sont pas des gens à se nourrir de Racine : ils ne se repaissent que de foutaises  : ils ne se gobergent que de sornettes snobinardes, que de balivernes dans le vent et rien ne les affriole autant que de bonnes fariboles bien rocambolesques, surtout quand elles fleurent le freudisme, fut-il tout à fait frelaté [24]. C'est une chose d'émouvoir profondément depuis trois siècles le plus grand nombre des spectateurs et des lecteurs cultivés. C'en est une autre de faire frétiller d'aise une génération de foutriquets frottés de freudisme et férus de Tel Quel. Il est difficile de réussir à la fois l'une et l'autre. Ce sont deux emplois trop différents. Phèdre, Hermione, et tant d'autres personnages de Racine, qui sont admirables dans le premier, ne sont pas faits du tout pour tenir le second. « L'homme racinien » de Roland Barthes qui excelle dans le second, n'en saurait tenir un autre.

Si « l'homme racinien » de Roland Barthes ne peut ainsi rien nous apprendre sur les personnages de Racine, comment donc le Sur Racine pourrait-il nous apprendre quoi que ce soit sur Racine ? Le Sur Racine, c'est essentiellement la première étude intitulée « L'Homme racinien », et celle-ci ne porte que sur le personnage racinien, comme son titre l'indique et comme Roland Barthes l'a annoncé dans son avant-propos : « je me suis placé dans le monde tragique de Racine et j'ai tenté d'en décrire la population (que l'on pourrait facilement abstraire sous le concept d'Homo racinianus), sans aucune référence à une source de ce monde (issue, par exemple, de l'histoire ou de la biographie). Ce que j'ai essayé de reconstituer est une sorte d'anthropologie racinienne » [25]. Certes on ne peut tout dire à la fois et Roland Barthes était parfaitement libre de n'étudier dans la tragédie racinienne que les personnages. Mais il est piquant de le constater, Roland Barthes, en ce faisant, fait précisément ce qu'il reproche souvent à la critique traditionnelle  : il privilégie la psychologie [26], même s'il s'en défend et s'il évite soigneusement d'employer ce mot [27]. Ce n'est pourtant là qu'une inconséquence de plus et il y a longtemps que nous avons renoncé à les compter. En revanche, ce qui est beaucoup plus grave et qui fait, du moins pour une part, que son « homme racinien » est tellement rocambolesque, Roland Barthes oublie continuellement ce qu'on doit avoir sans cesse à l'esprit, quand on veut étudier les personnages de Racine: la situation dans laquelle ils se trouvent.

Par définition, le personnage de tragédie, particulièrement s'il s'agit d'une tragédie qui peint, comme le fait la tragédie racinienne, l'éclatement d'une crise passionnelle qui mûrissait depuis longtemps, ne vit pas une journée banale et ordinaire, mais au contraire la journée la plus exceptionnelle de son existence, et souvent la dernière, la plus riche en moments intenses et en événements dramatiques. On ne peut donc comprendre les personnages de Racine, si l'on fait abstraction de l'action dans laquelle ils se sont engagés, pas plus qu'on ne peut comprendre cette action, si l'on ne connaît pas les caractères des personnages. La psychologie des personnages et l'action dramatique ont ainsi - mais comment pourrait-on s'en étonner ? - des rapports très étroits. On peut certes centrer une étude de la tragédie racinienne sur l'une ou sur l'autre, mais on ne saurait étudier l'une, du moins un peu sérieusement, sans tenir compte de l'autre. C'est pourtant ce que fait Roland Barthes tout au long du Sur Racine.

On connaît le propos de Racine rapporte par son fils Louis, dans ses Mémoires sur la vie et les ouvrages de Jean Racine : « Quand il entreprenait une tragédie, nous dit Louis Racine, il disposait chaque acte en prose. Quand il avait ainsi lié toutes les scènes entre elles, il disait : "Ma tragédie est faite", comptant pour rien le reste » [28]. Certes l'authenticité de ce propos n'est pas assurée. Elle est pourtant probable. D'une part, si l'on a parfois des raisons de se défier des affirmations de Louis Racine, on ne voit pas pourquoi on douterait de celle-ci. D'autre part, il suffit d'avoir regardé d'un peu près deux ou trois tragédies de Racine pour être, en effet, convaincu que la perfection de la tragédie racinienne repose d'abord sur une intrigue admirablement bien construite. Comme le dit M. Bénichou, en parlant de la façon dont Corneille et Racine ont repris et modifié, pour bâtir leurs tragédies, les matériaux qu'ils ont trouvés chez leurs prédécesseurs : « Il fallait - les œuvres médiocres en sont la preuve évidente, a contrario - autant de génie pour dresser cette charpente du Cid, d'Andromaque ou de Phèdre que pour en écrire les vers. Le nier trop vite, ce serait, pour sauver tout le mystère de la création littéraire, nous fermer les yeux sur ce qu'il y a en elle de simple et d'essentiel  » [29]. Certes, mais, précisément, ce qu'il y a de simple et d'essentiel n'est jamais ce qui intéresse Roland Barthes ni aucun jobarthien. Ce sont gens qui ne se plaisent que dans l'abstrus, l'arbitraire et l'abracadabrant.

C'est bien la peine que Roland Barthes se targue tellement d'étudier les « structures » [30], si, lorsqu'il est devant la tragédie racinienne, il ignore superbement ce qui en constitue l'ossature, l'armature, la charpente même. C'est bien la peine de nous dire si volontiers qu'il aime par-dessus tout à voir comment « ça fonctionne », si, étudiant des tragédies, il se désintéresse du mécanisme même de l'action tragique. Quand, exceptionnellement, il semble se préoccuper un peu de savoir quels sont les fils de l'intrigue et de comprendre comment ils se nouent, il se révèle alors totalement incapable de se mettre à la place du dramaturge qui doit construire une action tragique. Même lorsqu'il lui arrive de voir une pièce essentielle du mécanisme tragique, il en comprend si peu le fonctionnement qu'il veut à tout prix la faire marcher à l'envers. C'est, nous l'avons vu ce qui se passe avec ce que, pour faire scientifique, Roland Barthes appelle « la double équation ». Cet exemple où Roland Barthes, pour une fois, paraît s'intéresser un moment à la dramaturgie, montre finalement, mieux que tout autre sans doute, à quel point il l'ignore. Constatant que, dans la tragédie racinienne, on voit souvent des personnages qui ont le pouvoir d'obliger autrui à faire ce qu'il ne veut pas, Roland Barthes en conclut que « 'homme racinien  » est fondamentalement celui qui veut obliger autrui à faire ce qu'il ne veut pas, donc un « violent », un « tyran », voire un « bourreau ». Il ne voit pas qu'en ce faisant, il transforme un ressort dramatique en ressort psychologique. Il ne voit pas que le pouvoir que Racine donne à certains de ses personnages d'en obliger d'autres à faire ce qu'ils ne veulent pas, est d'abord un moteur dont le dramaturge a besoin pour mettre en mouvement le mécanisme tragique [31]. Non content de « psychologiser » les lieux tragiques, comme l'a noté M. Molino [32], Roland Barthes « psychologise » jusqu'aux situations dramatiques. Alors même qu'il prétend, nous l'avons vu, et cette affirmation est tout à fait inepte, qu' « il n'y a pas de caractères dans le théâtre racinien », mais qu' « il n'y a que des situations  » [33], il transforme les situations en traits de caractère. C'est une chose que d'être en situation de pouvoir obliger quelqu'un à faire ce qu'il ne veut pas et d'user de ce pouvoir quand on veut passionnément qu'autrui fasse ce qu'il ne veut pas faire. C'en est une autre que d'être naturellement porté à vouloir obliger autrui à faire ce qu'il ne veut pas.

À l'évidence, Roland Barthes n'aurait jamais pu faire la carrière qu'il a faite, il n'aurait jamais pu obtenir l'audience nationale et internationale à laquelle il est parvenu, il n'aurait jamais été nommé Professeur au Collège de France, il n'aurait jamais réussi à passer, aux yeux de tant de nos contemporains, pour le plus grand critique de ce temps, s'il avait été capable de comprendre ce que normalement un élève de Seconde peut comprendre sans effort. Son « homme racinien  » n'aurait jamais fasciné tant de jobards, s'il n'avait pas été aussi bizarre, et il n'aurait jamais été aussi bizarre, si Roland Barthes avait été capable de comprendre que, pour apprécier sainement les propos et le comportement d'un personnage de tragédie, il faut se rappeler sans cesse qu'il est en train de vivre une tragédie. Bien au contraire, Roland Barthes raisonne sans cesse comme si les personnages de Racine disaient ou faisaient tous les jours que Dieu fait, ce qu'ils ne disent ou ne font que parce qu'ils savent bien, comme Jocaste au début de La Thébaïde, que le « jour détestable » qu'ils redoutaient depuis longtemps, est maintenant arrivé. Si Jocaste apostrophe le soleil, en regrettant qu'il ne soit pas abstenu, pour une fois, de venir éclairer le monde, c'est parce qu'elle pressent, à juste titre, que le jour qui commence, va être celui de la catastrophe qu'elle n'a pas cessé de prédire et que « depuis six mois » elle savait imminente. Roland Barthes en conclut que Jocaste déplore « l'apparition quotidienne de l'astre », parce qu'elle considère qu'elle « est une blessure infligée au milieu naturel de la Nuit ». Non content de prêter à Jocaste un sentiment aussi étrange, Roland Barthes le croit partagé par les autres personnages de Racine et il ne craint pas d'en faire un de ces grands traits à quoi l'on reconnaît « l'homme racinien ». Certes, si cette conclusion était fondée, elle constituerait un apport tout à fait original aux études raciniennes, jamais personne, à notre connaissance, n'ayant encore fait de semblable remarque. Mais elle n'est totalement inédite que parce qu'elle est d'une stupidité dont on ne saurait assez s'étonner. Et l'on pourrait citer bien d'autres exemples qui, pour être moins caricaturaux que celui de Jocaste, n'en relèvent pas moins de la même erreur fondamentale. Bajazet, enfermé, bien malgré lui, dans le sérail depuis le départ d'Amurat, devient, de ce fait, un « être d'ombre ». Junie pleure lorsqu'elle est enlevée par les soldats de Néron ou lorsqu'elle craint, à très bon droit, de parler à Britannicus pour la dernière fois. Quelle jeune fille n'en ferait autant à sa place ? Est-ce une raison pour voir en elle un « être d'eau » ?

Lorsque la tragédie commence, les personnages de Racine ont généralement déjà vécu de longs mois, et parfois des années, d'attente et de souffrances. Il convient de se le rappeler, avant de voir en eux des êtres foncièrement violents, voire des « bourreaux  », comme il convient de se rappeler aussi que les événements qui vont se succéder au cours de la journée tragique, sont particulièrement propres à achever de les pousser à bout. Roland Barthes n'y pense jamais [34]. Dans son Avant-propos il définit « l'homme racinien » comme « un homme enfermé » [35]. Sans doute, comme il le fait souvent, s'abstient-il de nous dire ce qu'il entend exactement par là. Mais le contexte semble indiquer qu'il donne à cette formule une signification essentiellement psychologique [36], et toutes les analyses de « L'Homme racinien » ne feront que le confirmer. Si Roland Barthes considère « l'homme racinien » comme « un homme enfermé », c'est surtout parce qu'il voit en lui un être prisonnier de ses fantasmes, de ses pulsions, de ses obsessions ou de ses inhibitions, S'il lui arrive de constater qu'un certain nombre de personnages de Racine sont objectivement des prisonniers, il ne trouve pas d'autre explication à nous donner de ce fait qu'une tortueuse raison psychologique : c'est parce que le tyran est irrésistiblement attiré par la captivité qu'il y a, selon lui, beaucoup de captives dans la tragédie racinienne. La captivité, pour Roland Barthes, c'est beaucoup moins la situation dans laquelle se trouve le personnage qui est captif, que la matérialisation des fantasmes de celui qui le retient captif. Il ne lui vient point à l'esprit qu'en réalité c'est le dramaturge qui est attiré par la captivité. Elle constitue pour lui une situation propre à faire naître la pitié chez le spectateur et surtout un moyen très commode pour nouer une action tragique : si Racine enferme, au sens propre du mot, certains de ses personnages, c'est pour les enfermer dans ce qui constitue la véritable prison tragique : le dilemme.

Au delà des personnages captifs, tous les personnages de Racine [37] peuvent effectivement être considérés, à des degrés divers, comme des êtres « enfermés ». Mais, s'ils le sont, ce n'est pas à la façon de l' « homme racinien » de Roland Barthes ( celui-ci serait plutôt « un homme à enfermer »), attiré par l'ombre de la prison, voire du tombeau, habité par des pulsions sadiques, hanté par la terreur du père, obsédé par le désir d'effacer l'injustice de Dieu ; ils le sont parce qu'ils sont pris au piège, parce qu'ils sont les victimes d'un enchaînement de circonstances soigneusement calculé par le dramaturge. Même Néron, nous l'avons montré, le moins excusable sans doute de tous les personnages de Racine, est, dans une certaine mesure, la victime de l'habileté perfide du dramaturge. S'il tue Britannicus, c'est pour empêcher sa mère de triompher quand elle a perdu et de s'attribuer le succès d'une réconciliation dans laquelle elle n'est, en réalité, pour rien. Car, malheureusement pour Néron, la succession des événements, telle que l'a réglée le dramaturge, rend l'illusion d'Agrippine tout à fait naturelle. Mais jamais dans le Sur Racine Roland Barthes ne daigne s'intéresser au déroulement de l'action. Ainsi, dans La Thébaïde, il admire ce qui constitue la plus grande faiblesse de la pièce, ce qui contribue le plus à l'empêcher d'être une grande tragédie racinienne, le caractère incompréhensible de la haine d'Etéocle et de Polynice. En revanche, il dédaigne totalement ce qui fait sans doute le principal intérêt de la pièce et qui lui permet d'être déjà, ce que n'est pas Alexandre, une tragédie vraiment racinienne, l'habileté de la progression dramatique. De même, si Phèdre est pour lui « la plus profonde des tragédies raciniennes », elle « est aussi la plus formelle »: « Dire ou ne pas dire ? Telle est la question » [38]. Phèdre lui aurait peut-être paru une tragédie moins « formelle », s'il avait pris la peine de regarder un peu comment elle était faite. Certes, c'est parce que Phèdre parle que la crise éclate. Mais, si Phèdre parle, c'est parce que Racine a fait ce qu'il fallait pour la forcer à rompre le silence. « Dire ou ne pas dire ? », telle est bien la question qui, pour Phèdre, ne se pose pas, tant la réponse négative s'impose. Elle s'impose tellement que Phèdre a finalement choisi de se laisser mourir « pour ne point faire un aveu si funeste » [39] et n'a, depuis trois jours, pris aucune nourriture [40]. Malheureusement pour elle, cet ultime effort de Phèdre qui pense avoir trouvé le moyen le plus sûr et le plus radical de sceller définitivement le silence qu'elle veut à tout prix garder, Racine va faire en sorte qu'il se retourne contre elle et la conduise, au contraire, à parler pour la première fois. Nous l'avons vu, Œnone, comprenant que sa maîtresse est en train de se laisser mourir, va déployer une énergie farouche pour lui arracher de vive force un aveu auquel Phèdre ne se serait, d'ailleurs, jamais laissée aller, si elle n'avait eu tout lieu d'être persuadée qu'il ne pouvait avoir aucune conséquence  : elle était sur le point de mourir et assurément Œnone n'aurait jamais souillé sa mémoire en trahissant son secret. Mais le dramaturge n'attendait que ce moment pour faire annoncer la fausse nouvelle de la mort de Thésée et s'en servir pour conduire Phèdre à avouer, malgré elle, son amour à Hippolyte, comme il n'attendait que ce moment encore pour faire revenir Thésée. Ce n'est pas le lieu de montrer d'une manière exhaustive quelle extraordinaire malchance, voulue par le dramaturge, poursuit le personnage de Phèdre, comme elle poursuit aussi les autres personnages de la pièce [41]. Nous voulons simplement noter que, pour dire sur Phèdre quelque chose qui vaille, il faut évidemment tenir compte de cette malchance, comme il faut en tenir compte pour la plupart des personnages de Racine qui sont d'abord des êtres que la malchance accable, une malchance dont ils accusent les dieux ou la fatalité, faute de savoir que le vrai responsable est le dramaturge. Mais, qu'il s'agisse de Phèdre, d'Hermione ou de tout autre personnage, les analyses de Roland Barthes ne tiennent aucun compte du sort qui s'acharne à les persécuter.

« Formons l'hypothèse, écrit M. Jean-Louis Backès dans les dernières pages de son livre, que les tragédies de Racine ne sont ni des traités de théologie, ni des pamphlets politiques, ni des discours moraux, ni des essais philosophiques. Disons, avec toute la prudence requise, car nous ne savons pas bien ce que le mot signifie, que ce sont des œuvres d'art […] Disons-le simplement pour indiquer un chemin à suivre. Un chemin qui se détourne de la question : qu'est-ce que cela représente ? Pour s'ouvrir sur une autre, plus modeste et peut-être infinie : comment cela est-il fait ? » [42]. Certes M. Backès a raison : les tragédies de Racine sont d'abord des œuvres d'art et la question qui se pose au critique est d'abord de savoir comment elles sont faites. Il a même tellement raison qu'on peut trouver qu'il enfonce des portes ouvertes et s'étonner de le voir présenter une évidence comme « une hypothèse ». Pourtant, si M. Backès a vaguement le sentiment de faire preuve d'originalité, voire d'audace, en énonçant des lapalissades, il n'a, malheureusement, pas tout à fait tort : l'essor des sciences humaines, en général, et de la « nouvelle critique », en particulier, a tellement fait progresser les esprits qu'il est devenu nécessaire d'expliquer à des intellectuels, voire à des universitaires chevronnés, ce que logiquement on oserait à peine expliquer à de jeunes enfants. Malgré le caractère un peu ridicule de sa présentation, nous aurions donc vivement approuvé le propos de M. Backes, s'il n'avait cru bon d'ajouter, pour conclure  : « Et souhaitons que sur cette question-là [comment cela est-il fait ?] au moins puissent se rencontrer Raymond Picard et Roland Barthes, hier adversaires irréconciliables, aujourd'hui réunis dans la mort » [43]. Comme quelques autres, M. Backès affecte de se situer au-dessus de la mêlée, croyant prouver par la la hauteur de son esprit, mais la réconciliation dont il rêve, est tout à fait impossible. Car, si, pour Raymond Picard, les tragédies de Racine sont assurément des œuvres d'art dont le critique doit essayer de voir comment elles sont faites, en revanche, nous croyons l'avoir suffisamment montré tout au long de ce travail, tel n'est jamais le principe qui inspire les analyses du Sur Racine.

Outre que Roland Barthes méconnaît continuellement tout ce qui fait que les tragédies de Racine sont des œuvres d'art, outre que ses interprétations constituent même autant de contresens sur le plan esthétique (les tragédies de Racine ne seraient certainement pas des œuvres d'art, si, par malheur, les personnages de Racine ressemblaient à « l'homme racinien » de Roland Barthes), la totale indifférence que Roland Barthes témoigne à l'art de Racine, se manifeste encore a contrario par le fait qu'il n'émet jamais aucune réserve, qu'il ne formule jamais aucun regret, bref, qu'il fait preuve à l'égard de Racine d'une constante et complète absence d'esprit critique. Même les raciniens les plus fervents reconnaissent, comme le fait Raymond Picard, que, dans Alexandre, « de toute évidence, Racine […] ne s'est pas trouvé » [44]. En fait, c'est justement parce qu'ils admirent l'art de Racine qu'Alexandre ne leur paraît pas vraiment digne de son auteur, et, s'ils cherchent à expliquer l'échec de cette tragédie, ce n'est que pour mieux comprendre la réussite des autres [45]. En revanche, si Roland Barthes considère qu'Alexandre, de même qu'Iphigénie, n'est que très partiellement une tragédie [46], rien, dans ses propos, n'indique que la pièce lui semble moins intéressante que les autres. De même, on chercherait en vain dans le chapitre qu'il a consacré à Esther, les remarques plus ou moins ironiques, voire franchement sarcastiques, que la pièce inspire souvent - et c'est bien naturel - aux commentateurs [47]. L'imperturbable Roland Barthes prend toujours tout au sérieux : rien ne le fait sourire, rien ne le laisse perplexe, rien ne lui paraît jamais invraisemblable, malvenu ou saugrenu. Nous l'avons vu, les vers eux-mêmes où Etéocle évoque la « guerre intestine » que son frère et lui se sont livrée dans le sein de Jocaste, loin de lui sembler ridicules, lui suggèrent une paraphrase tout à fait grotesque, Totalement insensible à l'art de Racine dont il méconnaît toutes les réussites les plus admirables, Roland Barthes est aussi incapable d'en reconnaître les quelques ratés. Ce qui l'intéresse, ce qu'il admire chez Racine, ne s'y trouve jamais, si ce n'est, mais c'est heureusement très rare, lorsque Racine s'est manifestement trompé, comme c'est le cas pour la « haine physique » d'Etéocle et de Polynice.

Un livre de critique qui témoigne d'une complète et continuelle cécité à l'égard des œuvres qu'il prétend éclairer, n'en faisant jamais voir ni les qualités, fussent-elles éclatantes, ni les défauts, doit assurément être considéré comme parfaitement nul, du moins en tant que livre de critique, Tel est, croyons-nous, le cas du Sur Racine, Aussi bien l'attitude de Roland Barthes à l'égard des tragédies de Racine, et d'une manière plus générale à l'égard des œuvres littéraires, est-elle tout le contraire de ce que doit être l'attitude d'un critique digne de ce nom à l'égard des œuvres qu'il choisit d'étudier. En saine logique, ce n'est pas seulement au sens chronologique que le critique vient après l'écrivain  : seconde dans le temps, l'œuvre du critique est aussi toujours secondaire par rapport à celle de l'écrivain, Mais, bien sûr, l'auteur du Roland Barthes par Roland Barthes dans la collection « écrivains de toujours » n'est pas homme à se contenter de jouer les seconds rôles, Aussi proteste-t-il vivement, notamment dans Critique et vérité, contre la distinction traditionnelle entre le créateur et le critique et revendique-t-il hautement pour le second le statut d'écrivain à part entière [48]. Et, en réalité, s'il n'ose pas le dire ouvertement, il pense même au fond de lui que le plus important n'est pas l'écrivain, mais le critique, du moins s'il s'agit d'un « nouveau critique » et surtout s'il s'appelle Roland Barthes. Dans le cas particulier de Racine, la relative importance qu'il a fini par prendre aux yeux de Roland Barthes, tient beaucoup moins à son œuvre en elle même qu'aux controverses qu'elle a fait naître et au fait qu'il est l'auteur « dont notre critique s'est le plus occupée ces derniers temps » [49]. Le dédain que Roland Barthes a toujours éprouvé, même après le Sur Racine, pour une œuvre qu'il jugeait académique et surannée, s'est ainsi trouvé étrangement assocée à une sorte de considération respectueuse pour un auteur qui a retenu l'attention et inspiré les travaux d'un Lucien Goldmann et d'un Charles Mauron et qui, surtout, a su susciter ce livre si neuf, si stimulant, et, sans doute, tout simplement, génial : le Sur Racine [50].

Racine n'est pas du tout la fin du Sur Racine, il n'en est pas l'objet : il n'en est qu'un simple, qu'un vague support. Pour Roland Barthes l'œuvre littéraire est une espèce de mannequin sur lequel le critique essaie, selon ses goûts, tel ou tel langage à la mode [51]. Il ne s'agit pas de mettre à nu les tragédies de Racine, de les examiner, de les ausculter, mais, au contraire, de les habiller, au goût du jour bien sûr. Il ne s'agit pas, pour Roland Barthes, de découvrir Racine, mais plutôt de le recouvrir [52], de « faire flotter » [53] ses fariboles au-dessus du texte racinien. Il ne s'agit pas de « dire vrai sur Racine  » [54], mais d'écrire du Roland Barthes sur Racine. Il ne s'agit pas de servir Racine, mais de s'en servir. Car Roland Barthes a finalement compris que tout ce qui le rebutait chez Racine, tout ce qui faisait de lui, l'écrivain classique par excellence, « l'auteur le plus transparent de notre littérature » [55], tout cela rendait justement son entreprise plus piquante et plus propre encore à impressionner les jobarthiens. Essayer de ne dire que du neuf et de l'insolite sur un auteur vieux de trois siècles, aussi classique, aussi commenté et aussi limpide, peut, en effet, passer pour une gageure [56]. A priori fabriquer du Roland Barthes à partir de Racine n'est pas précisément une chose facile.

Il y a, dans Critique et vérité, une formule très curieuse, mais aussi très révélatrice. Répondant à Raymond Picard, Roland Barthes écrit  : « Dire que les personnages (d'Andromaque) sont "des individus forcenés que la violence de leur passion, etc." c'est éviter l'absurde au prix de la platitude, sans se garantir forcement contre l'erreur » [57]. La formule  : « c'est éviter telle chose au prix de telle autre » implique, semble-t-il, que l'on considère la seconde comme un mal plus grand que la première. Autant donc il serait naturel de reprocher à quelqu'un d' « éviter la platitude au prix de l'absurde », autant il est saugrenu de lui reprocher d' « éviter l'absurde au prix de la platitude » [58]. Ainsi, pour Roland Barthes, et l'aveu est de taille, l'absurde, quand il le voit, ce qui pourtant n'arrive pas souvent, est un moindre mal par rapport à la platitude. C'est qu'il s'agit, pour lui, d'ébahir à tout prix, et, pour ce faire, il est prêt à dire n'importe quoi plutôt que de dire ce que d'autres ont déjà dit ou ce que d'autres pourraient dire.

Qu'on le veuille ou non, la pratique de la critique littéraire implique nécessairement que l'on accepte une certaine platitude qui est la loi même du genre. S'il n'est, certes, ni nécessaire ni souhaitable de cultiver la platitude avec toute la constance et tout le zèle que beaucoup d'universitaires mettent à le faire [59], il n'en est pas moins vrai que la tâche du critique est d'abord d'expliquer les œvres et expliquer, l'étymologie nous l'apprend, c'est déplier, c'est donc d'une certaine façon, aplatir. Le critique s'emploie à démonter l'œuvre pour comprendre et pour faire comprendre comment elle est construite. Quoi que puisse dire Roland Barthes, la critique a nécessairement un aspect scolaire ; elle est nécessairement, pour une large part, une forme de paraphrase, puisque la tâche du critique est d'abord et surtout de se mettre à la place de l'écrivain à sa table et d'essayer de reconstituer le travail qu'il a accompli [60].

Si Roland Barthes prétend rapprocher le critique et l'écrivain jusqu'à les mettre sur le même plan, c'est parce qu'il les définit l'un et l'autre d'après lui-même qui n'est, hélas ! ni l'un ni l'autre. On trouve, d'ailleurs, à la fin de Critique et vérité, deux lignes qui constituent à cet égard un double aveu. Pour montrer combien, selon lui, il y a peu de distance entre l'écrivain et le critique, Roland Barthes écrit, en effet : « Combien d'écrivains n'ont écrit que pour avoir lu ? Combien de critiques n'ont lu que pour écrire ? » [61]. Certes, s'il y a quelqu'un qui n'écrit que pour avoir lu et ne lit que pour écrire, c'est bien Roland Barthes. Mais ce n'est pas l'écrivain et le critique qui ainsi se rejoignent en lui : c'est le cuistre et le phraseur. S'il est vrai que les écrivains ont généralement été d'abord de grands lecteurs, ils ne sont devenus ensuite des écrivains dignes de ce nom que s'ils n'ont pas écrit que pour avoir lu. Est écrivain, en effet, non pas « celui pour qui le langage fait problème  », comme le dit si sottement Roland Barthes [62], mais, bien qu'il proteste contre cette évidence « naïve  », affirmant que « l'écriture » n'exprime pas « le sujet », mais « son absence » [63], est écrivain celui qui a quelque chose à dire. Roland Barthes, lui, n'a jamais rien eu à dire, et, pourtant, il a toujours eu envie d'être un écrivain. Certes, s'il était possible d'être un écrivain sans écrire, Roland Barthes se serait sans doute très volontiers passé d'écrire [64]. Mais, obligé d'écrire, il est ainsi obligé aussi de lire pour trouver quelque chose à dire. Les confidences qu'il a faites à des journalistes sur sa pratique « fétichiste  » de la lecture, montrent bien qu'il cherche avant tout dans les livres des aliments pour nourrir ses sornettes, des éléments pour fabriquer ses balivernes et bricoler ses fariboles.

Pas plus qu'un écrivain digne de ce nom n'écrit que pour avoir lu, un critique digne de ce nom ne lit que pour écrire. Un véritable critique est d'abord un véritable lecteur, et un véritable lecteur aime les livres pour eux-mêmes, pour ce qu'ils sont et non pour ce qu'il peut en faire. Mais, non content de considérer que le critique a autant d'importance que l'écrivain, Roland Barthes, au fond de lui, pense même qu'il en a beaucoup plus et que la véritable justification de l'œuvre littéraire est d'exciter l'ingéniosité des critiques. Pour lui, comme hélas ! pour beaucoup de critiques contemporains, les plus grandes œuvres sont celles qui sont susceptibles des interprétations les plus diverses, voire les plus divergentes, et dont on pourra toujours, indéfiniment, proposer des « lectures » nouvelles [65]. À cette absurde conception « polysémique » de l'œuvre littéraire, correspond une conception également absurde du rôle du critique dont l'idéal semble être aujourd'hui de dire le plus de choses possible sur le moins de texte possible [66].

Si le Sur Racine ne peut donc rien nous apprendre sur Racine, il constitue, en revanche, avec son prolongement théorique, Critique et vérité, un document tout à fait extraordinaire non seulement sur la crise actuelle de la critique, mais, plus généralement, sur cette grande crise de l'esprit critique, qui couvait assurément depuis fort longtemps [67], mais qui a atteint son paroxysme, depuis une trentaine d'années, grâce au développement des sciences humaines, et qui semble devoir durer encore, même si, depuis quelque temps, on croit observer, sur le marché de l'absurdité, un certain ralentissement des arrivages. Quoi qu'il en soit, les gens de ma génération qui ont commencé à suivre d'assez près la vie intellectuelle dans les années cinquante, ont eu le triste privilège d'assister à un déferlement sans précédent de sornettes en tout genre, à une floraison, à une prolifération véritablement affolantes de fariboles de toute sorte. Jamais, sans doute, on n'avait encore vu autant d'intellectuels s'enticher à ce point de toutes les sottises les plus stupides, donner tête baissée dans toutes les billevesées les plus absurdes, pourvu qu'elles fussent au goût du jour. Notre époque aura été celle des parcours intellectuels et des itinéraires spirituels les plus tortueux peut-être, pour ne pas dire les plus tordus, qu'on ait encore jamais vus. Certains auront été, suivant les moments, maurrassiens, marxistes, freudiens, maoïstes, structuralistes, etc., avant de revenir, assez souvent, pour clore le parcours, à la religion de leur enfance [68]. Pour dire les choses brutalement, c'est la première fois, sans doute, qu'on est conduit à porter sur autant d'intellectuels en renom le même diagnostic: « Cela ne tourne pas rond ». Pour faire éclore un Roland Barthes, pour se reconnaître dans ce roi de la faribole, pour en faire son phare et son idole, il fallait, assurément, que la classe intellectuelle fût largement déboussolée.

Certes on ne compte plus maintenant les ouvrages de critique qui, comme le Sur Racine, n'apportent sur l'auteur qu'ils prétendent éclairer, aucune espèce de lumière, mais seulement des élucubrations. Rien que sur Racine, on pourrait déjà établir une bibliographie assez longue avec les livres et les articles qu'il est absolument inutile de lire. Pour ne parler que d'eux, les deux grands rivaux de Roland Barthes, Charles Mauron et Lucien Goldmann, sont aussi incapables que lui de nous apprendre quoi que ce soit sur la tragédie racinienne. Mauron ne songe qu'à bâtir à tout prix un « mythe personnel » de Racine conforme à ses marottes freudiennes. Goldmann veut absolument retrouver dans les tragédies de Racine, comme dans les Pensées de Pascal, l'absurde « vision tragique » qui, selon lui s'exprimerait dans le jansénisme, mais traduirait, en réalité, sans qu'aucun janséniste ne s'en soit jamais douté, le malaise socio-économique des robins sacrifiés à la centralisation monarchique et brimés par la mise en place des commissaires [69]. Mais, si les livres de Charles Mauron et de Lucien Goldmann sont assurément, comme celui de Roland Barthes, des livres de notre temps, ils ne reflètent pas aussi largement toutes les sottises qui sont dans l'air, ils n'expriment pas aussi pleinement toute l'absurdité des idées à la mode, ils ne respirent pas aussi intensément tout le snobisme et toute la jobardise d'une époque.

Cela tient évidemment au fait que les livres de Mauron et de Goldmann ont un caractère profondément univoque, alors que celui de Roland Barthes n'a ni queue ni tête. Charles Mauron et Lucien Goldmann ont, l'un et l'autre, un système, le premier, d'inspiration freudienne, le second, d'inspiration marxiste ; ils sont l'un et l'autre des hommes à idées fixes [70]. Roland Barthes n'a pas de système [71]. Il mange, ou plutôt il grignote, à tous les râteliers. Il pignoche de-ci de-là, dans toutes les âneries à la mode, pour fabriquer ses petites foutaises. Comment pourrait-il construire un système ? Il est absolument incapable de développer (mais il préfère dire qu'il a le goût du fragment), voire d'enchaîner seulement deux idées [72]. À l'époque du Sur Racine, il n'a sans doute pas encore très clairement compris que l'idéal auquel il faut tendre, c'est le sens « fluide  », mais, déjà, il maîtrise admirablement la pratique du sens fluctuant. Si l'on considère isolément les différentes affirmations que contient le Sur Racine, sauf exceptions, le sens « se laisse prendre » (même si, une fois qu'on l'a pris, on voit qu'il n'y a qu'une chose à en faire : le laisser). En revanche, si l'on veut essayer de rassembler ces divers sens et de les « prendre ensemble  », c'est-à-dire, au sens étymologique du mot, de « comprendre » le Sur Racine, on s'aperçoit vite que c'est tout à fait impossible. C'est cette totale incohérence qui est, sans doute, le trait le plus extraordinaire du Sur Racine et c'est celui, pourtant, qui semble avoir été le moins bien vu par les critiques [73]. Raymond Picard, lui-même, s'il a, plus d'une fois relevé des contradictions flagrantes dans les propos de Roland Barthes, ne paraît pas avoir tout à fait mesuré à quel point il ne cessait de se contredire dans tout le livre [74]. C'est là, nous croyons l'avoir suffisamment souligné, la principale originalité du Sur Racine. C'est ce qui assure à son auteur une place à part parmi les « nouveaux critiques  ». C'est sans doute aussi hélas ! ce qui, du moins en partie, explique sa primauté. Contredire continuellement l'auteur qu'on prétend expliquer, c'est devenu si banal que cela n'épate plus personne. Se contredire soi-même presque aussi souvent qu'on contredit l'auteur, c'est assurément beaucoup plus rare et bien propre à désarçonner les jobards. Au lieu de se rendre à l'évidence, au lieu d'admettre que le critique se contredit et donc qu'il ne sait pas ce qu'il dit, ils croiront plutôt, surtout s'il s'agit d'un grand intellectuel à la mode, que sa pensée est trop subtile pour qu'ils puissent la suivre, et, bien sûr, ils en concluront, non pas que leur intelligence, à eux, est insuffisante, mais que la sienne est tout à fait exceptionnelle.

Mais, je l'ai dit, d'une manière générale, je ne crois guère qu'on puis se expliquer par l'imposture, par la mystification volontaire, toutes les sottises que Roland Barthes a débitées. le ne crois pas du tout, en particulier, qu'il se soit contredit consciemment et délibérément pour ébahir les jobarthiens. Je suis, au contraire, persuadé qu'il ne se rend pas du tout compte de l'incohérence de ce qu'il écrit [75]. Simplement les circuits logiques qui normalement alertent le détenteur d'un cerveau d'homo sapiens lorsqu'il s'apprête à dire quelque chose qui ne s'accorde pas avec ce qu'il a dit antérieurement et à plus forte raison lorsqu'il s'apprête à dire littéralement le contraire, ces circuits, le cerveau de Roland Barthes ne semble pas en avoir été équipé. Il ne s'agit pas seulement de pannes occasionnelles, ni même de pannes à répétition; chez Roland Barthes, les mécanismes logiques semblent ne jamais fonctionner. Comment, en effet, expliquer autrement cette omniprésence de la contradiction dans le Sur Racine ? D'une partie à l'autre de « L'Homme racinien », d'un chapitre à l'autre, d'une page à l'autre, dans la même page, dans le même paragraphe et parfois dans la même phrase, qu'il s'agisse de notations particulières concernant tel ou tel personnage de Racine ou d'affirmations très générales portant sur « l'essence même de la tragédie racinienne  », Roland Barthes se contredit tant et tant de fois qu'il a sans doute établi, avec le Sur Racine, un record en la matière [76].

L'instinct qui pousse Roland Barthes à dire constamment des sottises, est si fort que le fait d'en avoir dit une ne l'empêche jamais d'en dire une autre, alors même qu'elles sont logiquement incompatibles, alors même que la seconde contredit exactement la première. Obligé de renouveler sans cesse ses fariboles par son incapacité à développer et par la nature même de ses propos, sur lesquels il avait tout intérêt à s'attarder le moins possible, en faisant des vœux pour que le lecteur en fît autant, il n'aurait sans doute vite plus su que dire, s'il avait cru devoir veiller à ne pas se contredire. Mais c'est bien là le cadet de ses soucis. Il en résulte que, si Roland Barthes n'est certes pas le seul à dire des sottises sur Racine, s'il n'est pas le seul à ne dire pratiquement que des sottises, il est le premier à dire tant de sottises en si peu de pages et de telles sottises, aussi déroutantes, aussi incohérentes.

Ce qu'il y a, en effet, d'exceptionnel dans le Sur Racine, ce pourquoi il aura fait date dans l'histoire des études raciniennes et, d'une manière plus générale, dans celle de la critique littéraire, ce n'est pas hélas ! la constance de la sottise ; c'est sa diversité, c'est sa densité, c'est son intensité presque insoutenable pour un esprit un peu épris de rigueur et de logique. C'est peu de dire que c'est un livre bête à pleurer : c'est un livre absurde à hurler.

« C'est un livre fourmillant d'idées, de suggestions, de vues originales », écrit M. Jean-Louis Backès [77]. Il a en partie raison. Le Sur Racine est, en effet, un livre qui « fourmille ». Il ne fourmille que de sottises, que de foutaises, mais, pour fourmiller, il fourmille. Et c'est là ce qui en fait sans doute un livre à part, même dans la « nouvelle critique ». Si profondément, si parfaitement stupides que soient les propos de Goldmann sur Racine, on n'y trouve pas la même quantité de sottises que dans le Sur Racine, ni la même qualité de la sottise. Les âneries raciniennes de Lucien Goldmann n'ont ni la variété [78], ni l'extravagance [79], ni l'incohérence [80] de celles de Roland Barthes. Il est certes heureux que les personnages de Racine ne ressemblent guère à ceux que Goldmann nous décrit et qui sont, pour la plupart, des « fauves » ou des « pantins  » [81], Mais la chose, en soi, n'était pas impossible, et, de fait, la littérature dramatique compte un certain nombre de « fauves » et d'innombrables « pantins  » (le théâtre comique en est plein) [82]. Rien d'étonnant à cela puisque, à toutes les époques, hélas ! l'espèce humaine a effectivement compté dans son sein un certain nombre d'individus qu'on peut, du moins schématiquement, considérer les uns comme des « fauves » et les autres comme des « pantins ». Mais il en va tout autrement de « l'homme racinien » que nous décrit Roland Barthes. Non seulement les personnages de Racine ne lui ressemblent pas, mais on ne voit pas comment Racine, ni d'ailleurs n'importe quel autre dramaturge, aurait jamais pu porter sur la scène des personnages qui lui ressemblent. « L'homme racinien » de Roland Barthes est, en effet, un être si étrange qu'il est permis de le juger largement irréel puisque, non content de n'avoir que des sentiments pathologiques, il en a très souvent que personne d'autre que lui ne semble avoir jamais éprouvés. Chez quel autre la haine s'est-elle jamais allumée brusquement à la seule vue du corps d'autrui ? Quel autre a jamais ressenti « l'apparition quotidienne » du soleil comme « une blessure infligée au milieu naturel de la Nuit »? Quel autre a jamais éprouvé le besoin de se faire lui-même coupable parce qu'il croyait pouvoir ainsi justifier après coup l'injustice divine dont il ne pouvait supporter l'idée ? Enfin, quand bien même, à la suite d'un ramollissement cérébral ou d'un traumatisme crânien, quelques individus pourraient arriver à partager tel ou tel des sentiments les plus étranges que Roland Barthes prête à « l'homme racinien », personne ne saurait jamais réunir en lui tous les traits contradictoires d'un être de raison imaginé par un esprit qui semble avoir renoncé à consulter la sienne.

Au total le livre de Roland Barthes qui ne se contente pas de contredire continuellement les textes qu'il croit pourtant être le premier à avoir vraiment compris, mais qui se contredit aussi lui-même avec une constance presque égale et qui contredit en même temps si souvent le sens commun et l'expérience universelle, en prêtant à « l'homme racinien » des sentiments parfaitement incongrus qu'aucun homme sans doute n'a jamais du éprouver, au total ce livre, qui est, au demeurant, d'une prétention incroyable et d'une suffisance insupportable, me paraît mériter de faire date, non seulement dans la petite histoire des études raciniennes, non seulement dans celle beaucoup plus vaste de la critique littéraire, mais bel et bien dans la très grande, dans l'immense histoire de la sottise humaine. C'est même dans celle-ci seulement qu'il a vraiment sa place [83].

Il n'est certes pas à la portée du premier imbécile venu de se faire une place dans l'histoire, hélas ! si remplie, de la sottise humaine. Il ne suffit pas pour cela d'écrire un livre parfaitement idiot et totalement absurde. Encore faut-il d'abord que ce livre trouve un éditeur (et, si l'on ne publie que trop de livres complètement ineptes, on peut tout de même penser qu'on en refuse un beaucoup plus grand nombre). Encore faut-il ensuite qu'il obtienne une audience très large. Encore faut-il enfin, pour que le succès du livre soit significatif, qu'il vienne du public cultivé et des milieux intellectuels [84]. Ce qu'il y a d'extraordinaire, ce n'est pas tellement que quelqu'un ait écrit un livre aussi stupide et aussi absurde que le Sur Racine. Ce qu'il y a d'extraordinaire, c'est qu'un livre d'une telle sottise ait obtenu une audience qu'aucun livre de critique n'avait encore jamais obtenue. Ce qu'il y a d'extraordinaire, c'est que ce livre, qui est si totalement dépourvu de toutes les qualités les plus élémentaires que doit avoir un livre de critique, qui fait preuve de tant d'inattention à l'égard des textes, qui témoigne d'une telle méconnaissance des fins que l'auteur s'est proposé d'atteindre, des problèmes qui se sont posés à lui, des moyens qu'il a mis en œuvre, qui manifeste une parfaite indifférence à toutes les émotions qu'il a voulu susciter, qui révèle une complète inintelligence de l'art qu'il a déployé, ce qu'il y a d'extraordinaire, c'est que ce livre passe maintenant, aux yeux de beaucoup, pour être le modèle de tous les livres de critique, l'idéal vers lequel on doit tendre. Ce qu'il y a d'extraordinaire, c'est qu'un critique qui, dans les œuvres qu'il prétend étudier, ne s'intéresse qu'à ce qui ne s'y trouve pas (si ce n'est, quand parfois il y en a, qu'il admire les erreurs et s'extasie sur les rates), qui ne comprend jamais rien à ce qu'il devrait faire mieux comprendre, qui ne voit jamais rien de ce qu'il devrait faire mieux voir, qui ne sent jamais rien de ce qu'il devrait faire mieux sentir, soit regardé si souvent comme l'intelligence la plus pénétrante de notre temps, quand ce n'est pas de tous les temps.

« Un pareil livre aurait de quoi révolter », constatait Raymond Picard [85]. La sottise du Sur Racine aurait dû assurément révolter tous les gens cultivés, tous ceux qui s'intéressent à la littérature et, particulièrement, tous les professeurs de français. Au lieu de cela, ce livre est devenu très rapidement un grand classique, voire le grand classique de la critique littéraire française. Plus même qu'un classique de la critique littéraire, il semble être devenu hélas !, et c'est sans doute la première fois que cela arrive à un livre de critique, un classique tout court. D'ordinaire un livre de critique consacré à un auteur particulier n'est guère lu que par un nombre assez restreint d'enseignants et d'étudiants directement concernés par l'étude de cet auteur, pour la préparation de leurs cours ou de leurs examens. Ainsi un livre sur Racine a, normalement, des chances d'être lu par la plupart des universitaires spécialistes de la littérature française du dix-septième siècle (et particulièrement, bien sûr, par les raciniens), par un certain nombre de professeurs de lycée qui expliquent Racine à leurs élèves et d'étudiants qui l'ont à leurs programmes d'examens ou de concours [86], mais il n'a guère de chances de toucher un nombre appréciable d'autres lecteurs. Le Sur Racine en a touché, lui, un nombre considérable [87]. Il a fait quasiment le plein non seulement de tous les lecteurs potentiels d'un livre sur Racine, mais sans doute de l'ensemble de tous les lecteurs de livres de critique littéraire. Il a même été lu par un grand nombre d'intellectuels d'autres disciplines, et notamment par presque tous les philosophes. Il a enfin été lu par tous ceux qui veulent être ou paraître au fait de l'actualité littéraire et intellectuelle.

Certes, tous ceux qui s'intéressent à la littérature, pourraient se réjouir qu'un livre sur Racine ait connu une telle diffusion tant en France qu'à l'étranger (le Sur Racine a sans doute battu non seulement le record des tirages dans la catégorie du livre de critique, mais aussi celui du nombre de traductions [88]). Hélas ! ce livre étant ce qu'il est, son extraordinaire succès est, au contraire, tout à fait consternant. Et la colère le dispute à la consternation, quand on sait que le Sur Racine est devenu « quasiment un manuel », ainsi que le constate, sans songer, bien sûr, à s'en affliger, un jobarthien, M. J.B. Fages, qui souligne la contribution primordiale que ce livre a apportée « au nouvel enseignement des lettres dans les lycées comme dans les universités » [89]. Beaucoup d'étudiants ne lisent pas le Sur Racine : ils le révisent. Beaucoup de lycéens n'entendent plus parler de Racine sans entendre citer le Sur Racine. Ils ont encore bien de la chance quand on ne leur présente pas Racine seulement comme l'auteur auquel Roland Barthes a daigné consacrer un livre. Grâce à Racine, mais bien malgré lui, Roland Barthes est devenu un auteur scolaire. C'est là sans doute l'aspect le plus choquant du Sur Racine.

Il est scandaleux que, pour former le jugement et le sens critique des élèves et des étudiants, on leur propose comme un rare modèle de perspicacité, de pénétration et de vivacité intellectuelle un ouvrage qui, dit très justement Raymond Picard, « méconnaît les règles élémentaires de la pensée scientifique ou même simplement articulée » [90]. Il est scandaleux que des universitaires, spécialistes de la littérature française du XVIIe siècle, qui étaient mieux placés que tous les autres pour mesurer toute l'ineptie du Sur Racine [91], et pour la dénoncer avec toute la vigueur et toute la netteté nécessaires [92], aient présenté [93], tout en faisant quelques réserves, comme un livre très « brillant », très « intéressant  », très « stimulant », bref, très « intelligent », un livre aussi totalement stupide et parfaitement absurde [94]. Il est scandaleux que le Sur Racine soit cité, non seulement dans toutes les bibliographies raciniennes, même les plus sommaires, mais bien souvent aussi dans des bibliographies générales d'études littéraires, et qu'il soit cité, non pas comme un livre utile pour mieux connaître la sottise humaine, en général, et celle de notre époque, en particulier, mais comme un livre indispensable pour mieux comprendre la littérature, en général, et Racine, en particulier [95].

Si le Sur Racine me semble ainsi devoir marquer une date dans l'histoire de la sottise humaine, et en tout cas dans l'histoire de la sottise française, c'est donc moins finalement à cause de sa sottise intrinsèque qui, par sa densité, son intensité, en même temps que sa prétentIon, atteint pourtant une sorte de perfection, qu'à cause de l'accueil qui lui a été fait. Car cet accueil résulte évidemment d'un accord intime entre la sottise de l'auteur du Sur Racine et celle d'une grande partie de l'intelligentsia contemporaine. L'extraordinaire succès d'un livre aussi stupide que le Sur Racine traduit le désordre qui règne actuellement dans les idées sur la littérature et la critique, et, plus généralement, sur tout ce qui relève des « sciences humaines » ; il trahit le dérèglement, le délabrement, la déliquescence intellectuelle qui hélas ! prévalent si largement aujourd'hui dans le monde de la culture. Avec sa tête qui « s'embrouille », Roland Barthes n'aurait jamais pu acquérir la réputation d'être une des plus « grosses têtes » de son temps, si ce temps n'avait élevé tant de têtes déglinguées et bringuebalantes à la dignité de « têtes pensantes ». Le scandale que constituent le succès du Sur Racine et, plus généralement, l'audience de Roland Barthes, n'est qu'une manifestation, particulièrement marquante sans doute, d'un scandale beaucoup plus vaste. Si j'ai mis à souligner la sottise du Sur Racine une insistance qui peut, je le sais, étonner certains lecteurs, c'est que j'ai voulu, sur un exemple particulièrement significatif, dénoncer, avec la plus grande vigueur possible, la faribolite galopante de tous les barbacoles abscons et les aliborons inénarrables que la jobardise snobinarde de notre temps a regardés comme des phares. Je crois, j'espère, avoir été dans ce livre aussi discourtois qu'on peut l'être. Mais ce n'est pas le moment d'être courtois, quand le snobisme est aussi suffisant; ce n'est pas le moment de prendre des gants, quand la sottise est aussi arrogante; ce n'est pas le moment de se montrer amène, quand la sornette est reine. En m'attaquant à Roland Barthes, j'ai voulu lancer un pavé dans la principale vitrine française des marchands de foutaises structuralo-freudiennes.

Mais, je le crains, la vigueur du vocabulaire que j'ai employé et qui risque de paraître hyperbolique, tant on a perdu l'habitude d'appeler les sottises par leur nom, risque de donner lieu à des malentendus. C'est pourquoi je tiens, en terminant, à revenir sur ce que j'ai déjà dit dans mon Avant-propos. L'irritation, l'indignation même, que m'inspirent les écrits de Roland Barthes et le crédit dont ils jouissent, et, d'une manière plus générale, la faribolâtrie contemporaine, sont purement intellectuelles. Roland Barthes, que les branlotins prennent pour un ébranleur, n'est pour moi qu'un aliboron. Roland Barthes n'est point pour moi le diable : je ne lui reproche que de ressembler comme un frère à ce connard inénarrable que lui-même a si bien décrit dans le Roland Barthes par Roland Barthes. Les âneries du Sur Racine, comme toutes les âneries que Roland Barthes a écrites, comme enfin toutes les âneries du même acabit, n'ont, à mes yeux, que le tort d'être des âneries : je reconnais bien volontiers qu'elles ne font de mal à personne. Certes, on est tenté de se dire que c'est encore heureux. Mais, quand on pense à tous les hommes qui, au cours des siècles, ont été persécutes, torturés ou tués, au nom de croyances ou d'idéologies diverses, quand on pense à tous ceux qui le sont encore, comment ne pas regretter que toutes les sornettes ne soient pas aussi inoffensives que celles de Roland Barthes et de ses pareils ?

J'en suis tout à fait conscient, à côté des scandales majeurs de notre temps que constituent l'existence de tant de régimes totalitaires et l'énormité des dépenses que les états consacrent à leurs armements, quand une grande partie de l'humanité souffre de la famine, le scandale que constitue l'immense succès des sornettelettes, des baliverniculettes et des fariboleroles de Roland Barthes, peut sembler secondaire et sans doute l'est-il en effet. Mais ce n'est pas une raison pour ne pas s'y attaquer. Au contraire, si on se sent totalement impuissant devant les grands scandales que je viens d'évoquer et qui sont tellement criants qu'on se dit hélas ! qu'il ne sert à rien de crier, quand le scandale n'est qu'une affaire d'opinion, quand il ne consiste que dans le fait qu'on fait fête à des foutaises et qu'on s'extasie devant des sottises, même si, par malheur, on ne convainc personne, on atténue déjà un peu le scandale par le seul fait qu'on le dénonce.

Certes, ce n'est pas un crime, quand elles sont inoffensives, d'ajouter quelques foutaises de plus à l'immense montagne de foutaises que les cervelles humaines n'ont cesse d'enfanter. C'est tout de même une chose bien fâcheuse de voir des intellectuels passer toute leur vie à écrire des sottises, et ce qui est encore bien plus affligeant, c'est de voir ces sottises sans cesse encensées dans la presse et sur les ondes et enseignées dans les lycées comme dans les universités. Nous approchons de la fin d'un siècle qui hélas ! aura été particulièrement fertile en fariboles. Profitons des quelques années qui nous restent avant d'entrer dans un nouveau siècle et un nouveau millénaire, pour procéder à un grand nettoyage intellectuel. Assez de sornettes ! Remballons toutes ces balivernes et toutes ces fariboles qui ne sont bonnes qu'à ridiculiser notre pauvre espèce. On connaît ces lignes éloquentes, où, à la fin des Voix du silence, Malraux évoquant Rembrandt en train de dessiner, imagine que « toutes les Ombres illustres, et celles des dessinateurs des cavernes, suivent du regard la main hésitante qui prépare leur nouvelle survie ou leur nouveau sommeil ». Pour ma part, quand je lis du Roland Barthes ou d'autres faribolologiens, il m'arrive de penser à tous ces hommes préhistoriques qui ont tant peiné pour assurer la survie de notre espèce et qui ont eu tant de mérite à ne pas tous se suicider, car enfin ce ne devait pas être bien tonique d'être préhistorique. J'imagine parfois l'Ombre de l'homme de Cromagnon lisant par-dessus l'épaule de Roland Barthes, lorsqu'il écrivait ses balivernes, et je me dis alors que tous les mots si discourtois que j'ai employés dans ce livre, seraient sans doute encore trop faibles pour exprimer toute la sourde, mais intense colère de notre lointain ancêtre à l'idée d'avoir fait souche d'aliborons aussi grotesques.


 

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NOTES :

1. Racine, p. 187.

2. Si l'affirmation de M. Backès nous paraît tout à fait sotte, c'est d'abord et surtout parce que le Sur Racine est un livre d'une exceptionnelle ineptie. C'est aussi parce qu'un livre de critique peut être utile, mais ne saurait jamais être indispensable. Un écrivain, et c'est peut-être encore plus évident pour un auteur dramatique, s'adresse directement au public. Si son œuvre ne peut être comprise qu'en passant par tel ou tel commentaire, c'est qu'il a mal rempli sa tâche. On peut alors se dispenser, non seulement du commentaire, mais de l'œuvre elle-même. On nous dira que la formule de M. Backès ne doit pas être prise à la lettre. Peut-être, mais alors il aura il bien mieux fait de ne pas l'employer. Outre qu'on pourrait le soupçonner de se comporter en agent commercial (il a le même éditeur que Roland Barthes), cette formule respire le snobisme et la jobardise dont tout son petit livre est imprégné, bien qu'il affecte de s'élever au-dessus des querelles récentes.

3. Quand la malhonnêteté ne peut tromper que les jobards les plus ignares, on peut penser qu'elle va de pair avec la sottise.

4. Sur Racine, p. 28.

5. Pour une fois que Roland Barthes a eu un scrupule, pour une fois qu'il s'est cru obligé de nuancer son propos pour tenir compte d'une citation qui semblait le contredire, il n'a pas eu de chance. Car, de toute évidence, Roland Barthes s'est laissé induire en erreur par la question qu'Albine pose à Agrippine au tout début de la pièce :
Quoi! tandis que Néron s'abandonne au sommeil,
Faut-il que vous veniez attendre son réveil ?
L'erreur commise ici par l'auteur du Sur Racine est d'ordinaire le fait de gens qui, depuis vingt ans qu'ils ont quitté le lycée, n'ont jamais relu Britannicus et qui ne se souviennent plus guère que du premier vers. Mais un critique qui écrit un livre sur Racine, n'a pas le droit d'ignorer qu'Albine et Agrippine se trompent lorsqu'elles croient Néron encore endormi quand commence la pièce. Il n'a pas le droit d'ignorer que Burrhus, sortant de chez Néron, ne tarde pas à les détromper à la scène suivante, et encore moins peut-être que Néron lui-même confie un peu plus tard à Narcisse qu'il n'a pas dormi du tout, la rencontre de Junie l'ayant empêché de trouver le sommeil (acte II, scène 2, vers 405-406) :
Voilà comme, occupé de mon nouvel amour,
Mes yeux, sans se fermer, ont attendu le jour.
II est vrai qu'on trouve la même erreur chez Lucien Goldmann qui, après avoir cité les deux vers d'Albine, nous explique que « nous sommes à l'aube avant le réveil de Néron » (Le Dieu caché, p. 364). Mais il est vrai aussi qu'en matière d'inattention aux textes, Lucien Goldmann n'a rien à envier à Roland Barthes.

6. « Structure du fait divers », Essais critiques, p. 195.

7. Acte V, scène I, vers 1427-1428.

8. Ce passage des Essais critiques reprend, en fait, une note du Sur Racine (p. 52, note 3). Roland Barthes y citait les deux vers d'Hermione, en donnant la référence (Andr., V, I), mais sans préciser qui parlait et de qui. Le savait-il ? Il est impossible de le dire. En tout cas, il ne le sait pas lorsqu'il reprend la même citation deux ans plus tard. Il ne sait même pas, puisqu'il a la référence, que le cinquième acte d'Andromaque commence par un monologue d'Hermione, le plus célèbre pourtant de tous les monologues de Racine. Et, bien sûr, il ne prend pas la peine de se reporter au texte, ce qui lui aurait pris une minute au plus. Il préfère se fier à l'imprécision de ses souvenirs et, car c'est sans doute là l'origine de son erreur, faire un rapprochement erroné avec les vers fameux d'Oreste à Pylade (acte I, scène I, vers 43-44) :
Tu vis mon désespoir; et tu m'as vu depuis
Traîner de mers en mers ma chaîne et mes ennuis.

9. Loc. cit.

10. J. B. Fages : Comprendre Roland Barthes, p. 81. M. Fages redit ici ce qu'il avait déjà dit plus haut : le Sur Racine est une « œuvre de commande (Barthes n'aimait guère Racine) » (p. 26).

11. PP. 109-111.

12. Rappelons que cette deuxième étude est antérieure à la première, « L'Homme racinien », et qu'elle a été inspirée par une mise en scène de Phèdre par Jean Vilar au T.N.P. Citons quelques passages. « Phèdre est tantôt coupable (ce qui relève de la tragédie proprement dite) et tantôt jalouse (ce qui relève d'une psychologie mondaine). Ce mélange atteste le caractère ambigu du dernier théâtre racinien, où l'élément tragique le dispute sans cesse et d'une façon inharmonieuse à l'élément psychologique, comme si Racine n'avait jamais pu choisir entre la tragédie rigoureuse qu'il n'a jamais écrite, mais dont il a laissé une trace tourmentée dans la plupart de ses pièces, et la comédie dramatique bourgeoise qu'il a fondée pour des siècles et dont Andromaque et Iphigénie sont des exemples, eux, parfaitement achevés. […] De tous ces problèmes, de toutes ces difficultés, de toutes ces impossibilités même, Vilar s'est visiblement lavé les mains. On dirait qu'il a joué la politique du pire : Racine, ce n'est pas du théâtre, et je le prouve. […] Vilar a dit oui à tout le mythe de Racine : dans cette mise en scène irresponsable, nous en avons reconnu les bons vieux attributs allégoriques  : les rideaux sombres, le siège passe-partout, les voiles, les plissés, les cothurnes d'une Antiquité revue comme toujours par la haute couture parisienne : les fausses postures, les bras levés, les regards farouches de la Tragédie. Car il existe un vieux fonds folklorique racinien, comme il existe un comique troupier ; et c'est là que chaque acteur, s'il est laissé à lui-même, va tout naturellement puiser. La mise en scène de Vilar n'est rien d'autre que cette permission. […] Je ne sais s'il est possible de jouer Racine aujourd'hui. Peut-être, sur scène, ce théâtre est-il aux trois quarts mort » (Sur Racine, pp. 139-140; 142; 143).

13. P. 29.

14. PP. 279-281.

15. Il serait trop long d'énumérer tous !es textes auxquels Roland Barthes se réfère dans Le Plaisir du texte ainsi que de reproduire la Tabula graticulatoria des Fragments d'un discours amoureux. Mais la liste des textes cités dans Critique et vérité que nous avons donnée dans notre Avant-propos, permet déjà de se faire une assez bonne idée de la cuistrerie et du snobisme des lectures de Roland Barthes, Il avoue d'ailleurs lui-même qu'il suffit qu'un texte soit émaillé de quelques mots bien pédants pour lui donner du plaisir : « dans certains textes, des mots brillent, ce sont des apparitions distractives, incongrues - il importe peu qu'elles soient pédantes; ainsi, personnellement, je prends du plaisir à cette phrase de Leibnitz : 'comme si les montres de poche marquaient les heures par une certaine faculté horodéiclique, sans avoir besoin de roues, ou comme si les moulins brisaient les grains par une qualité fractive, sans avoir besoin de rien qui ressemblât aux meules" » (Le Plaisir du texte, p. 68). Quant à « la jouissance du texte », Roland Barthes confie à M. Jean-Jacques Brochier qu'il la trouve chez Severo Sarduy ou Sollers, dans « des textes, disons, de l'avant-garde, c'est-à-dire des textes qui ne sont pas du côté du vraisemblable. Dès qu'un texte reste soumis à un code du vraisemblable, si incendiaire soit-il - je pense par exemple à Sade […], il reste du côté des textes de plaisir. Le texte de jouissance doit être du côté d'une certaine illisibilité » (« Vingt mots-clé pour Roland Barthes », Le Grain de la voix, p. 196).

16. P. 18.

17. O.C.1., p. 467.

18. Autonomie de Racine, p. 23. Mme Odette de Mourgues semble partager le jugement très négatif que nous portons sur 1es principales tendances de la « nouvelle critique  » racinienne, Elle écrit, en effet, après avoir évoqué les travaux de Lucien Goldmann, de Roland Barthes, de Charles Mauron et de Charles Baudoin : « Si l'on considère dans leur ensemble les tendances critiques que je viens de noter, on voit sans peine qu'elles sont toutes centrifuges. Partant du texte racinien elles s'en éloignent dans des directions variées » (pp, 12-13).

19. Parmi tous les gens qui, comme moi, ne font aucun cas de l'explication « solaro-ombreuse » de l'amour que nous propose le Sur Racine, il y a, semble-t-il, Roland Barthes lui-même. Si l'on se reporte, en effet, aux Fragments d'un discours amoureux. on constate que Roland Barthes n'y fait jamais appel, dans ses analyses, aux catégories du « solaire » et de l' « ombreux ».

20. Rappelons la définition que Roland Barthes nous donne de la « violence »: « contrainte exercée sur quelqu'un pour l'obliger à faire ce qu'il ne veut pas  » (Sur Racine, p. 36, note I).

21. Sur Racine, p. 56.

22. À vrai dire, comme nous l'avons vu dans le chapitre « Le père et le Fils », la pensée de Roland Barthes n'est pas très claire, pour ne pas dire qu'e!le est incohérente. Il semble à la fois considérer que tous les personnages de Racine sont terrorisés et « englués  » par le père et que pourtant, « les vrais héros raciniens », sont ceux qu'il appelle les « impatients ». Il est vrai que, finalement, seul Pyrrhus semble lui paraître vraiment « émancipé ».

23. Sans revenir sur tous les effets destructeurs de l'interprétation de Roland Barthes, rappelons seulement l'incroyable absurdité de la conception qu'à la suite de Charles Mauron, il se fait du personnage d'Hermione. Si celle-ci était vraiment « force plutôt que femme », « Erinnye tourmenteuse, répétition incessante de la punition », e!le serait à peu près aussi attachante et aussi émouvante que la Tisiphone qui attend les damnés avec sa robe sanglante retroussée, son fouet et ses serpents, à l'entrée du Tartare, au chant VI de l'Enéide.

24. L'usage que Roland Barthes fait de la psychanalyse n'a certes rien de systématique. Dans l'Avant-propos, il dit lui-même, en parlant de « l'Homme racinien »: « Le langage en est quelque peu psychanalytique, mais le traitement ne l'est guère » (Sur Racine, p. 9). On ne saurait avouer plus ingénument qu'il s'agit surtout d'employer les mots à la mode. Un des fragments du Roland Barthes par Roland Barthes est intitulé « Rapport à la psychanalyse ». Le voici en entier : « Son rapport à la psychanalyse n'est pas scrupuleux (sans qu'il puisse pourtant se prévaloir d'aucune contestation, d'aucun refus). C'est un rapport indécis » (p. 153). Ces trois lignes mériteraient d'être commentées longuement. C'est le type même de ces babioles barthésiennes que les jobards avalent les yeux fermés et grâce auxquelles, en quelques secondes, ils communient avec toute la connerie de leur époque.

25. Sur Racine, p. 9.

26. On pourrait aisément appliquer à l'ensemble des analyses de « L'Homme racinien » les judicieuses remarques que M. Jean Molino a faites sur l'étude des « lieux tragiques » dans les trois premières pages du Sur Racine : « derrière et sous les termes spatiaux se cachent des réalités psychologiques (ici psychanalytiques), chosifiées et durcies pour devenir objets. Il s'agit de reprendre approximativement les résultats d'analyses comme celles de Mauron, et, pour en évacuer ce qui pourrait apparaître comme un psychologisme, de transporter le contenu de ces analyses dans la définition d'objets et de lieux du monde. étonnant avatar d'un psychologisme qui, pour éviter la traditionnelle analyse psychologique du théâtre classique, psychologise totalement le monde de la tragédie » (Op. cit., p. 150).

27. Les critiques traditionnels étudient banalement, pour ne pas dire bêtement, la « psychologie racinienne  ». Roland Barthes, lui, fait de l' « anthropologie racinienne ». Qu'on n'aille pas dire qu'il n'y a là qu'un mot qui change ! Car Roland Barthes n'étudie pas, comme le font les critiques traditionnels, les « caractères  » ni même les « personnages » (il évite aussi d'employer ces mots) : il étudie la « population  » des tragédies raciniennes, il étudie « l'homme racinien », voire l' « Homo racinianus  ». On le voit, il n'y a pas qu'un mot qui change : il y en a plusieurs.

28. 0. C. 1., p. 42

29. L'écrivain et ses travaux. p. 169. M. Bénichou montre ensuite fort bien quel a été le travail de Racine, dans ses deux chapitres « Andromaque captive puis reine » (pp. 207-236) et « Hippolyte requis d'amour et calomnié » (pp. 237-323).

30. Rappelons que la première partie de « L'Homme racinien » est intitulée « La Structure ».

31. C'est sans doute dans Andromaque que le pouvoir d'un personnage sur un autre remplit le mieux son rôle de moteur de l'action tragique. Le pouvoir que Pyrrhus a sur Andromaque, commande, en effet, tout le mécanisme dramatique et ce mécanisme est, dans Andromaque, particulièrement complexe.

32. Loc. cit.

33. Tantôt Roland Barthes sacrifie les caractères aux situations, qu'il réduit d'ailleurs aux seuls rapports de forces, et il prétend que la psychologie des personnages est entièrement déterminée par le fait qu'ils sont dominants ou dominés, qu'ils exercent le pouvoir ou qu'ils le subissent. Tantôt, au contraire. il ne tient aucun compte de la situation dans laquelle se trouvent les personnages, si cruciale qu'elle puisse être, et il explique par le caractère, même s'il s'abstient d'employer ce mot, ce qui s'explique par la situation. À son habitude, Roland Barthes ne se soucie guère d'adopter une démarche cohérente. Pourvu qu'ils mènent à une sottise, tous les chemins lui semblent bons.

34. Il n'est pas le seul, il est vrai. Lucien Goldmann n'y pense jamais, lui non plus. Voulant à tout prix mettre en œuvre les stupides schémas qu'il a construits à partir de postulats absurdes, il préfère croire que la tragédie racinienne est remplie de « fauves  ». Charles Mauron n'y pense pas davantage. Ses préjugés freudiens le portent à expliquer le comportement des personnages par de prétendues phobies plutôt que par la situation dans laquelle ils se trouvent. Mais, sans parler de la « nouvel!e critique » qui se fait une règle de ne pas tenir compte des textes, il y a, nous l'avons vu, toute une tradition de la critique racinienne qui tend à exagérer considérablement la cruauté des personnages de Racine, faute de bien voir avec quelle cruauté, pour faire le mieux possible son travail d'auteur tragique, Racine a lui-même traité ses personnages.

35. Sur Racine, p. 10.

36. Roland Barthes explique que son travail est « analytique [c'est-à-dire psychanalytique] dans la forme, parce que seul un langage prêt à recueillir la peur du monde, comme l'est […] la psychanalyse [lui] a paru convenir à la rencontre d'un homme enfermé » (Sur Racine, pp. 9-10).

37. Du moins tous ceux des tragédies profanes, à l'exception d'Alexandre où, il faut bien le dire, le génie de Racine dramaturge ne se manifeste guère (et celui du poète pas beaucoup plus).

38. Sur Racine, p. 115. Le chapitre sur Phèdre de la seconde partie de « L'Homme racinien » abonde en formules typiquement barthésiennes, c'est-à-dire abruptes, passablement abstruses et profondément absurdes, mais, de ce fait, bien propres à abasourdir les jobards. Citons seulement le premier paragraphe (tout le reste est de la même veine) : « Dire ou ne pas dire ? Telle est la question. C'est ici l'être même de la parole qui est porté sur le théâtre : la plus profonde des tragédies raciniennes est aussi la plus formelle; car l'enjeu tragique est ici beaucoup moins le sens de la parole que son apparition, beaucoup moins l'amour de Phèdre que son aveu. Ou plus exactement encore : la nomination du mal l'épuise tout entier, le Mal est une tautologie, Phèdre est une tragédie nominaliste » (Ibid.).

39. Voir acte I, scène 3, vers 226.

40. Voir ibid., vers 193-194.

41. « Toute la pièce, écrit justement M. Bénichou, est agencée comme une suite de pièges où toute volonté est déjouée, où l'action contredit ironiquement l'intention. Œnone perd Phèdre en voulant l'aider, Hippolyte en croyant se justifier devant son père, lui fait une confidence qui lui coûtera la vie, Thésée se souille d'un meurtre en voulant purifier sa maison » (L'écrivain et ses travaux, p. 320).

42. Racine. p. 170.

43. Ibidem.

44. O.C.I., p. 174.

45. « Se demander pourquoi l'on n'aime guère Alexandre, écrit Raymond Picard, c'est s'interroger sur les raisons qui font apprécier Bérénice ou Phèdre» (ibid., p. 173).

46. Voici ce qu'il écrit dans le dernier paragraphe du chapitre consacré à Alexandre : « La façon dont tout le monde exorcise en quelque sorte l'échec de Taxile est fort curieuse, car elle annonce déjà une autre tragédie de Racine, qui présente le même genre d'oblation et aura le même succès qu'Alexandre  : Iphigénie. Dans ces deux œuvres la tragédie est indirecte, reléguée : dérisoire dans Alexandre sous les traits de Taxile, secondaire dans Iphigénie sous ceux d'Eriphile. Ici et là, c'est le personnage noir qui prend sur lui la tragédie et en libère un peuple d'acteurs qui ne demandent qu'à vivre » (Sur Racine, p. 78)

47. Citons seulement les dernières lignes du chapitre qui montrent bien que Roland Barthes prend Esther très au sérieux : « Esther n'est pas seulement un divertissement circonstanciel d'enfants ; elle est promotion véritable de l'enfance, confusion triomphante de l'irresponsabilité et du bonheur, élection d'une passivité délicieuse, savourée par tout un chœur de vierges-victimes, dont les chants à la fois louanges et plaintes forment comme le milieu -sensuel - du bonheur racinien » (Sur Racine. p. 126).
Fort heureusement, bien que grand racinien et Professeur à la Sorbonne, Ravmond Picard se montre beaucoup moins révérencieux à l'égard d'Esther que l'auteur des Mythologies  : « Esther, Aman, Assuérus, Mardochée sont des personnages sans épaisseur, qui, souvent, n'arrivent pas à dissimuler la trame du récit biblique sur lequel ils sont tissés. Cette tapisserie orientale, dont le sujet est tiré de l'écriture, a l'exotisme anodin, conventionnel, et charmant de certains Gobelins, mais la psychologie des figures ne saurait être qu'à deux dimensions. Aman est tout méchant; Esther est toute bonne. Assuérus-Croquemitaine fait la grosse voix, mais il est rempli de bons sentiments » (O.C.l., p. 808).
Mais c'est sans doute Pierre Brisson qui a écrit, sur Esther, dans Les deux Visages de Racine, les pages les plus caustiques. Tout le chapitre qu'il consacre à cette pièce, est d'un ton très ironique. Citons seulement quelques formules  : « Racine met un soin de mère abbesse à édulcorer le récit de l'écriture » (p. 201) ; « Comparé à l'Acomat de Bajazet, Aman, favori d'Assuérus, montre une perfidie d'enfant de chœur » (p. 203) ; « Confondu par Esther au troisième acte, il [Aman] s'effondre, embrasse les genoux de la reine, claque des dents, jure qu'il adore les Juifs, propose de faire tout ce qu'on voudra […] Esther le rejette du pied comme une vieille pantoufle » (p. 205). L'ironie de Pierre Brisson n'épargne pas, non plus, le récit biblique qu'il résume d'une manière aussi narquoise que rapide : « […] Une vaste battue s'organise pour lui [Assuérus] choisir de jeunes vierges dignes de son appétit. On les rassemble à Suze dans le palais des femmes. Chacune d'elles doit mariner six mois dans la myrrhe et six mois dans d'autres aromates avant de subir un soir l'essai royal. Et c'est de ce concours qu'Esther sort triomphante ; Esther à qui le supplice d'Aman ne suffira pas et qui exigera que ses dix fils soient pendus » (pp. 209-210). Sur ce point, Pierre Brisson s'est d'ailleurs souvenu des remarques très voltairiennes que Jules Lemaître avait faites sur le livre d'Esther (voir Jean Racine, pp. 279-282) et il lui a même emprunté textuellement, sans le dire, la notation humoristique des femmes qui doivent « mariner six mois dans la myrrhe et six mois dans d'autres aromates ». Il est piquant de le constater : on trouve plus de liberté d'esprit dans la « vieille critique », voire dans la très vieille. que dans la « nouvelle ».

48. « Est écrivain celui pour qui le langage fait problème, qui en éprouve la profondeur, non l'instrumentalité ou la beauté. Des livres critiques sont donc nés, s'offrant à la lecture selon les mêmes voies que l'œuvre proprement littéraire, bien que leurs auteurs ne soient, par statut, que des critiques, et non des écrivains. Si la critique nouvelle a quelque réalité, elle est là : non dans l'unité de ses méthodes, encore moins dans le snobisme qui, dit-on commodément, la soutient, mais dans la solitude de l'acte critique, affirmé désormais, loin des alibis de la science ou des institutions, comme un acte de pleine écriture. Autrefois séparés par le mythe usé du "superbe créateur et de l'humble serviteur, tous deux nécessaires, chacun à sa place. etc.", l'écrivain et le critique se rejoignent dans la même condition difficile, face au même objet : le langage » (Critique et vérité, pp. 46-47).

49. Sur Racine, quatrième de couverture.

50. Pour les jobarthiens, Racine n'est plus l'auteur de Phèdre ou d'Andromaque : il est l'auteur sur lequel Roland Barthes a écrit le Sur Racine.

51. Cette conception qui sera développée dans les dernières pages de Critique et vérité (pp. 63 sq.), apparaît déjà dans la troisième étude du Sur Racine, « Histoire ou littérature ? », (voir p. 166) et dans la quatrième de couverture  : « Parler de Racine, ce n'est donc nullement proposer une vérité définitive de Racine, c'est participer à notre propre histoire en essayant sur Racine notre langage  : celui qui est utilisé ici doit beaucoup à la psychanalyse et au structuralisme, sans cependant prétendre les accomplir l'une et l'autre. […] l'auteur […] confronte Racine avec l'un des langages possibles de notre temps ».

52. « La "preuve" critique, si elle existe, dépend d'une aptitude, non à découvrir l'œuvre interrogée, mais au contraire à la couvrir le plus complètement possible par son propre langage" (« Qu'est-ce que la critique ? », Essais critiques, p. 256).

53. Voir Critique et vérité, p. 64 : « Le critique dédouble les sens. Il fait flotter au-dessus du premier langage de l'œuvre un second langage, c'est-à-dire une cohérence de signes ».

54. Selon Roland Barthes, il est impossible de « dire vrai  » sur Racine, en particulier, et sur la littérature, en général : « reconnaître cette impuissance à dire vrai sur Racine, c'est précisément reconnaître enfin le statut spécial de la littérature » (« Histoire ou littérature ? », Sur Racine, p. 166). Ce point de vue, pour être, de nos jours, très répandu, n'en est pas moins stupide.

55. Sur Racine, quatrième de couverture.

56. Roland Barthes n'est pas le seul à avoir fait ce raisonnement. Lucien Goldmann avouait volontiers qu'en arrivant en France, il n'avait aucunement l'intention d'écrire un livre sur Pascal et Racine. Mais, ayant demandé autour de lui ce qu'il pourrait bien faire pour étonner les Français, il s'était entendu répondre que le plus sûr moyen de les épater serait de leur montrer qu'ils n'avaient rien compris à leurs grands écrivains classiques les plus spécifiquement français, comme Pascal ou Racine. C'est là, sans doute, une des grandes raisons qui expliquent pourquoi la « nouvelle critique » a fait de Racine son cheval de bataille. Une autre raison, qui pourrait avoir joué un rôle assez important tient à la dimension qu'on peut dire moyenne, de l'œuvre de Racine. Pour se prêter aisément aux différents systèmes de « décodage  » utilisés par les « nouveaux critiques  », l'œuvre littéraire ne doit être ni trop restreinte ni trop étendue. Trop restreinte, elle ne leur offre pas assez d'étoffe pour confectionner leurs fariboles et pour bâtir leurs balivernes. Trop étendue, la matière devient plus difficile à travailler. Dans la mesure où la « nouvelle critique », suivant l'expression de M. Jean-Pierre Richard, se veut « totalitaire » (voir « Quelques aspects nouveaux de la critique littéraire en France », Le Français dans le Monde, mars 1963), dans la mesure où elle prétend expliquer, comme Lucien Goldmann, chaque œuvre particulière à partir de sa place dans l'ensemble plus vaste de l'œuvre entière de l'écrivain (voir Le Dieu caché, p. 383), s'il faut que l'œuvre soit assez riche pour constituer un véritable corpus, et suffisamment variée, il est préférable, pourtant, qu'elle ne le soit pas trop, sinon il devient très difficile d'en proposer une vision globale, fût-elle tout à fait arbitraire. L'œuvre de Racine représente, à cet égard, un corpus quasi idéal. Si Racine n'avait écrit que trois ou quatre tragédies ou si son œuvre avait présenté moins de diversité, un Charles Mauron aurait eu beaucoup moins de facilités pour déformer les pièces les unes à partir des autres, en les « superposant  » arbitrairement ; si Racine avait écrit une trentaine de pièces ou si son œuvre avait offert moins d'unité, le même Charles Mauron aurait eu beaucoup plus de difficultés à fabriquer son « mythe personnel » de Racine.

57. Critique et vérité, p. 19.

58. Ajoutons que le reproche de platitude adressé ici à Raymond Picard est particulièrement déplacé. Car, en isolant ces quelques mots de leur contexte, Roland Barthes a fait preuve d'une malhonnêteté éhontée. Pour en juger, il convient d'abord de citer toute la phrase de Raymond Picard qui a écrit : « Les personnages [d'Andromaque] sont des individus forcenés que la violence de leur passion, lorsque la tragédie commence, a déjà libérés presque complètement de leurs devoirs politiques et moraux  » (Nouvelle Critique ou nouvelle imposture, p. 30). Il convient aussi, il convient surtout de rappeler pourquoi Raymond Picard a cru devoir faire cette remarque. Ce n'était aucunement pour dire quelque chose d'original, mais seulement pour réfuter les affirmations stupides de Roland Barthes. Celui-ci, nous le savons, voit dans Oreste et plus encore dans Hermione des êtres farouchement attachés à la Légalité, des défenseurs acharnés de la Patrie et de la Religion. Non content d'obliger continuellement ses contradicteurs à rappeler des évidences, Roland Barthes a encore le culot de le leur reprocher.

59. Je l'ai déjà dit dans mon Avant-propos, mais je tenais à le redire ici, je me sens particulièrement à l'aise pour rappeler, contre les extravagances et les absurdités de la « nouvelle critique  », que la platitude fait d'une certaine façon partie des droits et des devoirs du critique. Je suis, en effet, parfaitement conscient du fait que la critique universitaire dite traditionnelle n'en reconnaît souvent point d'autres. Je sais fort bien qu'on peut lire quantité de thèses de huit cents ou de mille pages, voire davantage, sans jamais y trouver une réaction un peu personnelle, une pointe d'humeur, une note d'humour, une remarque piquante, ni même une simple trouvaille de style. Le plus irritant, c'est que les universitaires qui ont écrit les ouvrages les plus assommants, ne supportent pas, d'ordinaire, qu'on veuille essayer d'être un peu moins assommants qu'eux. J'en connais qui prennent des airs effarouchés, dès qu'ils rencontrent la moindre plaisanterie dans un travail dit universitaire, qui pâlissent, qui verdissent, dès qu'ils tombent sur une expression un peu vigoureuse. D'une façon générale, il y a, dans l'Université française, une tradition d'uniformité de ton et de grisaille qui me paraît très regrettable.

60. Jean Pommier me paraît avoir fort bien dit ce que doit être, pour l'essentiel, la tâche d'un critique : « "L'on ne sait bien que ce que l'on a fait" : je proposerais volontiers cette phrase de Berthelot à la méditation de quiconque s'intéresse aux grandes œuvres de l'esprit. Qu'il s'agisse d'un roman, d'une pièce de théâtre, d'un poème, etc., placez-vous au point de vue de l'auteur, réalisez le problème technique qu'il s'est posé - d'après son genre et ses habitudes d'esprit, les données qui l'entouraient, les circonstances où son acte devait s'insérer et calculez les résistances du sujet et les ressources du génie, réinventez ses combinaisons  : je ne prétends pas que votre tâche sera facile et sans risques, mais vous avez chance de renouveler la critique d'un ouvrage sur lequel tout semble avoir été dit. En serrant de près le processus de la création, vous couperez à la racine des erreurs d'interprétation dont autrement il est bien difficile de se défaire » (Aspects de Racine, pp. 181-182). Jean Pommier a mille fois raison de considérer qu'une œuvre d'art est le résultat d'une succession de calculs et de choix. Il a mille fois raison de penser qu'expliquer une œuvre, c'est, en grande partie, refaire après l'auteur ces calculs et ces choix. Malheureusement ces calculs et ces choix, dans la mesure où ils sont conscients et volontaires, n'intéressent guère la « nouvelle critique ». Ce qui compte, pour elle, ce n'est pas ce que l'auteur dit parce qu'il a voulu le dire, mais ce que, paraît-il, il a dit sans le savoir.

61. Critique et vérité, p. 79.

62. Ce snobisme ridicule qui fait du langage le grand, voire le seul problème, a été justement dénoncé par M. E.-M. Cioran : « L'obsession du langage, toujours assez vive en France, n'y a jamais été aussi virulente,et aussi stérilisante, qu'aujourd'hui : on n'y est pas loin de promouvoir le moyen, l'intermédiaire de la pensée en unique objet de la pensée, voire en substitut de l'absolu, pour ne pas dire de Dieu. […] Que l'écrivain se garde bien de réfléchir trop sur le langage, qu'il évite à tout prix d'en faire la matière de ses hantises, qu'il n'oublie pas que les œuvres importantes ont été faites en dépit du langage. Un Dante était obsédé par ce qu'il avait à dire, non par le dire » (Valéry face à ses idoles, pp. 38-39). Julien Benda avait déjà diagnostiqué ce mal dans La France byzantine (notamment pp. 140-141 ). Il a pris, depuis, des proportions que Benda ne pouvait prévoir.

63. Voir Critique et vérité, p. 70 (J'ai cité le passage dans mon Avant-propos). Certes, quand on lit les œuvres de Roland Barthes, on se convainc aisément que « le sujet n'est pas une plénitude individuelle […], mais au contraire un vide » (ibid.). Mais c'est justement ce qui l'empêche absolument d'être un écrivain.

64. Comment pourrait-on aimer écrire quand on n'a rien à dire ? Ce doit être, au contraire, très ennuyeux et très déprimant. Cela, d'ailleurs, se lit facilement entre les lignes dans les nombreuses confidences que Roland Barthes a livrées aux journalistes, comme dans les aveux du Roland Barthes par Roland Barthes, où le fragment intitulé « La peur du langage » commence ainsi : « écrivant tel texte, il éprouve un sentiment coupable de jargon, comme s'il ne pouvait sortir d'un discours fou à force d'être particulier : et si toute sa vie, en somme, il s'était trompé de langage ? » (p. 118). Comment ne pas lire derrière cette question qu'il souligne en la mettant en italiques, une autre question plus brutale et plus essentielle, une question qu'il n'ose pas vraiment regarder en face, mais qui ne peut pas ne pas le tourmenter secrètement : et si toute sa vie, en somme, il n'avait écrit que des conneries ? Citons aussi le fragment intitulé « La Papillonne » où il nous dit combien il lui est pénible de se relire : « C'est fou le pouvoir de diversion d'un homme que son travail ennuie, intimide ou embarrasse : travaillant à la campagne (à quoi ? à me relire, hélas !), voici la liste des diversions que je suscite toutes les cinq minutes: vaporiser une mouche, me couper les ongles, manger une prune, aller pisser, vérifier si l'eau du robinet est toujours boueuse (il y a eu une panne d'eau aujourd'hui), aller chez le pharmacien, descendre au jardin voir combien de brugnons ont mûri sur l'arbre, regarder le journal de radio, bricoler un dispositif pour tenir mes paperolles, etc : je drague » (p. 76). On comprend que Roland Barthes préfère se couper les ongles ou aller pisser plutôt que de se relire : lire du Roland Barthes en se disant qu'on est celui qui a écrit ça, doit être, en effet, très éprouvant.

65. Il ne se passe pratiquement pas de semaine, voire de jour, sans qu'on puisse lire ce genre de propos sous la plume de tel ou tel critique. Ainsi, aujourd'hui même, et c'est pourquoi je le cite plutôt qu'un autre, dans un article de M. Michel Contat qui rendait compte du livre de M. Jean Bellemin-Noêl « Gradiva » au pied de la lettre, j'ai pu lire cette phrase, la dernière de l'article : « Le bénéficiaire de ces interprétations qui s'emboîtent à l'infini, c'est le texte de Jensen, rendu à l'illimitation du sens, comme toutes les œuvres assurées de durer » (Le Monde, 5 août 1983, p. 11). La formule prétentieuse et grotesque de M. Contat a du moins le mérite de mieux faire éclater l'absurdité du propos : l'idée de « sens » impliquant, en effet, celle de « limitation », il ne peut y avoir « illimitation du sens » que dans l'absence de sens. Malheureusement, le sentiment aigu qu'ils ont de la richesse des grandes œuvres, entraîne souvent des universitaires pourtant fort peu portés à « décoder » à utiliser des formules très imprudentes qui, prises à la lettre, rejoindraient le stupide propos de M. Contat. Quitte à passer pour un philistin tout à fait borné, il me paraît donc très nécessaire d'oser dire clairement, bien qu'il soit devenu banal de dire le contraire, qu'on ne peut pas renouveler indéfiniment l'interprétation des œuvres littéraires, fussent-elles les plus grandes et les plus riches qui soient. Il faut oser dire que, s'agissant d'un auteur vieux de trois siècles, aussi connu et aussi commenté que Racine, il est absurde de vouloir, comme Charles Mauron, Lucien Goldmann ou Roland Barthes, nous proposer des interprétations générales de son œuvre qui soient vraiment nouvelles, On peut, certes, sur tel ou tel point du texte ou sur tel ou tel aspect de l'œuvre, apporter à ce qui a été déjà dit par la critique, des compléments, des précisions ou des corrections; on ne peut pas prétendre projeter sur l'ensemble de l'œuvre de Racine ou même seulement sur telle ou telle de ses tragédies un éclairage qui les fasse apparaître sous un jour tout nouveau. II faut se rendre à l'évidence : tout n'a pas encore été dit sur Racine. mais l'essentiel a été dit.

66. Cette absurde ambition transparaît dans les Microlectures de Jean-Pierre Richard. Il a choisi de n'étudier, dans ce livre, que de petites unités. C'est, bien sûr, tout à fait son droit. Mais il est difficile de ne pas être très inquiet quand on lit, tout à la fin de l'Avant-propos : « À partir de cette minimité, même, de sa fragilité et de son détachement, voire de sa fuite, ou de son manque (pour nous, l'écriture ?), nous savons bien que tout peut être dit » (p. 11). Cette phrase pourrait être de Roland Barthes, aussi bien pour le fond que pour la forme (tout le livre de M, Jean-Pierre Richard est hélas ! écrit comme un pastiche de Roland Barthes et il est, d'ailleurs, assez piquant de noter qu'il a dû être rédigé à peu près en même temps que Le Roland Barthes sans peine de MM. Burnier et Rambaud, publié quelques mois plus tôt). M. Jean-Pierre Richard utilise notamment la même formule que Roland Barthes (« nous savons bien que ») pour essayer d'imposer à ses lecteurs comme une vérité définitivement admise maintenant, du moins par ceux qui sont à la page, une affirmation qui, pour ceux qui se fient au jugement du sens commun plutôt qu'aux opinions de l'avant-garde, est inacceptable. La phrase de M. Jean-Pierre Richard est, d'ailleurs, ambiguê. On peut être tenté de donner à « tout » un sens absolu et de comprendre qu'à partir de presque rien, on peut toujours dire tout ce qu'on veut, c'est-à-dire n'importe quoi, et certains ne s'en privent pas. Il est pourtant très probable (mais il aurait mieux valu éviter tout risque d'ambiguïté) que M. Jean-Pierre Richard a seulement voulu dire qu'à partir d'un court fragment d'une œuvre, on pouvait dire tout ce qu'il y avait à dire sur l'ensemble de l'œuvre et sur l'art de son auteur. Mais, même interprétée de cette façon, l'affirmation est tout à fait indéfendable. Si on se demande ce qu'on peut dire sur l'ensemble d'une œuvre à partir d'un court fragment, le sens commun répond tout de suite, si on veut bien prendre la peine de le consulter, que cela dépend, d'une part, de la nature de l'œuvre (quand il s'agit d'un poète, on peut. d'ordinaire, se faire plus aisément une idée de son art à partir d'un texte très court que quand il s'agit d'un romancier ou d'un dramaturge) et, d'autre part, du fragment en question  : s'il y a des fragments très riches, sur lesquels il y a beaucoup de choses à dire, il y en a de moins riches, sur lesquels il y a moins à dire et il y en a parfois sur lesquels il n'y a pas grand-chose à dire. Mais, malgré M. Jean-Pierre Richard, le sens commun maintiendra toujours qu'à partir d'un fragment d'une œuvre, on ne saurait jamais tout dire sur cette œuvre. Cela dit, pour être toujours alambiqués, souvent aventureux et parfois saugrenus, les commentaires de M. Jean-Pierre Richard, dans ses Microlectures, n'en contiennent pas moins bien des remarques intéressantes. L'absurdité des principes méthodologiques de la « nouvelle critique» est heureusement contrebalancée chez M. Jean-Pierre Richard par un talent et un sens littéraire incontestables. Tant d'autres, hélas ! ne les ont pas, qui s'emploient, eux, à tout dire sur les textes, excepté ce qu'il y aurait à en dire.

67. Bien qu'il soit souvent assez arbitraire de vouloir fixer un terminus a quo, quand il s'agit d'un mouvement d'idées (et peut-être encore plus hélas ! quand ces idées sont des sottises), je serais volontiers tenté de chercher chez Mallarmé l'origine de bien des âneries que, depuis un siècle, et particulièrement depuis l'après-guerre, on a débitées sur la littérature et sur la critique. Mallarmé fut certes un très grand poète à ses heures (c'est-à-dire quelques heures par an, pendant ses meilleures années), mais ce fut aussi un cerveau bien fumeux. Ce n'est certainement pas un hasard si tous les esprits les plus nébuleux lui vouent généralement un culte, si son nom revient si souvent dans toutes les divagations sur le langage, et si Roland Barthes, entre autres, le cite et l'invoque volontiers. Sans vouloir faire ici l'historique de ce grand courant d'obscurantisme intellectuel dont Roland Barthes est, à mes yeux, l'aboutissement (il faudrait, bien sûr, accorder une très large place au surréalisme et, plus encore, à la psychanalyse), je voudrais seulement souligner encore la responsabilité des gens de la N.R.F. en général, et particulièrement de Gide et de Valéry. L'un et l'autre, en effet, sont volontiers considérés comme des écrivains essentiellement lucides et Valéry passe même aux yeux de beaucoup pour être en quelque sorte la voix de la pure rationalité. L'un et l'autre ont pourtant proféré beaucoup d'affirmations tout à fait arbitraires et ont lancé sur le marché un certain nombre d'âneries qui ont fait hélas ! beaucoup de profit et dont se nourrissent encore quantité de jobards. Je renvoie sur ce point le lecteur à La France byzantine de Julien Benda, toujours bien peu lu malheureusement, malgré les efforts de René Etiemble (voir la Préface intitulée, « Délicieux Eleuthère  », qu'il a écrite pour la réédition, en 1968, de La Jeunesse d'un clerc).

68. Je pense, bien sûr, parmi beaucoup d'autres, à M. Roger Garaudy qui, de marxiste, est devenu quasi chrétien avant d'être, mais pour combien de temps ?, tout à fait musulman, et à M. Philippe Sollers, sans conteste la plus grande girouette intellectuelle de notre temps,

69. Outre que les historiens, avec M. Roland Mousnier en tête, ne semblent guère croire à la réalité, du moins à la date où le situe Goldmann, de ce malaise des officiers, on ne peut assez s'étonner à l'idée qu'un mouvement de mécontentement social ait choisi, fût-ce inconsciemment, de s'exprimer en se transformant en mouvement d'idées religieuses. Quand on pense qu'il a fallu trois siècles pour que quelqu'un comprît enfin quel malaise social se cachait derrière le mouvement janséniste, on se dit que beaucoup de patrons, sans doute, souhaiteraient que leurs salariés n'expriment jamais leur mécontentement que d'une manière assez indirecte et assez saugrenue pour qu'on ne le comprenne que trois siècles plus tard. Si, par malheur, la mère de Goldmann avait fait une fausse couche, on ne connaîtrait toujours pas la véritable explication du mouvement janseniste et l'on risquerait de l'attendre encore longtemps.

70. Bien que je pense qu'il n'y a, en fin de compte, rien à retenir des analyses de Mauron, je ne le mets pourtant pas dans le même sac que Goldmann. Outre qu'il a une bien meilleure connaissance des textes que l'auteur du Dieu caché (ou que celui du Sur Racine), on est tenté de lui reconnaître une relative subtilité en comparaison de la véritable obtusion intellectuelle dont Goldmann est affligé. Je comparerais volontiers celui-ci à un automobiliste qui prendrait l'autoroute à Paris, en se trompant de sens, et qui, malgré tous les panneaux à l'envers, malgré toutes les voitures roulant en sens inverse, klaxonnant désespérément et se rabattant brusquement pour l'éviter, arriverait à Menton sans avoir soupçonné un instant qu'il roulait à contre-courant.

71. Raymond Picard écrit, il est vrai, que Roland Barthes « est avant tout homme de système ». Mais c'est pour ajouter aussitôt : « Quel système ? Il n'est pas toujours facile de le savoir […] Mais peu importe, ce qui le fascine dans le système, c'est l'esprit systématique  » (Nouvelle Critique ou nouvelle imposture, p. 35). Si Roland Barthes a l'esprit de système, c'est toujours, si l'on peut dire, au coup par coup. Ses affirmations sont toujours catégoriques, ses formules sont toujours définitives, mais il vaut mieux les oublier au fur et à mesure et ne jamais chercher à comprendre comment elles s'accordent entre elles. Il en résulte un contraste constant et tout à fait étonnant entre la certitude du ton et l'incertitude du fond. L'assurance, la suffisance, l'arrogance de l'expression n'ont d'égales que l'indécision, l'inconséquence et l'incohérence de la pensée. Alors même qu'il s'empêtre dans ses sornettes et qu'il perd le fil de ses fariboles, le ton de Roland Barthes reste toujours imperturbablement sentencieux et doctoral. Ce serait là, sans doute, pour qui voudrait essayer de l'analyser, un des éléments fondamentaux du grotesque barthésien.

72. Les jobarthiens aiment mieux dire, avec M. Serge Doubrovsky, que « chaque phrase, loin de s'ajointer avec les autres, pour faire advenir l'ordre rigoureux d'un discours, brille dans une splendeur solitaire » (« Sur Racine : un crime de lèse-sérieux  », Les Nouvelles littéraires, 3 avril 1980, p. 22).

73. Sans parler, bien sûr, des admirateurs de Roland Barthes, l'incohérence du Sur Racine semble avoir totalement échappé à des critiques pourtant très réservés, voire franchement hostiles. Ainsi Mme Madeleine Remacle, malgré les conclusions très négatives auxquelles l'a conduite l'examen du Sur Racine, croit devoir dire que « Cependant […] l'étude de Barthes ne manque pas d'intérêt. Elle nous donne de l'œuvre racinienne une vue originale, ingénieuse et cohérente  » (Op. cit., p. 108). On peut, sans doute, qualifier d' « originale » une étude qui contient quantité d'âneries inénarrables; on peut même, si l'on tient à tout prix à se montrer un peu aimable, la qualifier d' « ingénieuse » ; on ne peut, en aucun cas, juger « cohérente » une œuvre qui non seulement est remplie de contradictions formelles, mais dont les analyses, loin de s'accorder, ne cessent de se détruire les unes les autres. De même, M. A. Bonzon, qui conclut son examen du Sur Racine en condamnant « la démarche aventureuse qui "dispose" de l'œuvre au gré du préjugé structuraliste » (La Nouvelle Critique et Racine, p. 182), présente le livre de Roland Barthes en disant qu'il « est fait de courts paragraphes [sic], ayant chacun son titre, destiné à piquer la curiosité du lecteur et à le mener de surprise en surprise. Ce n'est qu'à une seconde ou à une troisième lecture qu'on voit l'enchaînement logique de ces morceaux de bravoure successifs » (p. 165). M. Bonzon n'a pas assez relu le Sur Racine. Au bout de cinq ou six lectures, non seulement il aurait perdu depuis longtemps l'illusion d'y trouver un « enchaînement logique », mais il se serait convaincu qu'il fallait renoncer à faire le tour de toutes les contradictions qu'il contient.

74. Il relève, nous l'avons vu, le caractère contradictoire des propos de Roland Barthes concernant Titus. De même il s'étonne très justement (voir op. cit., p. 32) que, dans le même paragraphe, Roland Barthes insiste sur le fait que Bajazet est, selon lui, « désexué » et qu'il affirme pourtant « qu'il est nourri, engraissé par Roxane pour son pouvoir génital même » (Sur Racine, p. 102). Enfin, lorsque Roland Barthes, à propos de l'ingratitude de Néron, de Titus et de Bajazet, observe : « On sait l'importance de l'ingratitude dans la vie de Racine (Molière, Port-Royal) » (Sur Racine, p. 37), ou lorsqu'il note: « Ce n'est pas pour rien que Racine écrivait d'Uzès (en 1662) : Et nous avons des nuits plus belles que vos jours » (p. 31, note I), Raymond Picard constate avec raison que l'auteur du Sur Racine « ne peut s'empêcher de se placer dans ces perspectives bio-analogiques dont il voit si bien l'incertitude et l'arbitraire. […] Avec une incohérence à laquelle le lecteur ne saurait s'habituer, le critique tombe précisément dans les pièges dont ailleurs il démontait le mieux les mécanismes » (op. cit.. p. 61). Cette dernière phrase montre bien que l'incohérence du Sur Racine n'avait pas échappé à Raymond Picard. S'il n'en a sans doute pas mesure toute la monstruosité, c'est qu'il a réagi avant tout en racinien. À partir du moment où il s'était convaincu que le Sur Racine ne valait absolument rien en tant que livre sur Racine, il lui importait assez peu de savoir exactement quel était son degré d'incohérence.

75. II s'en rend si peu compte que, lorsqu'il revendique, pour le critique, le droit de choisir librement son langage, il insiste sur le fait que le langage critique, s'il ne peut être « vrai ou faux », doit du moins être « valide » et il définit cette « validité » par ce que lui-même il ignore le plus, c'est-à-dire « la cohérence, la logique, et pour tout dire la systématique  » (« Qu'est-ce que la critique ? », Essais critiques, p. 255).

76. Nous croyons avoir montré, dans le Sur Racine, des contradictions suffisamment nombreuses et suffisamment graves pour convaincre n'importe quel lecteur, qui n'a pas répudié tout sens logique, de la complète incohérence de ce livre absurde. Il s'en faut bien pourtant que nous ayons relevé toutes les contradictions qui s'y trouvent. Nous avons dû laisser de côté toutes celles qui ne faisaient pas partie du corpus que nous avions délimité et qui ne se rapportaient pas aux théories que nous avions choisi d'examiner. Et parfois nous l'avons vivement regretté. Il est bien dommage, notamment, que nous n'ayons pas eu l'occasion de souligner l'incohérence du chapitre consacre à Phèdre, chapitre dont la sottise doctorale et la stupidité prétentieuse nous ont particulièrement irrité, en raison de son objet (quand il s'agit d'une œuvre aussi belle et aussi émouvante que Phèdre, on supporte mal que les aliborons snobinards osent en faire un prétexte à débiter, sur quel ton pontifiant !, leurs âneries et leurs absurdités). Mais nous pourrions déjà donner une assez bonne idée de cette incohérence, en rapprochant simplement le début et la fin du chapitre. À la fin du premier paragraphe, que nous avons cité plus haut, Roland Barthes affirme que, dans Phèdre, « la nomination du Mal l'épuise tout entier ». Cela ne l'empêche pas, au début du dernier paragraphe, de conclure : « Phèdre propose donc une identification de l'intériorité à la culpabilité ; dans Phèdre, les choses ne sont pas cachées parce qu'elles sont coupables (ce serait là une vue prosaïque, celle d'Œnone, par exemple, pour qui la faute n'est que contingente, liée à la vie de Thésée) ; les choses sont coupables du moment où elles sont cachées » (Sur Racine, p. 122). Ainsi donc le chapitre sur Phèdre commence par l'affirmation, particulièrement sentencieuse et suffisante (« la nomination du mal l'épuise tout entier, le Mal est une tautologie, Phèdre est une tragédie nominaliste »), que le mal ne consiste que dans le fait de le dire, et, au moment de conclure, Roland Barthes affirme exactement le contraire, à savoir que le mal ne consiste que dans le fait de ne pas le dire. Au début du chapitre, la faute, c'est de parler; à la fin, c'est de se taire. Comprenne qui pourra ! Celui-là comprendra peut-être aussi comment Roland Barthes, après avoir affirmé qu' « Hippolyte est muet comme il est stérile » (p. 117), peut affirmer, avec la même assurance, à la page suivante : « parler, c'est se répandre, c'est-à-dire se châtrer » (p. 118). Pauvre Hippolyte !, s'il se tait, il est stérile, mais, s'il parle, il se châtre. Voilà assurément une forme de dilemme tragique à laquelle Racine n'avait point songé.

77. Racine, p. 187.

78. À la différence de Roland Barthes qui, en commençant le Sur Racine, ne savait évidemment pas où il allait, qui, par la suite, ne l'a jamais su non plus, et qui n'est finalement allé nulle part, puisqu'il n'a pratiquement rien dit qu'il n'ait contredit lui-même, explicitement ou implicitement, Lucien Goldmann ne sait que trop où il va. Qu'il le retrouve pleinement (et alors il s'agit pour lui de véritables tragédies) ou seulement partiellement (et alors il préfère parler de drames), c'est toujours à partir du même schéma (l'absurde « vision tragique » commune, selon lui, aux Pensées de Pascal et aux tragédies de Racine) qu'il prétend expliquer toutes les pièces de Racine.

79. Les analyses que Goldmann nous propose des tragédies de Racine, me paraissent plutôt stupides que vraiment extravagantes. Mais on peut dire, il est vrai, que, chez Goldmann, l'extravagance, elle est dans les postulats sur lesquels reposent toutes ses analyses, dans son explication du jansénisme et dans son schéma de la «vision tragique ».

80. Ce qui ne veut pas dire qu'on ne peut pas y relever des contradictions, mais elles sont beaucoup moins nombreuses que dans le Sur Racine.

81. Rappelons que, selon Goldmann, la tragédie racinienne comporte trois sortes de personnages. Il y a d'abord Dieu, qui est, en réalité, le personnage le plus important, bien qu'il soit « toujours absent ». Il y a ensuite l'homme, c'est-à-dire les « héros tragiques  », qui sont les seuls personnages « réels », les seuls à avoir une « valeur humaine », mais qui se comptent hélas! sur les doigts d'une main (ce sont Junie, Titus, Bérénice, Phèdre et, mais à moitié seulement, Andromaque). Il y a enfin « le monde », c'est-à-dire tous les autres personnages qui peuvent être ou des « fauves » ou des« pantins », mais qui sont tous également, c'est-à-dire totalement, dépourvus de valeur humaine.

82. Chez Racine lui-même, si aucun des personnages en qui Goldmann voit des « pantins », ne mérite, même avec des nuances, ce qualificatif, si aucun personnage non plus, même pas Néron, bien qu'il soit celui qui s'en rapproche le plus, n'est un « fauve » au sens où l'entend Goldmann (c'est-à-dire un être totalement dénué de conscience morale, dépourvu de tout sentiment d'humanité), on peut dire, en revanche, à la suite d'ailleurs d'un grand nombre de critiques, qu'il y a effectivement du fauve chez certains personnages de Racine.

83. Si Roland Barthes peut avoir une place dans l'histoire de la critique racinienne et de la critique littéraire en général, ce ne devrait être que d'une manière négative, comme l'exemple d'un livre de critique qui cumule tous les défauts qu'il faut le plus éviter et dans lequel on chercherait vainement la moindre trace de ce qui pourrait commencer à ressembler à une manifestation d'un peu de sens critique.

84. Je n'ignore pas, et je le déplore plus que personne, qu'il y a pas mal de livres qui atteignent des tirages très supérieurs à ceux de Roland Barthes et qui sont pourtant d'une stupidité absolue, que certains livres touchant à l'astrologie, à l'occultisme, à la parapsychologie ou aux extra-terrestres, dépassent parfois les cinq cent mille exemplaires, comme le livre de M. Jean-Charles de Fontbrune, Nostradamus historien et prophète, le dernier en date, du moins à ma connaissance, des best-sellers de la sottise. Mais ces manifestations périodiques d'une bêtise millénaire n'ont guère d'écho, et c'est heureux, dans la classe intellectuelle.

85. Nouvelle Critique ou nouvelle imposture, p. 57.

86. Mais il arrive aussi qu'il ne soit vraiment lu par personne. Pour n'en citer qu'un, qui a été publié à peu près en même temps que le Sur Racine, seuls quelques dix-septiémistes ont dû ouvrir le livre de Mme Marcelle Blum, Le Thème symbolique dans le théâtre de Racine (1962). Mais je ne suis pas sûr qu'il y en ait un seul, même parmi les raciniens, qui soit allé jusqu'à la tin, du moins sans sauter des pages, comme j'avoue l'avoir fait (moins de gens encore ont du ouvrir le second volume, paru trois ans plus tard). L'échec complet du livre de Mme Blum, au moment où celui de Roland Barthes rencontrait un tel succès, suffirait à prouver, s'il en était besoin, que, pour se faire aujourd'hui une réputation de grosse tête, s'il est très nécessaire de ne dire que des sottises, cela pourtant n'est pas suffisant. Encore faut-il, mais cela suppose une connivence naturelle et profonde avec la connerie régnante, savoir trouver les sottises qui répondent à l'attente des consommateurs et avoir la manière de les dire.

87. Sans atteindre, sans doute, les mêmes tirages que le Sur Racine, Le Dieu caché de Goldmann et, dans une moindre mesure, L'lnconscienl dans l'Œuvre el la vie de Racine de Mauron ont eu, eux aussi, une audience très inhabituelle pour des livres de critique. Ainsi, le cas de Racine est finalement tout à fait exceptionnel. Sur les trois livres de critique les plus lus aujourd'hui, deux lui sont entièrement et un (Le Dieu caché) partiellement consacrés. Son ombre, pourtant ne doit pas s'en réjouir.

88. Le Sur Racine a été traduit en anglais, en italien, en espagnol, en japonais, en hongrois, en polonais, en roumain. On l'a aussi traduit en Yougoslavie, mais je ne puis dire si c'est en slovène, en croate, en serbe ou en macédonien (qui sait ? on l'a peut-être traduit dans les quatre langues à la fois). Mes renseignements étant d'ailleurs déjà anciens, il se pourrait que, depuis, le Sur Racine ait été traduit en d'autres langues encore.

89. Comprendre Roland Barthes, p. 90.

90. Nouvelle Critique ou nouvelle imposture, p. 58.

91. Les innombrables journalistes qui ont fait et qui font encore l'éloge du Sur Racine, sont évidemment plus excusables, dans la mesure où ils ne sont pas censés avoir la même connaissance du théâtre de Racine. Mais rien ne les empêchait de le relire. Rien ne les empêchait, non plus, de remarquer au moins quelques-unes de toutes les contradictions du Sur Racine et de s'en étonner.

92. Certes Raymond Picard l'a fait, mais d'autres voix auraient dû se faire entendre pour appuyer la sienne. Après Raymond Picard, ce sont peut-être les universitaires belges qui ont le plus vivement dénoncé les principes et les méthodes de la « nouvelle critique », en général, et de Roland Barthes, en particulier. Je pense notamment à M. Maurice Delcroix (voir, sur le Sur Racine, Le Sacré dans les tragédies profanes de Racine, pp. 429-432), et surtout à M. Paul Delbouille (voir ses articles des Cahiers d'analyse textuelle et notamment « Sens littéral et interprétations symboliques. A propos des débats sur la nouvelle critique », Cahier no 8, 1966, pp. 107 sq.).

93. Bien sûr, il est souvent difficile de savoir s'il faut expliquer par le manque de jugement ou par le manque de caractère des éloges aussi peu justifiés. Il est probable que, dans la plupart des cas, on peut faire appel aux deux explications à la fois. Quand un auteur a la notoriété d'un Roland Barthes, quand il est, comme lui, adulé par une grande partie de la presse écrite et parlée, quand il est la coqueluche de très nombreux étudiants, certains universitaires n'hésitent pas seulement à dire ce qu'ils devraient dire : ils hésitent à le penser. Ajoutons qu'à partir du moment où Roland Barthes a été Professeur au Collège de France, certains qui, tout au fond d'eux-mêmes, avaient conçu l'espoir d'y finir leur carrière, se sont sentis moins que jamais enclins à le critiquer, voire à l'entendre critiquer .

94. De tels jugements sont particulièrement regrettables, lorsqu'ils se trouvent dans des livres qui ont la vocation d'être des sortes de manuels pour les étudiants et qui sont, par conséquent, censés leur proposer des mises au point aussi objectives que possible. C'est le cas du livre de M. Jacques Truchet sur La Tragédie classique en France, paru dans la « Collection Sup » des Presses Universitaires de France, livre, par ailleurs, très instructif et bien fait. Malheureusement, le raisonnement logique, chez M. Truchet, n'est pas du tout à la hauteur de son érudition (cela apparaît fort bien dans tel article « A propos de l'Amphitryon de Molière : Alcmène et la Vallière », paru dans les Mélanges d'histoire littéraire offerts à M. Raymond Lebègue, pp. 241 sq., et qui montre admirablement qu'avec les antiques méthodes de la « vieille critique », on peut « décoder » autant, ou presque, qu'avec les méthodes modernes et « scientifiques » de la « nouvelle critique »). Et le bilan des « recherches critiques» sur la tragédie classique qu'il dresse à la fin de son livre, s'en ressent fâcheusement. Sévère à l'égard de Goldmann (mais beaucoup moins, pourtant, qu'il ne l'aurait fallu), il se montre fort élogieux envers « l'œuvre de Mauron » qu'il juge, très imprudemment, « prudente et respectueuse du génie » (p. 193). À l'égard du Sur Racine, voici, pour l'essentiel, ce qu'écrit M. Truchet  : « C'est à Roland Barthes qu'échut l'honneur de représenter devant l'opinion la contribution du structuralisme aux études raciniennes. Honneur excessif : L'Homme racinien n'était qu'un rapide essai qui ne nous était nullement donné pour définitif (son intégration à un ensemble modestement intitulé Sur Racine le montre bien), et il ne s'agissait pas de pur structuralisme […] Toutefois, la première partie de cet essai […] propose une liste d'éléments structuraux très intéressants dont certains semblent effectivement propres à éclairer des aspects importants de l'œuvre; ainsi "la Chambre", "les trois espaces extérieurs : mort, fuite, événement", "les deux éros", "la relation fondamentale" ; le fâcheux est que rien de tout cela ne soit étudié de près, ni surtout contrôlé » (p. 195). On le voit, M. Truchet essaie d'abord de prendre un peu ses distances à l'égard du livre de Roland Barthes. Mais, bien loin de prononcer la condamnation radicale qui s'imposait, il s'emploie à atténuer le plus possible la portée de ses réserves. Le principal défaut du Sur Racine serait seulement d'être un peu « rapide » et Roland Barthes lui-même en aurait été parfaitement conscient. Certes, le Sur Racine est « rapide », mais ce n'est point du tout un accident, puisque tout ce que fait Roland Barthes est toujours extrêmement rapide. Et, contrairement à ce qu'affirme M. Truchet, tout ce que dit Roland Barthes, nous est toujours donné, ou plutôt asséné, pour définitif, alors même qu'il dit le contraire de ce qu'il a déjà dit. Quant au titre, qui, assurément, a dû être très « rapidement » trouvé, avant de l'expliquer par la modestie de l'auteur, il faudrait se demander s'il ne s'explique pas par sa paresse. Mais surtout, lorsque M. Truchet juge les schémas structuraux du Sur Racine « très intéressants » et souvent « propres à éclairer des aspects importants de l'œuvre », quand il regrette seulement que « rien de tout cela ne soit étudié de près, ni surtout contrôlé », comment ne pas se dire que lui-même aurait beaucoup mieux fait d'essayer d'étudier d'un peu près et de contrôler de temps en temps les analyses de Roland Barthes ? Cela lui aurait évité de témoigner à des sottises un intérêt que le ton, un peu condescendant, rend encore plus ridicule, et d'exprimer le grotesque regret, teinté d'étonnement, que d'absurdes stupidités n'aient pas été « contrôlées ».
Particulièrement regrettable aussi est le jugement que M. Alain Niderst porte sur le Sur Racine dans son Racine et la tragédie classique, puisqu'il s'agit d'un livre publié dans la collection« Que sais-je ? » dont l'objectif est, on le sait, de faire « le point des connaissances actuelles ». « À lire ce livre brillant, écrit M. Niderst, on se sent partagé entre l'admiration et l'irritation. Bien des vérités y sont révélées, que la critique traditionnelle trop conformiste et accoutumée à reprendre indéfiniment les mêmes évidences, a laissé échapper. En revanche, ces vérités, saisies hâtivement, sont presque toutes déformées ; après nous avoir séduits, elles nous rebutent et nous ne les reconnaissons plus. La même étude, moins rapide et plus nuancée, eût été excellente, mais peut-être, si nous nous reportons en 1960, comprendrons-nous qu'il fallait un peu d'excès, au risque de s'égarer, pour sortir des ornières » (p. 118). Sans doute M. Niderst exprime-t-il ses réserves avec plus de vigueur que M. Truchet. Mais, en gros, il considère, comme lui, que le livre est stimulant et propre à renouveler la critique racinienne, son principal défaut étant d'être trop hâtif. Parce qu'il se sent « partagé entre l'admiration et l'irritation  », comme M. Truchet encore, il se croit impartial. Et, malheureusement, en équilibrant, comme il le fait, les critiques et les éloges, il peut donner aux lecteurs peu avertis (mais c'est à eux surtout que le livre est destiné) l'impression qu'il est effectivement impartial. Rien ne ressemble parfois à l'impartialite comme la paresse et l'apathie critiques. On s'étonne enfin de voir M. Niderst qui a publié trois ans plus tôt un Racine assez falot (Les Tragédies de Racine, diversité et unité, s'en prendre à la « critique traditionnelle », jugée « trop conformiste  ».
Si je n'ai guère été surpris par les jugements que MM. Truchet et Niderst ont portés sur le Sur Racine, j'ai, en revanche, été très étonné et, en même temps, très inquiet (car j'avais lu avec un très grand intérêt ses livres précédents), de découvrir, au début de son dernier livre, Racine et/ou la cérémonie, que M. Jacques Scherer rangeait Roland Barthes parmi ceux qui ont apporté aux études raciniennes « les contributions les plus neuves et les plus intéressantes » et qu'il considérait ses travaux, ainsi que ceux de Goldmann et de Mauron comme très « stimulants » (p. 7). J'ai poursuivi ma lecture, et, malgré certaines remarques intéressantes et justes, mon étonnement inquiet s'est vite changé en tristesse, devant certaines analyses et devant des descriptions des personnages raciniens, parfois aussi caricaturales que celles de Goldmann (la tragédie racinienne compterait surtout des « mégères  », des « monstres » et des « fous »). Et cette tristesse est devenue de la consternation devant la « mise en scène de Phèdre» que, tout à la fin de son livre, M. Scherer propose à ses lecteurs. Mais, par égard pour ses travaux antérieurs, je préfère, une fois n'est pas coutume, m'abstenir de la commenter.

95. Si le Sur Racine est toujours cité dans toutes les bibliographies raciniennes, il n'en est pas de même, malheureusement, pour le livre de Raymond Picard, Nouvelle Critique ou nouvelle imposture, qui semble, au contraire, de plus en plus souvent oublié. Certains jobarthiens, d'ailleurs, s'en félicitent sans vergogne, si j'en juge par ces lignes de Mme Aude Matignon. « Le Sur Racine fit scandale dans l'Université il ya quinze ans ; il figurait en 1978 dans les bibliographies d'agrégation à l'exclusion des ouvrages de l'adversaire » (« Modernité et humanisme chez Roland Barthes », L'lnformation littéraire, mars-avril 1980, p. 75). Dans la façon dont, trop contente qu'il ne soit plus cité, Mme Matignon affecte de ne pas vouloir nommer « l'adversaire » on sent la sourde, la tenace rancune de la dévote contre celui qui a osé s'en prendre à son idole.
Parmi les bibliographies auxquelles pensait Mme Matignon, il y avait certainement celle établie par M. Truchet pour L'lnformation littéraire (les bibliographies d'agrégation publiées, tous les ans, dans le numéro de septembre-octobre de cette revue sont sans doute celles que les étudiants utilisent le plus). Certes, dans cette bibliographie, Raymond Picard était cité dans la rubrique consacrée aux « Ouvrages fondamentaux » pour sa thèse sur La Carrière de Jean Racine. Mais il n'était pas cité en tant qu' « adversaire » de Roland Barthes et auteur de Nouvelle Critique ou nouvelle imposture. Il aurait. pourtant. été logique qu'il le fût, puisqu'une des rubriques de cette bibliographie. la plus longue de toutes, d'ailleurs, était intitulée « Coup d'œil sur les débats méthodologiques ». Dans cette rubrique. M. Truchet cite « les trois ouvrages relevant de la "Nouvelle Critique" qui ont fait le plus de bruit  », c'est-à-dire, bien sûr, ceux de Goldmann, de Mauron et de Barthes. Il cite aussi comme « très controversé » le livre de René Jasinski, Vers le vrai Racine, et il conclut qu' « il faut être au courant de ces diverses tentatives, et éviter à leur propos toute attitude sectaire (pour ou contre) », avant d'inviter les agrégatifs à chercher « des essais de bilan » dans le livre de M. Bonzon, La Nouvelle Critique et Racine, dans celui de M. Roubine. Lectures de Racine et, « plus rapidement », dans son propre ouvrage sur La Tragédie classique en France. Il est tout de même bien étrange de consacrer une rubrique à signaler les « débats méthodologiques  » et les livres qui « ont fait le plus de bruit » dans ces débats, et d'omettre justement de signaler le livre à cause duquel, surtout, il y a eu ces débats et ce bruit. Il est étrange de souhaiter que les agrégatifs soient informés des controverses qui opposent les adeptes et les adversaires de la « nouvelle critique », et de ne les inviter à lire que les écrits des premiers. Même si, et c'est évidemment le cas, M. Truchet estime que le livre de Raymond Picard est beaucoup trop sévère et très injuste envers Roland Barthes et la « nouvelle critique » (tel n'est pas du tout mon sentiment, on le sait), il devrait du moins lui reconnaître le mérite de poser clairement les questions et d'inciter à la réflexion. Ce n'est guère le cas, en revanche, des « essais de bilan » auxquels il préfère renvoyer les étudiants. M. Roubine se contente pratiquement de citer et de résumer les livres de Goldmann, de Mauron et de Barthes, mais il n'a pas jugé utile de s'interroger (il s'évite ainsi et de se donner mal à la tête, et de se faire des ennemis). Si le livre de M. Bonzon est assez précis, et donc utile, en ce qui concerne Goldmann, dont il examine d'une manière très critique l'interprétation de Phèdre (M. Truchet ne l'a, d'ailleurs, pas signalé, alors pourtant que le programme de l'agrégation portait sur lphigénie et Phèdre), il est, en revanche, très rapide, malgré quelques critiques très justifiées, en ce qui concerne Mauron, et tout à fait évasif en ce qui concerne Roland Barthes, qu'il ne fait guère que résumer (on le voit, le livre de M. Bonzon pourrait servir à montrer que la sévérité des jugements qu'on est amené à porter sur les travaux de la « nouvelle critique », est directement proportionnelle à l'attention qu'on leur prête). Quant à l' « essai de bilan »de M. Truchet lui-même, dont j'ai parlé tout à l'heure, il est, en effet, si « rapide » qu'il pouvait sembler tout à fait inutile d'y renvoyer les agrégatifs : il n'a d'autre intérêt que celui de nous informer de l'opinion personnelle de M. Truchet. Quoi qu'il en soit, ce renvoi à son propre livre rend l'omission de celui de Raymond Picard encore plus indécente. Il convient de se rappeler, en effet, qu'en 1978 Raymond Picard était mort depuis trois ans, alors que Roland Barthes était encore en vie et enseignait depuis l'année précédente au Collège de France. Je ne veux point faire un procès d'intention à M. Truchet et dire que, si Raymond Picard n'a pas été cité, c'est parce qu'il était mort. Je ne puis, pourtant, m'empêcher de penser que, s'il avait été vivant, il aurait été cité (À vrai dire, s'il avait été encore vivant, c'est très probablement lui qui aurait établi cette bibliographie. Mais, justement, c'était encore une raison de plus pour éviter de l'oublier.) La façon dont M. Truchet recommande aux étudiants d'éviter « toute attitude sectaire (pour ou contre) », appelle aussi quelques remarques. Dans cette formule, c'est évidemment la parenthèse qui constitue l'élément capital. En effet, si M. Truchet s'était contenté de dire qu'il fa!lait éviter toute attitude sectaire, la recommandation aurait paru tout à fait superflue. Ce qu'il lui importe de dire, c'est qu'il faut, à son exemple, éviter d'être nettement pour ou nettement contre. C'est le seul moyen, selon lui, d'éviter d'être sectaire. Mais c'est une chose de ne pas être sectaire, et c'en est une autre de n'être vraiment ni pour ni contre tel livre ou telle théorie. Bien sûr, dans certains cas, et sans doute même assez souvent, les deux attitudes peuvent n'en faire qu'une. Mais ce n'est pas du tout une règle générale. On peut souvent être tout à fait contre ou tout à fait pour un livre ou une théorie et être cependant tout à fait objectif. Et, précisément, quand il s'agit de la « nouvelle critique » racinienne, ce n'est pas être sectaire que d'être résolument contre, c'est seulement être lucide. Mais il est bien commode d'assimiler à une attitude sectaire toute prise de position vraiment tranchée : cela évite d'avoir à se donner la peine de regarder !es choses de près et de risquer aussi de heurter les uns ou les autres. Cette attitude est malheureusement assez répandue dans l'Université où l'asthénie intellectuelle et la crainte de nuire à sa carrière, se parent volontiers du masque du libéralisme et de l'ouverture d'esprit.
Est-il besoin de le dire ? le livre de Raymond Picard et, d'une manière p!us générale, tous les écrits vraiment critiques à l'égard de Roland Barthes sont le plus souvent passés sous silence dans les bibliographies établies par ses admirateurs. Ainsi la bibliographie du numéro que la revue Tel Quel lui a consacré (n° 47, automne 1997), ne signale sur Roland Barthes que des articles très amicaux. Mais c'est tout de même bien gênant, et contraire à tous les usages, de ne citer dans une bibliographie que les ouvrages ou !es articles favorables à un auteur, en omettant tous ceux qui sont hostiles ou seulement réservés. C'était encore bien plus gênant pour l'auteur du Roland Barthes par Roland Barthes, qui, pourtant, était bien obligé, pour se conformer aux normes de la collection « écrivains de toujours  », de proposer une bibliographie barthésienne. Il s'en est tiré en réduisant la partie critique de la bibliographie aux « Ouvrages et numéros de revue consacrés à Roland Barthes » (voir p. 187). Cela lui permettait de ne citer ni le livre de Raymond Picard, dont la première moitié seulement lui était consacrée, ni celui de M. Georges Mounin, Introduction à la sémiologie, dont un chapitre seulement lui était consacré, ni l'article de Jean Pommier, « Baudelaire et Michelet devant la jeune critique », ni celui de M. Jean Molino, « Sur la méthode de Barthes  », publiés dans des numéros de revues qui ne lui étaient pas consacrés. S'il était peu glorieux, le procédé était habile. Aussi a-t-il été repris par d'autres jobarthiens, notamment par M. J.B. Fages (op. cit., p. 227), par l'auteur de la bibliographie publiée à la fin du recueil posthume Le Grain de la voix (p. 344), et par M. Thierry Leguay dans le numéro de Communications consacré à Barthes (no 36, 1982, pp. 172-173). Mais cet hypocrite procédé ne saurait expliquer l'omission, dans ces trois bibliographies, du livre de MM. Burnier et Rambaud, Le Roland Barthes sans peine, puisqu'il est entièrement consacré à Roland Barthes. Notons que les jobarthiens étrangers semblent être plus honnêtes que les jobarthiens français  : ainsi M. Steffen Nordal Lund cite, dans sa bibliographie, les livres de Raymond Picard et de M. Mounin; quant à M. Guy de Mallac et Mme Margaret Eberbach, ils citent non seulement ces deux livres, mais aussi les articles de Jean Pommier et de M. Molino.

 

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