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maxime 305


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....................Maxime 305

 

.......« L'intérêt, que l'on accuse de tous nos crimes, mérite souvent d'être loué de nos bonnes actions. »

 

.......Cette maxime apparaît pour la première fois dans la troisième édition et reste inchangée dans les éditions ultérieures. Les manuscrits ne donnent point de variante.

.......Il s'agit, une nouvelle fois, d'une maxime de structure binaire, bien que La Rochefoucauld ait évité de le souligner, en s'abstenant de lui donner la même symétrie qu'il a donnée à tant d'autres maximes. Il aurait pu, en effet, sur le modèle de celles-ci, nous la proposer sous la forme suivante : « On accuse l'intérêt de tous nos crimes, mais il mérite souvent d'être loué de nos bonnes actions ». S'il ne l'a pas fait, c'est sans doute par souci de ne pas employer toujours les mêmes formules, mais aussi parce que la tournure qu'il a choisie accentue sans doute encore un petit peu plus l'ambiguïté apparente, et donc l'ironie de la maxime, en contribuant à faire croire, au tout premier abord, qu'il veut prendre la défense de l'intérêt parfois injustement dénigré par les moralistes. Certes entre « on accuse l'intérêt... » et « l'intérêt, que l'on accuse... », il n'y a qu'une très légère nuance, à peine perceptible. Pourtant, le fait d'avoir recours à une proposition relative, et par conséquent en retrait par rapport à la proposition principale, et non à une proposition indépendante qui aurait été sur le même plan que celle de la seconde partie de la Maxime (« mais il mérite... »), suggère mieux peut-être que La Rochefoucauld n'entend pas reprendre à son compte l'accusation lancée contre l'intérêt, ou du moins qu'il veut la relativiser : si l'on dit que l'intérêt est la cause de tous nos crimes, il faut être juste et ajouter aussitôt qu'il est souvent aussi la cause de nos bonnes actions. Mais, s'il veut ainsi donner l'impression qu'il va prendre la défense de l'intérêt, c'est seulement pour égarer un court instant le lecteur et lui laisser le plaisir de découvrir, en y regardant de plus près, que sa véritable pensée est tout autre.

.......C'est ce que M. Pierre Kuentz ne semble pas avoir compris. Selon lui cette maxime se caractèrise par son « ambivalence », et il s'interroge sur le sens qu'il convient de lui donner : « Comment faut-il entendre cette maxime ? Est-ce une critique de nos bonnes actions ou bien une reconnaissance de la possibilité d'un bon usage de l'intérêt ? ». L'impression d'ambivalence qu'éprouve M. Kuentz est assurément celle que La Rochefoucauld a voulu créer. Mais il comptait bien que son lecteur n'en resterait pas là. Car l'ambivalence n'est qu'apparente, et c'est justement, M. Kuentz ne l'a pas vu, ce qui fait tout le piquant de cette maxime. Si la maxime peut d'abord paraître ambiguê, c'est parce qu'elle est ironique.

.......Une première lecture, rapide et superficielle, nous donne l'impression d'avoir affaire, pour une fois, à une maxime optimiste. La Rochefoucauld semble réagir contre une conception trop pessimiste de la nature humaine, qui serait presque toujours guidée par l'intérêt dont le rôle, bien sûr, serait toujours très négatif, une conception qui est précisément celle que nous offre d'ordinaire l'auteur des Maximes. Ici il semble vouloir réhabiliter l'intérêt, en suggérant d'abord qu'on exagère peut-être le rôle négatif qu'il peut avoir. En effet, La Rochefoucauld dit « que l'on accuse [l'intérêt] de tous nos crimes » et non que l'intérêt « est la cause de tous nos crimes », et semble ainsi se désolidariser d'une opinion généralement répandue, principalement chez les moralistes. Mais surtout il semble suggérer que l'on a bien tort de toujours souligner le rôle négatif de l'intérêt, sans jamais ajouter, pour sa défense, qu'il peut avoir et qu'il a effectivement un rôle souvent très positif : il ne nous fait pas faire que des crimes; il nous fait faire aussi, il nous fait faire « souvent » de bonnes actions. 

.......Mais cette première lecture laisse bientôt la place à une seconde, bien différente. Si l'on a d'abord pu se sentir soulagé d'apprendre que l'intérêt ne nous faisait pas seulement commettre des crimes mais aussi de bonnes actions, à la réflexion, on se sent vite un peu inquiet. Car enfin doit-on vraiment se féliciter que le même mobile qui nous fait commettre des crimes, nous fasse aussi commettre de bonnes actions ? La Rochefoucauld semble opposer aux crimes que l'intérêt nous fait commettre, les bonnes actions qu'il nous fait aussi commettre; mais, en réalité, il a rapproché les secondes des premiers. Nous comprenons qu'il nous faut en quelque sorte relire maintenant la Maxime à l'envers. La première lecture nous a conduit des « crimes » aux « bonnes actions »; la seconde nous invite à refaire le même chemin en sens inverse, c'est-à-dire à revenir des « bonnes actions » aux « crimes ».

.......Ce qui semblait être une défense de l'intérêt, est en réalité, une contestation de nos bonnes actions, sinon de toutes, du moins de beaucoup d'entre elles. Car l'adverbe « souvent », qui semble d'abord conférer une portée positive à la maxime, a, en réalité une signification bien différente. Lorsque La Rochefoucauld dit que « l'intérêt […] mérite souvent d'être loué de nos bonnes actions », il ne veut pas dire que l'intérêt nous fait faire souvent de bonnes actions. Il veut seulement dire, que lorsqu'il nous arrive d'en faire, elles sont souvent dictées par l'intérêt. Ce n'est pas à la fréquence de nos bonnes actions considérées globalement que renvoie l'adverbe souvent, mais seulement à la fréquence, parmi nos bonnes actions, de celles qui sont, en réalité, dictées par l'intérêt. Nos bonnes actions qui, pourtant, ne sont déjà pas très nombreuses, qui généralement le sont moins que nos crimes, comme le suggère l'expression « tous nos crimes », ne méritent donc pas souvent d'être regardées comme telles. Car dire que nos bonnes actions sont souvent dictées par l'intérêt, c'est dire qu'elles n'ont souvent que l'apparence de bonnes actions. Elles ne paraissent telles que parce qu'on ne sait pas qu'elles sont, en réalité, dictées par l'intérêt.

.......La Rochefoucauld semble d'abord faire la leçon aux moralistes trop sévères et superficiels, qui condamment globalement et sans appel l'intérêt et le rendent responsable de tout ce que nous faisons de mal, alors qu'en fait, il renchérit sur leur sévérité. Il ne veut pas réhabiliter l'intérêt, mais disqualifier ce que nous appelons nos bonnes actions, ou du moins beaucoup d'entre elles. Ce qu'il veut dire, c'est que, souvent, à la place d'une bonne action, nous n'aurions sans doute pas hésité à commettre un crime, si notre intérêt avait été alors de commettre un crime, et non une bonne action. C'est le hasard, ce sont les circonstances qui font que l'intérêt nous fait faire tantôt des crimes et tantôt de bonnes actions. Tous les moyens lui sont bons pour parvenir à ses fins, les bonnes actions comme les crimes, les vertus comme les vices [1]. Pourquoi se priverait-il de nous faire faire des bonnes actions, quand cela peut le servir ? S'il ne recule pas devant le crime, pourquoi reculerait-il devant une bonne action, lorsqu'elle peut le mener au même résultat ? Certes, le plus souvent, c'est dans le crime, plutôt que dans la bonne action, que l'intérêt voit le moyen le plus rapide et le plus efficace de parvenir à ses fins : si l'on veut devenir très riche et le devenir très vite, le vol et les malversations sont d'ordinaire des moyens plus appropriés que les bonnes actions.

.......Mais, si la bonne action peut rarement servir notre intérêt d'une façon aussi rapide et aussi efficace que le crime, elle a d'autres atouts. Non seulement, en effet, elle ne présente généralement pas les dangers que présente très souvent le crime [2], mais elle offre l'avantage de donner de nous une bonne image que nous pourrons à l'occasion exploiter. Ainsi notre intérêt peut être de choisir la bonne action plutôt que le crime, non seulement, bien sûr, dans tous les cas où elle peut nous mener au même résultat, mais aussi dans bien des cas où son efficacité paraît bien moindre. Mais une bonne action, à la place de laquelle nous n'aurions pas hésité à commettre un crime, si notre intérêt ne nous avait pas fait juger qu'il valait mieux faire une bonne action, n'a évidemment aucune valeur morale.

.......Quoi qu'en pense M. Kuentz, l'intention de La Rochefoucauld dans cette maxime est donc tout à fait claire. Certes, il n'y aurait eu aucune ambiguïté, pas même apparente, s'il avait écrit : « Comme nos crimes, nos bonnes actions s'expliquent souvent par l'intérêt ». Mais c'est justement cette apparente ambiguïté qui fait le principal intérêt de cette maxime.


NOTES :

[1] On peut, bien sûr, rapprocher la maxime 305 des maximes 39 (« L'intérêt parle toutes sortes de langues, et joue toutes sortes de personnages, même celui de désintéressé »), 187 (« Le nom de la vertu sert à l'intérêt aussi utilement que les vices »), et 253 (« L'intérêt met en œuvre toutes sortes de vertus et de vices »).

[2] Comme La Rochefoucauld le constate dans la maxime 183 : « Il faut demeurer d'accord, à l'honneur de la vertu, que les plus grands malheurs des hommes sont ceux où ils tombent par les crimes ».

 

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