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....................Une "explication" très opportune.

 

Madame Pernelle

Allons, Flipote, allons, que d'eux je me délivre.

Elmire

Vous marchez d'un tel pas qu'on a peine à vous suivre.

Madame Pernelle

Laissez, ma bru, laissez, ne venez pas plus loin :
Ce sont toutes façons dont je n'ai pas besoin.

Elmire

De ce que l'on vous doit envers vous on s'acquitte.
Mais, ma mère, d'où vient que vous sortez si vite ?

Madame Pernelle

C'est que je ne puis voir tout ce ménage-ci,
Et que de me complaire on ne prend nul souci.
Oui, je sors de chez vous fort mal édifiée :
Dans toutes mes leçons j'y suis contrariée,
On n'y respecte rien, chacun y parle haut,
Et c'est tout justement la cour du roi Pétaud.

Dorine

Si…

Madame Pernelle

.......Vous êtes, mamie, une fille suivante
Un peu trop forte en gueule, et fort impertinente :
Vous vous mêlez sur tout de dire votre avis.

Damis

Mais…

Madame Pernelle

Vous êtes un sot en trois lettres, mon fils;
C'est moi qui vous le dis, qui suis votre grand-mère;
Et j'ai prédit cent fois à mon fils, votre père,
Que vous preniez tout l'air d'un méchant garnement,
Et ne lui donneriez jamais que du tourment.

Mariane

Je crois…

Madame Pernelle

Mon Dieu, sa sœur, vous faites la discrète,
Et vous n'y touchez pas, tant vous semblez doucette;
Mais il n'est, comme on dit, pire eau que l'eau qui dort,
Et vous menez sous chape un train que je hais fort.

Elmire

Mais, ma mère…

Madame Pernelle

Ma bru, qu'il ne vous en déplaise,
Votre conduite en tout est tout à fait mauvaise;
Vous devriez leur mettre un bon exemple aux yeux,
Et leur défunte mère en usait beaucoup mieux.
Vous êtes dépensière; et cet état me blesse,
Que vous alliez vêtue ainsi qu'une princesse.
Quiconque à son mari veut plaire seulement,
Ma bru, n'a pas besoin de tant d'ajustement.

Cléante

Mais, Madame, après tout…

Madame Pernelle

Pour vous, Monsieur son frère,
Je vous estime fort, vous aime, et vous révère;
Mais enfin, si j'étais de mon fils, son époux,
Je vous prierais bien fort de n'entrer point chez nous.
Sans cesse vous prêchez des maximes de vivre
Qui par d'honnêtes gens ne se doivent point suivre.
Je vous parle un peu franc; mais c'est là mon humeur,
Et je ne mâche point ce que j'ai sur le cœur.

...........................................................Le Tartuffe, acte I, scène 1, vers 1-40.

 

« Rien n'est plus difficile que de faire une bonne exposition [1]», rappelle M. Jacques Schérer à la suite de nombreux théoriciens. Car une bonne exposition doit réunir un certain nombre de qualités qu'il n'est pas souvent aisé de réunir. Elles sont essentiellement au nombre de cinq et on peut les résumer en disant, avec l'auteur du manuscrit 559 [2], qu' « l'exposition doit être entière, courte, claire, intéressante et vraisemblable [3]» Certes les trois premières de ces conditions sont, généralement, assez faciles à remplir, mais il en va autrement des deux autres qui posent souvent au dramaturge, la dernière surtout, de redoutables problèmes. En effet, pour qu'une exposition soit bonne, il ne suffit pas qu'elle remplisse la fonction qui est évidemment la sienne, à savoir comme le dit l'auteur du manuscrit 559, d' « instruire le spectateur du sujet et de ses principales circonstances, du lieu de la scène et même de l'heure où commence l'action, du nom, de l'état, du caractère et des intérêts de tous les principaux personnages [4]». Car, s'il est assurément primordial d'instruire le spectateur de tout ce qu'il a besoin de savoir pour comprendre et apprécier la pièce, il importe aussi de le faire d'une manière non pas didactique, mais aussi dramatique que possible. Ce n'est pas tout, en effet, que d'instruire le spectateur, ce n'est pas tout que de l'instruire complètement, rapidement et clairement; encore faut-il l'instruire sans l'ennuyer et, qui plus est, (mais les deux choses sont en partie liées) sans avoir l'air de l'instruire.
Certes, plus l'exposition est rapide et claire, et moins elle risque d'ennuyer. Toujours est-il que la mission d'information qui est celle de l'exposition, est difficilement compatible avec l'action sans laquelle pourtant le théâtre n'est pas pleinement du théâtre. L'idéal, c'est que l'action commence tout de suite, c'est que, tout de suite, il se passe quelque chose. Or il est difficile qu'il se passe vraiment quelque chose avant que le spectateur dispose des éléments nécessaires pour pourvoir comprendre ce qui se passe. Comme le dit un critique contemporain, "il faut faire le point sans donner l'impression de faire une pause [5]". C'est cette difficulté que souligne Clément, lorsqu'il écrit dans son traité De la tragédie : « Le grand art est d'exposer le sujet en action : je veux dire que les personnages devraient être mis d'abord en scène par un intérêt pressant qui détermine l'action, et non pour nous donner froidement des instructions préparatoires au sujet [6]». C'est aussi ce que souligne Marmontel, lorsqu'il compare l'exposition d'une pièce de théâtre à celle d'une épopée : « Dans le poème dramatique l'exposition est plus difficile parce qu'elle doit être en action, et que les personnages eux-mêmes, occupés de leurs intérêts et de l'état présent des choses, doivent en instruire les spectateurs, sans autre intention apparente que de se dire l'un à l'autre ce qu'ils se diraient s'ils étaient sans témoins [7]».
La fin de la citation de Marmontel met aussi le doigt sur l'autre grande difficulté de la scène d'exposition, à savoir qu'il faut instruire le spectateur sans avoir l'air de vouloir l'instruire. Il faut donc que tout ce que les personnages ne disent, pour éclairer le spectateur, que des choses qu'ils se diraient ou du moins qu'ils pourraient se dire, s'il n'y avaient point de spectateurs, c'est-à-dire que des choses qu'ils ont effectivement à se dire ou, du moins, qu'ils peuvent se dire d'une manière tout à fait normale et naturelle. Or, et c'est là sans doute que réside la principale difficulté des scènes d'exposition, les choses qu'il doivent absolument dire pour informer les spectateurs, sont des choses que, le plus souvent, ils n'ont aucune raison de se dire entre eux parce qu'aucun d'eux ne les ignore. Corneille souligne bien cette difficulté lorsqu'il écrit dans l'Examen de Médée que les « personnages protatiques qui ne sont introduits que pour écouter la narration du sujet sont d'ordinaire assez difficiles à imaginer dans la tragédie, parce que les événements publics et éclatants dont elle est composée sont connus de tout le monde, et que s'il est aisé de trouver des gens qui les sachent pour les raconter, il n'est pas aisé d'en trouver qui les ignore pour les entendre [8]». Voilà qui est fort bien dit, mais on est assez surpris de voir que Corneille semble penser que cette difficulté est propre à la tragédie et qu'elle tient au fait qu'elle met en scène des « événements publics et éclatants ». Il est pourtant clair que la difficulté est tout à fait générale et qu'elle concerne la comédie autant que la tragédie. Peu importe, en effet, que les événement qui sont mis en scène, soient « publics et éclatants », ou qu'ils soient privés et obscurs, puisque ceux qui les vivent les connaissent nécessairement, fussent-ils quasiment les seuls à les connaître, et que les personnages de la pièce sont précisément ceux qui vivent les événements que la pièce met en scène. Que l'on vive une situation de tragédie ou de comédie, que l'on soit un personnage illustre on un homme tout à fait obscur, on sait toujours, du moins en règle générale, à quelle époque, dans quel lieu on se trouve, qui on est, qui sont ceux avec qui l'on vit, quelles relations on a avec eux… Or ce sont justement les choses qu'il faut dire au spectateur. Ainsi, les choses qu'il importe le plus d'apprendre au spectateur, sont généralement celles que les personnages ont, eux, le moins de raisons de se rappeler les uns aux autres. Aussi a-t-on parfois l'impression, dans les scènes d'exposition, que tel ou tel personnage parle plutôt pour le spectateur que pour celui à qui il est censé s'adresser.
Tel n'est point du tout le cas des quarante premiers vers de Tartuffe où le spectateur, par la bouche de madame Pernelle, se trouve très rapidement et très clairement informé « de l'état, du caractère et des intérêts de tous les personnages principaux », à l'exception de Tartuffe et d'Orgon, de la manière la plus animée et la plus naturelle qui soit. C'est que madame Pernelle vient d'avoir une discussion très vive qui l'a opposée à tous les autres personnages présents sur la scène. Elle est exaspérée et elle veut remettre tout le monde à sa place, dire à tous leur fait, envoyer à chacun son paquet, et, en ce faisant, elle donne au spectateur, sans s'en douter le moins du monde, des renseignements aussi précis que précieux. Molière a très bien compris qu'il n'y avait rien de tel qu'une scène de dispute pour résoudre les deux principales difficultés des scènes d'exposition [9]. Rien de tel, tout d'abord, qu'une scène de dispute pour créer de l'animation, pour qu'il se passe tout de suite quelque chose. Rien de tel aussi qu'une scène de dispute pour permettre d'informer le spectateur d'une manière qui paraisse tout à fait naturelle. Une scène d'exposition est une scène où il faut expliquer un certain nombre de choses au spectateur. Or une scène de dispute est précisément une scène où l'on s'explique. Il y a des choses que l'on ne se dit guère que lorsqu'on est en colère parce qu'on n'a, d'ordinaire, aucune raison de les dire tant elles vont de soi. C'est notamment le cas lorsqu'on rappelle aux gens leur condition ou les liens de parenté qui les unissent à nous. Ainsi une maîtresse de maison ne rappelle guère à une domestique qu'elle est une domestique que quand elle est en colère contre elle parce qu'elle a mal fait son travail ou qu'elle s'est mêlée de ce qui ne la regardait pas. Quand on rappelle à ses enfants qu'on est leur père, c'est, bien souvent, parce qu'on est fort mécontent d'eux.
Rien de tel donc qu'une scène de dispute pour avoir une exposition aussi animée que claire et précise et, dans Tartuffe, elle l'est d'autant plus que la dispute ne met pas aux prises seulement deux personnages, comme c'est généralement le cas [10], mais six, le personnage de madame Pernelle s'opposant aux cinq personnages de Dorine, de Damis, de Mariane, d'Elmire et de Cléante. C'est elle-même d'abord que madame Pernelle dépeint surtout en exhalant sa mauvaise humeur et en s'en prenant en bloc à ces cinq personnages (vers 1-12). Ce sont ces cinq personnages que madame Pernelle nous dépeint ensuite rapidement en voulant dire en deux mots ses quatre vérités à chacun d'eux lorsque, tour à tour, ils essaient en vain de répliquer (vers 13-40). C'est par conséquent six personnages que nous nous apprenons à connaître en seulement quarante vers. Il ne serait sans doute pas facile de trouver une autre pièce qui nous présente autant de personnages en un temps aussi court.
En rassemblant sept [11] personnages sur la scène au lever du rideau. Car, s'il est normal, au dénouement, de rassembler sur la scène le plus grand nombre de personnages possible, en revanche, au début de la pièce, le rideau ne découvre que rarement aux spectateurs plus de deux personnages, les formes d'exposition les plus répandues étant le monologue et surtout le dialogue [12]. La relative complexité de la famille d'Orgon, due au fait qu'Elmire n'est pas la mère de ses enfants, peut avoir incité Molière à choisir cette formule qui lui permettait d'instruire immédiatement et clairement le spectateur d'une situation qu'il aurait eu sans doute quelque difficulté à exposer d'une manière rapide et naturelle, s'il avait eu recours au dialogue.
Rien d'étonnant, par conséquent, si la première scène de Tartuffe est particulièrement développée au point d'être, ce qui est assez rare, la plus longue de la pièce [13]. La progression de la scène est aussi claire qu'elle est logique. On peut aisément y distinguer trois grandes parties. La première partie est constituée par les quarante premiers vers qui nous présentent rapidement les personnages présents sur la scène. La deuxième partie (vers 41-84) est une discussion sur le personnage de Tartuffe., attaqué par Damis et Dorine parce qu'il se permet de tout contrôler, et défendu par madame Pernelle qui soutient que Tartuffe n'agit que dans l'intérêt du Ciel. Il est tout à fait normal que Damis lance le nom de Tartuffe au vers 41 :
....................Votre monsieur Tartuffe est bien heureux sans doute…
Il veut, en effet, faire remarquer que Tartuffe a bien de la chance, lui, de trouver grâce aux yeux de madame Pernelle et sans doute s'en étonner. Il est à noter que le nom de Tartuffe apparaît pour la première fois dans la pièce au moment où nous venons de faire la connaissance de Cléante grâce au portrait particulièrement malveillant que madame Pernelle a brossé de lui. On peut penser que ce n'est pas par hasard : Molière a sans doute voulu opposer tout de suite les deux personnages de Tartuffe et de Cléante, celui de l'imposteur et celui du « véritable homme de bien [14]». Dans la troisième partie (vers 85-163) la discussion s'élargit tout naturellement : madame Pernelle affirmant que Tartuffe n'est pas le seul à blâmer la vie trop mondaine que l'on mène chez son fils, Cléante fait observer que l'on ne peut rien contre la médisance et Dorine dénonce l'hypocrisie et la fausse pruderie de ceux qui se livrent à ces critiques, ce qui amène madame Pernelle à se lancer dans une véritable sermon contre la vie mondaine. On sent que deux morales, deux conceptions de la vie s'opposent ici, celle austère et rigoriste de madame Pernelle et celle beaucoup plus souple et beaucoup plus tolérante de ceux qui sont en face d'elle. Mais madame Pernelle suscite le rire de Cléante, en répétant le stupide jeu de mots d'un prédicateur. Cela lui coupe tous ses effets et la scène se termine rapidement (vers 164-171) sur la sortie furieuse de madame Pernelle qui passe sa colère sur la malheureuse Flipote, à qui elle administre le soufflet sonore qu'elle n'a pas osé donner à Cléante.
La première scène de Tartuffe n'est pas seulement une scène d'exposition très vivante et très naturelle  : elle est aussi très riche. Certes l'exposition n'est pas achevée à la fin de la première scène et il nous manque encore des éléments d'information qui ne nous seront donnés que dans les scènes suivantes. Mais c'est là une chose très courante. Molière a recours à une exposition discontinue, méthode qui permet, comme le souligne M. Jacques Schérer, de « graduer ses effets et de mieux répartir les efforts qu'on demande à la mémoire du spectateur, au risque d'une peu de lenteur [15]». L'exposition se poursuit à la scène 2 où Dorine, restée seule avec Cléante, complète le portrait de Tartuffe qu'elle avait brossé à la scène 1 et, chose qu'elle ne pouvait faire à la scène précédente en présence de la femme et des enfants d'Orgon, et décrit l'état de véritable hébétude dans lequel se trouve celui-ci depuis qu'il s'est entiché de Tartuffe. La scène 4 et le début de la scène 5 ne nous apprennent, à proprement parler, rien de nouveau, mais achèvent de nous faire connaître l'hypocrisie de Tartuffe et l'aveuglement d'Orgon [16]. On peut encore, à la rigueur, considérer que l'exposition se poursuit à la scène 2 de l'acte II, lorsque Orgon nous apprend qu'il veut marier sa fille à Tartuffe 17. On ne peut, en revanche, prétendre comme le fait M. Jacques Schérer que la scène 3 de l'acte III nous apporte un dernier élément d'exposition sous prétexte qu'elle nous apprendrait que Tartuffe est sensible aux charmes d'Elmire, car nous l'avions déjà compris bien avant [17].
Mais, s'il est donc incontestable que l'exposition n'est pas terminée à la fin de la scène 1, elle est déjà très avancée, et l'on est très surpris de ce qu'écrit M. Schérer : « Le contenu d'information de cette première scène, s'il n'est pas nul, n'est pas très important. Nous en apprenons bien davantage à la scène 2, où Dorine est chargée de nous faire comprendre à quel point Orgon est entiché de Tartuffe [18]». Si la scène 2 nous apprend plus de choses que la scène 1, c'est seulement en ce qui concerne le personnage d'Orgon. En effet, ce que Dorine dit à Cléante, quand elle reste seule avec lui, sur l'état de complète hébétude dans lequel est tombé Orgon, depuis qu'il s'est « entêté [19]» de Tartuffe, elle ne pouvait le dire à la scène 1 en présence de sa femme et de ses enfants. Mais on pouvait déjà le soupçonner : en nous apprenant que Tartuffe se permettait de contrôler la conduite de tous ceux qui vivent sous le toit d'Orgon et de se comporter comme s'il était le maître de la maison [20], Dorine, indirectement, nous apprenait en même temps qu'Orgon semblait avoir abandonné tous ses droits et ses devoirs de chef de famille et de maître de maison à celui qu'il avait recueilli chez lui [21]. A l'évidence, contrairement à ce qu'affirme M. Schérer, la scène 1 nous apprend beaucoup plus de choses que la scène 2. Non seulement, en effet, à l'exception, si l'on veut, d'Orgon qui reste largement dans l'ombre, la première scène nous fait connaître tous les personnages importants de la pièce, à commencer par celui qui lui donne son titre dont la personnalité se dessine déjà très clairement à travers les portraits contradictoires qu'en font madame Pernelle, d'une part, Damis et Dorine, de l'autre, mais les grands thèmes de la pièce, la dénonciation de l'hypocrisie et du rigorisme, ont déjà été vigoureusement posés. Mais, quels que puissent être l'intérêt et les exceptionnelles qualités de l'ensemble de la scène ce sont les quarante premiers vers qui témoignent le mieux de l'extraordinaire maîtrise avec laquelle Molière a su résoudre les difficiles problèmes que posent toujours les scènes d'exposition.

 

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Allons, Flipote, allons, que d'eux je me délivre.
- Vous marchez d'un tel pas qu'on a peine à vous suivre.

Autant que ses paroles, la démarche rapide et nerveuse de madame Pernelle nous dit tout de suite son exaspération. C'est, bien sûr, la réplique d'Elmire qui indique à l'actrice qui joue le rôle [22], de quelle façon elle doit marcher. Et, bien sûr, ce vers rapide et bien rythmé (3.3.3.3.) indique aussi que l'actrice qui joue Elmire, doit essayer de calquer sa démarche sur la sienne. Mais ce vers ne dicte pas seulement la démarche des deux actrices. Car cette démarche suggère fortement, pour ne pas dire qu'elle impose, le choix d'un solution dynamique et non statique pour le lever du rideau. En effet, si les personnages sont déjà en scène, lorsque le rideau se lève, on voit assez mal comment Elmire et madame Pernelle pourraient se livrer à l'espèce de course-poursuite que suggère le vers d'Elmire, surtout si l'on se rappelle, avec M. Schérer, qu'au XVIIe siècle, « l'étroitesse du plateau ne favorise guère les mouvements [23]». La solution proposée par M. Schérer (« Peut-être madame Pernelle, suivie de la famille essoufflée, fait-elle deux ou trois tours de piste [24]») semble un peu trop clownesque. Il paraît beaucoup plus satisfaisant d'imaginer que le rideau se lève sur une scène d'abord vide, mais où madame Pernelle ne tarde pas à faire une entrée tumultueuse, suivie de près par Flipote [25] et par Elmire qui s'efforcent de ne pas se faire distancer, et, de plus loin, avec nettement moins d'empressement, par tous les autres personnages à la queue leu leu, Dorine d'abord (sa qualité de suivante l'oblige à témoigner à madame Pernelle une certaine déférence, au moins apparente, Mariane ensuite (elle est naturellement complaisante et respectueuse), puis Damis (il l'est beaucoup moins) et enfin Cléante (il peut se permettre lui de ne témoigner à madame Pernelle que la seule déférence due à son âge).
L'entrée en scène de madame Pernelle est doublement une "sortie". Elle l'est au sens propre du mot, puisque madame Pernelle veut s'en aller [26], ce qu'elle fera à la fin de la scène qui aura donc été pour elle une fausse sortie, ce que souligne le parallélisme étroit qu'il y a entre le « Allons, Flipote, allons » sur lequel s'ouvre la scène et le « Marchons, gaupe, marchons [27]» sur lequel elle s'achève. Elle l'est aussi au sens figuré, puisque ce premier vers nous apprend tout de suite que madame Pernelle est fort en colère. La répétition de l'impératif (« allons »), l'emploi d'un collectif méprisant (« eux ») la tournure exclamative et le choix du verbe (« délivre ») disent suffisamment son exaspération. On devine aisément qu'une discussion très vive vient de l'opposer à tous les personnages dont elle semble si impatiente de prendre congé.
La réplique suivante de madame Pernelle :

Laissez, ma bru, laissez, ne venez pas plus loin :
Ce sont toutes façons dont je n'ai pas besoin

nous confirme l'exaspération de madame Pernelle, la répétition de l'impératif (« Laissez, ma bru, laissez ») rappelant celle du premier vers. Mais on commence aussi à percevoir, derrière l'irritation occasionnelle que madame Pernelle laisse éclater, la nature fondamentalement acariâtre de son caractère [28]. Elle affecte de ne pas vouloir des prévenances d'Elmire, dans lesquelles elle ne veut voir que des « façons », mais, on le sent bien, elle ne manquerait pas de pousser de hauts cris si Elmire cessait effectivement de lui témoigner les égards qu'elle lui doit. Mais, bien sûr, l'intérêt de cette réplique est d'abord de nous instruire de la façon la plus simple et la plus naturelle sur le lien de parenté qui unit les deux femmes.
Si madame Pernelle ne semble avoir guère de sympathie pour sa belle-fille, celle-ci doit bien le lui rendre, si l'on en juge par sa réplique :

De ce que l'on vous doit envers vous on s'acquitte.
Mais ma mère d'où vient que vous sortez si vite ?

On le voit, Elmire n'a pas du tout apprécié que madame Pernelle ait traité ses prévenances de « façons  » et elle n'entend pas laisser passer ce mot. Pour être formulée en des termes très mesurés, sa mise au point n'en est pas moins claire. Elmire veut faire comprendre à sa belle-mère que, si elle lui témoigne du respect, le cœur n'y est pas. En ce faisant, elle « s'acquitte » seulement de ce qu'elle « doit » à la mère de son mari. Que madame Pernelle ne se fasse donc aucune illusion et qu'elle n'aille pas interpréter les égards qu'Elmire a pour elle, comme des marques d'estime ou de sympathie personnelles [29]. En lui demandant ensuite pourquoi elle sort si vite, Elmire fournit à madame Pernelle l'occasion de préciser les raisons de son mécontentement et de permettre ainsi au spectateur de commencer à se faire une idée assez nette de ce personnage :

C'est que je ne puis voir tout ce ménage-ci,
Et que de me complaire on ne prend nul souci.
Oui, je sors de chez vous fort mal édifiée :
Dans toutes mes leçons j'y suis contrariée,
On n'y respecte rien, chacun y parle haut,
Et c'est tout justement la cour du roi Pétaut.

Le personnage qui se dessine à travers ces six vers est celui d'une vieille femme autoritaire et imbue du respect que l'on doit à son âge. On se doutait bien qu'il ne fallait surtout pas la croire lorsqu'elle disait à Elmire qu'elle n'avait pas besoin que l'on fasse des « façons » avec elle. On en a la confirmation maintenant en l'entendant se plaindre que nul ne songe à lui « complaire ». On comprend que son plus grand plaisir est de donner sans cesse des « leçons » aux autres, particulièrement aux jeunes générations. N'allons pas croire que ce goût de faire continuellement la leçon aux autres est seulement un effet de l'âge. Sans doute s'est-il accentué avec les années, mais madame Pernelle semble l'avoir toujours eu, comme en témoigne ce qu'elle dit à Orgon à la scène 3 de l'acte V  :

Je vous l'ai dit cent fois quand vous étiez petit :
La vertu dans le monde est toujours poursuivie;
Les envieux mourront, mais non jamais l'envie [30].

On le voit, madame Pernelle a toujours aimé prêché. Et, bien sûr, ce qu'elle prêche, ce qu'elle a toujours prêché, c'est le rigorisme. Certes, ces six vers ne nous apprennent rien de précis sur le contenu des « leçons" de madame Pernelle. Mais le ton et le vocabulaire (« édifiée », « leçons », « respecte ») sont ceux d'une bigote et il est facile d'imaginer. ce que doivent être ses « leçons ». On ne va d'ailleurs pas tarder à en avoir de rapides échantillons, lorsqu'elle va entreprendre de dire à chacun ses quatre vérités et notamment lorsqu'elle va reprocher à Elmire d'être « dépensière  » et coquette. Mais c'est surtout dans la deuxième et dans la troisième partie de la scène que le rigorisme et la bigoterie de madame Pernelle s'exprimeront, lorsqu'elle prendra la défense de Tartuffe et condamnera, comme lui, la vie beaucoup trop libre et trop mondaine à son goût que l'on mène chez Orgon [31]. Pour elle, on n'est pas sur terre pour s'amuser, mais pour essayer de faire son salut en vivant dans l'austérité et la pénitence.

Mais, si le plus grand plaisir de madame Pernelle est de faire des sermons aux autres et d'abord à ses proches, rien ne l'irrite autant que de voir qu'ils n'en font aucun cas. Il y a sans doute déjà longtemps que les sermons de madame Pernelle ne rencontrent aucun succès, si tant est qu'ils en aient jamais rencontré, auprès des six personnages qu'elle a en face d'elle, et que la cordialité ne règne guère entre elle et eux. Et il est évident que cette situation n'a fait que s'accentuer depuis qu'Orgon s'est entiché de Tartuffe et l'a introduit chez lui. Sa présence et son comportement sont certainement devenus leur principal sujet de désaccord et l'on peut penser qu'il a été question de lui dans la discussion qui a eu lieu avant le lever du rideau. En effet, lorsque Damis va lancer le nom de Tartuffe au vers 41 :

Votre monsieur Tartuffe est bien heureux sans doute…

Madame Pernelle s'empressera de l'interrompre :

C'est un homme de bien, qu'il faut que l'on écoute;
Et je ne puis souffrir sans me mettre en courroux
De le voir querellé par un fou comme vous [32].

C'est sans doute que Damis a déjà essayé de « quereller » [33] Tartuffe quelques instants plus tôt. Madame Pernelle s'est d'abord entichée de Tartuffe parce qu'elle est une bigote et parce qu'elle est très sotte, mais aussi parce qu'elle est une peste et qu'elle prend plaisir à constater que la présence de Tartuffe empoisonne l'existence de la famille d'Orgon.
L'algarade de Madame Pernelle va, bien sûr, relancer la discussion et, tour à tour, Dorine, Damis, Mariane, Elmire et Cléante vont essayer de répliquer, mais madame Pernelle va à chaque fois leur couper aussitôt la parole. Il semble pourtant qu'elle s'essouffle de plus en plus, car, tout en restant des plus brèves, les répliques de ses contradicteurs s'allongent régulièrement  : Dorine et Damis ne réussissent l'un et l'autre qu'à placer un monosyllabe (« Si… » et « Mais… »), Mariane en place deux (« Je crois… »), Elmire arrive à placer trois mots (« Mais, ma mère…» ) et Cléante va jusqu'à quatre (« Mais, Madame, après tout…  »), en attendant que Damis parvienne enfin, aussitôt après notre extrait, à placer un vers entier (« Votre monsieur Tartuffe est bien heureux, sans doute… »).
Rien d'étonnant donc si, à l'exception de celle de Mariane, ces répliques ne peuvent, en elles-mêmes, rien nous apprendre sur la personnalité de ceux qui les prononcent. Mais, à défaut de nous renseigner par leur contenu, elles nous renseignent par l'ordre dans lequel elles se succèdent. Selon Gérard Ferreyrolles, les personnages interviennent « selon l'ordre d'autorité (de la plus faible : celle de la suivante, à la plus forte : celle du raisonneur) [34]». Mais, en admettant que l'ordre des interventions corresponde bien à l'ordre d'autorité [35], peut-on dire que le second explique le premier ? Il me semble que si l'ordre des interventions s'expliquait par l'ordre d'autorité, il serait précisément l'inverse de ce qu'il est. En bonne logique, c'est celui qui a le plus d'autorité qui est porté à intervenir le premier, tandis que celui qui en a le moins est porté à intervenir le dernier. Il faut donc chercher ailleurs l'explication de l'ordre dans lequel interviennent les personnages.
Si Dorine est la première à intervenir, alors que sa condition de suivante, que madame Pernelle ne va d'ailleurs pas manquer de lui rappeler, devrait l'inciter à rester en retrait, c'est bien évidemment à cause de sa spontanéité, de sa grande vivacité et de son franc-parler. Le fait qu'elle soit la première à réagir à la diatribe de madame Pernelle, trouve donc aussitôt son explication dans le portrait que la vieille femme va brosser d'elle  :

Vous êtes, mamie, une fille suivante
Un peu trop forte en gueule, et fort impertinente :
Vous vous mêlez sur tout de dire votre avis.

C'est que ce portrait, pour être très malveillant, n'en repose pas moins, comme ceux qui vont suivre, sur des faits exacts et fait ressortir le trait dominant de la personnalité de Dorine. Grâce à madame Pernelle, le spectateur peut donc se faire très rapidement une idée précise du personnage. Il sait tout de suite qu'il s'agit d'une « suivante » [36], et cela de la façon la plus naturelle du monde. Madame Pernelle voulant remettre Dorine à sa place et l'inviter à garder ses opinions pour elle, il est tout à fait normal qu'elle lui rappelle ce qu'elle n'aurait pas à lui rappeler, si elle ne semblait l'oublier, à savoir qu'elle ne fait pas partie de la famille d'Orgon, mais de sa « maison ». Mais, tout en voulant rappeler à Dorine sa condition subalterne, madame Pernelle apprend au spectateur à ne pas la confondre avec une simple servante : une suivante, en effet, est beaucoup plus qu'une simple domestique. Elle est attachée au service particulier d'un femme ou d'une jeune fille (au début de la pièce, la liste des personnages définit Dorine comme étant la « suivante de Mariane  ») auprès de laquelle elle joue un rôle assez complexe qui peut varier suivant les cas et tenir à la fois de la femme de chambre, de la nourrice, de la dame de compagnie et de la duègne. Dorine a donc un statut social et une personnalité un peu ambigüe. Bien que d'une origine, sans doute, populaire, qui la rapproche des servantes traditionnelles et qui explique et justifie le langage très familier dont elle use souvent, elle sait faire preuve aussi d'une grande finesse d'esprit et manifeste à l'occasion une virtuosité verbale et un sens de la formule dignes d'une Célimène, comme on le voit un peu plus loin lorsqu'elle fait le portrait d'Orante [37]. Si Dorine vient sans doute de la province, comme le suggère la peinture satirique qu'elle fera à Mariane de la vie dans une « petite ville » [38], elle a dû monter à Paris dès qu'elle a été en âge d'être placée et probablement a-t-elle toujours été chez Orgon. Elle était très vraisemblablement déjà au service de Mariane, qu'elle a peut-être vue naître, du temps de la première femme d'Orgon, et, à la mort de celle-ci, elle a dû s'efforcer à la remplacer de son mieux auprès de la fillette [39]. Tout son rôle prouve manifestement qu'elle est depuis si longtemps dans la maison d'Orgon que, pour tous, sauf pour madame Pernelle, elle fait vraiment partie de la famille. Rien d'étonnant, par conséquent, si elle ne se gêne guère pour dire tout ce qu'elle a envie de dire.
Car c'est là, et le rapide portrait de madame Pernelle, nous l'apprend tout de suite, le trait dominant de son caractère et c'est là son rôle essentiel dans la pièce. En effet, alors que les valets et les servantes ont parfois, comme Scapin ou Toinette, un rôle important, voire essentiel, dans la conduite de l'intrigue, Dorine n'a guère d'influence sur l'évolution de l'action. Les vagues projets qu'elle envisage, à la scène 4 de l'acte II [40], n'auront point de suite. Certes, il n'est pas impossible que ce soit elle qui ait suggéré à Elmire de voir Tartuffe en tête-à-tête, mais rien ne permet de l'affirmer [41]. Ce n'est pas elle, en tout cas, mais Elmire, qui aura l'idée de tendre un piège à Tartuffe pour le démasquer et désabuser Orgon [42]. Mais, à défaut de pouvoir vraiment agir, Dorine parle; elle parle beaucoup. Son rôle est même le plus long de la pièce avec plus de 320 vers. Mais ces vers sont très inégalement répartis puisque Dorine en prononce environ 300 dans les deux premiers actes. Elle joue encore un rôle important au début de l'acte III, à la scène 1 où elle essaie de raisonner Damis et à la scène 2 où c'est elle que Tartuffe affronte à son entrée en scène, mais elle n'a plus ensuite que des répliques peu nombreuses et très brèves. Le fait qu'il tienne presque tout entier dans la première moitié de la pièce et qu'il s'achève pratiquement avec l'entrée en scène de Tartuffe, montre bien que le rôle de Dorine n'est pas de faire avancer l'action, et encore moins de la dénouer. Le rôle de Dorine est seulement, comme celui de Cléante, mais dans un style différent, de faire entendre la voix du bon sens et de la raison et de faire ressortir à la fois l'hypocrisie de Tartuffe et l'aveuglement d'Orgon.
Et elle le fait avec la vigueur et la verdeur de langage qui lui sont propres. Comme c'est généralement le cas des valets de comédies, et particulièrement des servantes de Molière, Dorine a la langue bien pendue, mais, en outre, elle semble avoir acquis, à cause de sa condition de suivante et sans doute aussi de ses dispositions naturelles, un vocabulaire aussi étendu et une syntaxe aussi riche que ses maîtres. Elle ne se gêne guère pour dire ce qu'elle pense et elle le fait avec une franchise brutale qu'on pourrait effectivement, comme le fait madame Pernelle, taxer d'impertinence, si les circonstances ne justifiaient pleinement les libertés que prend Dorine. Ainsi elle n'hésitera pas, à la scène 2 de l'acte II, à traiter Orgon de « fou » parce qu'il veut donner sa fille à Tartuffe, et la réplique de celui-ci prouve qu'il est habitué à ses incartades  :

Ecoutez : Vous avez pris céans certaines privautés
Qui ne me plaisent point; je vous le dis, mamie [43].

Il suffira de rappeler ce qu'il lui dit à la scène 6 de l'acte V :

Taisez-vous : c'est le mot qu'il vous faut toujours dire [44]

pour achever de s'en convaincre.
Mais l'on peut penser que madame Pernelle supporte encore plus mal que son fils la liberté de langage de Dorine. C'est qu'elle n'est pas seulement dévote et crédule, comme Orgon. Elle est aussi une commère comme on le voit particulièrement bien dans la dernière tirade de la scène, lorsqu'elle se met à raconter le dernier sermon qu'elle a entendu. Elle aime à monopoliser la parole et malheureusement pour elle, avec Dorine, elle a affaire à très forte partie. Outre que Dorine a l'esprit beaucoup plus vif, elle est aussi plus jeune. et madame Pernelle, qui s'essouffle et se fatigue assez vite, est obligée de laisser lui le premier rôle, dès que la discussion devient un peu longue. C'est ce qui va se passer dans la suite de la scène et madame Pernelle s'en plaindra à Elmire :

Ma bru, l'on est chez vous contrainte de se taire,
Car Madame à jaser tient le dé tout le jour [45].

Elle pardonne d'autant moins à Dorine de lui couper ses effets et d'accaparer la conversation que les propos de la suivante sont à chaque fois beaucoup mieux accueillis que les siens par sa bru et ses petits-enfants. Ajoutons que la concurrence que lui fait Dorine est d'autant plus directe que madame Pernelle, qui est née sous Henri IV, se plaît à employer un langage imagé et populaire, voire franchement trivial. Elle reproche à Dorine d'être « forte en gueule », mais celle-ci pourrait aisément lui retourner le compliment. La langue de madame Pernelle est, en effet, constamment émaillée de tournures, d'expressions ou de mots nettement familiers, voire triviaux [46] (« forte en gueule  » en est d'ailleurs un exemple), et, bien que dévote, madame Pernelle ne craint pas à l'occasion de lâcher quelque juron [47].
Au total, en dépit de sa malveillance, le rapide portrait que nous brosse madame Pernelle, non seulement nous indique tout de suite la condition de Dorine, mais il nous révèle le trait dominant de sa personnalité et annonce à l'avance le rôle qu'elle jouera dans la pièce. Venant d'un personnage aussi manifestement borné et acariâtre que madame Pernelle, la visible antipathie que reflète ce portrait, assure aussitôt à Dorine la sympathie du spectateur qui devine aisément que, si elle ne se gêne pas pour donner son avis sur tout, elle doit généralement avoir de bonnes raisons pour cela.
Après que Dorine s'est fait rabrouer, c'est Damis qui va essayer de répliquer. Rien d'étonnant s'il est le premier à prendre le relais de la suivante. Outre sa jeunesse, l'impulsivité qui est le trait dominant de son caractère, l'explique suffisamment. Mais, lui aussi, se fait aussitôt rabrouer très brutalement  :

Vous êtes un sot en trois lettres, mon fils;
C'est moi qui vous le dis, qui suis votre grand-mère;
Et j'ai prédit cent fois à mon fils, votre père,
Que vous preniez tout l'air d'un méchant garnement,
Et ne lui donneriez jamais que du tourment.

Comme pour Dorine, le petit portrait de madame Pernelle apprend tout de suite au spectateur, de la façon la plus claire et la plus naturelle, qui est Damis. Pas plus qu'elle n'a normalement besoin de rappeler à Dorine qu'elle est une suivante, madame Pernelle n'a normalement besoin de rappeler à Damis qu'il est son petit-fils. Mais, pour mieux lui asséner ses quatre vérités, il est tout à fait naturel qu'un personnage aussi imbu que madame Pernelle de la respectabilité que lui confèrent, selon elle, son âge et son expérience, tienne à faire sonner sa qualité de grand-mère. Et le spectateur n'a même pas le temps de se demander si madame Pernelle est la grand-mère paternelle ou la grand-mère maternelle de Damis, que déjà il a la réponse, et là encore d'une façon très naturelle. Certes, lorsque madame Pernelle dit « mon fils, votre père », la précision est, en soi, tout à fait superflue. Mais, psychologiquement, elle s'explique fort bien. Madame Pernelle, de plus en plus mécontente du comportement de Damis, de plus en plus persuadée qu'il ne saurait que mal tourner, tient à prendre ses distances par rapport à lui et à dégager clairement sa responsabilité. Si Damis devient un vaurien, on ne pourra pas le lui reprocher à elle. Damis n'est pas son fils, mais seulement le fils de son fils. C'est celui-ci qui a la charge de son éducation et madame Pernelle pense avoir fait tout ce qu'elle avait à faire en le mettant en garde aussi souvent qu'elle l'a pu (« Et j'ai prédit cent fois… »).
On aurait pu croire qu'étant son petit-fils; Damis serait un peu mieux traité, ou, du moins, un peu moins maltraité par madame Pernelle que Dorine, la suivante. On constate, dès le premier vers, qu'il n'en est rien. Le diagnostic que madame Pernelle porte sur son petit-fils est, assurément, très sévère  : c'est un « sot ». Mais il y a sot et sot. Il y a des sots qui sont de tout repos et d'autres qui ne le sont pas; il y a des sots qui sont gentils et d'autres qui sont méchants; il y a des sots inoffensifs et des sots dangereux. Malheureusement, selon madame Pernelle, Damis appartient à la seconde catégorie : il tourne de plus en plus au « mauvais garnement » et, qui sait ? peut-être finira-t-il en vrai gibier de potence. Assurément, plus encore que celui qu'elle a fait de Dorine, le portrait que madame Pernelle fait maintenant de Damis est des plus malveillants. Cela n'empêche pas que, de nouveau, elle met bien l'accent sur le caractère dominant du personnage qu'elle dépeint. Si Damis n'est pas un sot, s'il n'est certes pas un vaurien, il est irréfléchi, fougueux et impulsif et il se laisserait volontiers entraîner à des actions inconsidérées, voire à des gestes de violence. On le voit un peu plus loin, lorsqu'il dit à madame Pernelle, à propos de Tartuffe :

Non, voyez-vous, ma mère, il n'est père ni rien
Qui me puisse obliger à lui vouloir du bien :
Je trahirais mon cœur de parler d'autre sorte;
Sur ses façons de faire à tous coups je m'emporte;
J'en prévois une suite, et qu'avec ce pied plat
Il faudra que j'en vienne à quelque grand éclat [48].

On le verra encore au tout début de l'acte III, lorsqu'il dira à Dorine :

Que la foudre sur l'heure achève mes destins,
Qu'on me traite partout du plus grand des faquins
S'il n'est aucun respect ni pouvoir qui m'arrête,
Et si je ne fais pas; quelq coup de ma tête [49].

Et ce « grand éclat », qu'il annonce au début de la pièce, il s'y livrera effectivement à la scène 4 de l'acte III, lorsqu'il sortira de sa cachette pour interrompre l'entretien de Tartuffe et d'Elmire au moment où celle-ci allait obliger Tartuffe à renoncer à Mariane. Le caractère impulsif et emporté de Damis se manifestera encore à la scène 2 de l'acte V lorsqu'il proposera à Orgon de résoudre à sa façon le problème de Tartuffe :

Laissez-moi, je lui veux couper les deux oreilles :
Contre son insolence on ne doit point gauchir;
C'est à moi, tout d'un coup, de vous en affranchir,
Et pour sortir d'affaire, il faut que je l'assomme [50]

Cléante attribue la réaction de Damis à sa jeunesse  :

Voilà tout justement parler en vrai jeune homme.
Modérez, s'il vous plaît, ces transports éclatants [51].

Mais, plus que l'âge, c'est évidemment le tempérament qui explique la réaction de Damis, tempérament qu'il a manifestement hérité de son père et de sa grand-mère. Ce Damis, qui rêve d'assommer Tartuffe, est bien le fils de son père qui, à la scène 6 de l'acte III, réclamait un bâton pour frapper son fils [52] et le petit-fils de madame Pernelle qui gifle sa servante, avec cette différence, capitale, il est vrai, que Tartuffe aurait largement mérité les coups que Damis voudrait lui donner, tandis que la malheureuse Flipote n'a assurément pas mérité la gifle dont elle hérite ni Damis la bastonnade que son père aimerait lui administrer.
Grâce à madame Pernelle, nous pouvons donc tout de suite cerner la personnalité de Damis, et, comme celui de Dorine, le rôle qu'il jouera dans la pièce se trouve déjà annoncé. Comme le prédit madame Pernelle, il va, en effet, à l'acte III, donner « du tourment » à son père, mais ce sera avec les meilleurs intentions du monde et, si son initiative tournera mal, ce sera essentiellement à cause de l'habileté de Tartuffe et de la sottise d'Orgon.
Mais, tout en faisant le portrait de Damis, madame Pernelle ne manque pas de continuer à compléter le sien. Elle dit à Damis qu'il est « un sot », mais elle nous dit aussi toute sa sottise en ajoutant « en trois lettres », comme si le fait d'indiquer le nombre de lettres que comptent les mots que l'on emploie pouvait leur donner plus de poids. Madame Pernelle affectionne les locutions toutes faites et elle semble avoir une prédilection pour celles qui sont particulièrement sottes. Elle le confirme, d'ailleurs, aussitôt après en ajoutant : « C'est moi qui vous le dis ». Certes, s'adressant à Damis, elle ajoute : « qui suis votre grand-mère ». Mais il y a gros à parier qu'elle doit employer habituellement l'expression  : « c'est moi qui vous le dis », sans aucun déterminant. Qui ne connaît, en effet, de ces gens qui aiment à ponctuer leurs déclarations d'un « c'est moi qui vous le dis » péremptoire, comme s'il suffisait d'ajouter cette précision pour le moins superflue à ses propos pour les rendre plus crédibles ? Ils ne se rendent pas compte, qu'en ce faisant, ils obtiennent généralement le résultat inverse de celui qu'ils poursuivaient, en attirant tout de suite l'attention de leurs interlocuteurs sur le fait que les propos qu'ils tiennent sont tenus par des imbéciles. Enfin, en disant qu'elle a « prédit cent fois » à Orgon que son fils tournerait mal, madame Pernelle nous convainc encore un peu plus qu'elle est une rabat-joie et une rabâcheuse.
Après Damis, c'est au tour de Mariane à essayer de répondre à madame Pernelle. Rien d'étonnant, si elle n'intervient qu'après son frère, car elle est aussi réservée et timide que Damis est fougueux et impulsif, et bien que sa grand-mère ne lui laisse le temps que de placer deux monosyllabes : « Je crois… », ce début prudent nous indique déjà quel est le trait dominant de son caractère. Si pourtant Mariane intervient quand même avant Elmire et Cléante, c'est que, bien que douce et d'un tempérament un peu apathique, elle n'en est pas moins jeune et qu'à ce titre, elle a du mal à supporter les éternelles « leçons » de madame Pernelle.
Quoi qu'il en soit, le ton très respectueux et un peu craintif avec lequel Mariane s'adresse à sa grand-mère, ne la désarme aucunement, bien au contraire :

Mon Dieu, sa sœur, vous faites la discrète,
Et vous n'y touchez pas, tant vous semblez doucette;
Mais il n'est, comme on dit, pire eau que l'eau qui dort,
Et vous menez sous chape un train que je hais fort.

Comme pour Dorine et Damis, madame Pernelle nous renseigne tout de suite sur l'identité de Mariane et toujours d'une façon parfaitement naturelle. Certes, elle n'a nullement besoin, normalement, de rappeler à Mariane qu'elle est la sœur de Damis. Mais elle vient de remettre celui-ci à sa place d'une manière particulièrement brutale et elle pensait sans doute que ça servirait de leçon aux autres. Or voilà-t-il pas que Mariane revient à la charge, même si c'est timidement. Après le petit-fils, voilà-t-il pas que sa sœur s'en mêle, se dit madame Pernelle. Telle est la signification psychologique de l'apostrophe « sa sœur » et c'est aussi une façon d'avertir tout de suite Mariane qu'elle ne sera pas plus ménagée que son frère. Et peut-être moins encore, car cette façon de s'adresser à Mariane pourrait bien signifier aussi que madame Pernelle l'apprécie encore moins que Damis et qu'elle est encore plus tentée de renier sa petite fille que son petit-fils. Si elle ne veut plus voir en Damis que le fils de son fils, elle ne veut plus voir en Mariane que la sœur du fils de son fils. Autant dire qu'elle n'est quasiment plus de son sang. C'est que, outre que les grands-mères préfèrent assez souvent leurs petits-fils à leurs petites filles, Damis, comme son père, tient d'elle par son caractère, alors que Mariane doit tenir plus de sa mère. Aussi la douceur et la réserve de Mariane doivent davantage exaspérer madame Pernelle que les éclats et les écarts de Damis.
Si Damis, selon sa grand-mère, tourne de plus en plus au « méchant garnement », du moins ne cherche-t-il pas à tromper son monde comme le fait sa sœur. Celle-ci a l'air trop sage pour être honnête. Elle ne paraît douce et discrète que parce qu'elle est sournoise et hypocrite. Une nouvelle fois, le spectateur ne saurait prendre pour argent comptant les propos de madame Pernelle dont la malveillance et le parti pris sautent aux yeux : Damis est un voyou et Mariane est trop tranquille. Si elle recourt, une fois de plus, à un proverbe (« Il n'est… pire eau que l'eau qui dort »), ce n'est pas seulement parce que sa sottise radoteuse se délecte de dictons, c'est aussi parce qu'elle ne peut étayer ses accusations sur aucun fait précis. Il est donc facile de faire la part des choses et de deviner que Mariane n'est certainement pas la sournoise et dangereuse sainte nitouche que dépeint sa grand-mère.
.......Mais si madame Pernelle s'égare visiblement en attribuant à l'hypocrisie la douceur et la réserve de sa petite fille (et son erreur est d'autant plus ridicule et impardonnable que cette même madame Pernelle est totalement dupe de la feinte douceur de Tartuffe qui pourtant sue l'hypocrisie par tous ses pores), cette douceur et cette réserve n'en sont pas moins réelles et constituent même le trait dominant du caractère de Mariane. On en aura la preuve à l'acte II, d'abord à la scène 1, lorsque Orgon, avant de lui annoncer qu'il a décidé de la marier à Tartuffe, dit à sa fille :

J'ai, Mariane, en vous
Reconnu de tout temps un esprit assez doux,
Et de tout temps aussi vous m'avez été chère [53]

et ensuite à la scène 2, lorsque Mariane laisse Dorine tenir tête toute seule à Orgon. Celle-ci ne laisse pas d'ailleurs de s'en étonner et de le reprocher à Mariane lorsqu'elle reste seule avec elle :

Avez-vous donc perdu, dites-moi, la parole;
Et faut-il qu'en ceci je fasse votre rôle ?
Souffrir qu'on vous propose un projet insensé
Sans que du moindre mot vous l'ayez repoussé [54] ?

Mariane se défend en invoquant d'abord la force de l'autorité paternelle :

Un père, je l'avoue, a sur nous tant d'empire,
Que je n'ai jamais eu la force de rien dire [55].

C'est déjà reconnaître sa faiblesse, mais Mariane la laisse encore mieux voir un peu plus loin, lorsque, à Dorine qui lui dit :

Je ne compatis point à qui dit des sornettes
Et dans l'occasion mollit comme vous faites

elle ne sait que répondre :

Mais que veux-tu ? si j'ai de la timidité [56].

Pour malveillant qu'il soit, comme ceux de Dorine et de Damis, le portrait que madame Pernelle fait de Mariane, met donc bien le doigt, avec les deux mots de « discrète » et « doucette », qui se répondent à la rime, sur le trait dominant du caractère de la jeune fille. De plus, si madame Pernelle a tort d'accuser Mariane de duplicité, il n'en est pas moins vrai, et madame Pernelle doit le sentir confusément, que, derrière la douceur et la réserve de Mariane, se cache une âme romanesque et passionnée, capable peut-être, si on la pousse à bout, de se porter à des actions extrêmes, comme on le voit lorsque, à Dorine qui lui demande :

Sur cette autre union quelle est donc votre attente ?

elle répond :

De me donner la mort si l'on me violente [57].

Certes, on peut se demander si elle le ferait vraiment : Mariane est manifestement une grande lectrice de romans [58] et peut-être se monte-t-elle la tête. Mais on aurait sans doute tort de prendre sa menace à la légère. Sachons donc gré à madame Pernelle non seulement de nous faire connaître aussitôt le trait le plus apparent de la personnalité de Mariane, mais aussi de nous inviter à la prendre plus au sérieux que nous ne pourrions peut-être être tentés de le faire.
C'est maintenant Elmire qui prend la relève de Mariane. Avec elle, c'est un personnage pondéré, d'une parfaite courtoisie et d'un naturel très conciliant qui va tenter de ramener l'irascible madame Pernelle à de meilleurs sentiments. Si malgré la déférence qu'elle estime devoir à celle qui est la mère de son mari, elle décide à son tour de ne pas laisser passer ses propos sans protester, c'est sans doute parce qu'elle a été particulièrement choquée par la façon dont madame Pernelle vient de traiter la douce Mariane qui assurément n'avait point mérité une si brutale agression. On serait tenté de se dire que, cette fois, madame Pernelle va bien être forcée de s'adoucir un peu et que, quelque antipathie qu'elle puisse nourrir pour elle, elle ne pourra pas se permettre de traiter la femme de son fils, comme elle vient de traiter la suivante et ses petits-enfants. Mais il n'en sera rien, bien au contraire :

Ma bru, qu'il ne vous en déplaise,
Votre conduite en tout est tout à fait mauvaise.

On le voit, madame Pernelle ne prend nullement des gants pour dire à sa belle-fille tout ce qu'elle pense d'elle. Certes, dans un autre contexte, le « qu'il ne vous en déplaise » pourrait sans doute traduire un souci de ménager la susceptibilité de l'autre. Mais inviter quelqu'un à ne pas se formaliser pour lui dire aussitôt après que sa « conduite en tout est tout à fait mauvaise », cela ressemble plutôt à une provocation. Car on ne voit guère comment madame Pernelle aurait pu, en un seul vers, condamner sa belle-fille d'une manière plus totale et plus radicale qu'en lui disant :

Votre conduite en tout est tout à fait mauvaise.

Sans doute consciente qu'on pourrait lui objecter qu'elle se mêle de ce qui ne la regarde pas et que, si la conduite d'Elmire était effectivement blâmable, ce serait à 0rgon de s'en plaindre et non à elle, elle répond implicitement à cette objection en faisant valoir que la conduite d'Elmire est un déplorable exemple pour ses petit-enfants :

Vous devriez leur mettre un bon exemple aux yeux,
Et leur défunte mère en usait beaucoup mieux.

Et, afin de mieux accabler Elmire, elle en profite pour la comparer à sa première belle-fille, et, bien sûr, la comparaison est toute à l'avantage de la première. On ne sait absolument rien sur la première femme d'Orgon, pas même quand et de quoi elle est morte [59]. Peut-être madame Pernelle la voyait-elle d'un meilleur œil qu'Elmire, mais rien n'est moins sûr. Il y a gros à parier, en effet, que madame Pernelle a toujours été une belle-mère odieuse et que, pas plus que la seconde, elle ne portait dans son cœur la première femme d'Orgon. Mais celle-ci a su faire ce qu'il fallait pour amadouer son irascible belle-mère  : elle est morte. De son vivant, madame Pernelle devait dire pis que pendre de sa première bru. Mais, maintenant qu'elle est morte, non seulement madame Pernelle la ménage, parce qu'étant bigote, une sorte de respect superstitieux lui fait éviter de dire du mal des morts ce qui lui paraît d'autant plus choquant qu'elle-même se dit plus ou moins confusément qu'elle risque d'aller les rejoindre dans assez peu de temps et que la perspective d'être critiquée sans pouvoir riposter n'est certainement pas faite pour lui plaire, mais surtout elle est trop heureuse de faire l'éloge de sa première bru pour mieux accabler la seconde. Et, bien sûr, l'idée qu'il est tout à fait déplacé de comparer Elmire à la première femme d'Orgon devant les enfants de celle-ci, n'effleure même pas madame Pernelle. Mais le spectateur, lui, ne laisse pas d'en être choqué et l'antipathie que lui inspire madame Pernelle ne peut qu'en être encore augmentée.
Si déplacée et déplaisante que soit la comparaison à laquelle se livre madame Pernelle, elle n'en est pas moins, de la part d'un personnage aussi malveillant, tout à fait naturelle. Or cette comparaison apporte au spectateur une information très importante : contrairement à ce qu'il avait tout lieu de croire jusque-là, Elmire n'est pas la mère de Damis et de Mariane, mais seulement leur belle-mère [60]. Une fois de plus, le spectateur se trouve renseigné d'une manière aussi claire que naturelle. Non seulement Molière réussit à l'informer sans porter atteinte le moins du monde à la vraisemblance psychologique, mais, au contraire, en lui apportant un nouvel indice bien propre à achever de l'éclairer. sur le caractère du personnage qui lui apporte cette information et à renforcer la mauvaise opinion qu'il s'est déjà forgée de lui.
Après avoir condamné en bloc la conduite de sa belle-fille, madame Pernelle va lui faire un reproche précis :

Vous êtes dépensière et cet état me blesse,
Que vous alliez vêtue ainsi qu'une princesse.

Une fois de plus, madame Pernelle se montre malveillante et injuste  : Elmire n'est pas vêtue comme une princesse, et le spectateur peut aisément le vérifier [61]. Mais il peut constater aussi qu'elle n'en est pas moins d'une grande élégance qui contraste avec la mise bien peu soignée et démodée de sa belle-mère [62]. Si les vêtements de madame Pernelle rappellent l'austérité négligée des vieux âges, ceux d'Elmire reflètent l'influence qu'exercent les modes de la Cour sur les éléments les plus modernes de la haute bourgeoisie. A l'évidence la façon dont Elmire est habillée traduit un état d'esprit et un style de vie que le rigorisme de madame Pernelle ne peut que réprouver. Les reproches qu'elle fait ici à sa belle-fille annoncent la condamnation à laquelle elle se livrera plus loin, de la vie trop luxueuse et trop mondaine que l'on mène chez son fils :

Tout ce tracas qui suit les gens que vous hantez,
Ces carrosses sans cesse à la porte plantés
Et de tant de laquais le bruyant assemblage
Font un éclat fâcheux dans tout le voisinage [63].

Mais madame Pernelle ne se contente pas de reprocher à sa belle-fille de dépenser beaucoup trop pour s'habiller. Elle suggère qu'Elmire ne le fait pas pour le seul plaisir d'être bien habillée  :

Quiconque a son mari veut plaire seulement,
Ma bru, n'a pas besoin de tant d'ajustement.

On le voit, cette fois-ci, madame Pernelle, qui va se flatter, en s'adressant à Cléante, de « parler franc » et de ne pas mâcher ce qu'elle a sur le cœur, n'ose tout de même pas exprimer directement ce qu'elle pense et préfère avoir recours à l'insinuation, même si elle est transparente. C'est que l'accusation qu'elle lance contre sa belle-fille est particulièrement grave : elle la soupçonne de vouloir tromper son mari. Et le fait qu'elle s'exprime en présence des enfants d'Orgon, rend son propos encore plus choquant et achève de convaincre le spectateur que la malveillance de madame Pernelle ne recule devant rien.
Mais, quelque malveillant et injuste qu'il soit, le petit portrait que madame Pernelle fait de sa belle-fille, comme les portraits précédents, n'en met pas moins l'accent sur le trait essentiel du personnage d'Elmire, en même temps qu'il annonce le rôle qu'elle a dans la pièce. Femme moderne et d'esprit ouvert, Elmire comprend assurément beaucoup mieux Damis et Mariane que ne le fait leur grand-mère, et, comme on ne tardera pas à le voir, que ne le fait leur père, qui reprochera d'ailleurs à Elmire ses « complaisances  » pour son beau-fils [64]. On ne s'étonnera donc pas lorsque le bonheur de Mariane sera menacé par les projets d'Orgon, de voir Elmire prendre en mains ses intérêts. Femme élégante et séduisante, Elmùire peut certainement plaire à d'autres hommes que son mari. On va vite en avoir la preuve. Mais l'homme à qui elle plaît est l'homme auquel madame Pernelle aurait le moins pensé, et, si Elmire lui plaît, c'est assurément sans l'avoir voulu le moins du monde [65]. Toujours est-il qu'elle sera pourtant amenée, à la scène 5 de l'acte IV, à faire semblant de le vouloir. Mais ce ne sera pas pour tromper son mari  : ce sera pour le détromper.
Après Elmire, c'est Cléante qui va essayer d'intervenir. S'il ne le fait qu'après tous les autres, c'est d'abord parce que c'est un personnage éminemment pondéré et réfléchi; c'est aussi parce qu'il est un peu en marge de la famille, n'étant que le frère de la seconde femme d'Orgon. Il n'est donc pas intervenu quand madame Pernelle a pris à partie Damis et Mariane, de peur d'avoir l'air de se mêler de ce qui ne le regardait pas. Mais Madame Pernelle vient maintenant de s'en prendre à sa sœur, et elle l'a fait d'une manière si choquante que Cléante ne peut pas laisser passer ses propos sans protester. Il va ainsi lui donner l'occasion de lui dire tout ce qu'elle pense de lui et l'on va vite se rendre compte qu'elle attendait cette occasion depuis longtemps :

Pour vous, Monsieur son frère,
Je vous estime fort, vous aime et vous révère.

Une nouvelle fois, madame Pernelle renseigne immédiatement le spectateur sur l'identité de celui à qui elle s'adresse, et d'une façon toujours aussi naturelle. En rappelant à Cléante qu'il n'est que le frère d'Elmire, elle entend évidemment lui faire comprendre qu'il ne fait pas partie de la famille et qu'il n'a pas à se mêler de ce qui ne le regarde pas, sans songer qu'en attaquant sa sœur comme elle vient de le faire, elle l'a elle-même obligé à intervenir. Et, bien sûr, elle veut aussi suggérer que Cléante est bien le digne frère de son indigne sœur. On peut même penser que madame Pernelle déteste le frère encore plus cordialement que la sœur. Mais elle est allée si loin dans l'agression directe contre la sœur, elle a condamné sa conduite en des termes si catégoriques, que, faute de pouvoir trouver des termes encore plus forts pour condamner le frère, elle est obligée d'avoir recours à l'antiphrase (« Je vous estime fort, vous aime et vous révère »).
Si l'on pouvait douter que les sentiments que madame Pernelle porte à Cléante, ne soient tout le contraire de ceux qu'elle dit lui porter, les deux vers suivants nous en convaincraient aussitôt  :

Mais enfin, si j'étais de mon fils, son époux,
Je vous prierais bien fort de n'entrer point chez nous.

Aux yeux de madame Pernelle, Cléante est un individu si peu recommandable qu'un chef de famille conscient de ses responsabilités devrait lui interdire sa porte à tout jamais. L'ironie haineuse du « je vous prierais bien fort » dit assez avec quelle joie méchante, à la place de son fils, madame Pernelle s'empresserait de le faire. Faute de le pouvoir, elle se plaît, en disant « chez nous », à lui faire sentir qu'elle le regarde comme un intrus tandis qu'elle-même considère que, chez son fils, elle est pleinement chez elle.
Le spectateur ne laisse pas de s'interroger sur les raisons d'une telle détestation, mais madame Pernelle les lui apprend aussitôt en ajoutant :

Sans cesse vous prêchez des maximes de vivre
Qui par d'honnêtes gens ne se doivent point suivre.

Ce qu'elle lui reproche, c'est de lui faire une concurrence directe. Elle se plaignait tout à l'heure qu'on ne tenait aucun compte de ses « leçons ». On comprend maintenant que, pour elle, Cléante pourrait bien en être le principal responsable. C'est que, comme elle, il « prêche », mais il prêche tout le contraire de ce qu'elle prêche. Elle prêche l'austérité et le rigorisme, tandis que, selon elle, Cléante prêcherait le relâchement, voire le dévergondage. A l'évidence, la bigote qu'est madame Pernelle considère Cléante comme un libertin, à l'instar d'Orgon qui dira un peu plus loin à son beau-frère :

Mon frère, ce discours sent le libertinage;
Vous en êtes un peu dans votre âme entiché;
Et comme je vous l'ai plus de dix fois prêché,
Vous vous attirerez quelque méchante affaire [66]

Comme tous ceux qui l'ont précédé, le portrait que madame Pernelle brosse de Cléante est profondément malveillant et tout à fait injuste. Loin d'être l'individu immoral et corrupteur que madame Pernelle veut stigmatiser, il est un parfait honnête homme, dans tous les sens de l'expression. Cela dit, une fois de plus, bien que très déformée, la vision que madame Pernelle nous propose de Cléante, n'en permet pas moins de se faire une assez bonne idée de sa personnalité et de deviner quel sera son rôle dans la pièce. Comme ceux de Philinte, dans Le Misanthrope, et de Béralde, le frère d'Argan, dans Le Malade imaginaire, son emploi est typiquement celui d'un « raisonneur ». Comme celui des autres « raisonneurs », son rôle est de faire ressortir, par son bon sens et sa sagesse, l'aveuglement et la folie de celui qu'il essaie vainement de ramener à la raison, en l'occurrence Orgon. Il s'emploiera aussi, et tout aussi vainement, à la scène 1 de l'acte IV, à essayer de raisonner Tartuffe et de le convaincre d'accepter le retour de Damis et de renoncer à la donation qu'Orgon veut faire en sa faveur [67]. En prétendant qu'il « prêche  », madame Pernelle lui prête abusivement ses propres qualités ou plutôt ses défauts : Cléante est trop pondéré, trop lucide et peut-être trop sceptique pour « prêcher  ». Toujours est-il qu'il aime à discourir et qu'il le fait fort bien, au point d'être parfois un peu trop sentencieux et redondant, comme on le voit à la scène 5 de l'acte I, mais cela s'explique surtout par le stupide entêtement de celui qu'il veut convaincre, lorsqu'il s'efforce d'amener Orgon à ne pas confondre la vraie et la fausse dévotion. Et si, contrairement à ce que dit madame Pernelle, ses « maximes » peuvent fort bien être suivies par les « honnêtes gens », il n'en est pas moins vrai que Cléante ne pense évidemment pas que les hommes ne sont sur la terre que pour faire pénitence et que, pour lui, la dévotion doit toujours rester « humaine  » et « traitable » [68].
Les deux vers par lesquels madame Pernelle conclut son petit couplet contre Cléante :

Je vous parle un peu franc; mais c'est là mon humeur,
Et je ne mâche point ce que j'ai sur le cœur

pourraient passer, au premier abord, pour une tentative pour atténuer un peu la brutalité de ce qu'elle vient de dire. Mais s'excuser en invoquant son goût pour la franchise, alors qu'on vient de condamner quelqu'un dans les termes les plus sévères, c'est affirmer que l'on pense vraiment tout ce qu'on vient de dire, et plutôt donc que s'excuser, c'est, au contraire, donner plus de poids encore à ses accusations. Et c'est bien ce qu'entend faire madame Pernelle qui veut ainsi faire savoir à Cléante qu'il y avait longtemps qu'elle avait envie de lui dire ce qu'elle vient de lui dire et qu'elle est bien aise de lui avoir enfin déballé tout ce qu'elle avait « sur le cœur ».

 

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Avec le début du Tartuffe, Molière a réussi un véritable exploit. Il n'y a point d'autre exemple de pièce, dans le théâtre classique, ou après seulement quarante vers, le spectateur connaisse déjà six personnages et les connaisse si bien. Car il ne sait pas seulement leurs noms, il n'est pas seulement capable de les situer les uns par rapport aux autres : il connaît aussi les traits essentiels de leurs personnalités, et, par la suite, il pourra sans doute préciser, mais il n'aura jamais à corriger l'idée que, dès le début, il a pu se faire de chacun d'eux.
Le miracle, c'est que le spectateur est admirablement bien renseigné par Madame Pernelle, sans avoir aucunement l'impression que l'auteur s'est servi d'elle pour le renseigner. Les informations que lui donne Madame Pernelle sur l'identité de chacun de ceux à qui elle s'adresse, sont non seulement aussi claires que précises, elles sont aussi parfaitement naturelles : si Madame Pernelle leur rappelle à tous qui ils sont, c'est parce que, selon elle, ils se conduisent tous comme s'ils l'avaient oublié (Dorine a oublié qu'elle n'était qu'une suivante et qu'elle devait se montrer beaucoup plus discrète; Damis et Mariane ont oublié qu'ils étaient encore des jeunes gens et qu'ils devaient être dociles et tenir le plus grand compte de ce que leur disaient leurs aînés, et d'abord leur grand-mère; Elmire a oublié qu'elle était la femme d'Orgon et qu'elle devait d'autant plus veiller à ne lui donner aucun sujet d'ombrage et à montrer le bon exemple à ses enfants qu'étant sa seconde épouse, il lui fallait tout faire pour ne pas donner prétexte à des comparaisons désobligeantes; Cléante a oublié qu'il ne faisait pas partie de la famille, et que ce devrait être pour lui une raison de plus pour ne pas introduire des maximes pernicieuses dans la maison). Quant aux informations que Madame Pernelle lui donne sur la personnalité et la conduite de chacun d'eux, le spectateur a d'autant moins le sentiment qu'elle a voulu l'informer que, loin de les prendre à la lettre, il lui faut interpréter ses propos et tenir compte de l'évidente mauvaise foi et des partis pris d'une vieille femme acariâtre et bornée. Car, si Madame Pernelle entend dire son fait à tout le monde, il n'est pas nécessaire que quelqu'un lui dise le sien pour que le spectateur se rende compte, et il s'en rend compte très rapidement, du genre de personnage qu'il a devant lui.
Mais les quarante premiers vers du Tartuffe ne renseignent pas seulement le spectateur sur l'identité et la personnalité de Madame Pernelle et des cinq personnages qu'elle prend à partie, ils le plongent tout de suite dans l'atmosphère de la pièce. En effet, si le spectateur n'est pas encore informé (mais il va l'être tout de suite après) de l'existence de Tartuffe et des tensions très vives que crée sa présence dans la maison d'Orgon, il est déjà prépare à prendre conscience du conflit qui constitue le cœur de l'intrigue. Car la querelle que fait Madame Pernelle aux cinq autres personnages présents sur la scène, annonce évidemment toutes les discussions qui vont suivre. En commençant, en effet, par condamner globalement tout ce qu'on dit et fait dans la maison de sa belle-fille et en censurant ensuite systématiquement la conduite de chacun de ceux qui sont devant elle, Madame Pernelle se comporte précisément comme Tartuffe se comporte lui-même. La suite de la scène va le montrer de façon plus précise, mais il apparaît déjà clairement que s'opposent deux conceptions de la vie, celle de Madame Pernelle qui prône le rigorisme et l'austérité et celle des autres personnages dont la morale est plus souple et sans doute plus laïque. Car, même si l'on n'a pas encore parle de religion, on peut déjà deviner que Madame Pernelle est une punaise de sacristie (elle va entreprendre de citer, à la fin de la scène, un des derniers sermons qu'elle a entendus), tandis que la dévotion des autres personnages pourrait bien être beaucoup plus tiède.
Si le début du Tartuffe informe le spectateur d'une façon à la fois très précise et tout a fait naturelle, il le fait aussi d'une façon particulièrement vivante. Alors que les scènes d'exposition sont souvent assez statiques, celle-ci est fort animée. Cela tient, bien sûr, au fait que Molière a choisi de faire se lever le rideau au moment où les personnages ont déjà eu une discussion sans doute assez longue et assez vive, et où, par conséquent, les esprits, et particulièrement celui de Madame Pernelle, se sont déjà passablement échauffés. Mais cela tient aussi à la personnalité de Madame Pernelle qui accapare la parole en ce début de scène. C'est une vieille peste, mais qui pète encore le feu. Son dynamisme, qui se marque déjà par la façon dont elle entre en scène, donne au début de la pièce le rythme que Molière a voulu.
Molière a aussi voulu que le spectateur prenne parti et qu'il choisisse son camp. Bien que Madame Pernelle soit pratiquement seule à parler et que les autres personnages ne réussissent pas à lui prendre la parole et à répondre aux accusations qu'elle lance contre eux, c'est évidemment du côté de ces derniers que le spectateur va se ranger. Il a vite compris que Madame Pernelle est une vieille harpie aussi hargneuse qu'elle est bornée qui veut toujours trouver à redire à tout et en tous, et l'extrême animosité qu'elle manifeste envers les autres personnages suffit à leur valoir toute sa sympathie. Ainsi non seulement le spectateur ne prend au sérieux aucune des accusations que lance Madame Pernelle, mais ces accusations lui permettent, au contraire, de deviner des qualités profondes que Madame Pernelle ne sait pas ou ne veut pas reconnaître. Quand Madame Pernelle reproche à Dorine son indiscrétion et son insolence, le spectateur devine que le bon sens de Dorine et son attachement à ses maîtres font qu'elle ne peut rester silencieuse lorsqu'elle estime que, dans la maison d'Orgon, les choses ne vont décidément pas comme elles devraient aller. Quand Madame Pernelle reproche à Damis d'être « un méchant garnement », le spectateur devine que Damis, s'il n'est peut-être pas toujours assez réfléchi, est un jeune homme qui n'a assurément pas froid aux yeux. Quand Madame Pernelle reproche à Mariane de bien cacher son jeu, le spectateur devine que, malgré sa réserve et sa timidité, Mariane n'est pas une jeune fille niaise ou insignifiante. Quand Madame Pernelle reproche à Elmire de donner le mauvais exemple à ses beaux-enfants, le spectateur devine que, bien loin de se comporter en marâtre, Elmire est une belle-mère indulgente et d'autant plus compréhensive qu'elle est elle-même encore jeune, non seulement par l'âge, mais plus encore par les goûts et par l'esprit. Quand Madame Pernelle reproche à Cléante de prêcher des maximes scandaleuses, le spectateur devine que Cléante, qui, comme sa sœur, a l'esprit ouvert et des idées modernes, doit volontiers s'élever contre les conceptions étriquées et rétrogrades de Madame Pernelle et de ceux qu'elle appelle les « honnêtes gens ».
En prenant tout de suite parti contre Madame Pernelle dans la querelle qu'au début de la pièce, elle cherche à tous ceux qui sont en face d'elle, le spectateur, sans le savoir, s'est déjà préparé à prendre parti aussi contre ceux, Tartuffe et Orgon, aux côtés de qui elle se trouve dans le grand conflit qui divise la maison d'Orgon. Le nom de Tartuffe n'a pas encore été prononcé, mais Molière a déjà fait en sorte que, dès qu'il le sera, ou plutôt avant même qu'il le soit, le spectateur soit immédiatement et vivement prévenu contre lui. Il suffira, en effet, que Damis, dès le vers suivant, dise à Madame Pernelle :

Votre monsieur Tartuffe est bien heureux sans doute…

pour que, sachant que Madame Pernelle a trouvé en lui l'homme selon son cœur, le spectateur soit peu disposé à le porter dans le sien. En apprenant que cette vieille teigne s'est entichée de Tartuffe, il ne peut éprouver pour lui qu'une grande défiance et une vive antipathie. Quant à Orgon, si le spectateur n'apprendra seulement qu'à la scène 2, de la bouche de Dorine, qu'il est devenu véritablement « hébété  », depuis qu'il s'est entiché de Tartuffe, il n'aura pas de peine à se douter dès la scène 1 qu'il est un parfait jobard. Il lui suffira, en effet, d'apprendre qu'il a introduit Tartuffe chez lui et d'entendre Madame Pernelle déclarer :

Je vous dis que mon fils n'a rien fait de plus sage
Qu'en recueillant chez lui ce dévot personnage

pour se faire une bien piètre idée de sa clairvoyance.
Redisons-le, les quarante premiers vers du Tartuffe constituent un véritable tout de force. Jamais peut-être les difficiles problèmes qui se posent dans une scène d'exposition n'ont été résolus d'une manière aussi magistrale. Jamais peut-être un dramaturge n'a su, en si peu, de temps, apprendre, au spectateur tant de choses sur l'identité, le caractère et les intérêts des personnages, et les lui apprendre d'une manière parfaitement naturelle et vivante, le plonger d'emblée dans l'atmosphère de la pièce en faisant tout de suite éclater, entre Madame Pernelle et les personnages qu'elle a en face d'elle, un petit conflit qui annonce le grand conflit qui oppose aux mêmes personnages le couple d'Orgon et de Tartuffe et sur lequel est construite l'intrigue, l'amener immédiatement à prendre parti en suscitant son antipathie à l'égard de Madame Pernelle et en attirant sa sympathie sur les personnages qu'elle agresse, et enfin l'amuser, car le personnage qui tient la vedette, Madame Pernelle, est aussi ridicule qu'il est déplaisant. Jamais peut-être le début d'une pièce comique n'a été a la fois aussi pleinement une scène d'exposition et une scène de comédie [69].


 

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NOTES :

[1] Jacques Schérer, La Dramaturgie classique en France, Nizet, 1962, p. 56. Pour renvoyer à ce livre, j'utiliserai l'abréviation : Schérer I, tandis que Schérer II renverra à un autre livre de M. Schérer : Structures de « Tartuffe », SEDES, 2e édition, 1974.


[2] Ce manuscrit, qui se trouve à la Bibliothèque nationale et qui porte deux titres : Les Caractères de la tragédie et Essais sur la tragédie, est sans nom d'auteur et sans date. M. Jacques Schérer pense, à juste titre, semble-t-il, qu'il est légèrement postérieur à 1736 (Voir Schérer I, pp. 15-16).

[3] Cité in Schérer I, p.56.

[4] Ibidem, p. 51.

[5] René Pommier, Études sur « Tartuffe » , SEDES, 1991, p. 22

[6] Jean-Marie Clément, De la Tragédie, Amsterdam et Paris, Moutard, 1784. Cité in Schérer I, p. 59.


[7] Jean-François Marmontel, Eléments de littérature, Paris, Née de la Rochelle, 1787. Cité in Schérer I, p. 58.

[8] Comme le dit M. Jacques Schérer, « L'exposition la plus satisfaisante sera celle qui n'aura pas l'air d'être une exposition » (Schérer I, p. 59)

[9] Corneille, Œuvres complètes, éd. de Georges Couton, bibl. de la Pléiade, Gallimard, 1980, tome I, p. 538.

[10] II y aura recours de nouveau dans Le Misanthrope où la querelle qu'Alceste cherche à Philinte amène les deux amis à avoir une longue explication qui permet de donner au spectateur toutes les informations dont il a besoin.

[11] Outre Le Misanthrope, citons, pour nous en tenir à Molière, Le Médecin malgré lui, ainsi que des pièces comme L'Ecole des maris, L'Ecole des femmes ou Les Femmes savantes, qui commencent, sinon par de véritables querelles, du moins, par des discussions, plus ou moins vives, entre deux personnages qui sont en désaccord. Notons que, si, dans les quarante premiers vers du Tartuffe, le dialogue, exceptionnellement animé, fait intervenir six personnages différents, il n'en reste pas moins proche du dialogue à deux personnages qui est de loin le type de dialogue le plus répandu dans les scènes d'exposition, dans la mesure où il fait continuellement alterner un seul et même personnage, Madame Pernelle, avec chacun des cinq autres. Gabriel Conesa a fort bien souligné l'intérêt dramatique du procédé : « d'une part, il apporte un dynamisme indéniable au dialogue puisque l'attention du spectateur se déplace sans cesse de l'un à l'autre des interlocuteurs de Madame Pernelle ( ce qui permet de surcroît un effet gestuel). D'autre part, il ménage une certaine linéarité du dialogue - chacun des personnages attendant pour intervenir que Madame Pernelle ait répondu à celui qui a tenté de parler, si bien que ce modèle [de dialogue]… repose sur un effet d'alternance de parole entre deux partis, ce qui favorise la clarté du conflit dramatique. Ce mouvement circulaire ne saurait cependant être prolongé trop longtemps sans risque de dispersion du dialogue, en dépit de la présence d'un personnage pivot, de sorte que Molière "calme" ensuite la distribution en limitant l'échange à deux interlocuteurs : c'est la servante Dorine qui se fait porte-parole de la famille, face à la vieille dame » (Le Dialogue moliéresque, étude stylistique et dramaturgique, P.U.F., 1983, pp. 265-266).

[12] Ils sont sept avec Flipote.

[13] Si, dans la seconde moitié du XVIIème siècle, le monologue, considéré comme une forme d'exposition archaïque, n'est plus guère employé dans la tragédie (Corneille l'abandonne définitivement après Cinna et Racine a recours exclusivement au dialogue), les auteurs comiques continuent à l'utiliser de temps à autre, notamment Molière avec George Dandin et Le Malade imaginaire, et Racine avec Les Plaideurs.

[14] Avec 171 vers, elle arrive juste avant la scène 5 de l'acte I (168 vers). Les deux scènes les plus longues sont ensuite les deux entrevues de Tartuffe et d'Elmire qui ont pratiquement la même 1ongueur (la scène 3 de l'acte Ill a 141 vers et la scène 5 de l'acte IV en a 142).

[15] C'est ainsi que Molière définit Cléante dans sa préface en l'opposant à Tartuffe. Celui-ci, dit-il, « ne tient pas un seul moment l'auditeur en balance; on le connaît d'abord aux marques que je lui donne; et, d'un bout à l'autre, il ne dit pas un mot, il ne fait pas une action, qui ne peigne aux spectateurs le caractère d'un méchant homme, et ne fasse éclater celui du véritable homme de bien que je lui oppose" (Molière, Op. cit., p. 884).

[16] Schérer I, p. 54.

[17] Voir Schérer II , p. 128 : « A la scène 3 de l'acte Ill, et là seulement, nous apprenons que Tartuffe convoite Elmire. Certes nous le soupçonnions auparavant, parce que Dorine l'avait insinué au début du troisième acte. On pouvait pourtant ne pas croire à cette "douceur de cœur" que Tartuffe aurait eue pour Elmire; on pouvait juger tendancieuses les paroles de Dorine. Mais à la scène 3 de l'acte III ce qui était hypothèse devient certitude : nous voyons agir Tartuffe. Le penchant qu'il a pour Elmire, élément important de l'action, fait partie intégrante de l'exposition ». Ces lignes sont très étonnantes. Elles le sont d'autant plus que M. Schérer ne fait nullement partie de ces critiques qui, comme un Roland Barthes ou un Lucien Goldmann, ont une connaissance des textes dont le moins que l'on puisse dire est qu'elle toujours très approximative. Il n'en reste pas moins qu'il semble croire que c'est seulement « au début du troisième acte » que Dorine insinue que Tartuffe pourrait bien être sensible aux charmes d'Elmire, alors qu'elle dit, dès la scène 1 de l'acte I (vers 84) : « Je crois que de Madame il est, ma foi, jaloux ». Quant à « juger tendancieuses les paroles de Dorine », le spectateur a d'autant moins de raisons de le faire que, outre qu'il est tout de suite porté à penser (c'est l'effet le plus sûr des reproches que lui adresse Madame Pernelle) que la vocation de Dorine est de dire tout haut des vérités gênantes, ses paroles vont se trouver, bien involontairement, confirmées par Orgon lui-même à la scène 5 de l'acte I, comme nous le verrons tout à l'heure.

[18] Schérer II , p. 126.

[19] Voir vers 179-198.

[20] Voir vers 61-66 :

Certes, c'est une chose aussi qui scandalise,

De voir qu'un inconnu céans s'impatronise,

Qu'un gueux qui, quand il vint, n'avait pas de souliers

Et dont l'habit entier valait bien six deniers,

En vienne jusque-là que de se méconnaître,


De contrarier tout et de faire le maître.

[21] Si les propos de Dorine lui avaient déjà permis de le comprendre, il n'est pas inutile qu'un peu plus loin, Madame Pernelle informe clairement le spectateur qu'Orgon a recueilli Tartuffe chez lui, lorsqu'elle déclare (vers 145-146) :

Je vous dis que mon fils n'a rien fait de plus sage

Qu'en recueillant chez lui ce dévot personnage.

[22] La Lettre en vers de Robinet nous apprend qu'en 1669 (nous ne connaissons pas les distributions de 1664 et de 1667; le registre de La Grange indique seulement que Molière jouait le rôle d'Orgon), Madame Pernelle était jouée par Louis Béjart (voir Georges Mongrédien, Recueil des textes et des documents du XVIIe siècle relatifs à Molière, éd. du C.N .R.S., 1965, tome L p. 337). Le fait que le rôle ait été tenu par un homme, et, qui plus est, boiteux, montre bien que Molière voulait qu'il soit joué d'une manière franchement comique, voire quelque peu caricaturale. C'est d'ailleurs ce qui ressort du quatrain que Robinet a consacré au personnage de Madame Pernelle (le premier vers, où le mot "Pernelle" était évidemment à la rime, est perdu) : Est une plaisante femelle Et s'acquitte, ma foi, des mieux De son rôle facétieux.

[23] Schérer II, p. 226.


[24] Schérer II, p. 227.

[25] Si tous les autres personnages doivent, à la suite de Madame Pernelle, entrer sur scène les uns après les autres, en revanche, Flipote, elle, peut fort bien être sur la scène lorsque le rideau se lève. Servante de Madame Pernelle, elle ne fait pas partie de la maison d'Orgon. Elle n'a donc rien à faire, quand elle accompagne sa maîtresse chez son fils, qu'à attendre que celle-ci reparte. Lorsque Madame Pernelle ne vient que pour une simple visite, Flipote peut fort bien n'aller pas plus loin que la « salle basse » où se joue toute la pièce et dans laquelle sont introduits tous ceux qui se présentent chez Orgon, et y rester tout le temps de la visite. C'est la solution choisie par Fernand Ledoux (Voir Molière, Le Tartuffe, mise en scène et commentaires de Fernand Ledoux, éd. du Seuil, 1953, collection "Mises en scène", p. 49).

[26] Comme l'indique le vers 9 :

Oui, je sors de chez vous fort mal édifiée.

[27] Vers 171. Le fait qu'à la fin de la scène, « Flipote » est remplacé par « gaupe », montre que l'exaspération de Madame Pernelle s'est encore accrue. La pauvre Flipote, qui a reçu un soufflet, vient, d'ailleurs, de l'apprendre à ses dépens.

[28] Molière ayant évidemment voulu faire de Madame Pernelle un personnage foncièrement agressif, on ne s'étonnera pas que Roger Planchon ait cru bon, sinon de la supprimer totalement, du moins d'atténuer nettement son agressivité. Voici, en effet, ce que dit le résumé de la mise en scène de 1962 sur le jeu de l'actrice dans la petite tirade des vers 7 à 12 : « Nous nous sommes efforcés de ne pas montrer une Madame Pernelle uniquement agressive. Ici l'interprète passait d'un ton agressif à un grand abandon. On lui demandait une explication raisonnée et cela créait un grand vide intérieur ». Ensuite, avec Dorine, « elle redevenait agressive, mais ce n'était qu'un mouvement de faiblesse; parce qu'elle se sentait malheureuse et fragile, elle attaquait » (Op. cit., p. 12). Ce personnage qui a des mouvements de faiblesse, des moments de grand abandon, qui se sent malheureuse et fragile, n'est assurément pas celui de Molière. Et que dire de la Madame Pernelle éteinte, plaintive, dolente et quasi mourante de la mise en scène de Jacques Lasalle dans le film de Gérard Depardieu ?

[29] Outre qu'à toutes les époques les belles-mères et les belles-filles ont assez souvent été portées à ne pas nourrir une grande affection les unes pour les autres, quand on a une belle-mère comme Madame Pernelle, il est tout à fait naturel de n'éprouver aucune sympathie pour elle. On ne comprend donc vraiment pas pourquoi Roger Planchon a voulu suggérer qu'Elmire veut aimer Madame Pernelle malgré elle, comme le montre le résumé de la mise en scène de 1962 qui décrit le jeu d'Elmire, lorsqu'elle essaie à son tour d'interrompre Madame Pernelle au vers 25, de la façon suivante : « Elmire allait à Madame Pernelle dans un mouvement très généreux, sollicitant une tendresse ». Dans le même ordre d'idées, on voit Mariane, dans la mise en scène de Jacques Lasalle, mettre les bras autour du cou de sa grand-mère et essayer de lui faire des mamours. On le voit, on aurait tort de croire que les nouvelles « lectures » des grandes œuvres classiques aboutissent toujours à découvrir de l'érotisme ou du sadisme là où personne, à commencer par l'auteur, n'en avait jamais vu. Elles peuvent aussi consister, à l'occasion, a introduire des bons sentiments là où personne ne les attendait. A qui veut à tout prix renouveler systématiquement la « lecture » des grands textes, tout est bon, même la niaiserie.

[30] Acte V, scène 3, vers 1664-1666.

[31]Voir vers 145-152 :

Je vous dis que mon fils n'a rien fait de plus sage

Qu'en recueillant chez soi ce dévot personnage;

Que le Ciel au besoin l'a céans envoyé

Pour redresser à tous votre esprit fourvoyé;

Que pour votre salut vous le devez entendre,

Et qu'il ne reprend rien qui ne soit a reprendre.

Ces visites, ces bals, ces conversations

Sont du malin esprit toutes inventions.

[32] Vers 42-44.

[33] Rappelons que « quereller » a souvent, au XVIIème siècle, le sens de « se plaindre de, accuser », comme dans ce vers de Corneille (Horace, acte II, scène 4, vers 529) : Querellez ciel et terre, et maudissez le sort.

[34] Gérard Ferreyrolles, Tartuffe, coll. "Etudes littéraires", PUF, 1987, p. 55.

[35] Peut-être pourrait-on chicaner Gérard Ferreyrolles sur ce point. Cléante représente-t-il bien l'autorité la plus forte ? Comme Madame Pernelle ne manquera pas de le lui rappeler, n'étant que le frère de la seconde femme d'Orgon, il n'est pas un membre à part entière de la famille. Mais il est vrai que le fait qu'il est un homme, qu'il est sans doute, bien que le texte ne permette pas de l'affirmer, plus âgé que sa sœur, et sa qualité de "raisonneur", peuvent tout à fait justifier qu'on le considère comme l'autorité la plus forte, ce point de vue n'étant, bien sûr, nullement partagé par Madame Pernelle.

[36] Comme le remarque M. Georges Couton, l'expression de « fille suivante » employée par Madame Pernelle « paraît tout à fait exceptionnelle. On dit d'ordinaire demoiselle suivante ou suivante tout court. On interpelle une suivante du nom de fille, une employée de boutique se dit fille aussi. Mme Pernelle doit vouloir rabattre le caquet de Dorine en lui rappelant que toute suivante qu'elle se dit, elle n'est qu'une servante » (Op. cit., p. 1336, note 2 de la page 896). Il y a évidemment une coquille (au lieu de « On interpelle une suivante du nom de fille », il faut certainement lire « une servante »), mais l'explication de M. Couton est très vraisemblablement la bonne.

[37] En ce qui concerne les deux tirades de Dorine sur Daphné (vers 103-116) et Orante (vers 121-140), un certain nombre d'auteurs affirment avec Mme Dussane qu'elles « étaient dites par Cléante dans le Tartuffe joué en 1664 » (Op. cit., p. 89, note 2). Ce n'est pas tout à fait exact, ou, du moins, rien ne permet de l'affirmer. La seule chose que l'on puisse affirmer, c'est que, dans le Tartuffe de 1667, une partie de la seconde tirade, et peut-être même la plus grande partie, mais non le début, en tout cas, était dite par Cléante. Voici, en effet, ce que dit l'auteur de la Lettre sur la comédie de l'Imposteur (rappelons que ce texte relate l'unique représentation, le 5 août 1667, de Panulphe oul'Imposteur, deuxième version du Tartuffe) : « Elle {Madame Pernelle] appuie particulièrement sur une voisine, dont elle propose l'exemple à sa bru, comme un modèle de vertu parfaite et enfin de lamanière qu'il faudrait qu'elle vécût, c'est-à-dire à la Panulphe. La Suivante repart aussitôt que lasagesse de cette voisine a attendu sa vieillesse, et qu'il lui faut bien pardonner si elle est prude, parce qu'elle ne l'est qu'à son corps défendant. Le frère de la bru continue par un caractère sanglant qu'il fait de l'humeur des gens de cet âge, qui blâment tout ce qu'ils ne peuvent plus faire» (Molière, Op. cit., p. 1150). Une chose est donc sûre : entre 1667 et 1669, Molière a revu son texte et il a attribué à la seule Dorine des vers dont, en 1667, une partie était dite par elle et l'autre par Cléante. Cela étant, on peut, bien sûr, très légitimement supposer, et cela d'autant plus que, dans le SecondPlacet présenté au roi, il a déclaré avoir apporté « en plusieurs endroits des adoucissements » à sa pièce (Voir Ibidem, pp. 891-892), qu'entre 1664 et 1667, Molière avait déjà revu son texte et attribué à Dorine les vers de la première tirade et ceux du début de la seconde qui auparavant appartenaient tous à Cléante. En attribuant à une simple suivante des propos qui primitivement étaient tenus par le "raisonneur" de la pièce, il aurait voulu les rendre ainsi plus inoffensifs. C'est fort possible; toujours est-il que, faute de documents, on ne peut affirmer qu'en 1664, c'était Cléante qui disait les deux tirades.

Quoi qu'il en soit, le contraste entre le style recherché de ces deux tirades et le style beaucoup plus familier, voire tout à fait populaire de Dorine à d'autres moments, notamment lorsqu'elle tient tête à Orgon à la scène 2 de l'acte II, peut donner l'impression d'un certain manque d'homogénéité. M. Maurice Descotes parle de « discordance » (Voir Les Grands rôles du théâtre de Molière, P.U.F., 1960, pp. 195-196) et Mme Dussane écrit que le ton de ces deux tirades « surtout celui de la première (parfois obscure), reste plus d'un raisonneur bien disant que d'une suivante, fût-elle éloquente » (Loc. cit.).

[38] Voir acte II, scène 3, vers 657-667.

[39] Molière aurait pu faire de Dorine la suivante d'Elmire. S'il a choisi d'en faire la suivante de Mariane, c'est pour suggérer qu'elle est depuis très longtemps dans la maison d'Orgon et lui donner ainsi une plus grande liberté de parole. C'est aussi pour lui donner plus de raisons encore de s'opposer à Tartuffe puisque c'est le bonheur de sa protégée que l'imposteur menace le plus directement.

[40] Voir les vers 797-806, où elle conseille à Mariane de faire semblant de vouloir obéir à son père : Mais pour vous, il vaut mieux qu'à son extravagance

D'un doux consentement vous donniez l'apparence,

Afin qu'en cas d'alarme il vous soit plus aisé

De tirer en longueur cet hymen proposé.

En attrapant du temps, a tout on remédie.

Tantôt vous payerez de quelque maladie,

Qui viendra tout à coup et voudra des délais;

Tantôt vous payerez de présages mauvais :

Vous aurez fait d'un mort la rencontre fâcheuse,

Cassé quelque miroir, ou songé d'eau bourbeuse.

[41] A la fin de la scène 4 de l'acte II, elle dit à Valère, devant Mariane (vers 813-814) :

Nous allons réveiller les efforts de son frère,

Et dans notre parti jeter la belle-mère.

Il se peut donc qu'elle ait vu Elmire entre l'acte II et l'acte III et qu'elle lui ait demandé de faire quelque chose. Mais, outre qu'on peut penser qu'en apprenant qu'Orgon voulait donner sa fille à Mariane, Elmire se serait dit de toute façon qu'il fallait tout faire pour essayer d'empêcher ce mariage, non seulement rien ne prouve que ce soit Dorine qui ait incité Elmire à parler à Tartuffe, mais la façon dont Dorine va annoncer à Damis que sa belle-mère a demandé à voir Tartuffe semble plutôt suggérer que l'idée est venue d'Elmire (acte Ill, scène 1, vers 839-843) :

Enfin votre intérêt l'oblige à le mander ;

Sur l'hymen qui vous trouble elle veut le sonder,

Savoir ses sentiments, et lui faire connaître

Quels fâcheux démêlés il pourra faire naître,


S'il faut qu'à ce dessein il prête quelque espoir.

[42] Dorine paraît, au contraire, douter de la possibilité de tromper Tartuffe, tandis qu'Elmire semble, elle, tout-à-fait confiante, comme le montre l'échange de propos qu'elles ont à la fin de la scène 3 de l'acte IV (vers 1355-1358) :

Faites-le moi venir. - Son esprit est rusé,

Et peut-être à surprendre il sera malaisé. -

Non : on est aisément dupé par ce qu'on aime,

Et l'amour-propre engage à se tromper soi-même.


Mais n'allons surtout pas supposer que Molière ait voulu suggérer par là que Dorine pouvait, à l'occasion, se montrer hésitante, voire un peu timorée. Il s'est seulement servi d'elle pour pouvoir répondre, par la bouche d'Elmire, à une éventuelle objection du spectateur qui pourrait trouver peu vraisemblable que Tartuffe se laisse aussi facilement duper.

[43] Vers 475-477.

[44] Vers 1821. C'est, en effet, ce qu'il lui dit souvent, notamment à la scène 2 de l'acte II (voir vers 484, 544, 549, 551) et à la scène 3 de l'acte IV (vers 1307-1308) :

Taisez-vous, vous; parlez à votre écot :

Je vous défends tout net d'oser dire un seul mot.

[45] Vers 142-143.

[46] On a déjà trouvé « la cour du roi Pétaut » (vers 12). On trouvera encore, dans cette scène, au « merci de ma vie ! » (vers 67), dont Furetière, au mot « vie », dit que c'est « un serment du petit peuple » (cité par M. Georges Couton, Op. cit., p. 1336, note 3 de la page 898), et « gaupe » (vers 171), et, à la scène 5 de l'acte V, « ébaubie » (vers 1814) dont Furetière dit que c'est un « terme populaire et vieux ».

[47] Comme, à la fin de la scène, « Jour de Dieu ! » (vers 170).

[48] Vers 55-60.

[49] Acte Ill, scène 1, vers 823-826.

[50] Vers 1634-1637.


[51] Vers 1638-1639.

[52] Voir vers 1135.


[53] Vers 431-433..

[54] Acte II, scène 3, vers 585-588.

[55] Vers 597-598.

[56] Vers 621-623.

[57] Vers 613-614.

[58] Comment ne pas se dire que Mariane a lu trop de romans précieux quand, Dorine lui reprochant de n'avoir pas vraiment osé tenir tête à son père, elle lui répond en ces termes (acte II, scène 3, vers 631-635) :

Mais par un haut refus et d'éclatants mépris

Ferai-je dans mon choix voir un cœur trop épris ?

Sortirai-je pour lui, quelque éclat dont il brille,

De la pudeur du sexe et du devoir de fille ?

Et veux-tu que mes feux par le monde étalés… ?

[59] On pourrait penser qu'elle est morte en couches, mais Madame Pernelle oppose le très mauvais exemple qu'Elmire donne à Damis et à Mariane à celui, nettement meilleur ou, du moins moins mauvais, que leur donnait leur mère. Il semble donc que ses enfants devaient être déjà relativement grands lorsqu'elle est morte. On ne saurait trop le rappeler, et je me permets de renvoyer sur ce point a ce que j'ai écrit ailleurs (Le « Sur Racine » de Roland Barthes, S.E.D.E.S., 1988, pp. 42-43), une pièce de théâtre est faite pour être jouée, et, bien sûr, pour être jouée dans un temps assez strictement limité. A la différence du romancier qui peut prendre tout son temps, l'auteur dramatique est donc obligé de faire court. Il ne peut guère, par conséquent, s'attarder à évoquer le passé et l'auteur comique le fait encore moins volontiers que l'auteur tragique qui, pour qu'on puisse les plaindre, est obligé de donner à ses personnages une épaisseur psychologique qui pourrait, au contraire, rendre les personnages comiques moins propres à faire rire.

[60] Il est assez facile de comprendre pourquoi Molière a voulu qu'Elmire fût la seconde femme d'Orgon et qu'elle ne fût pas la mère de ses enfants. Etant donné que Tartuffe va à la fois prétendre à la main de Mariane et faire la cour à Elmire, si celle-ci avait été la mère de celle-là, la situation aurait été quelque peu scabreuse et les ennemis de Molière n'auraient pas manqué de s'indigner, sincèrement ou non. De plus, cela permettait de faire d'Elmire un personnage, sinon de toute jeune femme, du moins un peu plus jeune que ne l'eût été la mère de Damis et de Mariane. Rien, dans la pièce, ne permet de savoir de manière précise quel est l'âge d'Elmire, non plus, d'ailleurs, que celui d'aucun autre personnage, mais il faut sans doute lui donner un âge qui la situerait à peu prés à égale distance de son mari et des enfants de celui-ci (Damis et Mariane ne doivent avoir qu'un ou deux ans d'écart).

[61] S'il faut, bien sûr, que l'actrice qui joue Elmire soit habillée d'une manière élégante et assez recherchée, il ne faut évidemment pas qu'elle soit effectivement habillée « comme une princesse ». L'accusation de Madame Pernelle paraîtrait alors pleinement justifiée, alors qu'il faut, au contraire, que le spectateur puisse se rendre compte par lui-même de sa mauvaise foi. Précisons que le mot « état » (« cet état me blesse ») a ici le sens de « tenue, façon de s'habiller ». Le Dictionnaire de l'Académie indique que ce mot « signifie aussi la manière somptueuse, simple ou modeste dont on s'habille. Les petites bourgeoises portent un aussi grand état que les dames de qualité ». Rappelons ce que, dans L'Avare, Harpagon dit à Cléante qui, selon lui, dépense beaucoup trop pour s'habiller : « Où pouvez-vous donc prendre de quoi entretenir l'état que vous portez ? » (acte I, scène 4).

[62] La Lettre sur la comédie de l'Imposteur nous fournit un précieux renseignement sur la façon dont était habillée, en 1667, l'actrice qui jouait le rôle de Madame Pernelle : « Imaginez-vous de voir d'abord paraître une vieille, qu'à son air et à ses habits on n'aurait garde de prendre pour la mère du maître de maison, si le respect et l'empressement avec lequel elle est suivie de diverses personnes très propres et de fort bonne mine ne la faisaient connaître » (Op. cit., p. 1149). En voyant donc paraître une Madame Pernelle habillée quasiment en pauvresse, le spectateur ne s'étonnera pas lorsqu'elle reprochera à Elmire d'aller vêtue comme « une princesse ».

[63] Vers 87-90.

[64] Voir acte IV, scène 3, vers 1318 : Pour mon fripon de fils je sais vos complaisances.

[65] Contrairement à ce qu'ont supposé certains critiques, notamment Francisque Sarcey (voir, sur ce sujet, Maurice Descotes, Op. cit., pp. 174-177). Ces critiques ont cru devoir faire un sort au propos de Damis qui, lorsque Elmire lui explique pourquoi elle ne souhaite pas dénoncer Tartuffe à son mari, lui répond (acte Ill, scène 4, vers 1035) :

Vous avez vos raisons pour en user ainsi.

Mais il n'y a aucunement lieu de chercher dans ce « vos » quelque allusion perfide : les raisons dont parle Damis sont simplement celles qu'Elmire vient d'invoquer dans la réplique précédente (vers 1029-1034). M. Descotes lui-même, bien qu'il ne semble guère croire qu'Elmire ait joué le jeu de la coquetterie avec Tartuffe, se montre injuste avec elle lorsqu'il écrit, à propos de ce qu'elle dit à Orgon à la scène 5 de l'acte Ill : « Elmire, qui semblait si limpide au premier abord, devient équivoque. Après la sortie faite par Damis, son attitude manque de netteté. Elle ne dément ni ne confirme la dénonciation » (p. 176). Relisons la réplique d'Elmire (vers 1067-1072) :

Oui, je tiens que jamais de tous ces vains propos

On ne doit d'un mari traverser le repos,

Que ce n'est point de là que l'honneur peut dépendre,

Et qu'il suffit pour nous de nous savoir défendre :

Ce sont mes sentiments; et vous n'auriez rien dit,

Damis, si j'avais eu sur vous quelque crédit.

Comment M. Descotes peut-il dire qu'Elmire ne confirme pas la dénonciation de Damis ? Certes, elle ne le fait pas d'une manière tout à fait directe et explicite. Mais ce n'est aucunement nécessaire. Elle en a dit largement assez pour qu'il soit tout à fait clair qu'elle ne songe point du tout à contester la véracité des propos de Damis. Ce qu'elle conteste seulement, c'est leur opportunité. Mais, en contestant leur opportunité, elle reconnaît implicitement leur véracité. En parlant de « ces vains propos » qu'une femme avisée et sûre d'elle doit s'abstenir de répéter à son mari, elle reconnaît implicitement que Tartuffe a bien tenu les propos que Damis l'accuse d'avoir tenus. En affirmant qu'il lui suffit de savoir se défendre, elle reconnaît implicitement qu'elle a été attaquée.

Cela dit, et c'est sans doute ce qui a amené un certain nombre de critiques à la suspecter, on peut trouver que le comportement d'Elmire après la déclaration de Tartuffe est tout de même un peu étrange. On peut trouver avec Damis, que même si cela pouvait avoir pour elle quelque chose d'un peu gênant, il aurait mieux valu profiter de l'occasion pour essayer de vider l'abcès et de guérir définitivement son mari de son entêtement pour Tartuffe. Mais, si Damis est assurément excusable de ne l'avoir pas deviné, le critique doit comprendre, lui, que cela n'aurait pas fait du tout l'affaire de Molière et, que si Elmire a adopté une attitude qui peut, en effet, surprendre un peu, elle l'a fait à la demande expresse de l'auteur, qui l'a sans doute menacée de lui retirer le rôle, si elle ne se conformait pas à ses instructions. Molière, voulait, en effet, que Tartuffe pût se tirer assez facilement du mauvais pas où il s'était mis, et il voulait aussi, que, dans le second entretien qu'elle aura avec lui, à la scène 5 de l'acte IV, Elmire pût se disculper assez aisément aux yeux de Tartuffe, sans quoi il ne serait jamais tombé dans le piège qu'elle voulait lui tendre. Ces objectifs auraient assurément été beaucoup plus difficiles à atteindre, si, au lieu de montrer tant de retenue et de s'éclipser rapidement en laissant Damis seul en face de Tartuffe et d'Orgon, Elmire avait accablé l'imposteur. A l'évidence, mais cela arrive à tous les dramaturges, même aux plus grands, Molière a ici légèrement sacrifié la vraisemblance psychologique aux nécessités dramatiques. On ne saurait trop le répéter, la tâche d'un critique n'est pas seulement d'admirer les réussites, elle est aussi de relever les défauts, fussent-ils tout à fait mineurs. On sert beaucoup mieux une œuvre en reconnaissant et en relevant les contradictions, les incohérences, les imperfections, les maladresses, grandes ou petites, qui peuvent s'y trouver, et il s'en trouve toujours, plutôt qu'en voulant à tout prix les gommer, ce qui aboutit inévitablement à fausser, à déformer, voire à dénaturer l'œuvre que l'on prétend défendre.

[66] Acte 1, scène 5, vers 314-316.

[67] Il ne sait pas que la donation est déjà faite, comme Orgon l'apprendra a Elmire à la fin de l'acte (voir acte IV, scène 8, vers 1569).

[68] Le problème se pose évidemment de savoir si cette dévotion « humaine » est encore de la dévotion et si la religion de Cléante ne ressemble pas beaucoup plus au déisme d'un Voltaire qu'au christianisme d'un Pascal ou d'un Bossuet. Mais j'y reviendrai dans la prochaine étude.

[69] La première scène du Misanthrope est aussi, à cet égard, une très grande réussite. Mais si le début de la scène, est comme celui du Tartuffe, particulièrement propre à piquer toute de suite la curiosité du spectateur (la pièce s'ouvre aussi sur une scène de dispute), il est loin d'apporter autant d'informations. Certes, dans la suite de la scène, le spectateur sera informé, d'une façon parfaitement naturelle de tout ce qu'il a besoin de savoir. Il n'en reste pas moins que, si la première scène du Misanthrope est une scène d'exposition aussi riche et aussi complète que la première scène du Tartuffe, elle ne fait appel qu'à deux personnages. Rien d'étonnant donc si elle est moins animée et moins originale. D'une richesse et d'un intérêt sans doute bien plus grands, la première scène du Misanthrope ne s'en situe pas moins dans la lignée de la première scène de L'Ecole des maris ou de celle de L'Ecole des femmes.

 

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