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………Une entrée en scène très réussie.



Tartuffe, apercevant Dorine.

Laurent, serrez ma haire avec ma discipline,
Et priez que toujours le Ciel vous illumine.
Si l'on vient pour me voir, je vais aux prisonniers
Des aumônes que j'ai partager les deniers.

Dorine

Que d'affectation et de forfanterie !

Tartuffe

Que voulez-vous ?

Dorine

Vous dire…

Tartuffe. Il tire un mouchoir de sa poche.

Ah ! mon Dieu, je vous prie,
Avant que de parler prenez-moi ce mouchoir.

Dorine

Comment ?

Tartuffe

Couvrez ce sein que je ne saurais voir :
Par de pareils objets les âmes sont blessées,
Et cela fait venir de coupables pensées.

Dorine

Vous êtes donc bien tendre à la tentation,
Et la chair sur vos sens fait grande impression ?
Certes, je ne sais pas quelle chaleur vous monte :
Mais à convoiter, moi, je ne suis pas si prompte,
Et je vous verrais nu du haut jusques en bas,
Que toute votre peau ne me tenterait pas.

Tartuffe

Mettez dans vos discours un peu de modestie,
Ou je vais sur le champ vous quitter la partie.

Dorine

Non, non, c'est moi qui vais vous laisser en repos,
Et je n'ai seulement qu'à vous dire deux mots.
Madame va venir dans cette salle basse,
Et d'un mot d'entretien vous demande la grâce.

Tartuffe

Hélas ! très volontiers.

Dorine, en soi-même.

Comme il se radoucit !
Ma foi, je suis toujours pour ce que j'en ai dit.

Tartuffe

Viendra-t-elle bientôt ?

Dorine

Je l'entends, ce me semble.
Oui, c'est elle en personne, et je vous laisse ensemble.

………………………………Le Tartuffe, acte III, scène 2.



La scène 2 de l'acte III n'est assurément, du point de vue proprement dramatique, qu'une scène de transition, destinée, comme l'était déjà la scène 1, à préparer la grande entrevue d'Elmire et de Tartuffe qui constituera, avec la déclaration de Tartuffe, la première et la principale péripétie d'une action qui s'est nouée au début du deuxième acte quand Orgon a annoncé à Mariane qu'il voulait lui faire épouser Tartuffe. Cette scène, en effet, ne fait pas avancer l'action, Dorine se contentant d'annoncer à Tartuffe qu'Elmire va venir et qu'elle souhaite avoir un entretien avec lui. Mais, à la différence de la scène 1, cette courte scène (elle ne compte que 26 vers) n'en est pas moins un des grands moments de la pièce. Aussi bien est-elle très célèbre. Car, si, pour ainsi dire, il ne s'y passe rien, on y voit paraître pour la première fois un personnage qu'on était fort curieux de connaître depuis le début de la pièce, un personnage que l'on attendait avec la plus grande impatience, avec une impatience que peut-être aucun autre personnage de théâtre n'a jamais fait naître  : Tartuffe.
Cette impatience, bien sûr, tient d'abord au fait que l'apparition de Tartuffe ne se produit qu'au troisième acte; car, s'il arrive souvent qu'un des principaux personnages d'une pièce ne se montre qu'au début du deuxième acte [1], il est tout à fait exceptionnel de devoir l'attendre jusqu'au troisième acte. Mais elle tient aussi et surtout au fait que, pendant les deux premiers actes, on n'a pratiquement pas cessé d'entendre parler de Tartuffe [2] et d'une façon particulièrement propre à nous donner envie de le voir enfin [3]. Non pas que les propos diamétralement opposés qui ont été tenus sur lui, principalement par Dorine et par Orgon, aient pu, si peu que ce soit, nous laisser dans l'incertitude quant à la vraie nature du personnage : on a vu, au contraire, qu'en voulant convaincre Cléante de la sainteté de Tartuffe, Orgon n'avait réussi qu'à achever de le persuader, et le spectateur avec lui, que tout ce que Dorine avait dit de lui était vrai. Aussi le spectateur s'attend-il à voir paraître un personnage qui sue véritablement l'hypocrisie par tous ses pores, et il serait assurément déçu, si finalement Tartuffe ne lui paraissait pas respirer l'hypocrisie autant qu'il se l'était imaginé. Pour Molière, la grande difficulté, dans cette scène, était donc d'arriver à faire en sorte que le personnage de Tartuffe répondît tout de suite pleinement à l'idée qu'on s'en était faite, que, dès ses premières paroles et dès ses premiers gestes, tout le monde pût comprendre qu'il portait un masque et voir, derrière l'homme que Tartuffe prétend être, celui bien différent qu'il est réellement. Cette difficulté, il l'a admirablement surmontée. Aussi bien les deux premiers vers de Tartuffe, ainsi que la réplique dans laquelle il demande à Dorine de se couvrir le sein, font-ils partie des vers de théâtre les plus connus, de ces vers que peuvent citer bien des gens qui souvent seraient fort en peine d'en citer beaucoup d'autres.



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Pour que l'entrée en scène de Tartuffe soit pleinement réussie, il faut d'abord qu'elle soit pleinement une entrée en scène. Un acteur soigne ses entrées, et particulièrement la première. Or l'acteur qui joue le personnage de Tartuffe est doublement un acteur puisque Tartuffe est un hypocrite [4]. Il joue doublement la comédie puisqu'il joue le rôle de quelqu'un qui joue la comédie. Pour que l'entrée en scène de Tartuffe soit pleinement une entrée en scène, il faut d'abord qu'on le voie effectivement entrer en scène. Il ne faut donc pas que le personnage de Tartuffe soit déjà en scène quand le rideau se lève au début de l'acte. Il ne faut pas, non plus, que le rideau se lève et qu'on voie Tartuffe entrer sur une scène vide. Car l'entrée en scène d'un acteur se fait devant un public. Tartuffe, lui, a besoin d'un double public : il a besoin, comme tous les acteurs, du public qui est dans la salle, mais, en tant qu'hypocrite, il a besoin aussi d'avoir un public sur la scène. Et il faut que le public qui est sur la scène attende son arrivée, comme l'attend celui qui est dans la salle. Pour que l'entrée en scène de Tartuffe soit pleinement une entrée en scène, il ne faut donc pas qu'il entre en scène au tout début de l'acte. Mais il faut aussi qu'il entre en scène presque au début de l'acte, et non pas au milieu ou vers la fin de l'acte, afin qu'il ne soit rien passé d'important, que rien n'ait vraiment eu lieu depuis le lever du rideau, rien qui puisse, si peu que ce soit, émousser l'effet que doit produire l'entrée en scène de Tartuffe.
C'est pourquoi, si l'entrée en scène de Tartuffe ne se produit pas au tout début de l'acte III, elle n'est précédée que d'une courte scène entre Dorine et Damis, qui n'est évidemment qu'une scène de transition destinée à préparer les scènes suivantes : l'arrivée de Tartuffe d'abord, l'entretien d'Elmire et de Tartuffe ensuite, et enfin l'esclandre de Damis qui interrompra leur intretien. La présence de Damis, qui se glissera à l'arrivée de Tartuffe dans le petit cabinet d'où il entendra sa conversation avec Elmire [5], permet à Dorine de lui apprendre, et ainsi de l'apprendre au spectateur, qu'Elmire, désirant avoir un entretien avec lui pour essayer de le faire renoncer à épouser Mariane, l'avait chargée d'en avertir Tartuffe, et qu'elle n'avait pu le voir, mais qu'elle l'attendait, son valet lui ayant dit qu'il priait, mais qu'il allait descendre [6]. L'entrée en scène de Tartuffe est ainsi annoncée à l'avance : Dorine l'attend et le spectateur avec elle. Elle n'en aura donc que plus de relief. Notons encore que Tartuffe est censé sortir d'une séance de prière, d'un entretien avec Dieu, lorsqu'il apparaît sur la scène. Il conviendra de ne pas l'oublier, car son comportement avec Dorine donnerait plus facilement à croire qu'il était en train de regarder des gravures érotiques.
Si l'entrée en scène de Tartuffe constitue une totale réussite, cela tient aussi pour une large part au fait que Molière l'a tout de suite mis en face du personnage qui pouvait le mieux faire ressortir son hypocrisie : Dorine. De tous les personnages de la pièce, celui de Dorine était assurément, par le caractère, par la condition et par le sexe, le plus apte à faire éclater aussitôt toute la fausseté de l'imposteur. À un personnage qui incarne le mensonge et la duplicité, Molière ne pouvait mieux faire, pour bien les mettre en relief, que de lui opposer un personnage qui se définit d'abord par son caractère direct et son franc-parler. De plus, sa condition de suivante permet à Dorine d'user d'une liberté de parole, voire d'une crudité d'expression, qu'on ne saurait attendre des membres de la famille d'Orgon. Ils appartiennent à la haute bourgeoisie et l'usage de la vie mondaine les a habitués à ne s'exprimer qu'avec une certaine retenue. Leur éducation raffinée a nécessairement développé en eux une forme bénigne de duplicité, car il n'y a pas de bonnes manières sans une certaine affectation, de politesse sans un peu d'hypocrisie. Pour créer avec Tartuffe un contraste aussi saisissant que possible, il faut un personnage aussi peu sophistiqué, aussi « nature » que possible. C'est donc évidemment Dorine qui convenait le mieux. Après elle, c'est sans doute Damis qui, avec son impulsivité, sa franchise volontiers brutale, la fougue de la jeunesse, aurait le mieux fait l'affaire. Mais, pour allumer la sensualité de Tartuffe, pour enflammer sa lubricité et montrer ainsi au spectateur que ce Ciel que l'imposteur invoque à tout propos, n'est assurément pas son seul centre d'intérêt et bien plus probablement le cadet de ses soucis, il fallait absolument une femme.
Tartuffe « ne tient pas un seul moment l'auditeur en balance; on le connaît d'abord aux marques que je lui donne [7]», écrit Molière dans sa Préface. Et il a, en effet, tout fait pour que la duplicité de Tartuffe sautât immédiatement aux yeux. Il a voulu qu'avant même que Tartuffe ouvrît la bouche pour prononcer les vers fameux :

Laurent, serrez ma haire avec ma discipline,
Et priez que le Ciel toujours vous illumine

le spectateur pût déjà voir l'imposteur en action. La didascalie qui précède la première réplique de Tartuffe [« apercevant Dorine»] est destinée à indiquer quel doit être alors le jeu de l'acteur. Il faut que le spectateur voie bien que c'est au moment où Tartuffe aperçoit Dorine et parce qu'il l'aperçoit, qu'il se met à interpeller son valet qu'il n'aurait pas songé à interpeller s'il avait vu, au moment d'y entrer, que la scène était vide. Il faut, bien que cela doive être très rapide, qu'on le voie clairement mettre son masque et composer son personnage. Il doit, en entrant en scène, embrasser le plateau d'un coup d'œil rapide et prudent, mais néanmoins visible, et, après avoir aperçu Dorine, détourner aussitôt les yeux en essayant de faire comme s'il ne l'avait pas vue pour lui donner l'impression qu'il se croit seul.
Tartuffe est censé s'adresser, à la cantonade, à son valet, Laurent [8], qui est resté à l'étage, où loge son maître [9]. Le fait qu'il soit censé s'adresser à quelqu'un qui n'est pas sur la scène, autorise Tartuffe à parler d'une voix particulièrement élevée et forte et donne ainsi aux premières paroles qu'il prononce un ton hautement emphatique et déclamatoire qui contribue puissamment à convaincre tout de suite le spectateur qu'il a vraiment devant lui le roi des imposteurs. Et c'est ce qui rend tout à fait regrettable l'erreur des metteurs en scène qui introduisent un acteur sur la scène pour représenter Laurent [10], car Tartuffe, se tournant vers lui, n'a évidemment plus lieu d'élever la voix de la même façon et est nécessairement amené à adopter un ton moins vibrant [11]. Or Molière a évidemment voulu que les premiers vers de Tartuffe soient dits d'une une voix ample, avec un débit lent et solennel, sur un ton quasi oratoire. C'est d'ailleurs pourquoi, s'il n'a pas voulu lui prêter ici une longue tirade qui, sans compter que Tartuffe n'est guère homme à se lancer, sans de bonnes raisons, dans de longs discours, eût été assez incongrue pour une simple entrée en scène et n'eût pas permis de faire ressortir l'hypocrisie du personnage avec toute la brutale intensité qui était souhaitable, il a tout de même pris soin de lui faire commencer son rôle par un quatrain [12].
Mais, bien sûr, si Tartuffe est censé s'adresser à Laurent, ce n'est pas pour lui qu'il parle (Laurent n'a pas à ranger une haire et une discipline dont Tartuffe ne se sert jamais). Si Molière ne l'a pas fait paraître sur la scène (et c'est, d'ailleurs, la première raison qui devrait interdire à tout metteur en scène de l'y faire paraître), c'est précisément pour mieux nous faire comprendre que Laurent, dont nous savons qu'il n'est pas seulement le valet de Tartuffe, mais aussi et surtout son complice, n'est ici pour Tartuffe qu'un interlocuteur fictif. C'est uniquement parce que Dorine est là. que Tartuffe donne à Laurent des consignes dont il lui importe peu qu'il les entende effectivement ou non. Certes, Tartuffe pourrait se dispenser de jouer à Dorine une comédie dont il doit bien savoir qu'elle n'en est aucunement dupe. Mais il a pris l'habitude de mettre son masque aussitôt qu'il voit quelqu'un. C'est plus simple pour lui, et c'est aussi plus prudent. S'il ne jouait pas devant ceux qui ne s'y laissent pas prendre la même comédie qu'il joue devant les autres, les premiers n'en seraient que plus convaincus encore d'avoir affaire à un imposteur et ils disposeraient d'un argument qui serait sans doute davantage susceptible d'entamer un peu la foi des seconds qu'en leur répétant toujours que la dévotion et la sainteté de Tartuffe ne sont qu'apparentes. Cela permet de plus à Molière de nous montrer ainsi Tartuffe jouant son rôle de dévot d'une manière pour ainsi dire toute gratuite (et cela d'autant plus que, Dorine n'étant qu'une suivante, elle est, a priori, pour Tartuffe, le personnage qu'il lui importe le moins de gagner) et, par là, de nous donner encore mieux l'impression d'avoir vraiment devant nous l'hypocrisie personnifiée. Et c'est là un avantage de plus que donne à Molière le fait d'avoir choisi Dorine pour être la première à donner la réplique à Tartuffe.
Si Molière a su trouver, avec Dorine, le personnage qu'il fallait pour accueillir Tartuffe à son entrée en scène, il a su aussi faire dire à celui-ci les mots qu'il faut pour que le spectateur soit aussitôt pleinement convaincu qu'il est bien le grossier imposteur qu'il s'attendait à voir. Il fallait que les premiers mots prononcés par Tartuffe fussent pour le spectateur un évident et impudent mensonge. Et c'est bien le cas lorsque Tartuffe dit :

Laurent, serrez ma haire avec ma discipline.

Si ce vers ne manque pas de faire rire le spectateur, c'est parce qu'il ne saurait croire un seul instant ce que veut faire croire Tartuffe  : qu'il porte une haire [13] et se donne la discipline [14] . Car Molière a tout fait pour qu'il ne pût le croire un instant [15]. Comment pourrait-il le croire, en effet, après tout ce qu'il a appris sur la condition physique de Tartuffe et sur le régime qu'il suit ? Si Tartuffe était homme à porter la haire et à se donner la discipline, il n'irait pas se coucher le soir « au sortir de la table » et ne dormirait pas toute la nuit, comme un animal repu, « dans son lit bien chaud » [16] : il coucherait sur une simple paillasse et passerait une partie de sa nuit en prières. Si Tartuffe était homme à porter la haire et à se donner la discipline, à table, il ne mangerait pas « autant que six » [17], il n'engloutirait pas, le soir, au souper, « deux perdrix avec une moitié de gigot en hachis » [18], il ne s'enverrait pas, le matin, au réveil, « quatre grands coups de vin » [19] : il jeûnerait, il pratiquerait l'abstinence et vivrait principalement de pain et d'eau. Si Tartuffe était homme à porter la haire et à se donner la discipline, il serait maigre et pâle, au lieu qu'il est « gros et gras » [20] et qu'il a « l'oreille rouge et le teint bien fleuri » [21].
Le premier vers que prononce Tartuffe comble donc pleinement l'attente du spectateur. Le Tartuffe réel correspond bien à l'image qu'il s'était forgée de lui, celle d'un imposteur grossier, d'un hypocrite véritablement caricatural. Il lui paraît même encore plus caricatural qu'il ne se l'était imaginé. Dès ce premier vers, et il en sera ainsi dans toute la scène, Tartuffe semble non seulement vouloir confirmer tous les traits d'hypocrisie qu'on a cités de lui, mais on croirait qu'il veut encore en rajouter. Comme le remarque M. Guicharnaud, « les exemples de pruderie ou d'activités pieuses de Tartuffe "racontés" dans les deux premiers actes n'ont pas le caractère extrême de ceux qu'offre la scène 2 de l'acte III [22]». Ainsi « les personnages citaient des attitudes spectaculaires à l'église, des dons aux pauvres, des remords pour avoir tué une puce "avec trop de colère". Dès son entrée, Tartuffe fait allusion à la plus sévère, à la plus mortifiante, des activités pieuses : le port de la haire et l'auto-flagellation [23]» .
…… Si, dans le petit couplet initial de Tartuffe, le premier vers est assurément celui qui exhale le plus intensément, l'hypocrisie du personnage, les trois autres n'en contribuent pas moins, eux aussi, à donner l'impression qu'on vient de voir entrer sur scène la véritable caricature ambulante du faux dévot. Et là encore, les propos de Tartuffe répondent parfaitement à l'attente du spectateur. Celui-ci, qui n'a pas manqué de remarquer qu'Orgon, comme nous l'avons vu, aimait fort à invoquer le Ciel, n'a pas dû manquer, non plus, d'attribuer cela à l'influence de Tartuffe. Aussi se dit-il que Tartuffe ne restera sans doute pas longtemps sans invoquer lui-même le Ciel et c'est ce qu'il fait, en effet, dès le vers suivant :

Et priez que toujours le Ciel vous illumine.

En invitant son valet à prier pour que le Ciel l'illumine, Tartuffe veut évidemment laisser entendre que lui-même a cette pieuse habitude et qu'il s'en trouve fort bien.
Le spectateur ne saurait, non plus, être surpris le moins du monde d'entendre Tartuffe ajouter :

Si l'on vient pour me voir, je vais aux prisonniers
Des aumônes que j'ai partager les deniers.

Il se souvient, en effet, de ce qu'0rgon disait à Cléante à la scène 5 de l'acte I :

Je lui faisais des dons; mais avec modestie
Il me voulait toujours en rendre une partie […]
Et quand je refusais de le vouloir reprendre,
Aux pauvres, à mes yeux, il allait le répandre [24].

Et le rapprochement des deux textes lui permet de deviner encore plus aisément le jeu de Tartuffe. De même qu'en faisant la charité aux pauvres, il se servait d'eux, en réalité, pour convaincre encore un peu plus Orgon de sa sainteté et l'inciter ainsi à se montrer encore plus généreux envers lui, de même il se sert maintenant des prisonniers (et sans doute a-t-il aussi d'autres œuvres dont il prétend s'occuper) pour continuer à soutirer à Orgon un argent que celui-ci n'a plus guère de raisons de lui donner maintenant qu'il l'a recueilli chez lui. Car, de même qu'il ne distribuait aux pauvres qu' « une partie » de l'argent qu'Orgon lui donnait, de même on peut être sûr qu'il ne porte aux prisonniers qu'une partie, et une petite partie sans doute, des aumônes qu'il reçoit. Il ne leur « partage » que ce qu'il n'a pas gardé pour lui. Et comme celui qu'il distribuait aux pauvres devant Orgon, cet argent qu'il porte aux prisonniers, n'est pas un argent perdu, mais un investissement, puisque Tartuffe s'en sert à la fois pour inciter Orgon à lui donner toujours plus d'argent et pour entretenir la fervente admiration que nourrit sa dupe pour son ardente charité [25]. Ajoutons que, si la charité ostentatoire de Tartuffe semble s'exercer en priorité à l'égard des prisonniers, c'est très probablement, ainsi que les commentateurs l'ont relevé depuis longtemps [26], parce que Molière a voulu ainsi faire allusion à ce qui était une des principales activités de la pieuse Société qui a joué un si grand rôle dans l'interdiction du Tartuffe  : la Compagnie du Très Saint-Sacrement de l'Autel. Nous allons, d'ailleurs, la retrouver très bientôt.
L'impression que ne peuvent manquer de produire sur le spectateur les premières paroles de Tartuffe, est celle-là même qu'exprime Dorine lorsqu'elle s'exclame :

Que d'affectation et de forfanterie !

Molière ne l'ayant pas indiqué, il n'y a pas lieu de supposer que la réplique de Dorine doive être dite en aparté. On peut pourtant penser qu'elle doit être dite à mi-voix, assez fort pour que Tartuffe puisse entendre ce qu'elle dit (car Dorine a certainement envie qu'il l'entende), mais pas assez fort pour qu'il ne puisse pas faire semblant de n'avoir pas entendu (car Dorine, qui a une commission à lui faire, ne veut pas qu'il se fâche et s'en aille sans vouloir l'écouter).
Aussi bien Tartuffe, qui profite de l'exclamation de Dorine pour faire semblant de s'apercevoir enfin de sa présence, fait-il semblant aussi de n'avoir pas compris ce qu'elle a dit :

Que voulez-vous ?

Mais, Dorine se disposant à lui faire part du souhait d'Elmire de s'entretenir avec lui (« Vous dire… »), il l'interrompt précipitamment pour lui offrir un mouchoir [27] qu'il tire de sa poche :

………Ah ! mon Dieu, je vous prie,
Avant que de parler prenez-moi ce mouchoir.

Dorine ne comprend pas (« Comment ? ») l'espèce de soudain affolement de Tartuffe (« Ah ! mon Dieu ») et la demande aussi pressante qu'étrange qu'il lui adresse : pourquoi, diable, devrait-elle prendre un mouchoir avant de lui parler ? Que pourrait-il bien arriver, à elle ou à Tartuffe, si elle lui parlait sans mouchoir ? Le spectateur ne peut que partager l'étonnement de Dorine. Comme celle de Dorine, sa curiosité est en alerte. Il attend, avec une certaine impatience, que Tartuffe s'explique et lui donne le clef de l'énigme. Et c'est justement tout l'art de Molière d'avoir su ainsi préparer, pour lui donner le plus grand relief possible, la célèbre injonction de Tartuffe à Dorine :

Couvrez ce sein que je ne saurais voir :
Par de pareils objets les âmes sont blessées,
Et cela fait venir de coupables pensées.

Par ces vers Tartuffe entend compléter l'image qu'il veut donner de lui-même, celle d'un parfait dévot, et achève ainsi de se présenter à nous comme le parfait hypocrite que nous attendions. Dans les quatre premiers vers, il avait voulu faire admirer l'ardeur de sa piété et de sa charité. C'est sa chasteté qu'il veut maintenant faire admirer. Le parfait dévot n'est pas seulement pieux et charitable : il a horreur de l'impureté. Et, sur ce plan, comme sur celui des manifestations de la piété, le jeu de Tartuffe apparaît encore plus outré, encore plus caricatural que ce à quoi l'on pouvait s'attendre. Certes on pouvait s'attendre à voir paraître un personnage passablement pudibond, ou plutôt feignant de l'être. Le valet ayant été formé par le maître, il était facile d'imaginer le comportement de celui-ci à partir de ce que Dorine disait de celui-là :

Il vient nous sermonner avec des yeux farouches,
Et jeter nos rubans, notre rouge et nos mouches.
Le traître, l'autre jour, nous rompit de ses mains
Un mouchoir qu'il trouva dans une Fleur des Saints,
Disant que nous mêlions, par un crime effroyable,
Avec la sainteté les parures du diable [28].

Mais la réaction de Tartuffe devant le décolleté de Dorine [29] va plus loin. Il ne s'agit plus seulement de faire semblant de condamner la coquetterie. Tartuffe veut faire croire que la seule vue d'un petit bout de chair féminine lui inspire une insurmontable répulsion. Il ne dit pas qu'il ne veut pas voir le sein de Dorine; il dit qu'il ne saurait le voir, comme si, plus que d'un refus de la volonté, il s'agissait d'un refus, d'une révolte de tout son être fondamentalement allergique à de « pareils objets ». Notons que, comme les visites qu'il fait aux prisonniers, l'anathème que Tartuffe lance contre les décolletés constitue quasi certainement, de la part de Molière, une allusion aux Confrères du Très Saint-Sacrement de l'Autel. Ceux-ci, en effet, semblent s'être beaucoup préoccupés de « l'immodestie » des toilettes féminines et particulièrement de ce qu'un livre généralement attribué à l'abbé Jacques Boileau appellera « l'abus des nudités de gorge » [30].
Mais, si cette réplique complète la peinture de l'hypocrisie de Tartuffe que les quatre premiers vers qu'il prononce, faisaient déjà si bien éclater, ce n'est pas seulement parce qu'elle complète la liste des grandes vertus chrétiennes que Tartuffe prétend pratiquer, c'est aussi parce que l'imposture du personnage saute ici aux yeux d'une manière encore plus directe, encore plus immédiate. Certes, dans les quatre premiers vers, outre que le physique même du personnage contredit l'image qu'il entend donner de lui, c'est-à-dire celle d'un dévot austère qui s'adonne à de sévères mortifications, l'hypocrisie de Tartuffe se fait déjà sentir directement par le ton déclamatoire qu'il emploie. Malgré tout, c'est surtout à cause de tout ce que l'on sait déjà de lui, que l'on est tout de suite convaincu d'avoir affaire à un imposteur. Si l'on comprend tout de suite que Tartuffe porte un masque, c'est parce que l'on a déjà appris à connaître son vrai visage. Mais lorsque Tartuffe demande à Dorine de se couvrir le sein, on n'a même pas besoin de penser à tout ce qu'on sait déjà de lui pour être sûr qu'il porte un masque. Car, ce masque, Tartuffe l'a senti glisser, découvrant un moment son vrai visage, et on le voit s'employer aussitôt à le réajuster tant bien que mal et les efforts qu'il fait pour le remettre n'en font que mieux voir combien il lui va mal.
C'est seulement maintenant, en effet, que l'on comprend l'espèce d'affolement qui a saisi Tartuffe une minute plus tôt (« Ah ! mon Dieu, je vous prie »). Et l'on comprend aussi que, s'il continue à jouer la comédie qu'il a commencé à jouer dès qu'il est entrée en scène, il ne la joue pourtant plus maintenant tout à fait de la même façon. Au début de la scène, il savait exactement où il allait, il jouait un rôle écrit à l'avance, il disait des paroles qu'il avait préparées pour le cas où il rencontrerait quelqu'un en sortant de chez lui. Maintenant il improvise, car il doit adapter son jeu à une situation imprévue et essayer de réparer un accident qu'il n'a pu éviter. Nous l'avons vu, en entrant en scène un rapide coup d'œil a fait découvrir à Tartuffe la présence de Dorine, mais il a aussitôt détourné les yeux afin de faire croire à Dorine qu'il ne l'avait pas vue et donc que ses paroles étaient bien destinées à Laurent et à lui seul. Tout en parlant, il a alors continué d'avancer en levant les yeux au ciel pour éviter de regarder Dorine, tandis que celle-ci, ayant à lui parler, faisait sans doute quelques pas vers lui. Ainsi, lorsque l'exclamation de Dorine l'a obligé à cesser de faire semblant de ne pas l'avoir vue et de tourner la tête vers elle, il s'est alors retrouvé tout près d'elle et, si l'on ose ainsi dire, quasiment nez à nez avec ses généreux appas lesquels produisent ainsi sur lui un effet qu'il cherche tant bien que mal à dissimuler. Il s'agit donc bien moins pour Tartuffe maintenant de présenter à Dorine une image édifiante de lui-même que de l'empêcher à tout prix de voir sa vraie image qui est, elle, beaucoup moins édifiante. Ne pouvant dissimuler le trouble qu'il ressent, il essaie d'en déguiser la vraie nature et de faire passer un émoi libidineux pour un mouvement de pudibonderie. Mais il le fait d'une façon bien maladroite. Bien qu'il affecte de parler en général, au nom de toutes « les âmes  » que « de pareils objets » peuvent blesser, le « cela fait venir de coupables pensées » ressemble fort à un aveu.
…… Aussi Dorine va-t-elle avoir beau jeu à lui répondre qu'il devrait d'abord et surtout parler pour lui et va-t-elle prendre un malin plaisir à lui montrer qu'elle n'est aucunement dupe de sa prétendue pruderie, et à faire semblant de s'étonner, au contraire, avec une malicieuse insistance, de l'impétuosité de ses désirs :

Vous êtes donc bien tendre à la tentation,
Et la chair sur vos sens fait grande impression ?

La tournure de la phrase est affirmative, mais, la ponctuation l'indique, le ton est interrogatif. Ce ton interrogatif est évidemment très ironique. Dorine affecte d'être stupéfaite de l'effet que la chair fait sur Tartuffe. Elle feint d'avoir du mal à accepter la conclusion (« donc ») que le comportement et les paroles de Tartuffe semblent pourtant imposer. Mais il lui faut se rendre à l'évidence; le fait est là : le rigide, le rigoriste Tartuffe est « tendre à la tentation »; ce grand « spirituel » qui voudrait faire croire qu'il ne s'intéresse qu'au salut des « âmes » a visiblement bien du mal à dominer ses « sens »; ce dévot si pudique est manifestement un individu des plus lubriques.
Dorine aurait pu s'en tenir là, mais l'occasion est trop belle pour ne pas en profiter. Elle connaît trop bien maintenant le défaut de la cuirasse de Tartuffe pour ne pas exploiter son avantage  :

Certes, je ne sais pas quelle chaleur vous monte :
Mais à convoiter, moi, je ne suis pas si prompte,
Et je vous verrais nu du haut jusques en bas
Que toute votre peau ne me tenterait pas.

Elle continue à faire semblant d'avoir décidément (« certes ») le plus grand mal à comprendre que la seule vue d'un peu de chair puisse faire une telle impression et elle feint d'être obligée, pour se convaincre de l'exceptionnelle lubricité de Tartuffe, de se livrer à un véritable raisonnement. La preuve, dit-elle à Tartuffe, que vous est étonnamment prompt à « convoiter » [31], c'est que moi, que vous affectez pourtant de considérer comme une dévergondée, je le suis beaucoup moins que vous, et la preuve que je le suis beaucoup moins que vous, c'est que, si vous étiez tout nu, toute votre peau ne me dirait vraiment rien du tout. La logique faussement naïve de ce raisonnement est aussi plaisante qu'elle est mortifiante pour Tartuffe. Ayant affaire à un comédien, Dorine s'amuse à lui rendre la monnaie de sa pièce en jouant les innocentes. Son ton n'est aucunement celui de l'indignation, mais bien plutôt celui de la constatation tranquille, bien qu'étonnée. Elle feint de chercher seulement à comprendre et à bien se faire comprendre. Si elle s'interroge sur l'effet que pourrait lui faire la vue d'un homme entièrement nu, c'est seulement pour faire une sorte d'expérience et obtenir ainsi un élément de comparaison qui lui permettra d'apprécier d'une manière plus exacte la lubricité de Tartuffe. Si, pour cette expérience, elle prend l'exemple de Tartuffe, c'est seulement parce qu'il est devant elle et que, tout naturellement, c'est le premier exemple qui lui vient à l'esprit. Si elle procède au déshabillage imaginaire de Tartuffe d'une manière volontairement très insistante (« du haut jusques en bas… toute votre peau »), ce n'est aucunement sur un ton provocant, mais bien plutôt sur le ton de quelqu'un qui cherche seulement à être clair et précis [32].
On le sent bien, Dorine jubile intérieurement. Elle est tout heureuse de pouvoir enfin renverser les rôles. Elle qui supporte si mal les leçons et les sermons perpétuels de Tartuffe, elle à qui l'hypocrite vient de reprocher, sur un ton horrifié, l'immodestie de sa tenue, c'est elle maintenant qui lui fait la leçon. Mais elle le fait d'une manière qui, pour être indirecte, n'en est que plus efficace. Elle ne lui reproche pas sa lubricité, elle ne s'en montre pas choquée, elle ne s'en indigne pas : elle la constate, elle s'en étonne, elle feint d'avoir plus envie de le plaindre que de le blâmer. Mais Dorine ne se contente pas de démasquer Tartuffe. En lui disant qu'elle pourrait le voir entièrement nu sans en être le moins du monde troublée, elle ne veut pas seulement lui prouver qu'elle est moins libidineuse que lui : elle veut aussi et surtout lui faire clairement comprendre qu'il n'est guère ragoûtant. et qu'elle n'aurait pas grand mérite à garder son sang-froid. Dorine ne se contente pas de se livrer à un déshabillage psychologique de Tartuffe et de lui montrer qu'elle sait fort bien quel individu concupiscent se cache derrière le prétendu dévot. Cet individu concupiscent, elle le déshabille à son tour imaginairement pour lui infliger une cuisante correction.
N'en doutons point, en effet, Dorine a su toucher Tartuffe en un endroit sensible. Car, si elle s'est peut-être exprimée plus crûment qu'une autre, elle n'est certainement pas la première femme à lui avoir dit ou à lui avoir fait sentir qu'elle n'était vraiment pas attirée par lui. Et Tartuffe semble en avoir conçu une amertume qui transparaît, à la scène suivante, lorsque, devant Elmire, il se lance dans une petite diatribe contre les courtisans à bonnes fortunes :

Tous ces galants de cour, dont les femmes sont folles,
Sont bruyants dans leurs faits et vains dans leurs paroles;
De leurs progrès sans cesse on les voit se targuer;
Ils n'ont point de faveur qu'ils n'aillent divulguer,
Et leur langue indiscrète, en qui l'on se confie,
Déshonore l'autel où leur cœur sacrifie [33].

Tartuffe a manifestement bien du mal à comprendre comment les femmes peuvent s'enticher de galants si compromettants au lieu de s'attacher aux gens qui, comme lui, savent offrir à leurs maîtresses

De l'amour sans scandale et du plaisir sans peur [34].

Lui qui voulait faire croire à Dorine, au début de la scène, qu'il venait, par esprit de pénitence et de mortification, de s'infliger des coups de discipline, il vient de recevoir, grâce à elle, une correction, qui, pour n'être pas corporelle, vaut largement celle qu'il ne s'est pas donnée. Aussi ne lui reste-t-il plus qu'à essayer de se draper dans sa dignité offensée et à menacer de se retirer, si Dorine ne change pas de style :

Mettez dans vos discours un peu de modestie,
Ou je vais sur le champ vous quitter la partie.

Car, quand il a affaire à trop forte partie, Tartuffe a sagement recours à la fuite. C'est ce qu'il fera, à la scène 1 de l'acte IV, incapable de répondre aux arguments de Cléante  :

Il est, Monsieur, trois heures et demie :
Certain devoir pieux me demande là-haut,
Et vous m'excuserez de vous quitter si tôt [35].

Mais, quelque plaisir qu'elle puisse prendre à se jouer de Tartuffe, Dorine n'oublie pas qu'elle a une mission à remplir :

Non, non, c'est moi qui vais vous laisser en repos,
Et je n'ai seulement qu'à vous dire deux mots.
Madame va venir dans cette salle basse,
Et d'un mot d'entretien vous demande la grâce.

Elle annonce donc à Tartuffe qu'elle cesse les hostilités, tout en lui décochant, sans avoir l'air d'y toucher, une dernière flèche : en lui disant qu'elle va le « laisser en repos  », elle veut lui faire bien comprendre, pour qu'il n'ait aucune illusion, qu'elle est pleinement consciente de l'avoir mis fort mal à l'aise et que c'était précisément son intention. Puis elle s'acquitte de la commission que lui a confiée Elmire, en « deux mots », mais sur un ton et dans des termes (« la grâce ») qui sont de nature à donner des espérances à Tartuffe et à lui faire croire qu'il pourrait bien s'agir d'un rendez-vous galant. Dorine qui, nous le savons, soupçonne fort Tartuffe d'être amoureux d'Elmire, profite de l'occasion pour se livrer ici à une petite expérience, dont le résultat ne va pas manquer de la confirmer dans ses soupçons, comme le prouve la façon dont elle va commenter « en soi-même  » la réponse de Tartuffe :

Hélas ! très volontiers. - Comme il se radoucit !
Ma foi, je suis toujours pour ce qu'en j'en ai dit.

En effet, outre que, comme Dorine ne manque pas de le remarquer, le ton de Tartuffe « se radoucit » comme par enchantement, l'ambiguïté de sa réponse est aussi révélatrice qu'elle est comique. Constituée de deux éléments (« hélas ! » et « très volontiers ») apparemment contradictoires, la réponse de Tartuffe est pour le moins inattendue et peut paraître absurde. Si le second ne pose évidemment aucun problème d'interprétation, on peut hésiter sur le sens exact du premier. Le « hélas  » pourrait s'expliquer par le fait que l'imposteur, connaissant son point faible (et ce qui vient de se passer avec Dorine est là pour le lui rappeler), redouterait, autant qu'il le souhaite, de se trouver en tête-à-tête avec Elmire. Mais il est plus probable que, tout à la joie que lui donne la nouvelle qu'Elmire souhaite avoir un entretien avec lui, nouvelle qui constitue pour lui une divine surprise, Tartuffe ne pense guère pour l'instant au danger qu'il pourrait courir. S'il dit « hélas », c'est bien plus probablement en songeant à tous ces moments où il a rêvé, sans trop oser y croire, d'être seul à seule avec Elmire et de pouvoir enfin lui déclarer sa flamme, moments qu'il évoquera à la scène suivante, lorsqu'il dira à Elmire en parlant de leur tête-à-tête  :

C'est une occasion qu'au Ciel j'ai demandée,
Sans que jusqu'à cette heure il me l'ait accordée [36].

On pourrait rapprocher le « hélas » de Tartuffe de la fameuse exclamation, « Le pauvre homme ! [37]» , si illogique, en apparence, par laquelle Orgon ponctue, à quatre reprises, les informations, pourtant bien peu alarmantes, que lui donne Dorine sur son protégé. Mais, s'il s'apitoie si mal à propos sur le Tartuffe que lui dépeint Dorine, ce Tartuffe « gros et gras », qui mange « deux perdrix » et « une moitié de gigot » à son souper, qui passe tout sa nuit à dormir paisiblement « dans son lit bien chaud  » et qui s'envoie, en se réveillant, « quatre grands coups de vin », c'est qu'il revoit en imagination l'individu miséreux et famélique qu'était Tartuffe avant qu'il ne le recueille chez lui., et que Tartuffe reste toujours dans l'esprit d'Orgon.
Quelle que soit sa signification exacte, le « hélas » donne à la réponse de Tartuffe une tonalité fortement affective. Tout seul, le « très volontiers » aurait pu n'être qu'une banale formule de politesse. Grâce au « hélas », la réponse de Tartuffe est bien autre chose qu'une acceptation polie. On y sent un plus qu'un frémissement. Manifestement le fait d'apprendre qu'Elmire va venir et qu'elle veut le voir en tête-à-tête, loin de laisser Tartuffe indifférent, lui donne un trouble qu'il a du mal à dissimuler. Et de fait, il est si peu capable de cacher son impatience qu'il ne peut se retenir de demander à Dorine, avec une voix, sans doute, qui révèle son émotion :

Viendra-t-elle bientôt ?

Elmire arrive alors, et Dorine prend rapidement congé de Tartuffe  :

……………Je l'entends, ce me semble.
Oui, c'est elle en personne, et je vous laisse ensemble,

non, sans doute, par une ultime malice, sans souligner intentionnellement le dernier mot qu'elle prononce : « ensemble «. Elle s'en va, en tout cas, plus convaincue que jamais que Tartuffe a bien, comme elle le disait à Damis, « douceur de cœur [38]» pour Elmire. Et tel est, bien sûr, aussi le sentiment du spectateur. Aussi, contrairement a M. Jacques scherer [39], ne sera-t-il aucunement surpris par le comportement de Tartuffe au début de la scène suivante. Pleinement convaincu, à la fin de cette scène, que, comme Dorine vient d'en faire l'expérience, la chair féminine, en général, fait une « grande impression » sur Tartuffe, et qu'en particulier, il est spécialement sensible au channe d'Elmire, le spectateur s'attend d'autant plus à ce qu'il se montre très entreprenant que l'annonce de la venue d'Elmire qui souhaite le voir en tête-à-tête lui a apparemment donné des espoirs que Dorine, d'une manière discrète mais efficace, a largement contribué à faire naître.
Quoi qu'il en soit, la façon dont Tartuffe réagit à la nouvelle que lui transmet Dorine, achève de combler l'attente du spectateur, car il achève ainsi de confirmer lui-même toutes les accusations que Damis et surtout Dorine avaient lancées contre lui au cours des deux actes précédents et qu'Orgon avait déjà si bien confirmées en croyant le défendre. De toutes ces accusations, la plus inouïe, si inouïe que celle-là même qui l'a lancée, Dorine, semble avoir eu jusqu'ici quelque peine à y croire vraiment, est bien celle de s'intéresser de trop près, lui, l'austère dévot qui veut faire croire qu'il ne s'intéresse qu'au Ciel et qui ne cesse de contrôler si rigoureusement la conduite des autres, à la propre femme de son bienfaiteur. Si, à la différence de Dorine, le spectateur, parce qu'il a entendu, lui, ce qu'Orgon a dit à Cléante de la façon dont Tartuffe surveillait de près tous les hommes qui semblaient si peu que ce fût vouloir faire la cour à Elmire, avait déjà l'intime conviction que les soupçons de la suivante étaient parfaitement fondés, il lui manquait encore une preuve véritable, et Tartuffe vient de la lui fournir, à un moment où l'intérêt très vif qu'il porte à Elmire paraît encore plus choquant qu'il ne l'était lorsque Dorine en a parlé pour la première fois, puisque depuis on a appris qu'il se préparait à épouser Mariane.



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Simple scène de transition du point de vue dramatique, la brève scène 2 de l'acte III n'en est pas moins, au même titre que les scènes 1,4 et 5, de l'acte I, les scènes 3 et 6 de l'acte III et la scène 5 de l'acte IV, une des grandes scènes du Tartuffe. Orgon disait à Cléante, a la scène 5 de l'acte I, que pour savoir vraiment qui était Tartuffe, il fallait absolument faire sa connaissance, le voir et l'entendre en personne. Il avait tort, bien sûr, puisque, pour l'essentiel, nous savions déjà fort bien qui était Tartuffe avant de le voir paraître et que cette scène ne nous a rien appris de vraiment nouveau. Il n'en reste pas moins que Tartuffe méritait bien d'être connu et que, pour apprécier pleinement ce personnage hors du commun, il fallait, en effet, le voir et l'entendre lui-même.
Tartuffe s'est fait beaucoup attendre, mais, assurément, il ne déçoit point. Il ne prononce qu'une douzaine de vers, mais, en douze vers, il réussit, encore mieux qu'Orgon ne l'avait fait, sans le savoir, à la scène 5 de l'acte I, à nous convaincre non seulement que toutes les accusations que Dorine avait lancées contre lui, étaient parfaitement fondées, mais encore que, loin d'avoir exagéré, comme on aurait pu le croire, elle était restée, en fait, en-dessous de la réalité. Le Tartuffe qu'Orgon nous avait fait découvrir, bien malgré lui, était encore plus caricatural que celui que Dorine nous avait dépeint. Mais le Tartuffe en chair et en os, que nous avons devant nous a la scène 2 de l'acte III, semble être plus caricatural encore.
Nous savions pertinemment que Tartuffe était un imposteur, mais cet imposteur, que nous avions déjà cru voir et entendre, un très court instant, à travers le récit d'Orgon, maintenant nous le voyons et nous l'entendons vraiment. Et, si convaincus que nous puissions avoir été de la totale duplicité du personnage, nous avons l'impression d'être en train de la découvrir. Dorine nous avait dit qu'il portait un masque et qu'il n'était pas du tout celui qu'il feignait d'être, et Orgon, bien involontairement, nous l'avait amplement prouvé. Mais, dès que Tartuffe est devant nous, nous avons la certitude que nous l'aurions tout de suite percé à jour, même si nous n'avions point du tout été prévenus contre lui. Car nous le voyons mettre son masque aussitôt qu'il aperçoit Dorine et s'employer à vouloir donner de lui une image que son comportement et tout son être démentent immédiatement de la manière la plus totale. Nous savions que Tartuffe n'était pas celui qu'il prétend être, mais c'est seulement en l'entendant et en le voyant que nous pouvons mesurer vraiment à quel point le rôle qu'il joue, est un rôle de composition, à quel point il y a une contradiction radicale entre l'homme qu'il est réellement et celui qu'il fait semblant d'être.
En effet, alors que l'image de dévot austère, tout entier habité par la piété et par la charité, qu'il veut donner de lui-même dans les quatre premiers vers, renchérit encore, par l'évocation de mortifications auxquelles ne se livrent d'ordinaire que les religieux les plus zélés, sur ce que Dorine et Orgon nous avaient permis de deviner de la comédie qu'il jouait, Tartuffe nous montre aussitôt après, par l'effet que produisent sur lui, d'abord, le décolleté de Dorine et, ensuite, l'annonce de la venue d'Elmire, que son vrai visage est encore plus opposé que nous ne l'avions imaginé à celui qu'il veut offrir. Nous savions déjà que, contrairement à ce qu'il voulait faire croire, Tartuffe tenait plus du sybarite que du stylite, nous voyons maintenant que ce soi-disant ascète a une âme de satyre, que ce grand « spirituel » est affligé d'une libido débridée et respire la lubricité.
C'est, bien sûr, à dessein que, pour la première entrée en scène de Tartuffe, Molière a souligne la sensualité de son personnage. En apparaissant, de prime abord, comme un être essentiellement, foncièrement concupiscent, Tartuffe ne pouvait pas mieux prouver qu'il était tout le contraire de ce qu'il prétendait être. Car le péché de chair est de tous les péchés celui que le dévot a le plus en horreur.
En rendant ainsi plus criante la contradiction qu'il y a entre le masque que prend Tartuffe et son vrai visage, Molière l'a, bien sûr, rendue aussi plus comique. Car, outre qu'une telle contradiction est généralement d'autant plus comique qu'elle est plus criante, elle l'est encore plus sûrement lorsqu'elle se manifeste dans le domaine de la sexualité où les comportements atypiques suscitent si facilement le rire, trop facilement parfois. S'il est un domaine où, plus que dans tout autre, sans doute, on est aisément ridicule lorsqu'on essaie de passer pour le contraire de ce qu'on est, c'est probablement dans celui-là. Un individu lubrique qui fait semblant d'être pudique, un faune qui feint d'être farouche, un satyre qui se donne des airs de sainte nitouche prêtent encore plus sûrement à rire qu'un avare qui veut paraître généreux, un ignorant qui cherche à passer pour savant ou un lâche qui essaie de jouer les braves. Quoi qu'il en soit, Molière a pleinement réussi à faire de cette courte scène une des plus fortes et des plus drôles d'un des plus grands chefs-d'œuvre du théâtre comique et il aura fallu aux metteurs en scène modernes, comme Roger Planchon ou Jacques Lasalle, une espèce de génie de l'inintelligence des textes pour parvenir à l'empêcher d'être comique.


 

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NOTES :

[1] Rappelons seulement quelques exemples très célèbres, comme ceux d'Horace dans Horace, d'Auguste dans Cinna, de Cléopâtre dans Rodogune, de Célimène dans Le Misanthrope, d'Hermione dans Andromaque, de Néron dans Britannicus, de Titus dans Bérénice, de Bajazet dans Bajazet, de Mithridate dans Mithridate ou d'Athalie dans Athalie.

[2] On peut dire que Tartuffe a été, pendant les deux premiers actes, au centre de tous les propos et de toutes les discussions. C'est le cas de la grande discussion qui, a la scène 1 de l'acte I, oppose Madame Pernelle a tout le reste de la famille; c'est le cas des confidences que Dorine fait à Cléante à la scène 2; c'est des nouvelles de Tartuffe qu'Orgon demande à Dorine à la scène 4; c'est à propos de Tartuffe que Cléante et Orgon s'opposent à la scène 5; c'est pour lui parler de Tartuffe qu'Orgon a voulu voir Mariane seul a seule à la scène 1 de l'acte II; c'est au sujet de Tartuffe que Dorine se querelle avec Orgon à la scène 2, et qu'elle fait des remontrances à Mariane a la scène 3. Il n'y a que dans la scène 4 de l'acte II que le personnage de Tartuffe passe momentanément à l'arrière-plan, bien que le projet d'Orgon de lui faire épouser Mariane soit à l'origine du dépit amoureux qui oppose Mariane et Valère.

[3] Auguste, dans Cinna, est sans doute, avec Tartuffe, le personnage de théâtre dont l'entrée en scène est attendue avec le plus d'impatience et de curiosité. Mais, outre que cette entrée en scène ne se fait attendre que pendant un acte, si l'on n'a pas cessé de parler de lui, si l'on a, pour ainsi dire, parlé que de lui pendant tout le premier acte, bien loin qu'il ait suscité, comme Tartuffe, des jugements aussi catégoriques que diamétralement opposés, on n'a guère entendu sur lui que les propos très vigoureux, mais concordants d'Emilie et de Cinna. Seule Fulvie, à la scène 2, a fait entendre une note différente lorsqu'elle a rappelé à Emilie tous les bienfaits dont Auguste n'avait cessé de la combler (voir vers 63-68).

[4] Rappelons que « hypocrite » vient d'un mot grec qui signifie « acteur ».

[5] En homme qui connaît son métier et sait se mettre à la place du spectateur, Molière nous a fait découvrir ce petit cabinet et les possibilités qu'il offre pour espionner les conversations, au début de l'acte II, lorsque, avant de parler à Mariane, Orgon a pris la précaution de s'assurer que personne ne s'y était caché (voir acte 11, scène 1, vers 428-430). Si, au début de la scène 4, la réplique de Damis sera précédée de l'indication scénique suivante « sortant du petit cabinet où il s'était caché», en revanche, c'est seulement dans l'édition de 1734 qu'une indication scénique précisera, à la fin de la scène 1, que « Damis va se cacher dans un cabinet qui est au fond du théâtre». Mais, si Molière n'a pas jugé nécessaire de le préciser, c'est évidemment parce qu'il a pensé que la chose allait de soi. Aussi bien, pendant trois siècles, Damis n'a jamais manqué, à la fin de la scène 1, d'aller se cacher dans le petit cabinet. Sur ce point, comme sur tant d'autres, Roger Planchon a cru bon d'innover dans ses deux mises en scène, celle de 1962 (Voir Op. cit., p. 86 et 88) et celle de 1973 (Voir Op. cit., p. 305), en faisant rester Damis sur la scène à l'arrivée de Tartuffe et assister à son entretien avec Dorine. Le résumé de la mise en scène de 1962 précise que Dorine s'adresse à Damis, lorsqu'elle commente les propos de Tartuffe en disant  : « Que d'affectation et de forfanterie ! », et, chose beaucoup plus étrange, c'est à Damis que Tartuffe demande : « Viendra-t-elle bientot ? ». Est-il besoin de le dire, le choix de Roger Planchon, outre qu'il est eéidemment contraire à l'intention de l'auteur (le nom de Damis ne figure pas en tête de la scène), semble passablement absurde. Damis qui veut se cacher pour entendre la conversation de Tartuffe et d'Elmire, a évidemment tout intérêt à le faire avant l'arrivée de Tartuffe. De plus, et c'est sans doute ce qui le rend le plus regrettable, le choix de Roger Planchon va à l'encontre de l'intention profonde de Molière, qui, pour mieux faire ressortir, des son entrée sur scène, l'hypocrisie de Tartuffe, a voulu qu'il ait à affronter en tête-à-tête le personnage qui est le plus ennemi de l'hypocrisie et qui en est le plus dénué  : Dorine.

[6] Voir les vers 844-845 :

………Son valet dit qu'il prie et je n'ai pu le voir;
………Mais ce valet m'a dit qu'il s'en allait descendre.

Rappelons que la scène se situe dans une « salle basse  » comme dira Dorine au vers 873, c'est-à-dire dans une salle du rez-de-chaussée où sont les pièces de réception, tandis que les chambres sont à l'étage. À la scène 3 de l'acte I, Elmire annonce qu'elle va attendre « là-haut » (vers 214) son mari qui vient de rentrer de voyage. La chambre de Tartuffe est donc à l'étage, ce pourquoi, pour se débarrasser de lui, il dit à Cléante, à la scène 1 de l'acte IV (vers 1267) :

………Certain devoir pieux me demande la-haut.

[7] Op. cit., tome I, p. 884. Rappelons que « d'abord » a le sens de « tout de suite, aussitôt ».

[8] Molière a pris soin de nous apprendre que le valet de Tartuffe s'appelait Laurent, lorsqu'il a fait dire à Dorine, au début de la pièce, en parlant de Tartuffe (acte I, scène 1, vers 71-72) :

……… À lui, non plus qu'a son Laurent,

……… Je ne me fierais, moi, que sur un bon garant.

[9] Molière n'a vraisemblablement pas prévu de faire paraître Laurent sur la scène, car, outre qu'il n'a rien à dire, son nom ne figure pas dans la liste des personnages, alors qu'y figure celui de Flipote, qui n'a rien à dire, non plus, mais qui, elle, est effectivement présente sur la scène (à défaut d'avoir quelque chose à dire, elle reçoit un soufflet). Cette hypothèse est, d'ailleurs, corroborée par une intéressante indication scénique de l'édition de 1734 : au lieu de « apercevant Dorine», on trouve, en effet : « parlant haut à son valet, qui est dans la maison, dès qu'il aperçoit Dorine». Cette indication reflète très vraisemblablement un usage bien établi et qui pourrait fort bien remonter à la création de la pièce, tant il semble s'imposer. Si Laurent est, non pas sur la scène, mais « dans la maison », et, qui plus est, à l'étage, Tartuffe, pour faire semblant de lui parler, est obligé de parler « haut », et c'est précisément pour lui permettre de parler haut, que Molière n'a sans doute pas voulu que Laurent parût sur la scène. Le fait que le nom de Laurent figure en tête de la scène est donc assez surprenant. Mais il pourrait s'agir d'une inadvertance ou d'une erreur due au fait que le nom de Laurent est le premier mot de la scène. Au moment de composer son nom, alors qu'il venait de composer ceux de Tartuffe et de Dorine pour les mettre en tête de la scène, l'imprimeur a pu croire que Laurent avait été oublié et vouloir réparer l'oubli. Il aurait été, en tout cas, très étonnant qu'il ne s'étonnât pas de voir interpellé au début de la scène un personnage dont la présence n'avait pas été annoncée. Relevons à ce sujet les propos assez déroutants de M. Robert Horville, qui écrit à propos de la représentation du 5 février 1669 : « Il convient de noter que nous ignorons à qui étaient confiés les rôles de Flipote, de Laurent et de l'exempt; mais le valet de Tartuffe ne paraît pas en fait sur scène » (Le Tartuffe, Hachette 1973, collection "Poche critique", p. 31). M. Horville me paraît avoir tout a fait raison de penser que Laurent « ne paraît pas en fait sur scène », mais, cela étant, je n'arrive pas a comprendre comment il peut s'inquiéter de savoir à qui le rôle a été confié.

Si Laurent n'est pas entré dans la « salle basse » en même temps que Tartuffe, mais est resté à l'étage, il faut supposer que Tartuffe, après être entré, a aperçu Dorine alors qu'il n'avait pas encore refermé la porte. Au lieu de la refermer tout de suite, il s'est donc retourné, a passé la tête par la porte, et a prononcé d'une voix forte, en levant la tête en direction de sa chambre, les vers censés s'adresser à Laurent. C'est la solution que choisit Mme Dussane qui décrit ainsi l'entrée de Tartuffe  : « Tartuffe a ouvert sa porte assez naturellement pour entrer dans la salle basse, mais, quand il aperçoit Dorine, il se retourne vers l'intérieur et se remet à jouer, pour elle, son personnage  » (Voir Tartuffe, édition présentée et commentée par Mme Dussane, Didier-Privat, 1932, p. 145, note 4). On pourrait, bien sûr, pour mieux faire apparaître le jeu de Tartuffe, compliquer un peu les choses et imaginer qu'il entre et machinalement referme aussitôt la porte derrière lui. C'est alors seulement qu'il apercevrait Dorine et que, feignant de se rappeler soudain quelque chose, il se retournerait, rouvrirait la porte pour dire a Laurent, en criant presque, ce qu'il avait oublie de lui dire.

Dans la mise en scène de Fernand Ledoux, le jeu de Tartuffe est simplifié par le fait qu'il n'a pas de porte à ouvrir pour entrer en scène. Précisons, tout d'abord, que Fernand Ledoux a construit son décor « sur deux plans. Un plan élevé dans le fond du théâtre tenant lieu de galerie et donnant accès, à gauche, à la chambre d'Elmire, à droite, à celle de Tartuffe, et un vaste plan au niveau de la scène, figurant la salle basse […]. Un large rideau en trois parties doit permettre au cours de l'action de masquer la galerie du fond aux yeux des spectateurs et de réduire les proportions du décor, ce qui donnera à la scène d'Elmire et de Tartuffe, au quatrième acte, une plus grande intimité […] Trois marches, au centre, mènent a la galerie ornée d'une balustrade sectionnée en son milieu » (Op. cit , p. 31). Cela étant, voilà comment Femand Ledoux décrit l'entrée de Tartuffe à la scène 2 de l'acte III  : « Tartuffe dans la galerie arrive de D (l'extrémité droite de la galerie). Se croyant seul, il est béat et souriant. Arrivé au centre de la galerie, il aperçoit Dorine qui lui tourne le dos. aussitôt il se compose un visage et se tournant vers D, il dit ses deux premiers vers » (Ibidem, p. 141).

On le voit, Fernand Ledoux, qui, d'une manière générale et à la différence d'un Roger Planchon ou d'un Jacques Lasalle, comprend et respecte les intentions de Molière, a fait en sorte que l'entrée en scène de Tartuffe fasse tout de suite éclater sa duplicité. Mais, si ingénieuse que puisse paraître la solution qu'il a choisie pour le décor, elle ne me semble pas parfaitement satisfaisante. On peut tout d'abord s'étonner qu'il n'y ait que « trois marches » pour séparer la salle basse, où se joue la pièce, du niveau supérieur, où se trouvent les chambres. Dorine dirait-elle à la scène précédente que Tartuffe va « descendre », Elmire dirait-elle, à la scène 3 de l'acte I, qu'elle va attendre son mari « là-haut» , s'ils n'avaient l'un et l'autre que trois marches à descendre et à monter ? Mais, ce qui est le plus gênant, c'est que, de la galerie, on peut voir ce se passe dans la salle basse, et, sans doute entendre ce qui s'y dit. Fernand Ledoux s'est, d'ailleurs rendu compte que cela posait un problème, puisqu'il a prévu un rideau que l'on tire (c'est Dorine qui s'en charge) avant la seconde entrevue d'Elmire et de Tartuffe. Et, certes, il aurait été tout à fait invraisemblable que Tartuffe, après ce qui lui est arrivé lors de la précédente entrevue, acceptât de s'entretenir avec E]mire dans un lieu si peu fermé, et, d'ailleurs, pour le rassurer, Elmire commencera par l'inviter à bien s'assurer que personne ne peut les surprendre (vers 1389-1390). Mais, outre qu'un rideau ne vaut pas un mur, il est surprenant que, lors de la première entrevue avec Elmire, il ait pris le risque de lui déclarer sa flamme dans un endroit si peu sûr, comme il est surprenant qu'Orgon, pourtant si soucieux que personne ne puisse les entendre, ait choisi un tel endroit, à la scène 1 l'acte II, pour annoncer à Mariane qu'il voulait lui faire épouser Tartuffe.

[10] C'est le cas notamment de Roger Planchon dans les deux mises en scène qu'i] a signées. Voici comment la description de la mise en scène de 1962 évoque le début de la scène 2 : « On voyait entrer un homme rougeaud, l'air assez fort, rondelet qui joignait les mains et qui gagnait le centre du plateau, à pas lents, avec des gestes onctueux : c'était Laurent. II précédait de peu Tartuffe qui entrait d'un pas vif, jetait un regard à Dorine, s'approchait de Laurent, lui parlait sur un ton préoccupé et, lui donnant sa haire et sa discipline, d'un geste, il lui donnait un ordre » (Op. cit., p. 86). En 1973, c'est Tartuffe qui entre le premier: « Tartuffe entre, suivi de Laurent, par la petite porte du fond […]. Laurent porte un haut-de-chausse, des bas et des escarpins noirs, une chemisette blanche laissant ses bras nus. II a des lunettes. Sa tenue négligée indique à quel point il se sent a l'aise dans la maison d'Orgon  » (Op. cit., p. 305). Notons que « cette tenue négligée  » constitue un évident contresens pour qui se souvient du personnage que joue Laurent, à l'imitation de son maître, et de ce que Dorine a dit à Cléante de son comportement (acte I, scène 2, vers 205-210) :

………II vient nous sermonner avec des yeux farouches,
………Et jeter nos rubans, notre rouge et nos mouches.
………Le traître, l'autre jour, nous rompit de ses mains,
………Un mouchoir qu'il trouva dans une Fleur des Saints,
………Disant que nous mêlions, par un crime effroyable,
………Avec la sainteté les parures du diable.

II est clair que Laurent, qui essaie de se faire passer, comme Tartuffe, pour un modèle de piété et d'austerité, et qui passe son temps à censurer la tenue des autres, comme son maître va le faire dans un instant avec Dorine, bien loin d'avoir une « tenue négligée », doit, au contraire, veiller soigneusement à avoir toujours une tenue tres stricte.

Non content de faire paraître Laurent à la scène 2 de l'acte III, Roger Planchon le fera reparaître de nouveau, avec Tartuffe, à la scène 7 de l'acte V. Dans la mise en scène de 1962, Laurent s'enfuyait pendant que trois gardes bâillonnaient Tartuffe (Voir Op. cit., p. 168). Dans la mise en scène de 1973, plus pimentée, « Laurent n'arrive pas à se sauver; on l'attache par les mains - pantalon baissé, chemise rehaussée, en cache-sexe blanc, dans la position qui rappelle l'Esclave mourant de Michel-Ange ou Le martyre de saint Sébastien de Puvis de Chavannes -» (Op. cit., p. 323). On peut penser que, si Roger Planchon avait fait une troisième mise en scène de Tartuffe , Laurent n'aurait plus eu de cache-sexe.

[11] Chez Roger Planchon, au lieu de parler à la cantonade, Tartuffe prenait quasiment Laurent à part, si l'on se fie a la description de la mise en scène de 1962 qui dit que Tartuffe « s'approchait de Laurent, lui parlait sur un ton préoccupé » (Loc. cit.). Pour un peu, alu lieu de déclamer ses quatre premiers vers, il les aurait murmurés à l'oreille de son domestique.

Notons que, si, à la différence de Roger Planchon, M. Guicharnaud a bien vu l'importance de l'indication donnée par Molière (« Tartuffe apercevant Dorine»), il semble croire que Laurent est réellement présent, puisqu'il écrit : "C'est parce qu'il aperçoit Dorine que Tartuffe se tourne vers son serviteur et fait allusion à ses activités pieuses » (Op. cit., p. 84).

[12] C'est de nouveau avec un quatrain que Tartuffe va saluer Elmire au début de la scène suivante (acte III, scène vers 879-882) :

………Que le Ciel a jamais par sa toute bonté
………Et de l'âme et du corps vous donne la santé,
………Et bénisse vos jours autant que le désire
………Le plus humble de ceux que son amour inspire.

[13] Voici comment Furetière définit la Haire : « petit vêtement tissu de crin en forme de corps de chemise, qui est rude et piquant, que les religieux austères ou les dévots mettent sur leur chair pour se mortifier et faire pénitence. Il s'en fait en forme de réseaux, afin qu'il y ait des nœuds qui incommodent davantage. Les Chartreux portent perpétuellement la haire ». II cité ensuite le vers de Tartuffe.

[14] Voici comment Furetière définit la Discipline  : « se dit aussi de l'instrument avec lequel on châtie ou l'on se mortifie, qui ordinairement est fait de cordes nouées, de crin, de parchemin tortillé. On peint saint Jérôme avec des disciplines de chaînes de fer, avec des molettes d'éperon […]». Et il cite également le vers de Tartuffe.

[15] Le commentaire qu'inspire à Georges Couton le premier vers de Tartuffe, ne laisse pas d'être assez surprenant. Voici ce qu'il écrit : « Que Tartuffe commette le péché d'orgueil en proclamant de la sorte qu'il porte la haire et se donne la discipline n'est pas douteux. Se livre-t-il véritablement à ces mortifications ? On peut se poser la question et il n'est pas impossible qu'au péché d'orgueil il ajoute le mensonge  »; et il ajoute un peu plus bas : « A en juger par son comportement avec Dorine (cf. v. 862), puis avec Elmire (v. 916, notamment) Tartuffe paraît bien être de ceux pour qui la discipline a des effets aphrodisiaques. Mais Molière a-t-il voulu suggeérer cela ? » (Op. cit., p. 1353, note 1 de la page 938). Comment M. Couton peut-il se poser une question qui ne se pose aucunement tant la réponse négative s'impose immédiatement ? Non, Tartuffe ne se livre pas à ces mortifications ni à aucune autre. II est si peu « impossible qu'au péché d'orgueil il ajoute le mensonge » qu'on ne saurait en douter un seul instant. Georges Couton ne semble pas avoir très bien compris que Tartuffe était un imposteur. Quant à l'hypothèse qu'il pourrait utiliser la discipline comme aphrodisiaque, Georges Couton a assurément bien raison de n'être pas sûr que Molière ait "voulu suggérer cela". On peut même être tout à fait sûr qu'il n'y a pas pensé un seul instant. Car, s'il y a une chose dont Tartuffe n'a pas besoin, c'est bien d'aphrodisiaques. II aurait plutôt besoin de bromure. C'est en tout cas l'opinion de Dorine, et elle va se faire le malin plaisir de le lui dire dans un instant (voir 863-864).

[16] Voir acte I, scène 4, vers 245-248.

[17] Voir acte I, scène 2, vers 192.

[18] Voir acte I scène 4, vers 238-240.

[19] Ibidem, vers 255.

[20] Ibidem, vers 234.

[21] Voir acte II, scène 3, vers 647.

[22] Op. cit., p. 85.

[23] Ibidem. On ne comprend pas très bien pourquoi M. Guicharnaud emploie ici le pluriel (« tous les personnages ») alors que tous les traits auxquels il fait allusion, sont empruntés à la tirade d'Orgon à la scène 5 de l'acte I.

[24] Vers 293-294 et 297-298.

[25] On peut certes se demander s'il arrive bien à Tartuffe d'aller distribuer aux prisonniers un argent qu'il préférerait évidemment garder pour lui. Pourtant, s'il ne le fait peut-être pas aussi souvent qu'il veut le faire croire, et s'il ne donne certainement aux prisonniers qu'une partie de l'argent qu'il reçoit, il est très probable qu'il s'impose effectivement de le faire de temps en temps (cela fait partie de ses frais professionnels), en s'arrangeant, bien sûr, pour que ce soit devant témoins.

[26] C'est le cas notamment de Georges Couton qui indique que le père jésuite A. Bonnefons, dans un livre publié pour la première fois en 1637 et très souvent réédité, Le Chrétien charitable qui va visiter les prisonniers, les malades, les pauvres, les agonisants, mentionne quatre compagnies qui s'adonnent tout particulièrement à la visite des prisons, et, parmi elles, la Compagnie du Très Saint-Sacrement de l'Autel.

[27] Rappelons que le mot « mouchoir », au XVIIe siècle, désigne deux objets différents : le « mouchoir de poche » ou « mouchoir à moucher », c'est-à-dire notre mouchoir actuel, et le « mouchoir de cou », c'est-à-dire, nous dit Furetière, un « linge garni ordinairement de dentelles exquises, dont les dames se servent pour cacher et pour parer leur gorge ». C'est un « mouchoir de cou » qu'à la scène 2 de l'acte II, Dorine accuse Laurent d'avoir déchiré, puisqu'il le considère comme faisant partie des « parures du diable ». Mais c'est évidemment un « mouchoir de poche » que Tartuffe « tire de sa poche » pour l'offrir à Dorine, conférant donc, par ce geste, à un simple « mouchoir à moucher  », une dignité et une fonction qui non seulement ne sont pas les siennes, mais que sa fonction propre (on aimerait savoir si Tartuffe s'en est déjà servi) semble rendre peu apte à remplir .

[28] Loc. cit.

[29] N'allons pas imaginer que le décolleté de Dorine est véritablement provocant. Comme le fait remarquer M. Jacques Scherer, « Rien ne permet de supposer que Dorine soit vêtue de façon particulièrement inconvenante, que sa robe soit décolletée au-delà de ce qui est d'usage au XVIIe siècle. Les gravures du temps confirment d'ailleurs que son habillement est parfaitement normal » (Op. cit., p. 243).

[30] Sur ce livre, De l'abus des nudités de gorge, qui a été édité pour la première fois à Bruxelles en 1675 et qui a connu plusieurs rééditions et a même été traduit en anglais dès 1678, comme, plus généralement, sur les inquiétudes que donnaient aux dévots, et notamment aux confrères de la Compagnie du Très-Saint Sacrement de l'Autel, la tenue des femmes et tout particulièrement leurs décolletés, voir Herman Prins Salomon, Tartuffe devant l'opinion française, P.U.F., 1962, p.18-28.

[31] Rappelons qu'au XVIleme siècle, le verbe « convoiter  » s'emploie tout particulièrement, et notamment lorsqu'il est pris absolument, pour parler du désir sexuel. Furetière, après avoir donné le sens général de « convoiter » (« désirer ardemment le bien d'autrui  »), ajoute qu'il « se dit plus particulièrement des désirs de chair. Il n'est pas permis de convoiter la femme d'autrui, d'avoir désir d'en avoir la jouissance », et il cité les deux vers de Dorine :

………Certes, je ne sais pas quelle chaleur vous monte 
………Mais à convoiter, moi, je ne suis pas si prompte.

[32] Le rythme et les sonorités des vers 867-868 :

………Et je vous verrais nu, du haut jusques en bas,
………Que toute votre peau ne me tenterait pas,

avec le balancement des hémistiches, l'abondance des monosyllabes et les allitérations (t.t.r.p.) qui se répondent dans les deux hémistiches du vers 868, permettent à l'actrice de bien détacher les mots et, notamment, de faire claquer les quatre monosyllabes qui ponctuent la fin des quatre hémistiches.

[33] Acte Ill, scène 3, vers 989-994.

[34] Ibidem, vers 1000.

[35] Acte IV, scène 1, vers 1266-1268.

[36] Acte Ill, scène 3, vers 901-902.

[37] Acte I, scène 4, vers 235, 241, 249 et 256.

[38] Voir acte Ill, scène 1, vers 837.

[39] Voici, en effet, ce qu'il écrit à propos du comportement de Tartuffe dans cette scène : « Ses intentions vis-à-vis d'Elmire ne sont pas dévoilées; son inclination pour elle n'est indiquée que dans une suggestion fort discrète. Le spectateur assistera donc avec une certaine surprise et une sorte de plaisir horrifié à la scène suivante » (Op. cit., p. 133). Certes, Tartuffe n'a pas dit à Dorine qu'il allait essayer de séduire Elmire et lui faire une déclaration en forme. Car il n'avait assurément aucune raison de le lui dire. Mais le spectateur n'a aucunement besoin que Tartuffe dévoile à l'avance ses intentions pour prévoir qu'Elmire va avoir à se défendre contre ses avances, et il en rit d'avance.

[40] Rappelons ce qu'elle a dit (acte I, scène 1, vers 7984) : Oui; mais pourquoi, surtout depuis un certain temps, Ne saurait-il souffrir qu'aucun hante céans ? En quoi blesse le Ciel une visité honnête, Pour en faire un vacarme a nous rompre la tête ? Veut-on que la-dessus je m'explique entre nous ? Je crois que de madame il est, ma foi, jaloux. Elle se montre, de nouveau, prudente, à la scène 1 de l'acte III, lorsqu'elle dit à Damis, pour l'engager à laisser agir Elmire (vers 835-838) : Sur l'esprit de Tartuffe elle a quelque crédit; Il se rend complaisant et tout ce qu'elle dit, Et pourrait bien avoir douceur de cœur pour elle. Plût adieu qu'il fût vrai ! la chose serait belle ! On le voit, elle emploie le conditionnel (« pourrait », « serait »). La chose lui paraît tellement énorme qu'elle a presque autant de peine à y croire que d'envie de le faire.

 

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