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Blaise


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....................Introduction

 

.......Quand Pascal écrit dans les Pensées : « On se persuade mieux, pour l'ordinaire, par les raisons qu'on a soi-même trouvées, que par celles qui sont venues dans l'esprit des autres » (10-737-617 [1]), comment ne serais-je pas mille fois d'accord avec lui ? Car, si je me suis persuadé de la profonde absurdité des dogmes chrétiens qu'on m'a enseignés dans mon enfance, ce fut - mais je reconnais bien volontiers que la chose était aisée - pour des raisons que j'ai trouvées tout seul. Ce ne fut pas la faute à Voltaire (je n'avais pas encore lu le Dictionnaire philosophique ); ce ne fut pas la faute à Rousseau (je ne connaissais pas encore les pages si extraordinairement fortes qu'il a écrites contre l'idée de Révélation dans la 'Profession de foi du vicaire savoyard' ni son admirable Lettre à Christophe de Beaumont , l'archevêque de Paris). Ce ne fut pas la faute à Renan que je ne connaissais que de nom.

.......Ce fut d'abord la faute aux Pères Chartreux de Lyon chez qui j'ai fait mes études secondaires, et particulièrement au directeur spirituel d'alors, le Père Gabriel Matagrin, futur évêque de Grenoble, qui nous répétait inlassablement que l'absurdité du mystère n'était qu'apparente et que, si nous pouvions nous mettre à la place de Dieu, dont l'intelligence est infinie, ce qui paraît inintelligible à notre intelligence finie, nous deviendrait aussitôt parfaitement intelligible. Mais ce qu'il ne songeait jamais à nous dire, c'est comment, n'étant pas lui-même à la place de Dieu, il pouvait bien être sûr que ce qui nous paraît absurde à nous ne l'est pas aussi pour Dieu. Ce fut aussi la faute aux prédicateurs que j'ai écoutés avec trop d'attention, et particulièrement à ce missionnaire qui, pour inciter les fidèles à donner généreusement pour les missions, leur expliquait ingénument qu'il fallait se hâter d'évangéliser les populations primitives pendant qu'elles étaient encore primitives. Ce fut enfin, ce fut surtout la faute aux auteurs chrétiens que j'ai lus et tout particulièrement à Pascal. Alors qu'il a écrit les Pensées pour convertir les incroyants et pour ramener à la foi ceux qui l'avaient perdue, c'est en lisant les Pensées que me sont venues à l'esprit beaucoup des objections qui, lentement mais sûrement, m'ont fait perdre la foi dans laquelle j'avais été élevé. C'est, pour une large part, en lisant les Pensées que je me suis découvert peu à peu une âme de mécréant. Et depuis, à chaque fois que je relis les Pensées, je me sens devenir, si faire se peut, encore un peu plus mécréant qu'avant.

.......Ce qu'il y a sans doute de plus extraordinaire dans les Pensées, c'est, en effet, que les arguments de toute sorte que Pascal accumule pour essayer d'amener l'incrédule à croire, peuvent sans cesse être retournés contre lui, et constituent autant d'excellentes et décisives raisons qui devraient interdire à tout esprit logique de croire à ce que croit Pascal. Car c'est à la raison de l'incroyant que Pascal fait essentiellement appel dans les Pensées qui relèvent ainsi d'une perspective que l'on peut, je crois, qualifier de rationaliste. Voltaire, d'ailleurs, l'avait bien senti, lui qui, dans la 25° Lettre philosophique, feignait d'en être choqué et reprochait à Pascal d'appeler la raison au secours de la foi [2]. « Pourquoi, écrivait-il, vouloir aller plus loin que l'Ecriture ? N'y a-t-il point de la témérité à croire qu'elle a besoin d'appui et que ces idées philosophiques peuvent lui en donner ? » Bien sûr, quand on connaît Voltaire, on n'a pas de peine à deviner que son étonnement n'est guère sincère et qu'il prend un malin plaisir à faire semblant d'être un croyant moins raisonneur et plus soumis que Pascal, qui serait, au fond, un philosophe, tout en suggérant qu'il est parfaitement vain d'essayer de concilier la raison et l'Ecriture [3]. Toujours est-il que, dans les Pensées , Pascal ne nous dit pas : « Dieu existe parce que je l'ai rencontré », bien qu'il ait cru, semble-t-il, l'avoir rencontré au moins une fois, pendant la nuit du 23 novembre 1654, quand il a écrit le Mémorial. Il dit et il répète que la religion chrétienne est la seule explication possible à un problème, sans elle, radicalement insoluble. S'il croit, et c'est en quoi son attitude est, en un sens, rationaliste, c'est d'abord et surtout parce qu'il ne peut pas se résoudre à ne pas comprendre, parce qu'il lui faut, à tout prix, une explication. Malheureusement, si beaucoup des choses qu'il dit, du moins dans la première partie des Pensées, sont vraies ou comportent une large part de vérité, non seulement elles ne sauraient conduire aux conclusions où il veut nous amener, mais elles les interdisent de la manière la plus radicale. Car, au total, rarement un auteur aura employé tant d'ardeur et tant d'acharnement à ruiner lui-même ses propres thèses, et à convaincre son lecteur du caractère profondément dérisoire des grandes 'vérités' qu'il prétend établir. Pascal a voulu être le grand défenseur de la foi chrétienne. Or aucun auteur n'est peut-être plus propre à en faire ressortir toute l'absurdité.

.......On a beaucoup discuté de ce qu'aurait été le plan des Pensées , si Pascal avait eu le temps d'achever son ouvrage, et il est toujours très difficile, pour ne pas dire impossible, de répondre à cette question. Les manuscrits des Pensées ont fait l'objet de travaux extrêmement savants et incroyablement patients pour essayer de reconstituer leur histoire et de dater avec le plus de précision possible chacun des fragments. Des hommes comme Tourneur, comme Lafuma et tout récemment Paul Ernst ont consacré une bonne partie de leur vie à ces recherches. Mais leurs découvertes n'ont pas fondamentalement modifié les données du problème. Jusqu'à Tourneur, on a cru que Pascal s'était contenté jusqu'à sa mort d'entasser, sans les classer, les fragments destinés à prendre place dans les futures Pensées. Tourneur et Lafuma ont démontré que Pascal avait entrepris de classer un asssez grand nombre de ses fragments, qu'il a répartis en 27 liasses, sans doute à l'occasion d'une conférence prononcée devant ses amis de Port-Royal qui lui avaient demandé de leur exposer les grandes lignes de son œuvre future, conférence dont Filleau de la Chaise a laissé une relation. Mais ce classement, manifestement fait à la hâte, aurait certainement été modifié bien des fois par la suite. Quoi qu'il en soit, si, dans le détail, il est souvent bien difficile, voire impossible, de savoir quelle aurait été la place exacte de chacun des fragments (nombre d'entre eux; d'ailleurs, auraient été beaucoup développés ou profondément remaniés, et quelques-uns auraient peut-être été supprimés), il semble que l'on puisse assez facilement tomber d'accord sur ce qu'auraient été les grandes lignes de l'ouvrage.

.......Si l'on s'en tient aux fragments de la liasse 'Ordre', Pascal n'avait envisagé pour son futur livre que deux grandes parties, comme on le voit notamment dans le fragment 60-6-40 : « Première partie : Misère de l'hommme sans Dieu. Deuxième partie : Félicité de l'homme avec Dieu. Autrement : Que la nature est crorrompue, par la nature même. Deuxième partie : Qu'il y a un Réparateur, par l'Ecriture ». Mais ce plan, sans doute trop simple, paraît peu satisfaisant. Il est assez difficile, en effet, de savoir où s'arrête la première partie et où commence la seconde et de fait les meilleurs spécialistes de Pascal sont souvent en désaccord. .Ainsi le grand et très célèbre fragment 'disproportion de l'homme', dit 'les deux infinis' (72-199-230), que l'on considérait autrefois comme appartenant à la première partie des Pensées, appartiendrait à la deuxième, si l'on se réfère à l'ordre des liasses. Philippe Sellier estime pourtant, non sans raisons, qu'il faut le situer à la fin de la première partie [4]. Il est donc permis de penser que, si Pascal avait pu achever son grand ouvrage, il aurait peut-être renoncé à un plan en deux parties seulement. Comme Roger-E. Lacombe qui, ainsi que tous les pascaliens, a passé beaucoup plus de temps à étudier les Pensées que leur auteur n'en a eu pour les écrire, Pascal se serait sans doute rendu compte que son apologétique comportait en fait trois grands moments que Roger-E. Lacombe résume ainsi : « Pascal veut d'abord troubler profondément l'incrédule en lui peignant la condition de l'homme comme incompréhensible pour sa raison et si misérable que son cœur doit aspirer à y trouver un remède. En lui montrant ensuite que le christianisme explique cette condition et apporte ce remède, il lui donne le respect de cette religion et lui fait désirer qu'elle soit vraie. C'est alors seulement qu'il apporte à l'incrédule ainsi préparé les preuves du christianisme [5]». On retrouve d'ailleurs, en gros, ces trois parties dans l'édition de Brunschvicg, qui, somme toute, et je sais bien que cette déclaration est de nature à faire bondir beaucoup de pascaliens, présente un ordre plus satisfaisant que celui esquissé par Pascal. Mais il est vrai que Pascal a opéré son classement à la hâte, alors que Brunschvicg a eu tout loisir d'y réfléchir longuement. Ce sont donc ces trois parties que je vais examiner successivement dans les trois chapitres de ce livre.


 

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NOTES :

[1] Ces trois chiffres renvoient respectivement à l'édition Brunschvicg (Hachette, 1897), à l'édition Lafuma (Collection l'Intégrale, Le Seuil, 1963) et à l'édition de Philippe Sellier (Classiques Garnier, Bordas, 1991). Pour chaque fragment, je donnerai les trois chiffres renvoyant à ces éditions. Lorsque je citerai un passage d'un fragment de plusieurs pages, j'indiquerai aussi en note à quelle page se trouve ce passage dans chacune de ces trois éditions.

[2] Voir aussi ce passage de la Correspondance : « Le fond des mes petites Remarques sur les Pensées de Pascal, c'est qu'il faut croire sans doute au péché originel, puisque la foi l'ordonne, et qu'il faut y croire d'autant plus que la raison est absolument impuissante à nous montrer que la nature humaine est déchue » ( Bestermann 2359. Cité par René Pomeau, La Religion de Voltaire, Nizet, 1969, pp. 234-235).

[3] Op. cit.,  tome II, p. 187.

[4] Voir l'Introduction de son édition, pp. 38-39.

[5] Op. cit., 1958, p. 35.

 

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