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....................Etudes sur La Princesse de Clèves

 

A Jacques Monge
Avant-Propos

 

.......Le célèbre roman de Mme de Lafayette [1] est, pour l'essentiel, l'histoire d'une âme, celle de Mme de Clèves, et cette histoire est, pour l'essentiel, pour ne pas dire exclusivement, celle de sa passion pour M. de Nemours. C'est cette histoire que ce livre s'emploie à retracer presque pas à pas grâce à des explications suivies, choisies de manière à pouvoir en embrasser tout le cours. Si le très long épisode de la lettre de Mme de Thémines n'a pas donné lieu à une étude spécifique, il n'en a pas moins été très largement évoqué, principalement dans l'étude de l'épisode de l'aveu, et son importance essentielle a été soulignée avec insistance. Quant à l'entretien final entre Mme de Clèves et M. de Nemours, s'il a été évoqué à plusieurs reprises, il n'a pas fait l'objet, lui non plus, d'une étude particulière, car, malgré sa longueur, il ne semble apporter rien de vraiment nouveau, Mme de Clèves ne faisant qu'exposer à M. de Nemours les raisons de son refus de l'épouser, raisons que, pour l'essentiel, nous connaissons déjà.

.......On a beaucoup écrit sur La Princesse de Clèves [2] : en effet, si les livres ne sont pas très nombreux [3], les articles sont innombrables. Mais personne ne s'est encore vraiment livré à ce qui, semble-t-il, devrait toujours constituer la première étape de toute démarche critique : l'analyse minutieuse du texte. Trop de critiques, il est vrai, se soucient moins d'éclairer les œuvres que de servir leur carrière en exprimant des points de vue qui ne paraissent nouveaux que parce qu'ils sont en grande partie arbitraires. On s'empresse ainsi de s'interroger sur la philosophie d'un auteur, sur les influences qu'il a subies, ou plutôt, si l'on veut être dans le vent, sur ce qu'il aurait dit sans le savoir, avant d'avoir vraiment regardé de près ce qu'il a effectivement écrit. Ou bien, selon une recette très répandue, beaucoup de critiques prétendent proposer un éclairage nouveau alors qu'ils se contentent d'isoler un aspect de l'œuvre, en le montant arbitrairement en épingle [4]. Au total la plupart des travaux semblent reposer sur des montages de citations plutôt que sur une étude précise et minutieuse du texte [5].

.......Il en est résulté que, sans parler des 'lectures' arbitraires, voire extravagantes, de certains critiques modernes, La Princesse de Clèves a souvent donné lieu à des interprétations erronées, ou, en tout cas, simplistes qu'à l'occasion ce livre s'efforce de rectifier. C'est ainsi notamment qu'on a traditionnellement vu en Mme de Clèves une sorte d'héroïne de la sincérité, alors qu'une étude attentive du texte permet de montrer qu'elle fait souvent preuve de mauvaise foi, et même qu'il lui arrive de faire des déclarations mensongères ou à tout le moins semi-mensongères, et c'est particulièrement vrai, nous le verrons, dans la scène qui a pourtant le plus fait pour lui valoir sa réputation d'absolue sincérité : la scène de l'aveu [6]. S'il perd ainsi son auréole, le personnage y gagne en vérité humaine.

.......Mais l'étude méticuleuse du texte ne permet pas seulement de rectifier des affirmations inexactes ou, à tout le moins, trop sommaires. Elle permet surtout, et elle seule, de mieux apprécier les qualités de Mme de Lafayette romancière, lesquelles ne peuvent apparaître qu'à un regard extrêmement attentif. En dépit de maladresses nombreuses mais qui, le plus souvent, ne prêtent guère à conséquence [7], Mme de Lafayette est une romancière d'une rare intelligence. Elle se montre tout d'abord particulièrement habile à créer des concours de circonstances qui mettent son personnage principal dans des situations totalement imprévues et l'exposent ainsi à laisser échapper des signes d'une passion qu'elle s'emploie à cacher dès sa naissance et alors qu'elle-même n'en est point consciente encore. L'épisode de la première rencontre de Mme de Clèves et de M. de Nemours est, de ce point de vue, particulièrement intéressant. Mme de Clèves, ne sachant pas que M. de Nemours est rentré à Paris, ne s'attend pas à le voir au bal; elle s'attend encore moins à danser avec lui sans qu'ils aient été présentés l'un à l'autre, ni, par conséquent, à ce qu'on lui demande d'avouer qu'elle l'a bien reconnu alors qu'elle ne l'avait jamais vu. Si elle avait pu prévoir une telle question, sans doute n'aurait-elle pas refusé d'admettre qu'elle l'avait bien reconnu. Mais Mme de Lafayette voulait que son héroïne refusât de l'admettre, et c'est même pour ce refus, qui est le premier signe de sa passion et qui sera suivi de beaucoup d'autres jusqu'au refus final d'épouser M. de Nemours, c'est pour ce refus que l'épisode du bal a été conçu. Mais, pour que ce refus soit possible, il faut d'abord que Mme de Clèves et de M. de Nemours puissent danser ensemble sans se connaître, et, pour ce faire, il faut que M. de Nemours arrive alors que le bal est déjà commencé, et que le roi, sans le nommer, dise à Mme Clèves de danser avec M. de Nemours; il faut ensuite que, dès la fin de la danse, le roi et les reines fassent venir les deux danseurs « sans leur donner le loisir de parler à personne ». On le voit, seule une étude très attentive de l'épisode permet de bien comprendre les intentions de la romancière et l'habileté avec laquelle elle les met en œuvre.

.......Mais bien d'autres épisodes pourraient conduire aux mêmes conclusions et tout particulièrement l'épisode du portrait de Mme de Clèves dérobé par M. de Nemours. Là encore Mme de Clèves va être prise au dépourvu, car elle ne pouvait évidemment pas s'attendre à ce que M. de Nemours dérobât son portrait. Et là encore la romancière a dû régler les circonstances avec le plus grand soin, d'abord pour rendre le vol possible, et ensuite pour qu'il se déroulât exactement comme elle le souhaitait. Car il fallait que Mme de Clèves, et elle seule, vît M. de Nemours prendre le portrait en croyant n'être vu de personne; et il fallait aussi que M. de Nemours pût se rendre compte après coup que Mme de Clèves avait dû le voir. Mais cela n'est rendu possible que par un concours de circonstances assez complexe, la reine dauphine demandant à comparer le portrait que le peintre est en train de faire avec un autre portrait de Mme de Clèves, celle-ci demandant au peintre de faire une petite retouche à ce portrait, que le peintre remet ensuite sur la table qui est au pied du lit sur lequel est assise la reine dauphine, Mme de Clèves étant debout à côté d'elle, et dont les rideaux mal fermés permettent à Mme de Clèves de voir M. de Nemours prendre son portrait, la reine dauphine, elle, ne pouvant le voir mais remarquant le trouble de Mme de Clèves et lui demandant à voix haute ce qu'elle regarde, faisant ainsi se retourner M. de Nemours qui rencontre alors les yeux de Mme de Clèves attachés sur lui.

.......Quant à l'épisode de la lettre, s'il est si long et si complexe, et sans doute un peu trop complexe, c'est encore parce qu'il répond à des intentions très précises de la romancière. Elle veut que son héroïne découvre « toutes les horreurs [8]» de la jalousie et qu'elle en reste convaincue, ainsi qu'elle le dira à M. de Nemours, « que c'est le plus grand de tous les maux [9]» et elle veut en même temps qu'elle donne invontairement à M. de Nemours des signes de sa passion plus clairs et plus forts que tous ceux qu'elle lui a déjà donnés, et cela, alors qu'elle vient justement, la veille même, de lui laisser voir ses sentiments à deux reprises, d'abord d'une manière positive, en montrant trop d'inquiétude lors de l'accident de M. de Nemours et ensuite d'une manière négative, en ne lui demandant pas de ses nouvelles, lorsqu'elle le revoit chez la reine peu de temps après. Ces deux signes contraires, et donc complémentaires, sont, de ce fait, particulièrement. éclairants. Or la même chose se reproduit, et de manière encore plus probante, le lendemain matin lorsque M. de Nemours se présente chez elle pour lui expliquer que la lettre de Mme de Thémines était adressée au vidame de Chartres, Mme de Clèves lui montrant d'abord beaucoup de froideur et changeant ensuite brusquement et totalement d'attitude dès qu'il l'a persuadée que la lettre ne le concernait pas.

.......L'épisode où M. de Clèves reproche à sa femme de ne pas avoir reçu M. de Nemours, épisode trop négligé par la critique, repose lui aussi sur un concours de circonstances (M. de Nemours se présente chez Mme de Clèves lorsque Mmes de Nevers et de Martigues en sortent, et celles-ci vont ensuite chez la reine dauphine et lui disent, en présence de M. de Clèves, qu'elles ont laissé Mme de Clèves seule avec M. de Nemours) qui permet à la romancière de faire tout d'abord connaître à M. de Clèves une crise de jalousie aussi violente que celle que sa femme a connue après la lecture de la lettre, et ensuite, car c'est là la principale raison d'être de cet épisode, de lui prouver que sa femme, dont il avait tant admiré la sincérité le jour de l'aveu, lui avait dit des choses inexactes.

.......Mais la même intelligence qui, à chaque étape du récit, fait imaginer à la romancière, en en réglant très soigneusement le déroulement, l'épisode qui lui permet le mieux de doser l'évolution des sentiments et des actions de ses personnages, cette intelligence lui fait aussi ménager avec une très grande habileté la progression des divers épisodes. C'est pourquoi, et c'est à quoi on s'est efforcé dans ce livre, il faut étudier chaque épisode en gardant le souvenir très précis de ceux qui l'ont précédé et en connaissant parfaitement ceux qui vont le suivre.

.......On le voit particulièrement bien à propos du célèbre épisode de l'aveu. Car, s'il a souvent, pour ne pas dire généralement, donné lieu à des commentaires approximatifs voire erronés, c'est - outre bien sûr le fait qu'on n'a pas toujours regardé d'assez près le texte de l'épisode lui-même - parce qu'on n'a pas assez tenu compte ni des épisodes qui précédaient ni de ceux qui suivaient. Si l'on s'était mieux souvenu des épisodes précédents, on se serait rendu compte, d'abord, que les raisons qui ont conduit Mme de Clèves à l'aveu, interdisent de célébrer celui-ci, ainsi qu'on le fait si souvent, comme un acte héroïque et comme le produit d'une vertu sublime, puisque Mme de Clèves s'est finalement résolue à avouer à son mari à la fois parce qu'elle s'est rendu compte qu'elle n'était absolument plus capable de cacher sa passion à M. de Nemours et parce qu'elle s'est convaincue que, loin de lui apporter le bonheur, l'abandon à la passion l'exposerait à d'horribles souffrances; on se serait rendu compte aussi que Mme de Clèves, que l'on présente si souvent comme l'incarnation même de la sincérité, y fait preuve de mauvaise foi et va même jusqu'à affirmer avec insistance et solennité des choses inexactes. Si l'on avait regardé ensuite de plus près les épidodes suivants et notamment celui où M. de Clèves reproche à sa femme de ne pas avoir reçu M. de Nemours, on se serait aperçu que cette mauvaise foi et ces affirmations inexactes vont avoir des conséquences précises et graves en amenant M. de Clèves à douter de la sincérité de sa femme, ce qui le conduira à faire suivre M. de Nemours, à être persuadé que sa femme l'a trompé et à en mourir de douleur. Au total, quand on lit le roman d'un œil vraiment attentif, l'on se rend compte que l'épisode de l'aveu est bien davantage destiné à faire avancer l'action qu'à exalter le personnage de Mme de Clèves.

.......En résumé, à défaut de dégager la signification ultime d'une œuvre que son auteur aurait sans doute été bien en peine de préciser elle-même, ou de définir la philosophie de Mme de Lafayette qui n'a probablement jamais songé à s'en donner vraiment une, ce livre voudrait du moins aider le lecteur à mieux percevoir l'art et l'habileté de la romancière, que seule une étude très attentive permet de mesurer pleinement [10].


 

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NOTES :

[1] Toutes les citations de La Princesse de Clèves renverront à l'édition Gallimard, collection Folio, n° 778. La meilleure édition de La Princesse de Clèves est celle de M. Jean Mesnard (Imprimerie nationale, 1980). Pour l'ensemble des Romans et nouvelles de Mme de Lafayette, on utilisera l'édition de M. Alain Niderst (Classiques Garnier, Dunod, 1997). On trouvera enfin les Œuvres complètes de Mme de Lafayette dans l'édition de M. Roger Duchêne, avec une Préface de M. Michel Déon (éditions François Bourin, 1990)

[2] On trouvera une riche bibliographie dans le livre de M. Maurice Laugaa, Lectures de Madame de Lafayette, (Armand Colin, collection U2, 1971), qu'il a complètée, pour les travaux plus récents, dans son article, 'Madame de Lafayette, ou l'intelligence du cœur' (Littératures classiques, n° 15, 1991, pp. 195-226) Malheureusement, mais le contraire eût été surprenant, si l'on y trouve beaucoup d'informations, l'esprit critique n'y brille guère que par son absence. On pourra consulter aussi, pour la critique moderne antérieure à 1973, l'article de Mme Marie-Odile Sweetser 'La Princesse de Clèves devant la critique contemporaine' (Studi francesi, n° 52, 1974, pp. 13-29).

[3] Il n'y a que quatre petits livres exclusivement consacrés à La Princesse de Clèves, ceux d'Alain Niderst, La Princesse de Clèves, le roman paradoxal (Larousse, 1973) et La Princesse de Clèves de Madame de Lafayette (Nizet, 1977); celui de M. Pierre Malandain, La Princesse de Clèves  (P.U.F. Collection Etudes littéraires, 1985) et celui de M. Michel Delacomptée, La Princesse de Clèves, la mère et le courtisan (P.U.F, collection 'le texte rêve', 1990). Seuls les deux premiers présentent un réel intérêt, mais ils sont épuisés. Le troisième est saugrenu et le quatrième, parfaitement fidèle en cela à l'esprit de la collection, est franchement inepte.

[4] On pourrait citer de très nombreux articles. Je me contenterai d'en évoquer un seul, mais qui me paraît particulièrement révélateur dans la mesure où il n'est pas, il s'en faut, parmi les plus mauvais que l'on ait écrits sur La Princesse de Clèves. Il s'agit d'un article de M. Georges Forestier, 'Mme de Chartres, personnage-clé de La Princesse de Clèves' (Lettres Romanes, XXXIV, 1980, pp. 67-76). M. Georges Forestier n'est certes pas le premier à attacher beaucoup d'importance au personnage de Mme de Chartres, mais c'est sans doute lui qui est allé le plus loin dans cette voie et qui a rassemblé le plus de citations pour étayer son point de vue. Je n'ai aucunement l'intention de prendre le contre-pied de sa thèse et de soutenir que Mme de Chartres est un personnage tout à fait secondaire. Cela dit, je n'en pense pas moins qu'il lui attribue une importance très excessive. Il rappelle tous les propos que Mme de Chartres a tenus à sa fille, et il cite tous les passages où celle-ci se souvient des propos de sa mère. Mais, pour mesurer l'importance d'un personnage de roman, il ne suffit pas de rappeler tous les passages où il intervient directement on non, il faut aussi tenir compte de tous ceux où il n'intervient pas. Or, si Mme de Clèves se souvient à plusieurs reprises des propos de sa mère jusqu'au moment où elle lit la lettre de Mme de Thémines, elle ne semble plus y penser par la suite, notamment lorsqu'elle prend, à la fin de l'épisode de la lettre, la « résolution » d'avouer à son mari qu'elle aime un autre homme ou dans son entretien final avec M. de Nemours. Sans doute certains de ses propos semblent-ils alors faire écho à ceux de sa mère; toujours est-il que celle-ci n'est plus évoquée. Et pourquoi ? sinon parce que Mme de Clèves, éclairée maintenant par sa propre expérience, n'a plus besoin de se souvenir de ce que lui a dit sa mère pour penser comme elle. On peut donc considérer que Mme de Chartres n'est pas un 'personnage-clé' dans la mesure où, même sans les leçons de sa mère, Mme de Clèves serait arrivée, peut-être un peu plus lentement, il est vrai, aux mêmes conclusions et aux mêmes décisions. En réalité, mais il faudrait écrire tout un article pour le montrer, on peut penser que c'est moins Mme de Clèves que Mme de Lafayette qui a besoin de Mme de Chartres. Le rôle de Mme de Chartres est moins de convaincre sa fille que la passion est synonyme de souffrance, puisque sa propre expérience et les exemples qu'elle a pu observer autour d'elle auraient suffi à l'en convaincre, que de servir les desseins de la romancière et notamment de lui permettre de montrer plus aisément comment Mme de Clèves, d'abord inconsciente, de sa passion, en prend peu à peu conscience.

[5] Quelque grand que soit le déchet, il n'y en a pas moins, dans la critique de La Princesse de Clèves, des pages fort intéressantes, voire excellentes. Outre les livres de M. Alain Niderst déjà cité, je rappellerai notamment les pages de M. Henri Coulet dans Le Roman jusqu' à la Révolution (Armand Colin, Collection U, 1978, pp. 252-262), celles de M. Roger Francillon, L'Œuvres romanesque de Madame de Lafayette (Corti, 1973), de M. Jean Mesnard dans sa précieuse édition de La Princesse de Clèves , ainsi que dans ses articles 'Morale et métaphysique dans La Princesse de Clèves' (Littératures classiques, supplément de 1990; pp.65-78) et 'Le tragique dans La Princesse de Clèves' (XVIIe siècle, octobre-décembre 1993, pp. 607-620), de M. Jean Rousset dans Forme et signification (Corti, 1962, pp. 17-44), sans oublier, bien sûr le remarquable article de Jean Fabre sur 'L'art de l'analyse dans La Princesse de Clèves' (Mélanges 1845 II, Etudes littéraires, Publications de la faculté des Lettres de Strasbourg, Les Belles Lettres, 1946, pp. 261-306).

[6] Si c'est dans la scène de l'aveu que les déclarations inexactes, pour ne pas dire mensongères, de Mme de Clèves, sont les plus flagrantes, on peut en relever beaucoup d'autres tout au long du roman. C'est le cas, nous le verrons, lorsque Mlle de Chartres fait semblant de ne rien comprendre aux plaintes de son futur mari, qui s'afflige de ne pas trouver chez elle des sentiments qui répondent aux siens, alors qu'elle a dit auparavant à sa mère qu'elle n'avait « aucune inclination pour sa personne » (p. 149). C'est le cas, nous le verrons, aussi, et c'est là le premier mensonge caractérisé de Mme de Clèves, lorsqu'elle refuse d'avouer qu'elle a bien reconnu M. de Nemours sans l'avoir jamais vu. C'est de nouveau le cas au cours de l'épisode du bal du maréchal de Saint-André, lorsqu'elle décide de ne pas aller à ce bal après avoir entendu le prince de Condé rapporter des propos de M. de Nemours, qui ne pourra aller à ce bal, déclarant « qu'il n'y a point de souffrance pareille à celle de voir sa maîtresse au bal si ce n'est de savoir qu'elle y est et de n'y être pas » (p. 165). Elle commence par feindre de ne pas s'intéresser à la conversation : « Mme de Clèves ne faisait pas semblant d'entendre ce que disait le prince de Condé; mais elle l'écoutait avec attention » (ibidem); et, le soir, elle donne une fausse raison à sa mère pour expliquer sa décision de ne pas aller au bal, en lui disant « que le maréchal de Saint-André prenait tant de soin de faire voir qu'il était attaché à elle qu'elle ne doutait point qu'il ne voulût aussi faire croire qu'elle aurait part au divertissement qu'il devait donner au roi et que, sous prétexte de faire l'honneur de chez lui, il lui rendrait des soins dont peut-être elle serait embarrassée » (p. 166). On peut relever ensuite un léger semi-mensonge à M. de Nemours : au cours de la visite de condoléances qu'il lui fait après la mort de Mme de Chartres, il lui dit qu'il ne se reconnaît plus depuis qu'il est revenu à Paris et que beaucoup de gens ont remarqué son changement, et notamment la reine dauphine et Mme de Clèves lui répond alors : « Il est vrai […] qu'elle l'a remarqué et je crois lui en avoir ouï dire quelque chose » (p. 192) On le voit, Mme de Clèves fait semblant de ne pas bien se souvenir de ce que la reine dauphine lui a dit (« je crois »), alors qu'elle ne peut avoir oublié des propos qui l'avaient profondément troublée (« Quel poison, pour Mme de Clèves, que le discours de Mme la dauphine ! […] » p. 189). Au cours de l'épisode de la lettre, lorsque la reine dauphine demande à Mme de Clèves de lui rendre la lettre de Mme de Thémines, Mme de Clèves lui répond : « M. de Clèves, à qui je l'avais donnée à lire, l'a rendue à M. de Nemours qui est venu dès ce matin le prier de vous la redemander. M. de Clèves a eu l'imprudence de lui dire qu'il l'avait et il a eu la faiblesse de céder aux prières que M. de Nemours lui a faites de la lui rendre » (p. 232) Or cette déclaration de Mme de Clèves constitue un petit tissu de mensonges : ce n'est pas M. de Clèves, mais elle, qui avait la lettre; M. de Clèves n'a jamais dit à M. de Nemours qu'il l'avait (M. de Nemours savait d'ailleurs que c'était Mme de Clèves) et ce n'est pas M. de Clèves qui a donné la lettre à M. de Nemours, mais Mme de Clèves. Et non contente de rendre son mari responsable de ce qu'elle a fait elle-même, Mme de Clèves ne craint pas de condamner sa conduite en parlant de son « imprudence » et de sa « faiblesse ». Mme de Clèves feint volontiers d'être malade ou, de se trouver mal, révélant ainsi des talents de comédienne que l'on n'aurait pas soupçonnés. C'est sa mère, il est vrai, qui lui a appris à faire semblant d'être malade lorsqu'elle a décidé de ne pas aller au bal du maréchal de Saint-André (voir p. 166). Et elle n'a pas oublié la leçon. Elle fait ainsi semblant de se trouver mal, le jour où la reine dauphine lui apprend que M. de Nemours connaît et colporte, sans donner de noms, l'histoire de l'aveu : « Comme il y avait beaucoup de monde, elle s'embarrassa dans sa robe et fit un faux pas : elle se servit de ce prétexte pour sortir d'un lieu où elle n'avait pas la force de demeurer, et, feignant de ne se pouvoir soutenir, elle s'en alla chez elle » (pp. 257-258). Elle feint d'être malade, lorsque le roi est à l'agonie et que toute la cour se presse dans son antichambre : « Mme de Clèves sachant qu'elle était obligée d'y être, qu'elle y verrait M. de Nemours, qu'elle ne pourrait cacher à son mari l'embarras que lui causait cette vue, connaissant aussi que la seule présence de ce prince le justifiait à ses yeux et détruisait toutes ses résolutions, prit le parti de feindre d'être malade » (p. 268). Elle feint de nouveau de se trouver mal, nous le verrons, le jour où M. de Nemours se présente chez elle à l'heure où ses dernières visiteuses viennent de partir. Et ce jour-là elle ment par trois fois : elle ment une première fois en faisant dire à M. de Nemours qu'elle se trouve mal et ne peut le recevoir; elle ment une deuxième fois à M. de Clèves en lui disant qu'elle n'a pas pu recevoir M. de Nemours parce qu'elle s'est trouvée mal; et elle ment une troisième fois en feignant de ne pas comprendre les reproches de son mari, alors qu'elle-même s'est bien rendu compte qu'elle avait fait une grosse erreur en refusant de recevoir M. de Nemours.

[7] Depuis Valincour (Lettres à Madame la marquise de *** sur le sujet de La Princesse de Clèves, édition en fac-similé de l'Université de Tours, 1972), qui fait, il est vrai, preuve d'étroitesse d'esprit et se montre souvent injuste envers la romancière, jusqu'à M. Alain Niderst ('Les défauts de La Princesse de Clèves', Littératures classiques, janvier 1990, pp. 55-64), on n'a pas manqué de relever beaucoup de bizarreries et d'invraisemblances, dont la plus criante est, bien sûr, la présence de M. de Nemours lorsque Mme de Clèves avoue à son mari qu'elle aime un autre homme, et nous en avons encore relevé quelques autres, comme le fait très étrange que toute la cour se demande de qui M. de Nemours peut bien être amoureux, et que personne, à l'exception du chevalier de Guise, ne pense à la première personne à laquelle tout le monde devrait penser : Mme de Clèves. Le hasard, qui fait tant de choses dans La Princesse de Clèves, se montre assurément trop complaisant envers la romancière qui, le plus souvent, ne réussit guère à cacher que tout se passe exactement comme elle le souhaitait. Mais ce n'est pas la seule raison d'estimer avec M. Michel Déon, que « les œuvres romanesques de Mme de Lafayette prêtent parfois à sourire » (Op. cit., p. VIII). On peut aussi sourire comme lui de «ce bas-bleu éduqué à l'ancienne [et] ébloui par la goire d'un grand règne » (Ibid., p. XII) qu'il y a dans l'auteur de La Princesse de Clèves. On peut sourire du tableau qu'elle nous fait de la cour au début du roman : « Jamais cour n'a eu tant de belles personnes et d'hommes admirablement bien faits; et il semblait que la nature eût pris plaisir à placer ce qu'elle donne de plus beau dans les plus grandes princesses et dans les plus grands princes » (p. 130). On peut sourire de découvrir, dans la scène de l'aveu que, lorsque M. et Mme de Clèves éprouvent le besoin de se promener ensemble dans leur parc, ils sont « accompagnés d'un grand nombre de domestiques » (p.238) dont on se demande bien à quoi ils peuvent servir. Si les personnages de La Princesse de Clèves ont des problèmes sentimentaux, ils n'ont assurément jamais aucun problème d'argent.

[8] P. 213.

[9] P. 307.

[10] Je tiens, à la fin de cet Avant-propos, à rendre hommage à M. Robert Mauzi. C'est lui qui m'a vraiment fait découvrir, en 1958-1959, à l'Ecole Normale Supérieure, où il assurait le cours d'agrégation, La Princesse de Clèves, que je n'avais lue jusque-là qu'assez distraitement. Depuis, j'ai moi-même souvent fait cours sur La Princesse de Clèves, et, fidèle à mon habitude de n'apporter jamais aucun livre ni la moindre note, j'avais appris par cœur non pas la totalité de l'œuvre, comme je le fais pour les pièces en vers, mais tous les textes que j'étudiais ainsi que tous ceux que j'étais amené à citer, et notamment tous ceux qui sont étudiés et cités dans ce livre. Cette longue familiarité avec le roman, si elle m'a amené parfois à m'éloigner des vues exprimées par M. Robert Mauzi, n'a fait le plus souvent que me convaincre encore davantage de leur pertinence. Je tiens à remercier aussi mes amis Hélène et Henri Bonnet qui ont bien voulu relire mon manuscrit.

 

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