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....................L'Aveu de Mme de Clèves

 

Il [M. de Nemours] [1] entendit que M. de Clèves disait à sa femme :
- Mais pourquoi ne voulez-vous point revenir à Paris ? Qui vous peut retenir à la campagne ? Vous avez depuis quelque temps un goût pour la solitude qui m'étonne et qui m'afflige parce qu'il nous sépare. Je vous trouve même plus triste que de coutume et je crains que vous n'ayez quelque sujet d'affliction.
- Je n'ai rien de fâcheux dans l'esprit, répondit-elle avec un air embarrassé; mais le tumulte de la cour est si grand et il y a toujours un si grand monde chez vous qu'il est impossible que le corps et l'esprit ne se lassent et que l'on ne cherche du repos.
- Le repos, répliqua-t-il, n'est guère propre pour une personne de votre âge. Vous êtes, chez vous et dans la cour, d'une sorte à ne vous pas donner de lassitude et je craindrais plutôt que vous ne fussiez bien aise d'être séparée de moi.
- Vous me feriez une grande injustice d'avoir cette pensée, reprit-elle avec un embarras qui augmentait toujours; mais je vous supplie de me laisser ici. Si vous y pouviez demeurer, j'en aurais beaucoup de joie, pourvu que vous y demeurassiez seul et que vous voulussiez bien n'y avoir point ce nombre infini de gens qui ne vous quittent quasi jamais.
- Ah ! madame ! s'écria M. de Clèves, votre air et vos paroles me font voir que vous avez des raisons pour souhaiter d'être seule, que je ne sais point, et je vous conjure de me les dire.
Il la pressa longtemps de les lui apprendre sans pouvoir l'y obliger; et, après qu'elle se fut défendue d'une manière qui augmentait toujours la curiosité de son mari, elle demeura dans un profond silence, les yeux baissés; puis tout d'un coup prenant la parole et le regardant :
- Ne me contraignez point, lui dit-elle, de vous avouer une chose que je n'ai pas la force de vous avouer, quoique j'en aie eu plusieurs fois le dessein. Songez seulement que la prudence ne veut pas qu'une femme de mon âge, et maîtresse de sa conduite, demeure exposée au milieu de la cour.
- Que me faites-vous envisager, madame, s'écria M. de Clèves. je n'oserais vous le dire de peur de vous offenser.
Mme de Clèves ne répondit point; et son silence achevant de confirmer son mari dans ce qu'il avait pensé :
-Vous ne me dites rien, reprit-il, et c'est me dire que je ne me trompe pas.
- Eh bien, monsieur, lui répondit-elle en se jetant à ses genoux, je vais vous faire un aveu que l'on n'a jamais fait à son mari; mais l'innocence de ma conduite et de mes intentions m'en donne la force. Il est vrai que j'ai des raisons de m'éloigner de la cour et que je veux éviter les périls où se trouvent quelquefois les personnes de mon âge. Je n'ai jamais donné nulle marque de faiblesse, et je ne craindrais pas d'en laisser paraître si vous me laissiez la liberté de me retirer de la cour ou si j'avais encore Mme de Chartres pour aider à me conduire. Quelque dangereux que soit le parti que je prends, je le prends avec joie pour me conserver digne d'être à vous. Je vous demande mille pardons, si j'ai des sentiments qui vous déplaisent, du moins je ne vous déplairai jamais par mes actions. Songez que pour faire ce que je fais, il faut avoir plus d'amitié et plus d'estime pour un mari que l'on en a jamais eu; conduisez-moi, ayez pitié de moi, et aimez-moi encore, si vous pouvez.
M. de Clèves était demeuré, pendant tout ce discours, la tête appuyée sur ses mains, hors de lui-même, et il n'avait pas songé à faire relever sa femme. Quand elle eut cessé de parler, qu'il jeta les yeux sur elle, qu'il la vit à ses genoux, le visage couvert de larmes et d'une beauté si admirable, il pensa mourir de douleur, et l'embrassant en la relevant :
- Ayez pitié de moi vous-même, madame, lui dit-il, j'en suis digne; et pardonnez si, dans les premiers moments d'une affliction aussi violente qu'est la mienne, je ne réponds pas comme je dois à un procédé comme le vôtre. Vous me paraissez plus digne d'estime et d'admiration que tout ce qu'il y a jamais eu de femme au monde; mais aussi je me trouve le plus malheureux homme qui ait jamais été. Vous m'avez donné de la passion dès le premier moment que je vous ai vue; vos rigueurs et votre possession n'ont pu l'éteindre : elle dure encore; je n'ai pu vous donner de l'amour, et je vois que vous craignez d'en avoir pour un autre. Et qui est-il, madame, cet homme heureux qui vous donne cette crainte ? Depuis quand vous plaît-il ? Qu'a-t-il fait pour vous plaire ? Quel chemin a-t-il trouvé pour aller à votre cœur ? Je m'étais consolé en quelque sorte de ne l'avoir pas touché par la pensée qu'il était incapable de l'être. Cependant un autre fait ce que je n'ai pu faire. J'ai tout ensemble la jalousie d'un mari et celle d'un amant; mais il est impossible d'avoir celle d'un mari après un procédé comme le vôtre. Il est trop noble pour ne pas me donner une sûreté entière; il me console même comme votre amant. La confiance et la sincérité que vous avez pour moi sont d'un prix infini; vous m'estimez assez pour croire que je n'abuserai pas de cet aveu. Vous avez raison, madame, je n'en abuserai pas et je ne vous en aimerai pas moins. Vous me rendez malheureux par la plus grande marque de fidélité que jamais une femme ait donnée à son mari. Mais, madame, achevez et apprenez-moi qui est celui que vous voulez éviter;
- Je vous supplie de ne point me le demander, répondit-elle; je suis résolue de ne point vous le dire et je crois que la prudence ne veut pas que je vous le nomme.
- Ne craignez point, madame, reprit M. de Clèves, je connais trop le monde pour ignorer que la considération d'un mari n'empêche pas que l'on ne soit amoureux de sa femme. On doit haïr ceux qui le sont et non pas s'en plaindre; et encore une fois, madame, je vous conjure de m'apprendre ce que j'ai envie de savoir.
- Vous m'en presseriez inutilement, répliqua-t-elle; j'ai de la force pour taire ce que je crois ne pas devoir dire. L'aveu que je vous ai fait n'a pas été par faiblesse et il faut plus de courage pour avouer cette vérité que pour entreprendre de la cacher.
M. de Nemours ne perdait pas une parole de cette conversation; et ce que venait de dire Mme de Clèves ne lui donnait guère moins de jalousie qu'à son mari. Il était si éperdument amoureux d'elle qu'il croyait que tout le monde avait les mêmes sentiments. Il était véritable aussi qu'il avait plusieurs rivaux; mais il s'en imaginait encore davantage, et son esprit s'égarait à chercher celui dont Mme de Clèves voulait parler. Il avait cru bien des fois qu'il ne lui était pas désagréable et il avait fait ce jugement sur des choses qui lui parurent si lègères dans ce moment qu'il ne pût s'imaginer qu'il eût donné une passion qui devait être bien violente pour avoir recours à un remède si extraordinaire. Il était si transporté qu'il ne savait quasi ce qu'il voyait, et il ne pouvait pardonner à M. de Clèves de ne pas assez presser sa femme de lui dire ce nom qu'elle lui cachait.
M. de Clèves faisait néanmoins tous ses efforts pour le savoir; et, après qu'il l'en eut pressée inutilement :
- Il me semble, répondit-elle, que vous devez être content de ma sincérité; ne m'en demandez point davantage et ne me donnez point lieu de me repentir de ce que je viens de faire. Contentez-vous de l'assurance que je vous donne encore, qu'aucune de mes actions n'a fait paraître mes sentiments et que l'on ne m'a jamais rien dit dont j'aie pu m'offenser.
- Ah ! madame, reprit tout d'un coup M. de Clèves, je ne saurais vous croire. Je me souviens de l'embarras où vous fûtes le jour que votre portrait se perdit. Vous avez donné, madame, vous aves donné ce portrait qui m'était si cher et qui m'appartenait si légitimement. Vous n'avez pu cacher vos sentiments; vous aimez, on le sait; votre vertu vous a jusqu'ici garantie du reste.
- Est-il possible, s'écria cette princesse, que vous puissiez penser qu'il y ait du déguisement dans un aveu comme le mien, qu'aucune raison ne m'obligeait à vous faire ? Fiez-vous à mes paroles; c'est par un assez grand prix que j'achète la confiance que je vous demande. Croyez, je vous en conjure, que je n'ai point donné mon portrait : il est vrai que je le vis prendre; mais je ne voulus pas faire paraître que je le voyais, de peur de m'exposer à me faire dire des choses que l'on ne m'a encore osé dire.
- Par où vous a-t-on donc fait voir qu'on vous aimait, reprit M. de Clèves, et quelles marques de passion vous a-t-on données ?
- Epargnez-moi la peine, répliqua-t-elle, de vous redire des détails qui me font honte à moi-même de les avoir remarqués et qui ne m'ont que trop persuadée de ma faiblesse.
- Vous avez raison, madame, reprit-il, je suis injuste. Refusez-moi toutes les fois que je vous demanderai de pareilles choses; mais ne vous offensez pas pourtant si je vous les demande.
Dans ce moment plusieurs de leurs gens, qui étaient demeurés dans les allées, vinrent avertir M. de Clèves qu'un gentilhomme venait le chercher, de la part du roi, pour lui ordonner de se trouver le soir à Paris. M. de Clèves fut contraint de s'en aller et il ne put rien dire à sa femme, sinon qu'il la suppliait de venir le lendemain, et qu'il la conjurait de croire que, quoiqu'il fût affligé, il avait pour elle une tendresse et une estime dont elle devait être satisfaite.
Lorsque ce prince fut parti, que Mme de Clèves demeura seule, qu'elle regarda ce qu'elle venait de faire, elle en fut si épouvantée qu'à peine put-elle s'imaginer que c'était une vérité. Elle trouva qu'elle s'était ôté elle-même le cœur et l'estime de son mari et qu'elle s'était creusé un abîme dont elle ne sortirait jamais. Elle se demandait pourquoi elle avait fait une chose si hasardeuse, et elle trouvait qu'elle s'y était engagée sans en avoir presque eu le dessein. La singularité d'un tel aveu, dont elle ne trouvait point d'exemple, lui en faisait voir tout le péril.
Mais quand elle venait à penser que ce remède, quelque violent qu'il fût, était le seul qui la pouvait défendre contre M. de Nemours, elle trouvait qu'elle ne devait point se repentir et qu'elle n'avait point trop hasardé. Elle passa toute la nuit, pleine d'incertitude, de trouble et de crainte, mais enfin le calme revint dans son esprit. Elle trouva même de la douceur à avoir donné ce témoignage de fidélité à un mari qui le méritait si bien, qui avait tant d'estime et d'amitié pour elle, et qui venait de lui en donner encore des marques par la manière dont il avait reçu ce qu'elle lui avait avoué.

........................................La Princesse de Clèves, pp. 332-337

 

La célèbre scène dans laquelle Mme de Clèves avoue à son mari qu'elle aime un autre homme est trop longue pour qu'il soit possible de l'expliquer, d'une manière suivie, dans sa totalité. Il est, d'autre part, difficile, voire impossible, d'en détacher une page qui permettrait de dire tout ce qu'il y a à dire, du moins pour l'essentiel, sur cet épisode capital. Je ne ferai donc pas une explication suivie, mais plutôt une étude littéraire de la scène afin d'en dégager les aspects essentiels qui, à mon sens, ne sont pas peut-être toujours ceux que la critique a le plus soulignés [2].

Cette scène est assurémment celle qui a le plus frappé les contemporains, celle qui a suscité le plus de discussions, comme en témoigne notamment l'enquête lancée par le Mercure galant auprès de ses lecteurs, enquête qui s'est poursuivie tout au long de l'année 1678 [3]. A l'instar de Bussy-Rabutin, les lecteurs du XVIIe siècle ont souvent jugé l'aveu « extravagant [4]», ou, à tout le moins, invraisemblable. Il y a certes dans cettte scène quelque chose de parfaitement invraisemblable, la présence de M. de Nemours, qui entend, caché, la conversation de M. et de Mme de Clèves, et les contemporains n'ont pas manqué de s'en étonner : « Il semble, […] note ironiquement Valincour, que M. et Mme de Clèves n'attendaient que lui pour paraître [5]». On peut, en effet, trouver déjà bien extraordinaire le concours de circonstances qui va donner à M. de Nemours l'occasion d'entendre sans être vu la conversation de M. et de Mme de Clèves [6]. Mais ce qui est encore beaucoup plus extraordinaire, et au-delà de toute vraisemblance, c'est que le seul moment où M. de Nemours va surprendre une conversation entre les deux époux, se trouvera être précisément celui où Mme de Clèves va avouer à son mari qu'elle aime un autre homme. Nous l'avons dit, le hasard fait énormément de choses dans La Princesse de Clèves, mais il est permis de penser que, cette fois-ci, il en fait vraiment trop [7].

On peut donc se demander pourquoi Mme de Lafayette a voulu que M. de Nemours pût entendre l'aveu de Mme de Clèves, alors qu'elle ne pouvait pas ne pas se rendre compte que la chose paraîtrait bien peu vraisemblable. La réponse est à chercher dans la suite du roman. Mme de Lafayette a voulu préparer l'épisode de l'indiscrétion de M. de Nemours, qui ne va pas pouvoir s'empêcher de raconter, sans donner de nom, son aventure au vidame de Chartres, en lui disant qu'elle était arrivée à un des ses amis et en lui demandant de n'en rien dire à personne. Mais cet épisode lui-même reste essentiellement destiné à préparer les épisodes qui vont suivre. Mme de Lafayette veut que M. de Nemours assiste à l'aveu pour qu'il puisse ensuite se confier au vidame de Chartres, et elle veut qu'il se confie au vidame pour que celui-ci, qui ne va pas croire que cette aventure n'est pas la sienne, et qui ne va pas, non plus, tenir sa promesse de ne rien dire à personne, raconte, en disant qu'elle est arrivée à M. de Nemours, toute l'histoire à Mme de Martigues qui la redira à la reine Dauphine, qui la redira elle-même à Mme de Clèves.

La divulgation de l'aveu va aider Mme de Lafayette à atteindre les deux objectifs qu'elle a en vue. Elle veut tout d'abord préparer la mort de M. de Clèves qui mourra d'avoir cru que sa femme l'avait trompé. Pour ce faire, Mme de Lafayette va s'employer à augmenter la tension que l'aveu a fait naître entre les deux époux, et c'est le premier effet de la divulgation de l'aveu [8]. En découvrant que leur histoire est sue, alors qu'ils croyaient bien être les seuls à la connaître, chacun des deux époux va logiquement accuser l'autre d'avoir parlé et, malgré les dénégations de l'autre et l'invraisemblance de l'indiscrétion, ils ne pourront pas s'empêcher de continuer à penser qu'il n'y a pas d'autre explication possible, si étrange qu'elle puisse paraître [9]. L'image de chacun d'eux s'en trouvera altérée dans l'esprit de l'autre, parce que chacun d'eux va soupçonner l'autre non seulement d'avoir commis une indiscrétion impardonnable, mais aussi de lui avoir menti en niant l'avoir commise. Et c'est, bien sûr, à Mme de Clèves que ce dernier soupçon fera le plus de tort. M. de Clèves va se dire que, si elle lui a menti sur ce point, elle peut lui avoir menti sur d'autres choses. Il va donc commencer à douter de la sincérité de sa femme qu'il avait tant admirée après son aveu  : « il ne savait plus que penser de sa femme [10]». Et le doute qui s'est insinué dans son esprit sera considérablement renforcé lorsque, quelque temps après, Mme de Clèves, après avoir reçu de nombreuses visites dans l'après-midi, prétextera un malaise pour refuser de recevoir le dernier de ses visiteurs, M. de Nemours. M. de Clèves, nous le verrons, dégageant avec une grande lucidité toutes les implications de ce refus, comprendra alors que sa femme ne lui a pas dit la vérité lorsqu'elle a prétendu, le jour de l'aveu, que l'homme qui l'aimait ne lui avait jamais parlé de sa passion [11]. Et c'est parce que M. de Clèves doutera désormais de sa femme qu'il fera suivre M. de Nemours, lorsque celui-ci se rendra à Coulommiers et s'introduira deux nuits de suite dans la propriété.

Pourtant, s'il est vrai que l'indiscrétion de M. de Nemours joue un rôle important dans la succession des événements, qui vont miner M. de Clèves et provoquer sa mort, ce rôle n'est pas vraiment décisif, et Mme de Lafayette aurait donc pu en faire l'économie. Mais elle veut aussi, et peut-être plus encore, continuer à préparer la décision finale de Mme de Clèves, et c'est à quoi sert aussi et surtout l'indiscrétion de M. de Nemours. La raison essentielle pour laquelle Mme de Clèves renoncera à épouser M. de Nemours à la fin du roman, est qu'elle sera persuadée qu'il ne lui resterait pas fidèle, si elle se donnait à lui. A la fin de l'épisode de la lettre, elle était déjà arrivée à la conclusion qu'il était « peu vraisemblable qu'un homme comme M. de Nemours, qui avait toujours fait paraître tant de légèreté parmi les femmes fût capable d'un attachement sincère et durable [12]». L'indiscrétion de M. de Nemours va lui apporter une première confirmation de ses craintes; elle va voir dans son comportement le premier signe d'un retour à ce qu'il était avant de la connaître, un homme à bonnes fortunes et fier de ses conquêtes  : « Il a été discret, disait-elle, tant qu'il a cru être malheureux; mais la pensée d'un bonheur, même incertain, a fini sa discrétion. Il n'a pu s'imaginer qu'il était aimé sans vouloir qu'on le sût [13]». On voit apparaître ici l'ébauche de la théorie que Mme de Clèves exposera à M. de Nemours à la fin du roman pour justifier son refus de l'épouser : l'amour ne dure que lorsqu'il est malheureux; il a besoin d'obstacles et se nourrit de résistance [14]

Quelque parti que la romancière ait pu en tirer pour la suite de son roman, la présence de M. de Nemours à l'aveu n'en reste pas moins parfaitement invraisemblable. Mais ce n'est pas seulement la présence de M. de Nemours, c'est aussi, et parfois plus encore, le fait même de l'aveu que beaucoup de contemporains ont jugé invraisemblable. Il est permis de penser que c'est là, du moins le plus souvent, le point de vue de lecteurs qui n'ont lu le roman qu'une fois et n'en ont gardé qu'un souvenir assez vague. Très rapidement, dans leur esprit, La Princesse de Clèves n'a plus été que l'histoire d'une femme qui avoue à son mari qu'elle aime un autre homme, et ils ont jugé qu'un tel fait était tout à fait invraisemblable. Mais, si, d'une manière générale, l'on peut sans doute juger qu'il est assez invraisemblable qu'une femme avoue à son mari qu'elle aime un autre homme, sauf, bien sûr, si ce n'est pour lui annoncer qu'elle va le quitter, il en va tout autrement quand il s'agit, non pas d'une femme en général, mais de l'héroïne de La Princesse de Clèves. Dans son cas, loin d'être invraisemblable, l'aveu peut être considéré comme tout à fait logique.

Il a été, en effet, très soigneusement préparé par la romancière. Mme de Lafayette a bien compris qu'une décision aussi insolite, aussi extrême devait avoir été lentement mûrie et elle a su ménager avec soin les étapes de sa maturation. Nous les connaissons déjà, mais je les rappelle rapidement. Elles sont au nombre de six, à savoir : les paroles de Mme de Chartres sur son lit de mort, la réflexion de M. de Clèves sur la sincérité à propos de l'histoire de Sancerre et de Mme de Tournon, la pensée qui traverse l'esprit de Mme de Clèves de dire à son mari, lorsqu'il s'oppose absolument à ce qu'elle mène une vie plus retirée, que le bruit court que M. de Nemours est amoureux d'elle, et les trois examens de conscience qui suivent respectivement le vol du portrait, la lecture de la lettre et enfin sa reconstitution. La progression est très nette. La première fois les paroles de Mme de Chartres n'ont aucun effet immédiat : Mme de Clèves se contente d'enregistrer les paroles de sa mère, sans en tirer d'application précise, sans essayer de voir en quoi pourraient consister ces partis extrêmes auxquels sa mère lui conseille de recourir à l'occasion. Mais elle y repensera après le vol du portrait [15], et de nouveau après la lecture de la lettre [16], et, dans les deux cas, le souvenir des paroles de sa mère sera suivi de la pensée de l'aveu. La deuxième fois, sans qu'elle devienne encore tout à fait explicite, on voit l'idée de l'aveu germer dans l'esprit de Mme de Clèves qui se rappellera les propos de M. de Clèves après le vol du portrait [17], aussitôt après s'être rappelé les dernières paroles de sa mère. L'idée de l'aveu est donc née dans l'esprit de Mme de Clèves du rapprochement des paroles de sa mère et des propos de son mari. C'est la réflexion de M. de Clèves qui lui a permis de donner enfin un contenu clair et précis aux conseils de Mme de Chartres. La troisième fois l'idée de l'aveu apparaît vraiment, mais on est encore bien loin d'un aveu franc et complet, puisqu'elle ne songe pas à dire à son mari qu'elle est amoureuse de M. de Nemours, mais seulement que celui-ci est peut-être amoureux d'elle. La quatrième fois Mme de Clèves envisage un aveu franc et complet, mais l'idée n'est pas encore mûre : finalement elle est « étonnée de l'avoir eue » et y trouve « de la folie [18]». La cinquième fois, loin d'y trouver encore « de la folie », Mme de Clèves regrette amèrement de ne l'avoir pas suivie [19]. La sixième fois, on peut considérer que la décision est quasiment prise : certes Mme de Clèves n'envisage d'avouer que si M. de Clèves ne se montre pas disposé à la laisser s'éloigner de la cour, mais cela apparaît presque certain [20].

Si l'idée de l'aveu s'est peu à peu imposée à l'esprit de Mme de Clèves, c'est parce que sa situation n'a cessé de se dégrader de plus en plus et, si elle se transforme finalement en « résolution » à la fin de l'épisode de la lettre, c'est parce qu'elle se trouve maintenant incapable de faire face à cette situation. L'aveu survient après toute une série d'épisodes qui ont constitué pour Mme de Clèves des échecs de plus en plus graves dans la ligne de conduite qu'elle s'était fixée, après la déclaration voilée de M de Nemours : faute de pouvoir s'empêcher de l'aimer, elle avait du moins résolu de « ne lui en donner jamais aucune marque [21]». Or, nous l'avons vu, dans les semaines qui vont suivre, Mme de Clèves ne va cesser de donner à M. de Nemours des marques de sa passion de plus en plus nombreuses et de plus en plus claires. Et les événements se sont précipités avec les deux épisodes qui se suivent immédiatement, celui de l'accident de M. de Nemours et celui de la lettre perdue. Mme de Clèves, qui s'est trahie deux fois le jour de l'accident, en se distinguant des autres d'abord par une inquiétude plus marquée, et ensuite par une affectation d'indifférence, va, le lendemain, passer la matinée, puis l'après-midi à se trahir, en ne cessant de donner à M. de Nemours des marques de sa passion. De plus, jusqu'à ce jour, ces marques, pour être de plus en plus nombreuses et de plus en plus claires, n'en avaient pas moins toujours gardé une certaine ambiguïté. Jusqu'à ce jour, Mme de Clèves n'avait encore donné à M. de Nemours que des signes, que des indices, toujours plus forts, toujours plus révélateurs, mais non vraiment des preuves formelles de son amour. Elle pouvait toujours se dire que, si M. de Nemours devait bien se douter qu'elle l'aimait, il ne pouvait pourtant pas en avoir une certitude absolue. Pour la première fois, à la fin de l'épisode de la lettre, elle a le sentiment d'avoir donné à M. de Nemours « des marques certaines de sa passion [22]». L'échec de la ligne de conduite qu'elle s'était fixée est donc maintenant scellé : Mme de Clèves a maintenant pleinement conscience d'être « vaincue et surmontée par une inclination qui |l'] entraîne malgré [elle] [23]».

Mais l'épisode de la lettre n'a pas seulement prouvé à Mme de Clèves qu'elle n'était plus capable de se défendre contre M. de Nemours et de lui cacher sa passion, elle lui a fait découvrir les « inquiétude mortelles de la défiance et de la jalousie [24]» et l'a convaincue qu'elle les connaîtrait de nouveau si elle se donnait à M. de Nemours [25]. A la fin de l'épisode de la lettre le problème moral, qui était jusque-là le principal problème de Mme de Clèves, se trouve donc dépassé. L'obstacle au bonheur de Mme de Clèves ne réside plus dans M. de Clèves, mais dans M. de Nemours lui-même. Ce n'est plus le sentiment de son devoir qui retient Mme de Clèves de s'abandonner à sa passion, mais la peur, mais la certitude de souffrir. Quand une femme prend un amant, c'est, d'ordinaire, parce qu'elle espère bien trouver auprès de celui-ci le bonheur qu'elle n'a pas trouvé auprès de son mari. Si elle est persuadée du contraire, si elle se dit que, loin de lui apporter ce bonheur, une aventure extra-conjugale ne lui apportera que des souffrances insupportables, il est naturel et logique qu'elle renonce à la tenter. On peut donc considérer qu'au terme de l'épisode de la lettre, le renoncement final de Mme de Clèves, qui refusera d'épouser M. de Nemours lorsque la mort de M. de Clèves lui aura rendu sa liberté, est déjà virtuellement acquis. En effet si M. de Clèves disparaissait dès à présent, Mme de Clèves ne pourrait pas tenir M. de Nemours pour responsable de la mort de son mari comme elle le fera à la fin du roman, mais elle a déjà acquis la conviction que M. de Nemours ne lui resterait pas fidèle, si elle l'épousait et qu'elle ne pourrait le supporter.

Incapable de lui cacher son amour et convaincue qu'il ne peut faire que son malheur, Mme de Clèves ne voit donc plus d'autre solution que de tout faire pour éviter désormais d'être en présence de M. de Nemours. Mais cela signifie qu'elle doit demander à M. de Clèves de bien vouloir consentir à la laisser se retirer de la cour, et le refus prévisible de son mari, l'impossibilité où elle se trouve de lui fournir des raisons plausibles pour justifier son désir de solitude, font que l'aveu apparaît comme quasiment inévitable. Mais, si l'aveu a été très soigneusement préparé, s'il a été amené par une savante progression, si l'idée en a lentement mûri, il ne va pourtant pas avoir les caractères que cette longue maturation aurait dû lui conférer. Il ne va pas être aussi confiant, aussi entier, aussi sincère qu'il aurait dû être, mais réticent, incomplet, non dénué d'ambiguïtés, et même de mauvaise foi. Alors que l'aveu aurait dû être spontané et pleinement volontaire, Mme de Clèves aura finalement le sentiment d'avoir fait une chose qu'elle n'avait pas vraiment voulu faire, lorsque, après le départ de son mari, elle s'interrogera sur sa conduite : « Elle se demandait pourquoi elle avait fait une chose si hasardeuse, et elle trouvait qu'elle s'y était engagée sans en avoir presque eu le dessein ».

Il va y avoir, en effet, comme un décalage entre la préparation de l'aveu et sa réalisation. Cet aveu si soigneusement préparé va avoir un caractère quasiment improvisé. On pouvait croire que le fruit était mûr et prêt à tomber tout seul, que Mme de Clèves n'attendait plus qu'une occasion propice pour avouer son secret à son mari, et il va pourtant falloir que cet aveu lui soit presque arraché par M. de Clèves. C'est tout d'abord qu'il va s'écouler un certain temps entre le moment où la « résolution » a été prise et celui où l'aveu va effectivement avoir lieu. Car les choses ne vont pas se passer comme Mme de Clèves l'avait prévu. Elle avait pensé que son mari s'opposerait à ce qu'elle aille à la campagne. Or il va consentir assez facilement à ce qu'elle aille à Coulommiers pendant que lui-même irait avec le roi à Compiègne [26]. Il s'est donc écoulé un certain nombre de jours entre le moment où elle a pris la quasi « résolution » de l'aveu, et le moment où l'aveu va avoir lieu. Pendant ces quelques jours qu'elle a passés à Coulommiers, loin de la cour et de M. de Nemours, Mme de Clèves a donc pu se remettre un peu du trouble que lui avait donné l'épisode de la lettre [27]. Elle ne sent sans doute un peu moins aux abois, un peu moins « sur le bord du précipice » pour reprendre l'expresssion qu'avait employée Mme de Chartres sur son lit de mort [28].

Mme de Clèves est partie à Coulommiers « dans le dessein de n'en pas revenir sitôt ». Cela, bien sûr, elle ne l'avait pas dit à son mari, qui n'aurait pas manqué alors de s'en étonner et de la presser de questions. Trop heureuse qu'il accepte de la laisser aller à Coulommiers, elle a préféré remettre les inévitables explications à plus tard. Celles-ci auront lieu lorsque M. de Clèves va la rejoindre à Coulommiers en revenant de Compiègne, dans l'intention de rentrer avec elle à Paris. Mme de Clèves manifestant le désir de rester à Coulommiers, M. de Clèves ne va pas manquer de s'en étonner et de lui poser des questions [29]. Le moment semblerait donc enfin venu pour que Mme de Clèves mette en pratique la « résolution » qu'elle avait prise de dire à M. de Clèves pourquoi elle voulait vivre à l'écart de la cour, si celui-ci s'obstinait « à en vouloir savoir les raisons ». Au lieu de cela, Mme de Clèves va lui répondre d'une manière évasive « avec un air embarrassé » en invoquant « le tumulte de la cour » et son désir de « repos ». Mais l'âge de Mme de Clèves rend évidemment cette explication bien peu convaincante; et M. de Clèves ne manque pas de le lui faire remarquer, en ajoutant qu'il la soupçonne d'être « bien aise d'être séparée de [lui] ». Mme de Clèves répond « avec un embarras qui augmentait toujours », qu'elle aurait « beaucoup de joie », s'il restait avec elle à Coulommiers, pourvu qu'il y restât seul. Sa réponse et son embarras croissant achèvent de convaincre M. de Clèves qu'elle a « des raisons pour souhaiter d'être seule » et il la « conjure de les [lui] dire ». On s'attendrait donc à ce que Mme de Clèves comprenne qu'il est maintenant inutile de tergiverser davantage et que M. de Clèves ne lui laissera plus aucun répit tant qu'elle ne lui aura pas avoué les vraies raisons qui lui font souhaiter être seule. Pourtant elle va encore s'obstiner longtemps à refuser de les dire à M. de Clèves : « il la pressa longtemps de les lui apprendre sans pouvoir l'y obliger ».

On pourrait croire enfin qu'elle s'est décidée à parler lorsque, après être demeurée un moment « dans un profond silence, les yeux baissés », elle va « tout d'un coup », comme dans un suprême effort de volonté, relever les yeux pour le regarder et prendre la parole. Mais au lieu d'avouer, elle lui demande de ne pas l'obliger à le faire : « Ne me contraignez point à vous avouer une chose que je n'ai pas la force de vous avouer, quoique j'en aie eu plusieurs fois le dessein. Songez seulement que la prudence ne veut pas qu'une femme de mon âge, et maîtresse de sa conduite, demeure exposée au milieu de la cour ». Ce dernier effort pour tenter d'éviter l'aveu est évidemment tout à fait désespéré. Après une telle déclaration, moins que jamais M. de Clèves ne sera disposé à lâcher prise. En effet, non seulement Mme de Clèves a achevé de le persuader qu'elle avait bien un secret, mais elle a achevé en même temps de le mettre sur la voie : « Que me faites-vous envisager, madame; s'écria M. de Clèves. Je n'oserais vous le dire de peur de vous offenser ». Mme de Clèves ne répond rien et M. de Clèves interprète alors son silence comme un aveu : « Vous ne me dites rien, reprit-il, et c'est me dire que je ne me trompe pas ». C'est alors seulement que Mme de Clèves se décide à parler, après s'être jetée aux genoux de M. de Clèves.

On le voit bien, et c'est pour mieux le montrer que je n'ai qu'assez peu abrégé cette première phase de la scène, Mme de Clèves a opposé une longue résistance à son mari, qui a dû insister longtemps, se montrer de plus en plus pressant, et la harceler véritablement pour arriver à lui arracher son secret. Et elle ne s'est enfin décidée à avouer que lorsqu'elle s'est rendu compte qu'elle en avait déjà trop dit. Mieux vaudrait donc dire qu'elle ne s'est décidée, ou plutôt résignée à avouer que lorsqu'elle a compris qu'elle ne pouvait plus faire autrement. On a souvent comparé Mme de Clèves à Pauline, mais, dans la scène de l'aveu, elle ferait plutôt penser à Phèdre qui n'avoue son amour à Œnone que parce que celle-ci l'a soumise à un véritable siège, et qui ne l'avoue vraiment à Hippolyte lui-même que lorsqu'elle prend conscience qu'elle s'est déjà trahie.

Ainsi le premier caractère de cet aveu dans lequel on veut généralement voir un acte hautement héroïque, c'est qu'il a été singulièrement laborieux [30]. Mme de Clèves ne s'est pas vraiment confiée à son mari, comme elle avait décidée de le faire à la suite de l'épisode de la lettre. Si elle lui a finalement avoué, c'est comme on avoue à un juge d'instruction lorsqu'on sait qu'il ne vous lâchera pas tant qu'on ne l'aura pas fait. Et à un juge d'instruction, on n'avoue d'ordinaire que ce que l'on ne peut pas ne pas avouer, c'est-à-dire que ce qu'il sait déjà ou ce qu'il a déjà deviné. C'est aussi ce que fait Mme de Clèves.

Et c'est là la deuxième surprise que nous réservait l'aveu de Mme de Clèves. De même qu'il ne sera pas vraiment spontané, il ne sera pas complet puisque Mme de Clèves va refuser de donner le nom de l'homme qu'elle aime. Lorsqu'elle avait pris la « résolution » d'avouer, tout laissait penser qu'elle avait bien l'intention de ne rien cacher à son mari et d'abord de lui dire qui était l'homme qu'elle aimait. Certes Mme de Lafayette n'avait pas cru nécessaire alors de le dire explicitement. Mais le lecteur n'a aucune raison d'en douter. Il doit se souvenir, en effet, qu'à la fin de l'épisode du portrait dérobé, lorsque Mme de Clèves envisage clairement pour la première fois d'avouer à son mari qu'elle aime un autre homme, elle ne songe aucunement à lui cacher son nom : « Il lui sembla qu'elle lui devait avouer l'inclination qu'elle avait pour M. de Nemours [31]». Il en est de même, et le lecteur peut encore mieux s'en souvenir, lorsque, après la lecture de la lettre, elle regrette de ne pas l'avoir fait : « Combien se repentit-elle de ne s'être pas opiniâtrée à se séparer du monde, malgré M. de Clèves, ou de n'avoir pas suivi la pensée qu'elle avait eue de lui avouer l'inclination qu'elle avait pour M. de Nemours ! [32]». Et, comme le lecteur, M. de Clèves s'attend évidemment à ce qu'elle lui nomme celui qu'elle aime : « Madame, achevez et apprenez-moi qui est celui que vous voulez éviter [33]».

Or Mme de Clèves va s'y refuser : « Je vous supplie de ne point me le demander, répondit-elle; je suis résolue de ne point vous le dire et je crois que la prudence ne veut pas que je vous le nomme ». Pour ce faire, elle invoque la « prudence ». Elle pourrait redouter, en effet, une réaction violente de son mari, craindre qu'il ne fît un scandale public, qu'il prît à partie M. de Nemours et ne le provoquât en duel. Mais la réponse de M. de Clèves [34], comme son caractère, devraient pleinement la rassurer. Or elle s'obstine dans son refus : « Vous m'en presseriez inutilement, répliqua-t-elle; j'ai de la force pour taire ce que je crois ne pas devoir dire ». Comme il est bien naturel, M. de Clèves va insister, il va la presser, il va faire « tous ses efforts pour le savoir », mais il se heurte à un mur : « Il me semble […] que vous devez être content de ma sincérité; ne m'en demandez pas davantage, et ne me donnez pas lieu de me repentir de ce que je viens de faire ».

Ce refus obstiné, ce refus farouche est assez étrange et semble difficilement défendable. Mme de Clèves prétend avoir une totale confiance en son mari, elle proteste de sa haute estime, de sa profonde amitié pour lui : « Songez que pour faire ce que je fais, il faut avoir plus d'amitié et plus d'estime pour un mari que l'on en a jamais eu »; elle lui demande d'avoir pitié d'elle et de l'aider : « conduisez-moi, ayez pitié de moi ». Mais, puisqu'elle s'adresse à son mari comme à son confident, puisqu'elle lui demande d'être son conseiller, puisqu'elle le traite presque comme son confesseur, elle devrait, semble-t-il, lui manifester une totale confiance, faire preuve envers lui d'une entière sincérité et donc ne rien lui cacher. Elle prétend, pour ainsi dire, le prendre pour directeur de conscience, mais on ne doit point avoir de secret pour son directeur de conscience. Mme de Clèves, elle, veut garder l'impression qu'elle est maîtresse de la situation, qu'elle peut encore choisir ce qu'elle doit dire et ce qu'elle ne doit pas dire. « J'ai de la force, dit-elle, pour taire ce que je crois devoir ne pas dire ». Elle parle de « force », mais on pourrait plutôt parler d'une espèce de caprice, d'entêtement où il entre sans doute beaucoup d'orgueil.

Quoi qu'il en soit, en refusant de dire à M. de Clèves le nom de celui qu'elle aime, Mme de Clèves qui compte tellement sur la compréhension de son mari, ne songe guère, elle, à se mettre un peu à sa place. Elle devrait pourtant bien se rendre compte que son mari, déjà déchiré par la douleur de savoir que sa femme aime un autre homme, va continuellement se torturer l'esprit pour essayer d'identifier son rival. Elle devrait se dire aussi que M. de Clèves, même si sans doute il n'y pense pas pour l'instant, ne pourra pas ne pas soupçonner que, si elle n'a pas voulu nommer l'homme qu'elle aimait, c'est parce qu'elle n'avait pas totalement renoncé à lui. Mais Mme de Clèves qui dit avoir, qui croit avoir et qui a sans doute de l'amitié pour son mari, ne pense pourtant guère au mal qu'elle lui fait. Cela apparaissait déjà à la fin de l'épisode de la lettre lorsqu'elle a pris la « résolution » d'avouer à M. de Clèves les raisons pour lesquelles elle souhaitait se retirer à la campagne : « peut-être, se disait-elle, lui ferai-je le mal, et à moi-même aussi, de les lui apprendre ». On le voit, si elle a pensé à son mari et au « mal » qu'elle pouvait lui faire, cette pensée n'a guère fait que l'effleurer et elle a bien vite pris son parti de faire souffrir M. de Clèves, en se disant qu'elle aussi allait souffrir. On peut pourtant estimer que, venant de découvrir « les inquiétudes mortelles de la défiance et de la jalousie », elle aurait dû pour le moins hésiter un peu plus avant de se résoudre à les faire partager à son mari. Car, en avouant à son mari qu'elle aimait un autre homme, Mme de Clèves était assurée de lui transmettre « ce mal qu'elle trouvait si insupportable », la jalousie. Or non seulement elle en prend aisément son parti, mais en refusant de dire à M. de Clèves le nom de l'homme qu'elle aime, elle fait aussi le choix d'attiser encore un peu plus sa jalousie et de rendre son mal encore plus cruel.

Mais il y a plus grave : l'aveu que fait Mme de Clèves n'est pas seulement incomplet, il est loin d'être aussi véridique qu'il aurait dû être. Non contente de ne pas dire toute la vérité, Mme de Clèves va faire preuve de mauvaise foi et même dire un certain nombre de contrevérités. Pour que l'aveu fût complet, pour qu'il fût totalement sincère, il aurait fallu non seulement que Mme de Clèves consentît à nommer M. de Nemours, mais aussi qu'elle avouât les raisons qui l'avaient amenée à avoir recours à cette solution extrême. Il aurait fallu qu'elle avouât qu'elle y avait été acculée par le fait qu'elle ne se sentait plus capable de dissimuler sa passion à M. de Nemours. Il aurait fallu enfin, et alors l'aveu aurait été tout à fait complet, qu'elle avouât qu'elle s'y était résolue parce qu'elle était arrivée à la conclusion que l'abandon à la passion, loin de lui apporter le bonheur, ne pourrait faire que son malheur.

Or non seulement Mme de Clèves se garde bien de faire connaître à son mari les raisons qui l'ont amenée à l'aveu, non seulement donc elle ment par omission, mais elle dit, mais elle affirme solennellement deux choses qui sont tout à fait inexactes, l'une qui la concerne et l'autre qui concerne M. de Nemours. En effet, lorsqu'elle se décide enfin à avouer à son mari qu'elle aime un autre homme, Mme de Clèves s'empresse de dire qu'elle n'a « jamais donné nulle marque de faiblesse ». Et, plus loin, lorsqu'il insiste pour qu'elle lui dise le nom de l'homme qu'elle aime, elle lui répond : « Contentez-vous de l'assurance que je vous donne encore, qu'aucune de mes actions n'a fait paraître mes sentiments et que l'on ne m'a jamais rien dit dont j'aie pu m'offenser ».

Commençons par le mensonge le moins grave, celui qui concerne M. de Nemours. Mme de Clèves affirme d'une manière tout à fait catégorique qu'il ne lui a « jamais rien dit dont [elle] ai[t] pu [s]'offenser ». Comme chacun sait, - c'était du moins autrefois la règle dans la bonne société - en principe, une femme mariée peut et doit même s'offenser lorsqu'un autre homme que son mari lui parle d'amour. Mme de Clèves affirme donc que M. de Nemours ne l'a jamais fait, qu'il ne lui a jamais déclaré sa passion, qu'il ne lui a même jamais fait d'alluson à sa passion. Or le lecteur un tant soit peu attentif ne peut pas ne pas se dire qu'une telle affirmation constitue une contrevérité manifeste. Certes M. de Nemours ne lui a jamais dit d'une manière tout à fait directe et sans aucun détour qu'il l'aimait. Cela ne l'a pas empêché pourtant non seulement de lui faire comprendre bien des fois qu'il l'aimait, mais même de lui faire une déclaration en règle le jour où il est venu lui faire une visite de condoléances après la mort de Mme de Chartres. Sans doute cette déclaration était-elle ambiguê, mais cette ambiguïté était purement formelle, puisque M. de Nemours savait bien que Mme de Clèves comprendrait parfaitement ce qu'il avait voulu lui dire. Et, en effet, elle a fort bien compris : « Mme de Clèves entendait aisément la part qu'elle avait à ces paroles. Il lui semblait qu'elle devait y répondre et ne pas les souffrir. Il lui semblait aussi qu'elle ne devait pas les entendre, ni témoigner qu'elle les prît pour elle. Elle croyait devoir parler et croyait ne devoir rien dire. Le discours de M. de Nemours lui plaisait et l'offensait quasi également [35]». J'ai déjà commenté l'embarras qui est alors celui de Mme de Clèves en expliquant la scène du portrait dérobé. Je n'y reviens donc pas. Je veux simplement relever que Mme de Clèves ne peut pas dire à son mari qu'on ne lui a jamais rien dit dont elle ait pu s'offenser, alors qu'elle avait fort bien compris ce qu'il y avait d'offensant dans la déclaration de M. de Nemours. Et comment pourrait-elle avoir oublié une scène qui non seulement a achevé de la convaincre que M. de Nemours avait bien de la passion pour elle, mais lui a fait comprendre aussi qu'elle-même était incapable de surmonter sa passion pour lui [36] ?

Après cette déclaration en forme, M. de Nemours, étant dorénavant assuré que Mme de Clèves ne peut plus ignorer qu'il l'aime, pourra se contenter de simples allusions pour le lui rappeler. Mme de Clèves ayant pris prétexte de son deuil, puis d'une maladie de son mari, pour rester chez elle, M. de Nemours, feignant une grande passion pour la chasse, fuit les assemblées, sachant qu'elle n'y sera pas. Mais, dès que, M. de Clèves étant guéri, il a de nouveau l'occasion de rencontrer Mme de Clèves, il ne manque pas de lui rappeler en termes voilés ses sentiments : « Ce Prince trouva moyen de lui faire entendre par des discours qui ne semblaient que généraux, mais qu'elle entendait néanmoins parce qu'ils avaient du rapport à ce qu'il lui avait dit chez elle, qu'il allait à la chasse pour rêver et qu'il n'allait point aux assemblées parce qu'elle n'y était pas [37]». C'est de nouveau le cas quelques jours plus tard, lorsqu'on discute chez le roi sur la croyance que l'on doit ou non accorder à l'astrologie : « Pour moi, dit tout haut M. de Nemours, je suis l'homme du monde qui dois le moins y en avoir; et, se tournant vers Mme de Clèves, auprès de qui il était : "On m'a prédit, lui dit-il tout bas, que je serais heureux par les bontés de la personne du monde pour qui j'aurais la plus violente et la plus respectueuse passion. Vous pouvez juger, madame, si je dois croire aux prédictions' [38]». C'est de nouveau le cas lorsqu'il lui dit après son accident : « J'ai reçu aujourd'hui des marques de votre pitié, madame; mais ce n'est pas de celles dont je suis le plus digne [39]». C'est encore le cas lorsqu'il se rend chez elle pour lui expliquer que la lettre qu'on dit être tombée de sa poche, ne le concerne pas : « la lettre ne s'adresse pas à moi et, s'il y a quelqu'un que je souhaite d'en persuader, ce n'est pas Mme la Dauphine [40]».

Si Mme de Clèves ne veut pas avouer à son mari que l'homme qu'elle aime lui a parlé de son amour, c'est parce qu'elle est consciente qu'elle n'aurait pas dû le souffrir. C'est sa propre faiblesse qu'elle ne veut pas avouer. Et non contente de ne pas l'avouer, elle ne craint pas de la nier énergiquement : « je n'ai jamais donné nulle marque de faiblesse ». Mais cette faiblesse n'a pas consisté seulement à laisser M. de Nemours lui parler de sa passion, elle a consisté aussi et surtout à lui laisser voir la sienne. Comment dontc peut-elle prétendre qu' « aucune de [s]es actions n'a fait paraître [s]es sentiments », alors qu'elle n'a pour ainsi dire pas cessé, depuis qu'elle est tombée amoureuse de M. de Nemours, de laisser échapper des signes, involontaires mais de plus en plus clairs, de sa passion ?

Cela a commencé, nous l'avons vu, dès la rencontre au bal, où elle s'est trahie par son « embarras », lorsque la reine dauphine l'a invitée à reconnaître qu'elle avait bien deviné qui était son cavalier et par son refus de l'avouer. Elle a déjà commencé à laisser paraître ses sentiments, même si, à part le chevalier de Guise, personne, y compris elle-même, n'a pu le soupçonner. Elle les a de nouveau laissé paraître à sa mère quelques heures plus tard en allant dans sa chambre à une heure indue pour lui parler du bal ou plutôt de M. de Nemours. Sa passion se traduira encore, quelques jours plus tard, par son refus d'aller au bal du maréchal de saint André, même si seule Mme de Chartres pourra vraiment le comprendre. Mme de Clèves laissera une dernière fois paraître ses sentiments à sa mère lorsque celle-ci, pour en avoir le cœur net, lui dira que l'on a soupçonné M. de Nemours d'avoir une grande passion pour la reine dauphine et en suggérant que cette passion pourrait bien durer toujours [41].

Jusque-là, il est vrai, Mme de Clèves n'a pas encore laissé paraître ses sentiments à M. de Nemours lui-même. Mais, comme on pouvait bien s'y attendre, cela ne va pas tarder à se produire. Son embarras et son silence après la « déclaration » de M. de Nemours auraient déjà pu paraître suspects à M. de Nemours, si, sans l'arrivée de M. de Clèves, ils s'étaient prolongés un peu plus. Ce n'était qu'un répit et, dans les jours qui vont suivre, M. de Nemours va avoir souvent l'occasion d'entrevoir la vérité : « Elle ne le voyait plus qu'avec un trouble dont il s'apercevait aisément. Quelque application qu'elle eût à éviter ses regards et à lui parler moins qu'à un autre, il lui échappait de certaines choses qui partaient d'un premier mouvement, qui faisaient juger à ce prince qu'il ne lui était pas indifférent. Un homme moins pénétrant que lui ne s'en fût peut-être pas aperçu; mais il avait déjà été aimé tant de fois qu'il était difficile qu'il ne connût pas quand on l'aimait [42]». Et, bien sûr, Mme de Clèves va être elle-même de plus en plus consciente de ne plus pouvoir cacher ses sentiments, comme elle le constate après la scène du portrait dérobé : « Elle fit réflexion à la violence de l'inclination qui l'entraînait vers M. de Nemours; elle trouva qu'elle n'était plus maîtresse de ses paroles et de son visage [43]». L'épisode de l'accident de M. de Nemours va l'amener à laisser voir ses sentiments plus clairement qu'elle ne l'avait encore jamais fait et elle ressent amèrement cette nouvelle défaite, même si l'amoureuse en elle ne peut s'empêcher d'en éprouver une joie secrète : « Ce qui lui était une grande douleur de voir qu'elle n'était plus maîtresse de cacher ses sentiments et de les avoir laissés paraître au chevalier de Guise. Elle en avait aussi beaucoup que M. de Nemours les connût; mais cette dernière douleur n'était pas si entière et elle était mêlée de quelque sorte de douceur [44]». Mais, après la lecture de la lettre, il ne reste plus que la douleur : « Enfin elle trouva que tous les maux qui lui pouvaient arriver […] étaient moindres que d'avoir laissé voir à M. de Nemours qu'elle l'aimait [45]». Pourtant elle ne s'est pas encore trahie aussi complétement qu'elle ne le fera le lendemain lorsque M. de Nemours viendra lui expliquer que la lettre était adressée au vidame de Chartres et elle s'en rendra compte dès qu'elle restera seule : « Quand elle pensait qu'elle s'était reproché comme un crime, le jour précédent, de lui avoir donné des marques de sensibilité que la seule compassion pouvait avoir fait naître et que, par son aigreur, elle lui avait fait paraître des sentiments de jalousie qui étaient des preuves certaines de passion, elle ne se reconnaissait plus elle-même [46]». Rien d'étonnant donc si elle résume alors sa situation de la façon suivante : « Je suis vaincue et surmontée par une inclination qui m'entraîne malgré moi [47]».

Si j'ai cru devoir rappeler tous ces passages que, pour la plupart, j'ai déjà eu l'occasion de citer, c'est pour mieux montrer que certaines des affirmations de Mme de Clèves pendant la scène de l'aveu constituent d'évidentes contrevérités. Comment peut-elle affirmer qu'elle n'a jamais laissé paraître ses sentiments à l'homme qu'elle aime, alors qu'elle s'est tant reproché de l'avoir fait et qu'elle a pris la résolution d'avouer à son mari parce qu'elle ne veut plus s'exposer à les laisser paraître ? Comment peut-elle affirmer qu'elle n'a « jamais donné aucune marque de faiblesse » alors qu'elle se sent « vaincue et surmontée par une inclination qui [l]'entraîne malgré [elle] ».

Mais si objectivement ces affirmations constituent des mensonges, Mme de Clèves ne semble en être aucunement consciente. L'embarras que montre Mme de Clèves au début de la scène lorsqu'elle essaie d'éluder les questions de son mari, disparaît complètement dès qu'elle a franchi le pas et avoué qu'elle aimait un autre homme. Et c'est là la dernière surprise que nous réservait la scène de l'aveu : une fois l'aveu fait, non seulement Mme de Clèves ne semble pas manifester l'extrême confusion que l'on aurait attendue, mais elle se montre étonnamment sûre d'elle. Loin de faire preuve d'humilité, elle laisse transparaître un surprenant orgueil. Certes elle se jette en larmes aux genoux de son mari; certes elle lui demande « mille pardons »; certes elle le conjure de la conseiller, d'avoir pitié d'elle et de continuer à l'aimer. Mais on a l'impression que tout cela est assez formel. Si elle lui demande son pardon, c'est un pardon dont elle ne paraît pas douter et, si elle n'en doute pas, ce n'est pas seulement parce qu'elle connaît la bonté et la générosité de son mari, c'est aussi et surtout peut-être parce qu'elle semble convaincue que jamais pardon n'aura été mieux mérité. Elle ne semble pas douter non plus que son mari continuera à l'aimer, et, si elle lui demande de la guider, c'est sans doute moins parce qu'elle en éprouve le besoin que pour essayer de mettre un peu de baume sur l'amour-propre blessé de M. de Clèves.

Tout se passe comme si l'aveu faisait aussitôt oublier à Mme de Clèves tous les moments de faiblesse, de désarroi qu'elle a pu avoir et recouvrer instantanément toute la confiance en elle-même que peu à peu elle avait complètement perdue. Elle semble oublier tout d'abord ce qui vient juste de se passer. Alors que son mari a dû la presser de questions et peu à peu deviner ce qu'ensuite elle n'avait plus d'autre choix que de confirmer, alors qu'elle-même, après le départ de M. de Clèves, aura le sentiment, nous l'avons vu, d'avoir été entraînée à l'aveu sans l'avoir vraiment voulu, elle en parle comme d'un acte entièrement spontané et volontaire : « Quelque dangereux que soit le parti que je prends, je le prends avec joie pour me conserver digne d'être à vous ». Elle semble oublier aussi et surtout qu'elle a été progressivement et inexorablement acculée à l'aveu, puisqu'elle dit à son mari : « L'aveu que je vous ai fait n'a pas été par faiblesse et il faut plus de courage pour avouer cette vérité que pour entreprendre de la cacher ». Elle oublie curieusement que son problème, ce n'était pas de cacher la vérité à son mari, qui ne se doutait de rien, mais bien de la cacher à son amant et elle sait fort bien qu'elle n'était plus capable de le faire. Elle avoue la vérité à son mari parce qu'elle n'est plus capable de la cacher à son amant. Un peu plus loin, elle dit encore à M. de Clèves : « Est-il possible […] que vous puissiez penser qu'il y ait du déguisement dans un aveu comme le mien, qu'aucune raison ne m'obligeait à vous faire ? ». Mais elle oublie qu'elle ne voyait plus d'autre moyen pour lutter contre sa passion que de se retirer de la cour et qu'elle ne pouvait le faire sans l'aveu. Quoi qu'elle dise il y a donc bien du « déguisement » dans son aveu, et dans cette phrase même où elle dit le contraire : ce qu'elle déguise ici, c'est précisément la « raison » qui l'a « obligée » à avouer. Cette mauvaise foi est d'autant plus surprenante que, dès que, restée seule, Mme de Clèves, d'abord étonnée et effrayée de ce qu'elle a fait, ne manquera pas pour se rassurer de se rappeler à elle-même qu'elle ne pouvait pas faire autrement : « Mais quand elle venait à penser que ce remède, quelque violent qu'il fût, était le seul qui la pouvait défendre contre M. de Nemours, elle trouvait qu'elle ne devait point se repentir et qu'elle n'avait point trop hasardé ».

Cet aveu qui est en fait la conséquence et la sanction de toute une série de défaites de plus en plus fréquentes et de plus en plus graves, Mme de Clèves le présente à son mari comme un acte véritablement héroïque dont elle se fait gloire. Non contente de souligner elle-même sa « force » et son « courage » [48], Mme de Clèves célèbre elle-même le caractère extraordinaire d'un aveu qui, selon elle, est sans précédent : « je vais vous faire un aveu que l'on n'a jamais fait à son mari », dit-elle d'emblée à M. de Clèves. Et à la fin de la scène, lorsqu'elle reste seule et s'interroge sur ce qu'elle vient de faire, ce n'est pas sans une certaine complaisance, semble-t-il, qu'elle pense à « la singularité d'un tel aveu, dont elle ne trouvait point d'exemple ». Par la suite, lorsque son mari et elle reviendront sur cet épisode, elle ne manquera pas de rappeler à chaque fois qu'elle a fait ce que personne n'avait fait avant elle. Ainsi, après l'indiscrétion de M. de Nemours, comme M. de Clèves, dans l'impossiblité de comprendre comment leur aventure a pu se savoir si Mme de Clèves n'a pas parlé, envisage un instant l'hypothèse que l'histoire rapportée par M. de Nemours puisse concerner une autre femme, Mme de Clèves l'interrompt pour protester contre cette supposition : « Ah ! monsieur […] il n'y a pas dans le monde une autre aventure pareille à la mienne; il n'y a point une autre femme capable de la même chose [49]». On pourrait s'étonner que Mme de Clèves s'empresse ainsi d'écarter l'hypothèse de M. de Clèves, hypothèse qui serait pourtant de nature à la rassurer : elle préfère croire que l'on connaît son aventure plutôt que de penser qu'une autre femme a pu faire la même chose qu'elle. Enfin, nous le verrons dans la prochaine étude, lorsque M. de Clèves s'étonnera qu'elle n'ait pas reçu M. de Nemours et lui reprochera alors de ne lui avoir pas dit « la vérité tout entière », elle se contentera de lui dire pour sa défense : « Je ne sais […] si vous avez eu tort de juger favorablement d'un procédé aussi extraordinaire que le mien [50]». On le voit, lorsque M. de Clèves dit à sa femme : « Vous me paraissez plus digne d'estime et d'admiration que tout ce qu'il y a jamais eu de femme au monde », il prêche une convertie. Et l'on peut s'étonner que Mme de Clèves s'admire elle-même autant que son mari l'admire. Car elle sait, elle, ce que, lui, il ignore et qu'elle nie énergiquement : elle sait qu'elle ne peut plus cacher sa passion à M. de Nemours, et que c'est pour cela qu'elle a été contrainte à l'aveu [51].

Mais, si l'aveu est une nécessité pour Mme de Clèves, il l'est aussi pour la romancière. Comme elle le fait tout au long du roman, lorsqu'elle raconte un épisode, elle pense continuellement à préparer les épisodes suivants. Celui de l'aveu échappe d'autant moins à cette règle qu'il marque le début d'une nouvelle étape du roman. Alors que les épisodes précédents (le portrait dérobé, l'accident de M. de Nemours, la lettre perdue) étaient centrés sur les relations entre Mme de Clèves et M. de Nemours, à partir de l'aveu, ce sont les relations entre Mme de Clèves et M. de Clèves qui vont passer au premier plan. L'aveu inaugure, en effet, une période de tension entre les deux époux, tension qui va aller croissant et aboutir à la mort de M. de Clèves. Cette tension, que le seul fait de l'aveu serait déjà de nature à faire naître, va être aggravée encore par les circonstances. C'est ce qui explique, nous l'avons dit, la présence si invraisemblable de M. de Nemours, et c'est sans doute aussi dans le souci de Mme de Lafayette de créer le plus de tension possible entre les deux époux qu'il faut chercher la principale explication du refus de Mme de Clèves de nommer M. de Nemours ainsi que de sa mauvaise foi et de ses déclarations contraires à la vérité.

Quoi qu'il en soit, les effets néfastes de l'aveu vont aussitôt se manifester. Avant même que M. de Clèves ne dise à sa femme l'extrême violence de la douleur que lui cause le fait d'apprendre qu'elle en aime un autre [52], on la devine par l'attitude qui est la sienne pendant qu'elle parle : « M. de Clèves était demeuré, pendant tout ce discours, la tête appuyée sur ses mains, hors de lui-même, et il n'avait pas songé à faire relever sa femme ». M. de Clèves qui avait beaucoup souffert, au début, de ne pas trouver d'abord chez sa fiancée, puis chez sa femme, un amour qui répondît au sien, avait fini par s'y résigner en se disant que l'amour lui était étranger [53]. L'aveu de Mme de Clèves lui ôte cette consolation et détruit tout d'un coup l'espèce de sérénité à laquelle il était péniblement parvenu.

Mais l'aveu ne va pas seulement rouvrir et aggraver singulièrement la blessure de M. de Clèves : il va aussi faire renaître la tension que le couple avait connue tout au début. Et cette tension est perceptible dès la scène de l'aveu. Sans doute, dans cette scène, chacun des deux époux fait-il l'éloge de l'autre; sans doute chacun d'eux rend-il un hommage sincère et chaleureux aux qualités et aux vertus exceptionnelles de l'autre, Mme de Clèves faisant remarquer que son geste témoigne de la très haute estime dans laquelle elle tient son mari et M. de Clèves lui répondant qu'elle ne lui a jamais paru si admirable. On perçoit pourtant, entre les deux époux, des divergences, des désaccords plus ou moins latents; bref on voit naître une situation conflictuelle dont on devine aisément qu'elle risque fort de s'aggraver dans les jours qui vont suivre [54]. Mais plutôt qu'à l'aveu lui-même, cela tient au fait qu'il n'a pas été ce qu'il aurait dû être, ce que l'on pensait qu'il serait. Cela, bien sûr, tient d'abord au fait qu'au début de l'entretien M. de Clèves est obligé de presser Mme de Clèves de questions avant qu'elle ne se résigne enfin à confirmer ce qu'il a déjà deviné. Mais cela tient aussi et surtout au fait que l'aveu est incomplet et que Mme de Clèves s'obstine à refuser de nommer M. de Nemours, ainsi qu'à donner « des détails » sur son aventure. Certes, pour l'instant, M. de Clèves semble donner raison à sa femme, mais il lui annonce en même temps qu'il ne pourra pas s'empêcher de revenir à la charge : « Vous avez raison, madame, je suis injuste. refusez-moi toutes les fois que je vous demanderai de pareilles choses; mais ne vous offensez pas pourtant si je vous les demande ». Et, en effet, il reviendra sur ce sujet dès qu'elle l'aura rejoint à Paris quelques jours plus tard : « vous me cachez, lui dira-t-il, un nom qui me donne une curiosité avec laquelle je ne saurais vivre [55]». Et c'est parce qu'il ne peut plus supporter cette situation qu'il en viendra, nous le savons, à lui tendre un piège pour satisfaire sa curiosité.

Quant aux affirmations inexactes de Mme de Clèves, certes M. de Clèves ne dispose pas des éléments qui lui permettraient de les contester. Il semble avoir malgré tout quelque mal à croire que sa femme ne lui cache rien et qu'il ne s'est vraiment rien passé entre elle et l'homme qu'elle aime. Il a du mal à croire surtout que cet homme ne lui a jamais parlé de sa passion et qu'elle ne lui a jamais laissé voir la sienne. « Je ne saurais vous croire », lui dit-il, et il repense alors à un épisode resté mystérieux, celui du portrait dérobé, et il se dit soudain que la supposition qu'il avait faite en plaisantant ce jour-là, a toutes les chances d'être la clé du mystère : « Je me souviens de l'embarras où vous fûtes le jour que votre portrait se perdit. Vous avez donné, madame, vous avez donné ce portrait qui m'était si cher et qui m'appartenait si légitimement. Vous n'avez pu cacher vos sentiments; vous aimez, on le sait » [56]. On voit que les soupçons de M. de Clèves vont même au-delà de la vérité puisqu'il pense que sa femme a donné le portrait. Bien sûr, Mme de Clèves rétablit la vérité : « Croyez, je vous en conjure, que je n'ai point donné mon portrait : il est vrai que je le vis prendre; mais je ne voulus pas faire paraître que je le voyais, de peur de m'exposer à me faire dire des choses que l'on ne m'a encore osé dire ». Mais la réponse de Mme de Clèves n'est pas dénuée d'une certaine mauvaise foi : passe encore qu'elle n'avoue pas avoir été « bien aise » de laisser M. de Nemours emporter son portrait, mais elle fait croire à M. de Clèves que le voleur n'a pas soupçonné qu'elle l'avait vu, alors que, nous le savons, M. de Nemours a pu en avoir la quasi certitude. M. de Clèves ne peut le soupçonner, du moins il ne le fait pas, mais il soupçonne, en revanche, que, si l'amant de sa femme ne lui a peut-être pas parlé de sa passion, il a bien dû trouver d'autres moyens de la lui faire connaître : « Par où vous a-t-on donc fait voir qu'on vous aimait, reprit M. de Clèves, et quelles marques de passion vous a-t-on données ? » Ainsi donc, alors même que M. de Clèves admire plus que jamais sa femme qui vient de lui donner une marque de sincérité si extraordinaire, il ne peut s'empêcher de commencer à s'interroger.

De son côté Mme de Clèves qui dit avoir tant d'estime et d'amitié pour son mari et tant compter sur sa compréhension, ne peut s'empêcher de trouver qu'il insiste trop pour qu'elle lui dise qui elle aime, qu'il lui pose trop de questions : « Il me semble […] que vous devez être content de ma sincérité; ne m'en demandez pas davantage et ne me donnez point lieu de me repentir de ce que je viens de faire ». Elle ne peut s'empêcher de se sentir offensée par ses soupçons naissants : « Est-il possible […] que vous puissiez penser qu'il y ait du déguisement dans un aveu comme le mien, qu'aucune raison ne m'obligeait à vous faire ? Fiez-vous à mes paroles; c'est par un assez grand prix que j'achète la confiance que je vous demande ». Elle commence déjà à se plaindre d'être mal comprise, de voir la grandeur de son aveu méconnue, voire à regretter de l'avoir fait. On voit ainsi s'esquisser la dégradation qui ne va pas tarder à se produire dans la vie du couple et qui aboutira à la mort de M. de Clèves

 

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Comme tous les épisodes de La princesse de Clèves, mais peut-être plus qu'aucun autre, celui de l'aveu ne peut être vraiment compris que si l'on a bien présents à l'esprit ceux qui l'ont précédé et ceux qui le suivent. Malheureusement, du fait même de sa célébrité, il tend parfois à les éclipser dans l'esprit de critiques ou de lecteurs insuffisamment attentifs. Et c'est ce qui explique, le plus souvent, les commentaires plus ou moins erronés auxquels il a donné lieu depuis le XVIIe siècle jusqu'à nos jours.

A l'instar de M. de Clèves, les lecteurs et les critiques [57] se sont volontiers extasiés devant la vertu sublime de Mme de Clèves et ont exalté le caractère extraordinaire et véritablement héroïque de son acte que l'on a souvent comparé à l'aveu de Pauline [58]. Mais M. de Clèves avait, lui, l'excuse d'ignorer ce qu'aucun lecteur et a fortiori aucun critique ne devrait ignorer. M. de Clèves ignore d'abord, et Mme de Clèves se garde bien de les lui dire, les véritables raisons qui ont conduit ou plutôt contraint sa femme à l'aveu. Mme de Clèves a pris la quasi « résolution » d'avouer à son mari parce qu'elle ne pouvait pas faire autrement, parce qu'elle s'est trouvée acculée à l'aveu. Mais une « résolution » à laquelle on est acculé n'est plus vraiment une résolution; un acte que l'on est obligé d'accomplir ressemble plus facilement à une défaite qu'à une victoire [59].

Mais Mme de Clèves ne se décide ou plutôt ne se résigne pas à avouer à son mari seulement parce que, sentant qu'elle n'est plus capable de cacher sa passion à M. de Nemours, elle ne voit pas d'autre solution pour ne plus être exposée à le rencontrer sans cesse, elle le fait aussi, et cela aussi, elle se garde bien de le dire à son mari, parce qu'elle est maintenant convaincue que la passion, loin d'apporter le bonheur, n'apporte jamais que l'inquiétude et d'horribles souffrances. Sans doute, si elle était libre d'épouser M. de Nemours, n'éprouverait-elle plus les douleurs déchirantes du remords, mais elle serait toujours exposée aux douleurs encore bien plus terribles de la jalousie. Mme de Clèves décide d'avouer parce qu'elle se sent aux abois et parce qu'elle n'attend plus rien de sa passion pour M. de Nemours : elle n'aspire plus qu'à ce « repos [60]» qu'elle ne cessera d'invoquer dans son dernier entretien avec M. de Nemours. Ayant renoncé à trouver vraiment le bonheur, elle n'aspire plus qu'à ne plus souffrir ni du remords ni de la jalousie, ni dans sa conscience ni dans son amour. Cela étant, sa décision peut difficilement passer pour héroïque.

Et la mise en œuvre de cette décision va achever d'enlever à l'aveu le caractère héroïque qu'il aurait pu avoir. Car il ne va pas être ce qu'il aurait dû être : spontané, complet et totalement sincère. Au lieu de se confier librement à son mari, Mme de Clèves va se dérober très longtemps à ses questions et elle ne va se résoudre à avouer que lorsque ses réponses évasives et maladroites auront déjà permis à M. de Clèves de deviner la vérité. Elle va, de plus, par une sorte de caprice, de réaction d'amour-propre mal placé, se refuser obstinément à nommer M. de Nemours, prenant ainsi le risque d'attiser encore davantage la jalousie de son mari. Elle va enfin énoncer, par orgueil, des contrevérités, niant catégoriquement les marques de faiblesse et les défaites qui l'avaient conduite à la « résolution » d'avouer à son mari. Loin d'en éprouver de la gêne, elle va se féliciter elle-même de sa sincérité et tirer gloire d'un acte qu'elle seule, pense-t-elle, était capable de faire. Et cet orgueil devrait achever de nous convaincre que Mme de Clèves n'est pas une sorte de sainte, comme son mari semble le croire et bien des commentateurs après lui.

Mais la même inattention au texte qui empêche trop de critiques de voir les faiblesses de Mme de Clèves, les empêche aussi de voir le rôle exact que va jouer l'episode de l'aveu dans la suite des événements. On commente, en effet, trop souvent la scène de l'aveu sans voir qu'elle est d'abord un élément essentiel de l'intrigue du roman. Car, si Mme de Lafayette a eu raison de ne pas faire une sainte de Mme de Clèves, ce n'est pas seulement parce que son personnage y gagne beaucoup en vérité humaine : les faiblesses de Mme de Clèves font aussi l'affaire de Mme de Lafayette. L'aveu est une nécessité pour la romancière en même temps que pour son personnage : elle en a besoin pour relancer l'action de son roman, qui était centrée dans les épisodes précédents sur les relations entre Mme de Clèves et M. de Nemours et qui maintenant va être centrée sur les relations entre Mme de Clèves et son mari. La scène de l'aveu est beaucoup moins destinée à montrer la vertu de Mme de Clèves qu'à préparer les épisodes qui vont suivre. Comme tant d'épisodes du roman, il sert, bien sûr, nous l'avons vu, à préparer (grâce, notamment, à l'indiscrétion de M. de Nemours) le refus final de Mme de Clèves d'épouser M. de Nemours. Mais ce refus, nous l'avons dit, peut être considéré comme d'ores et déjà acquis. Ce qu'il s'agit, pour la romancière, de préparer maintenant, c'est d'abord et surtout la mort de M. de Clèves.

Mme de Lafayette veut que M. de Clèves meure de jalousie, mais elle veut que Mme de Clèves lui reste fidèle. Il faut donc créer une situation assez singulière. Il est déjà assez rare d'avoir le trio classique constitué par le mari, la femme et l'amant, sans qu'il y ait adultère, mais il est infiniment plus rare que le mari se croie trompé, et en meure de jalousie, alors qu'il ne l'est pas. Pour créer cette situation, Mme de Lafayette a dû en premier lieu faire en sorte que M. de Clèves en vînt à douter de la sincérité de sa femme. Or l'aveu, au contraire, l'avait tout d'abord convaincu que sa femme était absolument au-dessus de tout soupçon, même si, nous l'avons vu, il commençait déjà à se poser des questions : « Il est impossible, lui disait-il alors, d'avoir [la jalousie] d'un mari après un procédé comme le vôtre. Il est trop noble pour ne pas me donner une sûreté entière ». Et il aurait sans doute continué à le penser, s'il ne s'était pas rendu compte par la suite, nous verrons comment dans la prochaine étude, que, non contente de ne pas lui dire toute la vérité, sa femme lui avait dit des contrevérités lorsqu'elle avait affirmé que l'homme qui l'aimait ne lui avait jamais parlé de sa passion et surtout qu'elle-même ne lui avait jamais laissé voir la sienne. Une fois insinué dans son esprit, le doute fera son chemin, ce pourquoi il en viendra à faire suivre M. de Nemours et sera convaincu que sa femme l'a trompé lorsque le gentilhomme espion lui aura fait son rapport. Sa déception et sa douleur seront alors d'autant plus grandes que l'aveu lui avait d'abord fait croire que sa femme ne le tromperait jamais.


 

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NOTES :

[1] M. de Nemours est allé passer quelques jours chez sa sœur, Mme de Mercœur, qui a une propriété non loin de Coulommiers, dans l'espoir de pouvoir voir Mme de Clèves. Au cours d'une partie de chasse, il s'égare dans la forêt, et en demandant son chemin, il apprend qu'il est tout proche de Coulommiers. Sans réfléchir, il lance son cheval à bride abattue dans la direction de Coulommiers et, au bout de la forêt, il trouve un pavillon qui donne sur le parc du château de M. et Mme de Clèves. Voyant arriver M. et Mme de Clèves, et ne s'attendant pas à voir M. de Clèves qu'il croyait à Paris, son réflexe est de se cacher dans le pavillon, tout près de l'endroit où s'assoient M. et Mme de Clèves, ce qui va lui permettre d'entendre leur conversation.

[2] Je laisserai de côté la question de savoir dans quelle mesure Mme de Lafayette a pu s'inspirer de Mme de Villedieu (Les Désordres de l'amour) ou de Segrais ( Eugénie dans Les Nouvelles françaises). Outre que la question a déjà été largement traitée notamment par Mme Michèle Cuénin (Mme de Villedieu, Les Désordres de l'amour, Droz, 1970, Introduction, pp. XVII-XIX), par M. Roger Francillon (L'Œuvre romanesque de Madame de Lafayette, Corti, 1973) et par Mme Geneviève Mouligneau (Madame de Lafayette, romancière ?, éd. de l'Université de Bruxelles, 1980, pp. 195-203), l'épisode de l'aveu, dans La Princesse de Clèves, est si soigneusement préparé, si logique, si nécessaire aussi bien pour la romancière que pour son héroïne, que Mme de Lafayette y aurait sans doute pensé toute seule, quand bien même elle n'aurait lu ni Mme de Villedieu ni Segrais,

[3] Sur cette enquête, voir Maurice Laugaa, Lectures de Madame de Lafayette, collection U2, A. Colin, 1971, pp. 20-40.

[4] Lettre à Mme de Sévigné,du 29 juin 1678 : « l'aveu de Mme de Clèves à son mari est extravagant, et ne peut se dire que dans une histoire véritable; mais quand on en fait une à plaisir, il est ridicule de donner à son héroïne un sentiment si extraordinaire. L'auteur, en le faisant a plus songé à ne pas ressembler aux autres romans qu'à suivre le bon sens. Une femme dit rarement à son mari qu'on est amoureux d'elle, mais jamais qu'elle ait de l'amour pour un autre que lui » (Voir Laugaa, Op. cit., p. 18). En répondant à Bussy-Rabutin, Mme de Sévigné se contente de dire qu'elle porte le même jugement que lui sur La Princesse de Clèves. Elle ne dit donc pas de manière directe et précise ce qu'elle pense de l'aveu, mais, comme les remarques de Bussy-Rabutin sur le roman portaient essentiellement sur cet épisode, on peut en conclure qu'elle en pense la même chose que lui (voir Lettres du 27 juillet et du 9 août 1678, Laugaa, pp. 19-20).

[5] Op. cit., p. 41.

[6] Rappelons que M. de Nemours ne se serait pas trouvé tout proche de Coulommiers, s'il ne s'était égaré dans la forêt. C'est là un premier hasard qui sert la romancière de façon trop visible. Le lecteur de La Princesse de Clèves ne peut, en effet, manquer de s'étonner qu'un homme comme M. de Nemours, qui est le meilleur chasseur du royaume et qui est connu de tout le monde pour avoir un sens de l'orientation qui n'est jamais pris en défaut, se soit égaré dans la forêt. C'est certainement la première et la dernière fois que cela lui arrive. On peut aussi, avec Valincour, s'interroger sur ce que M. de Nemours a fait de son cheval : Valincour se demande avec humour s'il l'a « laissé sur sa bonne foi » (il lui a peut-être dit de venir le reprendre dans une heure) ou s'il l'a « attaché à un arbre » (op. cit., p. 40). Cette remarque suscite l'ironie de l'abbé de Charnes : « L'historien devait pourtant bien prévoir qu'il y aurait des gens qui se mettraient en peine du cheval de M. de Nemours ; et que l'inquiétude de savoir ce qu'il serait devenu, leur ôterait tout le plaisir de l'aventure du Pavillon. Mais que faire ? Il écrivait pour les honnêtes gens et pour les gens raisonnables » (Op. cit., p. 71). Mais son ironie n'est peut-être pas aussi fondée qu'il le croit, et la remarque de Valincour pourrait être un peu moins futile qu'il ne le pense. Valincour lui-même ne voit là, semble-t-il, qu'un oubli sans conséquence : « l'Histoire, dit-il, ne descend pas dans un si petit détail ». Mais cet oubli est probablement volontaire : il masque, en effet, une petite invraisemblance du récit. Car normalement M. de Nemours aurait dû entrer à cheval dans la propriété et ne descendre de sa monture qu'après avoir trouvé un domestique à qui la confier. Mme de Lafayette a tenu à ce que M. de Nemours fût débarrassé de son cheval, afin qu'il pût se cacher pour entendre la conversation de M. et de Mme de Clèves, ce qu'il n'aurait guère pu faire dans le cas contraire. Mme de Lafayette sait ce qui va se passer, et c'est pourquoi elle veut absolument que M. de Nemours entre sans son cheval et sans être remarqué. Malheureusement M. de Nemours, lui, ne le savait pas et il n'avait donc aucune raison d'abandonner son cheval avant d'entrer dans la propriété. On pourrait faire les mêmes remarques sur le comportement de M. de Nemours qui se cache en voyant arriver M. et Mme de Clèves. Mme de Lafayette est visiblement embarrassée pour expliquer une attitude aussi étrange et passablement choquante : « Comme il ne s'était pas attendu à trouver M. de Clèves qu'il avait laissé auprès du roi, son premier mouvement le porta à se cacher ». Malgré l'explication donnée par Mme de Lafayette, le comportement de M. de Nemours n'en reste pas moins bien surprenant. Certes, s'il avait su à l'avance que Mme de Clèves allait avouer à son mari qu'elle aimait un autre homme, on comprendrait sans doute qu'il n'ait pu résister à la tentation de se cacher pour l'écouter. Mais, si Mme de Lafayette savait quelle occasion extraordinaire allait s'offrir à M. de Nemours, elle a oublié un peu trop que lui ne le savait pas.

[7] A la remarque ironique de Valincour qui dit que « M. et Mme de Clèves n'attendaient que lui [Nemours] pour paraître », l'abbé de Charnes répond que « Le hasard fait tous les jours des rencontres plus extraordinaires que celle-là » (Op. cit., p. 72). Il est vrai que le hasard fait énormément de choses et qu'il n'est pas vraiment invraisemblable que M. et Mme de Clèves arrivent peu après que M. de Nemours est entré dans la pavillon. Mais Valincour pensait évidemment à ce qui allait se passer ensuite, et s'il avait dit que « Mme de Clèves n'attendait que M. de Nemours pour avouer à son mari qu'elle aimait un autre homme », l'abbé de Charnes aurait sans doute été plus embarrassé pour lui répondre.

[8] Mme de Lafayette écrit qu'au sortir de la discussion qu'ils eurent alors, M. et Mme de Clèves « demeurèrent le cœur et l'esprit plus éloignés et plus altérés qu'ils ne l'avaient encore eu » (p. 350).

[9] Voir ibidem : « L'aveu que Mme de Clèves avait fait à son mari était une si grande marque de sincérité et elle niait si fortement de s'être confiée à personne que M. de Clèves ne savait que penser. D'un autre côté, il était assuré de n'avoir rien redit; c'était une chose que l'on ne pouvait avoir devinée, elle était sue; ainsi il fallait que ce fût par l'un des deux, […] Mme de Clèves pensait à peu près les mêmes choses, elle trouvait également impossible que son mari eût parlé et qu'il n'eût pas parlé ».

[10] Ibidem.

[11] M. de Clèves dira d'ailleurs ce jour-là à sa femme quel coup a été pour lui, après celui de l'aveu lui-même, le fait d'apprendre que cette aventure avait été ébruitée : « Je ne sais comment j'ai pu vivre depuis que vous me parlâtes à Coulommiers et depuis le jour que vous apprîtes de Mme la Dauphine que l'on savait votre aventure » (p. 363).

[12] P. 330.

[13] P. 351.

[14] Rappelons ce qu'elle lui dira alors : « Mais les hommmes conservent-ils de la passion dans ces engagements éternels ? Dois-espérer un miracle en ma faveur et puis-je me mettre en état de voir finir certainement cette passion dont je ferais toute ma félicité ? M. de Clèves était peut-être l'unique homme du monde capable de conserver de l'amour dans le mariage. Ma destinée n'a pas voulu que j'aie pu profiter de ce bonheur; peut-être aussi que sa passion n'avait subsisté que parce qu'il n'en aurait pas trouvé en moi. Mais je n'aurais pas le même moyen de conserver la vôtre : je crois même que les obstacles ont fait votre constance. Vous en avez trouvé assez pour vous animer à vaincre et mes actions involontaires, ou les choses que le hasard vous, a apprises, vous ont donné assez d'espérance pour ne vous pas rebuter » (p. 387).

[15] « Elle se souvenait de tout ce que Mme de Chartres lui avait dit en mourant et des conseils qu'elle lui avait donnés de prendre toutes sortes de partis, quelque difficiles qu'ils pussent être plutôt que de s'embarquer dans une galanterie » (p. 303).

[16] « Quels retours ne fit-elle point sur elle même ! quelles réflexions sur les conseils que sa mère lui avait donnés ! » (p. 311).

[17] « Ce que M. de Clèves lui avait dit sur la sincérité, en parlant de Mme de Tournon lui revint dans l'esprit; il lui sembla qu'elle lui devait avouer l'inclination qu'elle avait pour M. de Nemours » (p. 303). Mme de Clèves s'en resouviendra, très vraisemblablement, au moment même de l'aveu. M. de Clèves avait dit à Sancerre : « je crois que si ma maîtresse, ou même ma femme, m'avouait que quelqu'un lui plût […], je quitterais le personnage d'amant ou de mari pour la conseiller et pour la plaindre »(p. 284). Mme de Clèves semble bien faire écho à ses paroles, lorsqu'elle lui dit : « conduisez-moi, ayez pitié de moi » (p. 334)

[18] PP. 303-304.

[19] « Combien se repentit-elle de ne s'être pas opiniâtrée à se séparer du commerce du monde, malgré M. de Clèves, ou de n'avoir pas suivi la pensée qu'elle avait eue de lui avouer l'inclination qu'elle avait pour M. de Nemours ! Elle trouvait qu'elle aurait mieux fait de la découvrir à un mari dont elle connaissait la bonté, et qui aurait eu intérêt à la cacher, que de la laisser voir à un homme qui en était indigne, qui la trompait, qui la sacrifiait peut-être et qui ne pensait à être aimé d'elle que par un sentiment d'orgueil et de vanité » (p. 311).

[20] « Il faut m'arracher de la présence de M. de Nemours; il faut m'en aller à la campagne, quelque bizarre que puisse paraître mon voyage; et si M. de Clèves s'opiniâtre à l'empêcher ou à en vouloir savoir les raisons, peut-être lui ferai-je le mal, et à moi-même aussi de les lui appprendre. Elle demeura dans cette résolution, et passa tout le soir chez elle, sans aller savoir de Mme la Dauphine ce qui était arrivé de la fausse lettre du vidame » (pp. 330-331). On le voit, le texte est un peu contradictoire : Mme de Clèves semble encore hésiter (« peut-être »), mais Mme de Lafayette parle ensuite de « résolution », et ce mot, sur lequel se clôt pour ainsi dire l'épisode de la lettre, semble bien indiquer qu'une étape décisive vient d'être franchie.
On peut mentionner aussi, si l'on veut relever tout ce qui a pu contribuer à la préparation de l'aveu, mais c'est, bien sûr, un élément très secondaire, la réflexion de la reine dauphine, lorsqu'elle redemande la lettre perdue à Mme de Clèves et que celle-ci lui répond qu'elle l'a donnée à M. de Clèves qui l'a rendue à M. de Nemours : « il n'y a que vous de femme au monde qui fasse confidence à son mari de toutes les choses qu'elle sait » (p. 327). Certes Mme de Lafayette ne nous a pas dit que Mme de Clèves s'est rappelé par la suite la réflexion de la dauphine. Il serait bien étonnant, pourtant, qu'elle ne l'ait pas enregistrée et qu'elle n'y ai pas repensé. En tout cas, la réflexion de la dauphine annonce certains des propos et certaines des réflexions de Mme de Clèves pendant et après la scène de l'aveu (« Je vais vous faire un aveu que l'on n'a jamais fait à son mari »,p. 333; « La singularité d'un pareil aveu, dont elle ne trouvait pas d'exemple, lui en faisait voir tout le péril », p. 337; « Ah ! monsieur […] il n'y a pas dans le monde une autre aventure pareille à la mienne; il n'y a point une autre femme capable de la même chose », p. 349).

[21] P. 295.

[22] Loc. cit.

[23] Ibidem.

[24] P. 236.

[25] « Quoique les soupçons que lui avait donnés cette lettre fussent effacés, ils ne laissèrent pas de lui ouvrir les yeux sur le hasard d'être trompée et de lui donner des impressions de défiance et de jalousie qu'elle n'avait jamais eus. Elle fut étonnée de n'avoir point encore pensé combien il était peu vraisemblable qu'un homme comme M. de Nemours, qui avait toujours fait paraître tant de légèreté parmi les femmes, fût capable d'un attachement sincère et durable. Elle trouva qu'il était presque impossible qu'elle pût être contente de sa passion ».

[26] « Quand M. de Clèves fut revenu, elle lui dit qu'elle voulait aller à la campagne, qu'elle se trouvait mal et qu'elle avait besoin de prendre l'air. M. de Clèves, à qui elle paraissait d'une beauté qui ne lui persuadait pas que ses maux fussent considérables, se moqua d'abord de la proposition de ce voyage et lui répondit qu'elle oubliait que les noces des princesses et le tournoi s'allaient faire, et qu'elle n'avait pas trop de temps pour se préparer à y paraître avec la même magnificence que les autres femmes. Les raisons de son mari ne la firent pas changer de dessein; elle le pria de trouver bon que, pendant qu'il irait à Compiègne avec le roi, elle allât à Coulommiers, qui était une belle maison à une journée de Paris, qu'ils faisaient bâtir avec soin. M. de Clèves y consentit » (p. 331).

[27] Elle avait déjà connu, npus le savons, un moment de répit avec le séjour qu'elle avait fait à la campagne (il ne s'agissait pas alors de Coulommiers) après la mort de sa mère : « Mme de Clèves consentit à son retour et elle revint le lendemain. Elle se trouva plus tranquille sur M. de Nemours qu'elle n'avait été; tout ce que lui avait dit Mme de Chartres en mourant, et la douleur de sa mort, avaient fait une suspension à ses sentiments qui lui faisait croire qu'ils étaient entièrement effacés » (p. 289). Certes Mme de Lafayette n'invoque pour expliquer cette « suspension de ses sentiments » que les propos et la mort de Mme de Chartres, mais cette « suspension » ne se serait sans doute pas produite, si elle était restée à la cour.

[28] « Vous êtes sur le bord du précipice : il faut de grands efforts et de grandes violences pour vous retenir » (pp. 277-278) avait dit Mme de Chartres à sa fille.

[29] « Mais pourquoi ne voulez-vous pas revenir à Paris ? Qui vous peut retenir à la campagne ? Vous avez depuis quelque temps un goût pour la solitude qui m'étonne et qui m'afflige parce qu'il nous sépare. Je vous trouve même plus triste que de coutume et je crains que vous n'ayez quelque sujet d'affliction ».

[30] C'est ce qu'a bien vu M. Roger Francillon : « On ne peut que s'étonner que des critiques aient pu parler de générosité cornélienne à ce propos […] l'héroïne n'agit que dans un état second. Certes elle cherche à se justifier et à se donner bonne conscience, en déclarant que son aveu 'n,'a pas été fait pae faiblesse et [qu']il faut plus de courage pour avouer cette vérité que pour entreprendre de la cacher'. En fait, elle est alors en contradiction avec elle-même. Elle ne se décide à un tel acte que pressée par les questions de son mari » (op. cit., p. 166).

[31] P. 303

[32] P. 311.

[33] P. 334.

[34] « Ne craignez point, madame, reprit M. de Clèves, je connais trop le monde pour ignorer que la considération d'un mari n'empêche pas que l'on ne soit amoureux de sa femme. On doit haïr ceux qui le sont et non pas s'en plaindre ».

[35] P. 294.

[36] « Ce qu'il lui avait dit avait fait toute l'impression qu'il pouvait souhaiter et l'avait entièrement persuadée de sa passion. Les actions de ce prince s'accordaient trop bien avec ses paroles pour laisser quelques doutes à cette princesse. Elle ne se flatta plus de l'espérance de ne le pas aimer; elle songea seulement à ne lui en donner jamais aucune marque »(p. 295).

[37] P. 295.

[38] P. 297.

[39] P. 307.

[40] P. 324.

[41] Voir pp. 274-275.

[42] P. 298.

[43] P. 307.

[44] P. 311.

[45] P. 329.

[46] P. 330.

[47] P. 331.

[48] « J'ai de la force pour taire ce que je crois ne pas devoir dire […] il faut plus de courage pour avouer cette vérité que pour entreprendre de la cacher ».

[49] P 349.

[50] P. 362.

[51] Claude Vigée n'a sans doute pas tort de dénoncer l'égocentrisme de Mme de Clèves, même si ses formules sont souvent excessives : « La passion égocentrique anime tous les mouvements de la princesse […] Il n'est pas de page où n'éclate une égomanie sans égale sous les dehors de la modestie et de la dignité » (« La Princesse de Clèves et la tradition du refus », Critique, août-septembre 1960, pp. 739 et 741). On peut s'étonner, en revanche, que les mensonges ou les demi-mensonges de Mme de Clèves n'aient pas été relevés.

[52] « Ayez pitié de moi vous-même, madame, lui dit-il, j'en suis digne; et pardonnez si, dans les premiers moments d'une affliction aussi violente qu'est la mienne, je ne réponds pas comme je dois à un procédé comme le vôtre. Vous me paraissez plus digne d'estime et d'admiration que tout ce qu'il y a jamais eu de femme au monde; mais aussi je me trouve le plus malheureux homme qui ait jamais été ».

[53] « Vous m'avez donné de la passion dès le premier moment que je vous ai vue; vos rigueurs et votre possession n'ont pu l'éteindre : elle dure encore; je n'ai pu vous donner de l'amour, et je vois que vous craignez d'en avoir pour un autre. Et qui est-il, madame, cet homme heureux qui vous donne cette crainte ? Depuis quand vous plaît-il ? Qu'a-t-il fait pour vous plaire ? Quel chemin a-t-il trouvé pour aller à votre cœur ? Je m'étais consolé en quelque sorte de ne l'avoir pas touché par la pensée qu'il était incapable de l'être. Cependant un autre fait ce que je n'ai pu faire ».

[54] Certes, dans cette scène, Mme et M, de Clèves souffrent et se font souffrir. Ce n'est pourtant pas une raison pour se croire obligé de prêter à la scène une tonalité sado-masochiste. C'est pourtant, et l'on ne s'en étonnera pas, ce que font certains commentateurs et notamment Mme Béatrice Didier : « Il peut entrer dans les aveux les plus courageux de la complaisance; la princesse de Clèves n'en est pas exempte; elle ne manque pas non plus d'une certaine cruauté perverse. Car ces aveux romanesques de la princesse de Clèves, comme de la comtesse de Tende, s'adressent toujours à la personne qui va directement souffrir, le mari. Alors se tisse un réseau subtil de sentiments également violents où sadisme et masochisme interfèrent. Mme de Clèves a, en effet, tour à tour le rôle de victime et de bourreau : "Quand elle eut cessé de parler, qu'il jeta ses yeux sur elle, qu'il la vit à ses genoux, le visage couvert de larmes et d'une beauté si admirable, il pensa mourir de douleur". Sade ne décrit pas autrement ses victimes dont la beauté est rehaussée par les pleurs, l'agenouillement, l'humiliation. Mais qui ne voit que l'humiliation et la souffrance sont finalement beaucoup plus pour M. de Clèves que pour l'héroïne. Quant à M. de Clèves, s'il apparaît comme une victime que la douleur conduira à la mort, il est aussi capable de cruauté: il torture Mme de Clèves par un interrogatoire : elle doit l'implorer de cesser ses questions auxquelles elle ne veut pas répondre. Il ne suffit pas de dire que le mari et la femme sont à la fois bourreau et victime : il faut ajouter qu'ils trouvent une âpre joie à l'un et l'autre rôle, et qu'ils prennent plaisir à se torturer eux-mêmes comme à torturer leur partenaire » (« Le silence de la princesse de Clèves », L'Ecriture-femme, P.U.F. 1991, p. 79). Mme Didier a repris ce texte en guise de "commentaires" pour l'édition de La Princesse de Clèves dans Le livre de poche, 1972, pp 284- 285). On me permettra de dire que ces lignes sont véritablement consternantes. Elles ne témoignent pas seulement d'une sotte soumission aux marottes à la mode, mais d'une profonde inintelligence du texte qui n'autorise en rien l'interprétation de Mme Béatrice Didier. C'est elle, tout d'abord, et non Mme de Lafayette, qui dit que la beauté de Mme de Clèves « est rehaussée par les pleurs, l'agenouillement, l'humiliation ». Mme de Clèves est et reste toujours, dans quelque situation que ce soit, d'une admirable beauté. Elle a paru telle à M. de Clèves, comme au chevalier de Guise, à M. de Nemours et à beaucoup d'autres, dès le premier instant où ils l'ont vue (aucun d'eux, notons-le, ne l'a rencontrée pour la première fois à une messe d'enterrement ou dans un cimetière) et, depuis lors, elle n'a cessé de leur paraître telle. Il n'y a aucune raison de penser qu'elle paraît d'une beauté encore plus admirable à M. de Clèves parce qu'il la voit à ses genoux et en pleurs. On pourrait alors tout aussi bien dire, et sans doute même plus justement, qu'il s'étonne de la trouver toujours « d'une beauté si admirable », bien qu'elle soit agenouillée et en pleurs. Il semble, en effet, plus facile,et plus naturel, de donner à « et » (« il la vit à ses genoux, le visage couvert de pleurs et d'une beauté si admirable ») un sens adversatif (« et pourtant ») plutôt qu'un sens causal (« et donc »). Si Mme de Lafayette avait voulu suggérer que la tristesse et les larmes avaient pour effet de faire paraître Mme de Clèves encore plus belle que d'habitude, elle l'aurait d'ailleurs déjà fait à l'occasion de la visite de condoléances que M. de Nemours lui a faite après la mort de sa mère. Or, si, ce jour-là, Mme de Clèves semble effectivement lui paraître encore plus belle que d'ordinaire, ce n'est point du tout à cause de son deuil et de sa douleur, mais à cause de la rougeur causée conjointement par la chaleur et par sa présence : « Cette princesse était sur son lit, il faisait chaud et la vue de M. de Nemours acheva de lui donner une rougeur qui ne diminuait pas sa beauté » (p. 293). Mais ce n'est là qu'un détail. Car c'est la "lecture" sado-masochiste que nous donne Mme Didier de l'ensemble de la scène, qui est inacceptable. On peut faire souffrir quelqu'un sans être le moins du monde un bourreau, sans être le moins du monde sadique. Dans cette scène, et sur ce point Mme Didier a raison, c'est Mme de Clèves qui fait souffrir M. de Clèves beaucoup plus que l'inverse. Mais il n'y a chez elle nulle trace de sadisme. Un sadique fait souffrir parce qu'il veut faire souffrir, et il veut faire souffrir parce qu'il prend plaisir à faire souffrir. Mais on peut faire souffrir sans chercher à faire souffrir, sans le vouloir le moins du monde et sans même s'en rendre compte. Certes, Mme de Clèves, elle, se rend compte qu'elle fait souffrir son mari, mais elle est trop occupée par sa propre souffrance pour se préoccuper vraiment de celle de son mari. Plutôt que de l'accuser de prendre plaisir à la souffrance de son mari, on pourrait lui reprocher de ne pas y penser suffisamment. Ce n'est pas de sadisme, mais, nous l'avons dit, d'égoïsme que l'on pourrait la taxer. Non contente d'accuser M. et Mme de Clèves de sadisme, Mme Didier les accuse de masochisme. Il fallait s'y attendre, et Mme Didier, laissant ainsi naïvement transparaître son snobisme et son conformisme, nous rappelle elle-même (« Il ne suffit pas de dire […] il faut ajouter ») que, pour beaucoup d'esprits qui se croient éclairés parce qu'ils croient à la psychanalyse, on ne saurait être sadique sans être en même temps plus ou moins masochiste et sans doute plutôt plus que moins. On me permettra d'en douter fort : non seulement tous les sadiques ne sont certainement pas pour autant masochistes, mais je ne serais pas surpris qu'il y ait des sadiques fort douillets, qui n'en ont sans doute que plus de plaisir à voir ou à faire souffir les autres. Quoi qu'il en soit, rien dans le texte n'autorise à dire que M. et Mme de Clèves « prennent plaisir à se torturer eux-mêmes comme à torturer leur partenaire », trouvant « une âpre joie à l'un et l'autre rôle ». Car, si c'était vraiment ce que Mme de Lafayette avait voulu suggérer, alors il faudrait croire qu'elle s'y est bien mal pris, elle qui nous dit que M. de Clèves « pensa mourir de douleur » après avoir entendu la confession de sa femme, et qui lui fait dire qu'il est « le plus malheureux homme qui ait jamais été ». Mais peut-être la « joie » de M. de Clèves est-elle si « âpre » qu'au lieu d'atténuer sa souffrance, elle ne fait que la renforcer ! A lui tout seul cet adjectif si incongru pourrait suffire à nous apprendre que Mme Béatrice Didier n'a rien compris à La Princesse de Clèves. Elle croit sans doute donner par là du piment à une œuvre que les lecteurs d'aujourd'hui pourraient juger désuète; elle croit faire preuve d'audace et de liberté d'esprit; elle croit être résolument moderne; mais ce qu'elle croit être du modernisme pourrait bien n'être que du conformisme, voire de la niaiserie.

[55] P. 339.

[56] Valincour reproche à M. de Clèves ce qu'il dit ici à sa femme. Après avoir rappelé ce que celle-ci vient de lui dire (« Contentez-vous de l'assurance que je vous donne encore, qu'aucune de mes actions n'a fait paraître mes sentiments et que l'on ne m'a jamais rien dit dont j'aie pu m'offenser »), il écrit en effet : « Ne devait-il pas être un peu rassuré après cela ? et pouvait-il douter de la sincérité de sa femme, après l'aveu qu'elle lui a fait ? Cependant il se met à lui dire les plus grandes duretés du monde » (Op. cit., p. 210). Mais Valincour ne veut pas voir que les propos de Mme de Clèves ne sont non seulement pas conformes à la vérité, mais peu vraisemblables. Il est donc tout à fait normal que son mari ait quelque peine à la croire.

[57] Il n'est, bien sûr, pas question de les passer en revue. J'en citerai seulement quelques-uns, et d'abord Valincour :« il n'est rien de plus tendre, ni de plus touchant, que tout ce que dit Mme de Clèves à son mari » (op. cit., p. 203), et, un peu plus loin, évoquant l'aveu de Mme de Termes dans Les Désordres de l'amour, il écrit : « un aveu comme celui qu'elle fait me paraît aussi propre à éteindre l'amour dans le cœur d'un mari, que l'aveu de Mme de Clèves était propre à l'y entretenir, et peut-être même à l'augmenter » (p. 219). Fontenelle, lui aussi admire sans réserve la conduite de Mme de Clèves : « Je ne vois rien à cela que de beau et d'héroïque » ("Lettre d'un géomètre de Guyenne", parue dans le Mercure galant, mai 1678, réédité dans Rêveries diverses, opuscules littéraires et philosophiques, édition d'Alain Niderst, Desjonquères, 1994, p. 28). Je citerai encore Taine qui se montre particulièrement exalté : « On sent une âme qui a été élevée parmi les plus nobles conseils et les plus saints exemples; qui, les yeux fixés sur la divine image de la vertu, a conçu pour elle, non seulement de la vénération, mais de la tendresse; qui respecte l'honneur, non seulement comme une loi inviolable, mais comme la plus chère et la plus précieuse partie de son trésor intérieur; qui non seulement ne tombera jamais, mais qui n'a jamais eu l'idée de faillir » (Essais de critique et d'histoire, Hachette, p. 263 sq.)

[58] Charnes est le premier à le faire : « Je m'étonne, dit la marquise, que le critique n'ait pas dit plutôt que c'est l'aveu de Pauline dans le Polyeucte de monsieur Corneille, qui a donné lieu à celui de la Princesse de Clèves, car du moins les caractères en sont bien plus semblables » (Op. cit., p. 234).

[59] Comme le remarque justement M. Bernard Pingaud : « Il [l'aveu] constitue une victoire apparente, mais qui présage d'autres et plus décisives défaites. A tout prendre, il ne tranche avec les décisions précédentes que par son caractère extrême. Aussi bien - et c'est ce que les nombreux commentateurs de La Princesse de Clèves n'ont pas assez souligné, peut-être parce qu'ils connaissaient mal les autres œuvres de Mme de Lafayette - n'est-on pas libre de faire ou de ne pas faire cette confidence. La partie de plus en plus serrée qui se joue au dehors entre l'apparence et la réalité, le mouvement intérieur de l'analyse qui découvre peu à peu la fragilité des résolutions font de l'aveu une conclusion inévitable : fausse issue mais dans laquelle on ne peut éviter de se jeter. Ce qui distingue l'aveu de Mme de Clèves de celui de la plupart des héroïnes de Mme de La Fayette, c'est qu'elle le fait devant son mari. Il prend ainsi une allure héroïque que n'ont pas les confidences faites à des tiers. Mais ces confidences montrent précisément que l'aveu peut être aussi - qu'il est aussi et simultanément - une faiblesse » (Madame de La Fayette par elle-même,, Seuil, 1959,p. 100) Bernard Pingaud a certes raison de penser que Mme de Clèves n'est pas vraiment libre d'avouer ou de ne pas avouer et que l'aveu est aussi une faiblesse. Mais pourquoi semble-t-il croire qu'il 'est nécessaire de faire appel aux autres œuvres de Mme de Lafayette pour le comprendre ?

[60] C'est dans cet épisode que Mme de Clèves emploie ce mot pour la première fois : « il y a toujours un si grand monde chez vous qu'il est impossible que le corps et l'esprit ne se lassent et que l'on ne cherche le repos ».

 

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