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....................Rêverie d'une amoureuse solitaire

 

Sitôt que la nuit fut venue, il entendit marcher, et quoiqu'il fît obscur, il reconnut aisément M. de Nemours. Il le vit faire le tour du jardin, comme pour écouter s'il n'y entendrait personne et pour choisir le lieu par où il pourrait passer le plus aisément. Les palissades étaient fort hautes, et il y en avait encore derrière pour empêcher qu'on ne pût entrer; en sorte qu'il était assez difficile de se faire passage. M. de Nemours en vint à bout néanmoins; sitôt qu'il fut dans ce jardin, il n'eut pas de peine à démêler où était Mme de Clèves. Il vit beaucoup de lumières dans le cabinet; toutes les fenêtres en étaient ouvertes et, en se glissant le long des palissades, il s'en approcha avec un trouble et une émotion qu'il est aisé de se représenter. Il se rangea derrière une des fenêtres, qui servaient de porte, pour voir ce que faisait Mme de Clèves. Il vit qu'elle était seule; mais il la vit d'une si admirable beauté qu'à peine fut-il maître du transport que lui donna cette vue. Il faisait chaud et elle n'avait rien sur sa tête et sur sa gorge que ses cheveux confusément rattachés. Elle était sur un lit de repos avec une table devant elle, où il y avait plusieurs corbeilles pleines de rubans; elle en choisit quelques-uns, et M. de Nemours remarqua que c'étaient des mêmes couleurs qu'il avait portées au tournoi. Il vit qu'elle en faisait des nœuds à une canne des Indes, fort extraordinaire, qu'il avait portée quelque temps et qu'il avait donnée à sa sœur, à qui Mme de Clèves l'avait prise sans faire semblant de la reconnaître pour avoir été à M. de Nemours. Après qu'elle eut achevé son ouvrage avec une grâce et une douceur que répandaient sur son visage les sentiments qu'elle avait dans le cœur, elle prit un flambeau et s'en alla proche d'une grande table, vis-à-vis du tableau du siège de Metz où était le portrait de M. de Nemours. Elle s'assit et se mit à regarder ce portrait avec une attention et une rêverie que la passion seule peut donner.

La Princesse de Clèves, pp. 366-367 [1].

 

La célèbre scène où M. de Nemours surprend Mme de Clèves qui s'abandonne, dans le pavillon de Coulommiers, à une rêverie solitaire dont il est le centre, a, dans La Princesse de Clèves, un caractère un peu insolite. Mme de Lafayette qui, d'ordinaire, décrit si peu les êtres et les choses, nous offre ici une page qui, sans être vraiment descriptive, n'en a pas moins un caractère fortement visuel. Pour une fois, elle évoque avec une certaine précision les lieux et les objets. Certes on est encore très loin du bric-à-brac de certaines descriptions balzaciennes, mais enfin, dans aucune autre page de La Princesse de Clèves, on ne peut trouver à la fois un lit de repos, deux tables, des corbeilles pleines de rubans, une canne des Indes, un flambeau et un tableau. N'allons pas croire, pour autant, que le goût du détail concret s'est brusquement développé chez Mme de Lafayette. Les indications matérielles qu'elle nous donne ici, ne sont, en effet, aucunement gratuites. Elles n'ont d'autre raison d'être que de servir l'analyse psychologique qui, en dépit des apparences, reste, dans cette page, le centre d'intérêt essentiel. Mais, pour une fois, Mme de Lafayette ne se sert ni du dialogue (la scène est entièrement muette) ni du monologue intérieur (si fréquent dans La Princesse de Clèves) qui sont, dans les autres pages du roman, les deux instruments privilégiés de l'analyse psychologique. Pour une fois, elle se contente presque de nous donner à voir les faits et gestes de ses personnages, en ne nous fournissant sur leurs sentiments que des indications très générales [2]. Ainsi, pour une fois, Mme de Lafayette laisse, pour une assez large part, au lecteur le soin de dégager l'exacte signification de la scène et d'apprécier toute la portée des gestes auxquels se livre l'héroïne, en faisant, un peu à la manière de Sherlock Holmes, parler les objets. Cette page présente donc pour le commentateur un intérêt tout particulier [3].

M. de Clèves est parti à Reims avec la cour pour le sacre du nouveau roi, François II. Mme de Clèves, qui n'avait pas voulu l'accompagner pour éviter d'être sans cesse exposée à rencontrer M. de Nemours, s'est retirée dans son château de Coulommiers. Le sacre terminé, M. de Clèves a suivi la cour qui prenait ses quartiers d'été à Chambord. Mme de Martigues est venue partager quelque temps la solitude de Mme de Clèves, avant de retourner à Chambord. Chez la reine, en présence de M. de Clèves et de M. de Nemours, elle a parlé du séjour qu'elle venait de faire à Coulommiers et vanté les agréments du pavillon où, a-t-elle dit, Mme de Clèves aimait à « se promener seule une partie de la nuit [4]». M. de Nemours connaissait le lieu, puisque c'est là qu'il avait assisté caché à l'aveu que Mme de Clèves avait fait à son mari. Il se dit alors qu'il pourrait peut-être bien réussir à « voir Mme de Clèves sans être vu que d'elle ». Mais les questions qu'il posa à Mme de Martigues pour mieux s'en assurer, éveillèrent les soupçons de M. de Clèves. Ses soupçons se transformèrent en certitude quand, le lendemain matin, M. de Nemours demanda « congé au roi pour aller à Paris ». Il se confia alors à « un gentilhomme qui était à lui » et « lui ordonna de partir sur les pas de M. de Nemours, de l'observer exactement, de voir s'il n'irait point à Coulommiers et s'il n'entrerait point la nuit dans le jardin [5]». Le gentilhomme, après avoir suivi M. de Nemours qui s'est arrêté dans un village près de Coulommiers, est allé se poster dans la forêt qui entoure le jardin pour y attendre la nuit et guetter l'arrivée du duc. C'est ici que commence notre extrait.

L'unité et le mouvement de cette page sont tout à fait remarquables. Les trois personnages de cette scène muette nous sont montrés en train d'en regarder un autre attentivement et intensément [6] et de le regarder à son insu. Le gentilhomme s'est mis en embuscade dans la forêt pour espionner M. de Nemours. M. de Nemours va se poster derrière une porte-fenêtre pour observer à la dérobée Mme de Clèves. Mme de Clèves s'est retirée dans la solitude du cabinet pour contempler le portrait de M. de Nemours. Pour voir M. de Nemours sans en être vue, Mme de Clèves a, en effet, choisi de regarder son portrait. C'est une solution qui n'est sans doute pas pleinement satisfaisante (elle doit se contenter de regarder une copie), mais qui offre une parfaite sécurité, sauf, bien entendu, comme c'est le cas, si le modèle se trouve là et vous observe. Nous suivons d'abord M. de Nemours avec les yeux du gentilhomme espion, et nous le voyons, avec ses yeux, faire le tour du jardin et franchir les palissades. Puis, (à partir de « sitôt qu'il fut dans le jardin »), nous nous approchons du cabinet en même temps que M. de Nemours, et nous regardons avec ses yeux [7] Mme de Clèves nouer les rubans autour de la canne. Enfin Mme de Clèves se lève et nous conduit devant le portrait de M. de Nemours.

Par le regard, il se constitue ainsi une sorte de chaîne entre les trois personnages de la scène : le gentilhomme regarde M. de Nemours; M. de Nemours regarde Mme de Clèves; Mme de Clèves regarde le portrait de M. de Nemours. Certes, pour que la chaîne fût parfaite, il faudrait que le gentilhomme regarde M. de Nemours pendant qu'il regarde Mme de Clèves regarder son portrait. Mais nous savons qu'il reste là tout près [8], nous le sentons aux aguets [9], regardant dans la direction où M. de Nemours a disparu et écoutant pour essayer de deviner ce qui se passe au-delà des palissades. Pour n'être plus rappelée, sa présence proche et vigilante n'en continue pas moins à accroître la tension de la scène.

La progression de la scène se fait donc par une addition de regards : au regard du gentilhomme s'ajoute ensuite celui de M. de Nemours et enfin celui de Mme de Clèves. Et, en même temps que les plans se multiplient, l'angle de vue se resserre. Le gentilhomme qui regarde M. de Nemours faire le tour du jardin et escalader les palissades, a un champ d'observation plus large que M. de Nemours qui regarde Mme de Clèves à l'intérieur du cabinet, et M. de Nemours a lui-même un champ d'observation plus large que celui de Mme de Clèves qui contemple le petit carré de toile où M. de Nemours est peint. L'observateur, en effet, se rapproche de plus en plus : M. de Nemours est plus près de Mme de Clèves que le gentilhomme ne l'est de lui, et Mme de Clèves n'est qu'à un mètre ou deux du portrait de M. de Nemours.

Toute la scène se déroule dans un grand silence qui, à la fin, devient total, lorsque les trois personnages se sont successivement immobilisés. Le gentilhomme a été le premier à s'immobiliser pour épier l'arrivée de M. de Nemours. Lorsque celui-ci arrive, on l'entend marcher dans la forêt (c'est la seule notation auditive que l'on trouve dans cette page) et l'on peut supposer qu'il fait encore un peu de bruit en franchissant les palissades. Mais il n'en fait sans doute pratiquement plus, lorsqu'il se glisse le long des palissades et qu'il traverse le jardin de fleurs. Il n'en fait plus du tout, en tout cas, lorsqu'il s'immobilise à son tour en se postant derrière une porte-fenêtre. Quant à Mme de Clèves, on peut penser qu'elle ne fait quasiment aucun bruit en nouant les rubans à la canne. Peut-être fait-elle un peu de bruit en se levant et en allant s'asseoir en face du tableau. Mais tout bruit cesse, lorsqu'elle s'immobilise elle aussi, perdue dans sa contemplation et dans sa rêverie. La scène s'achève ainsi sur un point d'orgue, chacun des trois personnages étant figé dans une même immobilité attentive.

 

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Mme de Lafayette a résumé très rapidement le début de la mission du gentilhomme espion depuis son départ de Chambord à la suite de M. de Nemours jusqu'au moment où il s'est posté en embuscade dans la forêt : « Le gentilhomme qui était très capable d'une telle commission, s'en acquitta avec toute l'exactitude imaginable. Il suivit M. de Nemours jusqu'à un village à une demi-lieue de Coulommiers, où ce prince s'arrêta, et le gentilhomme devina aisément que c'était pour y attendre la nuit. Il ne crut pas à propos de l'y attendre aussi; il passa le village et alla dans la forêt, à l'endroit par où il jugeait que M. de Nemours pouvait passer; il ne se trompa point dans tout ce qu'il avait pensé [10]». On le voit, Mme de Lafayette ne nous donne aucun détail sur cette longue chevauchée (Coulommiers est à deux cents kilomètres de Chambord à vol d'oiseau) pendant laquelle pourtant M. de Nemours n'a pas pu ne pas remarquer le gentilhomme qui galopait derrière lui et qui devait s'arrêter dans les mêmes relais pour changer de cheval. Il est très surprenant, Mme de Lafayette lui ayant prêté, au plus haut degré, toutes les qualités, celles de l'esprit comme celles du corps, qu'il n'ait pas deviné qu'il était suivi et pourquoi [11], et qu'il n'ait pas su semer son poursuivant. On se dit, en tout cas, que le gentilhomme a été effectivement bien avisé de ne pas s'arrêter en même temps que M. de Nemours dans le village proche de Coulommiers. Car, pour le coup, même si M. de Nemours avait été peu subtil, il aurait certainement conçu des soupçons. On se dit aussi qu'il est heureux que le gentilhomme ne se soit pas trompé « dans tout ce qu'il avait pensé ». Si, par malheur, il ne s'était pas posté au bon endroit [12], il n'aurait pas pu remplir sa mission et la romancière aurait été obligée de revoir ses projets et sans doute de retarder un peu la mort de M. de Clèves. Mais, nous le savons, dans La Princesse de Clèves, Mme de Lafayette laisse souvent voir avec une naïveté qui prête à sourire que tout se déroule toujours exactement comme le veut la romancière.

On peut aussi, pour une autre raison, avoir envie de sourire en lisant la première phrase de notre extrait (« Sitôt que la nuit fut venue, il entendit marcher et quoiqu'il fît obscur, il reconnut aisément M. de Nemours »). Certes cette phrase ne paraît pas, en soi, de nature à susciter l'ironie : à moins que la nuit ne soit vraiment très noire, l'obscurité est rarement telle qu'on ne puisse reconnaître une silhouette que l'on connaît bien et que, de surcroît, on s'attend à voir apparaître [13]. Mais Mme de Lafayette nous a tellement répété que M. de Nemours « était un chef-d'œuvre de la nature [14]» et « qu'on ne pouvait regarder que lui dans tous les lieux où il paraissait [15]»; elle nous a tellement vanté « l'air brillant qui était dans sa personne [16]», qu'on ne peut s'empêcher de se dire que son éclat doit le rendre visible même dans l'obscurité la plus complète et qu'au fond du souterrain ou du tunnel le plus noir, il continuerait encore d'attirer tous les regards.

Mme de Lafayette évoque très succinctement la façon dont M. de Nemours s'introduit dans la propriété. La narration est si rapide qu'elle semble un peu imprécise. La romancière nous dit que le gentilhomme « vit » M. de Nemours « faire le tour du jardin », mais on peut penser que, dans la pénombre, le gentilhomme, qui ne peut se déplacer et suivre M. de Nemours sous peine de faire du bruit et d'être repéré, l'a entendu faire le tour du jardin au moins et sans doute plus qu'il ne l'a vu. Le gentilhomme a bien deviné (« comme »), en tout cas, que c'était « pour écouter s'il n'y entendrait personne et pour choisir le lieu par où il pourrait passer le plus aisément  ». Nous le savons, M. de Nemours, qui a toujours pris le plus grand soin de cacher son amour à tout le monde pour ne pas compromettre celle qu'il aime, veut « voir Mme de Clèves sans être vu que d'elle ». Il cherche donc à s'assurer qu'il n'y a personne dans le jardin [17]. Il n'est guère surprenant non plus qu'il éprouve le besoin de « choisir le lieu par où il pourrait passer le plus aisément  », car l'opération s'annonce comme devant être fort malaisée, ainsi qu'on l'apprend aussitôt après  : « Les palissades étaient fort hautes, et il y en avait encore derrière, pour empêcher qu'on ne pût entrer en sorte qu'il était assez difficile de se faire passage [18]» .

Ces palissades rappellent les obstacles que, dans les romans médiévaux, le chevalier doit franchir pour s'approcher de sa dame. Mais elles servent aussi, et sans doute surtout, à empêcher le gentilhomme espion de pénétrer dans le jardin. La formule redondante qu'utilise Mme de Lafayette, si elle peut prêter de nouveau à sourire (quand on fait mettre autour de sa propriété deux rangées de palissades très hautes « pour empêcher qu'on pût entrer », on est en droit de s'attendre à ce qu'il soit « assez difficile de se faire passage »), s'explique par la volonté de bien insister sur le fait qu'il était très difficile d'entrer (« assez » a, bien sûr, le sens de « très »). Certes la mission que M. de Clèves avait confiée au gentilhomme, était seulement de voir si M. de Nemours « n'entrerait point la nuit dans le jardin ». Mais on peut penser qu'il aurait essayé d'entrer lui aussi, si la chose lui avait paru possible [19]. Il aurait pu constater ainsi que M. de Nemours n'était pas entré dans le pavillon et avait passé la nuit tout seul dans le Jardin. M. de Clèves aurait donc su qu'il ne s'était rien passé. Mais, si le gentilhomme est certainement alerte et vigoureux (s'il avait été valétudinaire, M. de Clèves ne lui aurait pas confié cette mission), les qualités sportives de M. de Nemours sont, elles, tout à fait exceptionnelles [20]. Il n'y a donc rien d'étonnant s'il peut venir à bout d'un obstacle qui, pour tout autre ou presque, serait insurmontable. Bien entendu Mme de Lafayette ne nous donne aucune indication sur la technique utilisée par M. de Nemours pour franchir les palissades, de même qu'elle ne nous dit rien sur ses impressions. Comment les escalada-t-il, ces palissades ? Pesta-t-il en les franchissant ? Hélas ! nous ne le saurons jamais.

Le gentilhomme étant resté de l'autre côté des palissades, c'est maintenant avec les yeux de M. de Nemours que Mme de Lafayette nous invite à regarder et ce sont ses impressions qu'elle nous fait partager : « sitôt qu'il fut dans ce jardin, il n'eut pas de peine à démêler où était Mme de Clèves. Il vit beaucoup de lumières dans le cabinet; toutes les fenêtres en étaient ouvertes et, en se glissant le long des palissades, il s'en approcha avec un trouble et une émotion qu'il est aisé de se représenter ». Le cabinet illuminé dans les ténèbres attire immédiatement les regards de M. de Nemours et tout de suite il s'en approche avec une impatience et une hâte qui ne l'empêchent pourtant pas de veiller à faire le moins de bruit possible « en se glissant le long des palissades [21]» . Sans doute est-il aussi intrigué, et le lecteur avec lui, par toutes ces lumières dans le cabinet. Mme de Martigues a dit que Mme de Clèves avait l'habitude de passer ses soirées et une partie de la nuit « seule » dans le cabinet. N'était le grand silence qui semble y régner, on pourrait croire qu'elle donne une réception. Toutes ces lumières et ces fenêtres ouvertes feraient penser à une fête ou à un bal. Et, nous allons le voir, c'est bien une fête que donne Mme de Clèves et dont M. de Nemours est le héros. mais c'est une fête solitaire que personne ne doit voir, même pas, surtout pas, celui qui en est le héros.

Mme de Clèves est bien seule, en effet, et pour la première fois, M. de Nemours va pouvoir la contempler dans une tenue négligée et dans une attitude abandonnée : « Il vit qu'elle était seule; mais il la vit d'une si admirable beauté qu'à peine fut-il maître du transport que lui donna cette vue. Il faisait chaud et elle n'avait rien, sur sa tête et sur sa gorge, que ses cheveux confusément rattachés [22]». Ce qui trouble, ce qui bouleverse M. de Nemours, c'est d'abord de voir que Mme de Clèves est seule. Jusqu'ici il l'a toujours vue à la cour, à des bals ou dans des salons. Il n'a pu la voir seul à seule que le jour où il lui a fait une visite de condoléances après la mort de Mme de Chartres et le jour où il est venu lui expliquer que la lettre que l'on croyait tombée de sa poche était en réalité adressée au vidame de Chartres. Ce qui le trouble, c'est aussi [23], et plus encore sans doute, de la voir dans un aussi simple appareil. Jusqu'ici, depuis le soir où il l'a rencontrée pour la première fois et où elle avait « passé tout le jour […] à se parer [24]», il l'a toujours vue très habillée, dans les deux sens du mot. Pour la première fois, il la voit vêtue simplement et légèrement, mais, qui pourrait en douter ? avec une élégance qu'on ne saurait imaginer. Pour la première fois, il la voit non seulement la tête nue, mais ayant, au lieu des coiffures savantes qu'elle porte à la cour, les cheveux défaits, ramenés en avant « sur sa gorge » et « rattachés  » avec négligence (« confusément ») par un simple ruban ou un cordonnet (la simplicité de Mme de Clèves ne va sans doute pas jusqu'à utiliser un élastique). Pour la première fois, il la voit quelque peu dévêtue, puisqu'elle n'a que ses cheveux sur sa gorge. « Il fait chaud », nous dit Mme de Lafayette, un peu gênée, semble-t-il, pour expliquer la tenue de son héroïne, qui n'est assurément pas de ces femmes à qui leur mari doit dire à tout bout de champ  : « Mais ne te promène donc pas toute nue ! ». On peut pourtant se demander après coup, en découvrant que Mme de Clèves est tout occupée à penser à l'homme qu'elle aime, si la chaleur est bien le seul motif qui l'a incitée à se dévêtir un peu. Mais elle-même ne se le demande sans doute pas.

En effet, si les gestes qu'on lui voit ensuite accomplir ne s'expliquent que par sa passion pour M. de Nemours, on devine qu'elle hésite à se l'avouer vraiment et qu'elle essaie, tant bien que mal, de se masquer un peu à elle-même la véritable signification des actes auxquels elle se livre. Ils sont certes prémédités et l'on devine que l'on assiste à un rituel qui doit se renouveler, sinon peut-être tous les soirs, du moins souvent [25]. Mais, en même temps, on sent qu'elle cherche à se le cacher un peu à elle-même et qu'elle voudrait se donner l'illusion de ne pas savoir à l'avance ce qu'elle va faire. M. de Nemours la découvre étendue « sur un lit de repos avec une table devant elle, où il y avait plusieurs corbeilles pleines de rubans; elle en choisit quelques-uns, et M. de Nemours remarqua que c'étaient des mêmes couleurs qu'il avait portées au tournoi ». On le voit, elle a tout prévu pour célébrer commodément la petite cérémonie qu'elle a imaginée; elle a tout disposé pour avoir à portée de la main les objets dont elle a besoin. Le « lit de repos » lui permet de s'étendre et de s'alanguir [26]. Elle n'a qu'à tendre le bras pour prendre sur la table qui est « devant elle [27]» les rubans dans les corbeilles. Mais elle n'avait pas besoin, semble-t-il, de « plusieurs corbeilles pleines de rubans ». Il ne lui en faut, en effet, que « quelques-uns », des jaunes et des noirs, puisque c'est du jaune et du noir que M. de Nemours avait portés au tournoi [28]. Or les corbeilles sont apparemment pleines de rubans de couleurs variées, puisque Mme de Clèves y « choisit » des rubans jaunes et noirs. Si donc elle a fait en sorte d'avoir à portée de la main non seulement les rubans jaunes et noirs dont elle a besoin, mais aussi des rubans d'autres couleurs dont elle n'a pas besoin, c'est sans doute par une sorte de scrupule, passablement dérisoire en vérité, qui la pousse à se donner l'illusion de ne pas connaître à l'avance les gestes qu'elle va faire, à moins que ce ne soit, par un raffinement lui aussi passablement dérisoire, pour avoir le plaisir supplémentaire de « choisir » les rubans chers à son cœur. Mais peut-être les deux explications, bien qu'apparemment contradictoires, ne sont-elles pas incompatibles.

De ces rubans jaunes et noirs Mme de Clèves va faire alors un usage que tout autre que M. de Nemours trouverait tout à fait étrange, lui seul étant capable de comprendre la signification de son geste : « Il vit qu'elle en faisait des nœuds à une canne des Indes, fort extraordinaire, qu'il avait portée quelque temps et qu'il avait donnée à sa sœur, à qui Mme de Clèves l'avait prise sans faire semblant de la reconnaître pour avoir été à M. de Nemours ». Cette canne, comme les rubans, Mme de Clèves l'avait sans doute placée à l'avance sur la table ou sur le lit, de telle sorte qu'elle pût la saisir sans avoir à se lever. Quand Mme de Lafayette nous dit que Mme de Clèves l'avait « prise » à la sœur de M. de Nemours, il ne faut certainement pas prendre ce mot à la lettre, comme le fait Mme Haillant [29]. On ne saurait concevoir, en effet, que Mme de Clèves ait pu profiter d'une visite qu'elle faisait à Mme de Mercœur pour lui « voler » cette canne. Car on ne voit vraiment pas comment elle aurait pu réussir à dissimuler son larcin. L'imagine-t-on glissant la canne sous sa robe, ou la tenant cachée derrière son dos et prenant congé de Mme de Mercœur en s'en allant à reculons, comme dans les pièces de boulevard ? De plus, si Mme de Clèves avait réellement subtilisé la canne, on ne comprendrait plus du tout pourquoi Mme de Lafayette nous dit qu'elle l'a prise « sans faire semblant de la reconnaître pour avoir été à M. de Nemours [30]». Cette indication nous permet, au contraire, de deviner plus aisément comment les choses se sont passées. En apercevant la canne, Mme de Clèves, intentionnellement, n'a pas manqué de s'extasier, de dire que cette canne était vraiment « extraordinaire », et Mme de Mercœur n'a pas manqué non plus, comme Mme de Clèves l'espérait, de lui dire que, si cette canne lui plaisait, elle n'avait qu'à la prendre. Et Mme de Clèves ne l'a sans doute acceptée qu'après s'être fait un peu prier [31].

Mme de Lafayette ne se contente pas ici de nous apprendre ce que voit et ce que se dit M. de Nemours. Elle intervient dans le récit en nous apportant un élément d'information que M. de Nemours ne peut posséder. Cette canne qu'il voit entre les mains de Mme de Clèves, il sait bien qu'il l'a portée quelque temps et qu'il l'a donnée à sa sœur, mais il ne peut pas savoir que Mme de Clèves se l'est fait donner par Mme de Mercœur et qu'elle s'est bien gardée de lui dire qu'elle avait reconnu la canne de son frère. Gageons pourtant qu'il le devine. Cette canne ne peut pas être venue toute seule entre les mains de Mme de Clèves. Plus perspicace que Mme Haillant, M. de Nemours se doute bien que Mme de Clèves ne l'a pas volée. Il faut donc que Mme de Mercœur la lui ait donnée, et on ne voit guère pourquoi elle aurait eu l'idée de la lui donner, si Mme de Clèves n'avait pas paru s'y intéresser. Quant à la raison de cet intérêt, M. de Nemours n'a évidemment aucune peine à la deviner et il n'a aucune peine non plus à deviner que Mme de Clèves n'a rien dû dire qui pût la laisser voir [32].

Cette canne, qui a appartenu à M. de Nemours ne peut être, bien sûr, que « fort extraordinaire ». Tout ce que porte, tout ce que possède M. de Nemours est toujours « fort extraordinaire ». Pour ne prendre qu'un seul exemple, ses brosses à dents sont des merveilles qui laissent bouche bée tous les heureux mortels qui ont la chance de les voir. Cette canne si « extraordinaire », M. de Nemours ne l'a pourtant portée que « quelque temps » pour la remplacer par une autre canne, n'en doutons pas, non moins « extraordinaire ». Le soin de sa réputation lui interdit évidemment de « porter » longtemps le même objet. Car, s'il y a une chose que Mme de Lafayette ne nous laisse jamais oublier, c'est que ses personnages appartiennent à la plus haute aristocratie et que, de plus, ils ont amplement les moyens de soutenir leur rang. Mais, quand bien même, toutes les cannes de M. de Nemours, n'auraient pas été, comme tout ce qui est à lui, « fort extraordinaires », il fallait absolument que celle-ci le fût. Mme de Clèves n'étant assurément pas d'un âge où l'on a besoin d'une canne, on ne voit guère comment, s'il s'était agi d'une canne tout à fait ordinaire, elle aurait pu amener Mme de Mercœur à la lui donner, sans compter que, si attentive qu'elle pût être à tout ce qui concerne M. de Nemours, elle aurait peut-être eu quelque mal à la reconnaître pour avoir été à lui. On peut penser, de plus, que, pour se faire donner la canne de M. de Nemours, Mme de Clèves n'avait pas besoin d'un prétexte seulement vis-à-vis de Mme de Mercœur : peut-être en avait-elle besoin aussi vis-à-vis d'elle-même. Pratiquant la direction d'intention, elle s'est sans doute appliquée à éviter de penser que cette canne avait appartenu à M. de Nemours pour se dire surtout qu'elle était vraiment « fort extraordinaire ». En outre, si Mme de Clèves ne pouvait pas savoir, à proprement parler, que M. de Nemours avait « donné » cette canne à sa sœur, il lui était facile de le deviner en la voyant chez elle. Elle pouvait par conséquent se dire à elle-même, pour atténuer ses scrupules, que la canne dont elle avait envie, n'était pas celle de M. de Nemours, mais celle de Mme de Mercœur.

Car, si les gestes de Mme de Clèves dans cette scène rappellent bien ceux de M. de Nemours, ils ne les « répètent » pas pour autant, contrairement à ce que dit Mme Haillant. Sans doute peut-on rapprocher le comportement de Mme de Clèves se faisant donner la canne de M. de Nemours de celui de M. de Nemours dérobant le portrait de Mme de Clèves. M. de Nemours a voulu avoir l'image de Mme de Clèves. Mme de Clèves a voulu avoir un objet qui fait partie de « l'image » de M. de Nemours, un objet qu'il a tenu dans sa main, qu'il a balancé, qu'il a fait virevolter avec, est-il besoin de le dire ? une grâce et une élégance qu'on ne saurait exprimer dans aucune langue. Mais, à la différence de Mme de Clèves, M. de Nemours n'éprouve, lui, aucun besoin d'essayer de ruser avec sa conscience : il sait parfaitement ce qu'il fait et pourquoi il le fait. Ajoutons que, si M. de Nemours n'avait aucunement l'intention de prendre le portrait de Mme de Clèves sous ses yeux, il savait bien pourtant qu'en constatant la disparition de son portrait, elle n'aurait guère de peine à deviner qui l'avait pris. Et d'ailleurs, quand il s'est rendu compte en tournant la tête, qu'elle avait dû le voir opérer, il s'est empressé d'aller lui parler afin, nous l'avons vu, de transformer le silence de Mme de Clèves en une sorte de consentement tacite. On a tout lieu de penser, au contraire, que Mme de Clèves ne se serait jamais fait donner la canne qui avait appartenu à M. de Nemours, si elle s'était douté qu'il le découvrirait.

Certes, en nouant les rubans jaunes et noirs autour de la canne des Indes, Mme de Clèves semble bien « répéter  » cette fois de manière précise le geste de M. de Nemours qui avait porté ses couleurs au tournoi [33]. Il faut comprendre, en effet, bien que Mme de Lafayette, à la suite de Brantôme, ne l'ait pas précisé, que M. de Nemours ne portait pas seulement des vêtements jaunes et noirs, mais qu'il avait aussi attaché à sa lance, comme cela se faisait, des écharpes des mêmes couleurs. Si elle en avait eu l'occasion, Mme de Clèves se serait sans doute procuré la lance de M. de Nemours. Elle n'a pas pu le faire et cela vaut peut-être mieux, car elle aurait pu se blesser, voire s'éborgner en la maniant. Elle a donc remplacé la lance par une canne et les écharpes par des rubans, reproduisant ainsi à une échelle réduite le geste même de M. de Nemours. Peut-on dire pour autant que le geste de Mme de Clèves « répète » vraiment celui de M. de Nemours ? Ce serait oublier qu'il y a entre les deux gestes une différence tout à fait essentielle : celui de M. de Nemours était évidemment destiné à être vu et compris par Mme de Clèves; celui de Mme de Clèves n'est aucunement destiné à être vu par M. de Nemours. Le geste de Mme de Clèves est bien une sorte de réponse à celui de M. de Nemours : il lui a fait savoir qu'elle occupait son cœur et ses pensées, et elle répond qu'elle a bien reçu le message et qu'il occupe, lui aussi, son cœur et ses pensées. mais c'est une réponse que Mme de Clèves est bien décidée à laisser "poche restante", une réponse qu'elle n'aurait jamais osé faire, si elle avait pensé qu'elle pût parvenir à son destinataire.

Comme on pouvait s'y attendre, tant il y a de critiques qui scrutent les textes pour y détecter des objets de forme allongée, la canne de M. de Nemours n'a pas manqué d'être annexée à l'hétéroclite et désopilante panoplie phallique que la décodomanie contemporaine a constituée. C'est à M. Michel Butor que revient, semble-t-il, le mérite d'avoir le premier décelé la vraie nature de cette canne : « Il n'est certes pas besoin d'un diplôme de psychanalyste pour percer et goûter le symbolisme de toute cette scène », écrit-il après avoir cité la phrase qui nous occupe [34]. Sans doute, je le reconnais volontiers, certains critiques nous ont-ils proposé des spécimens de symboles phalliques beaucoup plus saugrenus que celui-ci [35]. Ici du moins, puisqu'il s'agit d'une rêverie amoureuse, le contexte pourrait autoriser une telle interprétation. Cela dit, bien loin de considérer, comme M. Michel Butor, que le symbole phallique est tellement évident qu'il ne saurait échapper à personne, je pense que son interprétation est tout à fait incongrue. Outre que je n'ai pas du tout pour le « diplôme de psychanalyste » toute l'estime qu'il semble avoir, j'avoue ne pas « goûter » un symbolisme qui me paraît être, au contraire, d'un goût des plus douteux et bien propre à rendre cette scène parfaitement grotesque [36].

Mais surtout, le roman tout entier me semble interdire une telle interprétation. Lorsqu'il en arrive à cette scène, le lecteur a déjà lu plus des quatre cinquièmes de l'œuvre, et, s'il est une chose qu'il ne s'attend plus à y trouver depuis longtemps déjà, c'est bien une image sexuelle. La Princesse de Clèves est, certes, un roman d'amour, mais ce n'est assurément pas un roman érotique. Il y a bien, il est vrai, dans cette page, une touche de sensualité. Mais la phrase où on la trouve (« Il fait chaud, et elle n'avait rien, sur sa tête et sur sa gorge que ses cheveux confusément rattachés ») est justement la plus "osée", si l'on peut dire, de tout le roman. Aussi, plutôt qu'à inciter le lecteur à s'abandonner à je ne sais quel décodage érotique, elle semble, au contraire, particulièrement propre à bien marquer la limite, singulièrement étroite, au-delà de laquelle Mme de Lafayette ne saurait aller en ce domaine. Ce ne sont d'ailleurs pas seulement les réalités charnelles qui, dans La Princesse de Clèves, ne brillent guère que par leur absence, ce sont toutes les réalités concrètes en général. C'est donc mettre des moustaches à la Joconde que de prétendre découvrir une image phallique dans un roman aussi abstrait et aussi pudique [37].

La sereine tranquillité avec laquelle Mme de Clèves semble accomplir sa tâche (« Après qu'elle eut achevé son ouvrage avec une grâce et une douceur que répandaient sur son visage les sentiments qu'elle avait dans le cœur ») ne me paraît, de plus, guère aller dans le sens de l'interprétation de M. Michel Butor [38]. Toujours est-il que c'est la première fois que M. de Nemours voit Mme de Clèves s'abandonner à ses sentiments et laisser paraître librement « sur son visage » ce qu'elle a « dans le cœur ». Car, en sa présence, Mme de Clèves se tient toujours sur ses gardes, attentive à ne lui « donner jamais aucune marque » de sa passion [39], suivant la ligne de conduite qu'elle s'est fixée, et ce n'est que malgré elle qu'elle en laisse parfois échapper quelque signe.

Si M. de Nemours avait encore douté qu'il était bien l'objet du culte nocturne que Mme de Clèves était en train de célébrer, il n'aurait pu, en tout cas, manquer de le comprendre en la voyant accomplir le dernier acte du rituel qu'elle a établi et qui va la faire s'abîmer dans la contemplation de son portrait. On sent que Mme de Clèves a retardé cet instant tant attendu pour le savourer plus intensément. Elle a d'ailleurs tout prévu pour pouvoir contempler ce portrait dans les meilleures conditions possibles. Pourquoi prend-elle un flambeau, bien qu'il y ait « beaucoup de lumières dans le cabinet », sinon pour éclairer de plus près le portrait de M. de Nemours [40]?

Le souci qu'a Mme de Clèves de bien éclairer ce portrait s'explique d'autant mieux qu'il est nécessairement d'une dimension très réduite. Le tableau sur lequel M. de Nemours est peint, est une fresque historique représentant « le siège de Metz ». Les personnages y sont donc nombreux, et même ceux qui se trouvent au premier plan, (l'on ne saurait douter, bien sûr, que ce ne soit le cas de M. de Nemours) ne peuvent être qu'assez petits. Mme de Lafayette a indiqué, deux pages plus haut, l'origine de ce tableau  : « Elle [Mme de Clèves] s'en alla à Coulommiers; et, en y allant, elle eut soin d'y faire porter de grands tableaux que M. de Clèves [41] avait fait copier sur des originaux qu'avait fait faire Mme de Valentinois pour sa belle maison d'Anet [42]. Toutes les actions remarquables, qui s'étaient passées du règne du roi, étaient dans ces tableaux, et tous ceux qui s'y étaient distingués étaient peints fort ressemblants. M. de Nemours était de ce nombre et c'était peut-être ce qui avait donné envie à Mme de Clèves d'avoir ces tableaux [43]». On le voit, Mme de Lafayette feint (« c'était peut-être…») de ne pas pouvoir affirmer vraiment que Mme de Clèves a fait porter à Coulommiers tous ces tableaux parce que M. de Nemours était sur l'un d'eux. Plutôt que la feinte incertitude de la romancière, le « peut-être » un peu étrange qu'elle emploie, veut sans doute traduire la mauvaise foi de son héroïne qui n'ose pas s'avouer tout à fait à elle-même la véritable raison qui lui a fait souhaiter d'avoir ces tableaux à Coulommiers.

Là encore l'action de Mme de Clèves rappelle celle de M. de Nemours dérobant son portrait. Mais, une nouvelle fois, à la différence de M. de Nemours, Mme de Clèves, elle, est obligée de ruser avec sa conscience. Le petit tableau que vole M. de Nemours ne représente que Mme de Clèves. De toute évidence, il ne cherche aucunement à se cacher à lui-même la raison pour laquelle il veut avoir ce portrait. Tout se passe, au contraire, comme si Mme de Clèves n'osait pas s'avouer vraiment à elle-même qu'elle voulait avoir auprès d'elle le portrait de M. de Nemours. Pour pouvoir avoir auprès d'elle le petit bout de toile sur lequel est représenté M. de Nemours, elle a non seulement fait porter à Coulommiers le grand tableau du siège de Metz, mais aussi toute la série des grands tableaux historiques que M. de Clèves avait fait copier. Au fond d'elle-même, elle savait bien qu'elle ne regarderait jamais que le tableau du siège de Metz, et, sur ce tableau, que le portrait de M. de Nemours, mais elle a dû veiller à ne pas y penser. Peut-être même a-t-elle essayé de se persuader que c'était seulement leur intérêt historique qui l'avait poussée à emporter ces tableaux. Certes, même si elle n'avait pas eu besoin de se donner le change à elle-même, elle aurait dû agir de la sorte pour donner le change à son mari. Mais il est probable que la nécessité de ruser avec sa conscience a dispensé Mme de Clèves de se dire qu'il lui fallait aussi ruser avec son mari.

D'autres tableaux de la même série sont sans doute suspendus aux murs du cabinet où se tient Mme de Clèves à côté de celui du Siège de Metz. Rien ne permet, en effet, d'affirmer comme le fait M. Michel Butor que  : « de ces tableaux, celui du Siège de Metz est le seul que la princesse ait fait venir dans le pavillon [44]». Il n'est pas besoin d'un diplôme de psychologue pour penser, au contraire, que les mêmes raisons qui l'ont poussée à faire porter à Coulommiers, non pas le seul tableau du Siège de Metz, mais toute la série dont il fait partie, l'ont poussée aussi à ne pas faire mettre dans le cabinet que le seul tableau qui l'intéresse.

Mais c'est, bien sûr, devant celui-ci qu'elle va s'installer tous les soirs pour se perdre dans la contemplation de M. de Nemours  : « Elle s'assit et se mit à regarder ce portrait avec une attention et une rêverie que la passion seule peut donner ». Mme de Clèves ne s'assiérait pas, si elle ne voulait jeter qu'un simple coup d'œil sur le portrait. La préméditation est évidente. Le siège qui se trouve juste en face du portrait n'est pas là par hasard : il attend Mme de Clèves. Elle s'y installe pour une station prolongée, et la table sur laquelle elle a disposé le flambeau, lui sert sans doute aussi à s'accouder pour pouvoir contempler le portrait de plus près et plus confortablement [45]. Pour caractériser la façon dont Mme de Clèves regarde le portrait de M. de Nemours, Mme de Lafayette associe deux mots qui semblent contradictoires, l' « attention » et la « rêverie ». C'est qu'au-delà du portrait que son regard fixe intensément, Mme de Clèves revoit l'homme qu'elle connaît et qu'elle aime. Pendant que ses yeux s'attachent sur la toile, elle fait défiler dans son esprit toutes les images qu'elle a gardées de lui. Dans ce paradoxe d'un regard qui semble être à la fois si présent et ailleurs, Mme de Lafayette voit le signe même de la passion. Elle ne nous le dit pas, mais on ne saurait douter que M. de Nemours n'interprète de la même façon l'attitude de Mme de Clèves.

Mais, en voyant Mme de Clèves s'abîmer dans la contemplation de son portrait, en même temps qu'une grande satisfaction, M. de Nemours doit éprouver une profonde amertume. Car il a tout lieu, et ce doit être une situation bien irritante, d'être jaloux de son portrait. En effet, lui, Mme de Clèves ne l'a jamais regardé, et il se dit sans doute avec douleur qu'elle ne le regardera peut-être jamais, avec les yeux et de la façon dont elle regarde son portrait [46]. Et, de fait, lorsque, un instant plus tard, il va faire un peu de bruit en avançant de quelques pas, elle va tourner la tête, et, croyant le reconnaître [47], sans songer à s'assurer que c'est bien lui, elle va se réfugier précipitamment dans la pièce voisine où l'attendent ses femmes [48]. M. de Nemours ne manquera pas, d'ailleurs, d'en être péniblement impressionné  : « Quoiqu'il eût une joie sensible de l'avoir trouvée si remplie de son idée, il était néanmoins très affligé de lui avoir vu un mouvement si naturel de le fuir [49]». La seule fois où Mme de Clèves regardera M. de Nemours, sinon tout à fait de la façon dont elle regarde ici son portrait, du moins « avec des yeux pleins de douceurs et de charmes [50]», ce sera lors du long entretien qu'elle aura avec lui chez le vidame de Chartres. Ce jour-là, « Mme de Clèves céd[era] pour la première fois au penchant qu'elle [a] pour M. de Nemours [51]», mais ce sera aussi la dernière fois. Ce jour-là, pour la première fois, elle lui avouera qu'elle l'aime; elle lui dira même qu'elle « trouve de la douceur à le [lui] dire », mais ce sera pour ajouter aussitôt que « cet aveu n'aura point de suite [52]».

Ce renoncement final de Mme de Clèves, Mme de Lafayette l'a préparé tout au long de son roman. Mais, plus que d'autres peut-être, cette scène-ci peut nous permettre de le comprendre. En effet, cette page qui nous montre toute la force de l'amour de Mme de Clèves, nous en montre aussi les limites. Ce qui est inquiétant pour M. de Nemours, plus que les scrupules dont témoignent les faits et gestes de Mme de Clèves, c'est finalement l'espèce de satisfaction, pour ne pas dire de bonheur tranquille, qu'elle semble trouver dans le culte solitaire qu'elle célèbre tous les soirs en l'honneur de son amant. Pour aimer M. de Nemours, Mme de Clèves paraît pouvoir se passer assez bien de lui. Elle s'est convaincue, comme le montrera son entretien avec M. de Nemours, que la passion, quand on la vit pleinement, est l'ennemie mortelle du repos, qu'elle engendre nécessairement la jalousie et, avec elle, une souffrance insupportable. Mais elle semble avoir trouvé le moyen de concilier le repos et la passion, en ne vivant celle-ci que d'une manière purement imaginaire. Dans Les Fourberies de Scapin, Argante, impatienté par Scapin qui l'interrompt sans cesse par ses questions alors qu'il veut tancer d'importance Silvestre, le valet de son fils, finit par lui dire : « Laisse-moi un peu quereller en repos [53]». La réplique est fort comique, le souhait de « quereller en repos » étant tout à fait absurde parce que parfaitement contradictoire [54]. Mme de Clèves, elle, voudrait « aimer en repos  », ce qui du moins dans La Princesse de Clèves, apparaît aussi contradictoire que de « quereller en repos ». Le seul moyen d'y parvenir est de se contenter, comme le fait Mme de Clèves, d'aimer d'un amour non seulement platonique, mais solitaire, rien ne troublant autant le repos de l'être qui aime que la présence de l'être aimé. En choisissant d'aimer M. de Nemours toute seule dans son coin, Mme de Clèves ne connaîtra sans doute jamais les joies intenses qu'elle aurait pu connaître en se donnant à lui, mais elle s'évite ainsi, non seulement les tourments de la jalousie, mais la simple inquiétude. Il y a, certes, quelque chose de dérisoire, et de pathétique, dans l'office nocturne que célèbre Mme de Clèves, et, en la voyant faire des nœuds avec les rubans à la canne de M. de Nemours, on pourrait être tenté de s'interroger sur sa santé mentale. Pourtant elle semble avoir trouvé ainsi son équilibre, et c'est bien pourquoi, après la mort de M. de Clèves, elle renoncera à épouser M. de Nemours. Ce bonheur solitaire, modeste mais paisible, semble lui suffire. La principale raison, la raison essentielle pour laquelle elle renoncera à épouser M. de Nemours, est qu'elle est persuadée que le bonheur qu'une telle union pourrait lui apporter, serait quasi inévitablement aussi éphémère qu'indicible et qu'elle le paierait par de cruelles désillusions et des tourments insupportables [55]. Elle ne voudra pas prendre un risque, à ses yeux, si grand et si terrible.

Mais on peut penser que ce risque, elle l'aurait peut-être pris (et peut-être d'ailleurs ne lui aurait-il pas paru si grand), si, comme cette scène le montre, elle n'avait été capable de s'accommoder, tant bien que mal, d'un amour purement platonique et solitaire. Et, pour revenir sur l'interprétation phallique de M. Michel Butor, elle ne s'y serait sans doute pas résignée, si elle avait pu, plus ou moins consciemment, nourrir les phantasmes que le critique lui prête. Si M. Michel Butor avait raison, je crois que Mme de Clèves aurait accepté d'épouser M. de Nemours à la fin du roman.

 

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Cette scène est évidemment capitale pour la suite des événements puisque, en apprenant que M. de Nemours est entré deux nuits de suite dans le jardin [56], M. de Clèves va tomber malade et mourir peu après. Mais cette conséquence tragique est le résultat d'une méprise. M. de Clèves ne serait pas mort, si le gentilhomme espion avait pu voir ce qui s'est réellement passé. En dépit de ce qu'écrit M. Michel Butor [57], ce n'est pas dans la scène nocturne du pavillon de Coulommiers, non plus que dans l'autre scène qui a déjà eu pour cadre le même pavillon (la scène de l'aveu) qu'il faut chercher la cause du refus de Mme de Clèves d'épouser M. de Nemours. Cette scène ne peut, au contraire, que nous confirmer dans le sentiment que le renoncement final est déjà virtuellement décidé. Mme de Lafayette a su profiter d'un épisode qui était d'abord destiné à provoquer la mort de M. de Clèves, pour nous montrer où en était son héroïne. Elle nous fait mesurer mieux que jamais toute la force de la passion que Mme de Clèves éprouve pour M. de Nemours. Mais elle nous permet de deviner en même temps que, dans l'abandon à sa passion, Mme de Clèves n'ira sans doute jamais au-delà de la contemplation solitaire du portrait de M. de Nemours.

L'intérêt de cette page tient aussi à la présence du gentilhomme espion et de M. de Nemours. Le gentilhomme espion représentant M. de Clèves, tout se passe comme si Mme de Lafayette avait, dans cette scène, rassemblé à l'écart, loin de la cour, les trois principaux personnages du roman. Mais, isolés de tous les autres, ils le sont aussi les uns des autres, puisque le gentilhomme se cache pour observer M. de Nemours, qui se cache pour observer Mme de Clèves, qui s'est enfermée dans la solitude nocturne de son cabinet pour contempler le portrait de M. de Nemours. Cette scène silencieuse exprime donc, avec autant d'intensité que de discrétion, toute la solitude, toute la frustration et toute la souffrance des trois héros du roman. Mieux que toute autre page, sans doute, elle résume tout ce que, dans La Princesse de Clèves, Mme de Lafayette nous dit sur l'amour, qu'il n'y a pas d'amour heureux, qu'on ne peut trouver qu'un succédané de bonheur dans un succédané d'amour, en se résignant, comme le fait Mme de Clèves, à ne vivre son amour que d'un manière solitaire et léthargique.


 

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NOTES :

[1] A quelques petits changements près, cette explication reprrend, avec l'aimable autorisation des Editions SEDES, l'explication publiée dans mon premier volume d'Explications littéraires.

[2] « avec un trouble et une émotion qu'il est aisé de se représenter […] avec une grâce et une douceur que répandaient sur son visage les sentiments qu'elle avait dans le cœur […] avec une attention et une rêverie que la passion seule peut donner ».

[3] Mme Marguerite Haillant a expliqué ce passage dans L'Information littéraire (septembre-octobre 1973, pp. 185-189) et M. Michel Butor a commenté l'ensemble de l'épisode dans Répertoire (Editions de Minuit, 1960, pp. 74-78). L'un et l'autre, pour des raisons très différentes, me semblent avoir été mal inspirés.

[4] P. 365.

[5] Ibidem.

[6] Les verbes que l'on trouve dans ce passage, traduisent bien cette primauté du regard : « reconnut », « vit » (5 fois), « voir », « remarqua », « regarder ».

[7] En décrivant les faits et gestes de Mme de Clèves, Mme de Lafayette prend soin de nous rappeler que M. de Nemours la regarde (« M. de Nemours remarqua que c'étaient des mêmes couleurs qu'il avait portées au tournoi. Il vit qu'elle en faisait des nœuds […] »).

[8] Nous connaissons déjà les lieux pour les avoir découverts en même temps que M. de Nemours lors de la scène de l'aveu. Rappelons que M. de Nemours, s'étant égaré et ayant appris qu'il était près de Coulommiers, s'était instinctivement porté dans cette direction. « Il arriva, dit alors Mme de Lafayette, dans la forêt et se laissa conduire au hasard par des routes faites avec soin, qu'il jugea bien qui conduisaient vers le château. Il trouva au bout de ces routes un pavillon, dont le dessous était un grand salon accompagné de deux cabinets, dont l'un était ouvert sur un jardin de fleurs, qui n'était séparé de la forêt que par des palissades, et le second donnait sur une grande allée du parc. Il entra dans le pavillon, et il se serait arrêté à en regarder la beauté, sans qu'il vît venir par cette allée du parc M. et Mme de Clèves, accompagnés d'un grand nombre de domestiques. Comme il ne s'était pas attendu à trouver M. de Clèves qu'il avait laissé auprès du roi, son premier mouvement le porta à se cacher : il entra dans le cabinet qui donnait sur le jardin de fleurs, dans la pensée d'en ressortir par une porte qui était ouverte sur la forêt; mais voyant que Mme de Clèves et son mari s'étaient assis sous le pavillon […] il ne put se refuser le plaisir de voir cette princesse ni résister à la curiosité d'écouter sa conversation avec un mari qui lui donnait plus de jalousie qu'aucun autre de ses rivaux » (pp. 331-332). C'est dans le cabinet qui donne sur le jardin de fleurs, celui-là même où M. de Nemours était caché, que se trouve Mme de Clèves. Mme de Lafayette nous l'a appris en évoquant le séjour de Mme de Martigues à Coulommiers : « Mme de Martigues vint à Coulommiers, comme elle l'avait promis à Mme de Clèves; elle la trouva dans une vie fort solitaire. Cette princesse avait même cherché le moyen d'être dans une solitude entière et de passer les soirs dans les jardins sans être accompagnée de ses domestiques. Elle venait dans ce pavillon où M. de Nemours l'avait écoutée; elle entrait dans le cabinet qui était ouvert sur le jardin. Ses femmes et ses domestiques demeuraient dans l'autre cabinet, ou sous le pavillon, et ne venaient point à elle qu'elle ne les appelât » (p. 364. On le voit, le gentilhomme espion n'est séparé du cabinet où se trouve Mme de Clèves que par le jardin de fleurs et les palissades.

[9] Il restera en attente jusqu'au retour de M. de Nemours, peu avant le jour.

[10] P. 366.

[11] Il se souvient certainement que M. de Clèves était présent, lorsque Mme de Martigues a parlé de son séjour à Coulommiers et il devrait bien se dire que les questions qu'il a posées ont dû éveiller les soupçons de M. de Clèves. On peut d'ailleurs estimer, avec Valincour, que ces questions étaient assez inutiles et surtout très imprudentes et que « ce n'est pas M. de Nemours qui les fait pour lui-même, mais l'auteur qui les lui fait dire pour disposer M. de Clèves à envoyer son gentilhomme » (op. cit., pp. 63-64).

[12] Mme de Lafayette ne nous dit pas ce qu'il a fait de son cheval. Il faut espérer qu'il est allé l'attacher suffisamment loin de l'endroit où il a choisi d'attendre M. de Nemours. Car, dans le silence de la nuit, son cheval, en se mettant soudain à hennir, fût-ce avec discrétion (c'est certainement un cheval très bien élevé, même s'il l'est un peu moins que ceux de M. de Nemours), ou seulement en s'agitant, n'aurait pas manqué de le faire repérer.

[13] Mme Marguerite Haillant s'en étonne pourtant : « il faut croire que ses sens sont très développés car il "reconnut aisément M. de Nemours", malgré la nuit; à moins qu'il n'y eût des effets de clair-obscur ou que M. de Nemours n'ait un pas spécial » (op. cit., p. 186).

[14] P. 243.

[15] P. 244.

[16] P. 262.

[17] Mme Haillant a grand tort d'affirmer que le gentilhomme « prête à Nemours sa prudence quand il dit que le duc "fit le tour du jardin, comme pour écouter s'il n'y entendrait personne" car Nemours est un indiscret et un imprudent » (Ibid). Mme Haillant semble avoir bien mal lu le roman. En effet, si M. de Nemours était sans doute « un indiscret et un imprudent  » avant de rencontrer Mme de Clèves, Mme de Lafayette a pris soin de nous dire que sa passion pour Mme de Clèves l'avait métamorphosé et qu'il avait adopté aussitôt une conduite extraordinairement circonspecte : « Mme de Clèves lui paraissait d'un si grand prix qu'il se résolut de manquer plutôt à lui donner des marques de sa passion que de hasarder de la faire connaître au public. Il n'en parla même pas au vidame de Chartres, qui était son ami intime, et pour qui il n'avait rien de caché. Il prit une conduite si sage et s'observa avec tant de soin que personne ne le soupçonna d'être amoureux de Mme de Clèves que le chevalier de Guise; et elle aurait eu peine à s'en apercevoir elle-même, si l'inclination qu'elle avait pour lui ne lui eût donné une attention particulière pour ses actions qui ne lui permit pas d'en douter » (pp. 269-270). Cette conduite, que Mme de Lafayette rappelle avec insistance (voir pp. 289, 291, etc.) ne se dément qu'une seule fois, lorsque M. de Nemour s ne peut s'empêcher de raconter au vidame de Chartes l'histoire de l'aveu que Mme de Clèves a fait à son mari, mais « sans lui nommer la personne et sans lui dire qu'il y eût aucune part » (p. 338). Et le vidame, s'il se doute bien que cette histoire concerne M. de Nemours, ne soupçonne aucunement que Mme de Clèves en est l'héroïne.

[18] Là encore le commentaire de Mme Haillant apparaît peu judicieux, même si l'inexactitude est cette fois beaucoup moins grave. Elle écrit, en effet, que le gentilhomme « prête aussi à Nemours son ignorance quand il ajoute  : "pour choisir le lieu par où il pourrait passer le plus aisément", car le duc connaît l'endroit : il a entendu caché dans ce pavillon, l'aveu de la Princesse» (Ibid.). Certes M. de Nemours connaît l'endroit, mais le jour de l'aveu, il n'avait pas eu besoin de franchir les palissades et il n'avait certainement pas songé à les observer de façon à repérer l'endroit le plus propice à une éventuelle escalade, sans compter que, du pavillon où il était caché il voyait le côté intérieur de la seconde rangée de palissades, tandis que maintenant il est à l'extérieur, devant la première rangée.

[19] La difficulté aurait, été encore augmentée par la nécessité de ne faire aucun bruit qui pût attirer l'attention de M. de Nemours. On comprend donc qu'il n'ait même pas essayé. Aussi Valincour me paraît-il être bien injuste envers lui : « Le gentilhomme que Monsieur de Clèves avait envoyé pour observer Monsieur de Nemours, s'acquitta de sa commission comme un franc innocent; et pour vous dire la vérité, je n'ai jamais vu de gentilhomme plus bête, ni contre qui j'aie conçu plus de chagrin. Il suit Monsieur de Nemours jusques au jardin de la forêt; il l'y voit entrer, et a la patience de s'en tenir là, sans savoir ce qui se passe dans le jardin. Que n'y entrait-il après Monsieur de Nemours ? Y avait-il à hésiter là-dessus ? N'était-ce pas principalement pour cela qu'il était venu (op. cit., pp. 72-73); voir aussi pp. 74-75). L'abbé de Charnes a d'ailleurs vivement défendu le gentilhomme espion contre Valincour ((Voir Conversations sur la critique de « La Princesse de Clèves », éd. en fac-similé publiée sous la direction de François Weil, Université de Tours, 1973, pp. 93-99).

[20] En faisant le portrait de M. de Nemours au début du roman, Mme de Lafayette nous a dit qu'il montrait « une adresse extraordinaire dans tous ses exercices » (p. 244). Et, par la suite, elle nous l'a rappelé plus d'une fois. C'est d'ailleurs, nous l'avons vu, en franchissant non pas des palissades, mais de simple sièges, que M. de Nemours s'est présenté pour la première fois aux regards de Mme de Clèves. Dans son explication Mme Haillant a donc tout à fait raison de rappeler que M. de Nemours est un grand sportif, mais elle le fait en des termes qui ne me paraissent pas très heureux  : « Ce n'est d'ailleurs pas la première fois que Mme de Lafayette met l'accent sur le côté sportif de M. de Nemours, je dirais même le côté bel animal, le côté cheval à l'encolure brillante. Elle parle, au bal, de son "air brillant" - c'est bien là une expression de manège […] » (Ibid.) Je suis d'abord très surpris d'apprendre qu' « air brillant » est une « expression de manège  ». Il me semble qu'une telle expression, sans doute très banale au XVIIe siècle où le mot « air » était tellement à la mode chez les précieuses et les mondains, devait s'entendre dans les salons encore beaucoup plus souvent que dans les manèges. Mais surtout, si Mme de Lafayette nous dit souvent que M. de Nemours est d'une beauté tout à fait exceptionnelle, qui n'a d'égale que son adresse dans tous les exercices du corps, elle nous le dit toujours dans les termes les plus vagues, les plus généraux, les moins imagés qui soient. Si, ce que je n'aurais, certes, jamais soupçonné, les centaures font peut-être partie des fantasmes familiers de Mme Haillant, rien n'indique que ce soit aussi le cas de Mme de Lafayette. D'une façon plus générale, le « côté animal », pour parler comme Mme Haillant, me paraît, dans La Princesse de Clèves, qu'on le regrette ou non, briller surtout par son absence.

[21] Mme Haillant donne de cette expression le commentaire suivant  : « L'ange des ténèbres se fait serpent : "se glissant le long des palissades, il s'approcha". Les sonorités en s, iss, très longues, traduisent le mouvement du reptile et le son rendu par les anneaux qui se replient pour se déployer à nouveau » (op. cit., p. 187). Tout d'abord, s'il y a ici un petit jeu de sonorités, il ne peut-être que tout à fait involontaire. Mme de Lafayette semble être, en effet, totalement indifférente à ce genre d'effets, qui serait d'ailleurs, dans le cas présent, passablement grotesque. De plus, j'ai vu plus d'une fois des serpents d'assez près, mais je n'ai jamais entendu le « son rendu par les anneaux qui se replient pour se déployer à nouveau ». Je suis donc tenté de me dire de Mme Haillant ce qu'elle a dit plus haut du gentilhomme espion : « Il faut croire que ses sens sont très développés  ».

[22] Cette dernière phrase (« Il faisait chaud et elle n'avait rien, sur sa tête et sur sa gorge, que ses cheveux confusément rattachés ») ne laisse pas d'être un peu incongrue. En, effet, si l'on peut très bien dire qu'une femme n'a rien sur sa gorge que ses cheveux, il serait saugrenu de dire qu'elle n'a rien sur sa tête que ses cheveux. Mme de Lafayette aurait donc dû écrire : « elle n'avait rien sur la tête et elle n'avait sur sa gorge que ses cheveux confusément rattachés » ou, à tout le moins, ponctuer autrement la phrase : « elle n'avait rien sur sa tête, et sur sa gorge que ses cheveux confusément rattachés ».

[23] Le « mais » (« mais il la vit d'une si admirable beauté ») n'a évidemment pas ici le sens adversatif  : gardant sa valeur étymologique, il sert à enchérir sur ce qui précède et signifie « et qui plus est », « et de plus ».

[24] Loc. cit.

[25] Certes le texte ne le dit pas explicitement, mais c'est très vraisemblable. Si Mme de Clèves a fait transporter à Coulommiers et installer dans le cabinet le tableau où est représenté M. de Nemours, c'est assurément parce qu'elle avait besoin de regarder le portrait de celui dont elle n'ose plus affronter les regards, et il serait donc bien étonnant qu'elle ne le fît qu'exceptionnellement. De plus, si c'était vraiment la première fois que Mme de Clèves célébrait cette espèce de cérémonie amoureuse, alors on aurait affaire à un hasard quasi aussi extraordinaire que celui qui a permis à M. de Nemours d'entendre l'aveu de Mme de Clèves à son mari, et on serait obligé d'en conclure que le hasard en fait décidément beaucoup trop.

[26] Bien entendu Mme de Clèves n'est pas complètement étendue sur le lit de repos. Ses jambes sont allongées ou seulement repliées, mais son buste est relevé, soutenu par des oreillers. C'est ainsi que les dames recevaient dans leur ruelle et c'est ainsi d'ailleurs que M. de Nemours a déjà eu l'occasion de la voir, lorsqu'elle a reçu sa visite de condoléances après la mort de Mme de Chartres. « Il faisait chaud », aussi et la chaleur colorait un peu le teint de Mme de Clèves, puisque Mme de La Fayette nous dit que « la vue de M. de Nemours acheva de lui donner une rougeur qui ne diminuait pas sa beauté » (p. 293). Les mêmes causes produisant les mêmes effets, on peut donc penser que la chaleur doit également colorer un peu le teint de Mme de Clèves, lorsque M. de Nemours la contemple à Coulommiers. En revanche Mme de Clèves n'avait certainement pas à Paris la pose un peu alanguie qu'elle a à Coulommiers (elle devait, au contraire, se raidir un peu) ni, bien sûr, la même tenue.

[27] Mme de Clèves étant sur un lit, on peut penser que la table n'est pas, à proprement parler, « devant elle » (elle serait alors au pied du lit), ce qui l'obligerait à changer de position, à s'étirer péniblement, voire à se mettre à quatre pattes (posture que la romancière ne saurait en aucun cas tolérer chez ses personnages, lors même qu'ils se croient seuls) pour pouvoir prendre les rubans, mais bien plutôt à côté d'elle. En disant « devant elle », Mme de La Layette a vraisemblablement voulu dire qu'elle était à portée de sa main.

[28] Il s'agit du fameux tournoi donné à l'occasion du mariage d'Elisabeth de France, fille de Henri II, et de Philippe II d'Espagne, représenté par le duc d'Albe, tournoi au cours duquel Henri II trouva la mort. Mme de Lafayette, suivant sur ce point le récit de Brantôme dans ses Hommes illustres français, nous a indiqué quelles couleurs portaient les quatre tenants : le roi, M. de Ferrare, M. de Guise et M. de Nemours. Ce dernier « avait du jaune et du noir; on en chercha inutilement la raison. Mme de Clèves n'eut pas de peine à la deviner : elle se souvint d'avoir dit devant lui qu'elle aimait le jaune, et qu'elle était fâchée d'être blonde, parce qu'elle n'en pouvait pas mettre. Ce prince crut pouvoir paraître avec cette couleur, sans indiscrétion, puisque, Mme de Clèves n'en mettant point, on ne pouvait soupçonner que ce fût la sienne » (p. 355). Si Mme de Lafayette suit Brantôme en faisant porter à M. de Nemours du jaune et du noir, l'explication qu'elle nous donne pour le choix du jaune, ne doit bien sûr rien à Brantôme, qui nous dit que le jaune et le noir de M. de Nemours « signifiaient jouissance et fermeté, ou ferme en jouissance » (cité par Antoine Adam, dans son édition de La Princesse de Clèves dans le volume Romanciers du XVIIe siècle, bibl. de La Pléiade, p. 1491). On peut s'étonner que Mme de Lafayette ne nous explique pas pourquoi M. de Nemours portait du noir. Sans doute a-t-elle pensé que cela allait de soi  : le noir, qui est la couleur du deuil, exprimait évidemment la souffrance d'un amour insatisfait. M. Pierre Malandain propose, lui, une explication assurément plus subtile, mais qu'il est permis de juger parfaitement tirée par les cheveux, comme d'ailleurs beaucoup des remarques qu'il fait dans son livre : « Les quatre tenants du tournoi avaient choisi chacun deux couleurs, mais le total était de quatre et non de huit; un système d'imbrication faisait partager à MM. de Ferrare et de Guise la couleur rouge, cependant que le second partageait avec le roi la couleur blanche et que Nemours répartissait les siennes entre le roi (noir) et Ferrare (jaune) : extraordinaire symbolisme polysémique, qui faisait de Nemours à la fois un chevalier parmi les autres, un compagnon privilégié du destin royal (ce qui confirme la scène des horoscopes), et le chevalier servant, quoique clandestin, de sa dame, à qui la couleur jaune était à la fois agréable et interdite, à cause de sa blondeur » (p. 94). Ce « système d'imbrication », cet « extraordinaire symbolisme polysémique  » n'existent que dans l'imagination de M. Malandain. A l'évidence Mme de Lafayette n'y a jamais pensé puisqu'elle n'a fait que reproduire les indications données par Brantôme (mais M. Malandain semble l'ignorer), avec, en ce qui concerne M. de Nemours, le changement que nous avons noté, et que le récit de Brantôme n'autorise aucunement l'interprétation de M. Malandain. Il n'établit aucun rapprochement entre le noir porté par le roi (qu'il explique seulement, et Mme de Lafayette après lui, par le fait que Diane de Poitiers était veuve) et la mort qui l'attend. La remarque à propos de l'épisode des horoscopes, n'est pas moins saugrenue. Le parallélisme que M. Malandain établit à ce sujet entre le roi et M. de Nemours apparaît singulièrement peu convaincant  : il repose sur le fait qu'on aurait fait à M. de Nemours, comme au roi, une prédiction dont l'un et l'autre pensent qu'elle n'a aucune chance de se réaliser. Quand cela serait, il serait déjà bien difficile d'en conclure que cela fait de M. de Nemours « un compagnon privilégié du destin royal ». Mais, à l'évidence, la prédiction dont parle M. de Nemours est inventée de toutes pièces pour déclarer une nouvelle fois sa passion à Mme de Clèves et se plaindre de son indifférence. Aussi bien ne fait-il part de cette prédiction qu'à la seule Mme de Clèves : « On m'a prédit, lui dit-il tout bas, que je serais heureux par les bontés de la personne du monde pour qui j'aurais la plus violente et la plus respectueuse passion. Vous pouvez juger, madame, si je dois croire aux prédictions » (p. 297).

[29] Selon Mme Haillant, en effet, l'amante de M. de Nemours « répète tous ses gestes : il a dérobé son portrait, elle a dérobé sa canne » (op.cit., p. 188).

[30] Rappelons que « faire semblant » a ici le sens, tout à fait classique autrefois, d' « avoir l'air », et non celui de « feindre », sens qui subsiste seul aujourd'hui.

[31] Dans la précieuse édition qu'il nous a donnée de La Princesse de Clèves, (Editions de L'Imprimerie nationale, 1980), M. Jean Mesnard ne semble pas avoir envisagé cette explication pour s'en tenir à celle du vol. Mais, à la différence de Mme Haillant, il a bien vu la difficulté de l'opération. Aussi a-t-il supposé que la forme de cette canne n'était peut-être pas « celle de l'objet aujourd'hui appelé canne. En ce cas on aurait peine à imaginer Mme de Clèves s'en emparant subrepticement  ». Et il poursuit en citant l'article Canne du Dictionnaire de Furetière : « 'Canne signifie aussi un bâton qu'on porte à la main, fait de ces sortes de bois [le bambou]. Il sert ou à soutenir en marchant et quelquefois pour marquer le commandement. On les enrichit par les bouts [noter le pluriel] d'argent, d'ivoire, d'agate, de cristal etc. Ce vieillard est réduit à porter la canne. Cet officier a donné cent coups de canne à ce soldat insolent'. On songe non pas au bâton du vieillard, mais à une sorte d'équivalent du bâton de maréchal ou, plus naturellement encore, au stick de l'officier. c'est d'abord un symbole de puissance » (p. 44, note 2). Quand bien même on pourrait retenir cette ingénieuse hypothèse, la possibilité que Mme de Clèves se soit subrepticement emparée de la canne, me paraît tout à fait exclue pour plusieurs raisons. Tout d'abord, si, dans l'hypothèse de M. Jean Mesnard, le vol serait assurément moins difficile à accomplir, l'opération n'en resterait pas moins bien malaisée. Plus facile à dissimuler qu'une canne, un stick l'est pourtant beaucoup moins qu'une petite cuiller. Quand bien même l'opération aurait été réalisable, elle n'en était pas moins risquée. Même en prenant les plus grandes précautions, Mme de Clèves pouvait être surprise en train de subtiliser le stick par Mme de Mercœur ou par un de ces nombreux domestiques dont la présence muette et respectueuse ne semble souvent pas avoir d'autre but que de rappeler aux personnages de La Princesse de Clèves à quel point ils sont au-dessus du reste de l'humanité. Elle pouvait aussi et surtout avoir un peu de mal à dissimuler le stick dans ses vêtements et en éprouver une gêne susceptible d'attirer l'attention de Mme de Mercœur, et même, dans un mouvement maladroit ou par suite d'une situation imprévue, découvrir ou laisser tomber le fruit de son larcin. Elle en aurait éprouvé une confusion dont Mme de Lafayette n'aurait pas manqué de dire qu'on ne saurait l'exprimer. Il me paraît tout à fait exclu que Mme de Clèves ait pu seulement envisager de prendre un tel risque, sans compter la répugnance que lui inspire certainement l'idée de s'emparer subrepticement de quelque chose que ce soit. Quoi qu'il en soit, et cet argument rend les autres inutiles, si Mme de Clèves s'était en effet emparée subrepticement de la canne, Mme de Lafayette n'aurait évidemment pas précisé qu'elle l'avait fait « sans faire semblant de la reconnaître pour avoir été à M. de Nemours ». Bien sûr, mais la question n'a alors qu'un intérêt purement anecdotique, on peut toujours se demander si la canne de M. de Nemours n'est pas une sorte de stick. J'avoue ne pas être en mesure de répondre d'une manière tout à fait catégorique. La chose me paraît pourtant assez peu probable. En effet, on ne voit jamais sur les tableaux du temps, du moins à ma connaissance, un courtisan ou un officier avec un stick, alors qu'on en voit beaucoup avec une canne. Celle-ci est d'ailleurs plus longue qu'une canne actuelle, puisqu'on l'incline pour s'y appuyer. M. Jean Mesnard n'apporte qu'un seul argument  : le pluriel employé par Furetière (« On les enrichit par les bouts »). Que prouve-t-il ? Rien d'autre sans doute, sinon qu'au; lieu de protéger le bout de la canne par un simple embout de fer, on utilisait parfois de l'argent ou de l'ivoire, comme pour le pommeau. Mais encore une fois, qu'il s'agisse d'une canne ou d'un stick, le texte exclut absolument qu'il puisse s'agir d'un vol.

[32] Si l'on a toutes les raison de penser que cette information que nous donne Mme de Lafayette correspond à une déduction de M. de Nemours, toujours est-il qu'elle ne nous est pas présentée comme telle. Rien n'empêchait pourtant Mme de Lafayette de le faire et d'écrire : « Il vit qu'elle en faisait des nœuds à; une canne des Indes […] qu'il avait donnée à sa sœur et il se dit que Mme de Clèves avait dût la lui prendre sans faire semblant de la reconnaître pour avoir été à lui ». On peut aussi, à la rigueur, supposer que Mme de Lafayette a voulu le faire et qu'elle a cru l'avoir fait. En tout cas, le commentaire que Mme Haillant donne de cette phrase, me paraît fausser gravement le texte : « Nemours comprend tout, il donne des détails, sa phrase est sinueuse et précieuse [Sic. Il faut sans doute lire "précise"] comme sa déduction. Les nombreuses relatives "en escalier", les superlatifs marquent qu'il se complaît dans sa découverte. Il met l'accent sur le "qu'il avait portée" et sur le "sans faire semblant de la reconnaître", c'est-à-dire sur ses propres actes et sur la dissimulation de La Princesse » (ibidem). Notons d'abord que « les nombreuses relatives  » ne sont jamais que trois, et que « l'escalier » ne compte qu'une seule marche (la troisième relative dépend de la deuxième, mais les deux premières sont coordonnées). Mais surtout il faut singulièrement solliciter le texte pour dire que M. de Nemours « met l'accent […] sur ses actes et sur la dissimulation de la Princesse ». Si Mme de Lafayette nous invite sans doute à deviner les pensées de M. de Nemours, elle ne nous les livre pas. Elle nous dit seulement ce qu'il voit, et, pour nous permettre d'en comprendre le sens, elle nous donne, mais sans insister (elle ne « met l'accent  » sur rien du tout), des éléments d'information que M. de Nemours possède et d'autres qu'il peut sans doute reconstituer, mais qu'il ne possède pas.

[33] Dans un article intitulé « La canne des Indes  : Madame de Lafayette lectrice de Madame de VIlledieu » (XVIIe siècle, no 125, octobre-décembre 1979, pp. 408-411), Mme Armine Kotin a cru trouver l'origine du geste de Mme de Clèves dans un passage d'un roman de Mme de Villedieu, Cléonice ou le Roman galant, où Cléonice qui aime Célidor malgré elle et en est aimée, est surprise par celui-ci « assise sur un siège de gazon […] et garnissant une petite canne de joncs sauvages avec des touffes de chèvrefeuille ». Sans entrer dans une longue discussion, je tiens à dire que cette source me paraît hautement improbable. Outre qu'il n'est pas sûr du tout que le geste de Cléonice ait une signification symbolique, Mme Kotin ne semble pas avoir vu que Mme de Clèves voulait reproduire le geste de M. de Nemours au tournoi. En tout cas elle n'en parle pas. C'est pourtant là qu'il faut chercher d'abord l'explication du geste de Mme de Clèves et cette explication me paraît rendre bien inutile l'hypothèse de Mme Kotin.

[34] Op. cit., p. 76. L'article de M. Michel Butor a été repris en guise de Préface dans l'édition que Mme Béatrice Didier a donnée de La Princesse de Clèves dans le Livre de Poche.

[35] Je me permets de renvoyer le lecteur aux trois exemples que j'ai examinés dans « Phallus farfelus » (Raison présente, n° 31, juillet-août-septembre 1974, pp..71-91, article repris dans Assez décodé ! éd. Roblot, 1978, réédition Eurédit, 2005), à savoir le clocher de l'église de Combray dans Du côté de chez Swann, la jambe de bois que Mme Bovary offre au malheureux Hippolyte après son amputation et la « faucille d'or » de Booz endormi, les trois "inventeurs" de ces phallus mémorables étant respectivement MM. Philppe Lejeune, Michel Picard et Pierre Caminade.

[36] Si M. Michel Butor avait raison, le geste de Mme de Clèves rappellerait les jeux des gouvernantes du jeune Gargantua (voir Gargantua, chapitre XI, « De l'adolescence de Gargantua »). Mais il y a gros à parier que Mme de Lafayette n'a pas pensé à cette scène en écrivant cette page et que son héroïne ne doit pas avoir l'œuvre de Rabelais sur sa table de nuit.

[37] Cela n'a pas empêché de nombreux critiques d'adopter comme allant de soi l'interprétation de Michel Butor. C'est le cas notamment de M. Maurice Laugaa (voir op. cit., p. 297), de M. Pierre Malandain (voir op. cit., p. 93) et de Mme Armine Kotin qui écrit : « La scène est saisissante pour tout ce qu'elle comporte de freudien, et, parmi les exégèses de son aspect symbolique la belle interprétation qu'en a faite Michel Butor est tout à fait convaincante » (op. cit., p. 409). M. Jean Mesnard parle d'un « objet probablement symbolique » (op. cit., p. 44) sans penser qu'alors il y a peut-être quelque chose d'un peu vexant pour M. de Nemours, à supposer, comme il le fait, que sa canne pourrait n'êtrer qu'un stick. M. Roger Francillon ne dit pas clairement s'il accepte ou non l'interprétation de M. Michel Butor. Mais il semble lui être plutôt favorable, en tout cas, il ne la rejette pas puisque, parlant de « l'érotisme indéniable de la scène », il écrit en note : « On relira avec intérêt l'analyse et l'interprétation psychanalytique que Butor donne de cette scène » (op. cit., p. 168). Mme Béatrice Didier n'évoque pas cette interprétation, mais on ne saurait douter qu'elle ne se délecte de ce genre d'inepties. En revanche, M. Jean Rousset, qui juge pourtant que, dans l'ensemble, les pages de M. Michel Butor sont « excellentes » (ce n'est pas du tout mon avis, on le verra plus loin), écrit que « l'interprétation freudienne de la canne le laisse fort réticent » (Forme et signification, Corti, 1962, p. 27 note 9).

[38] S'il avait raison, on imaginerait plutôt Mme de Clèves le visage congestionné, haletante, prête à entrer dans un état de transe érotique. Et, pour mieux nous faire comprendre ses intentions, Mme de Lafayette aurait pu lui faire fredonner quelque chanson de corps de garde.

[39] Voir loc. cit., p.295.

[40] M. Delacomptée décrète, lui, que ce flambeau est « sans nécessité pratique », mais, c'est, comme on pouvait s'y attendre, pour lui conférer la même signification symbolique qu'à la canne des Indes. Il écrit, en effet, que Mme de Clèves, le « porte, comme en signe de soumission ou en reconnaissance de l'organe masculin » (op. cit., p. 87).

[41] Je cite ici d'après l'édition de M. Jean Mesnard (p. 265). L'édition Garnier, comme toutes les éditions antérieures à celle de M. Jean Mesnard donne « qu'elle » à la place de « que M. de Clèves  ». Le texte que donne M. Jean Mesnard est celui d'une correction manuscrite portée sur l'un des exemplaires de l'édition originale conservés à la Bibliothèque nationale. Cette correction ne se trouve, nous dit M. Jean Mesnard, que sur cet exemplaire, mais, d'une part, c'est celui qui est « le plus complètement corrigé » et, d'autre part, « l'abbé de Charnes, dont on sait combien il était informé des secrets de l'œuvre, fait allusion à ce passage selon sa version corrigée » (p. 78). Voici ce qu'écrit l'abbé de Charnes : « Mme de Clèves ne fait pas porter à Coulommiers un portrait particulier de M. de Nemours, comme elle aurait fait si elle avait suivi son penchant. Elle y fait seulement porter des tableaux, où M. de Nemours se trouve peint, et que M. de Clèves qui les avait fait faire, avait destinés à sa maison de Coulommiers  » (op. cit., p 250). Comme le pense M. Jean Mesnard cette glose semble bien authentifier la correction et, du même coup, toutes les autres. Mais elle ajoute aussi une précision qui ne se trouve pas dans le texte. L'abbé de Charnes écrit que M. de Clèves « avait destiné [ces tableaux] pour sa maison de Coulommiers ». Certes, rien n'interdit de le penser. Toujours est-il que le texte ne le dit pas. Comme le dit M. François Weil, il est fort probable que cette variante s'explique par le souci d' « exonérer l'héroïne du reproche de faiblesse et d'imprudence que lui adressa!t Valincour  » (op. cit., p. XIII. Voir Valincour, op. cit., pp. 246-247). C'est en tout cas l'usage qu'en fait l'abbé de Charnes, et, en imaginant que M. de Clèves avait destiné les tableaux à sa maison de Coulommiers, il tend à disculper Mme de Clèves encore un peu plus : en faisant porter les tableaux à Coulommiers, elle n'aurait fait qu'exécuter les volontés de son mari. Mme de Lafayette a peut-être pu se dire aussi que l'initiative de faire copier ces tableaux appartenait plutôt à M. de Clèves, qui était d'ailleurs mieux placé que sa femme pour demander à Mme de Valentinois la permission de le faire. Elle nous a appris, en effet, au début du roman que le duc de Nevers, le père de M. de Clèves,  avait d'étroites liaisons avec la duchesse de Valentinois  » qui, au contraire, « était ennemie du vidame  » (p. 252).

[42] Le fait que le tableau du siège de Metz soit une copie d'un tableau commandé par Mme de Valentinois inspire à M. Delacomptée le commentaire suivant : « La présence en filigrane de la favorite, ennemie jurée de Mme de Chartres par le biais du Vidame, confirme l'érotisme adultère de la scène à l'encontre des souhaits de la mère  » (op. cit., p. 65). Mme Kathleen Wine, qui ne cite pas M. Delacomptée mais s'est sans doute inspirée de lui, écrit de son côté : « En empruntant [sic] des tableaux à la maîtresse royale, Mme de Clèves reconnaît le caractère adultère qui rend son amour incompatible avec l'intégrité qu'elle y recherche  » (op. cit., p. 478). Gageons que Mme de Lafayette n'y avait pas pensé !

[43] PP. 363-364. La correction manuscrite qui attribue à M. de Clèves, et non plus à Mme de Clèves, l'initiative d'avoir fait copier les tableaux, change un peu le sens de le phrase : « et c'était peut-être ce qui avait donné envie à Mme de Clèves d'avoir ces tableaux ». Le verbe « avoir » prend maintenant un sens plus restreint. Mme de Clèves n'a plus lieu de souhaiter « avoir », de souhaiter posséder des tableaux qu'elle a déjà : elle ne souhaite plus que de les avoir avec elle, quand elle sera à Coulommiers. Une révision plus soignée aurait sans doute conduit Mme de Lafayette à corriger aussi cette phrase, en ajoutant simplement « à Coulommiers » à la fin ou en la modifiant légèrement  : « et c'était peut-être ce qui avait donné envie à Mme de Clèves de faire porter ces tableaux à Coulommiers ». Mais on peut penser que, tout compte fait, Mme de Lafayette a eu tort de prêter finalement à M. de Clèves l'initiative qu'elle avait d'abord prêtée à sa femme. En effet, on ne voit pas très bien pourquoi M. de Clèves a voulu faire copier les tableaux, en tout cas Mme de La Fayette ne le dit pas; on comprenait fort bien, au contraire, et on l'aurait compris même si Mme de Lafayette ne nous l'avait pas suggéré, pourquoi Mme de Clèves les avait fait copier, et cela avait quelque chose d'émouvant et nous préparait mieux à la scène nocturne à laquelle la romancière allait nous faire assister.

[44] Op. cit., p. 77.

[45] Peu soucieux du confort de Mme de Clèves, M. Delacomptée ne craint pas de la laisser debout, le flambeau à la main  : « Mme de Clèves, à Coulommiers, se tient debout dans la nuit d'été. Un flambeau à la main, à peine vêtue, elle contemple le tableau du siège de Metz » (op. cit., p. 65).

[46] Lorsqu'il repensera le lendemain aux événements de la nuit, il apostrophera l'image de Mme de Clèves et lui dira : « Regardez-moi du moins avec ces mêmes yeux dont je vous ai vue cette nuit regarder mon portrait » (p. 369).

[47] Mme de Lafayette ne nous dit pas que Mme de Clèves a réellement vu M. de Nemours : « Mme de Clèves tourna la tête, et, soit qu'elle eût l'esprit rempli de ce prince, ou qu'il fût dans un lieu où la lumière donnait assez pour qu'elle pût le distinguer, elle crut le reconnaître » (pp. 367-368). Là encore, la feinte incertitude de la romancière veut sans doute traduire l'incertitude de l'héroïne, qui a détourné si vite les yeux, en apercevant M. de Nemours, qu'elle n'est pas sûre de la réalité d'une vision qui a été trop fugitive pour se fixer vraiment.

[48] Il est difficile, si on a l'esprit un peu critique,, de ne pas se dire que les femmes de Mme de Clèves doivent pester contre leur maîtresse et la fâcheuse habitude qu'elle a prise de veiller dans le pavillon, les empêchant ainsi d'aller se coucher, alors qu'elles sont sans doute tenues de se lever tôt, tandis que Mme de Clèves, elle, peut rester au lit aussi longtemps qu'elle le veut. Mais Mme de Lafayette n'a évidemment pas songé à se demander à quoi pouvaient bien penser les femmes de Mme de Clèves en attendant que leur maîtresse se décide enfin à aller se coucher. La Princesse de Clèves n'est assurément pas un roman social.

[49] P. 368.

[50] P. 383

[51] Ibidem.

[52] P. 385.

[53] Acte I, scène 4, éd. G. Couton, Bibl. de la Pléiade, p. 906.

[54] Le comique de la formule d'Argante dépasse celui d'une simple maladresse d'expression. Il ne vient pas seulement de la manière, qui prête à rire, dont Argante demande à Scapin de lui laisser passer sa colère sur Silvestre. Il vient aussi et surtout de l'ingénuité avec laquelle il laisse voir qu'il aime à se mettre en colère. A partir du moment où l'on y prend plaisir, la colère, fût-elle tout à fait justifiée, devient un vice dont la formule d'Argante fait ressortir avec une naïveté fort comique l'absurdité foncière. Car il est parfaitement contradictoire de prendre plaisir à être irrité, et, en bonne logique, on s'ôte le droit d'être en colère dès lors qu'on y prend plaisir. Derrière la formule d'Argante, on voit apparaître le rêve absurde du véritable colérique qui serait, pour pouvoir savourer pleinement et sans réticences sa colère, de pouvoir oublier les raisons qui l'ont fait naître.

[55] Mme de Clèves s'est convaincue, et Mme de Lafayette a tout fait, tout au long du roman, pour l'amener à cette conclusion, que l'amour partagé ne saurait durer. C'est ce qu'elle dira à M. de Nemours dans leur dernier entretien  : « Je sais que vous êtes libre, que je le suis, et que les choses sont d'une sorte que le public n'aurait peut-être pas sujet de vous blâmer, ni moi non plus, quand nous nous engagerions ensemble pour jamais. mais les hommes conservent-ils de la passion dans ces engagements éternels ? Dois-je espérer un miracle en ma faveur et puis-je me mettre en état de voir certainement finir cette passion dont je ferais toute ma félicité ? M. de Clèves était peut-être l'unique homme du monde capable de conserver de l'amour dans le mariage. Ma destinée n'a pas voulu que j'aie pu profiter de ce bonheur; peut-être aussi que sa passion n'avait subsisté que parce qu'il n'en avait pas trouvé en moi » (p. 387).

[56] M. de Nemours va retourner dans le jardin la nuit suivante, et, bien que Mme de Clèves ne soit pas venue dans le pavillon, il va passer la nuit entière dans le jardin pour n'en ressortir qu'après le lever du soleil (voir p. 370).

[57] Voici ce qu'il écrit : « Ces deux scènes, l'aveu et l'apparition [de M. de Nemours lorsqu'il fait un mouvement pour entrer dans le cabinet] se superposent l'une à l'autre et en acquièrent ainsi dans la mémoire de la princesse une telle solidité, une telle permanence qu'elle ne pourra plus jamais y échapper. Comme la lance de Montgomery au tournoi, pénétrant dans l'œil du roi, avait causé sa mort et la retraite de Diane de Poitiers, ici l'entrée de M. de Nemours par la porte vitrée du pavillon provoque la mort de M. de Clèves et fatalement la retraite de la princesse, car elle ne peut plus se soustraire à ce complexe d'images, le rêve s'est trouvé tellement bien confirmé par le réel, aussi bien dans ses aspects délicieux que dans ses aspects terribles, qu'elle ne peut plus voir M. de Nemours sans que la mort de son mari soit présente à ses yeux, et si M. de Nemours devenait son mari, c'est sa mort qui la hanterait. Il faudrait montrer comment dans toute la fin du roman cette grande scène double hante les deux amants qui ne peuvent s'empêcher de la reconstituer, recherchant les pavillons dans les jardins, les fenêtres, les magasins de soieries, hantise tragique qui forcera la princesse à fuir celui que pourtant maintenant elle pourrait épouser. Je m'arrête, je n'en finirais pas de commenter ce passage et son articulation avec tout l'ensemble du livre » (op. cit., p. 78).
M. Michel Butor aurait beaucoup mieux fait de s'arrêter plus tôt. Tout d'abord le parallèle qu'il établit entre « la lance de Montgomery au tournoi, pénétrant dans l'œil du roi » et « l'entrée de M. de Nemours par la porte vitrée du pavillon » (le texte ne dit d'ailleurs pas que M. de Nemours est entré par la porte vitrée, mais seulement qu'il a fait « quelques pas » pour entrer) est parfaitement saugrenu. Quel besoin de vouloir établir des correspondances et découvrir des symbolismes auxquels Mme de Lafayette n'a jamais songé ? De plus, il est tout à fait arbitraire de prétendre que les deux amants cherchent à reconstituer la double scène du pavillon de Coulommiers. Si M. de Nemours vient parfois passer la journée dans une chambre qui est juste en face du jardin et des fenêtres de Mme de Clèves, c'est simplement pour essayer de l'apercevoir et non pour essayer de reconstituer une scène passée. On voit encore moins en quoi le fait que Mme de Clèves aille chez un marchand de soieries qui est près de chez elle (Mme de Lafayette ne nous parle d'ailleurs que d'une seule visite, alors qu'à lire M. Michel Butor, on pourrait croire qu'elle passe ses journées chez les marchands de soieries) prouverait qu'elle cherche à reconstituer, elle aussi, la même scène. Quand bien même elle voudrait continuer à nouer des rubans à la canne de M. de Nemours, elle n'aurait pas besoin pour cela d'aller « voir un homme qui faisait des ouvrages de soie d'une façon particulière » (p. 378). D'ailleurs, s'il en était ainsi, Mme de Lafayette aurait sans doute pris la peine de le préciser et de nous dire notamment que Mme de Clèves ne semblait s'intéresser qu'aux soieries jaunes et noires, au lieu de nous dire seulement que Mme de Clèves « cherchait des occupations conformes à l'état où elle était » (ibidem). Enfin Mme de Clèves pourrait effectivement continuer à nouer des rubans à la canne des Indes sans pour autant vouloir revivre la soirée où M. de Nemours l'a surprise, puisque tout indique qu'elle se livrait déjà à cette occupation avant cette soirée fatidique. Mais surtout on ne saurait chercher l'explication principale du refus de Mme de Clèves dans la hantise de la double scène du pavillon. Certes, le souvenir de la mort de M. de Clèves est associé dans son esprit à la seconde de ces deux scènes, puisque c'est la visite nocturne de M. de Nemours qui a provoqué la mort de son mari. Certes le souvenir de cette mort joue un certain rôle dans le refus de Mme de Clèves. Mais, bien que ses déclarations à ce sujet, dans le dernier entretien qu'elle a avec M. de Nemours, soient quelque peu contradictoires, il semble bien que ce souvenir n'ait pas joué un rôle déterminant dans sa décision et que la raison déterminante de son refus soit la peur de souffrir. Redisons-le, Mme de Clèves est persuadée que M. de Nemours ne lui resterait pas fidèle si elle l'épousait, et qu'elle en aurait une douleur insupportable. Elle le lui dit : « Vous avez déjà eu plusieurs passions, vous en auriez encore; je ne ferais plus votre bonheur; je vous verrais pour une autre comme vous auriez été pour moi. J'en aurais une mortelle douleur et je ne serais même pas assurée de n'avoir point le malheur de la jalousie. Je vous en ai trop dit pour vous cacher que vous me l'avez fait connaître et que je souffris de si cruelles peines le soir que la reine me donna cette lettre de Mme de Thémines que l'on disait qui s'adressait à vous, qu'il m'en est demeuré une idée qui me fait croire que c'est le plus grand de tous les maux » (pp. 387-388). Le lecteur attentif n'est pas surpris que Mme de Clèves évoque ici l'épisode de la lettre de Mme de Thémines. Certes, il serait tout à fait absurde de chercher la clef de son refus d'épouser M. de Nemours dans tel ou tel épisode particulier, puisque presque tout ce qui arrive à Mme de Clèves dans le roman ou arrive autour d'elle, pourrait servir à expliquer sa décision finale. Mais, s'il fallait classer les épisodes du roman d'après l'incidence plus ou moins grande qu'ils ont sur cette décision, il faudrait sans doute mettre en tête celui de la lettre à Mme de Thémines. Si M. Michel Butor exagère l'importance de la scène du pavillon de Coulommiers pour expliquer le renoncement de Mme de Clèves, c'est qu'il veut à tout prix l'expliquer par les images qui hanteraient l'esprit de Mme de Clèves. Comme beaucoup de "nouveaux critiques", il veut d'abord prendre le contre-pied de la tradition critique et de « ces platitudes que l'on ressasse » (op. cit., p. 74). Et, comme on a dit et redit que La Princesse de Clèves était un roman abstrait, il a voulu montrer « l'importance extrême des images et de l'imagination dans cet ouvrage à propos duquel on ne parle, en général, que de "raisonnements"  » (ibidem). Mais, pour pouvoir vraiment nous en convaincre, il aurait fallu qu'il fît un inventaire précis et complet des images que l'on trouve dans La Princesse de Clèves. Il s'est bien gardé de le faire, car le bilan aurait été si maigre que le bien fondé de l'opinion traditionnelle en aurait été confirmé avec éclat. Il a préféré faire un sort au seul épisode qui pouvait sembler apporter un peu d'eau à son moulin. « Lisez donc ce roman », dit-il en guise de conclusion, à ceux qui pensent « savoir ce que c'est que La Princesse de Clèves» (p. 78). On lui donnerait volontiers le même conseil, mais il faudrait d'abord qu'il apprenne à lire.

 

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