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....................Le portrait dérobé

 

.......La reine dauphine faisait faire des portraits en petit de toutes les belles personnes de la cour pour les envoyer à la reine sa mère. Le jour qu'on achevait celui de Mme de Clèves, Mme la dauphine vint passer l'après-dîner chez elle. M. de Nemours ne manqua pas de s'y trouver; il ne laissait échapper aucune occasion de voir Mme de Clèves sans laisser néanmoins paraître qu'il les cherchât. Elle était si belle, ce jour-là, qu'il en serait devenu amoureux quand il ne l'aurait pas été. Il n'osait pourtant avoir les yeux attachés sur elle pendant qu'on la peignait, et il craignait de laisser trop voir le plaisir qu'il avait à la regarder.
.......Mme la dauphine demanda à M. de Clèves un petit portrait qu'il avait de sa femme, pour le voir auprès de celui que l'on achevait; tout le monde dit son sentiment de l'un et de l'autre; et Mme de Clèves ordonna au peintre de raccommoder quelque chose à la coiffure de celui que l'on venait d'apporter. Le peintre, pour lui obéir, ôta le portrait de la boîte où il était, et, après y avoir travaillé, il le remit sur la table.
.......Il y avait longtemps que M. de Nemours souhaitait d'avoir le portrait de Mme de Clèves. Lorsqu'il vit celui qui était à M. de Clèves, il ne put résister à l'envie de le dérober à un mari qu'il croyait tendrement aimé; et il pensa que, parmi tant de personnes qui étaient dans ce même lieu, il ne serait pas soupçonné plutôt qu'un autre.
.......Mme la dauphine était assise sur le lit et parlait bas à Mme de Clèves, qui était debout devant elle. Mme de Clèves aperçut par un des rideaux, qui n'était qu'à demi fermé, M. de Nemours, le dos contre la table, qui était au pied du lit, et elle vit que, sans tourner la tête, il prenait adroitement quelque chose sur cette table. Elle n'eut pas de peine à deviner que c'était son portrait, et elle en fut si troublée que Mme la dauphine remarqua qu'elle ne l'écoutait pas et lui demanda tout haut ce qu'elle regardait. M. de Nemours se tourna à ces paroles; il rencontra les yeux de Mme de Clèves qui étaient encore attachés sur lui, et il pensa qu'il n'était pas impossible qu'elle eût vu ce qu'il venait de faire.
.......Mme de Clèves n'était pas peu embarrassée. La raison voulait qu'elle demandât son portrait; mais, en le demandant publiquement, c'était apprendre à tout le monde les sentiments que ce prince avait pour elle, et, en le lui demandant en particulier, c'était quasi l'engager à lui parler de sa passion. Enfin elle jugea qu'il valait mieux le lui laisser, et elle fut bien aise de lui accorder une faveur qu'elle lui pouvait faire sans qu'il sût même qu'elle la lui faisait. M. de Nemours, qui remarquait son embarras et qui en devinait quasi la cause, s'approcha d'elle et lui dit tout bas :
.......- Si vous avez vu ce que j'ai osé faire, ayez la bonté, madame, de me laisser croire que vous l'ignorez; je n'ose vous en demander davantage. Et il se retira après ces paroles et n'attendit point sa réponse.
.......Mme la dauphine sortit pour s'aller promener, suivie de toutes les dames, et M. de Nemours alla se renfermer chez lui, ne pouvant soutenir en public la joie d'avoir un portrait de Mme de Clèves. Il sentait tout ce que la passion peut faire sentir de plus agréable; il aimait la plus aimable personne de la cour; il s'en faisait aimer malgré elle, et il voyait dans toutes ses actions cette sorte de trouble et d'embarras que cause l'amour dans l'innocence de la première jeunesse.
.......Le soir, on chercha ce portrait avec beaucoup de soin; comme on trouvait la boîte où il devait être, l'on ne soupçonna point qu'il eût été dérobé, et l'on crut qu'il était tombé par hasard. M. de Clèves était affligé de cette perte et, après qu'on eut encore cherché inutilement, il dit à sa femme, mais d'une manière qui faisait voir qu'il ne le pensait pas, qu'elle avait sans doute quelque amant caché à qui elle avait donné ce portrait ou qui l'avait dérobé, et qu'un autre qu'un amant ne se serait pas contenté de la peinture sans la boîte.
.......Ces paroles, quoique dites en riant, firent une vive impression dans l'esprit de Mme de Clèves. Elles lui donnèrent des remords; elle fit réflexion à la violence de l'inclination qui l'entraînait vers M. de Nemours; elle trouva qu'elle n'était plus maîtresse de ses paroles et de son visage; elle pensa que Lignerolles était revenu; qu'elle ne craignait plus l'affaire d'Angleterre; qu'elle n'avait plus de soupçons sur Mme la dauphine, qu'enfin il n'y avait plus rien qui la pût défendre et qu'il n'y avait de sûreté pour elle qu'en s'éloignant. Mais, comme elle n'était pas maîtresse de s'éloigner, elle se trouvait dans une grande extrémité et prête à tomber dans ce qui lui paraissait le plus grand des malheurs, qui était de laisser voir à M. de Nemours l'inclination qu'elle avait pour lui. Elle se souvenait de tout ce que Mme de Chartres lui avait dit en mourant et des conseils qu'elle lui avait donnés de prendre toutes sortes de partis, quelque difficiles qu'ils pussent être, plutôt que de s'embarquer dans une galanterie. Ce que M. de Clèves lui avait dit sur la sincérité, en lui parlant de Mme de Tournon, lui revint dans l'esprit; il lui sembla qu'elle lui devait avouer l'inclination qu'elle avait pour M. de Nemours. Cette pensée l'occupa longtemps; ensuite elle fut étonnée de l'avoir eue, elle y trouva de la folie, et retomba dans l'embarras de ne savoir quel parti prendre.

...........................................................La Princesse de Clèves, pp. 202-204.

 

L'épisode très connu du portrait dérobé se situe assez peu de temps après le retour à Paris de Mme de Clèves, qui, à la mort de sa mère, s'était retirée pendant quelques jours à la campagne. Ce séjour loin de la cour et surtout de M. de Nemours [1] lui permet de retrouver le calme de l'esprit après le grand bouleversement qu'a été pour elle la prise de conscience des sentiments qu'elle éprouve pour M. de Nemours, ce qui lui fait croire qu'elle est guérie de sa passion : « Elle se trouva plus tranquille sur M. de Nemours qu'elle n'avait été; tout ce que lui avait dit Mme de Chartres en mourant, et la douleur de sa mort, avaient fait une suspension à ses sentiments, qui lui faisait croire qu'ils étaient entièrement effacés [2]  ». Mais le lecteur n'a pas de peine à deviner qu'il n'en est rien et elle-même ne va pas tarder à s'en rendre compte. Faussement rassurée sur ses sentiments, elle consent, sur les instances de son mari, à revenir à Paris. Et, le soir même de son retour, elle reçoit la visite de Mme la dauphine qui, après lui avoir dit combien elle prenait part à son deuil, essaie de la distraire en lui donnant les dernières nouvelles de la cour, nouvelles qui concernent essentiellement M. de Nemours. Elle lui apprend ainsi qu'il est passionnément amoureux d'une femme dont personne ne sait le nom et avec qui il semble n'avoir aucune relation, et que c'est vraisemblablement à cause de cette passion secrète qu'il paraît avoir renoncé à son grand dessein d'épouser Elisabeth d'Angleterre. Cette nouvelle trouble profondément Mme de Clèves [3]. Mais c'est seulement quelques jours plus tard qu'elle comprendra vraiment que sa passion n'est pas du tout éteinte, lorsque M. de Nemours va, à son tour, venir lui rendre une visite de condoléances et profiter de l'occasion pour lui faire, quoique d'une manière indirecte et détournée, une véritable déclaration d'amour. Restée seule, comme elle le fera à chaque fois qu'il se produira un épisode important dans l'histoire de ses sentiments, Mme de Clèves va se livrer à un examen de conscience : « elle connut bien qu'elle s'était trompée lorsqu'elle avait cru n'avoir plus que de l'indifférence pour M. de Nemours […] Elle ne se flatta plus de l'espérance de ne le pas aimer; elle songea seulement à ne lui en donner jamais aucune marque. C'était une entreprise difficile dont elle connaissait déjà les peines [4]».

Convaincue qu'elle ne peut plus espérer vaincre sa passion, Mme de Clèves a donc choisi de lutter désormais sur une ligne de repli et de se contenter d'essayer de ne pas la laisser paraître. Mais elle n'a assuré ment pas tort de penser que c'est « une entreprise difficile » et qu'elle en connaît « déjà les peines ». Elle vient, en effet, d'en faire l'expérience pendant la visite de M. de Nemours et il aurait fini par s'apercevoir de son trouble, si M. de Clèves n'était arrivé à point pour la tirer d'affaire [5], à la demande, bien sûr, de la romancière qui tient à ménager la progression qu'elle s'est fixée et à graduer soigneusement les épreuves qu'elle fait subir à son héroïne. Mme de Clèves, nous le savons, avait, d'ailleurs, déjà failli se trahir, non devant M. de Nemours, il est vrai, mais devant la reine dauphine lorsque celle-ci lui avait parlé de la mystérieuse passion de M. de Nemours : « Si Mme la dauphine l'eût regardé avec attention, elle eût aisément remarqué que les choses qu'elle venait de lui dire ne lui étaient pas indifférentes; mais comme elle n'avait aucun soupçon de la vérité, elle continua de parler sans y faire de réflexion [6]». Là encore, si le trouble de Mme de Clèves est passé inaperçu, c'est parce que la romancière veillait au grain. Mme de Clèves laissera de nouveau échapper des signes de sa passion au cours de l'épisode qui précède immédiatement celui du portrait dérobé, lorsqu'on apporte chez le roi un portrait de la reine d'Angleterre. Mme de Clèves le « trouva plu beau qu'elle n'avait envie de le trouver; et elle ne put s'empêcher de dire qu'il était flatté [7]». La conversation s'étant ainsi orientée sur Elisabeth d'Angleterre, la reine dauphine entreprit de conter l'histoire de sa mère, Anne de Boulen [8]. Lorsqu'elle eut fini, « toutes les dames, qui étaient présentes […] la remercièrent de les avoir si bien instruites, et entre autres Mme de Clèves, qui ne put s'empêcher de lui faire encore plusieurs questions sur la reine Elisabeth [9]». On le voit, il s'agit là de propos, non seulement sans conséquence puisque personne ne songe à s'en étonner, mais fort anodins puisque seul quelqu'un qui aurait déjà su que Mme de Clèves était amoureuse de M. de Nemours, aurait pu en comprendre la véritable raison. Toujours est-il que, par deux fois dans la même réunion, Mme de Clèves a laissé échapper des paroles qu'elle n'aurait très probablement pas dites, si elle n'avait été amoureuse de M. de Nemours et secrètement jalouse d'Elisabeth d'Angleterre.

Cette « entreprise difficile » va finir par se révéler impossible, et c'est lorsque Mme de Clèves se sera définitivement convaincue qu'elle est impossible que, se sentant véritablement aux abois et s'étant, en outre, persuadée que l'amour ne saurait apporter que la souffrance, elle prendra la résolution d'avouer à son mari qu'elle aime un autre homme. Mais, si Mme de Clèves se sera finalement convaincue qu'il lui est devenu impossible de continuer à cacher sa passion à M. de Nemours, c'est parce que se seront produits trois épisodes au cours desquels elle aura eu le sentiment d'avoir, et à chaque fois d'une manière de plus en plus claire, donné à M. de Nemours des marques de sa passion. Ces trois épisodes, soigneusement gradués par la romancière, sont ceux du portrait dérobé, de l'accident de M. de Nemours et de la lettre de Mme de Thémines [10].

 

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Comme dans l'épisode de la rencontre au bal, le mouvement du texte reflète les préoccupations de la romancière qui, à son habitude, fait fi de tout détail et de toute description inutiles, se montrant seulement soucieuse de bien éclairer les sentiments de ses personnages et d'amener son héroïne aux conclusions auxquelles elle a voulu l'amener. Dans les deux premiers paragraphes, elle nous donne très rapidement les indications nécessaires pour comprendre ce qui va se passer. Le troisième paragraphe nous fait part du soudain désir de M. de Nemours de dérober le portrait de Mme de Clèves. Le quatrième paragraphe fait le récit du vol, en nous donnant un certain nombre de précisions matérielles qui toutes sont indispensables pour bien comprendre l'état d'esprit et les sentiments de M. de Nemours et de Mme de Clèves. Le cinquième paragraphe nous dit l'embarras de Mme de Clèves qui ne sait comment réagir et la façon dont M. de Nemours exploite cet embarras. Le sixième paragraphe nous informe du départ de tous ceux qui étaient venus assister à la séance de pose et de la joie de M. de Nemours. Le paragraphe suivant évoque les recherches que l'on fait pour retrouver le portrait volé et la plaisanterie que fait M. de Nemours sur sa disparition. Le dernier paragraphe, le plus long du texte, est consacré à l'examen de conscience auquel se livre alors l'héroïne.

Le début du texte nous indique dans quelles circonstances le vol du portrait va avoir lieu. Mme de Lafayette voulait que M. de Nemours dérobât le portrait de Mme de Clèves et elle voulait que celle-ci s'en aperçut. Mais elle voulait aussi que personne d'autre ne vît le vol ni ne coupçonnât M. de Nemours. Elle voulait aussi, pour atténuer le caractère indélicat du geste de M. de Nemours, que ce vol ne fût pas prémédité, et qu'au moment de l'accomplir M. de Nemours ne sût pas que Mme de Clèves le voyait. Il lui fallait donc imaginer une situation telle que les choses pussent se passer comme elle le souhaitait et régler très soigneusement sa mise en scène.

Puisque le portrait de Mme de Clèves devait être le centre de l'épisode, Mme de Lafayette a assez naturellement pensé que le vol pourrait avoir lieu à l'occasion d'une séance de pose. Mais il fallait que cette séance ait un caractère quasi public et officiel, afin que toutes les personnes de la cour qui le souhaitaient pussent venir y assister et, parmi eux, M. de Nemours. Le portrait pour lequel Mme de Clèves va poser sera donc un portrait quasi officiel : « La reine dauphine faisait faire des portraits en petit de toutes les belles personnes de la cour pour les envoyer à la reine sa mère [11]». Le lecteur ne peut manquer de se dire que la reine dauphine a dû être obligée de faire faire le portrait de quasiment toutes les dames de la cour, vu que, dans cette cour, il ne semble y avoir que de belles, que de très belles personnes, si l'on se souvient de ce que Mme de Lafayette nous a dit au début du roman : « Jamais cour n'a eu tant de belles personnes et d'hommes admirablement bien faits; et il semblait que la nature eût pris plaisir à placer ce qu'elle donne de plus beau dans les plus grandes princesses et dans les plus grands princes [12]». De plus, à partir du moment où la reine dauphine annonçait qu'elle faisait faire des portraits « de toutes les belles personnes de la cour », elle était presque obligée de faire faire le portrait, sinon de toutes les dames de la cour, du moins de toutes celles, qu'elles fussent effectivement belles ou qu'elle ne le fussent pas, dont le rang et la position leur conféraient ipso facto le statut de « belles personnes ».

Quoi qu'il en soit, le fait que le portrait de Mme de Clèves fasse partie de toute une série de portraits commandés par un des tout premiers personnages de la cour, la reine dauphine, va transformer la dernière séance de pose en une sorte de petit événement de la vie de cour auquel beaucoup de personnes vont assister, à commencer, bien sûr, par la commanditaire du tableau : « Le jour qu'on achevait celui de Mme de Clèves, Mme la dauphine vint passer l'après-dîner chez elle ». Si la reine dauphine vient tenir compagnie à Mme de Clèves pendant la dernière séance de pose, ce n'est pas seulement parce qu'elle a beaucoup d'amitié pour elle. Il est très probable, en effet, qu'elle fait de même, par simple courtoisie, pour toutes les dames dont elle a souhaité faire faire le portrait et qu'elle veut ainsi remercier d'avoir accepté de poser. Mais, avec elle, viennent aussi bien d'autres personnes, et d'abord probablement, la plupart des autres dames qui ont déjà posé ou qui vont le faire [13].

Et naturellement viennent aussi beaucoup d'hommes et parmi eux M. de Nemours : « M. de Nemours ne manqua pas de s'y trouver; il ne laissait échapper aucune occasion de voir Mme de Clèves sans laisser néanmoins paraître qu'il les cherchât ». Mais, fidèle à la conduite qu'il a adoptée dès le moment où il est tombé amoureux de Mme de Clèves [14], et qui, contrastant avec celle qui était la sienne jusque-là, preuve que, pour la première fois sans doute, il éprouve une passion vraiment profonde, il a tout fait pour éviter que sa présence chez Mme de Clèves ne pût éveiller des soupçons. Il est donc fort probable qu'il a pris la précaution de se rendre, pour leur dernière séance de pose, chez toutes les autres dames dont on a déjà fait le portrait. Et cette circonspection va se manifester aussi chez Mme de Clèves, pendant la séance de pose : « Elle était si belle ce jour-là, qu'il en serait devenu amoureux quand il ne l'aurait pas été. Il n'osait pourtant avoir les yeux attachés sur elle pendant qu'on la peignait, et il craignait de laisser trop voir le plaisir qu'il avait à la regarder ». On le voit, M. de Nemours est venu pour pouvoir contempler Mme de Clèves, et il se disait qu'il pourrait d'autant mieux le faire que les circonstances lui seraient particulièrement favorables (quelle meilleure occasion pour contempler à loisir une personne que de la voir poser pour son portrait ?). Malheureusement il a tellement peur de se trahir qu'il ne peut pas profiter pleinement de la situation et que, sans doute même, il n'ose pas la regarder autant que ne craignent pas de le faire ceux qui ne sont pas amoureux d'elle. On devine donc qu'il se sent frustré, et cette frustration contribuera évidemment à expliquer le geste qu'il va commettre.

Car M. de Nemours n'est pas venu voir poser Mme de Clèves dans l'intention de voler le portrait pour lequel elle posait. Quand bien même il aurait souhaité le faire, il ne pouvait pas ne pas se rendre compte que la chose serait tout à fait impossible : outre qu'il aurait, bien évidemment, dû attendre que le peintre ait fini son travail et que, à moins que le portrait n'ait été vraiment de dimensions très restreintes, on ne voit guère comment il aurait pu le dissimuler sur lui, il ne pouvait guère espérer pouvoir le prendre sans être remarqué et, quand bien même, par une chance extraordinaire, il aurait pu y parvenir, sa disparition aurait vite été remarquée et aurait causé un trouble et un scandale qu'il ne voulait certainement pas causer. Mais il va se produire quelque chose que M. de Nemours ne pouvait pas prévoir : « Mme la dauphine demanda à M. de Clèves un petit portrait qu'il avait de sa femme, pour le voir auprès de celui que l'on achevait; tout le monde dit son sentiment de l'un et de l'autre; et Mme de Clèves ordonna au peintre de raccommoder quelque chose à la coiffure de celui que l'on venait d'apporter. Le peintre, pour lui obéir, ôta le portrait de de la boîte où il était, et, après y avoir travaillé, il le remit sur la table ».

On le voit, l'apparition imprévue de ce second portrait de Mme de Clèves va rendre, sinon facile, du moins possible ce qui semblait tout à fait impossible avec le premier portrait. On peut penser tout d'abord, bien que Mme de Lafayette ne l'ait pas clairement indiqué, que ce « petit portrait »est encore plus petit que le portrait « en petit »qu'a fait faire la reine dauphine et le fait qu'on le mette dans une « boîte »est une raison de plus de le penser. Quoi qu'il en soit, M. de Nemours poura le dissimuler sur lui. Ce portrait attirera d'abord l'attention générale (« tout le monde dit son sentiment de l'une et de l'autre »); mais ensuite le peintre va y travailler un moment dans un coin, de sorte que plus personne ne fera attention à ce portrait. Et, quand le peintre aura fini, il le remettra sur la table, sans le remettre dans sa boîte, de sorte qu'une fois qu'il aura été dérobé par M. de Nemours, sa disparition passera d'abord inaperçue, car on croira que le peintre l'a remis dans sa boîte [15].

M. de Nemours ne va donc pas pouvoir résister à la tentation à laquelle Mme de Lafayette l'a délibérément exposé : « Il y avait longtemps que M. de Nemours souhaitait d'avoir le portrait de Mme de Clèves. Lorsqu'il vit celui qui était à M. de Clèves, il ne put résister à l'envie de le dérober à un mari qu'il croyait tendrement aimé; et il pensa que parmi tant de personnes qui étaient dans ce même lieu, il ne serait pas soupçonné plutôt qu'un autre ». En nous disant que M. de Nemours croit M. de Clèves « tendrement aimé », Mme de Lafayette nous donne à penser que, s'il s'est aperçu qu'il ne laissait pas Mme de Clèves indifférente, il ne s'est sans doute pas encore rendu compte qu'elle éprouvait pour lui une véritable passion, aussi exclusive que celle qu'il éprouve pour elle. Quoi qu'il en soit, malgré la violente envie qu'il a de dérober le portrait de Mme de Clèves, M. de Nemours se montre toujours très soucieux de ne rien faire qui pût la compromettre et révéler la passion qu'il a pour elle. Il faut donc qu'il puisse voler le portrait non seulement sans que personne ne le voie, mais sans qu'on puisse le soupçonner « plutôt qu'un autre ». Mais, heureusement pour lui, la romancière y a pensé et c'est la raison pour laquelle elle a fait venir « tant de personnes »chez Mme de Clèves.

En nous faisant ensuite le récit du vol du portrait, Mme de Lafayette va nous donner, contrairement à son habitude, un certain nombre d'indications matérielles assez précises. Mais ces indications ne sont aucunement gratuites. Elles sont toutes destinées à nous permettre d'apprécier exactement la situation et de mieux deviner les pensées et les sentiments des personnages : « Mme la dauphine était assise sur le lit et parlait bas à Mme de Clèves, qui était debout devant elle. Mme de Clèves aperçut par un des rideaux, qui n'était qu'à demi fermé, M. de Nemours, le dos contre la table qui était au pied du lit, et elle vit que, sans tourner la tête, il prenait adroitement quelque chose sur cette table ». M. de Nemours a profité, pour prendre le portrait, d'un moment où, pense-t-il, Mme de Clèves ne pourra pas remarquer son geste. En effet, la reine dauphine, qui a pris, sur le lit de repos, au fond de la pièce, la place qui est celle de la maîtresse de maison quand elle reçoit, retient auprès d'elle Mme de Clèves, à qui elle a, semble-t-il (elle lui parle bas), quelque chose de confidentiel à dire. M. de Nemours a donc tout lieu de croire que Mme de Clèves a l'esprit absorbé par sa conversation avec la reine dauphine et que, se trouvant dans l'espèce de petite alcôve que constitue, à l'intérieur de la pièce, le lit fermé par ses rideaux, elle ne peut rien voir de ce qui se passe, dans le reste de la pièce. Croyant donc ne courir aucun risque d'être vu du côté de la pièce où seules se trouvent Mme de Clèves et la reine dauphine, M. de Nemours va faire en sorte de pouvoir, tout en s'emparant du portrait, balayer rapidement du regard tout le reste de la salle et s'assurer ainsi que personne ne le voit. Il est donc venu se placer tout contre la table où se trouve le portrait, à la hauteur de celui-ci, en tournant le dos en même temps à la table et aussi, puisque la table est « au pied du lit », à l'endroit où se trouvent Mme de Clèves et la reine dauphine. Il ne lui reste donc plus qu'à attendre le moment favorable et à prendre le portrait « sans tourner le tête », pour qu'il croie pouvoir être sûr de n'avoir point été vu.

Et, de fait, le vol du portrait aurait fort bien pu se dérouler sans incident et il s'en est fallu de peu qu'il n'en fût pas ainsi. Mais cela n'aurait pas fait l'affaire de Mme de Lafayette qui n'a nullement imaginé cet épisode pour donner à M. de Nemours la satisfaction d'avoir enfin un portrait de Mme de Clèves, mais pour mettre son héroïne dans un grand embarras et l'amener à une douloureuse prise de conscience. Aussi a-t-elle fait en sorte qu'il se produisît un premier accident. M. de Nemours n'avait pas remarqué, en effet, qu'un des rideaux du lit de repos « n'était qu'à demi fermé ». Sans doute faut-il comprendre que, plutôt qu' « à demi fermé », (car M. de Nemours l'aurait sans doute remarqué), il devait seulement n'être pas très bien tiré. Toujours est-il qu'il y a une ouverture suffisamment grande pour que Mme de Clèves puisse voir M. de Nemours, mais pas suffisamment sans doute, ou peut-être regardait-elle ailleurs, pour que la reine dauphine puisse le voir aussi. C'est d'ailleurs avec les yeux de Mme de Clèves que Mme de Lafayette nous fait voir l'action de M. de Nemours (« Mme de Clèves aperçut… et elle vit… »). Si M. de Nemours n'avait aucunement l'intention de prendre le portrait sous les yeux de Mme de Clèves, Mme de Lafayette, elle, tenait absolument à ce qu'elle le vît le prendre. Mais, si Mme de Clèves voit que M. de Nemours prend son portrait, elle voit en même temps, et, bien sûr, Mme de Lafayette tenait aussi à ce qu'il en fût ainsi, qu'il ne peut pas voir qu'elle le voit.

Mais un accident en entraîne souvent un autre et le fait que Mme de Clèves a vu le geste de M. de Nemours va lui-même influer sur le déroulement de l'épisode et modifier encore la situation. Placée comme elle l'était, Mme de Clèves n'a pas pu voir vraiment que M. de Nemours prenait son portrait, mais seulement voir qu'il prenait « quelque chose ». Mais, pour elle, cela revenait au même et son trouble n'en a pas été moins grand : « Elle n'eut pas de peine à deviner que c'était son portrait, et elle en fut si troublée que Mme la dauphine remarqua qu'elle ne l'écoutait pas et lui demanda tout haut ce qu'elle regardait. M. de Nemours se tourna à ces paroles; il rencontra les yeux de Mme de Clèves qui étaient encore attachés sur lui, et il pensa qu'il n'était pas impossible qu'elle eût vu ce qu'il venait de faire ». On le voit, Mme de Clèves est profondément troublée et, qui plus est, elle n'arrive pas à dissimuler son trouble. Certes, ce trouble ne peut être remarqué par celui qui, seul, pourrait en comprendre la cause, M. de Nemours, et il va l'être seulement par la reine dauphine; mais celle-ci, qui jusque-là parlait « tout bas », va demander « tout haut »à Mme de Clèves ce qu'elle regardait. Ainsi M. de Nemours, qui, faute de pouvoir voir ce qui se passait derrière lui, devait certainement tendre l'oreille pour s'assurer que la reine dauphine était toujours en conversation avec Mme de Clèves, va entendre ce qu'elle lui dit, et, avant même d'avoir tourné la tête, il aura sans doute deviné ce qui s'était passé, et il en aura la quasi certitude, lorsqu'il rencontrera les yeux de Mme de Clèves. Comment pourrait-il en être autrement ? La distraction de Mme de Clèves qui a cessé tout à coup d'écouter la reine dauphine, s'est produite au moment précis où M. de Nemours dérobait son portrait. Il a juste le temps de tourner la tête et il trouve les yeux de Mme de Clèves « encore attachés sur lui ». Les deux mots « encore »et « attachés »suggèrent l'un et l'autre que M. de Nemours a eu nettement l'impression non seulement que Mme de Clèves le regardait déjà, avant qu'il ne tournât la tête et donc au moment où il a pris le portrait, mais qu'elle le regardait avec une attention et une intensité toutes particulières, comme fascinée par ce qu'elle voyait. Aussi, lorsque Mme de Lafayette nous dit qu' « il pensa qu'il n'était pas impossible qu'elle eût vu ce qu'il venait de faire », il faut y voir une sorte de litote et comprendre que M. de Nemours pense que la chose est très vraisemblable, et même quasi certaine.

Mais, si M. de Nemours, en tournant la tête, a rencontré les yeux de Mme de Clèves, celle-ci a aussi rencontré les siens, et elle a eu tout lieu de penser, de son côté, qu'il n'était pas impossible, et même qu'il était quasi certain que M. de Nemours avait dû comprendre qu'elle l'avait vu. Son embarras ne va en être que plus grand, car, quand Mme de Lafayette nous dit que « Mme de Clèves n'était pas peu embarrassée », il s'agit, bien sûr, encore d'une litote. L'embarras de Mme de Clèves rappelle celui qu'elle a déjà éprouvé lorsque M. de Nemours a profité de la visite de condoléances qu'il lui a faite après la mort de Mme de Chartres, pour se livrer, d'une manière indirecte, mais très claire, à une véritable déclaration : « Mme de Clèves entendait aisément la part qu'elle avait à ces paroles. Il lui semblait qu'elle devait y répondre et ne les pas souffrir. Il lui semblait aussi qu'elle ne devait pas les entendre, ni témoigner qu'elle les prît pour elle. Elle croyait devoir parler et croyait ne devoir rien dire. Le discours de M. de Nemours lui plaisait et l'offensait quasi également [16]».

On le voit, c'est le même dilemme que connaît de nouveau Mme de Clèves : elle se dit qu'il faut parler et elle se dit qu'il faut se taire, et elle voit autant de raisons de se taire que de raisons de parler :« La raison voulait qu'elle demandât son portrait, mais, en le demandant publiquement, c'était apprendre à tout le monde les sentiments que ce prince avait pour elle, et, en le lui demandant en particulier, c'était quasi l'engager à lui parler de sa passion ». De même que, lorsque M. de Nemours lui a fait sa déclaration, Mme de Clèves n'est pas seulement divisée entre sa raison, qui lui dit qu'il faut demander son portrait à M. de Nemours, et son cœur, qui a envie de le lui laisser (comme l'avait fait la déclaration de M. de Nemours, le vol du portrait plaît à Mme de Clèves en même temps qu'il l'offense) : sa raison elle-même se trouve divisée. En principe, pas plus (et même encore bien moins) qu'une femme mariée ne doit admettre qu'un autre homme que son mari lui parle de son amour, elle ne doit admettre qu'il s'empare de son portrait et le vole à son mari. Elle devrait donc réagir et redemander son portrait. Elle peut le faire de deux façons : ou « publiquement »ou « en particulier ». Mais ni l'une ni l'autre de ces deux solutions ne lui paraît satisfaisante. Demander son portrait devant tout le monde, c'est se livrer en quelque sorte, se dit-elle, à une délation publique. Et certes c'est un procédé qui manque un peu d'élégance et Mme de Clèves doit répugner d'autant plus à y avoir recours que M. de Nemours, comme il le lui a fait remarquer lui-même, lors de sa déclaration, a toujours fait preuve d'une extrême discrétion et a su faire en sorte que personne, à l'exception du chevalier de Guise, ne pût soupçonner sa passion. D'ailleurs, à l'instant même, lorsqu'il a dérobé le portrait, il a fait en sorte, et Mme de Clèves a pu le constater, de s'assurer que personne ne pouvait le voir. Rien d'étonnant donc si Mme de Clèves ne peut se résoudre à adopter une solution si brutale, qui pourtant paraît constituer une de ces solutions énergiques auxquelles sa mère lui a conseillé d'avoir recours, lorsqu'elle lui a dit en mourant : « Ne craignez point de prendre des partis trop rudes et trop difficiles, quelque affreux qu'ils vous paraissent d'abord [17]».

On peut s'étonner davantage, en revanche, que Mme de Clèves écarte tout aussi rapidement la seconde solution, et l'on peut penser qu'elle a fait preuve d'une certaine mauvaise foi en se disant que lui demander son portrait « en particulier, c'était quasi l'engager à lui parler de sa passion ». La formule paraît, en effet, bien excessive. Il semble que ce soit, tout au plus, lui fournir une occasion de lui parler de sa passion, et encore peut-on penser qu'elle pourrait assez facilement, en se montrant un peu énergique, faire en sorte de ne pas lui en donner l'occasion. La vérité est que Mme de Clèves ne se sent pas assez sûre d'elle pour parler à M. de Nemours en aparté : elle a trop peur de se troubler et ainsi de lui laisser voir sa passion.

Quoi qu'il en soit, Mme de Clèves voit au moins autant d'inconvénients à redemander son portrait à M. de Nemours qu'à ne pas le lui demander. Dans ces conditions, c'est naturellement la seconde solution qui va l'emporter. En effet, quand on hésite entre deux solutions dont l'une consiste à dire ou à faire quelque chose et l'autre à ne rien dire ou à ne rien faire, et que l'on voit autant de raisons de choisir ou de ne pas choisir l'une que l'on voit de raisons de choisir ou de ne pas choisir l'autre, c'est nécessairement la solution qui consiste à ne rien dire ou à ne rien faire qui va l'emporter. Il est, en effet, toujours plus facile de ne rien dire ou de ne rien faire que de dire ou de faire quelque chose, et, si l'on ne trouve pas d'autre raison pour choisir entre deux solutions, on sera tout naturellement porté à choisir la plus facile. Mais, en fait, on n'a même pas à choisir, car le choix se fait tout seul. Tant que l'on en est, en effet, à se demander s'il faut parler ou ne pas parler, s'il faut faire ou ne pas faire quelque chose, on ne dit rien et l'on ne fait rien; tant que l'on en est à hésiter entre les deux solutions sans pouvoir se décider à en choisir une, on choisit ipso facto la seconde. C'est ce que Mme de Clèves avait déjà fait pendant la déclaration de M. de Nemours.

C'est de nouveau ce qu'elle va faire ici : « Enfin elle jugea qu'il valait mieux le lui laisser ». En disant que Mme de Clèves« jugea qu'il valait mieux le lui laisser », Mme de Lafayette oublie sans doute un peu son point de vue de narratrice objective et impartiale pour adopter celui de son héroïne. C'est Mme de Clèves qui veut croire qu'elle a vraiment pris une décision et choisi de faire ce qu'il y avait de mieux à faire. Mais peut-on vraiment dire qu'elle a jugé qu'il fallait laisser son portrait à M. de Nemours, alors que, nous l'avons vu, elle n'a pas vraiment choisi de le lui laisser, puisque, pour ainsi dire, elle le lui a laissé parce qu'elle n'était pas capable de décider s'il fallait ou non le lui laisser ? Peut-on dire qu'elle a jugé qu'il fallait laisser son portrait à M. de Nemours, alors qu'elle le lui a laissé aussi, et peut-être surtout, parce qu'elle avait envie de le lui laisser ? C'est, en effet, mais on l'aurait facilement deviné, ce que nous dit ensuite Mme de Lafayette : « et elle fut bien aise de lui accorder une faveur qu'elle lui pouvait faire sans qu'il sût même qu'elle la lui faisait ».

Comment s'étonner, par conséquent, du silence de Mme de Clèves ? Non seulement sa raison étant incapable de décider s'il fallait ou non faire quelque chose, la solution qui consistait à ne rien faire ne pouvait déjà que l'emporter, mais, de plus, son cœur était tout acquis à cette solution. Si M. de Nemours avait très envie d'avoir le portrait de Mme de Clèves, celle-ci est « bien aise »de le lui laisser et de lui faire ainsi le seul genre de faveur que les scrupules de sa conscience puissent l'autoriser à lui faire, c'est-à-dire Ç une faveur qu'elle lui pouvait faire sans qu'il sût même qu'elle la lui faisait [18]È. Mais Mme de Clèves triche un peu avec sa conscience lorsqu'elle se dit qu'elle lui fait une faveur sans qu'il sache qu'elle la lui fait. Il en aurait été vraiment ainsi, si M. de Nemours n'avait pas été amené à se retourner et à se rendre compte que Mme de Clèves avait dû le voir. Certes elle peut se dire qu'il ne peut pas avoir la certitude absolue qu'elle l'a vu prendre son portrait, puisque au moment où il le prenait, il ne pouvait voir qu'elle le voyait. Toujours est-il qu'il en a la quasi certitude, et Mme de Clèves le devine bien. Mais, assez jésuitiquement, elle préfère ne pas trop y penser et s'accorder, si faible qu'il puisse être, le bénéfice du doute.

Malheureusement pour elle, M. de Nemours va l'obliger à y penser : « M. de Nemours qui remarquait son embarras et qui en devinait quasi la cause, s'approcha d'elle et lui dit tout bas : Si vous avez vu ce que j'ai osé faire, ayez la bonté, madame, de me laisser croire que vous l'ignorez; je n'ose vous en demander davantage ». Certes M. de Nemours n'est pas absolument sûr d'avoir bien interprété l'attitude de Mme de Clèves. Car Mme de Lafayette a volontairement laissé subsister une légère incertitude en disant seulement qu'il « devinait quasi la cause » de l'embarras de Mme de Clèves. En effet, outre qu'il n'est pas absolument sûr (il l'est à quatre-vingt-dix-neuf pour cent, mais non à cent pour cent) qu'elle l'a bien vu prendre son portrait, il peut à la rigueur s'expliquer le fait qu'elle n'a pas réagi par la timidité ou la passivité. Toujours est-il qu'il est pratiquement sûr d'avoir bien lu dans son âme, pratiquement sûr que c'est bien l'amour qui l'a empêchée de lui redemander son portrait, pratiquement sûr qu'elle ne l'a pas fait parce qu'elle avait peur de lui laisser voir son trouble en lui redemandant et aussi, et peut-être plus encore, parce qu'elle avait envie de le lui laisser. Et c'est pour lui faire comprendre qu'il a bien su lire dans son âme qu'il va lui adresser la parole [19].

Valincour désapprouve vivement l'intervention de M. de Nemours [20]. Certes, pris à la lettre, le petit discours de M. de Nemours peut sembler tout à fait superflu. De deux choses l'une, ou bien Mme de Clèves a pris le parti de lui laisser croire qu'elle n'a pas vu qu'il avait pris son portrait, et alors ce n'est pas la peine de le lui demander, ou elle n'a pas encore pris de parti, et alors, l'intervention de M. de Nemours ne pourrait que l'inciter davantage à lui redemander son portrait. Aussi bien M. de Nemours ne serait certainement pas intervenu, s'il n'avait été quasi certain que Mme de Clèves n'avait en quelque sorte choisi de lui laisser son portrait. Il veut, par ce petit discours, non seulement lui faire entendre qu'il a compris qu'elle l'a vu prendre son portrait, mais aussi qu'il a compris qu'elle avait choisi de le lui laisser et que, malgré ses scrupules, elle était heureuse de le lui laisser, et il veut l'en remercier. Mais, par délicatesse et pour la ménager, M. de Nemours choisit de le lui dire d'une façon telle qu'elle puisse avoir l'air de ne pas comprendre. Il a donc de nouveau recours à ce langage codé qu'il avait utilisé pour lui faire sa déclaration [21]. En disant à Mme de Clèves : « je n'ose vous demander davantage », M. de Nemours a l'air d'avoir recours à une prétérition pour lui dire : « je vous en demande davantage ». Mais il veut, en réalité, lui dire : "je sais que vous avez fait davantage et je vous en remercie". Pour pasticher ce qu'il lui a dit quand il lui a fait sa déclaration, il pourrait lui dire maintenant : « Il y a des personnes qu'on n'ose remercier des faveurs qu'elles nous font qu'en leur disant qu'on n'ose pas les leur demander [22]».

Si M. de Nemours n'avait certainement pas l'intention de prendre le portrait de Mme de Clèves sous ses yeux, il est finalement très satisfait qu'elle l'ait vu le prendre. Cela lui a permis de se rendre compte que Mme de Clèves choisissait de lui laisser son portrait et lui a donné l'occasion, grâce à son petit discours, de l'associer en quelque sorte à son acte. Mme de Clèves, pour apaiser les scrupules de sa conscience, voulait se persuader qu'elle pouvait lui laisser son portrait sans qu'il sût qu'elle le lui laissait. M. de Nemours a voulu lui ôter cet alibi. Même s'il a eu recours, pour ce faire, à des propos volontairement énigmatiques, il a voulu lui faire prendre conscience du fait qu'en le laissant emporter un portrait dont il sait bien qu'elle l'a vu le prendre, elle s'est rendue en quelque sorte complice d'un vol qui, en ce qui la concerne [23], n'en est d'ailleurs plus vraiment un. Ainsi le portrait de Mme de Clèves sera pour lui encore plus précieux, puisque ce ne sera plus tout à fait un portrait volé, mais un portrait quasi donné. Mais, sagement, M. de Nemours s'est dit qu'il en avait assez fait pour cette fois et qu'en l'obligeant soit à répondre à ses paroles, soit à garder le silence, il la mettrait dans un si grand embarras qu'elle ne manquerait pas de lui en vouloir et il a pris soin de l'éviter : « Et il se retira après ces paroles et n'attendit point sa réponse ».

La scène est finie. Mme de Lafayette rend leur liberté à tous les figurants qu'elle avait rassemblés chez Mme de Clèves à seule fin de permettre à M. de Nemours de pouvoir s'emparer du portrait sans être soupçonné : « Mme la dauphine sortit pour s'aller promener, suivie de toutes les dames ». Mais M. de Nemours, qui autrefois n'aurait pas manqué de les suivre, va « se renfermer chez lui, ne pouvant soutenir en public la joie d'avoir un portrait de Mme de Clèves ». Sa conduite s'explique à la fois par l'impatience qu'il éprouve d'aller contempler à loisir le portrait qu'il a sur lui et par la crainte de ne pouvoir dissimuler la joie qu'il ressent, et de susciter ainsi un étonnement et une curiosité qui n'auraient pas laissé d'être dangereux. Car on aurait pu, par la suite, établir un rapprochement entre la disparition du portrait et l'étrange et soudaine joie qu'il aurait manifestée en s'en allant de chez Mme de Clèves.

Mais la joie de M. de Nemours ne tient pas seulement au fait qu'il a enfin un portrait de Mme de Clèves et qu'il pourra ainsi contempler son image tout à loisir. Sa joie tient aussi, et peut-être plus encore, aux circonstances dans lesquelles il l'a obtenu, circonstances qui lui ont permis de se convaincre encore un peu plus que celle qu'il aimait répondait bien à son amour et de mieux apprécier encore l'exceptionnelle qualité de l'amour qu'elle lui porte : « Il sentait tout ce que la passion peut faire sentir de plus agréable; il aimait la plus aimable personne de la cour; il s'en faisait aimer malgré elle, et il voyait dans toutes ses actions cette sorte de trouble et d'embarras que cause l'amour dans l'innocence de la première jeunesse ». Ce n'est certes pas la première fois que M. de Nemours est aimé par une personne aimable; ce n'est même pas la première fois qu'il est aimé de « la plus aimable personne de la cour »; ce n'est sans doute pas la première fois non plus qu'il se voit l'objet d'un amour qui est si visiblement « dans l'innocence de la première jeunesse »; mais c'est probablement la première fois qu'il est aimé « malgré elle »par la femme qui l'aime.

Le paragraphe suivant est un paragraphe de transition : « Le soir, on chercha ce portrait avec beaucoup de soin; comme on trouvait la boîte où il devait être, l'on ne soupçonna point qu'il eût été dérobé, et l'on crut qu'il était tombé par hasard. M. de Clèves était affligé de cette perte et, après qu'on eut encore cherché inutilement, il dit à sa femme, mais d'une manière qui faisait voir qu'il ne le pensait pas, qu'elle avait sans doute quelque amant caché à qui elle avait donné ce portrait ou qui l'avait dérobé, et qu'un autre qu'un amant ne se serait pas contenté de la peinture sans la boîte ». Ces lignes appellent peu de commentaires. On peut seulement trouver un peu invraisemblable que l'on écarte si vite l'hypothèse du vol, hypothèse que M. de Clèves n'évoque que par plaisanterie. Certes, il était normal d'écarter l'hypothèse d'un vol crapuleux, puisque, outre que, dans le monde de La Princesse de Clèves où personne ne semble jamais avoir de besoins d'argent, une telle hypothèse semblerait, en effet, pour le moins incongrue, le voleur aurait, en ce cas, certainement choisi d'emporter la boîte sans le portrait plutôt que le portrait sans la boîte, laquelle, on le devine, est très belle et d'un grand prix, avec sans doute un fermoir en or, et peut-être des incrustations de pierreries (M. de Clèves ne conserve pas le portrait de sa femme dans un carton à chaussures) [24]. Mais il est pour le moins surprenant de s'expliquer la disparition du portrait en se disant simplement qu'il est « tombé par hasard ». Car enfin, s'il est tombé, il est tombé par terre, et on aurait dû l'y trouver soit aux pieds de la table, soit, si quelqu'un l'avait poussé du pied sans s'en apercevoir, sous la table ou sous le lit. Il est donc un peu étrange que M. de Clèves n'envisage l'hypothèse du vol inspiré par l'amour qu'à titre de plaisanterie, alors que cette hypothèse, Mme de Clèves n'ayant à la cour que des admirateurs dont certains sont amoureux d'elle, semble de loin la plus plausible, pour ne pas dire qu'elle est la seule plausible. Mais Mme de Lafayette voulait que M. de Clèves tombât sur la vérité sans la reconnaître, car elle voulait que ses paroles pussent donner des remords à Mme de Clèves et l'amener à faire son examen de conscience. Elle ne voulait pas, pour autant, qu'il crût à ce qu'il disait, parce qu'elle voulait qu'il ignorât que sa femme avait « quelque amant caché » jusqu'au moment où elle le lui avouerait elle-même.

Si donc M. de Clèves a seulement voulu plaisanter, Mme de Clèves, elle, ne sait que trop que, sans s'en douter, il est tombé juste. Et les paroles sans arrière-pensée de son mari vont la mettre plus mal à l'aise qu'elles ne l'auraient peut-être fait, si elle avait pu y déceler ne serait-ce que le début d'un soupçon : « Ces paroles, quoique dites en riant, firent une vive impression dans l'esprit de Mme de Clèves. Elles lui donnèrent des remords », nous dit Mme de Lafayette. Certes Mme de Clèves ne peut être que soulagée de voir que son mari ne pense manifestement pas ce qu'il dit. Mais on devine que, si les paroles de M. de Clèves lui ont fait tant d'impression, ce n'est pas seulement, bien qu'elles aient été « dites en riant », mais, en même temps et sans doute plus encore, parce qu'elles ont été « dites en riant ». La totale confiance que lui témoigne ainsi son mari n'a fait qu'accroître ses remords. Aussi va-t-elle se livrer à un sévère examen de conscience.

Elle constate tout d'abord que la résolution qu'elle avait prise de ne jamais laisser voir sa passion à M. de Nemours était encore plus difficile à tenir qu'elle ne le pensait : « elle fit réflexion à la violence de l'inclination qui l'entraînait vers M. de Nemours; elle trouva qu'elle n'était plus maîtresse de ses paroles et de son visage ». Elle a assurément raison de dire qu'elle n'est plus maîtresse de son visage, puisqu'en voyant M. de Nemours prendre son portrait, elle n'a pas pu s'empêcher de laisser voir son trouble à la reine dauphine, ce sans quoi M. de Nemours ne se serait pas retourné et n'aurait pas su qu'elle l'avait vu. On est un peu surpris, en revanche, qu'elle se dise qu'elle n'est plus maîtresse de ses paroles, puisqu'elle n'a pas prononcé un mot. Mais peut-être pense-t-elle ici, non à la scène qu'elle vient de vivre, mais à la remarque qu'elle n'a pu retenir quelques jours plus tôt devant le portrait d'Elisabeth d'Angleterre et aux questions qu'elle n'a pu s'empêcher de poser sur cette reine. De plus, même si, à la lettre, on ne peut pas dire qu'elle n'ait pas été maîtresse de ses paroles, lorsque M. de Nemours a dérobé son portrait, puisque, de fait, elle n'a rien dit, il n'en reste pas moins qu'elle n'a pas osé lui parler de peur de lui laisser voir son trouble.

Elle se dit ensuite qu'elle ne peut plus se rassurer en espérant que M. de Nemours mette bientôt un terme à ses assiduités : « elle pensa que Lignerolles était revenu; qu'elle ne craignait plus l'affaire d'Angleterre; qu'elle n'avait plus de soupçons sur Mme la dauphine, qu'enfin il n'y avait plus rien qui la pût défendre et qu'il n'y avait plus de sûreté pour elle qu'en s'éloignant ». On le voit, elle en vient à regretter maintenant de ne plus pouvoir être jalouse ni d'Elisabeth d'Angleterre ni de la reine dauphine. En ce qui concerne la reine dauphine, nous savons, en effet, que les soupçons de Mme de Clèves ont été entièrement dissipés par la conversation qu'elle a eue avec elle lorsque celle-ci est venue lui faire une visite de condoléances [25]. En ce qui concerne « l'affaire d'Angleterre », on est, en revanche, assez étonné d'apprendre qu'elle semble définitivement enterrée et l'on s'aperçoit que Mme de Clèves dispose d'informations qu'elle n'avait pas quelques jours plus tôt et dont Mme de Fafayette a oublié de nous faire part. Le retour de Lignerolles est, en effet, pour nous une totale surprise. Rappelons que Lignerolles est le gentilhomme que M. de Nemours a envoyé en Angleterre « pour voir les sentiments de la reine, et pour tâcher de commencer quelque liaison [26]». Nous savions que Lignerolles, considérant que sa mission n'avait plus de raison d'être, avait demandé au roi à revenir en France [27]. Mais, aux dernières nouvelles, il était toujours en Angleterre, puisque Mme de Lafayette écrivait un peu plus haut : « L'affaire d'Angleterre revenait souvent dans l'esprit de Mme de Clèves : il lui semblait que M. de Nemours ne résisterait point aux conseils du roi et aux instances de Lignerolles. Elle voyait avec peine que ce dernier n'était point encore de retour, et elle l'attendait avec impatience [28]». Et elle ne nous avait plus reparlé de Lignerolles.

Il y a donc là une petite maladresse dans le récit, maladresse que Valincour n'a pas relevée. De deux choses l'une, en effet : ou bien Mme de Lafayette aurait dû nous informer avant du retour de Lignerolles, ou bien, ne l'ayant pas fait, elle aurait dû préciser maintenant que Mme de Clèves venait de l'apprendre, alors qu'elle en parle comme si le fait était connu. Quoi qu'il en soit, on voit que Mme de Clèves qui, quelques jours plus tôt, « attendait avec impatience »le retour de Lignerolles, parce qu'elle était secrètement jalouse de la reine Elisabeth, s'afflige maintenant de ce retour, parce qu'il met définitivement fin à une éventualité qui, si douloureuse qu'elle aurait d'abord été, ne l'en aurait pas moins sortie de la grave crise qu'elle traverse. On peut donc ainsi bien mesurer quelles conséquences psychologiques a eues l'épisode du portrait dérobé pour Mme de Clèves qui vient de faire un grand progrès dans la prise de conscience de la force de sa passion et de la difficulté d'en contrôler les manifestations.

Rien d'étonnant, par conséquent, si elle pense qu'il lui faudrait s'éloigner de la cour et si, ne pouvant le faire, elle commence à se sentir aux abois : « Mais, comme elle n'était pas maîtresse de s'éloigner, elle se trouvait dans une grande extrémité et prête à tomber dans ce qui lui paraissait le plus grand des malheurs, qui était de laisser voir à M. de Nemours l'inclination qu'elle avait pour lui ». Il faut rappeler ici que, considérant, à juste titre évidemment, que le plus sûr moyen de tenir la résolution qu'elle avait prise à la suite de la déclaration de M. de Nemours de ne lui donner aucune marque de sa passion, était de l'éviter le plus qu'elle le pourrait, Mme de Clèves avait choisi de fuir les lieux où elle pouvait le rencontrer. M. de Clèves s'étant aperçu que sa femme évitait le monde, « il lui en parla, et elle lui répondit qu'elle ne croyait pas que la bienséance voulût qu'elle fût tous les soirs avec ce qu'il y avait de plus jeune à la cour; qu'elle le suppliait de trouver bon qu'elle fît une vie plus retirée qu'elle n'avait accoutumé [29]». Mais M. de Clèves va se montrer intransigeant : « M. de Clèves, qui avait naturellement beaucoup de douceur et de complaisance pour sa femme, n'en eut pas en cette occasion, et il lui dit qu'il ne voulait absolument pas qu'elle changeât de conduite [30]». On le voit, Mme de Lafayette n'essaie absolument pas d'expliquer l'attitude de M. de Clèves, alors même qu'elle souligne le caractère inhabituel de son comportement. Mais l'intransigeance de M. de Clèves faisait évidemment l'affaire de la romancière qui voulait ôter à son héroïne toute échappatoire pour pouvoir l'acculer à l'aveu. Aussi bien, Mme de Clèves avait-elle déjà songé alors à avouer à son mari, non pas qu'elle aimait M. de Nemours, mais qu'il était amoureux d'elle : « Elle fut prête de lui dire que le bruit était dans le monde que M. de Nemours était amoureux d'elle; mais elle n'eut pas la force de le nommer. Elle sentit aussi de la honte de se vouloir servir d'une fausse raison et de déguiser la vérité à un homme qui avait si bonne opinion d'elle [31]».

Cette fois-ci, elle va aller plus loin et envisager d'avouer « la vérité » tout entière, ou plutôt c'est maintenant qu'elle envisage vraiment d'avouer. Car, à proprement parler, avouer, c'est révéler ses propres actions ou ses propres sentiments, et non révéler les actions ou les sentiments d'un autre. Mais, sans parler de la répugnance qu'elle peut avoir à « se vouloir servir d'une fausse raison », il faut évidemment, si elle veut obtenir enfin de son mari qu'il la laisse mener une vie beaucoup plus retirée, qu'elle lui avoue non seulement que M. de Nemours est amoureux d'elle, mais qu'elle aussi est amoureuse de lui. Le fait de lui avouer seulement qu'elle est aimée d'un autre homme ne saurait être de nature à convaincre M. de Clèves d'accéder à la demande de sa femme. Une femme mariée ne saurait devoir se condamner à mener une vie retirée pour la seule raison que d'autres hommes que son mari sont amoureux d'elle. Et, de fait, le chevalier de Guise, le maréchal de Saint-André, et sans doute quelques autres aussi, sont bien amoureux d'elle, sans que cela ne pose aucun véritable problème [32].

L'aveu à son mari de ses sentiments pour M. de Nemours est, bien sûr, une solution difficile à prendre, mais Mme de Clèves se sent encouragée à le faire par les paroles de sa mère sur son lit de mort, et elle se dit que c'était sans doute à ce genre de décisions et peut-être même à cette décision précise qu'elle avait alors pensé : « Elle se souvenait de ce que Mme de Chartres lui avait dit en mourant et des conseils qu'elle lui avait donnés de prendre toutes sortes de partis, quelque difficiles qu'ils pussent être, plutôt que de s'embarquer dans une galanterie ». Mais c'est M. de Clèves qui a vraiment déposé le germe de l'idée de l'aveu dans l'esprit de Mme de Clèves, lorsqu'il lui a raconté l'histoire des amours de Sancerre et de Mme de Tournon, et elle ne manque pas de s'en souvenir : « Ce que M. de Clèves lui avait dit sur la sincérité, en lui parlant de Mme de Tournon, lui revint dans l'esprit ». Il lui avait, en effet, raconté qu'il avait conseillé à Sancerre de conserver « de l'estime et de la reconnaissance » pour Mme de Tournon, même si elle lui avouait qu'elle aimait quelqu'un d'autre et qu'il avait ajouté : « Je vous donne […] le conseil que je prendrais pour moi-même; car la sincérité me touche d'une telle sorte que je crois que, si ma maîtresse, et même ma femme, m'avouait que quelqu'un lui plût, j'en serais affligé sans en être aigri. Je quitterais le personnage d'amant ou de mari, pour la conseiller et pour la plaindre [33]». Et les propos de M. de Clèves avaient profondément frappé sa femme : « Ces paroles firent rougir Mme de Clèves, et elle y trouva un certain rapport avec l'état où elle était, qui la surprit et lui donna un trouble dont elle fut longtemps à se remettre [34]». Certes, Mme de Clèves n'avait pas envisagé alors de manière vraiment claire et consciente la possibilité d'avouer à son mari qu'elle aimait un autre homme, mais obscurément, dans les zones profondes de sa conscience, l'idée de le faire avait assurément germé et avait commencé à la travailler d'une manière à la fois confuse et tenace.

Il n'y a donc encore rien d'étonnant, si maintenant, dans son désarroi, l'idée d'avouer son amour à son mari resurgit et si, pour la première fois, elle ose enfin la regarder en face : « il lui sembla qu'elle lui devait avouer l'inclination qu'elle avait pour M. de Nemours ». Rien d'étonnant si elle paraît même être sur le point de s'y arrêter : « Cette pensée l'occupa longtemps ». Mais on ne prend pas facilement une telle décision, et il est encore trop tôt pour que Mme de Clèves puisse s'arrêter vraiment à une telle idée. Aussi ne va-t-elle pas tarder à faire marche-arrière : « ensuite elle fut étonnée de l'avoir eue, elle y trouva de la folie et retomba dans l'embarras de ne savoir quel parti prendre ». On le voit, à mesure qu'elle se remet du trouble que lui a causé l'épisode du portrait dérobé, Mme de Clèves remet en cause la décision qu'elle semblait avoir prise : elle commence par s'en étonner, elle la juge ensuite insensée et enfin elle y renonce. Il faut que l'idée mûrisse encore. En nous disant que Mme de Clèves « fut étonnée de l'avoir eue », Mme de Lafayette nous montre bien que c'est la première fois que Mme de Clèves l'envisage clairement, même si elle était en elle à l'état latent depuis le jour où M. de Clèves lui avait raconté l'histoire de Sancerre et de Mme de Tournon. Il faudra encore l'épisode de l'accident de cheval de M. de Nemours et surtout celui de la lettre perdue de Mme de Thémines, pour que Mme de Clèves, après avoir donné malgré elle à M. de Nemours des marques de plus en plus claires de sa passion, se sente véritablement aux abois et ne voie plus d'autre solution que celle de l'aveu.

 

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L'épisode du portrait dérobé a assurément, comme l'épisode de la rencontre au bal, celui de la lettre perdue, celui de l'aveu ou celui de la rêverie nocturne de Mme de Clèves dans le pavillon de Coulommiers, un caractère romanesque qui rappelle le roman précieux. Mais ici, comme d'ailleurs dans les autres épisodes, ce qui intéresse la romancière, c'est moins la singularité de l'événement en elle-même que ses répercussions dans l'âme de ses personnages, et d'abord dans celle de son héroïne qu'elle a choisi de placer dans une situation soigneusement calculée pour l'amener à l'examen de conscience auquel elle veut l'amener et la mettre dans l'état d'esprit dans lequel elle veut qu'elle soit à ce moment précis du roman.

Comme c'est presque toujours le cas dans La Princesse de Clèves, l'intérêt et l'importance de cet épisode tiennent donc en grande partie dans le fait qu'il constitue une étape, qu'il marque clairement qu'un pas vient d'être franchi, tout en nous laissant pressentir que la situation ne va pas tarder à évoluer de nouveau. Aussi convient-il, pour bien comprendre sa portée, de le replacer dans le groupe d'épisodes dont il fait partie et de le comparer avec ceux qui l'ont précédé immédiatement et avec ceux qui vont le suivre.

En ce qui concerne les épisodes qui ont précédé, celui qui doit retenir notre attention, c'est évidemment celui de la déclaration que M. de Nemours a faite à Mme de Clèves, lorsqu'il lui a rendu une visite de condoléances après la mort de Mme de Chartres. En effet l'embarras qu'éprouve Mme de Clèves en voyant M. de Nemours dérober son portrait rappelle beaucoup, nous l'avons vu, celui qu'elle avait éprouvé en écoutant la déclaration de M. de Nemours. Mais, dans La Princesse de Clèves, les situations ne se répètent jamais exactement ou plutôt elles ne se répètent que pour nous permettre de mieux nous rendre compte d'une évolution. C'est assurément le cas ici. Car, si l'embarras de Mme de Clèves est les deux fois de même nature, il y a une différence essentielle entre les deux épisodes puisque, cette fois-ci, M. de Nemours s'aperçoit de l'embarras de Mme de Clèves et en devine les raisons, alors que, la première fois, il ne s'en était pas aperçu, ou, du moins, n'avait pas pu en deviner vraiment les raisons, l'arrivée de son mari ayant sauvé Mme de Clèves. Le silence de Mme de Clèves n'avait pas duré assez longtemps pour que M. de Nemours ne puisse l'imputer seulement à la surprise et pour qu'il puisse être sûr qu'elle n'aurait pas fini par lui dire qu'il avait tenu des propos tout à fait déplacés et qu'elle comptait bien que cela ne se reproduirait plus, si elle en avait eu le temps.

De plus, si M. de Nemours avait déjà fait preuve d'une incontestable audace en profitant d'une visite de condoléances pour déclarer sa passion à Mme de Clèves, il a fait preuve de beaucoup plus d'audace encore en dérobant son portrait. Aussi le silence de Mme de Clèves est-il ici beaucoup moins excusable. Si, dans le premier cas, elle pouvait à la rigueur se dire qu'il valait peut-être mieux faire semblant de ne pas comprendre, ici les raisons qu'elle se donne pour ne pas intervenir ne sont pas vraiment convaincantes et respirent la mauvaise foi. Si Mme de Clèves n'avait pas été amoureuse de M de Nemours, elle ne lui aurait pas laissé prendre son portrait. Elle n'aurait pas hésité à lui demander de le lui rendre, non pas en public probablement, mais en particulier. C'est parce qu'elle est amoureuse de lui qu'elle ne l'a pas fait, à la fois parce qu'elle avait envie de lui laisser son portrait et parce qu'elle avait peur de lui parler. Et cela, M. de Nemours le devine très largement.

Si donc l'épisode du portrait dérobé marque une nette progression par rapport à celui de la déclaration de M. de Nemours, cette progression va se poursuivre avec les deux épisodes de l'accident de M. de Nemours et de la lettre perdue. L'épisode du portrait dérobé constitue la première grande défaite de Mme de Clèves qui, nous l'avons vu, s'était fixée comme ligne de conduite de ne « donner jamais aucune marque » de sa passion à M. de Nemours. Mais c'est une défaite moins grave que celles qu'elle va connaître avec l'épisode de l'accident de M. de Nemours et, plus encore, avec l'épisode de la lettre perdue. En effet, si M. de Nemours a bien deviné que c'était parce qu'elle était amoureuse de lui que Mme de Clèves lui avait laissé emporter son portrait sans réagir, il ne peut toutefois, nous l'avons vu, en être absolument sûr. Mais il lui sera bien plus difficile de pouvoir conserver encore un petit doute après l'épisode de l'accident et cela sera quasiment impossible après l'épisode de la lettre.

Dans l'épisode du portrait dérobé, en effet, si Mme de Clèves a bien donné à M. de Nemours une marque de sa passion, c'est d'une manière, si l'on peut dire, seulement passive, en ne disant, en ne faisant rien. Il en sera tout autrement dans l'épisode de l'accident et dans celui de la lettre. D'ailleurs, dans ces deux épisodes, elle ne va pas se trahir une seule fois, comme dans l'épisode du portrait dérobé, mais deux fois, mais de deux façons à la fois opposées et complémentaires. Dans l'épisode de l'accident, elle se trahit une première fois, d'une manière positive, pourrait-on dire, en laissant voir à M. de Nemours sa très vive inquiétude [35], et, une seconde fois, d'une manière négative, en affectant une totale indifférence, lorsque, complètement remis, il fait son entrée quelques heures plus tard chez la reine où tout le monde lui demande de ses nouvelles, excepté Mme de Clèves [36]. Il en est de même au cours de l'épisode de la lettre, puisque Mme de Clèves refuse de recevoir M. de Nemours, lorsqu'il se présente chez elle, et ne lui parle d'abord qu'avec beaucoup de froideur et d'aigreur. Mais son attitude change complètement, dès que M. de Nemours réussit à la convaincre que la lettre ne s'adressait pas à lui, mais au vidame de Chartres. Elle montre alors une bonne humeur et un enjouement que M. de Nemours ne lui avait jamais vu et qui n'est assurément pas le trait dominant de son caractère. Et Mme de Clèves le constate elle-même, lorsqu'elle fait son examen de conscience à la fin de l'épisode de la lettre : « Quand elle pensait qu'elle s'était reproché comme un crime, le jour précédent, de lui avoir donné des marques de sensibilité que la seule compassion pouvait avoir fait naître et que, par son aigreur, elle lui avait fait paraître des sentiments de jalousie qui étaient des preuves certaines de passion, elle ne se reconnaissait plus elle-même [37]». Les trois épisodes du portrait dérobé, de l'accident de M. de Nemours et de la lettre perdue constituent, pour Mme de Clèves, trois sévères défaites, et ils ont été imaginés pour que ces trois défaites soient de plus en plus durement ressenties par l'héroïne, la deuxième lui paraissant beaucoup plus grave que la première, et la troisième prenant l'allure d'un véritable désastre.


 

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NOTES :

[1] M. de Nemours est allé rendre visite à M. de Clèves à la campagne, dans l'intention, bien sûr, de rendre aussi visite à Mme de Clèves, mais elle n'a pas voulu le recevoir (voir p. 174).

[2] P. 187.

[3] Voir p. 189 : « Quel poison pour Mme de Clèves, que le discours de Mme la dauphine ! Le moyen de ne se pas reconnaître pour cette personne dont on ne savait point le nom et le moyen de n'être pas pénétrée de reconaissance et de tendresse, en apprenant par une voie qui ne lui pouvait être suspecte, que ce prince, qui touchait déjà son cœur, cachait sa passion à tout le monde et négligeait pour elle les espérances d'une couronne ? Aussi ne peut-on représenter ce qu'elle sentit, et le trouble qui s'éleva dans son âme ».

[4] PP. 193-194.

[5] « L'inclination qu'elle avait pour ce prince lui donnait un trouble dont elle n'était pas maîtresse. Les paroles les plus obscures d'un homme qui plaît donnent plus d'agitation que des déclarations ouvertes d'un homme qui ne plaît pas. Elle demeurait donc sans répondre, et M. de Nemours se fût aperçu de son silence, dont il n'aurait peut-être pas tiré de mauvais présages, si l'arrivée de M. de Clèves n'eût fini la conversation et sa visite »(p. 193).

[6] P. 190.

[7] P. 198.

[8] Cette histoire constitue la troisième des quatre digressions que l'on trouve dans La Princesse de Clèves. La première est l'histoire des amours de Henri II et de Diane de Poitiers racontée par Mme de Chartres à sa fille (pp. 155-162); la deuxième est l'histoire des amours de Sancerre et de Mme de Tournon que M. de Clèves raconte à sa femme (pp. 174-187); et la quatrième sera le récit de l'inclination de Catherine de Médicis pour le vidame de Chartes, récit que celui-ci fait à M. de Nemours (pp. 215-225).

[9] PP. 201-202.

[10] A vrai dire, Mme de Clèves aura déjà laissé voir sa passion à M. de Nemours avant même ces trois épisodes, mais sans s'en rendre compte elle-même. C'est ce que montre le début du paragraphe qui précède l'épisode relatif au portrait d'Elisabeth d'Angleterre : « Quelque application qu'elle eût à éviter ses regards et à lui parler moins qu'à un autre, il lui échappait de certaines choses qui partaient d'un premier mouvement, qui faisaient juger à ce prince qu'il ne lui était pas indifférent. Un homme moins pénétrant que lui ne s'en fût peut-être pas aperçu; mais il avait déjà aimé tant de fois qu'il était difficile qu'il ne connût pas quand on l'aimait »(p. 198).

[11] Rappelons que la mère de Marie Stuart est Marie de Lorraine, veuve de Jacques V, roi d'Ecosse, qui est mort alors que Marie Stuart n'avait que sept jours. Celle-ci est donc devenue reine d'Ecosse à l'âge de sept jours, sa mère assurant la régence.

[12] P. 130.

[13] Le peintre, lui, aurait peut-être mieux aimé pouvoir terminer tranquillement son travail, sans avoir tant de gens qui bavardent autour de lui, mais, à l'évidence, on n'a pas songé à lui demander son avis, alors pourtant qu'il ne peut s'agir que d'un peintre en renom, la reine dauphine ne faisant certainement pas appel au premier barbouilleur venu.

[14] Voir p. 163 : « Mme de Clèves lui paraissait d'un si grand prix qu'il se résolut de manquer plutôt à lui donner des marques de sa passion que de hasarder de la faire connaître au public. Il n'en parla pas même au vidame de Chartres, qui était son ami intime, et pour qui il n'avait rien de caché. Il prit une conduite si sage et s'observa avec tant de soin que personne ne le soupçonna d'être amoureux de Mme de Clèves que le chevalier de Guise ». Dans l'espèce de déclaration indirecte qu'il a adressée à Mme de Clèves au cours de la visite de condoléances qu'il lui a faite, il n'a pas manqué d'attirer son attention sur l'extrême discrétion de sa conduite : « Les femmes jugent d'ordinaire de la passion qu'on a pour elles […] par le soin qu'on prend de leur plaire et de les chercher; mais ce n'est pas difficile pour peu qu'elles soient aimables; ce qui est difficile, c'est de ne s'abandonner pas au plaisir de les suivre; c'est de les éviter, par la peur de laisser paraître au public, et quasi à elles-mêmes, les sentiments que l'on a pour elles »(pp. 192-193).

[15] Comme à son habitude, les explications que donne Mme de Lafayette, ne sont pas très précises. Mais il faut sans doute imaginer qu'après avoir retiré le portrait de sa boîte, le peintre a refermé celle-ci. Ainsi, quand M. de Nemours aura dérobé le portrait que le peintre a simplement posé sur la table à côté de la boîte, on croira qu'il l'a remis dans celle-ci et on ne remarquera sa disparition que le soir, lorsque, au moment d'aller le remettre où il était rangé, on ouvrira la boïte pour, à tout hasard, s'assurer qu'il y est bien.

[16] P. 193.

[17] P. 172.

[18] Mme de Clèves a déjà eu l'occasion de faire une faveur à M. de Nemours « sans qu'il sût même qu'elle la lui faisait », lorsqu'elle s'est abstenue d'aller au bal du maréchal de Saint-André. Mais, nous l'avons vu, il l'aurait finalement su, grâce aux propos de la reine dauphine, si Mme de Chartres n'était intervenue pour les démentir. D'ailleurs, dans cet épisode, ce n'est pas seulement M. de Nemours qui ne sait pas que Mme de Clèves lui a fait une faveur, c'est elle-même qui ne le sait pas. Elle ne s'est pas encore avoué qu'elle était amoureuse de M. de Nemours, et, le maréchal de Saint-André étant, lui aussi, amoureux d'elle, elle a trompé sa conscience en se disant « qu'il ne fallait pas aller chez un homme dont on était aimée, et elle fut bien aise d'avoir une raison de sévérité pour faire une chose qui était une faveur pour M. de Nemours »(p. 166). L'analyse psychologique, dans cet épisode qui se situe au moment où Mme de Clèves n'a pas encore pris clairement conscience de sa passion, mais où on la sent tout près de le faire, est particulièrement subtile, si subtile qu'on frôle l'invraisemblance, puisque Mme de Clèves, qui ne s'est pas avoué à elle-même la vraie raison pour laquelle elle n'était pas allée au bal de maréchal de Saint-André, n'en craint pas moins ensuite, nous l'avons vu, que M. de Nemours ne la comprenne et regrette finalement que sa mère l'ait empêché de le faire. Il est évidemment paradoxal de s'inquiéter de savoir si les autres ne vont pas découvrir en soi ce que soi-même on n'y a pas encore découvert. Comment ne pas se dire alors, mais c'est précisément à cette conclusion que Mme de Lafayette a voulu nous conduire et pour cela qu'elle a imaginé cet épisode, qu'une telle situation ne saurait durer longtemps ?

[19]Comme toujours chez Mme de Lafayette, la narration se trouve réduite à ses éléments essentiels. Aussi est-on souvent obligé de deviner ce qu'elle ne croit pas nécessaire d'expliquer. Ici il faut très vraisemblablement supposer qu'il s'écoule un certain temps, quelques minutes au moins, entre le moment où M. de Nemours a pris le portrait et celui où il s'est adressé à Mme de Clèves. Toujours aussi soucieux de ne rien faire qui puisse attirer l'attention et compromettre Mme de Clèves, il a dû attendre le moment favorable pour lui parler sans se faire remarquer, et d'abord la fin du tête-à-tête de la reine dauphine et de Mme de Clèves, celle-ci s'étant sans doute alors éloignée du lit pour laisser peut-être la place à une autre personne venue s'entretenir avec la reine dauphine.

[20] Voir Op.cit., p. 166 : « N'était-ce pas assez qu'il eût le portrait de sa maîtresse ? Ne devait-il pas être content de ce qu'elle le lui avait vu prendre sans s'y opposer ? Que prétendait-il davantage, avec ce petit galimatias qu'il vient dire à l'oreille de Mme de Clèves, avec qui il n'avait jamais aucune liaison particulière, et à qui il n'avait jamais osé déclaré sa passion ? Espérait-il qu'elle lui répondît qu'elle avait bien de la joie de ce qu'il avait son portrait, et qu'elle était fâchée de ne lui avoir pas envoyé plus tôt ? »Notons que Valincour semble avoir oublié que M. de Nemours a déjà déclaré sa passion à Mme de Clèves, même s'il ne l'a fait que d'une manière volontairement ambigu‘.

[21] Il l'avait employé une nouvelle fois, alors que, chez la reine, on parlait de l'astrologie et du peu de créance qu'il fallait lui donner : « Pour moi, dit tout haut M. de Nemours, je suis l'homme du monde qui dois le moins y en avoir; et, se tournant vers Mme de Clèves, auprès de qui il était : On m'a prédit, lui dit-il tout bas, que je serais heureux par les bontés de la personne du monde pour qui j'aurais la plus violente et la plus respectueuse passion. Vous pouvez juger, madame, si je dois croire aux prédictions" (p. 197).

[22] Rappelons le début de sa déclaration : « Il y a des personnes à qui on n'ose donner d'autres marques de la passion qu'on a pour elles que par les choses qui ne les regardent point »(p. 192).

[23] Bien sûr, le vol subsiste en ce qui concerne M. de Clèves. Mais, si l'idée d'avoir volé le portrait à Mme de Clèves pourrait embarrasser M. de Nemours, il n'en va pas de même de l'idée de l'avoir volé à M. de Clèves.

[24] M. Delacomptée, qui n'a apparemment pas compris que Mme de Lafayette n'avait imaginé cette boîte que pour expliquer pourquoi le vol du portrait ne sera découvert que le soir, nous propose un commentaire parfaitement délirant : « Le rapt consiste à dérober le ortrait sans la boîte. Un autre qu'un amant, observe le Prince, ne se serait pas contenté de la peinture. Ne laisser que la boîte, réceptacle vide, c'est emporter l'âme de l'épouse, en abandonnant au mari le corps légal, simple soma sans souffle ni désir, une sorte de tombeau. En ne dérobant que le portrait l'amant extrait l'image de la femme qu'il isole de son cadre juridico-moral »(Op. cit., p. 42). Les amateurs d'élucubrations pourront aussi se reporter à un article de Mme Kathleen Wine, qui a d'ailleurs jugé « stimulantes »les remarques de M. Delacomptée (" Le portrait et la boîte : problèmes d'identité dans Zaïde et La Princesse de Clèves ", XVIIe Siècle, juillet-septembre 1993, pp. 465-479)

[25] Voir pp. 187-190.

[26] P. 136.

[27] C'est ce que la reine dauphine a appris à Mme de Clèves, lorsqu'elle lui a rendu visite : « le roi envoya quérir, hier au soir, M. de Nemours, sur des lettres de Lignerolles, qui demande à revenir, et qui écrit au roi qu'il ne peut plus soutenir auprès de la reine d'Angleterre les retardements de M. de Nemours »(p.188).

[28] P.198.

[29] P. 195.

[30] Ibidem.

[31] Ibidem. Quand Mme de Lafayette nous dit que Mme de Clèves « sentit aussi de la honte de se vouloir servir d'une fausse raison », on peut penser que cette honte est en même temps une fausse raison pour ne pas parler de M. de Nemours.

[32] Rappelons quelle a été la réaction de Mme de Chartres, lorsque sa fille lui a dit qu'elle ne voulait pas aller au bal du maréchal de Saint-André sous prétexte qu'il était amoureux d'elle : « Mme de Chartres combattit quelque temps l'opinion de sa fille, comme la trouvant particulière; mais, voyant qu'elle s'y opiniâtrait, elle s'y rendit, et lui dit qu'il fallait donc qu'elle se fît malade pour avoir un prétexte de n'y aller pas, parce que les raisons qui l'en empêchaient ne seraient pas approuvées et qu'il fallait même qu'on ne les soupçonnât »(p.166).

[33] P. 181.

[34] Ibidem.

[35] Voir p. 207 : « On courut à lui, et on le crut considérablement blessé. Mme de Clèves le crut encore plus blessé que les autres. L'intérêt qu'elle y prenait lui donnait une appréhension et un trouble qu'elle ne songea pas à cacher; elle s'approcha de lui avec les reines et, avec un visage si changé qu'un homme moins intéressé que le chevalier de Guise s'en fût aperçu; aussi le remarqua-t-il aisément, et il eut bien plus d'attention à l'état où était Mme de Clèves qu'à celui où était M. de Nemours. Le coup que ce prince s'était donné lui causa un si grand éblouissement qu'il demeura quelque temps la tête penchée sur ceux qui le soutenaient. Quand il la releva, il vit d'abord Mme de Clèves; il connut sur son visage la pitié qu'elle avait de lui et il la regarda d'une sorte qui put lui faire juger combien il en était touché ».

[36] Voir p. 209 :« Mme de Clèves, en sortant de la lice, alla chez la reine, l'esprit bien occupé de ce qui s'était passé. M. de Nemours y vint peu de temps après, habillé magnifiquement et comme un homme qui ne se sentait pas de l'accident qui lui était arrivé […]. Tout le monde fut surpris lorsqu'il entra, et il n'y eut personne qui ne lui demandât de ses nouvelles, excepté Mme de Clèves qui demeura auprès de la cheminée sans faire semblant de le voir ».

[37] PP. 235-236. Il n'est pas tout à fait exact qu'à l'occasion de son accident, Mme de Clèves n'ait donné à M. de Nemours que « des marques de sensibilité que la seule compassion pouvait avoir fait naître ». Elle oublie, en effet, la totale indifférence qu'elle a affectée lorsqu'il est reparu chez la reine, indifférence d'autant plus surprenante, et donc d'autant plus révélatrice, qu'elle s'était d'abord plus inquiétée pour lui. Mais il est vrai que les marques de passion qu'elle va donner à M. de Nemours au cours de l'épisode de la lettre, seront encore beaucoup plus fortes et beaucoup plus évidentes. Aussi bien saura-t-il les apprécier à leur juste valeur, comme en témoigne cette remarque de la romancière : « L'aigreur que M. de Nemours voyait dans l'esprit de Mme de Clèves lui donnait le plus sensible plaisir qu'il eût jamais eu et balançait son impatience de se justifier » (p.229).

 

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