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I

 

Paradoxalement, mais c'est un signe des temps, pour bien des chrétiens d'aujourd'hui, le plus grand titre de gloire de Thérèse d'Avila semble être d'avoir attiré l'attention de l'institution chargée de veiller à la préservation de la foi chrétienne, l'Inquisition. S'ils continuent à faire d'elle un grand cas, c'est, semble-t-il, moins parce qu'elle a été canonisée, encore moins parce qu'elle a été déclarée docteur de l'Eglise, que parce qu'elle aurait su tenir tête aux Inquisiteurs. On ne saurait douter de sa liberté d'esprit, disent-ils, puisqu'elle a été inquiétée, voire persécutée par l'Inquisition [1]. Certes on ne peut que se réjouir de constater que le fait d'avoir été inquiété par l'Inquisition est devenu, pour les chrétiens eux-mêmes, un brevet de liberté d'esprit. Mais bien loin que l'attitude de l'Inquisition à l'égard de Thérèse d'Avila puisse attester sa liberté d'esprit, elle est plutôt de nature à confirmer ce que nous disent à chaque page tous ses écrits, à savoir que, s'il y a une chose dont Thérèse d'Avila est totalement dépourvue, c'est bien la liberté d'esprit.

Car il n'est pas exact que Thérèse d'Avila ait été persécutée par l'Inquisition, ni même qu'elle ait vraiment été inquiétée par elle, comme on le dit trop souvent [2]. Il n'est pas exact qu'elle ait tenu tête à l'Inquisition  : elle n'a jamais eu à le faire. Certes, mais le contraire aurait été surprenant s'agissant de quelqu'un qui prétendait bénéficier de tant de visions et de faveurs prétendument surnaturelles, elle a attiré l'attention des Inquisiteurs et d'ailleurs ses ennemis se sont chargés de faire en sorte qu'ils s'intéressent à elle, notamment la Princesse d'Eboli qui leur a remis l'exemplaire de son autobiographie quelle avait entre les mains. Mais la princesse d'Eboli et tous ceux qui espéraient que Thérèse d'Avila serait blâmée par l'Inquisition, voire condamnée au bûcher, ont été déçus dans leur attente. L'Inquisition n'a jamais rien trouvé à redire ni aux écrits ni à l'action de Thérèse d'Avila. Ainsi en 1575 les Inquisiteurs font une perquisition au couvent Saint-Joseph de Séville mais ils repartent sans avoir rien relevé qui fût à blâmer [3]. Bien plus, si le Grand Inquisiteur, Don Gaspar de Quiroga, archevêque de Tolède, a gardé longtemps par devers lui l'autobiographie de Thérèse d'Avila, c'est parce qu'il ne se lassait pas de la lire [4] et, quand il s'est enfin décidé à la lui rendre, ce fut pour lui dire que, bien loin d'y avoir relevé quoi que ce soit à reprendre, il n'y avait rien trouvé que de très utile, et il lui a demandé d'intercéder pour lui auprès de Dieu [5].

Si Thérèse d'Avila a été, sinon vraiment persécutée, du moins incontestablement inquiétée, ce fut non pas par l'Inquisition, mais par les religieux de son ordre, le Carmel. Mais il n'y a rien d'étonnant à ce que beaucoup de carmes et de carmélites qui n'avaient pas adhéré à sa Réforme, n'aient pu s'empêcher d'éprouver de l'hostilité à son égard. En réformant la Règle et en créant des couvents de carmélites déchaussés et de carmes déchaux à côté de ceux de carmélites chaussées et de carmes chaussés, Thérèse d'Avila donnait nécessairement l'impression de blâmer ceux qui voulaient continuer à suivre la règle mitigée. En 1575, on lui interdit de continuer ses fondations et on lui ordonne de se retirer dans un monastère. Mais l'Inquisition n'y est pour rien : les ordres viennent du père Juan Batista Rubeo, prieur général du carmel et du père Angel de Salazar, provincial des carmes mitigés [6]. En 1577, les 55 religieuses du couvent de l'Incarnation d'Avila qui votent pour élire Thérèse prieure, se voient excommuniées, et là encore, ce n'est pas par l'Inquisition mais par le provincial des carmes chaussés, délégué pour ce faire par le vicaire général du Carmel espagnol, le père Jeronimo Tostado [7]. L'hostilité, les difficultés que Thérèse d'Avila a effectivement rencontrées ne sont donc pas venues de l'aile la plus rigoriste de la hiérarchie catholique, mais, au contraire, de son aile la plus modérée. Ce n'est pas son prétendu modernisme qui lui a créé des problèmes, mais, au contraire, son extrémisme, son "intrégrisme". Ce qui est vrai pour Thérèse d'Avila, l'est aussi pour saint Jean de la Croix, qui lui a vraiment été persécuté puisqu'il a été enlevé, emprisonné pendant neuf mois dans des conditions extrêmement dures. Mais ce n'est pas dans les cachots de l'Inquisition qu'il a été soumis aux privations et aux flagellations : c'est dans un cachot du couvent des carmes chaussés de Tolède.

Les chrétiens d'aujourd'hui veulent croire que l'Inquisition s'est montrée hostile à Thérèse d'Avila. Mais, si aujourd'hui une religieuse prétendait avoir ne fût-ce qu'une très faible partie des visions que Thérèse d'Avila a prétendu avoir, la hiérarchie et l'opinion chrétienne se montreraient certainement beaucoup moins bienveillantes à son égard que les Inquisiteurs et, à quelques exceptions près, les autorités ecclésiastiques en général ne l'ont été à l'égard de Thérèse d'Avila. Pour ne prendre qu'un exemple, si de nos jours une religieuse prétendait que le diable s'assoit sur son missel pour l'empêcher de lire [8], les autorités ecclésiastiques seraient évidemment consternées et feraient tout pour éviter que l'affaire ne s'ébruitât. Loin d'autoriser cette religieuse à fonder des couvents, loin de l'y encourager et de l'aider, loin de l'inviter à écrire des ouvrages [9], on s'inquiéterait de sa santé mentale, les jésuites proposeraient sans doute de la faire psychanalyser, et, en tout cas, on s'empresserait de la reléguer dans une maison de repos pour ecclésiastiques.

Quoi qu'il en soit, on ne saurait invoquer l'attitude de l'Inquisition à l'égard de Thérèse d'Avila pour lui décerner un brevet de liberté d'esprit. C'est, au contraire, parce qu'ils n'ont trouvé en elle aucune trace de liberté d'esprit que les Inquisiteurs l'ont laissée en paix. Si l'on avait trouvé en elle le moindre doute ou le moindre écart par rapport aux dogmes chrétiens, on ne l'aurait pas laissée en paix. Si elle avait vraiment fait preuve de liberté d'esprit, elle n'aurait pas été mise sur les autels, mais sur le bûcher; au lieu de la canoniser et de la déclarer docteur de l'Eglise, on l'aurait fait brûler, comme on a fait brûler Giordano Bruno, et on aurait peut-être canonisé et déclaré docteur de l'Eglise le grand Inquisiteur qui l'aurait fait brûler, comme on a canonisé et déclaré docteur de l'Eglise le cardinal Bellarmin qui a fait brûler Giordano Bruno et a accordé des indulgences à tous ceux qui étaient venus assister à la cérémonie.

D'ailleurs, si ses ennemis ont espéré que l'Inquisition lui créerait des ennuis et si ses amis l'ont parfois redouté, elle-même ne semble guère s'en être inquiétée, consciente d'avoir toujours fait preuve de la plus totale docilité à l'égard des préceptes et de l'enseignement de l'Eglise [10]. Elle sait bien que l'Inquisition ne saurait rien trouver à blâmer dans ses idées en matière de foi puisqu'elle n'en a jamais eues et qu'elle s'est même toujours défendue d'en avoir, persuadée que c'est un privilège réservé aux aux hommes [11]. Non seulement elle reconnaît elle-même bien volontiers son absence de curiosité intellectuelle, mais elle s'en flatte. Sa foi est celle du charbonnier : elle aime à dire et à redire qu'elle n'a jamais douté et qu'elle ne doutera jamais des vérités que l'Eglise enseigne [12], et, en effet, elle croit aveuglément tout ce que l'Eglise lui dit de croire, sans jamais se poser de question. Quand elle ne comprend pas, loin de s'étonner, loin de s'interroger, loin de s'inquiéter, elle n'en croit que plus ardemment [13]. Elle n'est même jamais aussi contente que lorsqu'elle ne comprend pas : c'est ce qui lui plaît dans le Cantique des cantiques [14] et elle recommande avec insistance à ses religieuses de le lire sans chercher à comprendre ce qui leur paraît obscur, voire complètement inintelligible [15] .

Quant à elle, c'est le premier verset du Cantique des Cantiques qui la déconcerte le plus et qui lui donne, par conséquent, le plus de plaisir : « Je ne comprends pas cela et je trouve un grand plaisir à ne le point comprendre [16]». Et rien n'est plus plaisant que son étonnement devant un texte qui, à première vue, ne semble pas présenter de grandes difficultés : « Qu'il me baise d'un baiser de sa bouche. Vos mamelles sont meilleures que le vin ». Certes elle aurait pu s'étonner que ce soit l'Epouse qui dise à l'Epoux : « Vos mamelles sont meilleures que le vin ». Car l'inverse eût été assurément plus naturel à cause du mot « mamelles » et de la comparaison avec le vin, sur lequel les hommes sont généralement plus portés que les femmes. Mais nul doute qu'avec une peu de réflexion et l'assistance du Saint Esprit, le futur docteur de l'Eglise ne fût arrivé à la conclusion que ces mamelles inattendues devaient être imputables à une mauvaise traduction (l'erreur vient de la Vulgate qui emploie le mot ubera , alors que la Bible de Jérusalem traduit par « tes amours »), que, d'ailleurs, pour embryonnaires qu'elles soient, les hommes aussi ont des mamelles et qu'enfin, si elles sont moins nombreuses que les hommes, les femmes qui aiment le vin n'en existent pas moins.

Mais, pour s'étonner de ces étrangetés, encore eût-il fallu qu'elle consentît à se rendre à l'évidence et à considérer le Cantique des cantiques comme un duo d'amour entre un homme et une femme [17]. Comment eût-elle pu le faire ? Le Cantique des cantiques fait partie du canon des livres sacrés et on lui avait appris qu'ils avaient tous été dictés par le Saint-Esprit, lequel ne passe pas pour être un auteur frivole et encore moins pour écrire des gaudrioles. Aussi était-elle persuadée que chaque phrase, chaque mot, chaque syllabe étaient chargés d'un sens religieux d'autant plus profond que le texte semblait d'abord plus profane. Et Thérèse de s'extasier : « Vos mamelles sont meilleures que le vin. O mes filles, quels profonds secrets renferment ces paroles ! [18]».

Pourtant la richesse cachée de « Vos mamelles sont meilleures que le vin » n'est rien à côté du trésor inestimable qu'elle devine sans le voir derrière les mots : « Qu'il me baise d'un baiser de sa bouche ! ». A partir du moment, en effet, où l'on prend pour principe qu'un texte ne peut signifier que tout autre chose que ce qu'il semble signifier tout d'abord, ce sont les textes les plus clairs qui se révèlent les plus secrets, les textes les plus limpides qui deviennent les plus sibyllins, les textes les plus lumineux qui sont les plus nébuleux; et, dans ces textes, ce sont les expressions les plus simples qui posent le plus de problèmes, les formules les plus creuses qu'on croit les plus fécondes, et rien finalement ne paraît plus dense, plus chargé de sens, plus difficile à comprendre qu'un pléonasme. Aussi, devant ce double pléonasme  : « Qu'il me baise d'un baiser de sa bouche ! », Thérèse tombe en arrêt : « L'Epouse aurait pu dire : Qu'il me baise. Elle eût ainsi formulé sa demande en moins de paroles. Pourquoi ajoute-t-elle : d'un baiser de sa bouche ? A coup sûr, il n'y a pas ici une lettre superflue [19]». On la sent qui tressaille : l'Esprit est là, invisible, mais si proche !

Mais, quand, par extraordinaire, elle cherche à apercevoir le sens religieux qui, croit-elle, se cache derrière un sens apparemment tout profane, voire trivial, et qu'elle pense l'avoir trouvé, grâce sans doute à quelque inspiration surnaturelle, alors on se dit qu'il vaut encore mieux qu'elle renonce à comprendre. C'est le cas lorsque l'Epouse dit à l'Epoux : « Fortifiez-moi avec des pommes ». Voilà une demande qui, à première vue, semble claire (l'Epouse a un petit creux, à moins qu'il ne s'agisse d'une envie de femme enceinte) et totalement dépourvue de signification religieuse. Qu'à cela ne tienne! Thérèse d'Avila réussit à décrypter le message du Saint-Esprit en vertu du "raisonnement" suivant : qui dit "pommes" dit "pommier"; qui dit "pommier" dit "arbre", qui dit "arbre", du moins quand c'est le Saint-Esprit qui parle, dit "croix" [20]. Elle traduit donc « Fortifiez-moi avec des pommes » par « Donnez-moi des épreuves, Seigneur, donnez-moi des persécutions [21]». Le moins que l'on puisse dire de cette traduction, c'est qu'elle fait penser à ces phrases de versions latines auxquelles des potaches ignares, grâce à un usage aussi intensif qu'inintelligent du dictionnaire, réussissent à donner un sens qui n'a plus aucun rapport avec celui du texte latin. Elle fait penser aussi, et peut-être plus encore à certaines "lectures" de textes littéraires pratiquées par la critique universitaire actuelle dont les décodages s'inspirent du même mépris pour le sens littéral et de la même volonté de retrouver à tout prix non plus des vérités révélées, mais des vérités dans le vent. Le complexe d'Îdipe a remplacé le péché originel et le Phallus s'est substitué à la Croix, mais l'esprit est le même.

Quoi qu'il en soit, quand, par hasard, elle cherche à comprendre, elle fait preuve de la même docilité d'esprit que quand elle admire sans chercher à comprendre. Loin de faire preuve de la moindre liberté d'esprit, loin de jamais manifester la moindre audace intellectuelle, Thérèse d'Avila est le parfait exemple d'un esprit qui n'a jamais, si peu que ce fût, cherché à remettre en cause ce qu'on lui avait enseigné dans son enfance, d'un esprit qui est toujours resté complètement prisonnier des croyances qu'on lui a inculquées, alors même qu'elle a passé le plus clair de son temps, qu'elle a consacré une grande partie de sa vie à méditer sur les dogmes et les mystères de la foi dans laquelle elle a été élevée. Mais ce qu'elle appelle méditer, ce que d'ordinaire les religieux appellent méditer, n'a rien d'une activité intellectuelle et en est même tout le contraire. Ce qu'elle appelle méditer ne consiste pas à réfléchir ni à raisonner, mais à répéter et à ressasser, à répéter inlassablement, à ressasser insatiablement les niaiseries et les sottises qu'on lui a enseignées. Ce qu'elle appelle méditer, c'est s'extasier sur la beauté, la grandeur, la profondeur et la vérité des fables et des absurdités auxquelles on lui a dit qu'il fallait croire. Loin d'être une opération de l'intelligence, un acte de l'esprit, c'est un exercice de soumission de l'intelligence, c'est une pratique d'asservissement de l'esprit; c'est la démission de l'intelligence et l'abêtissement de l'esprit. Et la lecture elle-même, loin d'être une source de réflexion, n'est pour elle qu'une occasion de plus pour s'abandonner au sommeil de l'intelligence qui lui procure de si grandes délices [22].

Au lieu de se poser des questions sur les "vérités" qu'on lui a enseignées, de chercher à les comprendre, de s'interroger sur leur cohérence, elle se contente de les reprendre sur le mode de l'exclamation, qui est non seulement son mode d'expression privilégié [23], mais aussi son mode de pensée privilégié, pour ne pas dire le seul mode de pensée qu'elle pratique, et d'essayer de les illustrer en cherchant notamment à se représenter certaines scènes de l'Ecriture. Pour elle, méditer sur la Rédemption ne consiste, bien sûr, aucunement à s'interroger sur le péché originel, à se demander pourquoi et comment tous les hommes naissent coupables de la faute du premier d'entre eux, ou pourquoi et comment la souffrance d'un Juste peut effacer la faute du premier homme et racheter tous ses descendants. Méditer sur la Rédemption, c'est simplement s'exclamer inlassablement  : « que le Christ nous aime ! combien il a souffert pour nous ! que nous sommes criminels de lui avoir causé de telles souffrances ! » et c'est essayer de se représenter les principales scènes de la Passion à partir des récits évangéliques ainsi que des tableaux et des images qu'elle a pu voir. Pour elle, méditer sur l'enfer ne consiste, bien sûr, aucunement à s'interroger sur le bien-fondé des peines éternelles, à se demander si l'homme le plus criminel lui-même peut avoir mériter le châtiment infini en durée et en intensité, auquel la théologie chrétienne condamne la plupart des hommes et notamment tous ceux dont le seul tort est de n'avoir pu connaître le Christ parce qu'ils sont nés trop tôt ou dans des pays que la Révélation n'a pas atteint. Pour elle, méditer sur l'enfer, c'est seulement se répéter indéfiniment que les souffrances de l'enfer dépassent infiniment tout ce que l'on peut éprouver ici-bas, tout en essayant d'imaginer les supplices infligés aux damnés d'après les descriptions des ouvrages de piété qu'elle a lus ou des sermons qu'elle a entendus. Ainsi lui arrive-il à l'occasion de prendre pour sujet de méditation les tenailles qu'utilisent, croit-elle, les démons pour tourmenter leurs victimes [24]. Le choix d'un tel sujet en dit long sur la valeur intellectuelle des méditations de ce docteur de l'Eglise, de ce grand maître de la spiritualité qu'est Thérèse d'Avila.

Si Thérèse d'Avila ne se pose jamais de questions en matière de foi, si elle n'aperçoit jamais de problème, ne voit jamais d'invraisemblance ou de contradiction, c'est que la nature l'a heureusement privée de sens logique, comme elle le fait généralement avec les esprits religieux, mais rarement à un tel degré. Il faut être Marcelle Auclaire pour oser célébrer « son admirable logique [25]». Car une des choses qui frappent le plus à le lecture de ses écrits, c'est son inaptitude foncière à tout forme de raisonnement logique. Son allergie chronique à la logique se manifeste tout particulièrement lorsqu'elle enfourche celui de ses pieux dadas pour lequel elle semble avoir le plus de prédilection : l'éloge de la modestie. « Il est très difficile de prouver qu'on est modeste, puisque, du moment qu'on dit l'être, on ne l'est plus », écrit Renan dans les Souvenirs d'enfance et de jeunesse [26], et, bien qu'il ne semble pas avoir été lui-même un modèle de modestie, il ne pensait certainement pas avoir fait là une grande découverte. Une telle remarque ne semble demander, en effet, ni un long effort de réflexion ni une grande puissance de déduction. Mais, si rapide et élémentaire que puisse être le raisonnement qui y conduit, il semble avoir été au-dessus de la portée de notre docteur de l'Eglise. Toujours est-il que certains des conseils qu'elle donne à ses chères filles du monastère de Saint-Joseph d'Avila, ont dû les plonger dans des abîmes de perplexité, pour peu qu'elles aient eu un sens logique un peu plus développé que celui de leur Mère Abesse. Ainsi, pour leur apprendre à savoir où elles en sont dans la vie spirituelle, elle ne trouve rien de mieux que de leur dire : « Voulez-vous, mes filles, connaître votre degré d'avancement ? Que chacune de vous examine si elle se considère comme la plus misérable de toutes [27]».

A l'évidence, Thérèse d'Avila croit bien avoir trouvé là un test aussi pratique qu'infaillible et rendre à ses chères filles un service inestimable. Elle ne semble pas se douter un seul instant que cette règle, qui lui paraît si simple et si décisive, constitue, en réalité, une redoutable aporie, bien digne de rivaliser avec la célèbre aporie du philosophe crétois qui affirmait que tous les Crétois étaient des menteurs. Son application, en effet, conduit immédiatement à des contradictions dont on ne saurait sortir. Car la malheureuse religieuse qui découvrira qu'elle se considère comme la plus misérable de toutes, découvrira en même temps qu'elle est la plus avancée dans la vie spirituelle, la plus proche de la sainteté. Mais alors comment pourra-t-elle se considérer encore comme la plus misérable de toutes ? Ne devra-t-elle pas, au contraire, réviser complètement le jugement qu'elle portait sur elle-même et considérer maintenant qu'elle est la moins misérable de toutes ? Mais alors elle devra aussitôt en conclure qu'elle est la moins avancée dans la vie spirituelle, et donc la plus misérable de toutes, c'est-à-dire la plus avancée dans la vie spirituelle… On voit qu'elle n'en sortira jamais. Heureusement pour elle, et il faut sans doute y voir l'action de la grâce divine, Thérèse d'Avila ne semble avoir jamais connu cette douloureuse incertitude. En effet, elle ne cesse d'affirmer qu'on est d'autant plus près de la sainteté qu'on se méprise soi-même davantage, et elle ne craint pas de nous dire en même temps qu'elle-même se regarde comme « la créature la plus faible et la plus mauvaise qui existe » pour ajouter aussitôt après « mais, j'en ai la conviction, une âme forte elle-même ne perdra rien à ne pas s'estimer telle [28]». Peu s'en faut qu'elle ne dise : « Je me regarde comme l'âme la plus faible qui soit, mais n'allez surtout pas en conclure que je n'ai pas l'âme forte, vous vous tromperiez complètement  ». Peu s'en faut qu'elle ne dise : « Je suis la modestie même, et je n'en suis pas peu fière, car c'est la vertu suprême ».

Je reviendrai plus loin sur l'hypocrisie profonde et l'absurdité foncière des protestations d'extrême humilité dont Thérèse d'Avila est coutumière, mais je voudrais citer encore un autre passage particulièrement propre à les faire ressortir. Thérèse d'Avila, voulant expliquer à quoi l'on peut reconnaître que les faveurs reçues dans les ravissements viennent bien de Dieu, écrit, en effet, ceci : « que l'âme considère avec attention si elle en conçoit meilleure opinion de soi. Si elle ne se confond pas davantage à proportion que les paroles qui lui sont adressées sont plus tendres, elle doit croire qu'elles ne viennent point de Dieu. Quand c'est lui qui agit, nul doute que plus il marque de bonté et plus l'âme se méprise, plus elle songe à ses péchés, plus elle oublie son progrès spirituel, plus sa volonté et sa mémoire s'appliquent à ne vouloir que l'honneur de Dieu, plus elle perd de vue ses propres intérêts, plus elle craint de s'écarter, si peu que ce soit de la volonté divine; plus enfin elle est convaincue que, loin d'avoir mérité ces faveurs, seul l'enfer lui était dû [29]». On voit tout de suite la complète incohérence de l'argument. Pour être sûre que les faveurs reçues viennent bien de Dieu, l'âme doit non seulement s'en considérer comme tout à fait indigne, mais estimer qu'elle ne mérite rien d'autre que l'enfer. Mais, si l'on éprouve le besoin de s'assurer que les faveurs reçues viennent bien de Dieu, c'est précisément parce que l'on a peur de ne pas en être digne. L'âme qui croit recevoir ces faveurs ferait donc beaucoup mieux, me semble-t-il, non seulement de ne pas chercher à s'assurer qu'elles viennent bien de Dieu, mais, au contraire, essayer de se convaincre qu'il n'en est rien. De plus, si une âme ne pouvait être sûre que ces faveurs viennent bien de Dieu qu'en étant sûre de mériter l'enfer, il s'ensuivrait que Dieu n'accorderait de telles faveurs qu'aux âmes qui méritent l'enfer, et alors on pourrait légitimement se demander si Dieu n'est pas tombé sur la tête. On nage évidemment en pleine ineptie. Aussi bien Thérèse d'Avila nous dit-elle que, pour s'assurer que les faveurs reçues viennent bien de Dieu, l'âme doit « oublier » son progrès spirituel. Mais, pour qu'elle puisse « oublier » son progrès spirituel, il faut bien qu'il existe. Il est clair que Thérèse d'Avila invite ici ses religieuses à se jouer à elles-mêmes une comédie parfaitement absurde qui consiste à se dire qu'elles méritent l'enfer pour mieux se convaincre de leur sainteté.

C'est cette atrophie, cette paralysie de l'esprit logique qui l'empêche continuellement de se poser des questions sur les croyances dans lesquelles elle a été élevée et d'abord de s'interroger sur leur cohérence. Elle ne doute pas un instant, parce qu'elle l'a toujours entendu dire, qu'on ne peut être sauvé que dans la foi catholique, et que, par conséquent, tous les incroyants, tous les adeptes d'une autre religion, et tous les hérétiques sont nécessairement damnés, même s'ils n'ont jamais commis d'acte grave, même s'ils se sont, au contraire, toujours montrés bons et vertueux, même s'ils n'ont pas eu la possibilité de commettre aucun acte personnel et responsable, comme tous les nouveau-nés morts sans avoir été baptisés. Elle est persuadée, d'autre part, parce qu'elle l'a toujours entendu dire, que les souffrances les plus horribles que l'on peut éprouver ici-bas ne sont rien à côté de celles de l'enfer qui durent éternellement. Et cela ne l'empêche aucunement d'être en même temps persuadée, parce qu'elle l'a toujours entendu dire, que Dieu est infiniment aimant et miséricordieux et que les hommes ne peuvent mieux employer leur temps qu'en le louant et en célébrant sa bonté et sa justice. Il ne lui vient pas une seconde à l'esprit l'idée que, si effectivement des hommes devaient être soumis éternellement aux souffrances auxquelles elle croit qu'ils sont soumis en enfer, et la plupart d'entre eux sans avoir jamais commis le moindre crime, ce qui serait infini, ce n'est pas la bonté de Dieu mais sa méchanceté. Et elle passe son temps à s'écrier, à s'exclamer : « qu'il soit béni pour toute l'éternité ! »

Logiquement elle devrait se dire ou bien que Dieu est injuste ou bien que l'enfer n'existe pas. Mais elle ne songe jamais un seul instant à mettre en cause la justice de Dieu non plus que l'existence de l'enfer. Il lui resterait alors la solution de se dire que la justice de Dieu est différente de celle des hommes [30], ce qui nous semble injuste ne l'étant qu'au regard de ce que Pascal appelle « notre misérable justice [31]» et non au regard de la véritable seule justice véritable, celle de Dieu. Mais cette solution, qui n'est pas sans poser elle-même de redoutables problèmes, devrait alors la conduire à prendre son parti du sort des damnés, à se dire qu'ils n'ont que ce qu'ils méritent, même s'ils ne nous paraissent aucunement le mériter. Or, outre qu'elle ne semble jamais envisager cette solution, elle la rejette implicitement puisque, bien loin de prendre son parti du sort des damnés, elle dit souvent en éprouver une « mortelle douleur  » et déclare même qu'elle endurerait « mille fois la mort » pour épargner à une seule âme les peines de l'enfer [32]. Pourtant il ne lui vient jamais à l'esprit que l'immense pitié qu'elle éprouve pour les damnés revient à mettre en cause la bonté et la justice de Dieu. On ne peut, comme elle le fait, plaindre profondément, plaindre infiniment les damnés, si, au fond de soi, l'on ne pense pas que leur sort est profondément, infiniment injuste. Si elle avait vraiment le sentiment qu'ils méritent d'être damnés, elle n'en éprouverait pas « une mortelle douleur ». Il ne lui vient jamais à l'esprit, non plus, que souhaiter souffrir « mile fois la mort » pour sauver un seul homme, cela revient à considérer implicitement que le Christ a mal rempli sa mission, qu'il a mal accompli sa tâche de Rédempteur.

Mais, si elle ne saurait, bien sûr, regarder en face une idée aussi blasphématoire, elle semble parfois être sur le point de l'entrevoir. Elle aime à répéter que les souffrances les plus cruelles qu'un homme peut ressentir ici-bas ne sont rien à côté de celles que le Christ a subies pendant sa Passion [33]. Cela ne l'empêche pourtant pas de faire cet aveu bien naïf  : « Notre-Seigneur nous permet, lorsque nous méditons sur sa Passion, de nous représenter beaucoup plus de peines et de tourments que les Evangélistes n'en rapportent [34]». Passons sur le fait qu'elle ne prend pas la peine de nous expliquer comment elle peut bien savoir que le Christ le lui permet effectivement. Retenons seulement que, sans oser se l'avouer vraiment, Thérèse d'Avila ne peut s'empêcher de regretter, tout au fond d'elle-même, que la Passion du Christ n'ait pas duré beaucoup plus longtemps. A l'évidence, elle aurait préféré qu'il eût enduré des tourments beaucoup plus nombreux; elle aurait aimé qu'il eût souffert les supplices les plus divers et que sa Passion pût constituer comme un vaste catalogue de toutes les tortures possibles. C'est qu'en effet, quand on a décidé de consacrer une grande partie de sa vie à revivre en imagination les souffrances du Christ, on doit vite trouver cela bien monotone et on doit avoir bien du mal à se retenir de pester intérieurement contre les bourreaux du Christ qui auraient pu avoir plus d'imagination. Et Thérèse d'Avila pouvait d'autant plus facilement le déplorer qu'elle vivait à une époque et dans un pays où certaines gens ont fait preuve de beaucoup d'invention dans l'art de tourmenter son prochain et de faire durer les supplices : je veux parler, bien sûr, de ses frères en religion, les saints Inquisiteurs. Rien d'étonnant à cela, il est vrai, puisqu'ils avaient eux le meilleur conseiller qu'on puisse avoir : le Saint-Esprit.

Un mécréant malveillant ne manquerait pas d'accuser ici Thérèse d'Avila d'avoir eu une imagination dépravée et de lui prêter des tendances sadomasochistes. Je ne le ferai point, car, quand bien même il pourrait y avoir une part de vérité dans cette supposition, comment ne pas voir que la véritable explication du secret regret de la sainte est ailleurs ? Comment ne pas voir, derrière cet étrange regret, quelle idée perverse Thérèse d'Avila a su refouler, assistée par le Saint-Esprit ? Comment ne pas frémir en devinant quelle horrible, quelle monstrueuse pensée n'aurait pas manqué d'assaillir la pauvre sainte, si elle n'avait pas été si parfaitement habituée à ne jamais laisser libre cours à ses pensées et à leur interdire de s'aventurer si peu que ce soit dans la voie du raisonnement logique, si funeste pour la foi ? Ce qu'elle a bien failli se dire, en, effet, c'est que, quand on est le fils de Dieu, on se doit de bien faire les choses et que, tout compte fait, puisqu'il voulait racheter les hommes, le Christ aurait pu y mettre vraiment le prix.

Pour faire les choses d'une façon simplement décente, il aurait fallu, en effet, qu'il acceptât de souffrir au moins autant que les hommes qui ont le plus souffert. Or il est clair que nous sommes très loin du compte. Le Christ ayant été arrêté le soir du Jeudi Saint et étant mort le lendemain à trois heures de l'après-midi, sa Passion a duré moins de vingt-quatre heures [35]. Je veux bien croire que le supplice de la croix ait été particulièrement cruel. Mais, parmi tous ceux qui l'ont subi, bien rares sont ceux, qui, comme le Christ, ont eu la chance de mourir presque tout de suite. Beaucoup, s'ils étaient un peu robustes, mettaient huit jours et parfois quinze jours à mourir. Et rien n'indique que le Christ ait jamais connu de grandes souffrances avant sa Passion. Au total, non seulement le Christ n'a aucunement battu le record de la souffrance humaine, mais ce sont des millions et des millions d'hommes qui, au cours des siècles, ont plus souffert que lui. Même sans parler des cas extrêmes, comme ceux des victimes des camps d'extermination nazis (étant Dieu, le Christ pouvait les prévoir !), sans parler de tous ceux qui ont subi des tortures et des tourments beaucoup plus longs que les siens, combien d'autres, encore beaucoup plus nombreux, sont morts de maladies, après des mois et parfois des années de souffrances souvent atroces ? Seul Dieu pourrait dénombrer tous ceux dont les souffrances ont égalé ou dépassé celles du Christ !

Heureusement le cerveau de Thérèse d'Avila s'arrête automatiquement de fonctionner, dès qu'il pourrait commencer à concevoir une idée tant soi peu dangereuse pour la foi. C'est ce qui la retient de se dire que, tout compte fait, le Christ s'en est vraiment tiré aux moindres frais. C'est ce qui la retient aussi de s'étonner que, le Christ étant venu apporter sa parole à tous les hommes, cette parole ait pu rester inconnue pendant des siècles à tant de millions d'hommes et reste encore inconnue à beaucoup d'entre eux. Ainsi elle se désole, elle se désespère lorsqu'un missionnaire, le père Alonso Maldonado, évoque toutes les âmes qu'il y aurait à sauver dans le Nouveau-Monde  : « Ce père [Alonso Maldonado] venait de rentrer des Indes. Il se mit à me parler des millions d'âmes qui se perdaient dans ces contrées faute d'instruction religieuse […] Je demeurai tellement navrée de douleur à la pensée de la perte de tant d'âmes que je ne pouvais me contenir. Toute en larmes, je me retirai dans un ermitage, et là j'élevai des cris vers Notre-Seigneur, le suppliant de me fournir les moyens d'attirer quelques âmes à son service, puisque le démon en entraînait un si grand nombre [36]». Elle se désespère pour ces millions d'âmes qui se perdent dans le Nouveau-Monde, mais elle devrait aussi se désespérer pour toutes celles qui s'y sont perdues depuis quinze siècles parce que l'Amérique n'a été découverte que quinze siècles après la venue du Christ; mais elle devrait aussi se désespérer pour toutes celles, encore beaucoup plus nombreuses, qui, avant elles, dans le Nouveau-Monde et ailleurs, se sont perdues pendant quatre mille ans parce que le Christ n'est venu racheter les hommes de la faute d'Adam que quatre mille ans après qu'elle a été commise. Elle devrait aussi s'étonner que des âmes puissent se perdre « faute d'instruction religieuse », alors qu'il ne dépendait pas d'elles de recevoir ou de ne pas recevoir une telle instruction. Elle devrait s'étonner que le salut ou la perte d'une âme puisse être ainsi une question de hasard puisque la même âme qui sera sauvée, si elle a reçu une instruction religieuse, ne l'aurait pas été si elle ne l'avait pas reçue. Si elle se désole tellement de cette situation, c'est parce qu'elle sent plus ou moins confusément qu'elle est parfaitement injuste. Mais alors comment la concilier avec l'infinie bonté de Dieu sur laquelle elle s'extasie du matin au soir et du soir au matin ? mais alors comment peut-elle affirmer : « Notre divin Maître est si bon [37]» ? comment peut-elle s'exclamer : « O mon Jésus, qu'il est grand l'amour que vous portez aux enfants des hommes ! [38]» ?

La même absence d'esprit logique qu'elle manifeste lorsqu'elle se désole pour toutes les âmes qui se perdent, elle la manifeste aussi lorsqu'elle se réjouit pour les autres, et notamment pour toutes celles pour qui elle a intercédé avec succès auprès de Dieu. « C'est très fréquemment, nous dit-elle que, sur ma demande, Notre-Seigneur a daigné arracher des âmes au péché grave, qu'il en a conduit d'autres à la perfection, qu'il en a tiré du purgatoire […] Au début, c'était pour moi un sujet de scrupule, car je ne pouvais m'empêcher de croire qu'en cela le Seigneur avait égard à mes prières : bien entendu la raison principale était sa pure bonté. Maintenant ces faits sont en si grand nombre et constatés par tant de témoins que je n'éprouve plus de difficulté à leur attribuer cette cause [39]». Elle est persuadée que grâce à elle beaucoup d'âmes ont été sauvées ou ont échappé au purgatoire. Mais ou bien ces âmes méritaient l'enfer et le purgatoire ou bien elles ne le méritaient pas. Si elles ne le méritaient pas, Dieu n'aurait pas dû avoir besoin qu'elle intercède en leur faveur pour les sauver de l'enfer ou leur épargner le purgatoire. Si elles le méritaient, en accédant à ses prières, Dieu se montre injuste pour toutes celles, infiniment plus nombreuses, qui sont dans le même cas et qui n'ont pas eu la chance qu'elle prie pour elles. Thérèse d'Avila doit d'ailleurs sentir très confusément qu'il y a un problème, puisque, après avoir dit que Dieu avait exaucé ses prières, elle croit devoir ajouter que « bien entendu la raison principale était sa pure bonté  », sans penser que, si Dieu était vraiment bon, il devrait accorder à tous ce qu'il accorde à ceux pour qui l'on a prié. Et cela ne l'empêche pas de réaffirmer ensuite qu'elle se considère bien comme la « cause » de la miséricorde divine, sans se rendre compte que ses propos sont parfaitement incohérents.

La même incohérence se manifeste dans le récit de la fondation du monastère de Valladolid. Après nous avoir appris qu'un jeune homme de grande famille lui avait offert une propriété qu'il possédait près de Valladolid pour y fonder un couvent, elle poursuit en ces termes  : « A deux mois de là ou environ, ce gentilhomme fut saisi d'un mal si violent, qu'il perdit la parole et ne put bien se confesser : toutefois, il montra de bien des manières qu'il implorait le pardon de Dieu. Sa mort fut très prompte et arriva fort loin de l'endroit où je me trouvais alors. Notre-Seigneur me dit que cette âme avait été en grand danger de son salut, mais qu'il avait usé de miséricorde envers elle, en considération du service rendu à sa Mère par la fondation d'une maison pour y établir un monastère de son Ordre; que pourtant elle ne serait délivrée du purgatoire qu'après la première messe dite dans ce couvent mais qu'alors elle en sortirait [40]». Elle ne s'étonne pas tout d'abord que le salut du jeune homme puisse être mis en danger par le fait que la maladie lui a ôté la parole et l'empêche ainsi d'exprimer clairement un repentir qui semble pourtant sincère. Par quel caprice peu digne de lui, Dieu, qui sonde les reins et les cœurs, tiendrait-il absolument à entendre exprimé à voix claire et intelligible ce qu'il sait déjà pertinemment ? Quant au séjour du jeune homme au purgatoire, ou bien il mérite effectivement le purgatoire et alors il doit y rester tout le temps qu'il mérite d'y rester, ou il ne le mérite pas et alors Dieu doit l'en faire sortir tout de suite. Le fait de vouloir ne l'en délivrer que lorsque la première messe aura été célébrée dans le nouveau monastère, ressemble fort à un autre caprice. De plus, pourquoi le fait d'avoir été en mesure de donner une propriété vaudrait-il au jeune homme de sortir du purgatoire avant l'heure, alors que d'autres, qui en auraient peut-être fait autant mais qui n'en avaient pas les moyens, resteront au purgatoire jusqu'à ce qu'ils aient purgé leur peine ? Une fois de plus Thérèse d'Avila prête à Dieu un comportement aussi puéril et absurde qu'il est injuste. A l'évidence, Dieu n'a rien à voir dans cette histoire qui n'est que l'affligeant produit de l'imagination d'une religieuse incapable de se servir correctement du cerveau que son Dieu lui a donné.

Certes il lui arrive bien une fois, sinon de vraiment s'interroger sur la bonté et la justice de Dieu, du moins de s'étonner de sa passivité. En effet, lorsque Jean de la Croix est séquestré et maltraité par les carmes mitigés, elle écrit à Jérôme Gratien : « Je me demande comment Dieu peut permettre de pareilles choses [41]». Mais comment peut-elle se demander comment Dieu peut permettre que les carmes mitigés fassent subir à Jean de la Croix un traitement qui n'est après tout, sous une forme certes nettement plus sévère, que celui qu'il a librement choisi de s'infliger à lui-même tous les jours de sa vie, alors qu'elle ne se demande jamais comment Dieu peut permettre tant d'autres choses beaucoup plus terribles, beaucoup plus horribles. Il ne lui vient, en effet, jamais à l'esprit de se demander comment Dieu peut permettre tous les fléaux qu'il permet, comment il peut permettre toutes les guerres qu'il permet, et notamment celles menées au nom de la foi chrétienne, comment il peut permettre tous les massacres qu'il permet, notamment ceux commis au nom du Christ, qui périodiquement déciment l'espèce humaine. Elle se demande comment Dieu peut permettre que Jean de la Croix soit enfermé dans un cachot et fustigé, mais elle ne se demande pas comment Dieu, dont elle célébre à longueur de journées l'infinie bonté, l'infinie miséricorde, peut permettre la guerre sans merci que le duc d'Albe conduit aux Pays-Bas, comment Dieu peut permettre les bûchers de l'Inquisition, les massacres de protestants ou l'extermination des populations d'Amérique.

Les louanges qu'elle croit sans cesse devoir adresser à Dieu pour sa bonté et sa miséricorde sont généralement si déplacées que le ridicule le dispute sans cesse à l'odieux. Le ridicule l'emporte sans doute dans un passage comme celui-ci où elle évoque l'enterrement d'une religieuse du monastère de Valladolid, Béatrix de l'Incarnation : « Le chapelain l'affirme et il l'a dit à bien des personnes, au moment où l'on descendit le corps dans la sépulture, il sentit un parfum très pénétrant et très suave qui s'en exhalait. D'autre part la sacristine assura qu'elle n'a pas trouvé la moindre diminution à la cire qui brûla lors du service et de l'enterrement. Tout cela est très croyable de la miséricorde de Dieu [42]». Voilà un dieu qui tolère les pires horreurs et damne allégrement des millions d'êtres humains qui n'ont commis aucun crime, et Thérèse d'Avila croit voir la preuve de sa miséricorde dans le fait qu'il aurait permis au corps d'une religieuse de dégager une odeur suave pendant son enterrement et aux cierges de brûler sans se consumer. Mais il est d'autres moments où les louanges qu'elle adresse à Dieu sont véritablement révoltantes et où on ne peut la lire sans ressentir un mouvement de colère, voire de dégoût. C'est, du moins, ce que j'éprouve, lorsque je tombe sur un passage comme celui-ci : « Dans un endroit où je me trouvais, mourut un homme qui, je l'appris depuis, avait fort mal vécu, et durant de longues années; mais, malade depuis deux ans, il semblait s'être amendé sur certains points. Il mourut sans confession; malgré tout, je ne croyais pas qu'il dût être damné. Pendant l'ensevelissement du corps, je vis un grand nombre de démons qui, prenant ce corps, avaient l'air de s'en amuser, et, ce qui m'effraya beaucoup, le maltraitaient et le traînaient de côté et d'autre, à l'aide de grands crocs. Pendant l'enterrement, qui se fit avec les honneurs et les cérémonies accoutumées, j'admirais la bonté de Dieu, qui ne permettait pas que cette âme fût déshonorée et dissimulait qu'elle fût son ennemie. J'étais comme pétrifiée de ce que j'avais vu. Durant tout l'office, je n'aperçus pas de démons; mais au moment où l'on mit le corps dans la fosse, j'en vis une multitude qui se tenaient dedans prêts à le recevoir [43]».

Quand on lit ces lignes, on aimerait tout d'abord savoir pour quelles raisons Thérèse d'Avila estime que cet homme « avait fort mal vécu ». Il y a gros à parier qu'il n'avait jamais tué personne. On peut aisément deviner, en revanche, qu'il ne devait pas être un modèle de chasteté, et c'est sans doute sur ce point d'abord que, l'âge et la maladie aidant, il avait fini par s'amender. Mais il est un autre point, beaucoup plus grave encore pour Thérèse d'Avila, sur lequel il n'avait pas dû s'amender, comme le suggère le fait qu'il soit mort sans confession : l'indifférence religieuse, voire l'impiété ouverte. Car c'est vraisemblablement là la raison essentielle pour laquelle Thérèse d'Avila juge que cet homme « avait fort mal vécu  » et qui justifie à ses yeux le sort que Dieu lui fait subir après la mort. Pour elle, un mécréant, ou un hérétique, ne saurait être qu'un « criminel  », comme en témoigne ce passage des Fondations où elle écrit : « Il arriva que dans, cette ville de Valladolid, on conduisit au supplice du feu quelques grands criminels [44]». N'allons pas croire, en effet, que ces « grands criminels  » étaient des assassins ou même de simples voleurs. La nature de leur supplice (le bûcher) et le lieu (Valladolid s'est rendue tristement célèbre, notamment en 1559 et 1561, par de grands autodafés) ne laissent aucun doute sur la nature de leurs « crimes »: ces malheureux n'étaient que des hérétiques.

Mais passons sur le fait que Thérèse d'Avila considère qu'un mécréant, en tant que tel, ne saurait mériter que la damnation. Car il faut bien reconnaître que, sur ce point, son opinion est celle de presque tous les catholiques de son époque. Passons aussi sur le caractère caricatural et franchement grotesque de sa vision avec ces démons armés de grands crocs, démons qui, bien sûr, ne peuvent être que des nègres. Mais, si habitué que l'on puisse être à l'illogisme de Thérèse d'Avila et au caractère parfois inhumain de ses réactions et de ses sentiments, il est difficile de ne pas bondir lorsqu'elle croit devoir admirer en cette occasion « la bonté de Dieu ». Car, même si l'homme dont elle parle avait été effectivement un criminel, le moment aurait été bien mal choisi pour ce faire. De plus et surtout, la raison pour laquelle Thérèse d'Avila ne peut s'empêcher d'admirer la bonté de Dieu, est tout à fait ahurissante : Dieu « ne permettait pas que cette âme fût déshonorée et dissimulait qu'elle fût son ennemi ». Mais quelqu'un qui se trouve en enfer, et qui sait qu'il y est pour l'éternité, doit se moquer éperdument de ce qu'on peut continuer à dire de lui sur la terre, d'ailleurs pour si peu de temps encore. La fleur que Dieu lui ferait ainsi serait tellement dérisoire qu'elle ne pourrait être ressentie que comme une odieuse moquerie. Plutôt que de bonté, on pourrait parler de sadisme. Ou bien Dieu a mauvaise conscience et n'est pas tout à fait sûr que cet homme mérite vraiment la damnation, mais alors il ferait mieux de revenir sur sa décision de le damner; ou bien il considère que cet homme a vraiment mérité la damnation; mais alors pourquoi le dissimuler ? Serait-ce parce que cet homme était riche et puissant (comme le suggèrent les honneurs et les cérémonies avec lesquels se fait l'enterrement) que Dieu ne veut pas qu'on sache qu'il était son ennemi ? Mais alors, le moins que l'on puisse dire de l'attitude de ce Dieu si soucieux de préserver la respectabilité des notables, de ce Dieu qui se fait si bien le complice de l'hypocrisie sociale, c'est qu'elle est parfaitement indigne. Décidément le dieu de Thérèse d'Avila a tout pour être odieux.

Non contente de croire, sans jamais s'étonner de rien, sans jamais se poser la moindre question, tout ce qu'on lui a toujours dit que tous les catholiques devaient croire, Thérèse d'Avila croit aussi en quantité d'autres choses auxquelles elle n'est aucunement tenue de croire en tant que catholique. Elle rapporte, en effet, dans son autobiographie comme dans Les Fondations, nombre de faits prétendument surnaturels et d'anecdotes prétendument miraculeuses dont elle ne met jamais en doute l'authenticité, du moins quand il s'agit de personnes pour qui elle éprouve de l'estime et de la sympathie [45], personnes qui se trouvent être bien souvent celles-là même qui l'aident à mener à bien ses fondations, et j'aurai plus loin l'occasion d'évoquer quelques-uns de ces épisodes. J'évoquerai seulement, pour l'instant, l'histoire de ce religieux à qui le Seigneur serait apparu pour lui donner le courage de bêcher le jardin du couvent, comme son supérieur lui en avait donné l'ordre bien, qu'il fût à bout de forces [46], ainsi que celle de Catherine de Cardona, fondatrice du monastère du Bon Secours, près de Villanuena de la Jara. Comme Thérèse d'Avila, elle voyait souvent les démons, qui « lui apparaissaient tantôt sous la figure de grands dogues qui s'élançaient sur ses épaules, et tantôt sous celle de couleuvres », mais elle, non plus, « n'en avait aucune frayeur [47]». Retirée dans une grotte depuis huit ans, elle veut fonder un monastère de religieux en cet endroit, et, comme Thérèse d'Avila, elle y est encouragée par le Christ, qui lui fait voir un manteau blanc pour lui faire comprendre que « le monastère devait être de carmes déchaussés  ». Et elle le comprend tout de suite alors pourtant qu' « elle avait ignoré jusque-là qu'il en existât [48]». Et comme le font à l'occasion et spécialement au moment de leur mort, beaucoup de religieuses très pieuses dont, bien sûr, Thérèse d'Avila elle-même, elle dégageait une merveilleuse odeur, « semblable à celle des reliques [49]». Mais l'histoire la plus impayable est certainement celle de Thérèse de Layz, la fondatrice du monastère de l'Annonciation à Albe de Tormès, qui, âgée seulement de trois jours, aurait répondu à quelqu'un qui lui demandait si elle était chrétienne : « Oui, je le suis [50]» . Ce dernier exemple suffirait à prouver, me semble-t-il, que Thérèse d'Avila est capable de gober n'importe quelle fable, pourvu qu'elle soit édifiante [51].

Il peut même lui arriver, très exceptionnellement il est vrai, qu'elle croie non seulement à ce à quoi elle n'est pas tenue de croire en tant que catholique, mais même à ce à quoi, en tant que telle, elle ne devrait pas croire. C'est ce qui ressort d'un épisode de son autobiographie dans lequel elle raconte qu'un prêtre dont elle avait gagné la confiance, lui avait avoué qu'il vivait en concubinage avec une femme qui, disait-il, l'avait ensorcelé au moyen d' « une petite idole de cuivre  » qu'elle lui faisait porter au cou. Elle réussit à obtenir qu'il lui remette l'amulette qu'elle fit jeter dans la rivière, et aussitôt le prêtre se sentit libéré et rompit définitivement avec sa maîtresse [52]. Si Marcelle Auclaire raconte cet épisode sans marquer le moindre étonnement [53], Philippe de Saint Chéron, sous prétexte que Thérèse d'Avila dit n'ajouter point « une foi entière à ce que l'on dit des charmes », va, lui, jusqu'à nous inviter à admirer le « remarquable esprit critique  » dont elle ferait preuve en cette occasion, en nous rappelant que « parmi les contemporains de Teresa, nombreux étaient ceux qui croyaient aux sortilèges et pas seulement parmi les analphabètes [54]». Mais il me permettra de lui dire que c'est lui qui, en la circonstance, fait preuve de bien peu d'esprit critique. Tout d'abord, en disant qu'elle n'a point « une foi entière à ce que l'on dit des charmes », Thérèse d'Avila avoue ainsi clairement qu'elle leur accorde un certain crédit. Or c'est un aveu étonnant et grave, car, même si la croyance aux sortilèges était très répandue, elle n'en était pas moins considérée comme une superstition païenne et expressément condamnée par l'Eglise. Et c'est justement parce qu'elle le sait, que Thérèse d'Avila croit devoir employer une formule restrictive. Toujours est-il que, si elle n'a peut-être pas une foi entière en l'efficacité des charmes en général, elle ne doute manifestement pas de l'efficacité de celui dont elle parle. En insistant sur le fait que la remise de l'amulette a coïncidé pour le prêtre avec un changement de conduite immédiat et définitif, elle montre clairement qu'elle a le sentiment d'avoir rompu un sortilège. Elle est évidemment convaincue qu'elle a opéré une sorte de petit miracle, et, si elle signale, sans le commenter, le fait que ce prêtre est mort « un an, jour pour jour » après leur première rencontre, c'est pour nous inviter à y voir un signe, bien sûr envoyé par Dieu, destiné à nous montrer qu'elle n'avait été dans toute cette affaire que l'instrument de la Divine Providence [55].

Thérèse d'Avila aime à dire et à redire qu'elle fait partie de « ceux qui sont hors d'état de faire travailler leur entendement [56]». C'est le moins que l'on puisse dire : non seulement Dieu, qui ne savait sans doute pas qu'elle était destinée à devenir un jour docteur de l'Eglise, ne l'a pas douée de la capacité de réfléchir, mais il l'a douée d'une crédulité exceptionnelle et, pour tout dire d'une profonde sottise. Il est vrai que, sans cette crédulité et cette sottise hors du commun, Thérèse d'Avila n'aurait pas pu devenir une des plus grandes, pour ne pas dire la plus grande mystique chrétienne.


 

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NOTES :

[1] « Face à l'Inquisition, elle a montré par son comportement la compatibilité entre un respect sincère du magistère et une saine liberté d'esprit dans la recherche de la vérité et l'affirmation de sa foi », écrit notamment M. Emmanuel Renault (Op. cit., p. 138).

[2] Notamment M. Bernard Sesé : « Thérèse d'Avila n'a presque jamais cessé d'être suspecte aux yeux de l'Inquisition » (Op. cit., p. 150) ou Mme Rosa Rossi : « Une des erreurs les plus graves aurait été de donner comme acquis au point de départ […] que Thérèse finit par être proclamée sainte par l'Eglise catholique, qu'elle ne fut pas condamnée par l'Inquisition. Parce que dans la réalité de son existence il n'y eut jamais cette certitude, mais toute sa vie fut vécue avec ce risque » (Op. cit., p. 197).

[3] Voir Marcelle Auclair, Op. cit., pp. 306-307.

[4] Voir ibidem, p. 343.

[5] Voir ibidem, p. 390.

[6] Voir ibidem, p. 307.

[7] Voir ibidem, pp. 337-338.

[8] Voir La Vie de sainte Thérèse, ch. 31, p. 286 : « J'étais dans un oratoire, où j'achevais la récitation d'un nocturne. Je disais quelques prières fort pieuses qui se trouvent à la fin de notre livre d'office, lorsque le démon vint se placer sur le livre pour m'empêcher d'achever. Je fis le signe de la croix, et il s'en alla. Comme je recommençais, il revint. Je m'y repris jusqu'à trois fois, je crois, et ne pus terminer qu'après avoir jeté de l'eau bénite ». Les trois lignes qui suivent ne sont pas moins consternantes : « Au même moment je vis sortir du purgatoire quelques âmes auxquelles, sans doute, il restait peu à expier. Je me demandais si le démon ne se proposait pas de retarder leur délivrance ».

[9] Rappelons que c'est à la demande du Père Ibanez que Thérèse d'Avila a écrit son autobiographie, à la demande du Père Gratien qu'elle a écrit Le Château intérieur et à la demande du Père Ripalda qu'elle a écrit Les Fondations .

[10] Voir notamment ce passage de La Vie de sainte Thérèse : « L'on vint me dire avec grande frayeur que les temps étaient mauvais, qu'on pourrait bien porter quelque accusation contre moi et me déférer aux inquisiteurs. L'idée me parut divertissante et me fit bien rire. Car je n'ai jamais eu aucune crainte en tout ce qui concerne la foi; je savais très bien que si l'on m'eût dit que je manquais à la moindre cérémonie de l'Eglise, j'aurais affronté mille morts pour m'y conformer, aussi bien que pour une vérité quelconque de la sainte Ecriture  » (ch.33, p. 307).

[11] Voir notamment ibid., ch. 13, p. 132 : « Je bénis Dieu de tout mon cœur, et nous autres femmes, avec tous ceux qui sont dépourvus d'instruction, nous devrions lui rendre à tout moment d'infinies actions de grâces, de ce qu'ils se trouve des hommes qui, à force de travail, ont conquis la vérité que nous ignorons ».

[12] « Je vois maintenant que cette même vérité [la Trinité] m'avait été exposée par des théologiens, mais je ne l'avais pas comprise comme je le fais à présent. Je la croyais pourtant sans aucune hésitation, parce que je n'ai jamais été tentée contre la foi » (Relations spirituelles, LX, p. 466). Même lorsqu'elle se sent, dit-elle, sous l'emprise du démon qui la harcèle et l'empêche de faire oraison, elle n'est jamais encline à douter : « La foi est alors amortie et comme plongée dans le sommeil, aussi bien que toutes les autres vertus. Cependant elle n'est pas morte, car on continue à croire ce qu'enseigne l'Eglise » (La Vie de sainte Thérèse, ch. 30, p. 275)

[13] Voir notamment les passages suivants  : « Jamais je n'ai douté que toutes les perfections ne fussent en vous, Seigneur, non plus que d'aucune autre vérité de la foi. Au contraire, moins elles pouvaient s'expliquer naturellement, plus ma foi s'affermissait et ma dévotion devenait vive  » (La Vie de sainte Thérèse, ch. 19, p. 174); « Parfois mon confesseur était surpris de mes ignorances. Jamais il ne m'a expliqué de quelle manière Dieu s'y est pris pour faire telle chose, ou comment telle autre est possible. Au reste, je ne désirais pas le savoir et je n'ai jamais rien demandé de ce genre. Pourtant, comme je l'ai dit, depuis bien des années déjà, j'étais en relation avec des hommes de doctrine. Une chose était-elle péché ou non, voilà ce dont je m'informais; pour le reste, il me suffisait de me dire que c'est Dieu qui a tout fait. Loin de m'étonner de ses merveilles, je n'y voyais que des motifs de lui donner des louanges. Plus même les choses sont difficiles à comprendre, plus elles m'inspirent de dévotion, et cela à proportion qu'elles le sont davantage » (ibid., ch. 28, p. 254); « Moins je comprends ces choses, plus je les crois, et plus elles me donnent de dévotion. Dieu soit à jamais béni! Amen » (Relations spirituelles, LX, p. 467)

[14] « Pour moi, depuis quelques années déjà, je reçois de grandes consolations spirituelles toutes les fois que j'entends ou que je lis certaines paroles des cantiques de Salomon, au point que sans comprendre clairement le sens du latin traduit en castillan, mon âme se sent alors plus recueillie et plus touchée qu'elle ne l'est en lisant des livres très pieux dont j'ai l'intelligence. Ceci m'est très ordinaire » (Pensées sur le Cantique des cantiques, ch. 1, p. 465)

[15] « Voici donc une recommandation importante que je vous fais. Quand vous lisez un livre, que vous entendez un sermon ou que vous pensez aux mystères de notre sainte foi, ne vous fatiguez point, n'épuisez point votre esprit à subtiliser beaucoup sur ce que vous ne pouvez bonnement comprendre […]. recevons en toute simplicité ce que le Seigneur nous donne; et ce qu'il nous refuse, ne nous fatiguons pas à le chercher. Réjouissons-nous plutôt en songeant que nous avons un Dieu et Maître si grand, qu'une seule de ses paroles renferme certainement mille mystères, dont nous n'entendons pas le premier mot » (Ibid., p. 467); « Je termine par ceci. Lorsque vous rencontrerez dans la sainte Ecriture, ou dans les mystères de notre foi, des choses que vous ne comprenez pas, ne vous y arrêtez guère, ainsi que je vous l'ai dit tout à l'heure » (Ibid., p. 469)

[16] Ibid., p. 467.

[17] Bien loin de penser que le Cantique des cantiques puisse être un chant d'amour profane, elle est persuadée qu'il faut avoir l'esprit mal tourné pour se dire qu'il pourrait se prêter à une telle interprétation. Voir Pensées sur le Cantique des cantiques, ch. 1, p. 468 : « Il vous semblera peut-être que certaines choses qui se rencontrent dans ces Cantiques auraient pu s'exprimer d'une autre manière. Vu notre grossièreté, je ne serais pas surprise que cela vous vienne à l'esprit. J'ai même entendu dire à certaines personnes qu'elles évitaient de les entendre. O Dieu ! que notre misère est grande ! Il nous arrive comme à ces animaux venimeux qui changent en poison tout ce qu'ils mangent. Tandis que le Seigneur a la très grande bonté de nous faire connaître ce qui se passe dans une âme qui l'aime, quand il nous encourage à nous entretenir avec lui et à trouver notre plaisir en sa société, voilà que nous prenons peur et que nous donnons à ses paroles un sens qui décèle la faiblesse de notre amour pour lui ».

[18] Ibid., ch. 4, p. 492.

[19] Ibid., ch. 2, p. 479.

[20] « Par le pommier dont il est ici question, j'entends l'arbre de la croix, car l'Epouse dit en au autre endroit des Cantiques : Je vous ai réveillée sous un pommier. Or pour une âme qui jouit habituellement des délices de la contemplation, c'est un grand soulagement que d'être environnée de croix et de persécutions  » (ch. 7, p. 508).

[21] Ibid.

[22] « J'aspire sans cesse à trouver du temps pour lire, car la lecture a toujours eu pour moi beaucoup d'attrait. Cependant je lis très peu, car dès que je prends un livre, j'entre dans un recueillement savoureux, en sorte que la lecture se change en oraison » (Relations spirituelles, I, p. 403).

[23] Elle a d'ailleurs écrit une série (il y en a 17) de textes courts qu'elle a intitulés Exclamations (pp. 421-452). Je n'ai pas fait de relevés précis pour déterminer quelle est, de toutes les formules exclamatives qu'elle emploie dans ses écrits, celle qui revient le plus souvent, mais je parierais pour « Dieu soit loué à jamais ! »

[24] Voir La Vie de sainte Thérèse  : « J'avais médité déjà les divers tourments de l'enfer - rarement toutefois, car la voie de la crainte n'est pas celle qui convient à mon âme - j'avais réfléchi à ces tenailles dont les démons torturent les damnés, à tant d'autres supplices dont j'avais lu la description » (ch. 32, pp. 296-297).

[25] Op. cit., p. 170.

[26] Le Livre de poche,1967, p. 218.

[27] Le Chemin de la perfection, ch. 18, op. cit., p. 318. Voir aussi ch. 12, p. 297 : « Que chacune examine bien ce qu'elle a d'humilité, et elle se rendra compte de ses progrès ».

[28] La Vie de sainte Thérèse, ch. 7, p. 90.

[29] Le Château intérieur, "sixièmes demeures", ch. 3, p. 628

[30] C'est ce que disent saint Augustin  : « Dieu peut faire justement ce qu'un homme ne saurait faire sans être injuste » (Opus imperfectum, 3, 26); et Bossuet : « Les règles de la justice de Dieu et celles de la justice des hommes sont bien différentes  » (Défense de la tradition et des Saints Pères, II, 4,5).

[31] « Qu'y a-t-il de plus contraire aux règles de notre misérable justice que de damner éternellement un enfant incapable de volonté pour un péché où il paraît avoir si peu de part qu'il est commis six mille ans avant qu'il fût en être ? » (Pensées, édition Sellier, fragment 164, p. 213).

[32] Voir La Vie de sainte Thérèse, pp. 297-298 : « De là aussi, la mortelle douleur que me cause la perte de cette multitude qui se damne, en particulier de ces pauvres luthériens, que le baptême avait rendus membres de l'Eglise. De là encore, ces impétueux désirs d'être utile aux âmes. Oui, je puis le dire en toute vérité, pour en délivrer une seule de si horribles tourments, volontiers, ce me semble, j'endurerais mille fois la mort. Voici une réflexion que je fais. Ici-bas, quand nous voyons une personne sous le poids d'une épreuve ou d'une souffrance, nous sommes naturellement émus de pitié, surtout si cette personne nous est chère; et lorsque ces souffrances sont très vives, elles nous affectent très douloureusement. Que devons-nous donc éprouver en voyant une âme livrée sans fin au tourment des tourments ? Qui pourra soutenir un tel spectacle ? Quel cœur n'en sera brisé de douleur ? Nous savons très bien qu'après tout, les souffrances de ce monde auront un terme, qu'elles finiront avec la vie, et néanmoins elles excitent en nous la plus vive compassion. Ici, nous sommes en présence d'un supplice qui ne finit point. Comment, je le demande, pouvons-nous demeurer en repos à la vue de tant d'âmes que le démon entraîne tous les jours après lui ? ». Parlant des luthériens, elle écrit de même dans les Relations spirituelles : « La perte de tant d'âmes me cause une douleur profonde » (III, p. 414).

[33] Elle fait dire au Christ : « Regarde ces plaies, tes douleurs n'iront jamais jusque-là  » (Relations spirituelles, XXVI, p. 430). De même elle écrit à son frère Lorenzo, en lui envoyant un cilice : « Ecrivez-moi comment vous vous trouverez de cette babiole. Nous nous accablerions de tortures que cela ne mériterait pas d'autre nom, si nous songeons à ce qu'a souffert Notre-Seigneur » (Lettre du 17 janvier 1577, p. 1716).

[34] Pensées sur le Cantique des Cantiques. ch. 1, p. 470.

[35] Il est certes permis de se demander dans quelle mesure on peut se fier aux récits évangélique. Mais peu importe ici puisque Thérèse d'Avila, elle, ne doute pas un seul instant de leur absolue véracité.

[36] La Vie de sainte Thérèse, ch. 1, p. 21.

[37] Le Château intérieur, ch. 2, p. 557

[38] Exclamation deuxième, p. 422.

[39] La Vie de sainte Thérèse, ch. 39, p. 372

[40] Les Fondations, ch. 10, p. 63.

[41] Lettre du 21 août 1578, p. 1890.

[42] Les Fondations, ch. 12, p. 78.

[43] La Vie de sainte Thérèse, ch. 38, pp. 366-367.

[44] Les Fondations, ch. 12, p. 76.

[45] Quand ce n'est pas le cas, il peut arriver, nous le verrons, que Thérèse d'Avila refuse sans la moindre hésitation de croire au caractère surnaturel de certains faits, surtout, semble-t-il, s'il s'agit de visions fort semblables à celles qu'elle a elle-même.

[46] Voir Les Fondations, ch. 5, p. 39 : « Je me rappelle ce qu'un religieux me raconta de lui-même. Il avait pris la résolution, la ferme détermination, de ne jamais se refuser à un ordre de son supérieur, quelque peine qu'il pût lui en coûter. Un jour qu'après un travail excessif, il était, sur le soir, tout brisé de fatigue et ne pouvait plus se tenir debout, il alla s'asseoir quelques instants pour se reposer un peu. Le supérieur, l'ayant rencontré, lui dit de prendre une bêche et d'aller travailler au jardin. Malgré la répugnance de sa nature, - car il était à bout de forces - il ne dit pas un mot. Il prit sa bêche, et comme il allait entrer dans la huerta par un passage qui se trouvait là, Notre-Seigneur lui apparut chargé de sa croix, réduit à un excès d'accablement et de douleur qui lui fit bien comprendre que ses propres souffrances n'étaient rien en comparaison. J'eus l'occasion de voir l'endroit où la chose s'est passée, lorsque, bien des années après le récit qui m'en fut fait, j'allai fonder un monastère dans la même localité ».

[47] Ibid., ch.28, p. 173.

[48] Ibid., p. 174.

[49] Voir ibid., p. 175 : « Elle se dirigea vers Tolède où elle logea chez nos religieuses. Celles-ci m'ont affirmé d'un commun accord qu'il sortait de sa personne une odeur très pénétrante, semblable à celle des reliques. Cette odeur merveilleuse s'exhalait même de son habit et de sa ceinture, qu'elle quitta pour d'autres qu'on lui donna. Plus on approchait d'elle, plus ce parfum se faisait sentir, et cependant la nature de ses vêtements, aussi bien que la chaleur, alors très forte, auraient dû produire l'effet contraire. Je sais que les religieuses qui m'ont rapporté ceci sont incapables de mentir ».

[50] Voir ibid, ch. 20, p. 115 : « Le troisième jour de sa naissance, ses parents, se mettant peu en peine de sa vie, la laissèrent seule depuis le matin jusqu'au soir, sans que personne en prenne soin. Il faut le dire pourtant - et de ce chef ils méritent des éloges - ils l'avaient fait baptiser par un prêtre aussitôt après sa naissance. Vers le soir, une femme qui devait prendre soin de l'enfant arriva. Apprenant ce qui se passait, elle courut voir si elle était morte. Plusieurs personnes venues pour visiter la mère, la suivirent, et furent témoins de ce que je vais rapporter. La femme, tout en larmes, prit cette petite entre ses bras et lui dit  : "Eh quoi ! ma fille n'êtes-vous pas chrétienne ?" donnant à entendre par là qu'on s'était montré cruel à son égard. L'enfant leva la tête et répondit : "Oui, je le suis". Ce fut sa seule parole jusqu'à l'âge où tous les enfants commencent à parler. Ceux qui l'entendirent furent frappés d'étonnement. Quant à sa mère, elle commença dès lors à l'aimer et à lui prodiguer ses soins; souvent elle disait qu'elle désirait vivre assez pour voir ce que Dieu ferait de cette enfant. Elle l'éleva; ainsi que ses sœurs, dans une grande retenue, lui enseignant tout ce qui tient à la vertu ». J'évoquerai plus loin la suite de l'histoire de Thérèsede Layz.

[51] Les hagiographes de Thérèse d'Avila, eux-mêmes, semblent avoir été gênés par ce récit rocambolesque, car tous, y compris Marcelle Auclaire, dont la jobardise est pourtant colossale, évitent d'en parler, à la seule exception de Dominique de Courcelle qui évoque « ce fait » sans manifester le moindre scepticisme (voir op. cit., p. 212).

[52] Voir La Vie de sainte Thérèse, ch. 5, pp. 65-67 : « Mieux au courant de ses égarements, je vis en même temps que l'infortuné n'était pas tout à fait aussi coupable qu'il le paraissait . En effet, la malheureuse en question le tenait lié par des charmes, qu'elle avait attachés à une petite idole de cuivre; elle l'avait prié de porter cet objet au cou pour l'amour d'elle, et personne n'avait eu assez d'empire sur lui pour l'amener à s'en séparer ».
« Je n'ajoute pas une foi entière à ce que l'on raconte des charmes, mais je dis ce que j'ai vu, afin de mettre les hommes en garde contre ces femmes qui cherchent à les attirer à elles. Qu'ils en soient bien persuadés, une fois qu'elles ont perdu toute honte devant Dieu, elles que leur sexe oblige davantage à la pudeur, elles ne méritent plus aucune confiance. En effet pour venir à bout d'exécuter leur dessein et de satisfaire une passion que le démon lui-même leur inspire, il n'y a rien dont elles ne soient capables […]Je lui parlais presque toujours de Dieu, et cela lui fut utile sans doute. Mais la grande affection qu'il me portait eut sur lui, je le crois, plus de pouvoir encore. Effectivement, pour me faire plaisir, il en vint à me remettre la petite idole. Je la fis aussitôt jeter dans la rivière. A peine en fut-il dessaisi, qu'il s'éveilla comme d'un profond sommeil […] Enfin il cessa entièrement de voir la personne qui l'avait égaré. Depuis il ne se lassait pas de remercier Dieu, de lui avoir ouvert les yeux. Sa mort arriva un an, jour pour jour, après notre première entrevue […] Le Seigneur, il me semble, voulut se servir de moi pour sauver cette âme ».

[53] Op. cit., pp. 71-74.

[54] Op. cit., p. 27.

[55] D'autres choses peuvent étonner et choquer dans cet épisode. Les féministes, Simone de Beauvoir en tête, pourraient notamment s'étonner que Thérèse d'Avila, si elle cherche des excuses au confesseur, accable, au contraire, sa maîtresse, en suggérant que c'est elle le principal, voire le seul véritable coupable.

[56] La Vie de sainte Thérèse, ch. 13, p. 128. Voir aussi ibid., ch. 4, p. 60 : « Dieu, en effet, ne m'a pas donné le talent de discourir avec l'entendement »; ch. 9, p. 99 : « Ne pouvant discourir avec l'entendement […] »; ch. 13, p. 128 : « A ceux qui sont hors d'état de faire travailler leur entendement - et j'étais de ce nombre […] »; etc.

 

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