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Conclusion

 

« Enfin retrouvée, voici la clef d'une chrétienté qui défie le temps » peut-on lire sur la quatrième de couverture du livre de Paul Werrie. Cette déclaration triomphale est particulièrement incongrue. Loin de défier le temps, la chrétienté telle qu'elle est représentée dans la personne, la vie et les écrits de Thérèse d'Avila, est, au contraire, très marquée par le temps. Elle l'est tellement qu'aux yeux de la grande majorité des chrétiens d'aujourd'hui eux-mêmes, elle appartient à un temps manifestement révolu. J'ai souligné, dans le dernier chapitre, combien la vision de l'homme et du monde de Thérèse d'Avila était éloignée, pour ne pas dire diamétralement opposée à celle de la plupart des hommes d'aujourd'hui, y compris les chrétiens, du moins dans le monde occidental. Mais là où Thérèse d'Avila s'oppose sans doute le plus aux hommes d'aujourd'hui, c'est dans sa conviction que Dieu et le diable interviennent sans cesse dans les événements d'ici-bas, et se livrent une lutte sans merci pour conquérir les âmes des hommes, l'un voulant les attirer au ciel et l'autre les entraîner en enfer. « Toujours écartelée, comme le dit M. Bernard Sesé, entre le diable et le Bon Dieu, dont elle discerne en toutes choses les rôles respectifs et l'interminable conflit [1]», Thérèse d'Avila est bien à cet égard un personnage du Moyen Age, quoi que puisse dire M. Gabriel Germain.

Contrairement à Thérèse d'Avila, la plupart des chrétiens d'aujourd'hui eux-mêmes, qui croient de moins en moins que Dieu intervient sans cesse dans les événements d'ici-bas, ne croient plus du tout en tout cas que Dieu et le diable ont choisi la terre pour se faire la guerre. Comment pourraient-ils encore le croire, puisqu'ils ne croient généralement plus du tout en l'existence du diable ? D'ailleurs M. Robert Sesé lui-même reconnaît que les lecteurs modernes sont pour le moins déconcertés par toutes les « diableries » que l'on rencontre sans cesse dans les écrits de Thérèse d'Avila [2]. Je ne veux pas revenir maintenant sur toutes les visions de Thérèse d'Avila dans lesquelles interviennent des démons, mais, pour en finir avec ce sujet, je veux simplement insister sur le fait que Thérèse d'Avila a toujours cru discerner l'action du diable dans toutes les difficultés qu'elle a rencontrées et dans tous les conflits dans lesquels elle a été engagée. Elle est persuadée que le diable a toujours essayé de faire échouer ses fondations, et, plus généralement qu'il n'a cessé de soutenir les Chaussés et de combattre les Déchaussés [3]. Jusqu'a la fin de sa vie, elle ne cessera de penser que le diable est derrière tous ceux qui viennent à être en désaccord avec elle, même s'ils l'ont soutenue auparavant et si elle a toujours fait leur éloge jusque-là [4]. Le diable est vraiment pour elle une présence quasi quotidienne, comme en témoignent ces lignes d'une lettre du 10 février 1577 à son frère Lorenzo qui, peut-être mieux que tout autre texte, éclairent les profondeurs de l'obscurantisme thérèsien : « Cette frayeur dont vous parlez vient sans doute de ce que votre esprit sent le mauvais esprit, et quoique vous ne le voyiez pas des yeux du corps, l'âme doit le voir ou le sentir. Ayez de l'eau bénite auprès de vous; il n'y a rien qui le fasse fuir plus vite. Cela m'a réussi à moi-même bien souvent […] Mais si on ne réussit pas à l'atteindre avec l'eau bénite, il reste là. Aussi est-il nécessaire d'en jeter tout autour de soi [5]».

Quand on a lu de telle lignes [6], comment peut-on encore oser prétendre que Thérèse d'Avila est un esprit moderne ? Ce qui défie le temps dans la personnalité et les œuvres de Thérèse d'Avila, ce n'est pas la chrétienté : c'est la sottise, l'orgueil, le rêve, l'illusion, la folie qui sont hélas! de tous les temps. Aussi, si la lecture de Thérèse d'Avila conserve encore un intérêt, c'est parce que ses livres constituent des documents aussi étonnants que consternants, mais irremplaçables, sur les méfaits que peut exercer l'éducation religieuse sur une personne malade, un esprit crédule et faible, un être incapable d'accepter notre condition et de se résigner à vivre dans le temps, et en proie à un impérieux besoin de se voir préféré à tout autre et d'avoir le sentiment d'être le centre du monde. Quoi que puissent dire ses hagiographes, il n'y a rien à admirer chez Thérèse d'Avila. Tous les superlatifs laudatifs qu'on emploie à son sujet, tous les éloges hyperboliques qu'on lui décerne, n'empêchent pas qu'aux yeux de quiconque n'a pas renoncé à la raison, elle ne soit surtout folle. Pourquoi craindre de le dire ? Cette grande mystique est assurément timbrée, cette grande "spirituelle" est indéniablement siphonnée; cette très grande sainte est incontestablement cintrée; Thérèse d'Avila n'est pas une lumière : c'est une allumée.

Je le sais, à ceux qui disent qu'elle est folle, les admirateurs de Thérèse d'Avila répliquent que, si c'était vrai, elle n'aurait jamais pu entreprendre et mener à bien ce qui a été la grande œuvre de sa vie, la réforme du Carmel et la fondation de nombreux monastères. Telle est notamment l'opinion de Huysmans qui célèbre en elle « le Colbert féminin des cloîtres [7]» ou celle de Maxime de Montmorand qui, rejetant l'hypothèse de Pierre Janet selon laquelle les mystiques seraient tous des psychasthéniques, invoque l'exemple de Thérèse d'Avila et écrit que « son œuvre, poursuivie avec énergie et persévérance, adaptée au but poursuivi, est de celles qu'aucun psychasthénique n'eût été capable d'entreprendre et n'aurait menée à bien [8]». Que vaut cet argument ? Selon Pierre Janet, qui répond ainsi à Maxime de Montmorand, « l'état proprement psychasthénique n'est pas constant et un malade disposé aux doutes, qui traverse fréquemment des crises de dépression avec aboulie et obsession, peut être en dehors de ces crises assez actif et surtout persévérant pour accomplir des œuvres intéressantes »; et il ajoute : « Il me paraît au contraire certain qu'un grand nombre de ces personnages [les grands mystiques] ont eu comme Madeleine des crises graves de tentation et de sécheresse et qu'en général il ne serait pas faux de dire que ce sont des malades psychasthéniques [9]». En ce qui concerne Thérèse d'Avila, on pourrait, en effet, invoquer à l'appui de cette dernière affirmation un certain nombre de textes dans lesquels elle dit avoir connu bien des périodes de sécheresse [10]. Mais je ne veux pas m'aventurer sur un terrain que je ne connais guère. Laissant donc de côté le problème particulier de la psychasthénie, je ferai pourtant remarquer qu'à toutes les époques, l'histoire nous fournit des exemples de grands hommes d'action dont la santé mentale laissait fort à désirer, et notre siècle, plus que tout autre sans doute, ne nous a que trop prouvé qu'on pouvait à la fois être un psychopathe et exercer une influence considérable sur le cours des événements au point de transformer, dans un sens généralement catastrophique, la vie de millions d'hommes. Et sans parler de ces cas extrêmes, de nombreux gourous sont des chefs d'entreprises apparemment très avisés. Certes ! certains d'entre eux ne sont que de purs escrocs, mais, d'ordinaire, les gourous sont des allumés, ce qui souvent ne les empêche pas d'être en même temps des filous.

Mais, si les allumés de tout poil réussissent souvent dans leurs entreprises, on aurait tort d'en conclure qu'ils possèdent nécessairement les qualités qui font les vrais grands hommes d'action et les vrais grands hommes d'affaires et que, tout compte fait, ils ne sont sans doute pas aussi allumés qu'on pourrait le croire. Car, en fait, la qualité qui, plus que toute autre, explique leurs succès, c'est justement leur qualité d'allumés. Ils ne réussissent pas, bien qu'ils soient allumés, mais parce qu'ils sont allumés. Et c'est particulièrement frappant dans le cas de Thérèse d'Avila. Huysmans s'étonne de trouver ches elle le « singulier mélange […] d'une mystique ardente et d'une femme d'affaires froide ». Mais Thérèse d'Avila ne réussit pas à mener à bien ses fondations parce que, bien qu'elle soit une visionnaire, elle est aussi une femme d'affaires : si elle réussit, c'est d'abord et surtout parce qu'elle est une visionnaire. Elle-même en est d'ailleurs bien consciente, puisque, nous l'avons vu, s'inquiétant de n'avoir plus de ravissements en public, elle fait dire au Christ pour se rassurer : « Cela ne convient pas maintenant; tu as assez de crédit pour ce que je prétends [11]». Si elle n'avait été qu'une religieuse tout à fait ordinaire, pieuse, obéissante, mais n'ayant jamais eu de ravissement ni de visions, elle n'aurait jamais réussi à réformer le Carmel et à fonder des couvents, quand bien même elle aurait eu de grandes qualités de femmes d'affaires. Rien ne prouve d'ailleurs que Thérèse d'Avila ait vraiment eu de grandes qualités de femmes d'affaires, même si elle sait compter et semble avoir un certain sens pratique. Quand bien même elle les aurait eues, elle n'a pu parvenir à ses fins que parce qu'elle a continuellement obtenu des aides et des appuis et, qui plus est, ceux de personnages riches et puissants, parmi lesquels l'homme le plus puissant d'Espagne, le roi Philippe II, qui s'est toujours senti très proche de la réforme thérésienne [12]. Et elle n'a obtenu ces aides et ces appuis que parce que tous savaient qu'elle avait beaucoup d'extases et de visions, que parce que tous croyaient que Dieu la comblait des faveurs les plus extraordinaires, et qu'ils espéraient s'attirer ainsi la bienveillance divine [13]. Si Philippe II accepte qu'à l'occasion elle lui fasse la leçon, c'est parce qu'il est convaincu qu'à travers la santa madre, la leçon vient du seul personnage qui est en droit de faire la leçon à un roi, Dieu lui-même.

Loin donc de prouver qu'elle n'est pas folle, les succès qu'elle a remportés sont étroitement liés à sa folie dont ils ont constitué le salaire. Bien souvent d'ailleurs, elle n'a même pas eu à prendre l'initiative de fonder un monastère à tel ou tel endroit; elle n'a eu qu'à répondre aux sollicitations, voire aux injonctions qui lui étaient faites ou qu'à saisir les occasions qu'on lui offrait notamment par une donation de maison. Elle a eu la chance de vivre a une époque, dans un pays et dans un milieu qui constituaient sans doute pour sa folie le meilleur environnement possible. Quand on prétend qu'on ne saurait comparer Thérèse d'Avila à la Madeleine de Pierre Janet sous prétexte qu'elle a fondé de nombreux couvents, tandis que Madeleine n'a rien fait que des dessins et des vers, on oublie que, si Thérèse d'Avila avait vécu dans la France de la troisième république, au lieu de vivre dans l'Espagne de Phillipe II, non seulement elle n'aurait jamais pu fonder de couvents, mais elle aurait risqué fort de finir ses jours dans un asile psychiatrique. Quoi qu'il en soit, gardons-nous de conclure que, si elle avait été folle, elle n'aurait pas fondé de couvents. Tout indique, au contraire, qu'elle n'aurait pas fondé de couvents, si elle n'avait pas été folle.

D'ailleurs, si l'Eglise n'aime assurément pas beaucoup que l'on tienne Thérèse d'Avila, dont elle a fait une sainte et un Docteur de l'Eglise, pour une folle, elle n'en tolère pas moins qu'on le pense sans le dire. Elle s'est, en effet, toujours bien gardé de déclarer que les chrétiens étaient tenus de croire à l'authenticité de ses visions. Et, de fait, il y a eu toujours des chrétiens qui n'y croyaient pas [14] et même des hommes d'Eglise, et de fort illustres. C'est notamment le cas de Bossuet qui, dans son Panégyrique de sainte Thérèse [15], non content de faire quasiment l'impasse sur ses extases et ses visions, a clairement laissé entendre qu'il les tenait pour des illusions [16].

Il serait donc grand temps, me semble-t-il, que l'Eglise prenne une position claire sur les visions de Thérèse d'Avila et qu'elle en tire toutes les conséquences. Ou bien, en effet, elle ne croit pas à la réalité des visions de Thérèse d'Avila, à la réalité des innombrables paroles qu'elle croit avoir entendues, à la réalité des innombrables interventions de Dieu pour lui permettre de faire aboutir ses projets ainsi qu'à celle des tentatives du démon pour les faire avorter, et alors il lui faut reconnaître que Thérèse d'Avila, bien que sainte et docteur de l'Eglise, est complètement folle, et par conséquent, il conviendrait d'enlever son nom du catalogue des saints, comme cela a déjà été fait pour un certain nombre d'entre eux, dont quelques-uns ne s'étaient même pas donné la peine d'exister, et, en tout cas, de lui ôter son titre de docteur de l'Eglise. Ou bien l'Eglise croit à la réalité de tous ces phénomènes, et alors il ne suffisait pas de faire de Thérèse d'Avila une sainte et un docteur de l'Eglise. Elle devrait avoir dans la vie de l'Eglise, comme dans le cœur et l'esprit de tous les chrétiens, une place beaucoup plus grande : l'Epouse du Christ devrait avoir la même importance, tenir le même rang que la Mère du Christ. Je n'aurai certes pas l'outrecuidance de donner des conseils au Saint Père, que l'Esprit-Saint ne cesse d'assister, mais il me semble pourtant qu'une première décision s'imposerait de toute urgence : étendre le dogme de l'Immaculée Conception, qui ne concerne jusqu'ici que la seule Vierge Marie, à Thérèse d'Avila. Car comment peut-on imaginer que celle que le Christ a choisie pour Epouse, celle à laquelle il a dit : « ton honneur est le mien, mon honneur est le tien », puisse avoir été souillée par le péché originel ? Sans parler de la crédibilité de l'Eglise, il en va de l'honneur du Christ lui-même [17]. Nul doute que l'enthousiasme suscité par une telle décision dépasserait encore celui qu'a soulevé la révélation du troisième secret de Fatima; nul doute qu'elle comblerait le désir inconscient, mais certainement très profond, d'innombrables croyants; nul doute qu'elle serait de nature à provoquer un puissant renouveau des vocations monastiques et constituerait pour le pontificat de Jean-Paul II le plus extraordinaire des couronnements !


 

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NOTES :

[1] Op. cit., p. 115.

[2] Op. cit., p. 58 : « Toutes ces "diableries", si nombreuses dans les écrits de Thérèse de Jésus, surprennent le lecteur moderne. La théologie du démon n'est plus la même aujourd'hui qu'au XVIe siècle. Comme on l'a proposé pour les Pères de l'Eglise, en s'appuyant sur des textes d'Evagre le Pontique dans son traité Le Pratique, toujours en grands démêlés avec le diable, ne pourrait-on voir dans le langage imagé de Thérèse la traduction d'une intuition aigu‘ des passions de l'inconscient tout autant que celle du mystère du mal ? ». On serait tenté de se dire que M Sesé se moque vraiment du monde, s'il n'en était pas si évidemment incapable. Il y a, en effet, dans ces quelques lignes, une sottise d'une telle densité qu'il faudrait pour bien la cerner se livrer à une longue analyse. Je me contenterai donc de quelques rapides remarques. Tout d'abord, les "diableries" de Thérèse d'Avila ne sauraient « surprendre » que le lecteur qui refuse d'admettre que Thérèse d'Avila est ce qu'elle est, c'est-à-dire une femme qui croit dur comme fer à toutes les fables et toutes les légendes qu'on lui a enseignées. Alors que ses visions reflètent si fidèlement la mythologie chrétienne la plus traditionnelle et la plus archaïque, ce qui serait très surprenant, c'est que les diables n'en fissent point partie; ce qui serait très surprenant, c'est que voyant si souvent d'innombrables anges de toutes les espèces répertoriées, elle ne vît pas aussi toutes sortes de démons. De plus, M. Sesé croit excuser le caractère anachronique de ces "diableries" en disant que « la théologie du démon n'est plus la même aujourd'hui qu'au XVIe siècle ». Plaisante façon de s'exprimer ! car la théologie du démon a tellement évolué qu'il semble avoir quasiment disparu de la théologie. M. Sesé voudrait en même temps nous faire croire que c'est parce qu'elle utilise un « langage imagé » que Thérèse d'Avila parle sans cesse du démon. Disons simplement qu'alors ce « langage imagé » ferait aussi appel aux gestes puisque Thérèse d'Avila s'empresse de jeter de l'eau bénite à chaque fois qu'elle dit voir le démon. Enfin, à en croire M. Sesé, loin de témoigner d'une mentalité complètement révolue, les "diableries" de Thérèse d'Avila prouveraient qu'elle était très en avance sur son temps puisqu'elle aurait anticipé sur les "découvertes" (sur lesquelles il y aurait d'ailleurs tant à dire) de la psychanalyse moderne. Pour n'avoir pas craint de tant se couvrir de ridicule afin d'essayer de défendre Thérèse d'Avila, M. Sesé aura bien mérité de passer toute l'éternité en sa compagnie. Mais, pour ma part, je les laisserai très volontiers entre eux.

[3] Voir notamment Les Fondations, ch. 28, p.165 : « On vit alors [au moment de la fondation du monastère de Villanueva de la Jara], d'une part, combien le démon haïssait cette sainte Réforme que Notre-Seigneur lui-même avait suscitée et de l'autre à quel point elle était l'œuvre de Dieu, puisqu'elle ne fut pas détruite »; la lettre du 19 février 1569 à Alonso Ramirez : « J'ai, en effet, l'expérience que le démon ne voit pas d'un bon œil ces fondations et il ne manque pas de nous persécuter. Mais comme Dieu est tout-puissant, il en est pour ses frais » (p. 1395); la lettre du 15 octobre 1578 au père Jérôme Gratien : « Le démon assiste ces gens-là [les Carmes chaussés] » (p.1915); la lettre du 31 janvier 1579 au père Hernando de Pantoja : « Ma pensée est que le démon ne peut supporter ni les Carmes ni les Carmélites déchaussés, et c'est pour cela qu'il leur fait une guerre à mort » (p. 1932).

[4] Voir la lettre du 20 mai 1582 au chanoine Reinoso : « On dirait, en vérité, que ces pères [les jésuites] en viennent à une guerre ouverte. Et le démon la fonde sur des attaques lancées contre moi à propos de choses dont ils devraient me remercier. Il s'y joint des accusations bien graves, dont eux-mêmes, disent-ils, pourraient produire des témoins sur plusieurs points. Et tout cela pour de noirs intérêts que, dit la Compagnie, j'ai voulus, que j'ai cherchés et, pour un peu, que j'ai pensés; et comme je ne les crois pas capables de mentir, il est clair pour moi que le démon est pour quelque chose dans cette intrigue » (pp. 2248-2249).

[5] P. 1730. Elisabeth Reynaud nous apprend qu'elle ne se sépare jamais « d'une minuscule gourde d'eau bénite en cuir de Cordoue, qu'elle portera à sa ceinture dans tous ses déplacements »(op. cit., p. 204).

[6] Ou celles-ci : « O mon Jésus ! […] A cette majesté que vous faites paraître, […] elle [l'âme] voit clairement combien le pouvoir des démons est faible en comparaison du vôtre, et comment une âme dont vous êtes satisfait peut fouler aux pieds tout l'enfer. Elle voit l'épouvante qu'eurent les démons lors de votre descente dans les limbes, et leur désir de retrouver mille enfers plus profonds encore, pour fuir une si redoutable majesté » (La Vie de sainte Thérèse, ch. 28, p. 255). Citons encore ces lignes d'une lettre de 1573 (?) à Inès de Jésus : « Je vous envoie le saint Frère Jean de la Croix, qui a reçu tout particulièrement de Dieu la grâce de chasser les démons des personnes qui en sont possédées. Il vient de chasser ici, à Avila, trois légions de démons. Il leur a commandé par la vertu de Dieu de lui dire chacun leur nom, et il a été obéi sur l'heure. Ils craignent en lui tant de grâce accompagnée de tant d'humilité » (pp. 1448-1449).

[7] Voir En route, Folio classique, Gallimard, 1996, pp. 166-167 : « Qu'elle soit une admirable psychologue, cela est sûr; mais quel singulier mélange elle montre aussi, d'une mystique ardente et d'une femme d'affaires froide. Car enfin elle est à double fond; elle est une contemplative hors le monde et elle est également un homme d'Etat; elle est le Colbert féminin des cloîtres. En somme, jamais femme ne fut et une ouvrière de précision aussi parfaite et une organisatrice aussi puissante. Quand on songe qu'elle a fondé trente-deux [sic] monastères, qu'elle les a mis sous l'obédience d'une règle qui est un modèle de sagesse, d'une règle qui prévoit, qui rectifie les méprises les mieux ignorées du cœur, on reste confondu de l'entendre traitée par les esprits forts d'hystérique et de folle! ».

[8] Op. cit., p. 199.

[9] Op. cit., pp. 380-381.

[10] Voir notamment La Vie de sainte Thérèse, ch. 11, pp 113-118; ch. 19, pp. 170-171; ch. 22. pp. 204-206.

[11] Loc. cit.

[12] Fernand Braudel ne craint pas d'écrire que c'est «peut-être dans l'atmosphère même de la révolution carmélitaine » que l'on peut le mieux comprendre le personnage de Philippe II (La Méditerranée et le monde méditerranéen à l'époque de Philippe II, seconde édition revue et augmentée, Armand Colin, 1966, tome II, p. 513).

[13] Citons sur ce sujet ce que dit M. Marcel Lépée : « En fait elle trouva partout des concours et son plus grand art fut de les utiliser. Dès la fondation de Medina, on en découvre quelques-uns. Le principal, ce furent les âmes qui, un peu partout, attendaient son âme. Jamais Dieu n'avait semblé si proche. Depuis le début du siècle, on se "ruait vers l'oraison" [formule de Marcelle Bataillon dans Erasme et l'Espagne] comme vers un moyen de le saisir, et si l'autorité ecclésiastique avait vivement réagi contre la tendance à minimiser, au profit d'une vie intérieure trop personnelle, la valeur des dogmes et du culte extérieur, c'était une raison de plus de venir se ranger autour d'une femme dont la réputation de sainteté commençait à se répandre et qui, fille d'un Ordre traditionnel, se présentait munie de tous les cachets et de toutes les signatures autorisés » (op. cit., p. 218); et plus loin, évoquant le séjour qu'elle fait à Madrid en octobre 1567, il écrit : « On y attendait avec une impatiente curiosité cette femme dont l'esprit, les extases et les initiatives avaient défrayé tant de conversations […] Reçue chez une dame fort bien en cour, ancienne gouvernante de Philippe II et future gouvernante de son fils, dona Leonor de Mascarenas, Thérèse, qui avait abordé les grands chez Luisa de La Cerda, pénétra cette fois jusqu'au voisinage du roi, dans ces sphères de très haute noblesse où l'on avait "érasmisé", où de puissants seigneurs, épris de spiritualité, avaient été en coquetterie avec l'illuminisme et où, pour bien des raisons, dont certaines religieuses, on souhaitait vivement la réforme des ordres monastiques. La Providence lui ménageait ainsi, d'abord de fructueux concours, puis un jour, d'excellents protecteurs » (pp. 220-221).

[14] Quant aux autres, ils n'ont pas, pour la plupart, de véritable opinion sur la question, n'ayant jamais lu Thérèse d'Avila.

[15] Voir Bossuet, Œuvresoratoires, op. cit., tome II, pp. 368-392.

[16] Les verbes qu'il emploie pour évoquer les extases et les visions de Thérèse d'Avila sont tout à fait révélateurs : « elle croit être avec son Epoux » (p. 380); « elle paraît détachée du corps pour vivre et converser avec les anges » (p. 385); « Chaste Epoux qui l'avez blessée, que tardez-vous à la mettre au ciel, où elle s'élève par de saints désirs, et où elle semble déjà transportée par la meilleure partie d'elle-même ? » (ibidem). Pour Bossuet, c'est l'espérance chrétienne dont elle est habitée, et que, dans le premier point de son panégyrique, il nous invite à admirer et à pratiquer à son exemple, qui fait croire à Thérèse d'Avila qu'elle connaît déjà ce qu'elle ne pourra connaître qu'une fois au ciel après la mort. Est-il besoin de le dire ? Bossuet aurait certainement été sidéré, si on lui avait dit que Thérèse d'Avila serait un jour docteur de l'Eglise.

[17] Par la même occasion, le pape actuel, qui canonise et béatifie à tour de bras, serait bien avisé de penser un peu à Marcelle Auclaire : pour avoir tant bêtifié, celle qu'on me permettra d'appeler sœur Marcelle de la Niaiserie Incarnée, mériterait pour le moins d'être béatifiée.

 

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