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Avant-propos

 

Ce qu'il y a de plus étonnant dans le cas de Thérèse d'Avila, ce n'est pas qu'elle soit ce qu'elle est, et notamment complètement folle. Il y a toujours eu des fous de Dieu et il y en aura sans doute toujours, et même si, par le degré, l'intensité, la plénitude de sa folie, elle constitue un cas très exceptionnel, il n'est pour autant certainement pas unique : il y a eu et il y aura sans doute encore d'autres folles ou d'autres fous de Dieu aussi atteints qu'elle. Ce qui est le plus étonnant dans son cas, c'est le grand crédit dont elle n'a cessé de jouir jusqu'à aujourd'hui. Rien de bien étonnant assurément si, dans l'Espagne du XVIe siècle, marquée par une grande vague de mysticisme, où les visions, les extases et les autres manifestations réputées surnaturelles étaient monnaie courante, elle a très vite été considérée comme une sainte. Mais il est déjà plus étonnant que Rome ait ratifié ce jugement en la canonisant, avant d'en faire, tardivement, un docteur de l'Eglise [1]. Il est encore plus étonnant que les chrétiens d'aujourd'hui - je mets à part les intégristes - qui sont volontiers de gauche et ont sans cesse les droits de l'homme à la bouche, s'obstinent, et quelques incrédules avec eux [2], à lui vouer une très grande admiration.

Toujours est-il que les livres publiés en France sur Thérèse d'Avila dans le dernier demi-siècle semblent être tous résolument hagiographiques, celui qui va le plus loin dans cette voie étant sans aucun doute la biographie de Marcelle Auclaire [3]. On ne sait comment qualifier un tel livre dont c'est peu de dire qu'il est d'une insigne niaiserie, d'une sottise sans nom et d'une stupidité stupéfiante. Marcelle Auclaire croit, Marcelle Auclaire gobe n'importe quoi; elle admire tout, elle s'extasie sur tout. Non seulement elle croit à la réalité de toutes les visions de Thérèse d'Avila, de toutes les paroles qu'elle prétend avoir entendues, non seulement elle adopte sans jamais les discuter si peu que ce soit toutes les explications surnaturelles des événements que ne cesse de nous donner Thérèse d'Avila, mais elle croit aussi à toutes les visions, à tous les miracles, à tous les phénomènes prétendument surnaturels qui semblent être particulièrement répandus dans son entourage. Le plus étonnant, c'est que ce livre, qui aurait dû ridiculiser et discréditer complètement son auteur, a fait l'objet de comptes rendus très élogieux et est généralement considéré comme un livre de référence, comme la grande biographie de Thérèse d'Avila, celle qu'il faut lire absolument.

Sans aller aussi loin que Marcelle Auclaire dans l'admiration béate et la niaiserie bêtifiante, les auteurs des autres livres consacrés à Thérèse d'Avila depuis une cinquantaine d'années [4], témoignent tous néanmoins d'une étonnante absence d'esprit critique [5]. Ils décrivent les visions de Thérèse d'Avila, ils reproduisent les paroles qu'elle croit avoir entendues, sans jamais essayer de voir si on ne peut pas les expliquer autrement qu'en faisant appel au surnaturel, alors pourtant que Thérèse d'Avila ne cesse, à son insu, de nous donner tous les éléments qu'il faut pour ce faire. Non contents de ne pas reconnaître l'évidente folie de Thérèse d'Avila, non contents de ne pas voir que cette folie ne se nourrit pas seulement d'une incroyable crédulité et d'une complète incapacité à mener une réflexion logique, mais aussi d'un immense orgueil et d'un irrépressible besoin de croire que Dieu la préfère à toute autre créature, ces auteurs ne craignent pas de lui prêter toutes les qualités qui lui sont le plus totalement étrangères et se plaisent souvent à célébrer sa liberté d'esprit, son ouverture au monde, voire son modernisme [6], autant et parfois plus que son amour de Dieu et sa piété.

La lecture de Thérèse d'Avila [7] me paraît, au contraire, offrir le spectacle effarant et effrayant d'un esprit complètement enfermé dans sa foi, d'un esprit totalement incapable de concevoir le moindre doute, de se poser la moindre question à l'égard des prétendues vérités qu'on lui a enseignées, d'un esprit si intimement persuadé de la réalité des fables dont on l'a abreuvé qu'elle croit souvent voir les divins et les saints personnages qu'on lui a appris à adorer et à révérer, et sans cesse entendre Dieu lui resservir les niaiseries et les sottises qui constituent la quasi totalité de son bagage intellectuel, d'un esprit convaincu que ce même Dieu est le complice de ses lubies, son principal souhait étant de la voir mener à bien la tâche qu'elle s'est fixée, et qu'il passe le plus clair de son temps à l'encourager et à l'aider, tandis que le démon s'emploie à la décourager et à la faire échouer, d'un esprit enfin pour qui plus rien n'existe vraiment que le monde d'illusions dans lequel elle vit. Car, et c'est ce qui devrait le plus rebuter les hommes et même la plupart des chrétiens d'aujourd'hui, Thérèse d'Avila a une vision foncièrement théocentrique de l'homme et du monde : elle professe le plus absolu mépris de toutes les choses terrestres, persuadée que l'homme n'est au monde que pour se consacrer, autant que faire se peut, à louer Dieu du matin au soir et du soir au matin afin de mieux se préparer par là à ce qui, dans l'éternité, sera alors vraiment et définitivement sa seule et unique activité.

On ne s'en étonnera pas, tous les ouvrages hagiographiques consacrés à Thérèse d'Avila ne citent jamais que d'autres livres également hagiographiques. Tous ignorent, ou veulent ignorer, les nombreux ouvrages de philosophes, de psychologues ou de psychiatres, qui, dans la première moitié du siècle principalement, ont essayé, avec une audace très inégale, d'analyser les phénomènes mystiques et de les expliquer, partiellement ou totalement, à partir de facteurs psychologiques ou médicaux [8]. Or comme il était naturel, ces livres ont généralement fait une large place à Thérèse d'Avila [9]. Je les ai consultés et cités à l'occasion, mais, en ce qui concerne les explications proprement médicales, j'ai préféré éviter de m'aventurer sur un terrain où je me sens incompétent. Sans méconnaître en aucune façon l'importance de ce sujet, je n'ai donc pratiquement pas parlé des maladies de Thérèse d'Avila et du rôle que l'hystérie et, plus encore peut-être, l'épilepsie [10] ont pu avoir dans ses expériences mystiques. Certains s'étonneront peut-être de ne rien trouver sur le rôle que la sexualité a pu jouer dans certaines visions de Thérèse d'Avila, comme dans celles de beaucoup d'autres mystiques, alors qu'ils se seraient attendus à ce que je fasse un sort au fameux épisode de la transverbération [11]. Mais, outre que les textes parlent d'eux-mêmes, ce rôle a déjà été souvent souligné [12]. Qu'on ne croie donc pas que j'ai voulu le minimiser. J'en suis tout à fait conscient, si tous les gens qui n'ont pas de vie sexuelle normale ne deviennent pas pour autant des mystiques, il semble bien, en revanche, que les mystiques n'aient jamais une vie sexuelle normale.

On voudra donc bien se souvenir non seulement que, dans ma relecture résolument critique de Thérèse d'Avila, je n'ai pas utilisé tous les arguments que j'aurais pu utiliser, mais que j'ai laissé de côté ceux qui, aux yeux de beaucoup, seraient peut-être les plus décisifs. Il n'en reste pas moins que les seules armes que j'ai employées, l'analyse psychologique et le raisonnement logique, me paraissent suffire à établir que les nombreux admirateurs de Thérèse d'Avila sont presque aussi dénués d'esprit critique qu'elle l'est elle-même et qu'il serait grand temps de cesser pour le moins de porter aux nues un personnage que la maladie, la sottise et l'orgueil ont conduit à un degré de folie rarement atteint.


 

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NOTES :

[1] Rappelons que c'est Paul VI qui a fait de Thérèse d'Avila la première femme docteur de l'Eglise. Dans son petit livre sur Thérèse d'Avila (voir note 4), M. Emmanuel Renault évoque l'événement en ces termes : « Paul VI, écartant l'interprétation abusive du verset de saint Paul "que les femmes se taisent dans les assemblées" (I Cor., 14, 34), la déclare docteur de l'Eglise le 27 septembre 1970 » (p. 139). Le propos de M. Renault est assez plaisant. Comme la plupart des chrétiens d'aujourd'hui, il est manifestement très gêné par toutes les déclarations foncièrement misogynes de saint Paul. Il suggère donc qu'il faut savoir les interpréter. Mais, en l'occurrence, l'opinion exprimée par saint Paul est si claire, si transparente que, si l'on peut certes ! la désapprouver, on ne voit guère comment elle pourrait donner lieu à des interprétations différentes. En fait, ce que M. Renault appelle interpréter abusivement saint Paul, revient simplement à admettre qu'il a effectivement dit ce qu'il a dit. En déclarant Thérèse d'Avila docteur de l'Eglise, Paul VI n'a pas écarté une « interprétation abusive » de saint Paul : il s'est résolument écarté de saint Paul lui-même, c'est-à-dire du fondateur de la théologie chrétienne, de celui-là même dont il a pris le nom. Et il l'a fait pour une raison que l'on peut dire électorale : il a voulu essayer de gommer un peu l'image à juste titre traditionnellement antiféministe de l'Eglise, image qui, dans la société moderne, apparaît de plus en plus négative.

[2] Notamment Simone de Beauvoir. Voir Le deuxième sexe, collection "Idées", Gallimard, 1971, tome I, p. 121 et tome II, pp. 420-422.

[3] La Vie de sainte Thérèse d'Avila, la dame errante de Dieu, Le Club du meilleur livre, 1953, réédition, collection "Livre de Vie", Seuil, 1960. C'est cette édition que j'ai utilisée.

[4] Je ne parle que pour ceux que j'ai pu lire : Marcel Lépée, Sainte Thérèse d'Avila mystique, Desclée de Brouwer, 1951, rééd. 1979; Paul Werrie, Thérèse d'Avila. Sa naissance, sa passion sa mort, Mercure de France, 1971; Janine Poitrey, Introduction à la lecture de Thérèse d'Avila, Beauchesne, 1979; Emmanuel Renault, Sainte Thérèse d'Avila et l'expérience mystique, collection "Maîtres spirituels", éditions du Seuil, 1985; Rosa Rossi, Thérèse d'Avila (traduit de l'italien), les éditions du Cerf, 1989; Bernard Sesé, PetiteVie de Thérèse d'Avila, Desclée de Brouwer, 1991; Dominique de Courcelle, Thérèse d'Avila. Femme d'écriture et de pouvoir, Jérôme Millon, 1993; Elisabeth Reynaud, Thérèse d'Avila ou le divin plaisir, Fayard, 1997; François de Saint-Chéron, Sainte Thérèse d'Avila, Pygmalion, 1999. En dehors de ceux qui lui sont entièrement consacrés, on pourrait sans doute relever dans bien d'autres livres des témoignages de cette étrange fascination pour Thérèse d'Avila. C'est le cas notamment du livre de Gabriel Germain, Le Regard intérieur (édit. du Seuil, 1968).

[5] Certains ne sont même pas très loin d'égaler la sottise et la niaiserie de Marcelle Auclaire. C'est notamment le cas d'Elisabeth Reynaud, comme en témoigne, entre cent autres exemples, cette phrase relative à saint Jean de la Croix : « De bonne heure Juan l' [sa mère] aide à tisser la soie. Cette noble matière a-t-elle influé sur la beauté de son âme ? » (p. 302). Contre tant de niaiseries et de sottises, on trouvera heureusement un excellent antidote dans la célèbre bande dessinée de Claire Bretecher, La vie passionnée de Thérèse d'Avila (édité par l'auteur).

[6] « Paul Werrie nous démontre ici ce qu'il y a de moderne dans la sainteté », peut-on lire par exemple sur la quatrième de couverture du livre de Paul Werrie.

[7] Toutes les références aux livres de Thérèse d'Avila renverront à l'édition des Œuvres complètes, Fayard, 1962. en deux tomes, le tome I renfermant La Vie de sainte Thérèse et les Relations spirituelles, et le tome II les autre œuvres. J'ai lu la Correspondance dans l'édition des Œuvres complètes des éditions du Cerf, 1995, qui reprend pour les autre œuvres le texte de l'édition Fayard, avec quelques corrections généralement insignifiantes. Ayant lu pour la première fois Thérèse d'Avila dans l'édition Fayard, il m'aurait fallu changer toutes mes références pour renvoyer à l'édition du Cerf. Comme elles sont très nombreuses, j'avoue n'avoir pas eu la patience de le faire.

[8] Rappelons notamment les livres de William James, L'Expérience religieuse, trad. fr., Félix Alcan, 1906; Henri Delacroix, Etudes d'histoire et de psychologie du mysticisme, Félix Alcan 1908; Maxime de Montmorand, Psychologie des mystiques catholiques orthodoxes, Félix Alcan, 1920; James-H. Leuba, Psychologie du mysticisme religieux, traduit par Lucien Herr, Félix Alcan, 1925; Quercy, L'Hallucination, Alcan, 1930 (sur Thérèse d'Avila, voir pp. 173-348).

[9] Certains livres qui ne parlent directement que très peu de Thérèse d'Avila, ne laissent pas cependant, si l'on a ses œuvres bien présentes à l'esprit, de nous faire penser continuellement à elle. C'est le cas du grand livre de Pierre Janet De l'Angoisse à l'extase (1e édition Félix Alcan, 1926, réédité en 1975 par les soins de la Société Pierre Janet et du Laboratoire de Psychologie Pathologique de la Sorbonne avec le concours du C.N.R.S). Dans ce livre, Pierre Janet s'appuie essentiellement sur l'étude des malades qu'il a soignés à l'hôpital de la Salpétrière et tout premier lieu de celle qu'il appelle Madeleine. Certes, à plusieurs reprises, il établit lui-même des rapprochements entre Madeleine et Thérèse d'Avila. Mais il aurait pu en établir bien davantage, car les analogies sont innombrables et très précises. Ce qui distingue principalement Thérèse d'Avila et Madeleine est que l'une a été canonisée, a été faite docteur de l'Eglise et est considérée comme l'une des plus hautes figures de la spiritualité chrétienne tandis que l'autre est restée une malade anonyme.

[10] De nombreuses études ont rapproché les extases de Thérèse d'Avila des crises hystériques et épileptiques, depuis l'article d'un jésuite, le père G. Hahn, « Les phénomènes hystériques et les révélations de sainte Thérèse » (Revue des questions scientifiques, 1883), article mis à l'Index, jusqu'à celui du docteur Pierre Vercelletto, « Extase, crises extatiques, à propos de la maladie de saint Paul et de sainte Thérèse d'Avila » (Revue Epilepsies, 1997, no 9, pp. 27-39).

[11] Voir La Vie de sainte Thérèse, ch. 29, pp. 268-269 : « En cet état, il a plu au Seigneur de m'accorder plusieurs fois la vision que voici. j'apercevais un ange auprès de moi, du côté gauche sous une forme corporelle […] il n'était pas grand, mais petit et fort beau; son visage enflammé semblait indiqué qu'il appartenait à la plus haute hiérarchie, celle des esprits tout embrasés d'amour […] Je voyais entre les mains de l'ange un long dard qui était d'or, et dont la pointe de fer portait à son extrémité un peu de feu. Parfois, il me semblait qu'il me passait ce dard au travers du cœur, et l'enfonçait jusqu'aux entrailles. Quand il le retirait, on eût dit que le fer les emportait après lui, et je restais tout embrasée du plus ardent amour de Dieu. Si intense était la douleur qu'elle me faisait pousser ces faibles plaintes dont j'ai parlé. Mais en même temps, la suavité causée par cette indicible douleur est si excessive qu'on aurait garde d'en appeler la fin, et l'âme ne peut se contenter de rien qui soit moins que Dieu lui-même. Cette souffrance n'est pas corporelle, mais spirituelle; et pourtant le corps n'est pas sans y participer quelque peu et même beaucoup. Ce sont alors entre l'âme et Dieu des épanchements de tendresse, d'une douceur ineffable. Je supplie le Seigneur de bien vouloir les faire goûter, dans sa bonté, à quiconque croirait que j'invente »; voir aussi Relations spirituelles, LIV, p. 461 : « Une autre oraison très fréquente, c'est une sorte de blessure. Il semble à l'âme qu'on lui passe une flèche au travers du cœur et au travers d'elle-même. Elle en ressent une douleur si vive qu'elle en gémit, mais en même temps si délicieuse qu'elle voudrait ne la voir jamais finir »; voir aussi Le Château intérieur, "sixièmes demeures", ch. 2, pp. 618-619 : « Souvent lorsqu'on y pense le moins et qu'on n'a pas l'esprit occupé de Dieu, Sa Majesté réveille l'âme tout à coup : on dirait une étoile filante ou un coup de tonnerre. On n'entend cependant aucun bruit, mais l'âme sent que Dieu l'a appelée […] Elle sent qu'elle vient de recevoir une délicieuse blessure d'amour. Comment, de qui l'a-t-elle reçue ? elle ne s'en rend pas compte; mais elle en comprend si bien le prix qu'elle voudrait n'en jamais guérir. Elle se plaint à son Epoux par des paroles d'amour et cela même extérieurement. Elle ne peut s'en empêcher, parce qu'il lui fait sentir sa présence, sans pourtant se manifester de manière à l'en laisser jouir. La peine qu'elle en éprouve est très vive, mais suave et pleine de douceur […] l'âme se consume de désirs et ne sait pourtant que demander, parce qu'elle sent clairement que son Dieu est avec elle. Vous me direz : Mais si elle a cette connaissance, que désire-t-elle ? de quoi s'afflige-t-elle ? et que veut-elle de plus ? Je l'ignore. Tout ce que je sais, c'est que cette peine la pénètre jusqu'aux entrailles, et qu'on les lui arrache, ce semble, quand le divin Archer retire la flèche dont il l'a percée, tant est vif le sentiment de l'amour qu'elle lui porte ».

[12] Voir notamment Leuba, op. cit., pp. 201-226

 

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