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....................Être girardien ou ne pas être

....................Shakespeare expliqué par René Girard

....................Introduction

Quand j'ai écrit mon livre René Girard, un allumé qui se prend pour un phare, je n'avais pas lu son livre sur Shakespeare. Je l'avais seulement parcouru, et, bien que je ne fusse pas un spécialiste de Shakespeare, je m'étais tout de suite rendu compte que c'était un tissu d'inepties. Mais j'ai préféré le laisser de côté : car, outre qu'il s'agit d'un gros livre, il m'aurait fallu commencer par relire de près tout Shakespeare et je voulais m'attaquer en priorité aux thèses essentielles de René Girard sur le désir mimétique, l'origine de la violence, le rôle et la nature du sacrifice. Une fois mon livre terminé, je me suis mis en quête d'une nouvelle tête de Turc et je suis vite arrivé à la conclusion que j'aurais bien du mal à en retrouver une qui puisse rivaliser avec René Girard.
Le choix de la cible est capital pour un polémiste. Celle-ci doit présenter un certain nombre de « qualités » qu'il n'est pas facile de trouver réunies en un même auteur. Il faut d'abord qu'il dise des sottises, beaucoup de sottises, qu'il atteigne, si possible, des sommets dans ce domaine, qu'il énonce des énormités monumentales, qu'il nous assène des âneries aussi innombrables qu'inénarrables, qu'il se vautre dans l'absurdité. René Girard répond parfaitement à cette première et fondamentale exigence. Mais elle ne suffit évidemment pas. Si ineptes que puissent être les écrits d'un auteur, il serait assez vain d'entreprendre de les réfuter, s'ils n'ont jamais suscité un véritable intérêt ou n'ont été pris au sérieux que par des rigolos [1]. Pour constituer une bonne cible, un auteur doit être également aussi célèbre que possible. Et, de ce point de vue encore, René Girard est une cible idéale. Son nom n'est sans doute pas aussi connu du grand public que celui d'une autre des nullités les plus accomplies de notre temps, Roland Barthes. Mais, si Roland Barthes a eu certes ! beaucoup de fervents admirateurs qui l'ont porté aux nues, il n'a pas bénéficié de la même reconnaissance dans le monde intellectuel et universitaire. Bien que le Dictionnaire des philosophes des Presses Universitaires de France, sans craindre le ridicule, ait cru devoir lui consacré une notice [2], il n'a jamais été considéré comme un penseur. René Girad, lui, est regardé par beaucoup de gens non seulement comme l'un des plus grands penseurs de notre temps, mais comme l'un des plus grands penseurs de tous les temps, sinon le plus grand. Il peut sans doute se flatter d'avoir battu tous les records en matière de prix et de distinctions honorifiques [3], de même qu'il peut se flatter de faire l'objet de très nombreux colloques et de séminaires aux quatre coins du monde. Enfin, et c'est sans doute plus étonnant encore, il s'est constitué de par le monde un certain nombre d'associations et de fondations qui se consacrent à étudier et à diffuser sa pensée comme Imitatio, L'Association pour les recherches mimétiques, The Raven Foundation, Theology and Peace ou Preaching Peace.
Tous ces honneurs auraient risqué d'affecter grandement sa modestie, si, fort heureusement, il n'en avait été aussi dépourvu qu'on peut l'être. Et c'est là, aux yeux du polémiste, une troisième « qualité » qui, pour être sans doute moins essentielle que les deux premières, n'en est pas moins extrêmement précieuse. Car on est sans cesse enclin à pouffer de rire en découvrant à quel point ce bouffon est bouffi d'orgueil et on a, bien sûr, encore plus envie de le bouffer.
J'ai donc décidé de regarder enfin de plus près son livre sur Shakespeare et je me suis très vie rendu compte qu'il était encore plus insensé que je ne l'avais d'abord pensé. Je me suis alors dit qu'après m'être démontré la totale ineptie du Sur Racine de Roland Barthes et du Dieu caché de Lucien Goldmann, je me devais de faire le même travail sur le livre de René Girard qui, après ceux de Roland Barthes et de Lucien Goldmann, constitue sans doute, du moins pour la France, le troisième des grand sommets de la sottise contemporaine
René Girard n'a, semble t-il, pas découvert tout de suite que Shakespeare était fondamentalement girardien. Dans son premier livre Mensonge romantique et vérité romanesque, il affirmait que seuls des romanciers particulièrement géniaux, comme Cervantès, Stendhal, Flaubert, Dostoïevski et Proust, avaient été capables de comprendre la nature triangulaire du désir. Même s'il lui arrivait à l'occasion de faire appel à des œuvres dramatiques comme Dom Juan ou Andromaque pour essayer d'étayer ses thèses, il semblait considérer que les dramaturges, et plus encore les poètes, étaient, eux, condamnés à rester prisonniers de l'illusion romantique. Mais il ne prenait pas la peine de nous expliquer pourquoi seuls des romanciers avaient pu bénéficier du plus grand des privilèges : être ses précurseurs.
Si génial que soit un penseur, ses idées ont besoin d'un certain temps pour arriver à leur pleine maturation. Il lui faut un peu de temps pour mesurer vraiment toute la portée de ses intuitions. Même René Girard, qui était pourtant peu porté à se mésestimer, n'a donc pas eu tout de suite pleinement conscience de sa prodigieuse importance. Certes, il a eu très vite le sentiment qu'il était, pour le moins, le penseur du siècle. Il lui a fallu pourtant un peu de temps pour se rendre à l'évidence : il n'était pas seulement le penseur du siècle, il était le penseur que l'on attendait depuis des siècles, le penseur que l'on attendait même depuis le début de l'humanité, le penseur dont les hommes préhistoriques pressentaient déjà très confusément la lointaine venue, pressentiment sans lequel ils n'auraient sans doute pas résisté à la tentation de mettre fin à une existence bien peu gratifiante, sans lequel ils n'auraient sans doute jamais eu le courage de continuer à pourvoir à la subsistance de leur famille et à assurer la survie de l'espèce.
René Girard n'a donc pas tout de suite compris que, dans les lettres et les sciences humaines, il n'y avait, il ne pouvait y avoir de génie que dans et par le girardisme. Même si ce fut assez rapide, il n'est arrivé que progressivement à la conclusion que tout grand auteur, tout véritable écrivain ne pouvait être que profondément, que foncièrement… girardien. Les autres peuvent sans doute pendant un temps connaître un certain succès, mais ils ne peuvent prétendre passer à la postérité : « S'ils veulent que leur œuvre survive à l'éphémère des modes, les dramaturges, comme les romanciers, se doivent de découvrir cette source essentielle des conflits humains qu'est la rivalité mimétique » (p. 10). Le jour où René Girard a pleinement compris que l'essence du génie résidait dans le girardisme, il en a déduit fort logiquement que Shakespeare, étant assez généralement, et sans doute à juste titre, considéré comme le plus grand écrivain de la culture occidentale, ne pouvait donc avoir été, bien qu'il ne fût pas romancier, qu'un immense girardien, le plus grand écrivain girardien de tous les temps, le génie girardien par excellence. 
Il s'est donc plongé dans Shakespeare avec la certitude d'y retrouver partout le désir mimétique. Et cela n'a pas manqué d'arriver. Il a donc décidé qu'il lui fallait absolument écrire un livre pour expliquer à tous ceux qui, depuis quatre siècles, admirent tellement Shakespeare, pourquoi il était en effet tellement admirable et leur donner enfin la clé sans laquelle on ne peut pas le comprendre vraiment. Cette clé, c'est, bien sûr, la théorie mimétique : « Le but de cet ouvrage, écrit René Girard, est de montrer que plus un critique approfondit la théorie mimétique, plus son regard se fait pénétrant à l'égard du texte shakespearien » (p. 11). Et au début du chapitre qu'il consacre à Troïlus et Cressida, la pièce, qui, selon lui, suffirait à elle seule à démontrer sa thèse, il écrit ceci : « L'idée centrale du présent livre est que Shakespeare ne se contente pas d'illustrer plus ou moins indirectement le désir mimétique, mais qu'il en est le théoricien » (p. 151).
Personne ne l'avait vraiment compris avant lui. Mais ce n'était pas pour le surprendre. Il s'est, en effet, assez vite habitué à constater que, quel que soit l'auteur, quel que soit le sujet sur lesquels il se mettait à travailler, tous ceux qui en avaient traité avant lui, avaient mis à côté de la plaque. Peut-être, tout au début, s'est-il un peu étonné que jamais personne n'ait vu ce qui lui semblait à lui tellement envident. Peut-être a-t-il éprouvé quelque gêne de découvrir en lui un tel génie, mais il s'y est fait, il s'y est fait très vite, il s'y est fait très bien. 
Quoi qu'il en soit, on retrouve, dans son livre sur Shakespeare, les mêmes formules dédaigneuses que l'on rencontre dans ses autres livres à l'égard de tous les commentateurs et de tous les critiques qui l'ont précédé. Tous ceux qui ont parlé de Shakespeare avant lui ont manqué l'essentiel. Aucun d'eux n'a su voir, en effet, que le désir mimétique était le principal ressort de toutes les œuvres de Shakespeare [4]. Comme les tenants de la « nouvelle critique » René Girard aime s'en prendre aux « critiques traditionnels » qui n'ont jamais rien compris à rien [5]. Si, très exceptionnellement, certains critiques ont parfois été sur le point d'apercevoir ce que personne n'avait vu avant René Girard, ils ont reculé, ils se sont effacés au dernier moment pour lui laisser la gloire d'être le premier à aller au fond des choses [6]
Mais René Girard a beau être pleinement conscient d'être doté d'une pénétration exceptionnelle, d'une perspicacité phénoménale, d'un prodigieux génie, il est quand même un peu embarrassé pour expliquer pourquoi, semble-t-il, jamais personne avant lui n'a compris, ni même seulement soupçonné, ce qui lui paraît à lui tellement évident, l'importance primordiale, le rôle essentiel, fondamental du désir triangulaire dans l'œuvre de Shakespeare. Mais il croit en avoir trouvé l'explication. Selon lui Shakespeare aurait découvert très tôt, pour ne pas dire presque tout de suite, la réalité et le rôle universels et primordiaux du désir mimétique : « Shakespeare a rencontré si tôt la réalité du phénomène que sa façon de l'aborder, du moins dans les premières années, nous paraît juvénile, pour ne pas dire caricaturale. Dans le Viol de Lucrèce, le futur violeur contrairement au Tarquin représenté par Tite-Live dans son histoire de Rome, décide de violer une femme que de fait il n'a jamais rencontrée. Il ne sait pas à quoi ressemble sa victime et n'est attiré par elle qu'en raison de l'éloge excessif que son mari a fait de sa beauté » (p. 10).
Mais il se serait aussi très vite rendu compte qu'une peinture franche et directe du désir mimétique faisait peur et qu'il ne pouvait espérer gagner le public qu'en avançant masqué et qu'en essayant de dissimuler ce qui constituait le principal ressort de ses œuvres : « Il ne tarda pas à comprendre qu'agiter le désir mimétique sous le nez du public n'est pas le meilleur moyen de connaître le succès – chose qu'apparemment je n'ai moi-même jamais comprise. Il fallut très peu de temps à Shakespeare pour rendre plus subtile, insidieuse et complexe sa façon de traiter le désir, mais, avec une constance parfois proche de l'obsession, et qui n'implique aucune illusion d'omniscience, bien au contraire, jamais il ne se départit de la conception mimétique qu'il s'en faisait » (p.10).
On le voit, René Girard prétend être lui même l'illustration du fait que parler du désir mimétique n'est pas le meilleur moyen de se faire connaître. Il fait ainsi preuve d'un étonnant culot. Il se pose en victime et essaie de nous faire croire qu'il est méconnu parce qu'il révèle une vérité que personne ne veut voir. Loin d'être injustement méconnu, il jouit d'une prodigieuse notoriété qu'il a acquise non pas pour avoir fait une immense découverte, mais pour avoir énoncé une théorie qui, par sa gratuité et son absurdité, était particulièrement propre à séduire les jobards. Selon lui, Shakespeare se serait montré plus habile et meilleur stratège en mettant au point une technique très habile qui lui permettait d'exploiter la grande découverte qu'il avait faite, à savoir que tous les rapports humains étaient gouvernés par le désir triangulaire, tout en donnant l'impression de partager l'illusion romantique d'un public indéfectiblement attaché à l'autonomie du désir. Il a donc écrit des pièces profondément ambiguês dont la signification profonde ne pouvait être perçue que par une élite très restreinte : « Pendant la plus grande partie de sa carrière, on peut dire que, chaque fois qu'il prend la plume, il écrit deux pièces en une seule : il propose consciemment aux diverses composantes de son public deux interprétations différentes de la même pièce, une interprétation sacrificielle à l'intention du parterre (qui d'ailleurs se perpétue à travers la plupart des interprétations modernes) et une lecture non sacrificielle réservée aux happy few, la lecture mimétique, seule authentiquement shakespearienne » (p. 13)
Après la grande découverte du rôle fondamental du désir mimétique dans l'œuvre de Shaespeare, René Girard a donc fait une seconde découverte capitale, celle de « ce qu'on pourrait appeler la double technique de révélation et de dissimulation propre au Shakespeare de la maturité. À partir du Songe d'une nuit d'été, cette technique ambivalente se met en place de façon si géniale que son rôle immense dans l'ensemble de l'œuvre théâtrale est resté, jusqu'a ce jour, inaperçu » (p. 41). Mais cette seconde découverte pose autant de problèmes que la première. Celle-ci était déjà d'une totale invraisemblance, pour ne pas dire qu'elle était parfaitement absurde. Si la peinture du désir mimétique peut seule nous donner la clé du génie de Shakespeare, comment ne pas s'étonner que, parmi tant de millions d'hommes qui n'ont cessé d'admirer son génie, il ait fallu attendre René Girard pour qu'il s'en trouve enfin un qui soit capable d'en reconnaître la vraie nature ? Comment ne pas s'étonner que, parmi tant de gens qui n'ont cessé de lire et de relire Shakespeare, de faire des cours sur ses œuvres, de lui consacrer des livres et des articles, aucun d'eux n'ait vu ou seulement entrevu ce qui a sauté aux yeux de René Girard dès qu'il s'est mis à le lire ? 
Pour essayer d'expliquer ce mystère, René Girard prétend que Shakespeare aurait compris que ce qui faisait la réussite de ses pièces était aussi ce qu'il devait à tout prix absolument cacher ; il aurait compris que le public ne pouvait aimer ses pièces que s'il ne les comprenait pas. Et il en aurait pris très rapidement cacher son parti et il aurait alors tout fait pour qu'il ne pût pas les comprendre. Il n'aurait pas cessé de jouer à cache-cache avec le public. C'est dans Le Songe d'une nuit d'été, que Shakespeare aurait, selon René Girard, aurait poussé ce jeu le plus loin : « Shakespeare lance un défi humoristique à la résistance du public, et il le fait sans avoir à craindre de réactions hostiles de la part de ceux qui, s'ils comprenaient, s'offusqueraient de ce défi. Il n'a pas d'inquiétude à avoir : personne ne comprendra rien. Tel un sublime toréro, il frôle à tout instant le taureau, mais il agit sans effort et avec trop d'élégance pour qu'on perçoive le tour de force permanent que cette comédie représente » (p. 97). Si l'on comprend bien René Girard, le grand risque, le risque permanent que court Shakespeare, c'est celui de être compris. Ce risque, non seulement il l'assume pleinement, mais il prend même un très grand plaisir à l'affronter continuellement : il joue perpétuellement avec le feu en fournissant sans cesse au public des éléments qui devraient le mettre sur la voie et lui permettre d'apercevoir le sens véritable et la signification profonde de ses œuvres. Mais, à chaque fois qu'il a le sentiment d'être allé si loin que le public ne va pas plus pouvoir refuser de voir ce qu'il ne souhaite pas voir, il opère aussitôt un brusque virage et lui fournit d'autres éléments susceptibles de le rassurer et de lui permettre de continuer à ne pas comprendre. 
On me permettra de trouver tout cela parfaitement invraisemblable. Je ne crois pas du tout que Shakespeare soit un « sublime toréro »; je croirais volontiers, en revanche, que René Girard, dont beaucoup ont fait une vache sacrée, est, en réalité, une vache folle. Je doute fort, en effet, qu'aucun créateur puisse se résigner à n'avoir du succès qu'à la condition de n'être pas compris et tout faire pour ne pas l'être ; je doute fort qu'il puisse se livrer à l'étrange jeu imaginé par René Girard et sans cesse s'exposer à être compris pour à chaque fois faire finalement en sorte de continuer à ne pas l'être. J'aurais plutôt tendance à croire qu'un créateur cherchait toujours à être compris du mieux possible et qu'il était persuadé qu'il aurait d'autant plus de succès qu'il serait mieux compris.
Mais peut-être Shakespeare mettait-il tous ses espoirs dans la postérité et se disait-il qu'il viendrait inévitablement un jour où un homme d'une pénétration exceptionnelle, d'une intelligence jusque-là inégalée comprendrait enfin la nature profonde de son génie et la ferait découvrir à l'humanité éblouie. J'ai tout de même beaucoup de peine à croire que Shakespeare ait pu se faire à l'idée de n'être vraiment compris que longtemps après qu'il aurait disparu. Certes ! je ne l'ignore pas, un vague bruit a couru après sa mort selon lequel il aurait rendu l'âme en prononçant d'une voix quasiment inaudible les mots suivants : « One day René Girard will come » et qu'alors un céleste sourire aurait pendant une seconde illuminé son visage. Mais aucun témoin n'a pu confirmer ce bruit dont l'origine est restée et restera sans doute pour toujours inconnue. D'après une autre tradition malheureusement purement orale, on aurait trouvé à la mort de Shakespeare, cousu dans la doublure de son pourpoint, une petite feuille de papier soigneusement pliée en quatre sur laquelle étaient écrits ces seuls mots : « To be girardian or not to be ? That is the question !  ». Ce papier s'est hélas ! perdu. On ne peut donc, me semble-t-il, accorder un réel crédit à ces deux rumeurs et, de fait, tous ceux qui écrivent sur Shakespeare choisissent de n'en tenir aucun compte. Contrairement à moi, qui, par honnêteté intellectuelle, me suis cru obligé de les évoquer ils n'y font même aucune allusion. Quant à René Girard, il n'en parle nulle part. On peut penser pourtant qu'il n'aurait pas manqué de leur faire un sort si elles lui avaient paru un tant soit peu crédibles. Je me sens dont tout à fait à l'aise pour laisser de côté à mon tour des bruits que personne ne paraît prendre au sérieux.
Quoi qu'il en soit, René Girard lui-même semble avoir un peu de mal à admettre que Shakespeare ait pu se résigner à n'être compris d'aucun de ses contemporains. Il suppose donc qu'il devait quand même exister, dans son entourage, un petit cercle de personnes capables de décrypter ses pièces : « Je crois plus que jamais en l'hypothèse d'un cercle d'initiés, petit groupe d'amateurs éclairés qui, connaissant les idées de l'auteur, comprenait tout à demi-mot »(p. 97).
Loin de lever, ne fut-ce que très partiellement, les énormes difficultés que soulève son interprétation de Shakespeare, son hypothèse ne peut, au contraire, que les renforcer. En la formulant, il reconnaît implicitement qu'il est bien peu vraisemblable, pour ne pas dire qu'il est fort invraisemblable, que Shakespeare ait pu se satisfaire de n'être compris par personne. Mais aurait-il pu se satisfaire de n'être compris que par quelques initiés ? De tous les écrivains, un auteur dramatique, et à plus forte raison un auteur dramatique qui est aussi un acteur, est sans doute celui qui le pourrait le moins. Molière souhaitait évidemment être compris par tout son public, y compris et peut-être même surtout par le parterre. Il y a gros à parier qu'il en était de même de Shakespeare.
Mais, si invraisemblable que cela puisse paraître admettons un instant que Shakespeare ait pu se résoudre à n'être compris que par quelques « initiés ». Ces initiés qui, nous dit René Girard, formaient un « cercle », un « petit groupe », qui étaient tous plus ou moins proches de l'auteur dont ils connaissaient les idées, devaient se réunir entre eux et correspondre pour commenter ses pièces, se féliciter mutuellement d'être les seuls capables d'en saisir le véritable sens et se gausser de la sottise du public qui applaudissait à tours de bras ce qu'il comprenait tout de travers. Ces « amateurs éclairés » n'appartenaient certainement pas au vulgum pecus : c'étaient soit des gentilshommes amis de lettres soit des hommes de lettres eux-mêmes, poètes, auteurs dramatiques, critiques littéraires etc. Bref, ils ne devaient pas être de parfaits inconnus, mais avoir une certaine notoriété. Comment se fait-il donc que leurs réunions et leurs échanges n'aient laissé aucune trace ? René Girard, en tout cas, ne cite aucun nom, aucun document, fût-il très court, susceptibles de prouver que son hypothèse n'est pas totalement gratuite. S'il avait trouvé quoi que ce soit, il n'aurait pas manqué d'exhiber sa trouvaille.
De plus, si, comme le pense René Girard, il y a nécessairement eu au temps des Shakespeare quelques êtres d'exception capables de comprendre le véritable sens de ses pièces, il y a dû en avoir aussi aux siècles suivants. Comment se fait-il qu'aucun d'eux ne se soit jamais exprimé ? Selon René Girard, un seul l'aurait fait, James Joyce : « Il y a une exception de taille au silence général que la postérité oppose depuis toujours au désir mimétique chez Shakespeare : l'Ulysse de James Joyce. La conférence donnée par Stephen Dedalus à la bibliothèque nationale de Dublin se présente sous les dehors d'une “Vie de William Shakespeare”, mais il s'agit en réalité d'une interprétation mimétique de l'œuvre théâtrale » (p. 313). Mais, outre qu'il y a de fortes raisons de douter, j'y reviendrai plus loin, de la réalité de cette exception, ne serait-ce que parce que personne, semble-t-il, avant René Girard n'avait compris comme lui ce passage d'Ulysse, il n'en reste pas moins, si vraiment le désir mimétique est la clef indispensable pour comprendre l'œuvre de Shakespeare, tout à fait incompréhensible que cet immense génie ait pu, pendant si longtemps, être à la fois universellement reconnu et profondément incompris.


 

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NOTES :

[1] C'est la raison pour laquelle je n'ai pas voulu, bien que plusieurs de mes amis m'aient poussé à le faire, entreprendre de réfuter la thèse de ceux qui prétendent que Corneille a écrit un certain nombre des pièces de Molière. Je ne saurais trop dire à quel point elle me paraît absurde. Mais, et l'on ne peut que s'en féliciter, elle n'a été, jusqu'ici, prise en considération que par des ignorants. Tous les dix-septiémistes et notamment tous les spécialistes de Molière, quelles que puissent être leurs divergences par ailleurs, sont unanimes pour juger que cette hypothèse est d'une imbécillité sans nom. Mais je n'hésiterais pas à me lancer dans cette entreprise, si, par malheur, elle venait à acquérir un véritable crédit.

[2] On y trouve également un certain nombre d'autres noms que l'on ne serait vraiment pas attendu à trouver, comme ceux de Bettelheim, de Claudel, de Goldmann, de Lacan ou de Ma Tsé-toung.

[3] Guggenheim Fellow en 1960 et 1967, René Girard a obtenu le prix de la Modern Language Association (1965), le prix Médicis de l'Essai pour son livre sur Shakespeare (1990), Le prix Aujourd'hui pour Les Origines de la culture (2004), le prix Dr Léopold Lucas décerné par l'université de Tübingen (2006). Il est docteur honoris causa des universités d'Amsterdam, d'Anvers, de Padoue, d'Innsbruck, de Montréal, St Mary's un (Baltimore), de St Andrews et de l'institut catholique de Paris. En honneur suprême, il a été élu en 2005 à l'Académie française à la quasi unanimité.

[4] « Très curieusement, les critiques littéraires ne s'intéressent jamais à cette donnée » (p.29).
« Voilà ce que tout le monde se refuse à voir. Le rejet du désir mimétique est un impératif silencieux mais extrêmement strict – et jamais un suffrage ne lui fait défaut. » (p.94).

[5] « Les critiques traditionnels sont scandalisés par ce qu'ils appellent la générosité excessive de Valentin » (p. 26).
« Cette illusion d'un amour de soi substantiel est généralement partagée par les critiques traditionnels » (p. 128).
« Si l'on tient à interpréter Troïlus et Cressida sans mentionner le désir mimétique, il faut se détourner systématiquement de Pandarus, ne rien analyser de son rôle, et c'est ce que la critique traditionnelle a toujours fait » (p. 152).
« Les critiques traditionnels, qui n'aiment rien tant que les “héros positifs”, ont systématiquement pris la pharisaïsme de Troïlus pour la vertu la plus authentique » (p. 174).
« La tirade d'Ulysse est tout sauf ce que croit reconnaître en elle la critique traditionnelle » (p. 202).
« La critique traditionnelle a toujours abordé Jules César comme si Shakespeare était un historien du XIXe siècle » (p. 256)
« L'incompréhension boudeuses dont le Conte d'hiver fait souvent l'objet rend plus évidente encore la fonction dramatique des traîtres shakespeariens. Les commentateurs traditionnels voient dans Léontès un personnage aussi déplaisant qu'inintelligible, et ils se gardent bien de l'analyser » (p. 386).

[6] « La véritable folie de la position de Nietzsche, c'est qu'à deux doigts de reconnaître la vérité de la culture humaine, il épouse délibérément ce qui en fait le mensonge » (p. 343).
« L'intérêt d'un point de vue comme celui de Max Weber tient au fait qu'à l'instar des approches plus récentes, il met le doigt sur la vérité sans le savoir » (ibidem)

 

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